Les derniers avis (115203 avis)

Par Canarde
Note: 4/5
Couverture de la série Le Marchand de tapis de Constantinople
Le Marchand de tapis de Constantinople

Un conte oriental très dépaysant. Ce qui m'a frappé tout de suite, c'est une vision de l'amour conjugal fondé sur le projet professionnel de la femme : Ayse est fille de fabricant de tapis et elle souhaite partir à la ville pour faire connaître le travail de sa famille. Zeynel est le fils d'une famille très savante (mère médecin et père imam) il est comme réfugié dans les mots des saintes écritures. Ce mariage est à la fois arrangé et consenti pour servir le projet d'Ayse. C'est Zeynel qui est beau et Aysé qui est entreprenante. La seconde partie avec la mauvaise rencontre est moins originale. Le dessin, très dense en couleur, avec une certaine fixité, faisant référence aux motifs des tapis, peut rebuter, mais honnêtement cela fait aussi le charme de l'album. Il y a un rythme un peu déconcertant, une certaine lenteur méditative par moments ( pages muettes, pages de prières ou de poésie...) et à d'autres, l'action se précipite. Cela peut donner une certaine frustration mais , pour moi, le message qui met en valeur une autre forme d'amour que le modèle hollywoodien est ce qu'il y a de plus important : avec une interpénétration entre ambition personnelle, perpétuation familiale, compréhension mutuelle, tendresse, ce mélange est réellement original aujourd'hui et semble faire le pont entre les traditions de tous pays et le metoo occidental...

20/05/2026 (modifier)
Par Canarde
Note: 4/5
Couverture de la série Ulis
Ulis

Pas grand chose à ajouter à l'avis de Pol. Toulmé est très fort pour nous montrer la vie quotidienne et en extraire ce qu'elle a de touchant voire d'inspirant. Au fur et à mesure des jours, cet informaticien en burnout reprend pied dans la vie en essayant de s'adapter à son nouveau rôle d'AESH. ( Aide aux enfants en situation de handicap ) Pas très vif et un peu handicapé, lui-même, au début (rien ne lui est expliqué) il découvre un monde qui n'a rien d'exotique : un collège bien croqué dans son béton, mais avec des classes spéciales, cachées dans un coin, les ULIS. On voit que le système d'éducation crée beaucoup de laissés pour compte. Et que les personnes chargées d'accompagner ces enfants sont souvent en souffrance, dans un sentiment d'échec et d'exclusion, comme si "devenir normal" était l'objectif à atteindre, absolument, sans autre critère de réussite. Nous sommes tous un peu pris dans cet objectif parce que nous confondons "rôle social" et "conformité". Toulmé ne propose ni réflexion ni solution et c'est en cela qu'il est fort : toutes les informations et émotions nous sont données, et à nous de réfléchir... Son dessin, plus rondelet que dans Ce n'est pas toi que j'attendais, joue toujours avec des couleurs douces mais cette fois-ci, avec des pages en contraste ( jaune et violet, orange et bleu, changeant de couple au fil des saisons). Rien de révolutionnaire, adapté à tout public, et peut-être à faire lire aussi aux enfants...

20/05/2026 (modifier)
Par Canarde
Note: 4/5
Couverture de la série Ulis
Ulis

Pas grand chose à ajouter à l'avis de Pol. Toulmé est très fort pour nous montrer la vie quotidienne et en extraire ce qu'elle a de touchant voire d'inspirant. Au fur et à mesure des jours, cet informaticien en burnout reprend pied dans la vie en essayant de s'adapter à son nouveau rôle d'AESH. ( Aide aux enfants en situation de handicap ) Pas très vif et un peu handicapé, lui-même, au début (rien ne lui est expliqué) il découvre un monde qui n'a rien d'exotique : un collège bien croqué dans son béton, mais avec des classes spéciales, cachées dans un coin, les ULIS. On voit que le système d'éducation crée beaucoup de laissés pour compte. Et que les personnes chargées d'accompagner ces enfants sont souvent en souffrance, dans un sentiment d'échec et d'exclusion, comme si "devenir normal" était l'objectif à atteindre, absolument, sans autre critère de réussite. Nous sommes tous un peu pris dans cet objectif parce que nous confondons "rôle social" et "conformité". Toulmé ne propose ni réflexion ni solution et c'est en cela qu'il est fort : toutes les informations et émotions nous sont données, et à nous de réfléchir... Son dessin, plus rondelet que dans Ce n'est pas toi que j'attendais, joue toujours avec des couleurs douces mais cette fois-ci, avec des pages en contraste ( jaune et violet ou orange et bleu). Rien de révolutionnaire, adapté à tout public, et peut-être à faire lire aussi aux collégiens...

20/05/2026 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Karl
Karl

Il aimait davantage les objets que les humains. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2026. Il a été réalisé par Cyril Bonin pour le scénario, les dessins et la mise en couleurs. Il comprend cent-deux pages de bande dessinée. Dans une région montagneuse encore sauvage, des feux à éclat clignotent au beau milieu de la route. La police et une ambulance sont sur place. Ils constatent l’accident de la route : une voiture encastrée dans un arbre sur le côté, au volant un androïde, à l’arrière un homme âgé mort. Les journaux titrent : Décès de Charles Brooks, président directeur général de la Crown-Bank dans un accident de voiture. À la mise en terre, une dizaine de personnes sont présentes, toutes habillées de noir. Alors que Magda Brooks, la fille du défunt s’éloigne à la fin de la cérémonie, un homme l’aborde : il espère qu’elle a été satisfaite de leurs services. Il ajoute que son père avait déjà pris toutes ses dispositions et qu’ils se sont efforcés de les respecter. Elle le remercie et lui assure que c’était très bien. Il lui remet un petit sachet contenant les effets personnels dont il lui avait parlé au téléphone, et lui tend les clés de la maison. Il l’assure une dernière fois de toutes ses condoléances. Magda reprend la route dans sa petite voiture et se rend à la propriété de son père. Elle se gare devant après avoir passé les grilles, et elle pénètre à l’intérieur avec sa petite valise à la main. Magda Brooks dépose sa valise dans l’entrée, puis elle pousse la porte et rentre dans le salon. Elle touche délicatement la sculpture de la colonne sans fin, tout en remarquant le projecteur de film sur son trépied. Elle jette un coup d’œil aux autres objets de collection présents, touchant délicatement le pavillon d’un phonographe, puis la Danaïde, et enfin le bord du piano. Elle pénètre dans le bureau de son père, jetant un coup d’œil sur sa table de travail, et notant l’exemplaire de The Fountainhead. Elle s’arrête devant une grande masse, plus haute qu’elle et elle en descend la fermeture éclair de la housse, découvrant la tête, puis le torse de l’androïde. Elle est interrompue dans son geste par le bruit d’une voiture arrivant, puis celui de la sonnette. Elle va ouvrir : un homme avec une belle prestance se présente, il s’appelle Lars Olsen, c’est lui qui lui a téléphoné il y a deux jours. L’expert en cybernétique, elle avait oublié qu’il devait venir. Elle le fait entrer. Il lui présente ses condoléances. Puis il lui expose la raison de sa visite : comme il lui a expliqué au téléphone, la Crown Bank envisage de poursuivre en justice la Randall Company, la société qui a mis au point l’androïde au service de son père avant son décès. Elle répond qu’elle est au courant, les membres du bureau directeur lui en ont fait part afin de savoir si elle s’associait à leur démarche, et elle leur a répondu que non, que cela ne changeait pas ce qui s’est passé. Ils lui ont dit qu’ils allaient encore y réfléchir. Il reprend : En effet, le rapport de police était des plus succincts, c’est pourquoi une enquête plus approfondie des circonstances exactes de l’accident a été ordonnée. Leur décision dépendra des résultats de cette enquête. Une bande dessinée immédiatement agréable. Elle s’ouvre avec trois cases de la largeur de la page montrant un paysage sauvage de montagne, une simple route à deux voies, une dans chaque sens, un travelling avant qui fait comprendre que le lecteur se rapproche du lieu où se trouve la situation d’intérêt, et une colorisation discrètement expressionniste. Le ciel pourrait être de cette couleur bleutée… mais pas tout à fait, il tire un peu sur le vert. Les flancs de montagnes pourraient prendre cette nuance de brun… qui semble toutefois subir légèrement l’effet bleu aigue-marine, voire turquoise. Cette sensibilité dans les couleurs s’exprime de différentes manières : les couleurs un peu assombries et en même temps pastel lors des séances d’audience dans le tribunal, rendant par ricochet beaucoup plus lumineuses les couleurs dans la prison, le roux de la biche, etc. Baignant dans cette lumière douce, l’esprit du lecteur relève parfois une touche qui ressort : le rouge franc des feuilles d’automne dans un arbuste, un visage devenu vert dans un éclairage artificiel, la jolie couleur claire d’une rose, le bleu clair intense de deux papillons, l’orange intense d’une banquette dans un café… Et les deux petits points blancs faisant office d’yeux pour Karl. Deux tout petits cercles blancs qui ne s’éteignent plus une fois qu’il a été réactivé par la jeune femme. Un regard indéchiffrable et aussi insondable. Happé dans ce décor naturel qui semble hors du temps, le lecteur ressent une douce curiosité : Qui va-t-il rencontrer ? Une jeune femme tranquille et assurée. Quel est l’enjeu ? Déterminer la nature profonde d’un androïde calme et posé. Où va l’emmener le récit ? Dans des endroits calmes et reposants, même les séances au tribunal se déroulent dans une ambiance feutrée. Quels événements vont le surprendre ? Des séquences racontées dans la durée, avec certes un accident de voiture, toutefois son effet est désamorcé car le récit débute avec les conséquences immédiates, la mort d’un homme âgé sur la banquette arrière. Une narration qui laisse le lecteur s’installer, prendre son temps, adopter le rythme qu’il souhaite en particulier lors des vingt-six pages muettes qui parsèment l’ouvrage. Il fait bon arriver tout seul, avec Magda Brooks, à la propriété de son père, et entrer tranquillement dans une pièce, pouvoir regarder autour de soi. Puis prendre une tasse de thé, après le départ de l’expert en cybernétique, appuyé contre le montant de la porte vitrée, en admirant le jardin. Puis se promener dans ce jardin en admirant la végétation le mug chaud entre les mains, le poser sur la table de jardin, puis se mettre à ramasser les feuilles tranquillement. En page cinquante et un, jardinier à son rythme avec l’aide Karl, dans une page muette. Jardiner tout aussi tranquillement quelques décennies plus tard, toujours en compagnie de Karl, puis prendre une boisson fraiche dans un fauteuil de jardin en osier, en écoutant de la musique. Et puis cette séquence magnifique de quatre pages dans laquelle Karl marche dans les bois, s’arrête pour examiner la mousse sur le tronc d’un arbre, et regarde voleter deux papillons. Un instant dont la magie fragile s’exprime par la narration visuelle délicate. Le lecteur voit bien que l’artiste a mûrement réfléchi à son approche visuelle : la finesse de la silhouette de Magda Brooks et le respect qui lui est porté, sans sexualisation, sans pour autant masquer sa féminité. La silhouette plus carrée de Lars Olsen, bien découplé, solidement charpenté, pour un contraste marqué avec la fille du banquier. La silhouette humanoïde massive de Karl, avec ses joints lui offrant la liberté de mouvements nécessaire, son revêtement métallique à la fois mat et laissant deviner une forme de brillance sous-jacente, ses deux petits yeux blancs tout ronds, et encore plus discret la minuscule lumière orange sur le côté de sa tête, indiquant qu’il est en fonctionnement. Le lecteur se rend compte qu’en dehors des intervenants dans les deux scènes de procès et des figurants dans le café pris dans un restaurant, il n’y a pas d’autres personnages. Les paysages et les intérieurs bénéficient également d’un soin dans leur conception et leur représentation. Le salon encombré des objets collections et choisis par Charles Brooks, l’aménagement de la chambre de Magda et ses peluches, la cuisine et ses ustensiles, le mobilier de jardin et les outils de jardinages, renouvelés entre le début du récit (table et chaises métalliques) et sa fin (table en bois et fauteuils en osier), les chaises à haut dossier des juges et des jurés, les parois aseptisées de la prison, etc. À une ou deux reprises, le lecteur peut voir les rues de la ville quand la jeune femme se rend au tribunal en voiture, avec deux drones flottant à deux étages de hauteur, des artefacts technologiques en cohérence avec l’existence d’un androïde aussi sophistiqué que Karl. Et bien sûr la beauté de la nature, que ce soit le jardin ou les bois à proximité de la propriété des Brooks. Sous le charme de la narration visuelle, des personnages, des paysages, le lecteur se laisse porter, découvrant Karl dès la page quatorze, comprenant son rôle dans l’accident de voiture, relevant les comportements qui sortent de sa programmation. Une intrigue qui porte à la fois sur les circonstances de l’accident et le degré de responsabilité de Karl, ainsi que sur la question de fond de savoir s’il a développé une conscience ou s’il s’en trouve pourvu pour une raison exogène. Une réflexion sur l’intelligence artificielle ? Certes c’est à la mode, mais ici les prémisses différent sur un point fondamental : cette intelligence artificielle dispose d’un corps, ce qui la rapproche encore plus de l’expérience humaine. En effet l’auteur évoque quelques points technologiques spécifiques, dans ce registre entre anticipation et science-fiction : un être mécanique et électronique dispose finalement de connaissances et d’expériences très proches de celles d’un être humain. Il semble inéluctable qu’il développe une sensibilité au contact des êtres humains qu’il côtoie et qu’il observe, ne serait-ce que par un phénomène de mimétisme. La question se trouve au cœur de l’intrigue, puisque l’accident est survenu alors que Karl a fait l’expérience de ce qu’il nomme la beauté, une expérience très humaine. L’auteur reste dans le domaine du roman, avec une touche de science-fiction (cet androïde dit Life Companion, sans prétention de faire œuvre de projection dans le futur ou de thèse philosophique sur la nature de la conscience. Au fil des échanges, le lecteur relève plusieurs éléments singuliers. Les références culturelles : l’œuvre de Constantin de Brancusi (1876-1952, Constantin Brâncu?i) avec Colonne sans fin (1938), Danaïde (1913), ainsi que la présence du roman La Source vive (1943, The Fountainhead) de Ayn Rand (1905-1982). Il identifie également le film montré dans le salon avec le vieux modèle de projecteur : L’aventure de Madame Muir (1947, The Ghost and Mrs. Muir) réalisé par Joseph L. Mankiewicz (1909-1993). Il note en passant que Magda Brooks travaille dans un centre pour personnes atteintes de TSA ou Troubles du Spectre Autistique. Ces différents éléments attirent son attention et orientent son point de vue. Il relève successivement qu’il est question du nom de l’androïde, qu’il faut s’adresser directement à lui pour l’activer, que Karl fait preuve d’initiatives, qu’il ne peut pas mentir (sauf peut-être par omission ?), qu’il pose des questions pouvant s’interpréter comme de la curiosité, même si son regard reste inexpressif et insondable. Ses particularités continuent d’affleurer : un modèle réputé infaillible, sa fascination pour le vol de deux papillons, son initiative d’aider Magda, etc. Rapidement, le lecteur en vient à le considérer en fonction de la manière dont se comporte Magda avec l’androïde. Il se pose des questions à son endroit comme il le ferait pour un être humain : Quelles sont ses motivations ? Comment interpréter les anomalies qui ont été découvertes par Lars Olsen parmi les données de Karl ? Comment qualifier ce qui le traverse, une sorte d’envie, de soif d’apprendre, de connaître, d’exister ? La question de la conscience est abordée par le prisme romanesque, aussi puissante et complexe que si elle était analysée dans une thèse philosophique. Karl dispose-t-il d’une liberté de pensée, ou cela relève-t-il de mimétisme grâce à ses capteurs sensoriels et son accès à toute la bibliothèque de l’humanité ? Par la force des choses, le lecteur se retrouve en empathie avec Magda Brooks, se calant sur son comportement, elle qui est très sensible aux questions relationnelles, qui travaille dans un centre pour personnes atteintes de troubles du spectre autistique. Point de vue qui rend d’autant plus floue la notion d’humanité et de conscience, de la manière dont elle se manifeste. Une jeune femme hérite d’un androïde dont la fonction est d’être un compagnon de vie, très sophistiqué. La narration visuelle exhale une force de séduction douce et bienveillante, irrésistible, par ses personnages sympathiques, des paysages calmes et accueillants, et l’étrangeté déstabilisante de Karl, sans être menaçante. Le lecteur adopte le point de vue de Magda Brooks, ouverte d’esprit, sensible à la personnalité de Karl, qu’il s’agisse d’une propriété artificielle produite par la sophistication de sa technologie, ou d’un comportement authentique quand bien même il provient d’un être synthétique. Formidable, beau comme une biche et délicat comme un vol de papillon.

20/05/2026 (modifier)
Par Blue boy
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Frankenstein (Sala)
Frankenstein (Sala)

On ne compte plus les adaptations en bande dessinée de cet objet de pop culture qu’est Frankenstein. Dès lors, comment renouveler le mythe en évitant la redite ? David Sala l’a fait et s’en sort haut la main qui plus est. S’il est resté tout à fait fidèle à la narration originelle en conservant sa simplicité et son côté captivant, la valeur ajoutée se trouverait davantage dans la partie graphique. En premier lieu, on ne peut être qu’impressionné devant la beauté du dessin. Chaque case est un véritable petit tableau intégrant une grande variété de courants picturaux allant de l’impressionnisme à l’expressionisme, en passant par le symbolisme, avec même une touche de romantisme, d’art naïf, abstrait, onirique ou encore psychédélique. Comme on avait déjà pu s’en rendre compte avec « Le Poids des héros » ou « Le Joueur d’échecs », adaptation d’un roman de Stefan Zweig, David Sala possède une grande maîtrise de la couleur, avec des tonalités chatoyantes pour les rares passages de félicité, plus sombres et plus austères pour une grande partie de ce récit tragique. Tout cela fait de ce « Frankenstein » une sorte de condensé de l’histoire de la peinture depuis la fin du XXe siècle. Ce qui est très appréciable également, c’est la façon dont est représentée la créature du docteur. Non seulement on oubliera assez facilement le filigrane tenace de Boris Karloff, mais en outre, ce n’est pas un monstre au sens propre auquel nous avons affaire ici. La monstruosité du personnage réside plutôt dans sa taille immense que dans son visage, qui, toute proportion gardée, est presque celui d’un « beau gosse », si ce n’étaient les cicatrices qui lui barrent le visage et ses yeux un rien exorbités, mais exprimant une profonde mélancolie. Son corps est une sorte de patchwork de chairs bleuâtres et violacées (et c’est ici que la palette utilisée par Sala prend tout son sens), sa silhouette torturée semble tout droit sortie d’un tableau d’Egon Schiele, et la couverture offerte par sa bienfaitrice au début de l’histoire évoque immanquablement Gustav Klimt. Le monstre n’est alors plus un monstre : sa laideur est transcendée, il est devenu une véritable sculpture, un objet d’art qui aurait plus sa place dans un musée que dans une histoire horrifique. Cette approche permet de faire ressortir toute l’humanité de cet être paria, dépourvu du statut d’humain mais dont la sensibilité le rend mille fois plus humain que la plupart des « vrais » humains, notamment ceux, au début du récit, qui laissent exploser leur haine à son encontre par un terrible effet de meute. Cela renforce du même coup l’empathie du lecteur, qui percevra de façon plus prégnante son immense solitude existentielle, et comprendra mieux, sans toutefois l’approuver, son désir de vengeance vis-à-vis de son créateur qu’il accuse de l’avoir abandonné. Voilà pourquoi le « Frankenstein » de David Sala est beaucoup plus qu’une simple adaptation, c’est même d’ores et déjà une des meilleures BD de cette année 2026. Au fil des albums, David Sala n’a cessé d’affiner son style graphique en s’éloignant d’un certain classicisme des débuts, qui toutefois portait déjà en lui les germes d’un grand dessinateur. Désormais, il peut revendiquer un statut : celui d’artiste établissant une passerelle entre la bande dessinée et la peinture.

19/05/2026 (modifier)
Par Blue boy
Note: 3/5
Couverture de la série Le Horla (Brizzi)
Le Horla (Brizzi)

Coutumiers du registre fantastique et d’adaptations des grands classiques de la littérature (« Hamlet », « Le Fantôme de l’opéra », « L’Enfer de Dante », « Don Quichotte » …), Paul et Gaëtan Brizzi se sont cette fois emparés d’une des nouvelles les plus célèbres du romancier français Guy de Maupassant. Edités tour à tour par Futuropolis ou Daniel Maghen (un gage de qualité d’un point de vue graphique), les deux frères se sont vus fort logiquement proposés par Futuro de créer une collection qui sera dédiées à leurs œuvres, « La Bibliothèque fantastique de Paul & Gaëtan Brizzi », une forme de consécration pour ces artistes de talent… Ce « Horla » fait donc office de tome fondateur, sans doute le premier d’une longue série qui pourrait d’ailleurs voir s’y greffer le déjà paru « Fantôme de l’opéra ». Le récit a été adapté à de nombreuses reprises par le cinéma, la télévision, le théâtre ou même la bande dessinée — il s’agit là de la troisième, après celles de Guillaume Sorel, et du duo formé par Frédéric Bertocchini et Eric Puech. Les Brizzi quant à eux se sont montrés respectueux de l’œuvre originale en la fusionnant avec leur style intemporel mais évoquant toujours ce XVIIIe siècle qu’ils affectionnent, tout comme l’illustrateur Gustave Doré dont on sent clairement l’influence dans leur travail. Ainsi, il faudra plus y voir un hommage qu’une adaptation émancipée de la nouvelle d’origine, un parti pris tout à fait légitime puisqu’après tout, c’est la marque de fabrique des deux jumeaux qui aiment à immerger le lecteur dans cette littérature d’un autre siècle nimbée de mystère. Seul bémol, on aurait souhaité un développement plus graduel du récit ou une exploration psychologique plus fouillée du personnage principal, mais rappelons que le récit originel est court également. Cependant, il ne fait aucun doute qu’avec ce premier opus, doté d’une couverture élégante aux tonalités marron, cette collection prometteuse fera sans doute le bonheur des admirateurs de l’inséparable duo.

19/05/2026 (modifier)
Couverture de la série Chez Adolf
Chez Adolf

Voilà une série plutôt réussie sur l’Allemagne nazie. Elle prend le temps au début de montrer comment les Nazis accentuent leur emprise sur la société, comment peu à peu évoluent – par opportunisme autant voire plus parfois que par conviction – des personnages « ordinaires. Et comment, une fois Hitler au pouvoir, tout s’accélère. Au cœur de l’intrigue, le héros, Karl Stieg est un Allemand ordinaire, a priori ni courageux ni engagé politiquement, qui se trouve ballotté par les événements. Ainsi son évolution professionnelle, amoureuse, politique le montre presque à chaque fois passif. Il s’adapte à la volonté ou aux choix des autres le plus souvent, même si, peu à peu, il est amené à faire certains choix. Mais ses convictions restent discrètes, il repousse le plus longtemps possible les éventuelles décisions à prendre. A partir du troisième tome, de la même façon – mais inversée – que l’on avait pu voir s’étendre peu à peu la mainmise des Nazis et de leurs idées sur la société, les déboires du régime (après la défaite de Stalingrad), les bombardements alliés, la population qui se questionne – voire retourne sa veste, comme le tenancier du bar « Chez Adolf », finalement moins obtus et monolithique – , et les séides du régime qui se radicalisent face aux « défaitistes », autour de Stieg c’est l’Allemagne qui peu à peu s’effondre. Un « détail » m’a quand même chiffonné. Je n’ai pas compris pourquoi la Gestapo (en tout cas tout laisse à penser que c’est elle qui est intervenue) n’a pas donné de suite et arrêté notre héros après avoir fouillé son appartement et trouvé des photos compromettantes (de détenus dans les camps de concentration) … Mais globalement c’est vraiment une série intéressante et bien fichu, bâti autour d’un héros ni opportuniste ni lâche, ni fort : un personnage crédible, témoin plus qu’acteur des douze années sous l’emprise d’Hitler. Une lecture très recommandable.

19/05/2026 (modifier)
Couverture de la série Les Légendes des Siècles
Les Légendes des Siècles

Caritte est un auteur assez inégal. S’il parvient à me faire sourire, voire rire, j’ai souvent du mal à accrocher sur la durée. Et cet album ne dérogera pas à cette règle. En effet, ses histoires courtes, parodiques, foutraques, flirtant avec l’absurde et l’humour con ne sont pas assez percutantes, et l’humour peine à être efficace. Il y a bien quelques idées vraiment amusantes (par exemple l’histoire avec Davy Crockett et les jingles de la série parodiés qui se lancent à tout bout de champ jusqu’à devenir volontairement relou et débile) et sur certaines histoires, quelques gags fonctionnent. Mais globalement ça m’a laissé sur ma faim. Pourtant Caritte pioche un peu partout pour ses histoires/personnages, des personnages historiques aux héros de romans ou séries télé. Mais ce créneau a déjà été pas mal traité, et faire preuve d’originalité – tout en restant drôle – n’est pas aisé. Et ici l’essai est loin d’être toujours transformé.

19/05/2026 (modifier)
Par Brodeck
Note: 3/5
Couverture de la série Saigneurs
Saigneurs

Dans " Saigneurs ", Lou Lubie utilise la métaphore du vampire pour dénoncer les prédateurs sexuels et souligner les mécanismes de l'emprise. Si la BD atteint son objectif en jouant notamment sur l'inversion des rôles, en montrant combien la société entière peine à ouvrir les yeux (que ce soit au sein de la cellule familiale ou au plus haut sommet de l'état, cela reste compliqué par exemple de remettre en question des icônes), l'album entier est très démonstratif. La lecture reste plutôt plaisante, mais rien de bien marquant pour ma part. Contrairement à Racines que j'avais apprécié pour son dynamisme, sa pertinence et son humour et à Eurydice pour sa réécriture subtile et maline, ce dernier album me paraît plus anecdotique. Le didactisme prend le pas cette fois-ci sur le plaisir de la lecture avec certaines scènes simplement tirées de la réalité (malheureusement) à peine retouchées à la sauce vampire. Le dessin est efficace, mais me paraît là aussi moins abouti que dans les productions précédentes.

19/05/2026 (modifier)
Par Ro
Note: 3/5
Couverture de la série Invulnérable
Invulnérable

Un jeune garçon passionné de comics à la fin des années 1970 / début des années 1980 se réfugie dans un univers imaginaire peuplé de super-héros, au point de brouiller la frontière entre ses rêves et la réalité. C'est une série assez touchante, même si elle ne m'a pas convaincu sur tous ses aspects. J'ai apprécié son mélange de chronique d'enfance, de passion naïve pour les super-héros et de regard tendre sur l'imagination comme refuge face à un quotidien parfois difficile. Entre le harcèlement scolaire, les tensions avec le père, la complicité avec le grand-père et cette obsession grandissante pour les comics, je ne sais pas quelle est la part d'autobiographie de ce récit. L'ensemble donne l'impression de suivre la jeunesse romancée d'un futur auteur de BD nourri aux comics américains et aux dessins animés. Le tome 2 renforce encore cette impression puisqu'il insiste davantage sur la difficulté pour Xavier de faire accepter sa passion à ses parents après les événements traumatiques du premier volume. Toute cette partie autour du regard des adultes sur l'imaginaire enfantin fonctionne plutôt bien. Le récit montre comment le jeune héros transforme ses frustrations, ses peurs ou ses humiliations en aventures héroïques imaginaires qu'il couchera ensuite sur le papier. Cela donne parfois quelque chose de touchant, notamment dans sa manière de vouloir devenir plus fort ou de croire sincèrement qu'il a une destinée particulière. Graphiquement, l'ensemble n'est pas parfait mais reste charmant. Alberto Sanz offre un dessin dynamique et coloré, avec une vraie énergie dans les scènes d'action et les passages imaginaires. Les séquences consacrées aux Plutokids sont dessinées dans un style différent et visuellement réussi, avec ce côté rétro-futuriste très coloré. En revanche, le dessin présente parfois un aspect un peu enfantin dans la manière dont les émotions sont exprimées. Les visages ont souvent des expressions extrêmement appuyées, presque caricaturales dans leur expressivité. Cela m'a marqué dans le tome 2 avec le visage de la jeune amie de Xavier, qui garde en permanence ce grand sourire accompagné de sourcils constamment froncés, au point que cela finit presque par devenir une expression unique. J'ai aimé la sincérité de l'ensemble et certains passages touchants, notamment autour du grand-père ou de la façon dont l'imagination aide Xavier à supporter certaines choses. Mais le récit a aussi tendance à devenir parfois un peu trop démonstratif ou trop lisse. Certains thèmes (harcèlement, deuil, rejet, passion mal comprise) sont traités avec beaucoup de bienveillance, mais aussi avec un côté un peu formaté et parfois abrupt qui enlève de la spontanéité ou de la surprise. Et même si j'accepte le principe du regard enfantin, j'ai parfois eu un peu de mal avec l'incapacité du héros à distinguer totalement son imaginaire de la réalité, même s'il gagne en maturité au cours de second tome. Malgré ça, j'ai trouvé l'ensemble sincère et attachant. Ce n'est pas forcément une BD révolutionnaire dans ce qu'elle raconte, mais elle possède un vrai capital sympathie, porté par son amour des comics, son regard nostalgique sur l'enfance et son envie de montrer à quel point l'imagination peut devenir un refuge ou une force pour grandir.

19/05/2026 (modifier)