Une série que j’ai découvert sur le tard (fin 90s) et que je n’ai jamais possédée mais qui se laisse bien lire, même encore aujourd’hui.
Je suis un peu ennuyé pour ma note, je trouve qu’on est sur du pas mal culte, du coup 4* pour faire une côte mal taillée.
Seulement pas mal parce que bon, il faut pas se mentir, c’est détente mais loin d’être indispensable. Un univers Fantasy bien mis en place et qui plaira en priorité à la gente masculine, Cybil l’héroïne possède quelques atouts que les auteurs ne se privent pas de nous montrer. Autour d’elle gravitera un groupe limite caricaturale pour le genre : le guerrier, le voleur, le barde et le jeune pousse. Bref de l’aventure classique et pas prise de tête, c’est surtout superbement mis en images, mention pour les couleurs et les couvertures.
Et enfin culte car si la série n’amène rien de novateur pour un lecteur de 2024, ça n’était pas le cas à l’époque de sa sortie. Comme le souligne Ro, nous sommes avant Lanfeust de Troy, Arlerston lance alors sa marque de fabrique qui fera son succès, de l’aventure humoristique un peu franchouillarde. Les 3 tomes parus se tiennent plutôt bien à ce niveau, il y a encore un côté frais qui s’en dégage, nous ne somme pas sur le sentiment d’overdose des dernières productions du scénariste.
Et toujours culte car malgré l’abandon de la série (le dessinateur s’étant depuis tourné vers Trolls de Troy), cette série n’a pas cessé d’être rééditée sous forme d’intégrale et de continuer à exister (respect pour son bel âge). Le tome 4 est même devenu source de gags dans le milieu, je me rappelle encore de sa sortie annoncée ou couverture dans certains Lanfeust Mag d’avril.
Donc voilà une série pas bien sérieuse et agréable, je suis déçu sans vraiment l’être de la voir abandonnée (même si au fond de moi, j’y crois toujours ;) vas-y J-L lâche un peu tes pinceaux des Trolls qui s’enlisent trop et reviens à tes premiers amours -^^
Dans ma petite tête, Les feux d’Askell continuera à jouir d’une belle aura, une sorte de légende dans le monde du 9eme Art, un peu comme « "Le dernier loup d’Oz" » mais ça c’est une autre histoire.
Quand j'ai lu cette série, j'étais un grand adolescent et je suis tombé immédiatement sous le charme de cet univers maritime, ces îles illuminées quand se couche le soleil, cette ambiance... Club Méditerrannée géant, un peu.
J'étais transporté dans ce monde marin excellement mis en image par Mourier et ses couleurs directes intenses. Au bout de quelques pages, j'étais embarqué par les aventures mouvementées de la petite bande de héros et par le ton léger et humoristique avec lequel elles étaient narrées. A cette époque, Lanfeust de Troy n'était pas encore sorti et c'était donc un coup d'essai d'Arleston dans ce ton et ce type de fantasy légère qui n'existait pas vraiment encore. Et c'était un coup de maître car on était emporté par l'action tout en souriant et en riant régulièrement. Sans parler forcément du côté sexy de Cybil qui attirait forcément l'attention des lecteurs mâles adolescents.
Les premiers pas d'une recette qui allait ensuite faire le succès d'Arleston et des productions Soleil et Delcourt de l'époque, mais aussi une série charmante, amusante et exotique dont j'ai amèrement regretté qu'elle soit abandonnée après trois tomes seulement.
Hendrix est un musicien – et une personne – qui ne peut laisser indifférent. Je fais partie de ceux qui sont tombés sous le charme de ses tripotages de cordes : c’est un guitariste hors norme et génial, avec tous les excès que cela peut sous-tendre.
On a là une biographie relativement classique dans son déroulé (je n’ai lu pour le moment que le seul premier tome paru, qui s’arrête aux portes de la gloire). Dupont est un connaisseur et amoureux d’Hendrix, et l’impressionnante et quasi exhaustive bibliographie et filmographie en fin de volume confirme qu’il s’est solidement documenté.
Il montre bien ce qui peut expliquer le caractère écorché d’Hendrix, avec cette enfance loin d’être facile. Et ses débuts précoces à la guitare. Si les innombrables musiciens croisés par Hendrix et dans cet album peuvent parfois faire « placement artificiel de gens connus », je trouve que cet aspect est important pour comprendre les multiples influences qui vont faire de son jeu quelque chose d’hybride, de métissé, qui ne rentrera dans aucune case préconçue.
La narration est agréable en tout cas.
Quant au dessin de Mezzo, j’en suis fan depuis longtemps, et donc j’ai encore été bluffé par son coup de crayon, son rendu expressif et noir. Proche du style de Burns, le rendu est parfaitement adapté pour accompagner l’existence chaotique et la fusion du blues et du rock qu’incarne Hendrix.
Une lecture incontournable pour les amateurs de blues et/ou d’Hendrix, mais pas seulement.
Et surtout, surtout ! Faire le papillon le plus longtemps possible.
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Ce tome fait suite à le démon d'après midi… (2005) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant pour comprendre celui-ci. Cette bande dessinée est en couleurs, entièrement réalisée par Florence Cestac, et publiée pour la première fois en 2013. Elle compte cinquante planches. Elle a été rééditée avec les deux précédentes le Démon de midi ou Changement d'herbage réjouit les veaux (1996) & le démon d'après-midi… dans Les Démons de l'existence.
Noémie va souhaiter l'anniversaire de ses soixante ans dans trois jours. Pour le moment, elle se trouve torse nu chez son généraliste. Il lui déclare qu'elle a deux petites boules côté gauche, sous son bras. Elle s'exclame que ça veut dire un cancer. Il développe en indiquant qu'il va falloir faire des examens plus approfondis, avec une série de termes techniques : tumeur bénigne, microkystes calcifiés, opacité tumorale, biopsie, mastopathie, tumorectomie… A-t-elle bien tout compris ? Elle peut se rhabiller. Bien secouée, elle sort de chez le médecin et se rend dans un café pour un cognac, étant obligée de se rabattre sur une vodka. Elle rentre dans un état second chez elle. Son mari l'accueille en lui demandant si elle se rend compte de l'heure, car il a une faim de loup. Elle fond en larmes en lui disant qu'elle a un cancer. Il la serre dans ses bras pour la réconforter, lui indiquant que c'est l'un des cancers qu'on soigne le mieux. Il finit par lui proposer de passer à table. Elle pleure à nouveau en indiquant qu'elle a juste prévu d'avaler son bulletin de naissance. Et puis, il est à la retraite, il aurait pu préparer le dîner. Il répond qu'il n'a pas eu le temps car il est allé avec Max essayer sa nouvelle voiture. Elle part se coucher.
Le lendemain matin, le réveil sonne. Elle se lève et se rend à la salle de bains pour faire sa toilette : encore vingt-et-un mois à bosser, avant de toucher sa retraite. Elle part en demandant à son mari de mettre la machine en route, d'acheter du pain, de sortir le chien, de descendre la poubelle, mais il ronfle encore. Dans les transports en commun, elle sent une bouffée de chaleur s'emparer d'elle, une fois de plus. Alors qu'elle vient tout juste d'entrer dans les bureaux, sa secrétaire se jette sur elle pour lui lister tout ce qui l'attend : Robert au téléphone qui attend une réponse, la réunion qui se tiendra en salle de presse, un bon à signer, Sonia et Julia qui l'attendent au troisième, le technicien qui demande s'il fait avec l'intégralité des programmes sources, Pascal qui a bouclé le dossier Dugenou, les affiches livrées dans son bureau, etc. Noémie lui répond en élevant le ton qu'elle lui laisse le temps de prendre son café. Elle rentre dans son bureau, ferme la porte et prend le temps de boire son café tranquille, pendant que trois personnes l'attendent dans le couloir. Puis elle se lève et ouvre sa porte, prête à affronter le tourbillon. Huit personnes pénètrent dans son bureau, chacun avec son problème, et elle ne peut pas s'empêcher de penser de temps à autre aux deux petites boules. Puis vient l'heure de la réunion qu'elle préside, puis de celle présidée par le patron.
À la fin de premier tome, Noémie voyait son mari la tromper et la quitter pour une plus jeune, possédé par le démon de midi. À la fin du deuxième tome, Noémie et trois copines décidaient d'aménager des chambres d'hôtes dans la grande maison servant de résidence secondaire à Noémie. le lecteur comprend bien qu'il ne doit pas se polariser sur une sorte de continuité, et que ces trois tomes ne sont reliés que par leur thématique : différentes étapes de la vie féminine, à quarante ans, à cinquante ans, et ici à soixante ans. Noémie doit faire avec la réalité de son âge : les risques de maladies et les rendez-vous médicaux de surveillance, des bouffées de chaleur chroniques et intempestives, un métier où les jeunes la trouvent lente et un peu dépassée quant à la technologie, un mari à la retraite avec un rythme de vie très différent, une fille qui leur laisse ses enfants à garder, des copines compréhensives, une libido pas tout à fait éteinte contrairement à celle de son mari, une envie irrépressible de continuer à exister, avant que l'état de son corps ne le lui permette plus. Elle le dit de manière très directe : il lui reste vingt ans de bon avant le déambulateur et la maison de retraite. Elle a très envie de les vivre pleinement.
Comme dans les tomes précédents, les dessins appartiennent au registre de l'école des gros nez : ils sont arrondis et d'un volume exagéré ce qui conduit à dessiner la bouche soit d'un côté du visage, soit de part et d'autre du nez. L'anatomie des personnages présente des contours arrondis. Les expressions de visage sont accentuées, un peu exagérées pour mieux transmettre l'état d'esprit correspondant. L'artiste ne représente que quatre doigts à chaque main. Pour autant ces caractéristiques n'aboutissent pas à une narration visuelle pour enfant. Il suffit de considérer la première case pour s'en rendre compte : une case de la largeur de la page, avec un gros plan sur les deux seins dénudés de Noémie qui s'exclame : quoi, deux petites boules ? Les situations représentées correspondent à celles d'une vie d'adulte : consultation chez le médecin, boire un coup au café, être accueilli par son mari bien décati, mener une réunion de travail, rendre visite à sa mère atteinte d'Alzheimer, dans sa maison de retraite, tenir tête à son patron, etc. Les individus représentés portent la marque de l'âge : rides, calvitie, corps un peu fatigué. Les expressions de visages et certaines mimiques ou postures surprennent par leur exagération, mais sans dédramatiser pour autant une situation. Elles ont plutôt pour effet d'augmenter l'empathie du lecteur, de lui faire ressentir dans une case l'intensité de l'angoisse sourde de Noémie en pensant à ces deux petites boules, puis dans la case d'après son joyeux soulagement en apprenant le résultat des analyses complémentaires. Impossible de ne pas compatir avec l'envie du mari de retrouver sa routine bien pépère, ou de ne pas être exaspéré comme Noémie quand elle est prise d'une énième bouffée de chaleur dans les transports en commun.
L'artiste donne l'impression de réaliser ses cases un peu rapidement, avec un trait de crayon un peu épais, ce qui adoucit les formes, mais donnent également une sensation de consistance et de cases un peu chargées. S'il y prête attention, le lecteur se rend compte ces caractéristiques ne nuisent en rien à la fluidité de la lecture, et que celle-ci est d'une grande qualité. Florence Cestac conçoit des plans de prise de vue spécifiques pour chaque scène : suivre Noémie dans la rue jusqu'au café, avec de légers changements de cadrage quand elle et son mari sont sur le canapé, en plan fixe quand elle est assise sur une chaise en salle de réunion immobile ses pensées en boucle sur les deux petites boules, agitée avec un cadrage mouvant quand elle s'énerve en pleine bouffée de chaleur, etc. le lecteur remarque la construction des pages 48 & 49 qui sont en vis-à-vis avec un découpage symétrique pour contraster ce qui est représenté dans la page de gauche avec ce qui est représenté dans a page de droite. Chaque décor, chaque accessoire apparaît comme une évidence, parfaitement à sa place, d'une plausibilité à toute épreuve. le zinc du café, l'affluence dans le métro, les dossiers dans les étagères du bureau, le sol carrelé de la cuisine, les arrière-plans des onze cases consacrées à autant d'amours différents de Noémie lors de son tour de la Méditerranée, le mas en chantier, puis le mas rénové, le matelas pneumatique sous le bras pour aller à la plage, etc.
Comme dans les tomes précédents, Noémie dispose d'une bonne situation professionnelle et est à l'aise financièrement. Elle est d'un naturel optimiste, même si l'annonce des deux boules lui flanque un sacré coup au moral. Elle a encore envie de plaire et de séduire. D'une certaine manière, elle incarne une épouse fidèle et traditionnelle, ce qu'elle énonce à son mari, en faisant le bilan de leur vie commune. Elle a rempli le contrat : bonne épouse, bonne mère, bonne mamy. Elle a supporté toutes les frasques de son époux et ses tromperies. Elle a bossé, gagné de l'argent, fait des économies. de ce point de vue, c'est une vie de femme conventionnelle et bien rangée, tout en ayant été active tout au long de sa vie. D'un autre côté, elle ne change pas et elle compte bien rester active, ce qui la met en opposition de phase avec son mari qui lui souhaite couler une retraite pépère. Elle ne se sent pas corsetée par les contraintes de sa condition d'épouse, de mère, de grand-mère ou d'employée. le changement et l'évolution sont toujours possibles. le tome se termine sur la profession de foi de Noémie, et le lecteur comprend bien qu'il s'agit de celle de l'autrice. Se surveiller. Ne pas devenir une vielle acariâtre qui sent le pipi. S'agiter les méninges et rester curieuse. Tout donner car on n'emportera rien dans la boîte. Mettre le bouton sur Optimiste. Et surtout, surtout ! Faire le papillon le plus longtemps possible !
Une femme de soixante ans : un pari que de réaliser une bande dessinée agréable sur un tel sujet ? Oh que non ! le trait très enlevé des dessins rend la narration visuelle très vivante et enjouée. Noémie fait certes le bilan de sa vie, en toute conscience du nombre d'années qu'il lui reste à vivre, et du fait qu'on ne peut pas être et avoir été. Le lecteur ressort tout ragaillardi de cette façon d'envisager le tournant des soixante ans.
Vengeance implacable d'une femme dure comme un homme
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il comprend les 5 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2018, écrits par Christopher Sebela, dessinés, encrés et mis en couleurs par Joshua Hixson. Il contient les couvertures alternatives réalisées par Tyler Boss, Chris Visions (*2), Adam Gorham, Robert Wilson IV. La quatrième de couverture comprend des phrases de louanges rédigées par Warren Ellis, Ed Brubaker, Robert Kirkman et Kelly Sue DeConnick.
Molly Wolfram fait partie de la cargaison d'êtres humains, drogués à Portland, et vendus à un capitaine de navire, par une bande organisée sévissant dans la ville de Portland dans l'Oregon. Alors que le navire est proche d'arriver à sa destination, Jack un jeune homme, s'en prend à celui qui est venu l'annoncer dans la cale. Il s'empare d'une lanterne et met le feu à l'homme d'équipage, s'empare de son couteau, monte sur le pont et assassine froidement tous ceux qui passent à sa portée. D'abord interloqués, les autres prisonniers ont fini par lui emboîter le pas et s'en prennent eux aussi à l'équipage jusqu'à se rendre maître du navire. Jack décide de prendre le commandement de ces individus et leur ordonne de se mettre à l'ouvrage, de s'improviser marins et mettre les voiles vers Portland. En cours de voyage, il doit faire face à une tentative molle de mutinerie qu'il déjoue sans avoir besoin de recourir à la violence ou même à l'affrontement. En outre, ayant découvert la cassette du capitaine, il indique que tous les membres de l'équipage auront droit à un salaire. Jack est en fait une femme appelée Molly Wolfram à qui son père a appris à se défendre dès son plus jeune âge. Elle s'est fait avoir alors qu'elle prenait un verre dans un bar. Elle subvenait alors aux besoins financiers de sa mère Siobhan et de sa petite sœur Katie.
Herman Wolfram avait appris à ses filles à se battre et à se servir d'armes à feu, ainsi que d'armes blanches. Il avait quitté la famille suite à une récolte désastreuse ayant généré chez lui une forte dépression en constatant que ses efforts n'étaient pas récompensés. En voyageant pour trouver un endroit où s'installer les 3 femmes (la mère et ses 2 filles) avaient vite dû constater la propension des hommes à les considérer comme des proies faciles, et avaient vite dû apprendre à se défendre, quitte à tuer leurs assaillants. Au temps présent (deuxième moitié du dix-neuvième siècle), le navire des révoltés arrive à bon port. Jack paye les marins. Seul Boston souhaite rester avec elle, et l'attendre sur le navire le temps qu'elle règle ses affaires. Molly/Jack (aussi surnommée Red) descend du navire et se rend dans le quartier de Whitechapel, celui où se trouve l'établissement où son verre a été drogué, et où 2 individus l'ont escamoté par les tunnels situés sous la ville.
A priori, le lecteur n'a pas de raison de jeter son dévolu sur ce recueil plutôt que sur d'autres, lorsqu'il sort dans une période de production pléthorique en termes de comics, et de nouvelles séries publiées par Image Comics. Peut-être a-t-il déjà lu une série écrite par Christopher Sebela, ou est-il attiré par ce titre mystérieux, ou a-t-il déjà entendu parler des tunnels sous la ville de Portland. Toujours est-il que, guidé par sa curiosité, il se retrouve à plonger dans cette histoire de vengeance implacable, réalisée par une femme. Les auteurs ont repris des faits réels : l'existence de ces tunnels (même s'ils n'étaient pas utilisés pour ce commerce de main d'œuvre non consentante), ledit trafic d'êtres humains, l'implantation de la pègre dans la société de Portland à cette époque. de fait, le récit comporte bien une forte fibre de reconstitution historique. Joshua Hixson réalise des cases de type descriptive. Il dessine avec un niveau de détails cohérent avec le principe de montrer la reconstitution de cette époque, les décors étant en particulier représenté dans plus de 90% des cases. le lecteur peut ainsi se projeter dans les différents lieux où se trouve Molly/Jack.
L'histoire commence sur un vieux grément, dans ses cales avant de passer sur le pont. Les dessins ne sont pas de nature photographique, mais ils montrent la forme de la coque, des voiles, les cales où s'entassent les prisonniers. Par la suite, le lecteur peut monter à côté de Molly dans la carriole tirée par les chevaux alors que la famille déménage, admirer le port de Portland depuis le navire des révoltés, arpenter les rues des quartiers malfamés, aller prendre un verre dans des rades minables, passer une nuit dans la chambre d'un lupanar (mais en tout bien, tout en honneur), se pointer dans le bureau luxueux d'un homme d'affaires (louches) dans la mairie, et bien sûr chercher son chemin à tâtons dans les souterrains de la ville. Les traits encrés de Hixson sont un peu gras, parfois un peu secs, d'autres fois un peu appuyés, montrant une réalité dure, usante et agressive vis-à-vis des êtres humains. Les individus sont représentés avec ces mêmes traits de contours, montrant des personnes marquées par la vie, endurcies par les coups du sort et les coups encaissés. Il n'y a pas trace d'embellissement romantique dans leur apparence. L'artiste réussit à représenter Molly de telle sorte à ce que le lecteur puisse croire au fait qu'elle peut passer pour un homme sans difficulté. Il peut la voir se comporter comme un homme, à la fois dans ses gestes, à la fois dans ses actions. Son jeu d'acteur est de type naturaliste, sans aucune case voyeuriste, que ce soit pour sa silhouette, ou pour ses blessures, par exemple les cicatrices laissées par les coups de fouet.
Le lecteur s'immerge donc dans cette reconstitution efficace, sans être surchargée, ni superficielle. Il apprécie que le dessinateur se concentre exclusivement sur la narration, débarrassée de tout effet de manche. Il y a peut-être une ou deux exagérations qui font tiquer : un individu en train de brûler dans la cale du bateau sans que personne ne s'inquiète de savoir si ça ne va pas mettre le feu partout, ou une demi-douzaine de policiers qui canardent un individu à cheval qui s'en tire vraiment à bon compte. Mais tout le reste (soit plus de 99% du récit) montre les événements de manière factuelle, sans céder à la tentation du spectaculaire pour en mettre plein la vue. La perte de contrôle de Jack sur le navire n'en fait que plus froid dans le dos, la sauvagerie avec laquelle elle plante froidement son couteau dans un homme après l'autre, la façon dont elle attend sa victime dans les souterrains pour lui sauter dessus. Hixson s'avère tout aussi convaincant quand il s'agit de mettre en scène des discussions normales entre civils. Là encore la direction d'acteurs reste naturaliste, avec des adultes ayant des gestes mesurés qui font apparaître leur état d'esprit de manière normale. le lecteur ressent toute la tension quand Molly retrouve sa sœur Katie. Il observe la circonspection de Boston quand Molly lui explique son obsession de vengeance. Il est épaté par le calme de Bunco Kelly alors que son assassin est de l'autre côté de la porte de son bureau.
Les dessins un peu secs de Joshua Hixson rendent très bien compte du caractère obsessionnel de la vengeance de Molly Wolfram, du fait qu'elle se mette en danger pour l'assouvir. Très rapidement le scénario se focalise entièrement sur cette vengeance, sur la manière dont Molly traque les individus qui l'ont droguée et vendue pour 50 dollars. le lecteur a pu voir les sévices dont elle a souffert, il a pu voir les marques sur son corps. du coup, l'obsession de Molly fait sens et ne semble pas disproportionnée. En outre, elle n'a rien d'un héros infaillible au cœur pur, qui surmonte toutes les épreuves sans coup férir. Elle se trompe, elle se fait tabasser, elle se jette dans la gueule du loup sans réfléchir. Elle se conduit comme un homme qui fonce dans le tas. Elle descend des gorgeons pour tenir le choc émotionnellement, pour s'anesthésier. En la voyant se conduire ainsi, le lecteur se fait l'observation qu'elle ne fait pas que s'habiller pour passer pour un homme, elle en a aussi adopté la mentalité. À nouveau, cela semble naturel. Leur père a élevé Molly et sa sœur comme des hommes, en leur apprenant à manier les armes à feu, l'arme blanche, à se défendre. Il est donc normal qu'elles mettent en pratique ce qu'il leur a appris. En outre elles ont dû le faire très rapidement dès sa disparition, alors qu'elles et leur mère sont devenues la cible de profiteurs mâles de tout acabit. le lecteur ne peut pas cautionner les actions de Molly Wolfram, mais dans le même temps il ressent une forte empathie pour elle, il comprend qu'elle ne peut pas oublier ou pardonner.
Christopher Sebela et Joshua Hixson ont concocté une histoire de vengeance implacable menée par une femme qui a été maltraitée. Il ne s'agit pas d'un récit féministe, mais d'une histoire noire se déroulant dans un milieu spécifique. La reconstitution historique est de bonne qualité, et cet environnement (Portland à la fin du dix-huitième siècle) a une incidence directe sur le récit, ce n'est pas un décor sur lequel est plaquée une intrigue générique. Le lecteur se retrouve à admirer cette femme souffrant d'un syndrome de stress post traumatique et accomplissant sa vengeance, racontée de manière naturaliste.
J'avais déjà lu quelques extraits de cette BD sur le net, notamment la partie où elle raconte le voyage que l'autrice a fait seule et à pied (assez édifiant sur le comportement des gens) et j'ai eu l'occasion de l'emprunter à une collègue pour découvrir tout le reste. Eh ben c'est pas jojo, mon cochon !
La BD est un condensé de féminisme contemporain, avec tout ce que ça peut comporter de passages où on s'énerve devant les faits dénoncés. Comme la croyance en l'intelligence moindre des femmes, parce que .... Parce qu'on l'a dit. L'autrice parle de nombreuses choses assez récentes aussi (Metoo ou dénonciation de nombreuses personnes accusées de viols et autres joyeusetés) mais en les replaçant dans un contexte plus large : questionnement sur la position sociale des femmes se plaignant de viol, phénomènes sociaux derrière le détachement de la police, la place de la femme en art ... Il y a beaucoup de sujets abordés, certains peuvent d'ailleurs être explorés par d'autres BD dans laquelle des autrices s'accaparent ces sujets (je pense à Le Grand incident de Zelba sur la question du nu féminin) mais cette BD se veut plus une première approche. Sans prétention d'être exhaustif, Hannah Erell décortique moult situations problématiques en donnant bon nombre de références pour toute personne qui voudrait creuser plus loin.
Le dessin fait beaucoup penser à des notes de blog (ce que la BD est à l'origine) mais reste agréable à lire même s'il est plus support du texte qui est le porteur du message. Ce n'est pas une BD que je trouve particulièrement bien réalisée mais qui utilise la technique BD pour transmettre le message au plus grand nombre, et personnellement je trouve ça très louable.
La BD est parfaite pour faire un cadeau à quelqu'un qui réfléchit au féminisme ou qui n'y réfléchit pas assez et qu'il faudrait aider un peu. Plusieurs passages mentionnent des choses que j'ai déjà pu remarquer sans avoir jamais creusé les réflexions autour. Et j'aime bien le fait que l'auteure assume des positions en premier lieu avant de l'expliciter et développer ses idées. C'est d'autant plus efficace puisqu'on découvre d'abord une position parfois clivante puis les raisons derrière. C'est une bonne façon de rappeler qu'avant de s'énerver contre quelqu'un qui a un avis, il peut être intéressant d'essayer de le comprendre, n'est-ce pas messieurs ? (ça rejoint le premier chapitre sur l'empathie masculine et la capacité à se mettre à la place de l'autre).
Documenté et riche en enseignement, cette BD reste sur une forme simple mais qui permets de transmettre la masse d'informations et de rappeler que le patriarcat, on a tous à y perdre. Pour sortir de nos schémas mentaux hérités d'un autre âge, autant se laver la cervelle avec un peu de féminisme !
BD autour du magnifique sujet des amitiés de jeunesse, de la vie qui nous éloigne peu à peu de nos rêves et joies d'enfant, sur les responsabilités de la vie d'adulte qui nous assaillent, deviennent notre quotidien, mais que l'on n'assume ni ne choisit véritablement.
L'histoire avance limpidement : retrouvailles des deux amis, road trip improvisé, les deux potes s'encanaillent gentiment, le premier avec l'élan festif qu'on lui a toujours connu, le second avec la réserve née de son présent plus casanier. La liberté occasionne des transgressions plus ou moins licites, des tensions aussi, un poil redondantes peut-être. La vie a séparé ces deux amis, leur faut-il l'accepter ?
Cela avance sur un rythme endiablé, telles des réminiscences de souvenirs oubliés, ce qui n'empêche pas la mélancolie de s'inviter. Et puis il y a ce dénouement, qui remet tout en question, fait ré-envisager ce qui a été lu auparavant. Un dénouement pas si compréhensible que cela, malheureusement, mais beau et donnant envie de relire bien vite l'album.
Côté illustrations, c'est assez singulier : un dynamisme général créé par des lignes à l'occasion difformes, de grandes cases surchargées via un recours régulier au plan rapproché, des bulles rattachées par un simple trait aérien au personnage s'exprimant, le tout servi par des couleurs chatoyantes et une mise en page à l'occasion enchevêtrée. Je trouve cela réussi jusque dans ses imperfections : le côté difforme sinon monstrueux, perceptible ici ou là, prend même une tournure métaphorique à la lecture du dénouement.
Une belle réussite, endiablée, imparfaite car la déception pointe parfois, mais diffusant une tendresse révoltée, nostalgique et mélancolique, qui emporte définitivement la mise par sa touchante universalité.
Très bonne surprise que ce tome, je ne peux que vous encourager à tomber dessus.
J’étais sur un petit nuage tout le long de ma lecture, il y a un côté magique et poétique fort agréable qui s’en dégage. L’univers et le trait s’inspirent grandement des œuvres de Miyazaki mais s’en démarquent suffisamment pour ne pas crier au pastiche.
Un conte pour adulte qui pousse à la réflexion, j’ai passé un super moment de lecture. Je ne connaissais pas l’auteur mais Jim Bishop, qui assure tout en solo, m’a impressionné.
Un chouette bouquin pour un auteur à suivre.
Quels exploits restent-ils à accomplir désormais ?
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Ce tome contient une histoire complète, la biographie de Youri Gagarine (1934-1968), mise en regard de la course à la conquête spatiale, entre les États-Unis et l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS). Cette œuvre a été réalisée par Alex Nikolavitch pour le scénario, Félix Ruiz pour les dessins et la mise en couleurs. Sa première édition date de 2022, et elle comprend cent pages de bande dessinée. Les deux auteurs avaient déjà réalisé ensemble Deux frères à Hollywood (2019), sur Roy Disney et son frère Walt.
Dans la région de Smolensk, en Union Soviétique, en 1943, un jeune garçon court vers la carcasse d'un avion qui vient de se poser en catastrophe. Sa mère appelle son petit Youri, craignant qu'il lui arrive quelque chose. Mars 1945, en Prusse orientale, le camarade Glouchko est reçu par ses supérieurs, sous une tente militaire : ils souhaitent qu'il lui indique un ingénieur capable de se livrer à un exercice de rétro-ingénierie sur un missile allemand. Avec hésitation, il suggère le camarade Korolev qui a été envoyé au goulag de Kolyma pour trotskisme. le général répond que Glouchko lui-même a fait de la prison, et qu'il devra s'assurer de la bonne réinsertion du camarade Sergueï Korolev, sous la supervision du colonel Serov ici présent. Dont acte. À la frontière suisse-allemande, en mai 1945, les soldats américains prennent en charge Wernher von Braun, un des ingénieurs ayant travaillé sur les missiles V2. Quelques années après la fin de la guerre, à l'institut technico-industriel de Saratov, Youri Gagarine a pu s'inscrire à l'aéroclub. Il s'y rend et vole avec un instructeur : en plein ciel, il n'éprouve plus aucun doute sur sa vocation de devenir pilote.
Les Russes ont commencé à travailler sur un programme de conception et de réalisation de missiles. le test en cours se déroule de manière satisfaisante : la fusée a raté sa cible de trois kilomètres, or la précision n'est pas un facteur déterminant quand on parle de bombe atomique, on n'est pas à trois kilomètres près. Mars 1953, le comité central du Parti Communiste, le Conseil des ministres de l'Union Soviétique et le président du Soviet suprême s'adressent à tous les membres du Parti, et à tous les travailleurs de l'Union. Ils ont la douleur d'annoncer au Parti et aux travailleurs que le Premier Secrétaire Joseph Staline est décédé à 21h50 des suites d'une longue maladie. Dans son petit appartement, Korolev explique la situation à son épouse. Si c'est Beria qui prend le pouvoir, difficile de prévoir ce qui va se passer. D'une manière générale, l'armée apprécie que ses fusées puissent envoyer des bombes à des milliers de kilomètres, mais elles peuvent faire tellement mieux que ça. En mai 1953, repoussant les limites de l'impossible, l'alpiniste Edmund Hillary et le sherpa Tensing Norgay réussissent la conquête de l'Everest, plus haute montagne du monde. Quels exploits restent-ils à accomplir désormais ?
Un beau défi : raconter la vie de Youri Gagarine (c'est ce qu'annonce le titre) avec un point de vue (un homme issu du peuple), mais bien sûr en restituant le contexte historique de la course à la conquête spatiale en pleine guerre froide. Même avec cent pages, il semble impossible de tout caser, à moins de consteller chaque page de copieux cartouches de texte. le scénariste choisit une autre approche pour évoquer à la fois la biographie et à la fois l'Histoire. le lecteur habitué des bandes dessinées historiques peut même s'en trouver un instant décontenancé, s'interroger sur le sérieux de l'entreprise. Voilà que la première page ne comprend que deux phylactères, laissant les dessins porter la narration. L'artiste réalise des dessins dans un registre descriptif et réaliste avec un bel usage des aplats de noir, une densité d'informations visuelles moyenne, avec un sens très vivant de la mise en scène. En sept cases, le lecteur comprend parfaitement comme le jeune esprit de ce garçon est définitivement marqué par l'apparition soudaine de cet avion, et par le pilote qui sort indemne de son cockpit.
Par la suite, le lecteur découvre plusieurs pages de ce type : des moments qui s'attardent sur le ressenti d'un individu, de Youri Gagarine et d'autres. Page 12 : deux soldats et deux scientifiques qui attendent en silence sous une toile de tente dans le froid, pour savoir si le tir de missile est une réussite ou un échec. Page 29 : le lancement d'une fusée depuis le cosmodrome de Baïkonour au Kazakhstan, en mai 1957, avec une belle contreplongée pour se rendre compte de l'effet au sol. Page 43 : Youri Gagarine dans la centrifugeuse en train d'encaisser les G. Page 65 : Youri Gagarine s'éjectant de sa capsule pour finir son retour vers le sol, en parachute. Page 72 : le décollage et le retour de la capsule Apollo 11, dans une séquence visuelle qui fonctionne parfaitement car elle s'appuie sur des images passées dans l'inconscient collectif. Page 99 quand Gagarine prend conscience qu'il s'agit de son dernier vol et qu'il lui sera fatal. Etc. Dans ces pages-là, les qualités de la narration visuelle sautent aux yeux du lecteur : l'intelligence de la composition des pages, la justesse des expressions du visage et du langage corporel, le soin apporté à la reconstitution historique, avec un savant équilibre entre ce qui est montré pour dissiper toute incompréhension, et ce qui est laissé à l'imagination du lecteur pour ne pas surcharger les cases.
La narration par les mots procède de la même démarche : un savant dosage entre l'exposé synthétique et clinique des faits, et l'expérience à taille humaine de cette entreprise historique. En découvrant la première page, le lecteur craint que la mise en perspective historique de la vie du cosmonaute ne soit réduite à sa plus simple expression. le scénariste intègre habilement l'exposition des nombreux événements historiques en procédant à des choix parce que l'histoire de la conquête de l'espace ne tient pas dans une bande dessinée même à l'échelle de la vie de Youri Gagarine, et qu'en plus il s'agit d'une biographie de ce dernier. D'un autre côté, il est question de Sergueï Korolev (1906-1966), ingénieur, fondateur du programme spatial soviétique, dès la planche 3. Puis de Wernher von Braun (1912-1977), acteur majeur dans le développement des fusées, en particulier celles qui ont permis la conquête spatiale américaine. Au cours d'une discussion, von Braun évoque Hermann Oberth (1894-1989), physicien austro-hongrois, spécialiste de l'astronautique, et un des pères fondateurs du vol spatial. le scénariste ne fait pas que rester à la surface des faits les plus connus. Il passe en revue plusieurs moments clé de la conquête spatiale comme le premier Spoutnik, la chienne Laïka (1954-1957), le singe Ham (1956-1983), premier chimpanzé dans l'espace, Valentina Terechkova (1937-) la première femme dans l'espace en 1963. Il prend soin également de ménager de la place pour pouvoir poser les jalons historiques indispensables tels que la mort de Joseph Staline (1878-1953) et l'arrivée au pouvoir de Nikita Khrouchtchev (1894-1971), et ses décisions concernant le programme spatial soviétique. Ou encore le célèbre discours de John Fitzgerald Kennedy (1917-1963) le 25 mai 1961 à Houston avec sa déclaration passée à la postérité : Nous avons choisi d'aller sur la Lune. Nous avons choisi d'aller sur la Lune au cours de cette décennie et d'accomplir d'autres choses encore, non pas parce que c'est facile, mais justement parce que c'est difficile.
Dans le même temps, le lecteur voit bien que l'artiste reprend des images iconiques, par exemple le cosmodrome de Baïkonour, mais aussi sait recréer des moments qui n'ont pas été photographiés tels que l'atterrissage en parachute de Youri Gagarine, après son vol dans l'espace, ou les discussions entre Sergueï Korolev et un collaborateur. du coup, même si l'Histoire occupe une place importante dans le récit, elle n'écrase pas la dimension biographique. le lecteur peut suivre la vie de ce jeune homme depuis la petite ville de Klouchino, jusqu'à ses derniers instants. Il voit comment il est sélectionné dans le programme spatial soviétique, et son vol historique auxquels sont consacrées une vingtaine de pages. le scénariste a fait le choix de ne pas trop s'appesantir sur la psychologie ou les émotions du premier cosmonaute. Il évoque sa vie de famille, l'impact de son statut de premier homme dans l'espace, ce qui lui donne une importance primordiale pour le gouvernement de l'URSS, mais aussi ce qui implique qu'il est hors de question de le mettre en danger. du coup, étant laissé de côté dans la suite de la conquête spatiale, la bande dessinée se concentre plus sur celle-ci que sur lui pendant ces années.
Évoquer la vie de Youri Gagarine nécessite de contextualiser sa destinée au regard de l'Histoire de la conquête spatiale. Nikolavitch & Ruiz parviennent à un dosage qui constitue un bon compromis entre ces deux composantes. Une narration visuelle solide sans être alourdie par des dessins qui seraient photoréalistes, ce qui préserve également l'émotion. Des séquences qui ménagent les deux dimensions du récit : à la fois la vie de Gagarine, à la fois les principaux tenants et aboutissants de la course à l'espace. Il ne s'agit donc pas d'une reconstitution encyclopédique, plutôt d'une approche synthétique de la vie de Gagarine et des principales étapes menant jusqu'au premier homme à marcher sur la Lune. Cet ouvrage donne au lecteur l'envie d'en savoir plus.
Quelle belle lecture ! Je suis resté scotché à la série de Timothé le Boucher grâce à un scénario que j'ai trouvé d'une rare intelligence. Pourtant l'accroche n'est pas vraiment extraordinaire.
En effet le graphisme ne m'a pas saisi d'émotion et le thème de la double personnalité est assez visité depuis des lustres comme le montre le personnage de Smeagol/Gollum chez Tolkien. Mais voila, la mécanique progressive que met en place l'auteur a eu le don de m'emprisonner dans ses filets.
Le Boucher construit son récit avec beaucoup de finesse en installant une progression qui accentue le sentiment dramatique de la perte de contrôle de Lubin sur son existence. Le paradoxe est que plus Lubin2 gagne en jours, moins il est présent à l'image mais plus son ombre gagne en puissance.
La force du récit est de nous faire réfléchir pour aller au-delà des apparences. En effet plus le récit avance et plus notre empathie et notre sentiment d'injustice vis à vis de Lubin1 grandit jusqu'à une remise en cause totale de nos certitudes dans la scène clé du psychiatre.
Le final ne donne pas la clé mais saisit d'émotion sur plusieurs interprétations possibles.
Le Boucher parsème son récit d'éléments sociétaux contemporains comme les couples homosexuels ou les couples mixtes ainsi qu'une allusion aux genres à travers une femme à barbe assez curieuse. Ces digressions sont assez marginales dans l'idée directrice ou la construction du récit.
Personnellement je privilégie les scénarii originaux et bien construits de bout en bout à un visuel abouti mais vide de sens. Je me suis régalé avec les propositions de l'auteur.
C'est graphiquement maîtrisé mais sans grande originalité cette fois.
Une lecture intelligente qui m'a vraiment séduit. Un 4 que j'aurais poussé avec un graphisme plus sexy.
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Les Feux d'Askell
Une série que j’ai découvert sur le tard (fin 90s) et que je n’ai jamais possédée mais qui se laisse bien lire, même encore aujourd’hui. Je suis un peu ennuyé pour ma note, je trouve qu’on est sur du pas mal culte, du coup 4* pour faire une côte mal taillée. Seulement pas mal parce que bon, il faut pas se mentir, c’est détente mais loin d’être indispensable. Un univers Fantasy bien mis en place et qui plaira en priorité à la gente masculine, Cybil l’héroïne possède quelques atouts que les auteurs ne se privent pas de nous montrer. Autour d’elle gravitera un groupe limite caricaturale pour le genre : le guerrier, le voleur, le barde et le jeune pousse. Bref de l’aventure classique et pas prise de tête, c’est surtout superbement mis en images, mention pour les couleurs et les couvertures. Et enfin culte car si la série n’amène rien de novateur pour un lecteur de 2024, ça n’était pas le cas à l’époque de sa sortie. Comme le souligne Ro, nous sommes avant Lanfeust de Troy, Arlerston lance alors sa marque de fabrique qui fera son succès, de l’aventure humoristique un peu franchouillarde. Les 3 tomes parus se tiennent plutôt bien à ce niveau, il y a encore un côté frais qui s’en dégage, nous ne somme pas sur le sentiment d’overdose des dernières productions du scénariste. Et toujours culte car malgré l’abandon de la série (le dessinateur s’étant depuis tourné vers Trolls de Troy), cette série n’a pas cessé d’être rééditée sous forme d’intégrale et de continuer à exister (respect pour son bel âge). Le tome 4 est même devenu source de gags dans le milieu, je me rappelle encore de sa sortie annoncée ou couverture dans certains Lanfeust Mag d’avril. Donc voilà une série pas bien sérieuse et agréable, je suis déçu sans vraiment l’être de la voir abandonnée (même si au fond de moi, j’y crois toujours ;) vas-y J-L lâche un peu tes pinceaux des Trolls qui s’enlisent trop et reviens à tes premiers amours -^^ Dans ma petite tête, Les feux d’Askell continuera à jouir d’une belle aura, une sorte de légende dans le monde du 9eme Art, un peu comme « "Le dernier loup d’Oz" » mais ça c’est une autre histoire.
Les Feux d'Askell
Quand j'ai lu cette série, j'étais un grand adolescent et je suis tombé immédiatement sous le charme de cet univers maritime, ces îles illuminées quand se couche le soleil, cette ambiance... Club Méditerrannée géant, un peu. J'étais transporté dans ce monde marin excellement mis en image par Mourier et ses couleurs directes intenses. Au bout de quelques pages, j'étais embarqué par les aventures mouvementées de la petite bande de héros et par le ton léger et humoristique avec lequel elles étaient narrées. A cette époque, Lanfeust de Troy n'était pas encore sorti et c'était donc un coup d'essai d'Arleston dans ce ton et ce type de fantasy légère qui n'existait pas vraiment encore. Et c'était un coup de maître car on était emporté par l'action tout en souriant et en riant régulièrement. Sans parler forcément du côté sexy de Cybil qui attirait forcément l'attention des lecteurs mâles adolescents. Les premiers pas d'une recette qui allait ensuite faire le succès d'Arleston et des productions Soleil et Delcourt de l'époque, mais aussi une série charmante, amusante et exotique dont j'ai amèrement regretté qu'elle soit abandonnée après trois tomes seulement.
Kiss the Sky
Hendrix est un musicien – et une personne – qui ne peut laisser indifférent. Je fais partie de ceux qui sont tombés sous le charme de ses tripotages de cordes : c’est un guitariste hors norme et génial, avec tous les excès que cela peut sous-tendre. On a là une biographie relativement classique dans son déroulé (je n’ai lu pour le moment que le seul premier tome paru, qui s’arrête aux portes de la gloire). Dupont est un connaisseur et amoureux d’Hendrix, et l’impressionnante et quasi exhaustive bibliographie et filmographie en fin de volume confirme qu’il s’est solidement documenté. Il montre bien ce qui peut expliquer le caractère écorché d’Hendrix, avec cette enfance loin d’être facile. Et ses débuts précoces à la guitare. Si les innombrables musiciens croisés par Hendrix et dans cet album peuvent parfois faire « placement artificiel de gens connus », je trouve que cet aspect est important pour comprendre les multiples influences qui vont faire de son jeu quelque chose d’hybride, de métissé, qui ne rentrera dans aucune case préconçue. La narration est agréable en tout cas. Quant au dessin de Mezzo, j’en suis fan depuis longtemps, et donc j’ai encore été bluffé par son coup de crayon, son rendu expressif et noir. Proche du style de Burns, le rendu est parfaitement adapté pour accompagner l’existence chaotique et la fusion du blues et du rock qu’incarne Hendrix. Une lecture incontournable pour les amateurs de blues et/ou d’Hendrix, mais pas seulement.
Le Démon du soir ou la ménopause héroïque
Et surtout, surtout ! Faire le papillon le plus longtemps possible. - Ce tome fait suite à le démon d'après midi… (2005) qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu avant pour comprendre celui-ci. Cette bande dessinée est en couleurs, entièrement réalisée par Florence Cestac, et publiée pour la première fois en 2013. Elle compte cinquante planches. Elle a été rééditée avec les deux précédentes le Démon de midi ou Changement d'herbage réjouit les veaux (1996) & le démon d'après-midi… dans Les Démons de l'existence. Noémie va souhaiter l'anniversaire de ses soixante ans dans trois jours. Pour le moment, elle se trouve torse nu chez son généraliste. Il lui déclare qu'elle a deux petites boules côté gauche, sous son bras. Elle s'exclame que ça veut dire un cancer. Il développe en indiquant qu'il va falloir faire des examens plus approfondis, avec une série de termes techniques : tumeur bénigne, microkystes calcifiés, opacité tumorale, biopsie, mastopathie, tumorectomie… A-t-elle bien tout compris ? Elle peut se rhabiller. Bien secouée, elle sort de chez le médecin et se rend dans un café pour un cognac, étant obligée de se rabattre sur une vodka. Elle rentre dans un état second chez elle. Son mari l'accueille en lui demandant si elle se rend compte de l'heure, car il a une faim de loup. Elle fond en larmes en lui disant qu'elle a un cancer. Il la serre dans ses bras pour la réconforter, lui indiquant que c'est l'un des cancers qu'on soigne le mieux. Il finit par lui proposer de passer à table. Elle pleure à nouveau en indiquant qu'elle a juste prévu d'avaler son bulletin de naissance. Et puis, il est à la retraite, il aurait pu préparer le dîner. Il répond qu'il n'a pas eu le temps car il est allé avec Max essayer sa nouvelle voiture. Elle part se coucher. Le lendemain matin, le réveil sonne. Elle se lève et se rend à la salle de bains pour faire sa toilette : encore vingt-et-un mois à bosser, avant de toucher sa retraite. Elle part en demandant à son mari de mettre la machine en route, d'acheter du pain, de sortir le chien, de descendre la poubelle, mais il ronfle encore. Dans les transports en commun, elle sent une bouffée de chaleur s'emparer d'elle, une fois de plus. Alors qu'elle vient tout juste d'entrer dans les bureaux, sa secrétaire se jette sur elle pour lui lister tout ce qui l'attend : Robert au téléphone qui attend une réponse, la réunion qui se tiendra en salle de presse, un bon à signer, Sonia et Julia qui l'attendent au troisième, le technicien qui demande s'il fait avec l'intégralité des programmes sources, Pascal qui a bouclé le dossier Dugenou, les affiches livrées dans son bureau, etc. Noémie lui répond en élevant le ton qu'elle lui laisse le temps de prendre son café. Elle rentre dans son bureau, ferme la porte et prend le temps de boire son café tranquille, pendant que trois personnes l'attendent dans le couloir. Puis elle se lève et ouvre sa porte, prête à affronter le tourbillon. Huit personnes pénètrent dans son bureau, chacun avec son problème, et elle ne peut pas s'empêcher de penser de temps à autre aux deux petites boules. Puis vient l'heure de la réunion qu'elle préside, puis de celle présidée par le patron. À la fin de premier tome, Noémie voyait son mari la tromper et la quitter pour une plus jeune, possédé par le démon de midi. À la fin du deuxième tome, Noémie et trois copines décidaient d'aménager des chambres d'hôtes dans la grande maison servant de résidence secondaire à Noémie. le lecteur comprend bien qu'il ne doit pas se polariser sur une sorte de continuité, et que ces trois tomes ne sont reliés que par leur thématique : différentes étapes de la vie féminine, à quarante ans, à cinquante ans, et ici à soixante ans. Noémie doit faire avec la réalité de son âge : les risques de maladies et les rendez-vous médicaux de surveillance, des bouffées de chaleur chroniques et intempestives, un métier où les jeunes la trouvent lente et un peu dépassée quant à la technologie, un mari à la retraite avec un rythme de vie très différent, une fille qui leur laisse ses enfants à garder, des copines compréhensives, une libido pas tout à fait éteinte contrairement à celle de son mari, une envie irrépressible de continuer à exister, avant que l'état de son corps ne le lui permette plus. Elle le dit de manière très directe : il lui reste vingt ans de bon avant le déambulateur et la maison de retraite. Elle a très envie de les vivre pleinement. Comme dans les tomes précédents, les dessins appartiennent au registre de l'école des gros nez : ils sont arrondis et d'un volume exagéré ce qui conduit à dessiner la bouche soit d'un côté du visage, soit de part et d'autre du nez. L'anatomie des personnages présente des contours arrondis. Les expressions de visage sont accentuées, un peu exagérées pour mieux transmettre l'état d'esprit correspondant. L'artiste ne représente que quatre doigts à chaque main. Pour autant ces caractéristiques n'aboutissent pas à une narration visuelle pour enfant. Il suffit de considérer la première case pour s'en rendre compte : une case de la largeur de la page, avec un gros plan sur les deux seins dénudés de Noémie qui s'exclame : quoi, deux petites boules ? Les situations représentées correspondent à celles d'une vie d'adulte : consultation chez le médecin, boire un coup au café, être accueilli par son mari bien décati, mener une réunion de travail, rendre visite à sa mère atteinte d'Alzheimer, dans sa maison de retraite, tenir tête à son patron, etc. Les individus représentés portent la marque de l'âge : rides, calvitie, corps un peu fatigué. Les expressions de visages et certaines mimiques ou postures surprennent par leur exagération, mais sans dédramatiser pour autant une situation. Elles ont plutôt pour effet d'augmenter l'empathie du lecteur, de lui faire ressentir dans une case l'intensité de l'angoisse sourde de Noémie en pensant à ces deux petites boules, puis dans la case d'après son joyeux soulagement en apprenant le résultat des analyses complémentaires. Impossible de ne pas compatir avec l'envie du mari de retrouver sa routine bien pépère, ou de ne pas être exaspéré comme Noémie quand elle est prise d'une énième bouffée de chaleur dans les transports en commun. L'artiste donne l'impression de réaliser ses cases un peu rapidement, avec un trait de crayon un peu épais, ce qui adoucit les formes, mais donnent également une sensation de consistance et de cases un peu chargées. S'il y prête attention, le lecteur se rend compte ces caractéristiques ne nuisent en rien à la fluidité de la lecture, et que celle-ci est d'une grande qualité. Florence Cestac conçoit des plans de prise de vue spécifiques pour chaque scène : suivre Noémie dans la rue jusqu'au café, avec de légers changements de cadrage quand elle et son mari sont sur le canapé, en plan fixe quand elle est assise sur une chaise en salle de réunion immobile ses pensées en boucle sur les deux petites boules, agitée avec un cadrage mouvant quand elle s'énerve en pleine bouffée de chaleur, etc. le lecteur remarque la construction des pages 48 & 49 qui sont en vis-à-vis avec un découpage symétrique pour contraster ce qui est représenté dans la page de gauche avec ce qui est représenté dans a page de droite. Chaque décor, chaque accessoire apparaît comme une évidence, parfaitement à sa place, d'une plausibilité à toute épreuve. le zinc du café, l'affluence dans le métro, les dossiers dans les étagères du bureau, le sol carrelé de la cuisine, les arrière-plans des onze cases consacrées à autant d'amours différents de Noémie lors de son tour de la Méditerranée, le mas en chantier, puis le mas rénové, le matelas pneumatique sous le bras pour aller à la plage, etc. Comme dans les tomes précédents, Noémie dispose d'une bonne situation professionnelle et est à l'aise financièrement. Elle est d'un naturel optimiste, même si l'annonce des deux boules lui flanque un sacré coup au moral. Elle a encore envie de plaire et de séduire. D'une certaine manière, elle incarne une épouse fidèle et traditionnelle, ce qu'elle énonce à son mari, en faisant le bilan de leur vie commune. Elle a rempli le contrat : bonne épouse, bonne mère, bonne mamy. Elle a supporté toutes les frasques de son époux et ses tromperies. Elle a bossé, gagné de l'argent, fait des économies. de ce point de vue, c'est une vie de femme conventionnelle et bien rangée, tout en ayant été active tout au long de sa vie. D'un autre côté, elle ne change pas et elle compte bien rester active, ce qui la met en opposition de phase avec son mari qui lui souhaite couler une retraite pépère. Elle ne se sent pas corsetée par les contraintes de sa condition d'épouse, de mère, de grand-mère ou d'employée. le changement et l'évolution sont toujours possibles. le tome se termine sur la profession de foi de Noémie, et le lecteur comprend bien qu'il s'agit de celle de l'autrice. Se surveiller. Ne pas devenir une vielle acariâtre qui sent le pipi. S'agiter les méninges et rester curieuse. Tout donner car on n'emportera rien dans la boîte. Mettre le bouton sur Optimiste. Et surtout, surtout ! Faire le papillon le plus longtemps possible ! Une femme de soixante ans : un pari que de réaliser une bande dessinée agréable sur un tel sujet ? Oh que non ! le trait très enlevé des dessins rend la narration visuelle très vivante et enjouée. Noémie fait certes le bilan de sa vie, en toute conscience du nombre d'années qu'il lui reste à vivre, et du fait qu'on ne peut pas être et avoir été. Le lecteur ressort tout ragaillardi de cette façon d'envisager le tournant des soixante ans.
Shanghai Red
Vengeance implacable d'une femme dure comme un homme - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il comprend les 5 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2018, écrits par Christopher Sebela, dessinés, encrés et mis en couleurs par Joshua Hixson. Il contient les couvertures alternatives réalisées par Tyler Boss, Chris Visions (*2), Adam Gorham, Robert Wilson IV. La quatrième de couverture comprend des phrases de louanges rédigées par Warren Ellis, Ed Brubaker, Robert Kirkman et Kelly Sue DeConnick. Molly Wolfram fait partie de la cargaison d'êtres humains, drogués à Portland, et vendus à un capitaine de navire, par une bande organisée sévissant dans la ville de Portland dans l'Oregon. Alors que le navire est proche d'arriver à sa destination, Jack un jeune homme, s'en prend à celui qui est venu l'annoncer dans la cale. Il s'empare d'une lanterne et met le feu à l'homme d'équipage, s'empare de son couteau, monte sur le pont et assassine froidement tous ceux qui passent à sa portée. D'abord interloqués, les autres prisonniers ont fini par lui emboîter le pas et s'en prennent eux aussi à l'équipage jusqu'à se rendre maître du navire. Jack décide de prendre le commandement de ces individus et leur ordonne de se mettre à l'ouvrage, de s'improviser marins et mettre les voiles vers Portland. En cours de voyage, il doit faire face à une tentative molle de mutinerie qu'il déjoue sans avoir besoin de recourir à la violence ou même à l'affrontement. En outre, ayant découvert la cassette du capitaine, il indique que tous les membres de l'équipage auront droit à un salaire. Jack est en fait une femme appelée Molly Wolfram à qui son père a appris à se défendre dès son plus jeune âge. Elle s'est fait avoir alors qu'elle prenait un verre dans un bar. Elle subvenait alors aux besoins financiers de sa mère Siobhan et de sa petite sœur Katie. Herman Wolfram avait appris à ses filles à se battre et à se servir d'armes à feu, ainsi que d'armes blanches. Il avait quitté la famille suite à une récolte désastreuse ayant généré chez lui une forte dépression en constatant que ses efforts n'étaient pas récompensés. En voyageant pour trouver un endroit où s'installer les 3 femmes (la mère et ses 2 filles) avaient vite dû constater la propension des hommes à les considérer comme des proies faciles, et avaient vite dû apprendre à se défendre, quitte à tuer leurs assaillants. Au temps présent (deuxième moitié du dix-neuvième siècle), le navire des révoltés arrive à bon port. Jack paye les marins. Seul Boston souhaite rester avec elle, et l'attendre sur le navire le temps qu'elle règle ses affaires. Molly/Jack (aussi surnommée Red) descend du navire et se rend dans le quartier de Whitechapel, celui où se trouve l'établissement où son verre a été drogué, et où 2 individus l'ont escamoté par les tunnels situés sous la ville. A priori, le lecteur n'a pas de raison de jeter son dévolu sur ce recueil plutôt que sur d'autres, lorsqu'il sort dans une période de production pléthorique en termes de comics, et de nouvelles séries publiées par Image Comics. Peut-être a-t-il déjà lu une série écrite par Christopher Sebela, ou est-il attiré par ce titre mystérieux, ou a-t-il déjà entendu parler des tunnels sous la ville de Portland. Toujours est-il que, guidé par sa curiosité, il se retrouve à plonger dans cette histoire de vengeance implacable, réalisée par une femme. Les auteurs ont repris des faits réels : l'existence de ces tunnels (même s'ils n'étaient pas utilisés pour ce commerce de main d'œuvre non consentante), ledit trafic d'êtres humains, l'implantation de la pègre dans la société de Portland à cette époque. de fait, le récit comporte bien une forte fibre de reconstitution historique. Joshua Hixson réalise des cases de type descriptive. Il dessine avec un niveau de détails cohérent avec le principe de montrer la reconstitution de cette époque, les décors étant en particulier représenté dans plus de 90% des cases. le lecteur peut ainsi se projeter dans les différents lieux où se trouve Molly/Jack. L'histoire commence sur un vieux grément, dans ses cales avant de passer sur le pont. Les dessins ne sont pas de nature photographique, mais ils montrent la forme de la coque, des voiles, les cales où s'entassent les prisonniers. Par la suite, le lecteur peut monter à côté de Molly dans la carriole tirée par les chevaux alors que la famille déménage, admirer le port de Portland depuis le navire des révoltés, arpenter les rues des quartiers malfamés, aller prendre un verre dans des rades minables, passer une nuit dans la chambre d'un lupanar (mais en tout bien, tout en honneur), se pointer dans le bureau luxueux d'un homme d'affaires (louches) dans la mairie, et bien sûr chercher son chemin à tâtons dans les souterrains de la ville. Les traits encrés de Hixson sont un peu gras, parfois un peu secs, d'autres fois un peu appuyés, montrant une réalité dure, usante et agressive vis-à-vis des êtres humains. Les individus sont représentés avec ces mêmes traits de contours, montrant des personnes marquées par la vie, endurcies par les coups du sort et les coups encaissés. Il n'y a pas trace d'embellissement romantique dans leur apparence. L'artiste réussit à représenter Molly de telle sorte à ce que le lecteur puisse croire au fait qu'elle peut passer pour un homme sans difficulté. Il peut la voir se comporter comme un homme, à la fois dans ses gestes, à la fois dans ses actions. Son jeu d'acteur est de type naturaliste, sans aucune case voyeuriste, que ce soit pour sa silhouette, ou pour ses blessures, par exemple les cicatrices laissées par les coups de fouet. Le lecteur s'immerge donc dans cette reconstitution efficace, sans être surchargée, ni superficielle. Il apprécie que le dessinateur se concentre exclusivement sur la narration, débarrassée de tout effet de manche. Il y a peut-être une ou deux exagérations qui font tiquer : un individu en train de brûler dans la cale du bateau sans que personne ne s'inquiète de savoir si ça ne va pas mettre le feu partout, ou une demi-douzaine de policiers qui canardent un individu à cheval qui s'en tire vraiment à bon compte. Mais tout le reste (soit plus de 99% du récit) montre les événements de manière factuelle, sans céder à la tentation du spectaculaire pour en mettre plein la vue. La perte de contrôle de Jack sur le navire n'en fait que plus froid dans le dos, la sauvagerie avec laquelle elle plante froidement son couteau dans un homme après l'autre, la façon dont elle attend sa victime dans les souterrains pour lui sauter dessus. Hixson s'avère tout aussi convaincant quand il s'agit de mettre en scène des discussions normales entre civils. Là encore la direction d'acteurs reste naturaliste, avec des adultes ayant des gestes mesurés qui font apparaître leur état d'esprit de manière normale. le lecteur ressent toute la tension quand Molly retrouve sa sœur Katie. Il observe la circonspection de Boston quand Molly lui explique son obsession de vengeance. Il est épaté par le calme de Bunco Kelly alors que son assassin est de l'autre côté de la porte de son bureau. Les dessins un peu secs de Joshua Hixson rendent très bien compte du caractère obsessionnel de la vengeance de Molly Wolfram, du fait qu'elle se mette en danger pour l'assouvir. Très rapidement le scénario se focalise entièrement sur cette vengeance, sur la manière dont Molly traque les individus qui l'ont droguée et vendue pour 50 dollars. le lecteur a pu voir les sévices dont elle a souffert, il a pu voir les marques sur son corps. du coup, l'obsession de Molly fait sens et ne semble pas disproportionnée. En outre, elle n'a rien d'un héros infaillible au cœur pur, qui surmonte toutes les épreuves sans coup férir. Elle se trompe, elle se fait tabasser, elle se jette dans la gueule du loup sans réfléchir. Elle se conduit comme un homme qui fonce dans le tas. Elle descend des gorgeons pour tenir le choc émotionnellement, pour s'anesthésier. En la voyant se conduire ainsi, le lecteur se fait l'observation qu'elle ne fait pas que s'habiller pour passer pour un homme, elle en a aussi adopté la mentalité. À nouveau, cela semble naturel. Leur père a élevé Molly et sa sœur comme des hommes, en leur apprenant à manier les armes à feu, l'arme blanche, à se défendre. Il est donc normal qu'elles mettent en pratique ce qu'il leur a appris. En outre elles ont dû le faire très rapidement dès sa disparition, alors qu'elles et leur mère sont devenues la cible de profiteurs mâles de tout acabit. le lecteur ne peut pas cautionner les actions de Molly Wolfram, mais dans le même temps il ressent une forte empathie pour elle, il comprend qu'elle ne peut pas oublier ou pardonner. Christopher Sebela et Joshua Hixson ont concocté une histoire de vengeance implacable menée par une femme qui a été maltraitée. Il ne s'agit pas d'un récit féministe, mais d'une histoire noire se déroulant dans un milieu spécifique. La reconstitution historique est de bonne qualité, et cet environnement (Portland à la fin du dix-huitième siècle) a une incidence directe sur le récit, ce n'est pas un décor sur lequel est plaquée une intrigue générique. Le lecteur se retrouve à admirer cette femme souffrant d'un syndrome de stress post traumatique et accomplissant sa vengeance, racontée de manière naturaliste.
Ils abusent grave
J'avais déjà lu quelques extraits de cette BD sur le net, notamment la partie où elle raconte le voyage que l'autrice a fait seule et à pied (assez édifiant sur le comportement des gens) et j'ai eu l'occasion de l'emprunter à une collègue pour découvrir tout le reste. Eh ben c'est pas jojo, mon cochon ! La BD est un condensé de féminisme contemporain, avec tout ce que ça peut comporter de passages où on s'énerve devant les faits dénoncés. Comme la croyance en l'intelligence moindre des femmes, parce que .... Parce qu'on l'a dit. L'autrice parle de nombreuses choses assez récentes aussi (Metoo ou dénonciation de nombreuses personnes accusées de viols et autres joyeusetés) mais en les replaçant dans un contexte plus large : questionnement sur la position sociale des femmes se plaignant de viol, phénomènes sociaux derrière le détachement de la police, la place de la femme en art ... Il y a beaucoup de sujets abordés, certains peuvent d'ailleurs être explorés par d'autres BD dans laquelle des autrices s'accaparent ces sujets (je pense à Le Grand incident de Zelba sur la question du nu féminin) mais cette BD se veut plus une première approche. Sans prétention d'être exhaustif, Hannah Erell décortique moult situations problématiques en donnant bon nombre de références pour toute personne qui voudrait creuser plus loin. Le dessin fait beaucoup penser à des notes de blog (ce que la BD est à l'origine) mais reste agréable à lire même s'il est plus support du texte qui est le porteur du message. Ce n'est pas une BD que je trouve particulièrement bien réalisée mais qui utilise la technique BD pour transmettre le message au plus grand nombre, et personnellement je trouve ça très louable. La BD est parfaite pour faire un cadeau à quelqu'un qui réfléchit au féminisme ou qui n'y réfléchit pas assez et qu'il faudrait aider un peu. Plusieurs passages mentionnent des choses que j'ai déjà pu remarquer sans avoir jamais creusé les réflexions autour. Et j'aime bien le fait que l'auteure assume des positions en premier lieu avant de l'expliciter et développer ses idées. C'est d'autant plus efficace puisqu'on découvre d'abord une position parfois clivante puis les raisons derrière. C'est une bonne façon de rappeler qu'avant de s'énerver contre quelqu'un qui a un avis, il peut être intéressant d'essayer de le comprendre, n'est-ce pas messieurs ? (ça rejoint le premier chapitre sur l'empathie masculine et la capacité à se mettre à la place de l'autre). Documenté et riche en enseignement, cette BD reste sur une forme simple mais qui permets de transmettre la masse d'informations et de rappeler que le patriarcat, on a tous à y perdre. Pour sortir de nos schémas mentaux hérités d'un autre âge, autant se laver la cervelle avec un peu de féminisme !
Fidji
BD autour du magnifique sujet des amitiés de jeunesse, de la vie qui nous éloigne peu à peu de nos rêves et joies d'enfant, sur les responsabilités de la vie d'adulte qui nous assaillent, deviennent notre quotidien, mais que l'on n'assume ni ne choisit véritablement. L'histoire avance limpidement : retrouvailles des deux amis, road trip improvisé, les deux potes s'encanaillent gentiment, le premier avec l'élan festif qu'on lui a toujours connu, le second avec la réserve née de son présent plus casanier. La liberté occasionne des transgressions plus ou moins licites, des tensions aussi, un poil redondantes peut-être. La vie a séparé ces deux amis, leur faut-il l'accepter ? Cela avance sur un rythme endiablé, telles des réminiscences de souvenirs oubliés, ce qui n'empêche pas la mélancolie de s'inviter. Et puis il y a ce dénouement, qui remet tout en question, fait ré-envisager ce qui a été lu auparavant. Un dénouement pas si compréhensible que cela, malheureusement, mais beau et donnant envie de relire bien vite l'album. Côté illustrations, c'est assez singulier : un dynamisme général créé par des lignes à l'occasion difformes, de grandes cases surchargées via un recours régulier au plan rapproché, des bulles rattachées par un simple trait aérien au personnage s'exprimant, le tout servi par des couleurs chatoyantes et une mise en page à l'occasion enchevêtrée. Je trouve cela réussi jusque dans ses imperfections : le côté difforme sinon monstrueux, perceptible ici ou là, prend même une tournure métaphorique à la lecture du dénouement. Une belle réussite, endiablée, imparfaite car la déception pointe parfois, mais diffusant une tendresse révoltée, nostalgique et mélancolique, qui emporte définitivement la mise par sa touchante universalité.
Mon ami Pierrot
Très bonne surprise que ce tome, je ne peux que vous encourager à tomber dessus. J’étais sur un petit nuage tout le long de ma lecture, il y a un côté magique et poétique fort agréable qui s’en dégage. L’univers et le trait s’inspirent grandement des œuvres de Miyazaki mais s’en démarquent suffisamment pour ne pas crier au pastiche. Un conte pour adulte qui pousse à la réflexion, j’ai passé un super moment de lecture. Je ne connaissais pas l’auteur mais Jim Bishop, qui assure tout en solo, m’a impressionné. Un chouette bouquin pour un auteur à suivre.
L'Ange du prolétariat - Une vie de Youri Gagarine
Quels exploits restent-ils à accomplir désormais ? - Ce tome contient une histoire complète, la biographie de Youri Gagarine (1934-1968), mise en regard de la course à la conquête spatiale, entre les États-Unis et l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS). Cette œuvre a été réalisée par Alex Nikolavitch pour le scénario, Félix Ruiz pour les dessins et la mise en couleurs. Sa première édition date de 2022, et elle comprend cent pages de bande dessinée. Les deux auteurs avaient déjà réalisé ensemble Deux frères à Hollywood (2019), sur Roy Disney et son frère Walt. Dans la région de Smolensk, en Union Soviétique, en 1943, un jeune garçon court vers la carcasse d'un avion qui vient de se poser en catastrophe. Sa mère appelle son petit Youri, craignant qu'il lui arrive quelque chose. Mars 1945, en Prusse orientale, le camarade Glouchko est reçu par ses supérieurs, sous une tente militaire : ils souhaitent qu'il lui indique un ingénieur capable de se livrer à un exercice de rétro-ingénierie sur un missile allemand. Avec hésitation, il suggère le camarade Korolev qui a été envoyé au goulag de Kolyma pour trotskisme. le général répond que Glouchko lui-même a fait de la prison, et qu'il devra s'assurer de la bonne réinsertion du camarade Sergueï Korolev, sous la supervision du colonel Serov ici présent. Dont acte. À la frontière suisse-allemande, en mai 1945, les soldats américains prennent en charge Wernher von Braun, un des ingénieurs ayant travaillé sur les missiles V2. Quelques années après la fin de la guerre, à l'institut technico-industriel de Saratov, Youri Gagarine a pu s'inscrire à l'aéroclub. Il s'y rend et vole avec un instructeur : en plein ciel, il n'éprouve plus aucun doute sur sa vocation de devenir pilote. Les Russes ont commencé à travailler sur un programme de conception et de réalisation de missiles. le test en cours se déroule de manière satisfaisante : la fusée a raté sa cible de trois kilomètres, or la précision n'est pas un facteur déterminant quand on parle de bombe atomique, on n'est pas à trois kilomètres près. Mars 1953, le comité central du Parti Communiste, le Conseil des ministres de l'Union Soviétique et le président du Soviet suprême s'adressent à tous les membres du Parti, et à tous les travailleurs de l'Union. Ils ont la douleur d'annoncer au Parti et aux travailleurs que le Premier Secrétaire Joseph Staline est décédé à 21h50 des suites d'une longue maladie. Dans son petit appartement, Korolev explique la situation à son épouse. Si c'est Beria qui prend le pouvoir, difficile de prévoir ce qui va se passer. D'une manière générale, l'armée apprécie que ses fusées puissent envoyer des bombes à des milliers de kilomètres, mais elles peuvent faire tellement mieux que ça. En mai 1953, repoussant les limites de l'impossible, l'alpiniste Edmund Hillary et le sherpa Tensing Norgay réussissent la conquête de l'Everest, plus haute montagne du monde. Quels exploits restent-ils à accomplir désormais ? Un beau défi : raconter la vie de Youri Gagarine (c'est ce qu'annonce le titre) avec un point de vue (un homme issu du peuple), mais bien sûr en restituant le contexte historique de la course à la conquête spatiale en pleine guerre froide. Même avec cent pages, il semble impossible de tout caser, à moins de consteller chaque page de copieux cartouches de texte. le scénariste choisit une autre approche pour évoquer à la fois la biographie et à la fois l'Histoire. le lecteur habitué des bandes dessinées historiques peut même s'en trouver un instant décontenancé, s'interroger sur le sérieux de l'entreprise. Voilà que la première page ne comprend que deux phylactères, laissant les dessins porter la narration. L'artiste réalise des dessins dans un registre descriptif et réaliste avec un bel usage des aplats de noir, une densité d'informations visuelles moyenne, avec un sens très vivant de la mise en scène. En sept cases, le lecteur comprend parfaitement comme le jeune esprit de ce garçon est définitivement marqué par l'apparition soudaine de cet avion, et par le pilote qui sort indemne de son cockpit. Par la suite, le lecteur découvre plusieurs pages de ce type : des moments qui s'attardent sur le ressenti d'un individu, de Youri Gagarine et d'autres. Page 12 : deux soldats et deux scientifiques qui attendent en silence sous une toile de tente dans le froid, pour savoir si le tir de missile est une réussite ou un échec. Page 29 : le lancement d'une fusée depuis le cosmodrome de Baïkonour au Kazakhstan, en mai 1957, avec une belle contreplongée pour se rendre compte de l'effet au sol. Page 43 : Youri Gagarine dans la centrifugeuse en train d'encaisser les G. Page 65 : Youri Gagarine s'éjectant de sa capsule pour finir son retour vers le sol, en parachute. Page 72 : le décollage et le retour de la capsule Apollo 11, dans une séquence visuelle qui fonctionne parfaitement car elle s'appuie sur des images passées dans l'inconscient collectif. Page 99 quand Gagarine prend conscience qu'il s'agit de son dernier vol et qu'il lui sera fatal. Etc. Dans ces pages-là, les qualités de la narration visuelle sautent aux yeux du lecteur : l'intelligence de la composition des pages, la justesse des expressions du visage et du langage corporel, le soin apporté à la reconstitution historique, avec un savant équilibre entre ce qui est montré pour dissiper toute incompréhension, et ce qui est laissé à l'imagination du lecteur pour ne pas surcharger les cases. La narration par les mots procède de la même démarche : un savant dosage entre l'exposé synthétique et clinique des faits, et l'expérience à taille humaine de cette entreprise historique. En découvrant la première page, le lecteur craint que la mise en perspective historique de la vie du cosmonaute ne soit réduite à sa plus simple expression. le scénariste intègre habilement l'exposition des nombreux événements historiques en procédant à des choix parce que l'histoire de la conquête de l'espace ne tient pas dans une bande dessinée même à l'échelle de la vie de Youri Gagarine, et qu'en plus il s'agit d'une biographie de ce dernier. D'un autre côté, il est question de Sergueï Korolev (1906-1966), ingénieur, fondateur du programme spatial soviétique, dès la planche 3. Puis de Wernher von Braun (1912-1977), acteur majeur dans le développement des fusées, en particulier celles qui ont permis la conquête spatiale américaine. Au cours d'une discussion, von Braun évoque Hermann Oberth (1894-1989), physicien austro-hongrois, spécialiste de l'astronautique, et un des pères fondateurs du vol spatial. le scénariste ne fait pas que rester à la surface des faits les plus connus. Il passe en revue plusieurs moments clé de la conquête spatiale comme le premier Spoutnik, la chienne Laïka (1954-1957), le singe Ham (1956-1983), premier chimpanzé dans l'espace, Valentina Terechkova (1937-) la première femme dans l'espace en 1963. Il prend soin également de ménager de la place pour pouvoir poser les jalons historiques indispensables tels que la mort de Joseph Staline (1878-1953) et l'arrivée au pouvoir de Nikita Khrouchtchev (1894-1971), et ses décisions concernant le programme spatial soviétique. Ou encore le célèbre discours de John Fitzgerald Kennedy (1917-1963) le 25 mai 1961 à Houston avec sa déclaration passée à la postérité : Nous avons choisi d'aller sur la Lune. Nous avons choisi d'aller sur la Lune au cours de cette décennie et d'accomplir d'autres choses encore, non pas parce que c'est facile, mais justement parce que c'est difficile. Dans le même temps, le lecteur voit bien que l'artiste reprend des images iconiques, par exemple le cosmodrome de Baïkonour, mais aussi sait recréer des moments qui n'ont pas été photographiés tels que l'atterrissage en parachute de Youri Gagarine, après son vol dans l'espace, ou les discussions entre Sergueï Korolev et un collaborateur. du coup, même si l'Histoire occupe une place importante dans le récit, elle n'écrase pas la dimension biographique. le lecteur peut suivre la vie de ce jeune homme depuis la petite ville de Klouchino, jusqu'à ses derniers instants. Il voit comment il est sélectionné dans le programme spatial soviétique, et son vol historique auxquels sont consacrées une vingtaine de pages. le scénariste a fait le choix de ne pas trop s'appesantir sur la psychologie ou les émotions du premier cosmonaute. Il évoque sa vie de famille, l'impact de son statut de premier homme dans l'espace, ce qui lui donne une importance primordiale pour le gouvernement de l'URSS, mais aussi ce qui implique qu'il est hors de question de le mettre en danger. du coup, étant laissé de côté dans la suite de la conquête spatiale, la bande dessinée se concentre plus sur celle-ci que sur lui pendant ces années. Évoquer la vie de Youri Gagarine nécessite de contextualiser sa destinée au regard de l'Histoire de la conquête spatiale. Nikolavitch & Ruiz parviennent à un dosage qui constitue un bon compromis entre ces deux composantes. Une narration visuelle solide sans être alourdie par des dessins qui seraient photoréalistes, ce qui préserve également l'émotion. Des séquences qui ménagent les deux dimensions du récit : à la fois la vie de Gagarine, à la fois les principaux tenants et aboutissants de la course à l'espace. Il ne s'agit donc pas d'une reconstitution encyclopédique, plutôt d'une approche synthétique de la vie de Gagarine et des principales étapes menant jusqu'au premier homme à marcher sur la Lune. Cet ouvrage donne au lecteur l'envie d'en savoir plus.
Ces jours qui disparaissent
Quelle belle lecture ! Je suis resté scotché à la série de Timothé le Boucher grâce à un scénario que j'ai trouvé d'une rare intelligence. Pourtant l'accroche n'est pas vraiment extraordinaire. En effet le graphisme ne m'a pas saisi d'émotion et le thème de la double personnalité est assez visité depuis des lustres comme le montre le personnage de Smeagol/Gollum chez Tolkien. Mais voila, la mécanique progressive que met en place l'auteur a eu le don de m'emprisonner dans ses filets. Le Boucher construit son récit avec beaucoup de finesse en installant une progression qui accentue le sentiment dramatique de la perte de contrôle de Lubin sur son existence. Le paradoxe est que plus Lubin2 gagne en jours, moins il est présent à l'image mais plus son ombre gagne en puissance. La force du récit est de nous faire réfléchir pour aller au-delà des apparences. En effet plus le récit avance et plus notre empathie et notre sentiment d'injustice vis à vis de Lubin1 grandit jusqu'à une remise en cause totale de nos certitudes dans la scène clé du psychiatre. Le final ne donne pas la clé mais saisit d'émotion sur plusieurs interprétations possibles. Le Boucher parsème son récit d'éléments sociétaux contemporains comme les couples homosexuels ou les couples mixtes ainsi qu'une allusion aux genres à travers une femme à barbe assez curieuse. Ces digressions sont assez marginales dans l'idée directrice ou la construction du récit. Personnellement je privilégie les scénarii originaux et bien construits de bout en bout à un visuel abouti mais vide de sens. Je me suis régalé avec les propositions de l'auteur. C'est graphiquement maîtrisé mais sans grande originalité cette fois. Une lecture intelligente qui m'a vraiment séduit. Un 4 que j'aurais poussé avec un graphisme plus sexy.