Cette BD de Rochette déstabilise car elle mêle des thématiques que l'on n'imaginait pas liées en une même histoire : les gueules cassées, un hymne écolo à la nature sauvage, le monde de l'Art dans les années 20, la justice expéditive des hommes à l'égard des marginaux, cela avec des aller-retours historiques (Préhistoire et Moyen-Âge).
Le résultat est inattendu et beau, voire davantage. Tout s'enchaîne merveilleusement malgré les grands écarts constatés. L'intrigue est tragiquement émouvante, magnifiée par le style de Rochette si caractéristique (charbonneux, entier...) renforçant ici indiscutablement le propos.
Une nouvelle belle réussite pour cet auteur.
Décidément, Alex Alice sait produire des récits originaux, denses, bien menés et prenants. Le Château des étoiles est une belle oeuvre, pleine de personnalité et au scénario qui sort des sentiers battus tout en rendant hommage à l'aventure de science-fiction à l'ancienne du 19e siècle.
Nous sommes en 1868, en France puis en Allemagne, à l'époque où le prussien Bismarck cherche à créer un empire germanique unifié et où la Bavière, encore indépendante, vivait sous le règne d'un roi romantique et rêveur. L'ambiance rappelle beaucoup celle des romans de Jules Verne avec une touche poétique et de l'humour en plus.
Le graphisme m'a un peu surpris au départ. J'ai eu du mal à y reconnaître le style auquel Alex Alice m'a habitué. Le trait est maîtrisé mais parait légèrement lâché. Et surtout les couleurs, très lumineuses, dans des aquarelles presque pastel, sont assez étonnantes. J'avoue ne pas avoir trop aimé à ma découverte des toutes premières pages, mais je m'y suis tout à fait bien adapté en cours de lecture et au final j'aime beaucoup et cela se confirme encore plus dans le second cycle qui est plus orienté vers l'aventure et l'action.
L'histoire, quant à elle, m'a vraiment plu par son originalité, sa densité et son côté non prévisible. C'est un chouette divertissement, dans un cadre très peu usité (quasiment jamais en fait, j'ai l'impression), avec de bons personnages, un bon rythme et une intrigue prenante. J'aime cette ambiance de rétro-SF à la Jules Verne ou Edgar Rice Burroughs, et j'aime la liberté que s'octroient l'auteur en n'hésitant pas à emporter ses héros de plus en plus loin dans l'Espace et dans l'envergure de leurs aventures. Qui plus est, l'histoire se scince en cycles relativement courts de deux à trois deux tomes seulement, ce qui permet à l'intrigue de ne pas se délayer et de rester dense et prenante. Très bien !
Un deuxième uppercut au foie en moins d'une semaine après Aliss, ici ni sexe, ni drogue, mais du fantastique horrifique avec un zeste de western.
Un récit basé sur des faits réels, Sarah Winchester perd sa fille unique, Annie, puis hérite à la mort de son mari, William, de cinquante pour cent des parts de la Winchester Repeating Arms Company. Elle tombe dans la dépression et se sent traquée par les personnes tuées par les carabines Winchester. Elle fera construire une maison, pendant 38 années consécutives et 24 heures sur 24, en Californie, pour elle et les fantômes. Une maison qui ne cessera de s'agrandir avec des escaliers et des couloirs qui ne mènent nulle part, des portes qui s'ouvrent sur le vide.
La maison existe toujours et peut se visiter, elle se situe à San José, elle est considérée comme hantée.
Voici le terreau sur lequel ce récit prend forme et qui mélange subtilement réalité, fiction et fantastique, et quoi de mieux que ces quelques mots de Sarah pour commencer : "Ce qui n'a aucun sens, c'est que tu t'obstines à prendre le parti d'une firme qui fabrique en masse des fantômes qui viennent me hanter et m'empêchent de conduire William et Annie jusqu'à leur repos éternel. Et cela je le prends très personnellement."
L'action se situe en 1905, Sarah fait travailler ses ouvriers en 3x8, elle a un besoin irrationnel d'entendre le bruit des marteaux à chaque instant. Tous les ouvriers sont d'anciens criminels, ils sont là pour faire pénitence. Fusils et revolvers sont interdits sur la propriété.
Un jour, arrive Warren Peck, un cowboy tout aussi abîmé, et celui-ci va prendre une place importante dans la vie de Sarah, ils vont tenter de se sauver mutuellement. Une histoire triste et émouvante avec la culpabilité et les armes à feu en caisse de résonance.
La narration fluide et maîtrisée de Tomasi fait monter crescendo la tension et visite merveilleusement bien la psyché tourmentée de Sarah. Des personnages complexes qui, malgré leurs défauts, restent attachants. Un sacré tour de force.
Je découvre Ian Bertram et là c'est le choc, la partie graphique est monumentale dans un style semi-réaliste qui rappelle un peu Moebius, François Bourgeon et Charles Burns, mais avec une patte bien personnelle. Un trait fin, précis, détaillé, dynamique et sale par moment qui donne une texture au dessin, j'en suis tombé amoureux. J'ai adoré la façon dont il représente la folie dès qu'elle apparaît avec ces espèces de tentacules qui sortent de partout. Mais ce qui m'a le plus marqué, c'est le regard des personnages, ils sont si expressifs qu'on en devine leurs émotions.
Quelle maestria dans la mise en page, elle est tantôt intimiste, tantôt extravagante avec toujours des cadrages qui font mouches.
J'en reste scotché sur ma chaise.
Un petit mot sur la colorisation de Dave Stewart, elle est superbe et apporte une intensité émotionnelle supplémentaire au récit.
Un trio d'auteurs qui réalisent un petit bijou dans un genre que j'affectionne.
J'ai longtemps hésité avec un 5 étoiles, peut-être lors d'une prochaine lecture.
Sans doute le meilleur titre de la série Le casse. Pour moi en tout cas. On pourrait a priori s'étonner de voir ce titre figurer dans cette collection. Que Nenni !
Graphiquement, on est sur de la ligne claire avec de grands aplats de couleurs. Cellezéceux qui apprécient le trait de Guibert dans les Olives noires ou plus généralement celui de Matthieu Bonhomme y retrouveront des ambiances identiques.
Du point de vue scénaristique, si l'histoire s'inspire de ce que l'on sait de cet épisode de la vie de Jésus, c'est mené de main de maitre jusqu'à cette conclusion qui voit le corps du Christ érigé en butin. Les dialogues sont parfois drôles, et comme dans les Olives noires, ils sont accommodés à la sauce du jour.
J'ai trouvé ce titre excellent, ne serait-ce que parce qu'il sort des sentiers battus.
3.5
Je vois qu'un second album est sorti récemment. Franchement, je ne suis pas certain que j'ai envie de le lire. Ce premier tome se suffit à lui-même et je l'ai trouvé tellement bon que j'ai peur d'être déçu.
En dehors d'une fin un peu abrupte, tout dans le scénario m'a plus: les personnages sont attachants, les dialogues sont savoureux, le récit est captivant et le dessin est excellent. Au fil des pages, je me suis aperçu à quel point le scénario était bien construit et il y a des surprises. J'ai aussi aimé que ce ne soit pas manichéen, l'auteur ne tombe pas dans la facilité comme le ferait d'autres scénaristes qui se contenterait d'une simple histoire banale du genre 'le maire est un gros méchant qui fait rien que vouloir exproprier une grand-mère pour le pognon'. Ici, le maire pense à la sécurité de la vieille (et pas construire quelque chose pour une fois) et si la vieille semble folle au début de rester dans sa maison, on va s'apercevoir qu'elle n'ait pas aussi folle qu'elle en a l'air.
Je sais pas ce que vaut le deuxième tome qui semble être aussi un récit indépendant, mais ce premier tome est vraiment très bon !
Je connaissais peu le travail de Duhamel et après avoir lu trois albums de lui en un après-midi, j'ai bien envie de lire tout ce que je n'ai pas lu de lui !
Le dessin m'a vraiment bluffé. C'est le style comique-réaliste (ou peu importe comment ça s'appelle) que j'aime. Dynamique, lisible et fluide. Le scénario est très bien construit. Un artiste riche et controversé est retrouvé mort et au cours de l'enquête on va apprendre sa vie à coup de flashbacks. Le coup de génie est de faire du protagoniste principal un personnage complexe qui a peut-être des bonnes intentions au départ, mais qui au fond ne semble pas si différent des gens qu'il combat. Surtout, le scénariste ne prend pas un ton moraliste et laisse le lecteur jugé si l'artiste a fait plus de bien que de mal ou l'inverse dans son ile.
Certes, certains éléments du scénario sont un peu trop survolé (il y a de la corruption, mais ça parait pas vraiment), mais j'ai trouvé le personnage principal tellement fascinant que j'ai l'album d'une traite. Un scénario intelligent, qui brasse plusieurs thèmes et qui est captivant à lire.
Je suis depuis longtemps intéressé par les mouvements d’avant-garde qui ont fleuri au début du XXème siècle, dada et surréalisme en tête. J’ai aussi une âme de bibliophile. C’est dire si j’ai déjà croisé, de loin en loin, le nom et quelques travaux de Frans Masereel. Je ne savais pas qu’une réédition récente permettait de redécouvrir son travail. Je ne peux donc que remercier les éditions Martin de Halleux, qui publient peu d’albums, mais le font très bien, presque comme des livres d’art (je les avais découverts récemment avec un album de Thomas Ott). Le dossier final (voir la fiche de l’album) complète très bien ce récit, en le remettant dans le contexte de la vie de l’auteur.
Ici la mise en pages est sobre, aérée, et rend bien le travail de Masereel.
Travail lui aussi d’une grande sobriété, mais d’une non moins grande efficacité. car, avec une certaine économie de moyens narratifs (une image par page, aucune parole), Masereel réussit parfaitement à faire passer ses idées, son « Idée ». Car c’est bien de cela qu’il s’agit, nous suivons la naissance et la diffusion d’une idée, contre vents et marées.
Car pointent aussi les idées libertaires de l’auteur (il a côtoyé durant son exil suisse pendant la première guerre mondiale des artistes dada, puis s’est lié avec Grosz). C’est un pacifiste, proche d’une certaine anarchie, et dans cet album, on voit bien la censure, les récupérations, les malentendus qui menacent la diffusion d’une idée. Mais la liberté n’a pas de prix, il faut l’aider à circuler, c’est vital. Elle est d’ailleurs difficile à juguler, dès lors qu’elle est émancipatrice, et sa diffusion via la presse et l’édition (comme c’est le cas ici vers la fin), lui donne une force et une certaine immortalité.
Ce livre délivre des messages optimistes, malgré les entraves à la liberté. Ecrite au sortir de la première guerre mondiale, cette histoire constituée d’une suite de gravure, est un beau roman graphique, très stylisé. Tout a l’air simple ici. Mais la profondeur de cette œuvre (les gravures regorgent parfois de détails, une simple image délivre un message souvent très fort) dépasse cette impression.
Un auteur oublié, hélas, à redécouvrir, ce que cette édition permet enfin.
Un énième album sorti au moment du centenaire, sur la grande boucherie de la première guerre mondiale. C’est dire s’il faut que cela se démarque pour captiver le lecteur !
Et je dois dire que c’est le cas.
D’abord grâce au superbe dessin de Supiot, que j’aime toujours autant, d’albums en albums. J’aime peut-être encore davantage sa colorisation. Il arrive à montrer toute l’horreur du conflit, tout en insufflant de la poésie dans la boue et le sang.
Au travers de plusieurs personnages que nous découvrons successivement (un aviateur, un ex bagnard un chouia psychopathe trouvant dans les tranchées de quoi assouvir ses pulsions), Supiot montre d’une façon originale cette horreur.
Surtout, il y a une certaine ironie à découvrir ces deux personnages. Le premier veut se suicider (au milieu de la plus grande tuerie de tous les temps à l’époque !!!), tandis que le second, monstre dans la société « normale », est une sorte de héros, l’inversion des valeurs faisant que ce qui vous conduisait au bagne pour avoir tué une personne vous vaut une médaille dans les tranchées pour en tuer des dizaines.
Le récit est agréable à suivre, la lecture est fluide et rapide. Un bon album sur cette période noire.
Note réelle 3,5/5.
La disparition de Pasqua, Foccart et des nombreux barbouzes qui, dans les services secrets ou au sein de multinationales comme ELF ont « œuvré » et magouillé pour des intérêts indéfendables laisse un pan important de l’histoire de France (et en partie du monde) sous la couverture. Surtout que la justice ne s’est pas montrée très curieuse, a été bâillonnée, et non lieux et prescriptions ont fait le reste.
Cette biographie de Bob Denard est intéressante à plus d’un titre. D’abord parce qu’elle m’en a appris un peu plus sur l’être humain caché derrière le « mythe » (c’est un personnage dont le nom m’est familier depuis que je me suis intéressé à la politique internationale, au milieu des années 1980). C’est d’ailleurs la partie qui sans doute est la plus vérifiable, donc crédible.
Mais l’autre mérite est de remettre en lumière une partie de l’Histoire. En effet, Denard a bien souvent été un révélateur, un symptôme de cette période trouble qui va de l’après-guerre à la fin de la guerre froide, en passant par les décolonisations. Instrument complaisant et intéressé des magouilles politiques et financières, utilisé par les pouvoirs (français en tête) pour agir sans apparaitre officiellement dans un coup d’État ou un assassinat, il a été un des maillons importants de la « Françafrique ».
Et cette partie de l’album est intéressante (sans doute celle où restent le plus de zones d’ombres, mais l’ensemble présenté ici reste plutôt crédible). Intéressante, et en plus pas alourdi par la narration, que j’ai trouvé légère, parfois humoristique, même lorsque le cynisme s’imposait.
A noter que l’évincement de Denard après la fin de la guerre froide ne met pas fin à l’action des mercenaires, mais les « artisans » comme Denard sont depuis remplacés par de grosses multinationales (Wagner fait la une aujourd’hui, mais les américaines sont depuis longtemps utilisées et non moins efficaces) : là aussi le capitalisme libéral ne laisse de côté aucune niche !
Le dessin de Cognet est surprenant pour ce genre de récit, mais il passe très bien. Souvent proche de l’illustration, dans un style assez naïf qui fait justement penser à certains artistes africains ou haïtiens, je l’ai trouvé adapté au sujet et aux « territoires » visités (généralement en Afrique noire).
Bref, une biographie réussie, sur un personnage secondaire, archétype du mercenaire, au rôle important, un de ces salauds au costume parfois trop grand, que l’Histoire ne reconnaitra jamais à sa vraie valeur – fut-elle comme ici en grande partie noire et sulfureuse.
Note réelle 3,5/5.
J'ai découvert Miguel Vila avec Padovaland, chronique acide d'une jeunesse perdue quelque part entre la banlieue padouane et la modernité qui caractérise désormais massivement les relations numériques, plus tout à fait humaines. L'auteur revient avec Fleur de lait, nouvelle fenêtre ouverte sur le jardin obscur de cette nouvelle génération de Digital Native. Et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il frappe dur.
Si Padovaland était une sorte de récit choral, Fleur de lait recentre son propos autour d'un trio déglingué dont on suit le parcours hasardeux : Marco et Stella, jeune couple peinant à sortir de l'adolescence, et Ludovica, jeune maman larguée au jeu trouble.
Graphiquement, c'est toujours aussi pertinent. Dans un style qui n'appartient qu'à lui, Vila éclate encore davantage ses cases façon puzzle. Les actions des personnages sont disséquées, étalées sous nos yeux un peu effarés. Des gros plans ingrats sur des visages qui ne le sont pas moins, des parties du corps disgracieuses, honteuses, graisseuses, parfois inopinément poilues, insistent sur la perversité des personnages que l'on peine à appeler héros, accentuant encore cette impression de pénétrer dans leur sphère intime. Vila capte des comportements apparemment anodins qu'il taraude afin d'enfoncer la vis. Tout cela fonctionne très très bien.
Mais sont-ce mes yeux qui vieillissent ou bien les cases qui rétrécissent ? Sans doute les deux mon général ! En effet, l'auteur incère des cases parfois microscopiques. Du coup, la lisibilité s'en ressent, en particulier lorsqu'il y a des dialogues, ce qui me rappelle que je dois prendre rendez-vous chez l'ophtalmo de toute urgence...
(Au passage, j'ai trouvé amusant de croiser un personnage déjà présent dans Padovaland, en l'occurrence cette fille en vélo qui manque ici de se faire renverser par Marco alors qu'il suit une leçon de conduite).
Cela étant, le récit coule tout seul et avale la poussière qui se cache sous le tapis. A mesure que l'on progresse dans la lecture, la perversité se révèle. C'est particulièrement frappant avec le personnage de Ludovica qui a l'insigne honneur de figurer en couverture. Car c'est bien elle qui est la cheville de cette histoire. Jusqu'à la fin ou presque, le lecteur nourrit une sympathie certaine pour elle, sympathie qui fleurte avec la pitié. Et cette presque fin est d'ailleurs un passage magnifique où l'auteur semble enfin lever le voile sur la fragilité de Marco et Lulu. Jusque là, Lulu semblait en effet subir la vie qui, en contrepartie, ne se gênait pas pour la cogner de toutes ses forces, à commencer par un physique qui n'est pas vraiment celui d'une nymphe. Oui, pauvre fille égarée que cette jeune maman. Mais, ATTENTION SPOIL !!!! Les trois ou quatre dernières pages se chargent de renverser totalement la vapeur. Le piège s'est refermé sur le lecteur, et ça fait boom dans sa tête. Dans ma tête de pinpin naïf, ça l'a fait en tout cas, "boom !", très fort, très très fort. Fin puissante qui dit beaucoup sur les comportements de nos contemporains, noyés dans cette inconsistante civilisation du numérique, aux prises avec l'égoïsme, le chacun pour soi. Qui dit beaucoup également sur le règne sans partage du néolibéralisme. Car c'est bien cela qui ressort avec puissance de la vision de Vila : il ne fait que portrai(tor)turer cette génération sacrifiée, la première à naitre sous influence 2.0.
Je terminerai en évoquant cette remarque qu'a lâchée ma compagne en feuilletant Fleur de lait : "Beurk ! Qu'est-ce que c'est laid !" (lait/laid). Oui, c'est laid ; ce que nous donne à voir Miguel Vila est laid, mais c'est bien parce que ce qui sous-tend l'idéologie qui nous pousse dans le gouffre virtuel l'est (lait/laid/l'est) tout autant, diluant à la fois nos responsabilité et notre dignité. Tout se passe comme si sous une impunité toute apparente, nous étions à notre insu privés de nos retenues morales. En ce qui me concerne, je pense que l'auteur cherche, consciemment ou non, à mesurer l'écart qui se creuse entre ce que nous fûmes en tant qu'êtres humains et ce qui nous attend si nous persévérons dans cette voie désespérée et désespérante. En s'attaquant à Fleur de lait, il ne faut pas s'y tromper : ce nom innocent renvoyant à la maternité tout comme cette couverture immaculée dissimulent un récit noir d'encre qui nous saisit des deux côtés. Boom !
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La Dernière Reine (Rochette)
Cette BD de Rochette déstabilise car elle mêle des thématiques que l'on n'imaginait pas liées en une même histoire : les gueules cassées, un hymne écolo à la nature sauvage, le monde de l'Art dans les années 20, la justice expéditive des hommes à l'égard des marginaux, cela avec des aller-retours historiques (Préhistoire et Moyen-Âge). Le résultat est inattendu et beau, voire davantage. Tout s'enchaîne merveilleusement malgré les grands écarts constatés. L'intrigue est tragiquement émouvante, magnifiée par le style de Rochette si caractéristique (charbonneux, entier...) renforçant ici indiscutablement le propos. Une nouvelle belle réussite pour cet auteur.
Le Château des étoiles
Décidément, Alex Alice sait produire des récits originaux, denses, bien menés et prenants. Le Château des étoiles est une belle oeuvre, pleine de personnalité et au scénario qui sort des sentiers battus tout en rendant hommage à l'aventure de science-fiction à l'ancienne du 19e siècle. Nous sommes en 1868, en France puis en Allemagne, à l'époque où le prussien Bismarck cherche à créer un empire germanique unifié et où la Bavière, encore indépendante, vivait sous le règne d'un roi romantique et rêveur. L'ambiance rappelle beaucoup celle des romans de Jules Verne avec une touche poétique et de l'humour en plus. Le graphisme m'a un peu surpris au départ. J'ai eu du mal à y reconnaître le style auquel Alex Alice m'a habitué. Le trait est maîtrisé mais parait légèrement lâché. Et surtout les couleurs, très lumineuses, dans des aquarelles presque pastel, sont assez étonnantes. J'avoue ne pas avoir trop aimé à ma découverte des toutes premières pages, mais je m'y suis tout à fait bien adapté en cours de lecture et au final j'aime beaucoup et cela se confirme encore plus dans le second cycle qui est plus orienté vers l'aventure et l'action. L'histoire, quant à elle, m'a vraiment plu par son originalité, sa densité et son côté non prévisible. C'est un chouette divertissement, dans un cadre très peu usité (quasiment jamais en fait, j'ai l'impression), avec de bons personnages, un bon rythme et une intrigue prenante. J'aime cette ambiance de rétro-SF à la Jules Verne ou Edgar Rice Burroughs, et j'aime la liberté que s'octroient l'auteur en n'hésitant pas à emporter ses héros de plus en plus loin dans l'Espace et dans l'envergure de leurs aventures. Qui plus est, l'histoire se scince en cycles relativement courts de deux à trois deux tomes seulement, ce qui permet à l'intrigue de ne pas se délayer et de rester dense et prenante. Très bien !
Dans l'antre de la pénitence
Un deuxième uppercut au foie en moins d'une semaine après Aliss, ici ni sexe, ni drogue, mais du fantastique horrifique avec un zeste de western. Un récit basé sur des faits réels, Sarah Winchester perd sa fille unique, Annie, puis hérite à la mort de son mari, William, de cinquante pour cent des parts de la Winchester Repeating Arms Company. Elle tombe dans la dépression et se sent traquée par les personnes tuées par les carabines Winchester. Elle fera construire une maison, pendant 38 années consécutives et 24 heures sur 24, en Californie, pour elle et les fantômes. Une maison qui ne cessera de s'agrandir avec des escaliers et des couloirs qui ne mènent nulle part, des portes qui s'ouvrent sur le vide. La maison existe toujours et peut se visiter, elle se situe à San José, elle est considérée comme hantée. Voici le terreau sur lequel ce récit prend forme et qui mélange subtilement réalité, fiction et fantastique, et quoi de mieux que ces quelques mots de Sarah pour commencer : "Ce qui n'a aucun sens, c'est que tu t'obstines à prendre le parti d'une firme qui fabrique en masse des fantômes qui viennent me hanter et m'empêchent de conduire William et Annie jusqu'à leur repos éternel. Et cela je le prends très personnellement." L'action se situe en 1905, Sarah fait travailler ses ouvriers en 3x8, elle a un besoin irrationnel d'entendre le bruit des marteaux à chaque instant. Tous les ouvriers sont d'anciens criminels, ils sont là pour faire pénitence. Fusils et revolvers sont interdits sur la propriété. Un jour, arrive Warren Peck, un cowboy tout aussi abîmé, et celui-ci va prendre une place importante dans la vie de Sarah, ils vont tenter de se sauver mutuellement. Une histoire triste et émouvante avec la culpabilité et les armes à feu en caisse de résonance. La narration fluide et maîtrisée de Tomasi fait monter crescendo la tension et visite merveilleusement bien la psyché tourmentée de Sarah. Des personnages complexes qui, malgré leurs défauts, restent attachants. Un sacré tour de force. Je découvre Ian Bertram et là c'est le choc, la partie graphique est monumentale dans un style semi-réaliste qui rappelle un peu Moebius, François Bourgeon et Charles Burns, mais avec une patte bien personnelle. Un trait fin, précis, détaillé, dynamique et sale par moment qui donne une texture au dessin, j'en suis tombé amoureux. J'ai adoré la façon dont il représente la folie dès qu'elle apparaît avec ces espèces de tentacules qui sortent de partout. Mais ce qui m'a le plus marqué, c'est le regard des personnages, ils sont si expressifs qu'on en devine leurs émotions. Quelle maestria dans la mise en page, elle est tantôt intimiste, tantôt extravagante avec toujours des cadrages qui font mouches. J'en reste scotché sur ma chaise. Un petit mot sur la colorisation de Dave Stewart, elle est superbe et apporte une intensité émotionnelle supplémentaire au récit. Un trio d'auteurs qui réalisent un petit bijou dans un genre que j'affectionne. J'ai longtemps hésité avec un 5 étoiles, peut-être lors d'une prochaine lecture.
Le Casse - Le troisième jour
Sans doute le meilleur titre de la série Le casse. Pour moi en tout cas. On pourrait a priori s'étonner de voir ce titre figurer dans cette collection. Que Nenni ! Graphiquement, on est sur de la ligne claire avec de grands aplats de couleurs. Cellezéceux qui apprécient le trait de Guibert dans les Olives noires ou plus généralement celui de Matthieu Bonhomme y retrouveront des ambiances identiques. Du point de vue scénaristique, si l'histoire s'inspire de ce que l'on sait de cet épisode de la vie de Jésus, c'est mené de main de maitre jusqu'à cette conclusion qui voit le corps du Christ érigé en butin. Les dialogues sont parfois drôles, et comme dans les Olives noires, ils sont accommodés à la sauce du jour. J'ai trouvé ce titre excellent, ne serait-ce que parce qu'il sort des sentiers battus.
Jamais
3.5 Je vois qu'un second album est sorti récemment. Franchement, je ne suis pas certain que j'ai envie de le lire. Ce premier tome se suffit à lui-même et je l'ai trouvé tellement bon que j'ai peur d'être déçu. En dehors d'une fin un peu abrupte, tout dans le scénario m'a plus: les personnages sont attachants, les dialogues sont savoureux, le récit est captivant et le dessin est excellent. Au fil des pages, je me suis aperçu à quel point le scénario était bien construit et il y a des surprises. J'ai aussi aimé que ce ne soit pas manichéen, l'auteur ne tombe pas dans la facilité comme le ferait d'autres scénaristes qui se contenterait d'une simple histoire banale du genre 'le maire est un gros méchant qui fait rien que vouloir exproprier une grand-mère pour le pognon'. Ici, le maire pense à la sécurité de la vieille (et pas construire quelque chose pour une fois) et si la vieille semble folle au début de rester dans sa maison, on va s'apercevoir qu'elle n'ait pas aussi folle qu'elle en a l'air. Je sais pas ce que vaut le deuxième tome qui semble être aussi un récit indépendant, mais ce premier tome est vraiment très bon !
Le Retour
Je connaissais peu le travail de Duhamel et après avoir lu trois albums de lui en un après-midi, j'ai bien envie de lire tout ce que je n'ai pas lu de lui ! Le dessin m'a vraiment bluffé. C'est le style comique-réaliste (ou peu importe comment ça s'appelle) que j'aime. Dynamique, lisible et fluide. Le scénario est très bien construit. Un artiste riche et controversé est retrouvé mort et au cours de l'enquête on va apprendre sa vie à coup de flashbacks. Le coup de génie est de faire du protagoniste principal un personnage complexe qui a peut-être des bonnes intentions au départ, mais qui au fond ne semble pas si différent des gens qu'il combat. Surtout, le scénariste ne prend pas un ton moraliste et laisse le lecteur jugé si l'artiste a fait plus de bien que de mal ou l'inverse dans son ile. Certes, certains éléments du scénario sont un peu trop survolé (il y a de la corruption, mais ça parait pas vraiment), mais j'ai trouvé le personnage principal tellement fascinant que j'ai l'album d'une traite. Un scénario intelligent, qui brasse plusieurs thèmes et qui est captivant à lire.
Idée
Je suis depuis longtemps intéressé par les mouvements d’avant-garde qui ont fleuri au début du XXème siècle, dada et surréalisme en tête. J’ai aussi une âme de bibliophile. C’est dire si j’ai déjà croisé, de loin en loin, le nom et quelques travaux de Frans Masereel. Je ne savais pas qu’une réédition récente permettait de redécouvrir son travail. Je ne peux donc que remercier les éditions Martin de Halleux, qui publient peu d’albums, mais le font très bien, presque comme des livres d’art (je les avais découverts récemment avec un album de Thomas Ott). Le dossier final (voir la fiche de l’album) complète très bien ce récit, en le remettant dans le contexte de la vie de l’auteur. Ici la mise en pages est sobre, aérée, et rend bien le travail de Masereel. Travail lui aussi d’une grande sobriété, mais d’une non moins grande efficacité. car, avec une certaine économie de moyens narratifs (une image par page, aucune parole), Masereel réussit parfaitement à faire passer ses idées, son « Idée ». Car c’est bien de cela qu’il s’agit, nous suivons la naissance et la diffusion d’une idée, contre vents et marées. Car pointent aussi les idées libertaires de l’auteur (il a côtoyé durant son exil suisse pendant la première guerre mondiale des artistes dada, puis s’est lié avec Grosz). C’est un pacifiste, proche d’une certaine anarchie, et dans cet album, on voit bien la censure, les récupérations, les malentendus qui menacent la diffusion d’une idée. Mais la liberté n’a pas de prix, il faut l’aider à circuler, c’est vital. Elle est d’ailleurs difficile à juguler, dès lors qu’elle est émancipatrice, et sa diffusion via la presse et l’édition (comme c’est le cas ici vers la fin), lui donne une force et une certaine immortalité. Ce livre délivre des messages optimistes, malgré les entraves à la liberté. Ecrite au sortir de la première guerre mondiale, cette histoire constituée d’une suite de gravure, est un beau roman graphique, très stylisé. Tout a l’air simple ici. Mais la profondeur de cette œuvre (les gravures regorgent parfois de détails, une simple image délivre un message souvent très fort) dépasse cette impression. Un auteur oublié, hélas, à redécouvrir, ce que cette édition permet enfin.
La Patrouille des Invisibles
Un énième album sorti au moment du centenaire, sur la grande boucherie de la première guerre mondiale. C’est dire s’il faut que cela se démarque pour captiver le lecteur ! Et je dois dire que c’est le cas. D’abord grâce au superbe dessin de Supiot, que j’aime toujours autant, d’albums en albums. J’aime peut-être encore davantage sa colorisation. Il arrive à montrer toute l’horreur du conflit, tout en insufflant de la poésie dans la boue et le sang. Au travers de plusieurs personnages que nous découvrons successivement (un aviateur, un ex bagnard un chouia psychopathe trouvant dans les tranchées de quoi assouvir ses pulsions), Supiot montre d’une façon originale cette horreur. Surtout, il y a une certaine ironie à découvrir ces deux personnages. Le premier veut se suicider (au milieu de la plus grande tuerie de tous les temps à l’époque !!!), tandis que le second, monstre dans la société « normale », est une sorte de héros, l’inversion des valeurs faisant que ce qui vous conduisait au bagne pour avoir tué une personne vous vaut une médaille dans les tranchées pour en tuer des dizaines. Le récit est agréable à suivre, la lecture est fluide et rapide. Un bon album sur cette période noire. Note réelle 3,5/5.
Bob Denard - Le dernier mercenaire
La disparition de Pasqua, Foccart et des nombreux barbouzes qui, dans les services secrets ou au sein de multinationales comme ELF ont « œuvré » et magouillé pour des intérêts indéfendables laisse un pan important de l’histoire de France (et en partie du monde) sous la couverture. Surtout que la justice ne s’est pas montrée très curieuse, a été bâillonnée, et non lieux et prescriptions ont fait le reste. Cette biographie de Bob Denard est intéressante à plus d’un titre. D’abord parce qu’elle m’en a appris un peu plus sur l’être humain caché derrière le « mythe » (c’est un personnage dont le nom m’est familier depuis que je me suis intéressé à la politique internationale, au milieu des années 1980). C’est d’ailleurs la partie qui sans doute est la plus vérifiable, donc crédible. Mais l’autre mérite est de remettre en lumière une partie de l’Histoire. En effet, Denard a bien souvent été un révélateur, un symptôme de cette période trouble qui va de l’après-guerre à la fin de la guerre froide, en passant par les décolonisations. Instrument complaisant et intéressé des magouilles politiques et financières, utilisé par les pouvoirs (français en tête) pour agir sans apparaitre officiellement dans un coup d’État ou un assassinat, il a été un des maillons importants de la « Françafrique ». Et cette partie de l’album est intéressante (sans doute celle où restent le plus de zones d’ombres, mais l’ensemble présenté ici reste plutôt crédible). Intéressante, et en plus pas alourdi par la narration, que j’ai trouvé légère, parfois humoristique, même lorsque le cynisme s’imposait. A noter que l’évincement de Denard après la fin de la guerre froide ne met pas fin à l’action des mercenaires, mais les « artisans » comme Denard sont depuis remplacés par de grosses multinationales (Wagner fait la une aujourd’hui, mais les américaines sont depuis longtemps utilisées et non moins efficaces) : là aussi le capitalisme libéral ne laisse de côté aucune niche ! Le dessin de Cognet est surprenant pour ce genre de récit, mais il passe très bien. Souvent proche de l’illustration, dans un style assez naïf qui fait justement penser à certains artistes africains ou haïtiens, je l’ai trouvé adapté au sujet et aux « territoires » visités (généralement en Afrique noire). Bref, une biographie réussie, sur un personnage secondaire, archétype du mercenaire, au rôle important, un de ces salauds au costume parfois trop grand, que l’Histoire ne reconnaitra jamais à sa vraie valeur – fut-elle comme ici en grande partie noire et sulfureuse. Note réelle 3,5/5.
Fleur de lait
J'ai découvert Miguel Vila avec Padovaland, chronique acide d'une jeunesse perdue quelque part entre la banlieue padouane et la modernité qui caractérise désormais massivement les relations numériques, plus tout à fait humaines. L'auteur revient avec Fleur de lait, nouvelle fenêtre ouverte sur le jardin obscur de cette nouvelle génération de Digital Native. Et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il frappe dur. Si Padovaland était une sorte de récit choral, Fleur de lait recentre son propos autour d'un trio déglingué dont on suit le parcours hasardeux : Marco et Stella, jeune couple peinant à sortir de l'adolescence, et Ludovica, jeune maman larguée au jeu trouble. Graphiquement, c'est toujours aussi pertinent. Dans un style qui n'appartient qu'à lui, Vila éclate encore davantage ses cases façon puzzle. Les actions des personnages sont disséquées, étalées sous nos yeux un peu effarés. Des gros plans ingrats sur des visages qui ne le sont pas moins, des parties du corps disgracieuses, honteuses, graisseuses, parfois inopinément poilues, insistent sur la perversité des personnages que l'on peine à appeler héros, accentuant encore cette impression de pénétrer dans leur sphère intime. Vila capte des comportements apparemment anodins qu'il taraude afin d'enfoncer la vis. Tout cela fonctionne très très bien. Mais sont-ce mes yeux qui vieillissent ou bien les cases qui rétrécissent ? Sans doute les deux mon général ! En effet, l'auteur incère des cases parfois microscopiques. Du coup, la lisibilité s'en ressent, en particulier lorsqu'il y a des dialogues, ce qui me rappelle que je dois prendre rendez-vous chez l'ophtalmo de toute urgence... (Au passage, j'ai trouvé amusant de croiser un personnage déjà présent dans Padovaland, en l'occurrence cette fille en vélo qui manque ici de se faire renverser par Marco alors qu'il suit une leçon de conduite). Cela étant, le récit coule tout seul et avale la poussière qui se cache sous le tapis. A mesure que l'on progresse dans la lecture, la perversité se révèle. C'est particulièrement frappant avec le personnage de Ludovica qui a l'insigne honneur de figurer en couverture. Car c'est bien elle qui est la cheville de cette histoire. Jusqu'à la fin ou presque, le lecteur nourrit une sympathie certaine pour elle, sympathie qui fleurte avec la pitié. Et cette presque fin est d'ailleurs un passage magnifique où l'auteur semble enfin lever le voile sur la fragilité de Marco et Lulu. Jusque là, Lulu semblait en effet subir la vie qui, en contrepartie, ne se gênait pas pour la cogner de toutes ses forces, à commencer par un physique qui n'est pas vraiment celui d'une nymphe. Oui, pauvre fille égarée que cette jeune maman. Mais, ATTENTION SPOIL !!!! Les trois ou quatre dernières pages se chargent de renverser totalement la vapeur. Le piège s'est refermé sur le lecteur, et ça fait boom dans sa tête. Dans ma tête de pinpin naïf, ça l'a fait en tout cas, "boom !", très fort, très très fort. Fin puissante qui dit beaucoup sur les comportements de nos contemporains, noyés dans cette inconsistante civilisation du numérique, aux prises avec l'égoïsme, le chacun pour soi. Qui dit beaucoup également sur le règne sans partage du néolibéralisme. Car c'est bien cela qui ressort avec puissance de la vision de Vila : il ne fait que portrai(tor)turer cette génération sacrifiée, la première à naitre sous influence 2.0. Je terminerai en évoquant cette remarque qu'a lâchée ma compagne en feuilletant Fleur de lait : "Beurk ! Qu'est-ce que c'est laid !" (lait/laid). Oui, c'est laid ; ce que nous donne à voir Miguel Vila est laid, mais c'est bien parce que ce qui sous-tend l'idéologie qui nous pousse dans le gouffre virtuel l'est (lait/laid/l'est) tout autant, diluant à la fois nos responsabilité et notre dignité. Tout se passe comme si sous une impunité toute apparente, nous étions à notre insu privés de nos retenues morales. En ce qui me concerne, je pense que l'auteur cherche, consciemment ou non, à mesurer l'écart qui se creuse entre ce que nous fûmes en tant qu'êtres humains et ce qui nous attend si nous persévérons dans cette voie désespérée et désespérante. En s'attaquant à Fleur de lait, il ne faut pas s'y tromper : ce nom innocent renvoyant à la maternité tout comme cette couverture immaculée dissimulent un récit noir d'encre qui nous saisit des deux côtés. Boom !