Avec une dream team composée par Alain Ayroles au scénario et Juanjo Guarnido au dessin, il devient presque difficile de ne pas décevoir. Et j’avais beau avoir des attentes élevées, ca a très bien marché pour moi.
Le récit explore des thèmes classiques du roman picaresque, où les petits vauriens règnent en maître. La survie par la ruse, la critique sociale et la quête de fortune dont donc au programme.
Le scénario d’Alain Ayroles est riche et dense, mêlant habilement humour, satire et tragédie. La structure narrative est soignée, avec des retournements de situation bien placés et des dialogues vivants même si j’ai trouvé des passages un peu longs voire tirés par les cheveux.
Le dessin de Juanjo Guarnido est comme on pouvait s’y attendre époustouflant. Quittant l'anthropomorphisme, Guarnido apporte un réalisme détaillé. Ses illustrations regorgent de détails, que ce soit dans les paysages luxuriants, les scènes de ville animées ou les expressions faciales des personnages. Chaque planche est une œuvre d’art en soi, j’adore.
Si ce n’est une BD culte, "Les Indes fourbes" est pour moi une BD incontournable.
Anouk Ricard reste fidèle à elle même avec un humour à la fois enfantin (au sens pur et noble du terme) et absurde. Moins incisif ici que dans les coucous Bouzon, on reste néanmoins sur ce même registre gentiment débile. J'avoue que je suis très bon public pour ce genre mais il est possible que ça ne plaise pas à tout le monde.
Note : 4,5/5
Étant particulièrement fan du travail de Marc-Antoine Mathieu, ce diptyque (en l'intégrant avec Deep it) m'a encore impressionné par sa capacité à se réinventer.
Se réinventer sur la forme : je considère MAM comme un plasticien de la BD qui aime jouer avec le matériau. J'ai une pensée émue pour son éditeur qui doit prendre une suée à chaque projet. Là encore on ne déroge pas à la règle et le matériau page imprimée sert énormément l'histoire.
Se réinventer sur le fond. J'aime aussi MAM parce qu'il m'amène rapidement et de manière très fluide sur des questions philosophiques et méta-physiques. Cet album ne déroge pas à la règle.
Dans un récit complexe et fluide, MAM nous plonge dans une conscience isolée, stimulée par l'angoisse de son ignorance. L'histoire se dévoile à travers des dégradés de gris et de noir. Les deux premiers tiers de l'album brillent par leur intrigue, évoquant un polar décalé, tandis que le dernier tiers complexifie les questionnements de manière abrupte et introduit le 2e album.
Une œuvre exigeante qui invite les lecteurs curieux à une réflexion approfondie, offrant une expérience de lecture riche, bien plus ambitieuse que ne le laisse paraître son minimalisme initial.
C'est dingue comme Lewis Trondheim essaie toujours de se présenter comme un râleur, parano et hypocondriaque et que je le trouve attachant quand même.
Il a d'ailleurs avoué dans "Entretiens avec Lewis Trondheim" de Thierry Groensteen qu'il forçait quand même beaucoup le trait, voilà qui me rassure.
On est ici dans ce qu'on pourrait qualifier de préambule de Les Petits Riens
Il n'y a pas les jolies couleurs des Petits Riens, on sent qu'on est encore au début du concept mais cela fonctionne très bien.
Cela fonctionne aussi très bien pour moi au niveau du dessin alors que L. Trondheim se considère comme un piètre dessinateur. Pour moi il montre ici encore une fois qu'il est à la fois bon dessinateur et bon raconteur d'histoires.
Superbe réinterprétation de “La Ferme des Animaux”. L’auteur s’inspire de l’idée originale de George Orwell et prend beaucoup de libertés, ce qui aurait pu être un exercice délicat. Il parvient à transformer cette réinterprétation en une œuvre tout à fait réussie de mon point de vue.
Les libertés prises par Xavier Dorison avec le récit de base sont non seulement audacieuses mais aussi bien exécutées, ajoutant une dimension nouvelle et pertinente à l’histoire sans trahir l’essence du message original.
Le récit est fluide et se lit avec facilité. Cette fluidité s’accompagne parfois d’un manque de subtilité dans le déroulement de l’intrigue. Certaines transitions et développements semblent conçus pour rendre le récit plus accessible au grand public, ce qui peut en ôter un peu de la profondeur et de la nuance. Cette approche est efficace pour toucher un large lectorat, mais elle m’empêche de lui donner une note parfaite.
Le dessin de Felix Delep et la mise en couleurs de Jessica Bodard sont remarquables. Chaque page est un véritable plaisir pour les yeux, avec des illustrations qui capturent parfaitement l’atmosphère de l’histoire et les émotions des personnages. La mise en page est également excellente, avec une composition qui guide le lecteur de manière intuitive et renforce l’impact visuel du récit. Les scènes clés sont particulièrement bien mises en valeur, offrant des moments mémorables et saisissants.
En somme, cette réinterprétation de “La Ferme des Animaux” est une très belle surprise. Bien que j’aurais apprécié un peu plus de subtilité dans certains aspects du récit, l’ensemble est une réussite. Le travail de l’auteur, tant sur le plan narratif que visuel, mérite d’être salué. C’est une œuvre qui ravira autant les fans de l’original que les nouveaux lecteurs, offrant une nouvelle perspective sur une histoire intemporelle.
Une découverte de Jean Dytar avec cet album.
L'histoire d'un cartographe français réfugié à Londres pour échapper aux purges religieuses. Son passé resurgit quand un noble anglais le sollicite sur son précédent voyage aux Amériques.
C'est très bien documenté, le récit aborde les relations de couple, la place des femmes et les premiers pas européens en Floride. C'est fluide et subtil.
La narration et la mise en page accompagnent très bien le dessin épuré et efficace.
En fin d’album, des gravures issues de l'histoire sont reproduites et on a le droit à un laïus historique assez complet réalisé par un spécialiste.
Cela rend l'ensemble encore plus intéressant. On comprend d'autant mieux le sérieux de la démarche de Jean Dytar.
Une belle réussite en tout cas, dont je recommande la lecture !
Fichtre ! Il s'en est fallu de peu que j'attribue la note maximale à cet album ! sans doute ma frilosité est-elle due à sa thématique sommes toutes très classique mais même de ce point de vue, je trouve que les auteurs parviennent à faire du neuf avec du vieux.
Cet album, s'il nous conte avant tout une histoire d'amitié, développe avec intelligence la thématique de l'accomplissement personnel. Choisir, c'est renoncer, disait André Gide, et cette citation résume parfaitement l'ensemble du livre. Les auteurs nous amènent ainsi à réfléchir sur nos propres choix, à réaliser la charge qui pèse sur chacun d'entre nous, résultante de nos choix de vie, et qu'il nous faudra assumer. C'est une très belle thématique, que je trouve finement développée dans le présent album.
Mais ce thème ne serait rien sans les personnages qui le portent. le couple formé par Ulysse et Cyrano est extrêmement classique et il est difficile de ne pas s'attacher à ces deux gaillards. Mais ce sont les rôles secondaires qui sont à mes yeux les mieux réussis, à commencer par le père d'Ulysse, qui en présente l'antithèse parfaite et dont on se rend progressivement compte des sacrifice qu'il a dû accepter pour un prétendu confort matériel.
Et puis il y a le livre objet en lui-même. Les éditions Casterman ont vu les choses en grand et non seulement l'objet présente un format impressionnant mais, en plus, les planches de Stéphane Servain sont toutes extrêmement soignées et belles à voir. Car ce n'est pas tout d'avoir un bel écrin, encore faut-il qu'il convienne au bijou qu'il renferme. Et ici, c'est le cas. Aucune planche ne m'a semblé vide, aucun décors ne m'a semblé pauvre, aucun regard ne m'a semblé creux. la richesse des planches justifie le format de la bande dessinée. Même la pagination m'a semblé parfaite.
Franchement, on n'est pas passé loin du culte !
J'ai beaucoup apprécié cette série de Tiphaine Rivière. Pour une première série je trouve que l'autrice s'en tire avec les compliments du jury (de thèse).
La thématique de l'enseignement me séduit toujours. Ici l'autrice propose une vue de l'intérieure, humoristique et distanciée de son passage (allongé dans le livre) comme doctorante en littérature.
Son expérience universitaire à plusieurs effet bénéfiques sur sa production. En premier lieu son récit est très bien construit. La narration est fluide, tonique et se lit très facilement, sans ennui pour un récit sans action, violence ni sexe.
Ensuite Tiphaine sait nous intéresser sur ce labyrinthe kafkaïen du parcours des jeunes adultes rêvant d'apporter leur pierre à la connaissance universelle d'une façon matériellement désintéressée.
J'ai souvent souri au parcours et aux états d'âme de Jeanne tout au long d'un vrai chemin de croix, plein d'humour, d'autodérision et d'une critique piquante mais jamais méchante du système universitaire français.
Enfin l'autrice reste dans son sujet sans porter de jugement sur la pertinence d'un système en confrontation directe avec les notions d'efficacité ou de rentabilité. C'est bien abordé en fin d'ouvrage mais d'une façon très succincte et amusante dans le dialogue.
Pour un premier ouvrage j'ai trouvé le graphisme très acceptable. Cela ne manque ni de dynamisme ni d'expressivité et si les détails sont rares, ils sont suffisamment travaillés pour créer l'ambiance adéquat des couloirs d'une Ecole ou d'une université.
Une lecture fraiche et plaisante pour qui s'intéresse à cette thématique. 3.5
Mal-être, malaise et maladresse d'un individu ordinaire
-
Ce tome contient une suite de scénettes de nature autobiographique. Sa première édition VO date de 2020, dans un format original : à l'identique d'un carnet de note, avec une couverture toilée. C'est l'œuvre d'Adrian Tomine, pour les histoires et les dessins.
À Fresno en 1982, le jeune Adrian Tomine, 8 ans, se tient devant la classe avec la maîtresse dans son dos et il se présente. Elle lui demande de parler de ses hobbies. Il répond qu'il dessine des bandes dessinées, et qu'il en collectionne. Elle lui demande ce qu'il veut devenir quand il sera grand. Réponse : un bédéiste célèbre, ce qui suscite quelques rires dans la classe. Elle lui demande : célèbre comme Walt Disney ? Et lui répond : non comme John Romita. Sentant la question venir, il se lance dans une présentation de qui est cet artiste qui a dessiné le plus Spider-Man, après que Steve Ditko soit parti. La maîtresse l'interrompt alors que les rires ont repris. Adrian se redresse et les traite d'idiots stupides. La maitresse calme tout le monde, mais le garçon paye cher sa hardiesse lors des récréations suivantes, subissant des humiliations chaque jour. Puis un midi, un autre garçon de sa classe vient s'assoir à côté de lui pendant le repas et lui demande s'il lit des comics. Adrian se lance dans une liste des différentes séries qu'il suit, toutes des Marvel, et il finit par interrompre en demandant à son interlocuteur si ce ne serait pas la maîtresse qui lui aurait demandé de lui adresser la parole.
San Diego, en 1995, à bord d'un avion. Adrian Tomine est assis à une place côté hublot et il se dit qu'il leur a bien prouvé : il avait dit qu'il allait devenir un bédéiste célèbre et c'est chose faite. Il a bien conscience que pour y arriver il a dû consacrer toute son enfance et son adolescence à développer son art et à le peaufiner. Mais ça en valait le coup. Il ressort une critique de sa poche : elle qualifie sa dernière œuvre de meilleure bande dessinée réaliste du moment. Il jette également un coup d'œil à la petite phrase de Daniel Clowes : Drawn + Quarterly conserve intact la perfection de leur catalogue en signant le petit prodige des mini-comics. Une fois débarqué, il se rend à la convention et y retrouve Eric le représentant de son éditeur qui lui tend le dernier numéro du Comics Journal, en le prévenant que leur critique n'est pas très tendre. Adrian lui répond que c'est un honneur d'être étrillé par le magazine littéraire de référence sur les comics. le soir, dans sa chambre d'hôtel, il lit l'article et il en pleure allongé par terre. Puis il ressort pour participer à la réception organisée à l'hôtel et il reprend confiance car il est vraiment parmi ses pairs. Il grince un peu des dents quand un collègue lui dit qu'il était plutôt bon jusqu'à ce qu'il se mette à imiter Clowes. Tomine rit poliment et baisse la tête. Un autre professionnel rejoint le groupe et découvre qui est Adrian. Il commence à le prendre à parti sur la manière dont Adrian a laissé tomber son précédent éditeur, tout ça pour un gros contrat avec D+Q. Il le met en garde sur les risques encourus à trahir ainsi des partenaires commerciaux. Adrian remonte dans sa chambre et s'écroule sur le lit en pleurant.
26 petites histoires entre 2 et 7 pages avec une exception pour la dernière qui en compte 33, toutes centrées sur l'auteur qui se met en scène dans chaque page, avec ses inquiétudes, ses névroses, ses angoisses, son mal-être, son manque de confiance en lui, la dépréciation de son métier par les autres, et parfois même par ses pairs, son comportement gauche d'inadapté social, son caractère hypocondriaque, etc. Tout est fait pour donner la sensation d'une vision égocentrique. L'objet est séduisant une sorte de carnet de notes avec des pages à petit carreau, recelant les pensées intimes de l'auteur. Les dessins sont réalisés avec des détourages au trait fin non repassé, avec quelques solutions de continuité dans les contours. le degré de réalisme est assez élevé, dans la représentation des environnements quand ils sont présents, et pour celles des personnages. L'artiste applique une simplification des visages qui rend les personnages plus expressifs, et plus immédiatement sympathiques. Il utilise souvent des plans taille et des plans poitrine pour se représenter en train de parler sur un fond vide, facilitant ainsi la projection du lecteur dans cet avatar de papier. Cette simplicité apparente crée à la fois une proximité avec Adrian et ses proches, et une facilité d'accès qui confine à l'évidence naturelle. le lecteur se sent à chaque fois impliqué dans ces moments banals et ordinaires, en pleine empathie avec le narrateur, adoptant son état d'esprit sans y penser. de ce point de vue, ces scénettes sont une totale réussite en termes de comics autobiographique : dans la peau d'Adrian Tomine.
À chaque fois, le pauvre Adrian Tomine se retrouve dans une situation sociale inconfortable, surtout parce qu'il la vit comme telle, car finalement sans danger physique ou psychologique. le lecteur se prend d'affection pour son avatar de papier, un tout jeune homme qui prend de l'âge progressivement, sa silhouette évoluant discrètement que ce soit sa ligne de cheveux, ou sa morphologie. Il rencontre des êtres humains aussi normaux que banals, d'âge différent. S'il est familier des bédéistes indépendants canadiens publiés par le même éditeur, le lecteur peut en identifier un ou deux, à commencer par Seth, nom de plume de Grégory Gallant. Il utilise une direction d'acteur de type naturaliste, avec capacité extraordinaire à retranscrire les petits riens du quotidien, un geste, une mimique, une posture, et bien sûr un état d'esprit. Il n'exagère ni le langage corporel, ni les expressions du visage. Il est aussi à l'aise et aussi convaincant pour montrer Adrian absolument confus et gêné au-delà du possible après avoir émis des bruits répugnants dans les toilettes, alors qu'une jeune femme l'attend sur le canapé du salon dans la pièce d'à côté, que le même individu également affreusement gêné par sa fille faisant une comédie dans sa poussette, dans un centre commercial, avec une vieille dame autoritaire venant faire la leçon aux parents laxistes. du coup, le lecteur se laisse gentiment porter par cette narration visuelle tranquille et attentionnée, même si ces scènes de la vie quotidiennes ne comportent pas d'intrigue.
Scénette après scénette, le lecteur se dit qu'il n'éprouve aucune difficulté à ressentir de l'empathie pour cet individu un peu timoré, plutôt sûr de son talent, et en même temps manquant totalement d'assurance. Il le voit prendre de l'âge insensiblement au fur et à mesure que les années passent, et continuer de s'inquiéter pour les mêmes choses, ou pour de nouvelles. Quelquefois, il se dit que Adrian se fait des nœuds au cerveau pour rien, à essayer d'éviter le regard éventuellement négatif des autres. D'autres fois, il compatît avec la situation qu'il subit : une personne qui lui succède au micro sur l'estrade et qui tourne en dérision sa qualité de dessinateur qui a ramené des images pour distraire le public, ou bien le canular du festival international de la bande dessinée, avec l'annonce d'un faux palmarès de nominé en 2016 au nombre desquels se trouve Tomine. Oui, parfois, il s'agit d'une réaction infantile ou immature comme de verser des larmes à la lecture d'une critique assassine. Encore qu'il s'agit aussi d'une réelle sensibilité à fleur de peau. Il peut également s'agir d'une petite vexation comme Frank Miller ne parvenant pas à prononcer son nom de famille lors d'une remise de prix. Et que dire de cette après-midi passée dans une boutique de comics avec Seth à attendre en vain qu'une personne se présente pour faire dédicacer un ouvrage, et se rendre compte que les seuls qui viennent sont des amis du propriétaire qui leur a demandé de passer, et qui n'ont jamais ouvert un seul de ces comics. Il se produit alors deux réactions chez le lecteur.
Tout d'abord, il éprouve de la compassion pour Adrian Tomine, en plus de l'empathie. L'auteur ne se présente pas sous un jour avantageux : au contraire toutes ces histoires font ressortir comme il est gauche au moins pire, comme il est anxieux et presque pétochard au pire. Si tous les récits sont centrés sur lui, il n'en sort pas grandi, et ce n'est pas de l'autopromotion. du coup, ce n'est pas à proprement parler de l'égocentrisme, mais plutôt quelqu'un qui parle de ce qu'il connaît le mieux : sa vie. Il règne un humour doux et discrètement dépréciateur qui neutralise toute forme d'autopromotion et d'autocélébration. La seconde réaction vient avec l'effet cumulatif de ces scènes de la vie ordinaire d'un bédéiste : le lecteur n'est pas que dans l'intimité d'Adrian, il est aussi à ses côtés pour sa vie sociale, pour tout ce qui est lié à son métier, et à sa célébrité toute relative. D'ailleurs, l'auteur a mis une phrase de Daniel Clowes en exergue relative à la célébrité d'un auteur de BD : C'est comme d'être le joueur de badminton le plus célèbre. Tout y passe : de fan collant inquiétant, à la lecture publique pathétique, en passant par la caméra qui le suit dans les allées du festival d'Angoulême alors qu'il ne comprend rien aux animations du fait de la barrière de la langue, par le cuistot qui l'a reconnu et lui fait servir une pizza au Nutella comme dessert alors qu'il est allergique aux noix et qu'en plus il doit la payer.
Que peut-il y avoir de plus narcissique qu'une petite bande dessinée où l'auteur se regarde le nombril en mettant en scène ses angoisses insignifiantes, ses petites névroses ? Certes, toutefois la douceur et la justesse de la narration visuelle séduisent et divertissent le lecteur. En outre, ce manque d'assurance proche d'être maladif résonne chez le lecteur sur ses propres inquiétudes, et lui permet d'observer l'écosystème de l'auteur de BD.
Le jeu video fascine depuis sa création, dans les années 1970 (ou à peu près). Nombreux sont les livres, mooks, magazines, qui en parlent. La BD aussi a livré quelques albums sur le sujet. Jean Zeid, geek de son état, auteur ou coauteur de livres sur différentes déclinaisons et animateur radio, a proposé aux Arènes d'en faire un nouveau, qui ferait un large tour d'horizon de la question.
Sont bien sûr évoqués la prémices du sujet, dans les universités américaines, les principaux studios de développement, les constructeurs d'ordinateurs et de consoles, les jeux qui ont révolutionné le media, mais aussi les passerelles avec le cinéma, la littérature, et enfin la question éthique qui découle de la pratique des jeux vidéo.
Le tout enrobé par une histoire mettant en scène les deux auteurs, lesquels se retrouvent prisonniers des différents univers des jeux video. C'est ma foi très intéressant, j'ai même repéré le nom de divers jeux que je ne connaissais pas, et les planches mettant en scène les deux auteurs offrent des pauses bienvenues dans l'exposé de Jean Zeid.
Emilie Rouge, dont c'est le premier album en tant que dessinatrice, manque encore de maturité dans son trait, mais elle s'applique sur les reproductions d'environnements vidéoludiques ou de design des machines, gage de sérieux de l'ensemble.
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Les Indes fourbes
Avec une dream team composée par Alain Ayroles au scénario et Juanjo Guarnido au dessin, il devient presque difficile de ne pas décevoir. Et j’avais beau avoir des attentes élevées, ca a très bien marché pour moi. Le récit explore des thèmes classiques du roman picaresque, où les petits vauriens règnent en maître. La survie par la ruse, la critique sociale et la quête de fortune dont donc au programme. Le scénario d’Alain Ayroles est riche et dense, mêlant habilement humour, satire et tragédie. La structure narrative est soignée, avec des retournements de situation bien placés et des dialogues vivants même si j’ai trouvé des passages un peu longs voire tirés par les cheveux. Le dessin de Juanjo Guarnido est comme on pouvait s’y attendre époustouflant. Quittant l'anthropomorphisme, Guarnido apporte un réalisme détaillé. Ses illustrations regorgent de détails, que ce soit dans les paysages luxuriants, les scènes de ville animées ou les expressions faciales des personnages. Chaque planche est une œuvre d’art en soi, j’adore. Si ce n’est une BD culte, "Les Indes fourbes" est pour moi une BD incontournable.
Animan
Anouk Ricard reste fidèle à elle même avec un humour à la fois enfantin (au sens pur et noble du terme) et absurde. Moins incisif ici que dans les coucous Bouzon, on reste néanmoins sur ce même registre gentiment débile. J'avoue que je suis très bon public pour ce genre mais il est possible que ça ne plaise pas à tout le monde.
Deep Me
Note : 4,5/5 Étant particulièrement fan du travail de Marc-Antoine Mathieu, ce diptyque (en l'intégrant avec Deep it) m'a encore impressionné par sa capacité à se réinventer. Se réinventer sur la forme : je considère MAM comme un plasticien de la BD qui aime jouer avec le matériau. J'ai une pensée émue pour son éditeur qui doit prendre une suée à chaque projet. Là encore on ne déroge pas à la règle et le matériau page imprimée sert énormément l'histoire. Se réinventer sur le fond. J'aime aussi MAM parce qu'il m'amène rapidement et de manière très fluide sur des questions philosophiques et méta-physiques. Cet album ne déroge pas à la règle. Dans un récit complexe et fluide, MAM nous plonge dans une conscience isolée, stimulée par l'angoisse de son ignorance. L'histoire se dévoile à travers des dégradés de gris et de noir. Les deux premiers tiers de l'album brillent par leur intrigue, évoquant un polar décalé, tandis que le dernier tiers complexifie les questionnements de manière abrupte et introduit le 2e album. Une œuvre exigeante qui invite les lecteurs curieux à une réflexion approfondie, offrant une expérience de lecture riche, bien plus ambitieuse que ne le laisse paraître son minimalisme initial.
Carnet de bord
C'est dingue comme Lewis Trondheim essaie toujours de se présenter comme un râleur, parano et hypocondriaque et que je le trouve attachant quand même. Il a d'ailleurs avoué dans "Entretiens avec Lewis Trondheim" de Thierry Groensteen qu'il forçait quand même beaucoup le trait, voilà qui me rassure. On est ici dans ce qu'on pourrait qualifier de préambule de Les Petits Riens Il n'y a pas les jolies couleurs des Petits Riens, on sent qu'on est encore au début du concept mais cela fonctionne très bien. Cela fonctionne aussi très bien pour moi au niveau du dessin alors que L. Trondheim se considère comme un piètre dessinateur. Pour moi il montre ici encore une fois qu'il est à la fois bon dessinateur et bon raconteur d'histoires.
Le Château des Animaux
Superbe réinterprétation de “La Ferme des Animaux”. L’auteur s’inspire de l’idée originale de George Orwell et prend beaucoup de libertés, ce qui aurait pu être un exercice délicat. Il parvient à transformer cette réinterprétation en une œuvre tout à fait réussie de mon point de vue. Les libertés prises par Xavier Dorison avec le récit de base sont non seulement audacieuses mais aussi bien exécutées, ajoutant une dimension nouvelle et pertinente à l’histoire sans trahir l’essence du message original. Le récit est fluide et se lit avec facilité. Cette fluidité s’accompagne parfois d’un manque de subtilité dans le déroulement de l’intrigue. Certaines transitions et développements semblent conçus pour rendre le récit plus accessible au grand public, ce qui peut en ôter un peu de la profondeur et de la nuance. Cette approche est efficace pour toucher un large lectorat, mais elle m’empêche de lui donner une note parfaite. Le dessin de Felix Delep et la mise en couleurs de Jessica Bodard sont remarquables. Chaque page est un véritable plaisir pour les yeux, avec des illustrations qui capturent parfaitement l’atmosphère de l’histoire et les émotions des personnages. La mise en page est également excellente, avec une composition qui guide le lecteur de manière intuitive et renforce l’impact visuel du récit. Les scènes clés sont particulièrement bien mises en valeur, offrant des moments mémorables et saisissants. En somme, cette réinterprétation de “La Ferme des Animaux” est une très belle surprise. Bien que j’aurais apprécié un peu plus de subtilité dans certains aspects du récit, l’ensemble est une réussite. Le travail de l’auteur, tant sur le plan narratif que visuel, mérite d’être salué. C’est une œuvre qui ravira autant les fans de l’original que les nouveaux lecteurs, offrant une nouvelle perspective sur une histoire intemporelle.
Florida
Une découverte de Jean Dytar avec cet album. L'histoire d'un cartographe français réfugié à Londres pour échapper aux purges religieuses. Son passé resurgit quand un noble anglais le sollicite sur son précédent voyage aux Amériques. C'est très bien documenté, le récit aborde les relations de couple, la place des femmes et les premiers pas européens en Floride. C'est fluide et subtil. La narration et la mise en page accompagnent très bien le dessin épuré et efficace. En fin d’album, des gravures issues de l'histoire sont reproduites et on a le droit à un laïus historique assez complet réalisé par un spécialiste. Cela rend l'ensemble encore plus intéressant. On comprend d'autant mieux le sérieux de la démarche de Jean Dytar. Une belle réussite en tout cas, dont je recommande la lecture !
Ulysse & Cyrano
Fichtre ! Il s'en est fallu de peu que j'attribue la note maximale à cet album ! sans doute ma frilosité est-elle due à sa thématique sommes toutes très classique mais même de ce point de vue, je trouve que les auteurs parviennent à faire du neuf avec du vieux. Cet album, s'il nous conte avant tout une histoire d'amitié, développe avec intelligence la thématique de l'accomplissement personnel. Choisir, c'est renoncer, disait André Gide, et cette citation résume parfaitement l'ensemble du livre. Les auteurs nous amènent ainsi à réfléchir sur nos propres choix, à réaliser la charge qui pèse sur chacun d'entre nous, résultante de nos choix de vie, et qu'il nous faudra assumer. C'est une très belle thématique, que je trouve finement développée dans le présent album. Mais ce thème ne serait rien sans les personnages qui le portent. le couple formé par Ulysse et Cyrano est extrêmement classique et il est difficile de ne pas s'attacher à ces deux gaillards. Mais ce sont les rôles secondaires qui sont à mes yeux les mieux réussis, à commencer par le père d'Ulysse, qui en présente l'antithèse parfaite et dont on se rend progressivement compte des sacrifice qu'il a dû accepter pour un prétendu confort matériel. Et puis il y a le livre objet en lui-même. Les éditions Casterman ont vu les choses en grand et non seulement l'objet présente un format impressionnant mais, en plus, les planches de Stéphane Servain sont toutes extrêmement soignées et belles à voir. Car ce n'est pas tout d'avoir un bel écrin, encore faut-il qu'il convienne au bijou qu'il renferme. Et ici, c'est le cas. Aucune planche ne m'a semblé vide, aucun décors ne m'a semblé pauvre, aucun regard ne m'a semblé creux. la richesse des planches justifie le format de la bande dessinée. Même la pagination m'a semblé parfaite. Franchement, on n'est pas passé loin du culte !
Carnets de thèse
J'ai beaucoup apprécié cette série de Tiphaine Rivière. Pour une première série je trouve que l'autrice s'en tire avec les compliments du jury (de thèse). La thématique de l'enseignement me séduit toujours. Ici l'autrice propose une vue de l'intérieure, humoristique et distanciée de son passage (allongé dans le livre) comme doctorante en littérature. Son expérience universitaire à plusieurs effet bénéfiques sur sa production. En premier lieu son récit est très bien construit. La narration est fluide, tonique et se lit très facilement, sans ennui pour un récit sans action, violence ni sexe. Ensuite Tiphaine sait nous intéresser sur ce labyrinthe kafkaïen du parcours des jeunes adultes rêvant d'apporter leur pierre à la connaissance universelle d'une façon matériellement désintéressée. J'ai souvent souri au parcours et aux états d'âme de Jeanne tout au long d'un vrai chemin de croix, plein d'humour, d'autodérision et d'une critique piquante mais jamais méchante du système universitaire français. Enfin l'autrice reste dans son sujet sans porter de jugement sur la pertinence d'un système en confrontation directe avec les notions d'efficacité ou de rentabilité. C'est bien abordé en fin d'ouvrage mais d'une façon très succincte et amusante dans le dialogue. Pour un premier ouvrage j'ai trouvé le graphisme très acceptable. Cela ne manque ni de dynamisme ni d'expressivité et si les détails sont rares, ils sont suffisamment travaillés pour créer l'ambiance adéquat des couloirs d'une Ecole ou d'une université. Une lecture fraiche et plaisante pour qui s'intéresse à cette thématique. 3.5
La Solitude du marathonien de la bande dessinée
Mal-être, malaise et maladresse d'un individu ordinaire - Ce tome contient une suite de scénettes de nature autobiographique. Sa première édition VO date de 2020, dans un format original : à l'identique d'un carnet de note, avec une couverture toilée. C'est l'œuvre d'Adrian Tomine, pour les histoires et les dessins. À Fresno en 1982, le jeune Adrian Tomine, 8 ans, se tient devant la classe avec la maîtresse dans son dos et il se présente. Elle lui demande de parler de ses hobbies. Il répond qu'il dessine des bandes dessinées, et qu'il en collectionne. Elle lui demande ce qu'il veut devenir quand il sera grand. Réponse : un bédéiste célèbre, ce qui suscite quelques rires dans la classe. Elle lui demande : célèbre comme Walt Disney ? Et lui répond : non comme John Romita. Sentant la question venir, il se lance dans une présentation de qui est cet artiste qui a dessiné le plus Spider-Man, après que Steve Ditko soit parti. La maîtresse l'interrompt alors que les rires ont repris. Adrian se redresse et les traite d'idiots stupides. La maitresse calme tout le monde, mais le garçon paye cher sa hardiesse lors des récréations suivantes, subissant des humiliations chaque jour. Puis un midi, un autre garçon de sa classe vient s'assoir à côté de lui pendant le repas et lui demande s'il lit des comics. Adrian se lance dans une liste des différentes séries qu'il suit, toutes des Marvel, et il finit par interrompre en demandant à son interlocuteur si ce ne serait pas la maîtresse qui lui aurait demandé de lui adresser la parole. San Diego, en 1995, à bord d'un avion. Adrian Tomine est assis à une place côté hublot et il se dit qu'il leur a bien prouvé : il avait dit qu'il allait devenir un bédéiste célèbre et c'est chose faite. Il a bien conscience que pour y arriver il a dû consacrer toute son enfance et son adolescence à développer son art et à le peaufiner. Mais ça en valait le coup. Il ressort une critique de sa poche : elle qualifie sa dernière œuvre de meilleure bande dessinée réaliste du moment. Il jette également un coup d'œil à la petite phrase de Daniel Clowes : Drawn + Quarterly conserve intact la perfection de leur catalogue en signant le petit prodige des mini-comics. Une fois débarqué, il se rend à la convention et y retrouve Eric le représentant de son éditeur qui lui tend le dernier numéro du Comics Journal, en le prévenant que leur critique n'est pas très tendre. Adrian lui répond que c'est un honneur d'être étrillé par le magazine littéraire de référence sur les comics. le soir, dans sa chambre d'hôtel, il lit l'article et il en pleure allongé par terre. Puis il ressort pour participer à la réception organisée à l'hôtel et il reprend confiance car il est vraiment parmi ses pairs. Il grince un peu des dents quand un collègue lui dit qu'il était plutôt bon jusqu'à ce qu'il se mette à imiter Clowes. Tomine rit poliment et baisse la tête. Un autre professionnel rejoint le groupe et découvre qui est Adrian. Il commence à le prendre à parti sur la manière dont Adrian a laissé tomber son précédent éditeur, tout ça pour un gros contrat avec D+Q. Il le met en garde sur les risques encourus à trahir ainsi des partenaires commerciaux. Adrian remonte dans sa chambre et s'écroule sur le lit en pleurant. 26 petites histoires entre 2 et 7 pages avec une exception pour la dernière qui en compte 33, toutes centrées sur l'auteur qui se met en scène dans chaque page, avec ses inquiétudes, ses névroses, ses angoisses, son mal-être, son manque de confiance en lui, la dépréciation de son métier par les autres, et parfois même par ses pairs, son comportement gauche d'inadapté social, son caractère hypocondriaque, etc. Tout est fait pour donner la sensation d'une vision égocentrique. L'objet est séduisant une sorte de carnet de notes avec des pages à petit carreau, recelant les pensées intimes de l'auteur. Les dessins sont réalisés avec des détourages au trait fin non repassé, avec quelques solutions de continuité dans les contours. le degré de réalisme est assez élevé, dans la représentation des environnements quand ils sont présents, et pour celles des personnages. L'artiste applique une simplification des visages qui rend les personnages plus expressifs, et plus immédiatement sympathiques. Il utilise souvent des plans taille et des plans poitrine pour se représenter en train de parler sur un fond vide, facilitant ainsi la projection du lecteur dans cet avatar de papier. Cette simplicité apparente crée à la fois une proximité avec Adrian et ses proches, et une facilité d'accès qui confine à l'évidence naturelle. le lecteur se sent à chaque fois impliqué dans ces moments banals et ordinaires, en pleine empathie avec le narrateur, adoptant son état d'esprit sans y penser. de ce point de vue, ces scénettes sont une totale réussite en termes de comics autobiographique : dans la peau d'Adrian Tomine. À chaque fois, le pauvre Adrian Tomine se retrouve dans une situation sociale inconfortable, surtout parce qu'il la vit comme telle, car finalement sans danger physique ou psychologique. le lecteur se prend d'affection pour son avatar de papier, un tout jeune homme qui prend de l'âge progressivement, sa silhouette évoluant discrètement que ce soit sa ligne de cheveux, ou sa morphologie. Il rencontre des êtres humains aussi normaux que banals, d'âge différent. S'il est familier des bédéistes indépendants canadiens publiés par le même éditeur, le lecteur peut en identifier un ou deux, à commencer par Seth, nom de plume de Grégory Gallant. Il utilise une direction d'acteur de type naturaliste, avec capacité extraordinaire à retranscrire les petits riens du quotidien, un geste, une mimique, une posture, et bien sûr un état d'esprit. Il n'exagère ni le langage corporel, ni les expressions du visage. Il est aussi à l'aise et aussi convaincant pour montrer Adrian absolument confus et gêné au-delà du possible après avoir émis des bruits répugnants dans les toilettes, alors qu'une jeune femme l'attend sur le canapé du salon dans la pièce d'à côté, que le même individu également affreusement gêné par sa fille faisant une comédie dans sa poussette, dans un centre commercial, avec une vieille dame autoritaire venant faire la leçon aux parents laxistes. du coup, le lecteur se laisse gentiment porter par cette narration visuelle tranquille et attentionnée, même si ces scènes de la vie quotidiennes ne comportent pas d'intrigue. Scénette après scénette, le lecteur se dit qu'il n'éprouve aucune difficulté à ressentir de l'empathie pour cet individu un peu timoré, plutôt sûr de son talent, et en même temps manquant totalement d'assurance. Il le voit prendre de l'âge insensiblement au fur et à mesure que les années passent, et continuer de s'inquiéter pour les mêmes choses, ou pour de nouvelles. Quelquefois, il se dit que Adrian se fait des nœuds au cerveau pour rien, à essayer d'éviter le regard éventuellement négatif des autres. D'autres fois, il compatît avec la situation qu'il subit : une personne qui lui succède au micro sur l'estrade et qui tourne en dérision sa qualité de dessinateur qui a ramené des images pour distraire le public, ou bien le canular du festival international de la bande dessinée, avec l'annonce d'un faux palmarès de nominé en 2016 au nombre desquels se trouve Tomine. Oui, parfois, il s'agit d'une réaction infantile ou immature comme de verser des larmes à la lecture d'une critique assassine. Encore qu'il s'agit aussi d'une réelle sensibilité à fleur de peau. Il peut également s'agir d'une petite vexation comme Frank Miller ne parvenant pas à prononcer son nom de famille lors d'une remise de prix. Et que dire de cette après-midi passée dans une boutique de comics avec Seth à attendre en vain qu'une personne se présente pour faire dédicacer un ouvrage, et se rendre compte que les seuls qui viennent sont des amis du propriétaire qui leur a demandé de passer, et qui n'ont jamais ouvert un seul de ces comics. Il se produit alors deux réactions chez le lecteur. Tout d'abord, il éprouve de la compassion pour Adrian Tomine, en plus de l'empathie. L'auteur ne se présente pas sous un jour avantageux : au contraire toutes ces histoires font ressortir comme il est gauche au moins pire, comme il est anxieux et presque pétochard au pire. Si tous les récits sont centrés sur lui, il n'en sort pas grandi, et ce n'est pas de l'autopromotion. du coup, ce n'est pas à proprement parler de l'égocentrisme, mais plutôt quelqu'un qui parle de ce qu'il connaît le mieux : sa vie. Il règne un humour doux et discrètement dépréciateur qui neutralise toute forme d'autopromotion et d'autocélébration. La seconde réaction vient avec l'effet cumulatif de ces scènes de la vie ordinaire d'un bédéiste : le lecteur n'est pas que dans l'intimité d'Adrian, il est aussi à ses côtés pour sa vie sociale, pour tout ce qui est lié à son métier, et à sa célébrité toute relative. D'ailleurs, l'auteur a mis une phrase de Daniel Clowes en exergue relative à la célébrité d'un auteur de BD : C'est comme d'être le joueur de badminton le plus célèbre. Tout y passe : de fan collant inquiétant, à la lecture publique pathétique, en passant par la caméra qui le suit dans les allées du festival d'Angoulême alors qu'il ne comprend rien aux animations du fait de la barrière de la langue, par le cuistot qui l'a reconnu et lui fait servir une pizza au Nutella comme dessert alors qu'il est allergique aux noix et qu'en plus il doit la payer. Que peut-il y avoir de plus narcissique qu'une petite bande dessinée où l'auteur se regarde le nombril en mettant en scène ses angoisses insignifiantes, ses petites névroses ? Certes, toutefois la douceur et la justesse de la narration visuelle séduisent et divertissent le lecteur. En outre, ce manque d'assurance proche d'être maladif résonne chez le lecteur sur ses propres inquiétudes, et lui permet d'observer l'écosystème de l'auteur de BD.
Il était une fois le jeu vidéo
Le jeu video fascine depuis sa création, dans les années 1970 (ou à peu près). Nombreux sont les livres, mooks, magazines, qui en parlent. La BD aussi a livré quelques albums sur le sujet. Jean Zeid, geek de son état, auteur ou coauteur de livres sur différentes déclinaisons et animateur radio, a proposé aux Arènes d'en faire un nouveau, qui ferait un large tour d'horizon de la question. Sont bien sûr évoqués la prémices du sujet, dans les universités américaines, les principaux studios de développement, les constructeurs d'ordinateurs et de consoles, les jeux qui ont révolutionné le media, mais aussi les passerelles avec le cinéma, la littérature, et enfin la question éthique qui découle de la pratique des jeux vidéo. Le tout enrobé par une histoire mettant en scène les deux auteurs, lesquels se retrouvent prisonniers des différents univers des jeux video. C'est ma foi très intéressant, j'ai même repéré le nom de divers jeux que je ne connaissais pas, et les planches mettant en scène les deux auteurs offrent des pauses bienvenues dans l'exposé de Jean Zeid. Emilie Rouge, dont c'est le premier album en tant que dessinatrice, manque encore de maturité dans son trait, mais elle s'applique sur les reproductions d'environnements vidéoludiques ou de design des machines, gage de sérieux de l'ensemble.