Les femmes sont l’être supérieur !
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Cette série comporte deux tomes : Des femmes avant de mourir (1990), Chair d'orchidée pour le cyborg (1992). L’édition originale de l’intégrale date de 2004. Elle a été réalisée par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Le premier album comporte soixante-deux pages de bande dessinée, et le second également. L’intégrale est complétée par les neuf premières pages du deuxième épisode de la version originelle de la série, six numéros parus au Mexique d’octobre 1966 à janvier 1967, illustrés par Manuel Moro (1929-2007), ainsi que par un cahier graphique de neuf pages comportant des recherches visuelles de Bess, et les couvertures des deux premiers tomes.
Dossier Un : la menace des femmes-taupes. À bord du vaisseau amiral de l’Organisation de Défense Européenne, les deux comptables Martin et Martain se disputent sur un chiffre : l’un estime que l’opération leur reviendra, selon ses calculs à 375.049 néo-écus, et l’autre à 375.048 néo-écus. Fräulein Enanita les interrompt en leur disant que leur comédie devient écœurante, et en ajoutant à l’adresse de Sir Pinker qu’il devrait déclencher la mise à feu, et ne pas écouter ces deux machines à calculer. Ce dernier lui répond que ses désirs sont des ordres, puis il s’adresse à la base de contrôle, en leur demandant de parer le tir du module. La base de contrôle répond qu’elle est parée pour le lancement. Sir Pinker Typer enclenche le compte à rebours. Trois… Deux… Un… Feu ! Les comptables déclarent que le lancement a été à proprement parler, parfait, absolument parfait. Ils ont même fait une petite économie de trente-sept mille néo-écus au bas mot.
La petite navette spatiale approche de la planète, en mode indétectable. Elle largue le sujet : son arrivée à destination est parfaite. Le bioanalyseur indique que l’état du sujet est excellent, tout s’est déroulé comme sur des roulettes. À 03h27, le sujet est repéré par deux chasseurs accompagnés de deux chiens, il est capturé et il doit les suivre jusqu’à un temple en plein cœur de la jungle. Il se rend compte qu’il ne se souvient même pas de son propre nom, il ne se souvient plus de rien. Il est jeté dans une énorme fosse où se trouve déjà des dizaines d’esclaves. Alors qu’il essaye de se repérer dans cette puanteur insupportable, un vrai cloaque, il est assailli par derrière par un individu qui lui indique qu’il est l’agent Écho, tout en lui plaquant la main sur la bouche pour l’empêcher de faire du bruit. L’agent Écho plaque son genou dans le dos du nouvel arrivant, ce qui lui fait cracher une sorte de fusil futuriste en pièces détachées. Alors qu’il assemble l’arme, l’agent Écho lui conseille de se coucher, car le jour ne va pas tarder et il vaut mieux être en forme demain, pour la cérémonie de l’échange vital. Le lendemain des gardes armés de fouet obligent les esclaves à se lever et à se diriger vers la salle des cérémonies.
Il faut un peu de temps pour que la réelle nature de cette série se révèle au lecteur : les auteurs jouent avec ses attentes en différant la mise en place de ce qui est annoncé sur la couverture jusqu’à la vingtième planche. Mais où est Anibal 5 ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire d’infiltration sur une planète extraterrestre ? Le titre de la première partie promet une mission contre les femmes-taupes, et installe le récit dans le registre de la science-fiction, peut-être de type opéra de l’espace. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut ressentir l’influence de Mœbius dans le choix des couleurs, dans le profil épuré du vaisseau spatial, dans les longues blouses blanches des comptables, etc. Ou, à tout le moins, une forte influence d’une facette de la ligne éditoriale des Humanoïdes Associés de l’époque, de la fin des années 1970. Dès la planche onze, il devient évident que les auteurs jouent avec l’exagération, proche de la parodie et de la farce grotesque : la tronche simiesque du prisonnier, l’hypertrophie mammaire des jeunes femmes dénudées qui se sacrifient pour faire don de leur énergie vitale au vieillard appelé le mandarin. Le lecteur en trouve la confirmation avec les chicaneries des comptables, l’allure de lolita de Fräulein Enanita, le gorille femelle doté de conscience qui assiste le mandarin, les amazones entièrement nues et toutes identiques qui entourent la reine Dunia, la facilité avec laquelle celle-ci succombe au charme d’Anibal 5, et… les grimaces de ce dernier alors que son éjaculation est provoquée à distance, déclenchant le lance-flammes de son pénis.
À partir de là, le récit lui-même aura départagé les lecteurs : ceux révulsés par ces outrances de mauvais goût et ces provocations faciles qui ne leur procurent aucun plaisir, ceux amusés par ce jeu sur les codes du genre agent secret de l’espace car il n’est pas si facile que ça de tourner en dérision des conventions déjà très proches du ridicule. Ah ben si : le héros musculeux au-delà du possible, sa virilité qui fait systématiquement tomber en pamoison toutes les femmes, leur tenue aguichante et dévoilant toujours plus de peau, sans parler de leurs mensurations, ou encore les actes de bravoure, spectaculaires à souhait, sauvant le monde forcément à la dernière minute, et même à la dernière seconde. Parce que le dessinateur ne fait pas semblant : femmes à la plastique magnifique totalement nues, avec nudité frontale et poses aussi suggestives que révélatrices, homme nu avec également nudité frontale et sexe en érection, accouplement sans gros plan quand même. La deuxième mission est de nature moins explicite sur le plan graphique. La troisième mission commence par une partie de jambes en l’air, de nature visuellement explicite, les parties génitales restant toutefois hors champ. Pour la quatrième et dernière mission, la nudité reste de mise, avec une relation physique de nature saphique. La violence est elle aussi de nature graphique : explosions à gogo, extermination des ennemis, cadavres innombrables sur le champ de bataille, etc.
L’artiste se montre tout aussi investi dans la dimension premier degré de la narration visuelle. L’amateur de SF se régale avec le vaisseau de l’Organisation de Défense Européenne (ODE) : sa forme profilée, son immense pont à partir duquel Piker Typer supervise les opérations sur une sorte de plateforme flottante, avec les deux inénarrables comptables et la Baby Doll entre stratège opérationnel et secrétaire très particulière. Par la suite, le lecteur ressent la force appliquée par Écho pour faire cracher les pièces détachées du fusil futuriste. Il détaille du regard l’installation utilisée pour absorber le flux vital des jeunes dévotes, les tentacules métalliques qui immobilisent Anibal 5, la grande matrice conçue par Lao Te Kung où les Klownes viennent au monde, la salle du multi-canon, l’engin flottant qui plante ses câbles sacrés dans le dos de Dunia, et bien sûr l’attaque du vaisseau de l’ODE dans l’espace, etc. Le dessinateur se montre à la hauteur de toutes les situations loufoques et sarcastiques imaginées par le scénariste : aussi bien le pénis lance-flammes, que la trace de destruction laissée par les pieds traités pour secréter une sueur acide qui s’enflamme au contact de l’air, un bouffon aux pieds du mandarin, une horde de yétis pas commodes, des milliers d’animaux ayant envahi l’espace aérien de Paris et flottant dans les airs comme des feuilles au vent, ou encore un boa devant avancer après avoir ingéré une antilope. Le dosage s’avère parfait entre les actions d’éclat au premier degré et les exagérations énormes.
Tout est également une question de dosage pour le scénario : trop d’exagération et la caricature devient une moquerie pesante, pataude et indigeste, pas assez et le premier degré reprend ses droits pour une suite d’aventures spectaculaires convenues et en se distinguant plus de la production industrielle. Avec un art consommé, le scénariste tourne en dérision son personnage principal viril et téméraire. Dans la première mission, il a perdu la mémoire, ce qui le prive de son livre arbitre, le plaçant dans une situation de dépendance et de servitude vis-à-vis Pinker Typer et Fräulein qui lui dicte quoi faire. Dans la deuxième mission, une machine a fait fondre sa musculature, et il se retrouve réduit à faire le bouffon du mandarin. Dans la troisième, son esprit est projeté dans le corps d’animaux, tous des femelles. Et dans la dernière, son esprit se retrouve dans le corps d’une femme magnifique aux formes généreuses. Ainsi le héros viril manque de superbe dans le récit, soit obéissant à des ordres extérieurs pour triompher, soit littéralement dénaturé parce qu’il se retrouve dans d’autres corps. Quand il est en pleine possession de ses moyens il s’agit de son temps de repos entre deux missions et il pense avec ce qu’il a entre les jambes plutôt qu’avec son cerveau. Visuellement l’image de la femme est exploitée pour titiller les hormones du lecteur adolescent ; dans le récit, la figure de l’homme viril est systématiquement retournée, pour être rendue impuissante et moquée, voire pénétrée. Anibal 5 est instrumentalisé, manipulé, pour être réduit à l’état d’outil pas vraiment consentant dans les mains de ses chefs.
Un beau mâle musculeux qui manipule le pistolet laser pour éliminer les ennemis de l’humanité et pour se taper les belles meufs écervelées à la fin ?!? En surface, oui, tout du moins au début en apparence. Dans la longueur, le dessinateur sait réaliser le dosage parfait entre narration visuelle au premier degré et exagérations comiques pour neutraliser tout effet machiste, tout en divertissant. Le scénariste réussit le même dosage élégant entre aventures SF pistolet laser au poing et dézingage en règle du héros viril et triomphant, avec un zeste de blagues en dessous de la ceinture, et une critique appuyée de la masculinité, le tout dans l’humour et la bonne humeur.
2,5
Second album de Matt Lesniewski que je lis et cette fois-ci il est aux commandes à la fois du dessin et du scénario.
Son dessin est pas trop mal, même si je ne suis pas particulièrement fan de ce genre de style. Au moins cela va bien pour ce type de scénario trash. Enfin, c'est censé être trash, mais la plupart du temps j'ai surtout vu un récit de science-fiction comme il y en a des milliers. Oui, l'auteur crée un univers un peu bizarre, mais cet aspect du scénario est peu développé. Tout est rapidement survolé (il faut dire qu'il y a plein de pages sans ou avec peu de textes) et le déroulement de l'intrigue est au final cousu de fils blanc. Le scénario s'arrête lorsqu'il devient enfin intéressant.
Encore une fois, j'ai eu l'impression de lire une longue introduction d'une histoire qui n'aura pas de suite. Il faudrait qu'on explique pourquoi plusieurs vieux auteurs de comics et de bd franco-belge étaient capables de raconter plus de choses avec moins de pages que tous ces auteurs modernes des deux côtés de l'océan atlantique, qui prennent une bonne centaine de pages pour au final raconter pas grand chose ?
Un one-shot qui se laisse lire, mais qui ne dépasse jamais le niveau du sympa sans plus pour moi.
Il faut dire que l'intrigue principale est encore une fois une histoire de vengeance. L'héroïne a passé sa vie à traquer le meurtrier de son père et en plus elle a été témoin de son meurtre lorsqu'elle était petite fille, ce qui l'a bien sûr beaucoup traumatisée ! Le déroulement de l'intrigue est pas trop mal vu que l'intrigue va droit au but et évolue à chaque chapitre. C'est juste dommage qu'au final il n’y a pas beaucoup d'originalité dans le scénario. Bien sûr, il y a le fait qu'on mélange cette histoire de vengeance avec les contes que l'héroïne lisait lorsqu'elle était gamine, mais en lisant les révélations du dernier chapitre, je me suis rendu compte à quel point au final ce récit était tristement banal.
C'est pas mauvais, ça se lit bien et le dessin est correct, mais voilà ce n'est pas un comics qui m'a marqué ou que j'ai envie de relire.
Ce que j’avais lu de Pochep précédemment ne m’avait pas vraiment enthousiasmé. Et j’ai un peu entamé cet album à reculons, craignant de n’y trouver qu’un humour laborieux.
Et en fait cette lecture s’est révélée – sans être inoubliable – plutôt meilleure que je ne le craignais. Et déjà, ça ne mise pas tout – et même pas tant que ça en fait – sur l’humour.
Il y a en effet pas mal de noirceur, dans ce petit groupe de personnages que nous suivons, désabusés, tous un peu décalés et pathétiques.
Ils travaillent pour un resto situé au bord de l’autoroute. Un resto qui vient d’ouvrir, mais qui n’a aucun client. Malgré les efforts du patron (fans absolu et névrosé de l’Amérique cliché et profonde) et de ses employés (une cuistot qui a fait des études d’Arts et qui ne jure que par l’art moderne), un serveur friand d’astrologie qui souhaite envoyer les clients dans les étoiles avec leur thème astral – ce qui ferait au moins une étoile à ce resto qui manque de classe…).
En fait c’est à cause de tous ces « efforts » désordonnés et surprenants (qui font fuir les rares clients potentiels).
Mais l’intendante cherche à modifier l’approche marketing et professionnelle, chacun se livrant donc à un examen de conscience – à base de flash-back ressemblant à une analyse psychiatrique.
C’est une comédie douce-amère. Mais ne vous attendez pas à rigoler franchement. Par contre, le récit se laisse lire. Grâce aux personnages à la personnalité souvent étrange – et pas vraiment adaptée au fonctionnement d’un resto.
La chute tourne au happy-end, mais lui aussi est suffisamment décalé pour que ça passe.
L’album fait visiblement partie d’une nouvelle collection Dargaud tournant autour de la bouffe et des restaurants. Cet album l’intègre avec une relative originalité.
C’est le troisième album d’Aurélien Maury que je lis. Tous publiés chez Tanibis (dans des formats très différents les uns des autres, mais avec comme à chaque fois un beau travail éditorial).
Cette histoire est elle aussi très différente de ce que j’avais lu de lui. Mais elle est intéressante. Sans doute la plus aboutie.
Si au départ on pense à un roman graphique classique, avec un couple qu’on sent rapidement au bord de l’implosion, tant l’héroïne, sensible, empathique, semble très éloignée de l’homme avec lequel elle vit et qui fait peu de cas de ses goûts, de sa personne.
Mais, par petites touches, avec l’arrivée d’une créature improbable, que va adopter l’héroïne (et qui va peu à peu la vampiriser – dans tous les sens du terme !), on bascule vers quelque chose de différent, à la fois onirique et noir. Le malaise s’installe.
La fin est un peu ouverte, et Maury ne cherche pas à expliquer la créature ou ce que l’on vient de lire. Mais ça n’est pas frustrant.
L’album est épais, mais se lit très rapidement – peu de texte, mais aussi une intrigue captivante, presque envoûtante.
Le dessin de Maury, une ligne claire agréable, avec des contours épais, donne un rendu simple, presque anodin, qui contribue à l’étrangeté du récit, et à nous faire accepter par paliers le fantastique dans lequel il baigne.
Note réelle 3,5/5.
Je ne suis un spécialiste ni de la vie ni de l’œuvre de Beckett, même si j’en connais quelques détails, surtout via des critiques ou des correspondances, et si j’ai vu plusieurs pièces de cet auteur irlandais. Le peu que je connais de lui en tout cas me permet de la classer dans les auteurs, voire les personnalités atypiques. Et cet album, malgré ses défauts et/ou ses lacunes (je ne sais pas si c’est avec lui que je vous conseillerais de totalement découvrir le bonhomme), ne me semble pas trahir sa personnalité. Comme pour l’œuvre de Beckett, cet album est un peu sec, et entrer dedans n’est pas aisé.
La narration est très décousue, et surtout pointilliste, et par là même sans doute lacunaire. On saute d’une date à une autre, sans jamais rien développer réellement. Mais si ce type de narration est souvent frustrante et décevante, j’ai moins ressenti ça ici. En effet, c’est presque plus un essai, partial et partiel, qu’une biographie en bonne et due forme.
Bourré de références, de citations (les références se trouvent en fin d’albums), de rencontres (là j’aurais bien aimé voir développées certaines – en particulier avec Cioran, qui n’apparait qu’une fois en fin d’album), l’album parvient quand même, malgré son aspect « sec », à présenter un homme tourmenté, ne recherchant pas la lumière, mais qui n’est pas absent du monde (voir la période de l’occupation).
Disons que cet album est sans doute aride et ceux qui ne sont pas amateur de Beckett ou qui souhaite un récit plus classique vont peut-être avoir du mal à suivre les auteurs espagnols. D’autant plus que les choix graphiques sortent eux aussi de l’ordinaire, avec un dessin et une mise en page stylisés, à la fois sobres et « artistiques ».
Étrange album, pas dénué d’intérêt. Intriguant comme a pu l’être son sujet.
Comme Pol, je suis resté un peu à côté de cette histoire.
Oscar Martin semble nous proposer une version originale du « Petit chaperon rouge ». ça m’a intrigué, et j’étais curieux de voir comment il allait traiter sa version, d’un conte connu et déjà pas mal adapter (sur tous les supports – voir les délires de Tex Avery).
Mais voilà, cette lecture m’a grandement laissé sur ma faim.
D’abord la narration est assez lourde, avec un texte très présent en off. Et une héroïne ambiguë et peu attachante. Sa relation avec le loup est originale – y compris sa façon de le nourrir, aux détriments de chasseurs… – mais sorti de ça, c’est un peu confus et ça ne m’a pas captivé plus que ça.
Le mal-être de « Capuche » est fort, mais du coup on aurait tout aussi bien pu n’y voir qu’une illustration de ses cauchemars et de ses frustrations. Jusqu’à la chute et la rupture entre Capuche et le loup, forcément sanglante.
Peut-être faudrait-il que j’y revienne pour mieux comprendre et apprécier cette histoire, à la fois riche et obscure. Mais je n’en ferai pas une priorité.
Note réelle 2,5/5.
Joseph Dupuche, jeune ingénieur français des années 1930, part avec sa jolie femme tenter sa chance en Amérique du Sud avant de voir son rêve d'expatriation s'effondrer brutalement et de rester bloqué sans le sou au Panama. Entre faillite de la société qui l'emploie, déclassement social, alcool, romance avec une jeune indigène et dérive personnelle, le récit raconte surtout une lente désillusion dans un univers colonial étouffant et inégalitaire.
J'ai trouvé l'ensemble instructif et dépaysant, notamment parce que je ne connaissais pratiquement rien de cette présence française au Panama à cette époque ni de ce mode de vie d'expatriés coincés entre arrogance coloniale, précarité et fascination pour les populations locales. Toute cette dimension historique et sociale fonctionne bien, avec un vrai travail d'ambiance sur les rapports de classe, les hiérarchies raciales et la manière dont certains Européens vivaient dans ces territoires tropicaux.
En revanche, j'ai eu plus de mal avec le personnage principal. Dès le départ, Joseph m'a paru assez antipathique avec son assurance de jeune premier macho typique de l'époque. Puis le personnage glisse assez rapidement vers quelque chose d'encore moins attachant : orgueil, mépris envers sa femme, refus d'assumer certaines réalités, alcoolisme... Tout cela est certainement voulu et cohérent avec le propos de Simenon, mais cette distance permanente m'a empêché de réellement entrer dans le récit ou de ressentir autre chose qu'un intérêt un peu froid pour sa trajectoire.
Le problème est aussi que l'évolution générale de l'histoire m'a semblé assez prévisible. Dès le départ, j'ai eu l'impression de retrouver un schéma déjà vu dans beaucoup de récits sur le colonialisme et les jeunes expatriés idéalistes qui se fracassent contre la réalité des pays tropicaux. Cela m'a par exemple rappelé certains albums de Warnauts et Raives, avec cette même mécanique où les illusions européennes finissent par pourrir dans la chaleur moite des colonies et dans l'alcool.
Graphiquement, c'est plutôt beau, avec un dessin élégant et une vraie capacité à rendre les ambiances moites, les lumières tropicales et la décrépitude sociale des personnages. Je ne suis pas totalement fan du style de Javi Rey, mais il y a incontestablement un vrai soin visuel et une belle cohérence esthétique tout au long de l'album.
J'ai trouvé cette adaptation de Simenon intéressante et bien réalisée, mais sans jamais vraiment être emporté émotionnellement. Cette distance constante que j'ai ressentie avec le personnage principal et le côté assez attendu de sa trajectoire ont fait que j'ai davantage eu l'impression d'observer une mécanique sociale et psychologique bien construite que de vivre réellement le récit avec ses personnages.
Je relis ce diptyque 25 ans après l’avoir découvert, et je passe ma note de 3/5 à 4/5.
Le « making-off » (passionnant) en fin de tome 2 nous apprend que si l’histoire est fictive, elle est inspirée du témoignage du papa de Frank Giroux, ainsi que de leur voyage en Kabylie pour se documenter, et des rencontres faites à cette occasion.
La narration suit Valéra et son équipe à la recherche d’un régiment disparu, et en profite pour nous montrer cette « non-guerre » et ses abus. L’armée française n’est bien entendu pas dépeinte sous son meilleur jour, mais le ton reste juste, les conflits internes sont montrés, et si la population locale nous est présentée comme accueillante et chaleureuse, la barbarie des combattants du FLN n’est pas passé sous silence. Il en résulte une impression de gâchis unilatéral et de traumatisme durable.
La mise en image de Lax est parfaite, les 2 auteurs se sont beaucoup documentés, ont pris beaucoup de photos, la représentation de l’Algerie est donc fidèle… la mise en couleur ocre-jaune complète parfaitement le tableau.
Un diptyque passionnant et essentiel pour quiconque souhaite (re)découvrir cette période trouble de l’Histoire française.
Le procès de Jeanne d'Arc raconté à travers le regard de Pierre Cauchon, l'évêque de Beauvais qui organisa le procès de la Pucelle pour le compte du pouvoir anglais, dans l'espoir d'en tirer prestige, influence et pouvoir.
J'ai trouvé l'album remarquable à plusieurs niveaux. Déjà par son objet même : le grand format met superbement en valeur les planches de Joël Parnotte, dont le dessin est magnifique du début à la fin. Les décors, les visages, les jeux de lumière, les costumes, les ambiances hivernales et oppressantes de Rouen ou des geôles participent à une immersion constante. Chaque page respire le soin et l'ambition. Certaines scènes ont une ampleur presque cinématographique.
Mais ce qui impressionne surtout, c'est l'intelligence du récit. Les auteurs parviennent à trouver un équilibre très fragile : raconter une histoire aussi proche que possible de la réalité historique, en s'appuyant sur les actes du procès et sur des paroles authentifiées par la majorité des historiens, tout en assumant des variations, des réorganisations et des partis pris romanesques destinés à rendre l'ensemble plus vivant, plus incarné et plus dramatique. Cela fonctionne admirablement bien.
Comme le titre l'indique, le récit tourne principalement autour du personnage de Pierre Cauchon. Dès les premières pages, il apparaît comme un notable ambitieux, fin politique, manipulateur et très attaché à son ascension personnelle après la perte de son évêché de Beauvais au profit du camp de Charles VII. C'est un personnage d'abord assez détestable, persuadé de pouvoir utiliser ce procès historique pour renforcer encore sa position auprès des Anglais et de l'Église. Mais toute la force de l'album est justement de faire progressivement évoluer cette image.
Au fil des interrogatoires et des confrontations avec Jeanne d'Arc, sa foi absolue, ses fines réparties et sa conviction inébranlable viennent fissurer les certitudes de Cauchon. Le récit développe alors l'idée qu'il aurait pu, au moins partiellement, être remué moralement par cette rencontre au point d'essayer plus ou moins d'agir en sa faveur. C'est évidemment un parti pris romanesque, mais il est traité avec suffisamment d'intelligence et de nuances pour rester passionnant sans donner l'impression de réécrire brutalement l'Histoire.
Les dialogues sont excellents, souvent brillants, et le récit montre avec beaucoup de subtilité la confrontation entre foi sincère, calcul politique, droit ecclésiastique et luttes d'influence. Toute la mécanique du procès devient captivante. La présence du jeune clerc servant de narrateur renforce encore cette immersion et rappelle beaucoup Le Nom de la Rose dans sa manière d'observer un homme puissant vaciller intérieurement.
J'ai également apprécié certains ajouts fictionnels, notamment le personnage de Louise, la sœur abbesse de Cauchon, incarnation de ses ambitions et de sa cupidité, qui se retrouve progressivement confrontée aux doutes et à l'évolution morale de son frère. Ces ajouts permettent d'incarner les tensions politiques et religieuses sans trahir l'esprit général de l'époque.
Mon principal regret concerne toutefois le traitement du comte de Warwick. Le récit en fait un antagoniste brutal, presque caricaturalement cruel et sans scrupule, notamment dans une scène finale très violente qui m'a paru trop hollywoodienne et forcée par rapport au ton jusque-là subtil et crédible de l'album. C'est pratiquement le seul moment où j'ai eu le sentiment que le récit forçait un peu artificiellement le trait dramatique.
J'ai aussi apprécié le dossier historique final et sa démarche d'honnêteté. L'historien ayant participé au projet y détaille les écarts entre les faits établis et les éléments romancés, permettant au lecteur de mieux distinguer ce qui relève des sources historiques et ce qui appartient à l'interprétation des auteurs. C'est d'autant plus intéressant que le procès de Jeanne d'Arc est devenu quasiment immédiatement un objet de propagande politique et religieuse, aussi bien du côté anglais que français, ce qui rend impossible toute certitude absolue sur certains aspects humains ou psychologiques de cette affaire hors norme.
Il faut donc bien voir cet album comme une fiction historique documentée et intelligente, pas comme un ouvrage prétendant imposer une vérité définitive. Cette semi-réhabilitation du personnage de Cauchon est un parti pris auquel chacun adhérera ou non, mais elle donne naissance à un récit passionnant, porté par un dessin somptueux et une mise en scène remarquable. Une lecture dense, captivante et profondément immersive dans l'état d'esprit de cette époque et dans l'intensité extraordinaire de ce procès devenu légendaire.
Si cet album n'est pas en état de Grâce, que Dieu l'y mette, et s'il y est, que Dieu l'y garde.
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Anibal Cinq
Les femmes sont l’être supérieur ! - Cette série comporte deux tomes : Des femmes avant de mourir (1990), Chair d'orchidée pour le cyborg (1992). L’édition originale de l’intégrale date de 2004. Elle a été réalisée par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Le premier album comporte soixante-deux pages de bande dessinée, et le second également. L’intégrale est complétée par les neuf premières pages du deuxième épisode de la version originelle de la série, six numéros parus au Mexique d’octobre 1966 à janvier 1967, illustrés par Manuel Moro (1929-2007), ainsi que par un cahier graphique de neuf pages comportant des recherches visuelles de Bess, et les couvertures des deux premiers tomes. Dossier Un : la menace des femmes-taupes. À bord du vaisseau amiral de l’Organisation de Défense Européenne, les deux comptables Martin et Martain se disputent sur un chiffre : l’un estime que l’opération leur reviendra, selon ses calculs à 375.049 néo-écus, et l’autre à 375.048 néo-écus. Fräulein Enanita les interrompt en leur disant que leur comédie devient écœurante, et en ajoutant à l’adresse de Sir Pinker qu’il devrait déclencher la mise à feu, et ne pas écouter ces deux machines à calculer. Ce dernier lui répond que ses désirs sont des ordres, puis il s’adresse à la base de contrôle, en leur demandant de parer le tir du module. La base de contrôle répond qu’elle est parée pour le lancement. Sir Pinker Typer enclenche le compte à rebours. Trois… Deux… Un… Feu ! Les comptables déclarent que le lancement a été à proprement parler, parfait, absolument parfait. Ils ont même fait une petite économie de trente-sept mille néo-écus au bas mot. La petite navette spatiale approche de la planète, en mode indétectable. Elle largue le sujet : son arrivée à destination est parfaite. Le bioanalyseur indique que l’état du sujet est excellent, tout s’est déroulé comme sur des roulettes. À 03h27, le sujet est repéré par deux chasseurs accompagnés de deux chiens, il est capturé et il doit les suivre jusqu’à un temple en plein cœur de la jungle. Il se rend compte qu’il ne se souvient même pas de son propre nom, il ne se souvient plus de rien. Il est jeté dans une énorme fosse où se trouve déjà des dizaines d’esclaves. Alors qu’il essaye de se repérer dans cette puanteur insupportable, un vrai cloaque, il est assailli par derrière par un individu qui lui indique qu’il est l’agent Écho, tout en lui plaquant la main sur la bouche pour l’empêcher de faire du bruit. L’agent Écho plaque son genou dans le dos du nouvel arrivant, ce qui lui fait cracher une sorte de fusil futuriste en pièces détachées. Alors qu’il assemble l’arme, l’agent Écho lui conseille de se coucher, car le jour ne va pas tarder et il vaut mieux être en forme demain, pour la cérémonie de l’échange vital. Le lendemain des gardes armés de fouet obligent les esclaves à se lever et à se diriger vers la salle des cérémonies. Il faut un peu de temps pour que la réelle nature de cette série se révèle au lecteur : les auteurs jouent avec ses attentes en différant la mise en place de ce qui est annoncé sur la couverture jusqu’à la vingtième planche. Mais où est Anibal 5 ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire d’infiltration sur une planète extraterrestre ? Le titre de la première partie promet une mission contre les femmes-taupes, et installe le récit dans le registre de la science-fiction, peut-être de type opéra de l’espace. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut ressentir l’influence de Mœbius dans le choix des couleurs, dans le profil épuré du vaisseau spatial, dans les longues blouses blanches des comptables, etc. Ou, à tout le moins, une forte influence d’une facette de la ligne éditoriale des Humanoïdes Associés de l’époque, de la fin des années 1970. Dès la planche onze, il devient évident que les auteurs jouent avec l’exagération, proche de la parodie et de la farce grotesque : la tronche simiesque du prisonnier, l’hypertrophie mammaire des jeunes femmes dénudées qui se sacrifient pour faire don de leur énergie vitale au vieillard appelé le mandarin. Le lecteur en trouve la confirmation avec les chicaneries des comptables, l’allure de lolita de Fräulein Enanita, le gorille femelle doté de conscience qui assiste le mandarin, les amazones entièrement nues et toutes identiques qui entourent la reine Dunia, la facilité avec laquelle celle-ci succombe au charme d’Anibal 5, et… les grimaces de ce dernier alors que son éjaculation est provoquée à distance, déclenchant le lance-flammes de son pénis. À partir de là, le récit lui-même aura départagé les lecteurs : ceux révulsés par ces outrances de mauvais goût et ces provocations faciles qui ne leur procurent aucun plaisir, ceux amusés par ce jeu sur les codes du genre agent secret de l’espace car il n’est pas si facile que ça de tourner en dérision des conventions déjà très proches du ridicule. Ah ben si : le héros musculeux au-delà du possible, sa virilité qui fait systématiquement tomber en pamoison toutes les femmes, leur tenue aguichante et dévoilant toujours plus de peau, sans parler de leurs mensurations, ou encore les actes de bravoure, spectaculaires à souhait, sauvant le monde forcément à la dernière minute, et même à la dernière seconde. Parce que le dessinateur ne fait pas semblant : femmes à la plastique magnifique totalement nues, avec nudité frontale et poses aussi suggestives que révélatrices, homme nu avec également nudité frontale et sexe en érection, accouplement sans gros plan quand même. La deuxième mission est de nature moins explicite sur le plan graphique. La troisième mission commence par une partie de jambes en l’air, de nature visuellement explicite, les parties génitales restant toutefois hors champ. Pour la quatrième et dernière mission, la nudité reste de mise, avec une relation physique de nature saphique. La violence est elle aussi de nature graphique : explosions à gogo, extermination des ennemis, cadavres innombrables sur le champ de bataille, etc. L’artiste se montre tout aussi investi dans la dimension premier degré de la narration visuelle. L’amateur de SF se régale avec le vaisseau de l’Organisation de Défense Européenne (ODE) : sa forme profilée, son immense pont à partir duquel Piker Typer supervise les opérations sur une sorte de plateforme flottante, avec les deux inénarrables comptables et la Baby Doll entre stratège opérationnel et secrétaire très particulière. Par la suite, le lecteur ressent la force appliquée par Écho pour faire cracher les pièces détachées du fusil futuriste. Il détaille du regard l’installation utilisée pour absorber le flux vital des jeunes dévotes, les tentacules métalliques qui immobilisent Anibal 5, la grande matrice conçue par Lao Te Kung où les Klownes viennent au monde, la salle du multi-canon, l’engin flottant qui plante ses câbles sacrés dans le dos de Dunia, et bien sûr l’attaque du vaisseau de l’ODE dans l’espace, etc. Le dessinateur se montre à la hauteur de toutes les situations loufoques et sarcastiques imaginées par le scénariste : aussi bien le pénis lance-flammes, que la trace de destruction laissée par les pieds traités pour secréter une sueur acide qui s’enflamme au contact de l’air, un bouffon aux pieds du mandarin, une horde de yétis pas commodes, des milliers d’animaux ayant envahi l’espace aérien de Paris et flottant dans les airs comme des feuilles au vent, ou encore un boa devant avancer après avoir ingéré une antilope. Le dosage s’avère parfait entre les actions d’éclat au premier degré et les exagérations énormes. Tout est également une question de dosage pour le scénario : trop d’exagération et la caricature devient une moquerie pesante, pataude et indigeste, pas assez et le premier degré reprend ses droits pour une suite d’aventures spectaculaires convenues et en se distinguant plus de la production industrielle. Avec un art consommé, le scénariste tourne en dérision son personnage principal viril et téméraire. Dans la première mission, il a perdu la mémoire, ce qui le prive de son livre arbitre, le plaçant dans une situation de dépendance et de servitude vis-à-vis Pinker Typer et Fräulein qui lui dicte quoi faire. Dans la deuxième mission, une machine a fait fondre sa musculature, et il se retrouve réduit à faire le bouffon du mandarin. Dans la troisième, son esprit est projeté dans le corps d’animaux, tous des femelles. Et dans la dernière, son esprit se retrouve dans le corps d’une femme magnifique aux formes généreuses. Ainsi le héros viril manque de superbe dans le récit, soit obéissant à des ordres extérieurs pour triompher, soit littéralement dénaturé parce qu’il se retrouve dans d’autres corps. Quand il est en pleine possession de ses moyens il s’agit de son temps de repos entre deux missions et il pense avec ce qu’il a entre les jambes plutôt qu’avec son cerveau. Visuellement l’image de la femme est exploitée pour titiller les hormones du lecteur adolescent ; dans le récit, la figure de l’homme viril est systématiquement retournée, pour être rendue impuissante et moquée, voire pénétrée. Anibal 5 est instrumentalisé, manipulé, pour être réduit à l’état d’outil pas vraiment consentant dans les mains de ses chefs. Un beau mâle musculeux qui manipule le pistolet laser pour éliminer les ennemis de l’humanité et pour se taper les belles meufs écervelées à la fin ?!? En surface, oui, tout du moins au début en apparence. Dans la longueur, le dessinateur sait réaliser le dosage parfait entre narration visuelle au premier degré et exagérations comiques pour neutraliser tout effet machiste, tout en divertissant. Le scénariste réussit le même dosage élégant entre aventures SF pistolet laser au poing et dézingage en règle du héros viril et triomphant, avec un zeste de blagues en dessous de la ceinture, et une critique appuyée de la masculinité, le tout dans l’humour et la bonne humeur.
Static
2,5 Second album de Matt Lesniewski que je lis et cette fois-ci il est aux commandes à la fois du dessin et du scénario. Son dessin est pas trop mal, même si je ne suis pas particulièrement fan de ce genre de style. Au moins cela va bien pour ce type de scénario trash. Enfin, c'est censé être trash, mais la plupart du temps j'ai surtout vu un récit de science-fiction comme il y en a des milliers. Oui, l'auteur crée un univers un peu bizarre, mais cet aspect du scénario est peu développé. Tout est rapidement survolé (il faut dire qu'il y a plein de pages sans ou avec peu de textes) et le déroulement de l'intrigue est au final cousu de fils blanc. Le scénario s'arrête lorsqu'il devient enfin intéressant. Encore une fois, j'ai eu l'impression de lire une longue introduction d'une histoire qui n'aura pas de suite. Il faudrait qu'on explique pourquoi plusieurs vieux auteurs de comics et de bd franco-belge étaient capables de raconter plus de choses avec moins de pages que tous ces auteurs modernes des deux côtés de l'océan atlantique, qui prennent une bonne centaine de pages pour au final raconter pas grand chose ?
Crimson flower
Un one-shot qui se laisse lire, mais qui ne dépasse jamais le niveau du sympa sans plus pour moi. Il faut dire que l'intrigue principale est encore une fois une histoire de vengeance. L'héroïne a passé sa vie à traquer le meurtrier de son père et en plus elle a été témoin de son meurtre lorsqu'elle était petite fille, ce qui l'a bien sûr beaucoup traumatisée ! Le déroulement de l'intrigue est pas trop mal vu que l'intrigue va droit au but et évolue à chaque chapitre. C'est juste dommage qu'au final il n’y a pas beaucoup d'originalité dans le scénario. Bien sûr, il y a le fait qu'on mélange cette histoire de vengeance avec les contes que l'héroïne lisait lorsqu'elle était gamine, mais en lisant les révélations du dernier chapitre, je me suis rendu compte à quel point au final ce récit était tristement banal. C'est pas mauvais, ça se lit bien et le dessin est correct, mais voilà ce n'est pas un comics qui m'a marqué ou que j'ai envie de relire.
Donny Diner
Ce que j’avais lu de Pochep précédemment ne m’avait pas vraiment enthousiasmé. Et j’ai un peu entamé cet album à reculons, craignant de n’y trouver qu’un humour laborieux. Et en fait cette lecture s’est révélée – sans être inoubliable – plutôt meilleure que je ne le craignais. Et déjà, ça ne mise pas tout – et même pas tant que ça en fait – sur l’humour. Il y a en effet pas mal de noirceur, dans ce petit groupe de personnages que nous suivons, désabusés, tous un peu décalés et pathétiques. Ils travaillent pour un resto situé au bord de l’autoroute. Un resto qui vient d’ouvrir, mais qui n’a aucun client. Malgré les efforts du patron (fans absolu et névrosé de l’Amérique cliché et profonde) et de ses employés (une cuistot qui a fait des études d’Arts et qui ne jure que par l’art moderne), un serveur friand d’astrologie qui souhaite envoyer les clients dans les étoiles avec leur thème astral – ce qui ferait au moins une étoile à ce resto qui manque de classe…). En fait c’est à cause de tous ces « efforts » désordonnés et surprenants (qui font fuir les rares clients potentiels). Mais l’intendante cherche à modifier l’approche marketing et professionnelle, chacun se livrant donc à un examen de conscience – à base de flash-back ressemblant à une analyse psychiatrique. C’est une comédie douce-amère. Mais ne vous attendez pas à rigoler franchement. Par contre, le récit se laisse lire. Grâce aux personnages à la personnalité souvent étrange – et pas vraiment adaptée au fonctionnement d’un resto. La chute tourne au happy-end, mais lui aussi est suffisamment décalé pour que ça passe. L’album fait visiblement partie d’une nouvelle collection Dargaud tournant autour de la bouffe et des restaurants. Cet album l’intègre avec une relative originalité.
Oh, Lenny
C’est le troisième album d’Aurélien Maury que je lis. Tous publiés chez Tanibis (dans des formats très différents les uns des autres, mais avec comme à chaque fois un beau travail éditorial). Cette histoire est elle aussi très différente de ce que j’avais lu de lui. Mais elle est intéressante. Sans doute la plus aboutie. Si au départ on pense à un roman graphique classique, avec un couple qu’on sent rapidement au bord de l’implosion, tant l’héroïne, sensible, empathique, semble très éloignée de l’homme avec lequel elle vit et qui fait peu de cas de ses goûts, de sa personne. Mais, par petites touches, avec l’arrivée d’une créature improbable, que va adopter l’héroïne (et qui va peu à peu la vampiriser – dans tous les sens du terme !), on bascule vers quelque chose de différent, à la fois onirique et noir. Le malaise s’installe. La fin est un peu ouverte, et Maury ne cherche pas à expliquer la créature ou ce que l’on vient de lire. Mais ça n’est pas frustrant. L’album est épais, mais se lit très rapidement – peu de texte, mais aussi une intrigue captivante, presque envoûtante. Le dessin de Maury, une ligne claire agréable, avec des contours épais, donne un rendu simple, presque anodin, qui contribue à l’étrangeté du récit, et à nous faire accepter par paliers le fantastique dans lequel il baigne. Note réelle 3,5/5.
Samuel & Beckett
Je ne suis un spécialiste ni de la vie ni de l’œuvre de Beckett, même si j’en connais quelques détails, surtout via des critiques ou des correspondances, et si j’ai vu plusieurs pièces de cet auteur irlandais. Le peu que je connais de lui en tout cas me permet de la classer dans les auteurs, voire les personnalités atypiques. Et cet album, malgré ses défauts et/ou ses lacunes (je ne sais pas si c’est avec lui que je vous conseillerais de totalement découvrir le bonhomme), ne me semble pas trahir sa personnalité. Comme pour l’œuvre de Beckett, cet album est un peu sec, et entrer dedans n’est pas aisé. La narration est très décousue, et surtout pointilliste, et par là même sans doute lacunaire. On saute d’une date à une autre, sans jamais rien développer réellement. Mais si ce type de narration est souvent frustrante et décevante, j’ai moins ressenti ça ici. En effet, c’est presque plus un essai, partial et partiel, qu’une biographie en bonne et due forme. Bourré de références, de citations (les références se trouvent en fin d’albums), de rencontres (là j’aurais bien aimé voir développées certaines – en particulier avec Cioran, qui n’apparait qu’une fois en fin d’album), l’album parvient quand même, malgré son aspect « sec », à présenter un homme tourmenté, ne recherchant pas la lumière, mais qui n’est pas absent du monde (voir la période de l’occupation). Disons que cet album est sans doute aride et ceux qui ne sont pas amateur de Beckett ou qui souhaite un récit plus classique vont peut-être avoir du mal à suivre les auteurs espagnols. D’autant plus que les choix graphiques sortent eux aussi de l’ordinaire, avec un dessin et une mise en page stylisés, à la fois sobres et « artistiques ». Étrange album, pas dénué d’intérêt. Intriguant comme a pu l’être son sujet.
Capuche Blanche
Comme Pol, je suis resté un peu à côté de cette histoire. Oscar Martin semble nous proposer une version originale du « Petit chaperon rouge ». ça m’a intrigué, et j’étais curieux de voir comment il allait traiter sa version, d’un conte connu et déjà pas mal adapter (sur tous les supports – voir les délires de Tex Avery). Mais voilà, cette lecture m’a grandement laissé sur ma faim. D’abord la narration est assez lourde, avec un texte très présent en off. Et une héroïne ambiguë et peu attachante. Sa relation avec le loup est originale – y compris sa façon de le nourrir, aux détriments de chasseurs… – mais sorti de ça, c’est un peu confus et ça ne m’a pas captivé plus que ça. Le mal-être de « Capuche » est fort, mais du coup on aurait tout aussi bien pu n’y voir qu’une illustration de ses cauchemars et de ses frustrations. Jusqu’à la chute et la rupture entre Capuche et le loup, forcément sanglante. Peut-être faudrait-il que j’y revienne pour mieux comprendre et apprécier cette histoire, à la fois riche et obscure. Mais je n’en ferai pas une priorité. Note réelle 2,5/5.
Barrio negro
Joseph Dupuche, jeune ingénieur français des années 1930, part avec sa jolie femme tenter sa chance en Amérique du Sud avant de voir son rêve d'expatriation s'effondrer brutalement et de rester bloqué sans le sou au Panama. Entre faillite de la société qui l'emploie, déclassement social, alcool, romance avec une jeune indigène et dérive personnelle, le récit raconte surtout une lente désillusion dans un univers colonial étouffant et inégalitaire. J'ai trouvé l'ensemble instructif et dépaysant, notamment parce que je ne connaissais pratiquement rien de cette présence française au Panama à cette époque ni de ce mode de vie d'expatriés coincés entre arrogance coloniale, précarité et fascination pour les populations locales. Toute cette dimension historique et sociale fonctionne bien, avec un vrai travail d'ambiance sur les rapports de classe, les hiérarchies raciales et la manière dont certains Européens vivaient dans ces territoires tropicaux. En revanche, j'ai eu plus de mal avec le personnage principal. Dès le départ, Joseph m'a paru assez antipathique avec son assurance de jeune premier macho typique de l'époque. Puis le personnage glisse assez rapidement vers quelque chose d'encore moins attachant : orgueil, mépris envers sa femme, refus d'assumer certaines réalités, alcoolisme... Tout cela est certainement voulu et cohérent avec le propos de Simenon, mais cette distance permanente m'a empêché de réellement entrer dans le récit ou de ressentir autre chose qu'un intérêt un peu froid pour sa trajectoire. Le problème est aussi que l'évolution générale de l'histoire m'a semblé assez prévisible. Dès le départ, j'ai eu l'impression de retrouver un schéma déjà vu dans beaucoup de récits sur le colonialisme et les jeunes expatriés idéalistes qui se fracassent contre la réalité des pays tropicaux. Cela m'a par exemple rappelé certains albums de Warnauts et Raives, avec cette même mécanique où les illusions européennes finissent par pourrir dans la chaleur moite des colonies et dans l'alcool. Graphiquement, c'est plutôt beau, avec un dessin élégant et une vraie capacité à rendre les ambiances moites, les lumières tropicales et la décrépitude sociale des personnages. Je ne suis pas totalement fan du style de Javi Rey, mais il y a incontestablement un vrai soin visuel et une belle cohérence esthétique tout au long de l'album. J'ai trouvé cette adaptation de Simenon intéressante et bien réalisée, mais sans jamais vraiment être emporté émotionnellement. Cette distance constante que j'ai ressentie avec le personnage principal et le côté assez attendu de sa trajectoire ont fait que j'ai davantage eu l'impression d'observer une mécanique sociale et psychologique bien construite que de vivre réellement le récit avec ses personnages.
Azrayen'
Je relis ce diptyque 25 ans après l’avoir découvert, et je passe ma note de 3/5 à 4/5. Le « making-off » (passionnant) en fin de tome 2 nous apprend que si l’histoire est fictive, elle est inspirée du témoignage du papa de Frank Giroux, ainsi que de leur voyage en Kabylie pour se documenter, et des rencontres faites à cette occasion. La narration suit Valéra et son équipe à la recherche d’un régiment disparu, et en profite pour nous montrer cette « non-guerre » et ses abus. L’armée française n’est bien entendu pas dépeinte sous son meilleur jour, mais le ton reste juste, les conflits internes sont montrés, et si la population locale nous est présentée comme accueillante et chaleureuse, la barbarie des combattants du FLN n’est pas passé sous silence. Il en résulte une impression de gâchis unilatéral et de traumatisme durable. La mise en image de Lax est parfaite, les 2 auteurs se sont beaucoup documentés, ont pris beaucoup de photos, la représentation de l’Algerie est donc fidèle… la mise en couleur ocre-jaune complète parfaitement le tableau. Un diptyque passionnant et essentiel pour quiconque souhaite (re)découvrir cette période trouble de l’Histoire française.
Cauchon... ou l'homme qui tua Jeanne d'Arc
Le procès de Jeanne d'Arc raconté à travers le regard de Pierre Cauchon, l'évêque de Beauvais qui organisa le procès de la Pucelle pour le compte du pouvoir anglais, dans l'espoir d'en tirer prestige, influence et pouvoir. J'ai trouvé l'album remarquable à plusieurs niveaux. Déjà par son objet même : le grand format met superbement en valeur les planches de Joël Parnotte, dont le dessin est magnifique du début à la fin. Les décors, les visages, les jeux de lumière, les costumes, les ambiances hivernales et oppressantes de Rouen ou des geôles participent à une immersion constante. Chaque page respire le soin et l'ambition. Certaines scènes ont une ampleur presque cinématographique. Mais ce qui impressionne surtout, c'est l'intelligence du récit. Les auteurs parviennent à trouver un équilibre très fragile : raconter une histoire aussi proche que possible de la réalité historique, en s'appuyant sur les actes du procès et sur des paroles authentifiées par la majorité des historiens, tout en assumant des variations, des réorganisations et des partis pris romanesques destinés à rendre l'ensemble plus vivant, plus incarné et plus dramatique. Cela fonctionne admirablement bien. Comme le titre l'indique, le récit tourne principalement autour du personnage de Pierre Cauchon. Dès les premières pages, il apparaît comme un notable ambitieux, fin politique, manipulateur et très attaché à son ascension personnelle après la perte de son évêché de Beauvais au profit du camp de Charles VII. C'est un personnage d'abord assez détestable, persuadé de pouvoir utiliser ce procès historique pour renforcer encore sa position auprès des Anglais et de l'Église. Mais toute la force de l'album est justement de faire progressivement évoluer cette image. Au fil des interrogatoires et des confrontations avec Jeanne d'Arc, sa foi absolue, ses fines réparties et sa conviction inébranlable viennent fissurer les certitudes de Cauchon. Le récit développe alors l'idée qu'il aurait pu, au moins partiellement, être remué moralement par cette rencontre au point d'essayer plus ou moins d'agir en sa faveur. C'est évidemment un parti pris romanesque, mais il est traité avec suffisamment d'intelligence et de nuances pour rester passionnant sans donner l'impression de réécrire brutalement l'Histoire. Les dialogues sont excellents, souvent brillants, et le récit montre avec beaucoup de subtilité la confrontation entre foi sincère, calcul politique, droit ecclésiastique et luttes d'influence. Toute la mécanique du procès devient captivante. La présence du jeune clerc servant de narrateur renforce encore cette immersion et rappelle beaucoup Le Nom de la Rose dans sa manière d'observer un homme puissant vaciller intérieurement. J'ai également apprécié certains ajouts fictionnels, notamment le personnage de Louise, la sœur abbesse de Cauchon, incarnation de ses ambitions et de sa cupidité, qui se retrouve progressivement confrontée aux doutes et à l'évolution morale de son frère. Ces ajouts permettent d'incarner les tensions politiques et religieuses sans trahir l'esprit général de l'époque. Mon principal regret concerne toutefois le traitement du comte de Warwick. Le récit en fait un antagoniste brutal, presque caricaturalement cruel et sans scrupule, notamment dans une scène finale très violente qui m'a paru trop hollywoodienne et forcée par rapport au ton jusque-là subtil et crédible de l'album. C'est pratiquement le seul moment où j'ai eu le sentiment que le récit forçait un peu artificiellement le trait dramatique. J'ai aussi apprécié le dossier historique final et sa démarche d'honnêteté. L'historien ayant participé au projet y détaille les écarts entre les faits établis et les éléments romancés, permettant au lecteur de mieux distinguer ce qui relève des sources historiques et ce qui appartient à l'interprétation des auteurs. C'est d'autant plus intéressant que le procès de Jeanne d'Arc est devenu quasiment immédiatement un objet de propagande politique et religieuse, aussi bien du côté anglais que français, ce qui rend impossible toute certitude absolue sur certains aspects humains ou psychologiques de cette affaire hors norme. Il faut donc bien voir cet album comme une fiction historique documentée et intelligente, pas comme un ouvrage prétendant imposer une vérité définitive. Cette semi-réhabilitation du personnage de Cauchon est un parti pris auquel chacun adhérera ou non, mais elle donne naissance à un récit passionnant, porté par un dessin somptueux et une mise en scène remarquable. Une lecture dense, captivante et profondément immersive dans l'état d'esprit de cette époque et dans l'intensité extraordinaire de ce procès devenu légendaire. Si cet album n'est pas en état de Grâce, que Dieu l'y mette, et s'il y est, que Dieu l'y garde.