Servais réunit dans cette série ses deux passions et spécialités : la faune qui peuple notamment ses Ardennes chéries, ainsi que les contes et légendes anciennes. Il dédie en effet chaque tome à un animal marquant de la culture humaine, qu'il s'agisse du renard qui apparait dans tant de contes et de fables, ou du cerf, roi de la forêt et emblème de la Nature par excellence. Par le biais d'histoires courtes qui sont autant de mises en image de légendes s'étalant de l'antiquité à nos jours, encadrées par un fil rouge narratif plus contemporain, il nous délivre tout ce qu'il y a à savoir ou presque sur ces animaux symboliques.
La partie contemporaine sert à raconter ce qu'il en est de l'animal de nos jours avec quelques détails sur sa physiologie et son mode de vie, tandis que les mythes nous montrent comment il a imprégné la culture humaine au fil des siècles. Le tout est raconté de manière vivante, avec un grand respect et un véritable amour pour ces sujets, comme Servais a appris à la faire au cours des décennies de sa carrière. Et bien évidemment, les planches sont dans son plus pur style, à la fois académique et talentueux pour ce qui est de représenter la nature.
Parce que j'aime les contes et légendes, d'autant plus quand certaines touchent à la mythologie, et parce que je suis toujours intéressé par les documentaires animaliers, j'ai apprécié cette série qui, je trouve, convient parfaitement à son auteur, Jean-Claude Servais, dont elle traduit brillamment l'esprit. J'y ai appris différentes choses et j'ai apprécié de voir à quel point ces animaux ont influencé l'humanité non seulement au cours des époques mais aussi un peu partout dans le monde.
Grand amateur de Comanche (je possède évidement tous les albums de la période Hermann-Greg , ainsi que la version éditée par Niffle en deux volumes) j''attendais cet album avec impatience et , il faut le dire, avec une certaine appréhension. En effet le dessin de Romain Renard est à mille lieux de celui d'Hermann, mais pour ma part il était inutile de copier le dessin original pour rendre hommage au "sanglier des Ardennes". Après tout, Schuiten, avec "le dernier pharaon" n'a -t-il pas été à mes yeux un des meilleurs repreneurs de la série, avec son dessin si particulier ?
A la fois au scénario et au dessin, Romain Renard nous propose une histoire qui de déroule en 1930 avec Red Dust comme héros. Sur la route vers le ranch triple 6, nous suivons un véritable road- movie, il faut dire que l'intrigue s'étire sur près de 150 pages. Nous retrouvons notre Red Dust certes vieilli mais toujours aussi bourru ,mystérieux et amer. Par contre, j'avoue ne pas avoir été très surpris par les révélations finales, et c'est peut-être le seul bémol à apporter à ma lecture (mais je n'ai pas lâché ce bouquin jusqu'au bout) . L'auteur distille dans ce récit des éléments sur la crise de 29, sur le sort des derniers indiens, mais aussi sur ces tempêtes de sables, qu’avaient magnifiquement évoqué Aimée de Jongh avec Jours de sable.
C’est peut-être au niveau dessin que certains peuvent être déstabilisés. En nous proposant un dessin en noir et blanc très propre, nous sommes très loin de l’ambiance créée par Hermann. Il me semble en outre que l’auteur mélange parfois des photographies (ou images réalisées avec ordinateur) et des dessins, mais peut-être me trompe-je.
En tout cas, j’ai passé un très bon moment de lecture et cet album m’a donné envie de me replonger dans les albums inoubliables de Comanche.
Ne nous y trompons pas : tout comme Terra Australis, les auteurs ne font pas spécialement l'histoire d'un coin du monde. Sous prétexte de la colonisation de l'Australie, le récit est centré (d'autant plus ici) sur l'histoire du monde à ce moment-là, autour de l'Australie et du Pacifique.
Je dis cela parce que c'est frappant à la lecture à quel point les auteurs se sont habillement tourné vers une histoire d'évadés de ce bagne pénitentiaire pour parler de l'époque de la fin du XVIIIè siècle, entre Lumières, Révolution, Amériques, esprit libéral, guerres d'empires ... Le récit de deux évadés servira de prétexte, partant d'abord de la colonie pénitentiaire de l'Australie pour aboutir à deux trajectoires de vies bien différentes mais qui permettent de rendre compte d'un état du monde à cette période. Il n'est pas difficile de voir là une terrible époque, marquée par l'hégémonie de la Grande Bretagne en terme militaire mais aussi spirituel sur ses concurrents (empire espagnol et France). Il y a la violence de la société et la justice anglaise, la volonté d'aller vers plus de liberté et de justice, mais aussi un monde dans lequel le voyage devient possible à travers les océans.
Le tout est tempéré par ces passages sur l'Australie qui servent de contrepoint pour rappeler que le monde se portait aussi très bien sans les européens et leurs dangereux virus, armes et idéaux. La BD n'en tire pas de récit moralisateur ou culpabilisant, il explore juste les quelques points de vues qui s'opposent dans un monde de grand changement. Qui blâmer, qui juger ? Et n'est-ce pas simple de juger si facilement ?
C'est clairement une BD que je recommande parce qu'elle met en lumière ce qu'est la difficulté historique : comprendre une époque ne veut pas dire juger, analyser met souvent en lumière une complexité impossible à résoudre et surtout, surtout, l'Histoire ce n'est jamais simple. Ce deuxième volume renforce un sentiment trouble quant à ce qu'il arrive dans ces pages. On sent que des portraits sont plus à charge que d'autres, mais il est aussi clair que ces récits croisés nuancent les propos. C'est juste une époque, comme tant d'autre. Une BD nuancée qui fait réfléchir à ces moments de grandes découvertes ou de bouleversements sociaux. Intéressante, très intéressante !
Bref, la grande histoire passée au tamis de la petite.
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Ce tome est le deuxième de la série consacrée à Kathleen Van Overstraeten, en termes d’ordre de parution, et également le deuxième, à ce jour, par ordre chronologique de sa vie. Sa première édition date de 2019. Il a été réalisé par Patrick Weber pour le scénario, Baudouin Deville pour les dessins et l'encrage, Bérengère Marquebreucq pour la mise couleurs, qualifiée de mise en lumière, c’est-à-dire la même équipe que celle des quatre autres albums de la série : Bruxelles 43 (paru en 2020), Sourire 58 (paru 2018), Berlin 61 (paru en 2023), Innovation 67 (paru en 2021). Ce tome comporte cinquante-deux pages de bande dessinée. Il se termine avec un dossier de huit pages, agrémenté de photographies, intitulé Le Congo belge et Léopoldville, retour dans des mondes disparus, découpé en plusieurs articles : une page de contexte rédigée par Patrick Weber, Une histoire de femmes et d’homme, de noirs et de blancs, L’ombre de Tintin, Petit guide de Léopoldville (L’hôtel Memling, le jardin zoologique, le marché indigène, le musée indigène, l’aérogare, la statue de Stanley, la statue de Léopold II, le quartier indigène), l’enjeu de l’uranium, un voyage secret, la manne de l’uranium, Indépendance cha-cha, témoignages d’époque (un second pilote de la Sabena, un steward), 30 juin 1960 indépendance du Congo et après. Dernier article : une interview de Robert Van Michel chef de secteur de la Sabena à l’époque, intitulée le pont aérien Sabena de 1960 une odyssée humaine.
À bord d’un vol Bruxelles-Léopoldville, l’hôtesse de l’air Kathleren Ovserstraeten répond à l’appel d’un passager qui souhaite encore avoir un scotch whisky. La responsable du vol Francine Merckx lui indique discrètement de lui méfier de cet oiseau, car quelque chose lui dit qu’il lui faudra beaucoup plus qu’un scotch pour se rafraîchir le gosier. Kathleen doit le servir car le client est roi, mais s’il dépasse les limites madame Merckx se fera un plaisir de lui rappeler les vertus de la sobriété. Le client est satisfait et il tend sa carte à Kathleen lui précisant qu’il descend à l’hôtel Regina et que si le cœur en dit à la jeune femme, ce sera à son tour à lui de lui offrir un verre. La discussion se poursuit ensuite entre madame Merckx et Kathleen dont c’est le premier vol à destination de l’Afrique.
En janvier 1960, à Léopoldville, Célestin Bembé est reçu par Pierre Stevens et Arsène Jeanmart qui lui proposent le poste de contrôleur de gestion pour leur agence de Boma. Bembé répond de manière véhémente que c’est très généreux de leur part, mais qu’il ne peut pas accepter. Il ajoute qu’ils ne comprennent pas ce qui se passe ici : bientôt c’est eux qui le solliciteront pour un emploi, car ce pays est aux Africains ! Ils le congédient, ce qui n’atteint pas Bembé convaincu que l’histoire est en marche. Le soir, à la mine d’or d’Uvira au sud Kivu, un individu s’introduit subrepticement sur le site et cloue un masque de sorcier sur la porte du bâtiment principal. En découvrant ce masque le lendemain, les ouvriers africains refusent de travailler dans la mine.
Comme pour les autres albums, les auteurs ont choisi une année clé dans l’histoire de la Belgique : l’indépendance du Congo belge a été déclarée le 30 juin 1960, après avoir été une colonie depuis le 15 novembre 1908, soit pendant cinquante-deux ans. Dans son introduction au dossier en fin d’ouvrage, le scénariste précise la nature de cette bande dessinée et son ambition : cet album n’ambitionne pas de porter un jugement sur l’entreprise colonisatrice, sur sa fin et encore moins sur ce qu’il est advenu du Congo depuis son indépendance. Les historiens n’ont pas fini de se pencher sur ces épisodes souvent tragiques et toujours contrastés de la saga nationale congolaise. À travers l’héroïne Kathleen apparue dans l’album Sourire 58, les auteurs ont voulu présenter les événements de 60 sous un angle particulier. Simple et individuel, d’abord parce tous les épisodes historiques se vivent d’abord d’un point de vue personnel. Dans les deux camps, comment les protagonistes ont-ils eu peur ou faim ? Quels étaient leurs regrets ou leurs espérances ? Leurs joies et leurs peines ? Bref, la grande histoire passée au tamis de la petite. De fait, la narration présente les choses elles sont, ou plutôt comme elles étaient, à la fois en termes de représentation visuelle, et en termes de relations sociales, sans révisionnisme politiquement correct. Par exemple, les Congolais appellent les métropolitains par le terme de Bwana, et réciproquement les blancs parlent des Évolués pour désigner la classe moyenne noire qui s’européanisa au Congo belge.
Comme dans les autres tomes, le positionnement des dessins dans un registre réaliste et descriptif apparenté à la ligne claire s’avère parfait pour montrer les choses, pour donner à voir des quartiers de Léopoldville, les véhicules, les tenues vestimentaires. Tout commence avec une vue magnifique du d’un avion de la Sabena en plein vol : un Douglas DC6, avion quadrimoteur utilisé par la Société Anonyme Belge d'Exploitation de la Navigation Aérienne, compagnie aérienne nationale belge (1923-2001). Le lecteur garde les yeux grands ouverts pour ne rien perdre : une vue extérieure de l’hôtel Memling à Léopoldville, les wagonnets de la mine d’or d’Uvira, plusieurs artères de la capitale congolaise, les belles voitures, quelques restaurants, la statue de Henry Morton Stanley (1841-1904, journaliste et explorateur) dans le site de son ancien camp retranché, le jardin zoologique de Léopoldville, un bar dans le quartier indigène de Bandalungwa, le musée de la vie indigène, l’aéroport d’Elisabethville à Katanga, des demeures dans le quartier blanc, des maisons dans un quartier indigène, l’avenue Baron van Eetvelde, une séquence dans la brousse, le marché indigène, les bureaux de la Sabena, et un des cinq Boeing 707 affectés à la Sabena pour l’évacuation. La richesse du récit permet également au lecteur de prendre le temps de passer par une rue de New York, plusieurs rues de Bruxelles et même un café pris à l’hôtel Métropole sur la place De Brouckère où se trouve la fontaine Anspach, l’aéroport de Zaventem, une pharmacie bruxelloise pour faire le plein de produit anti-cafards.
Les auteurs respectent leur note d’intention et l’Histoire se vit à hauteur d’être humain. Le lecteur retrouve avec plaisir Kathleen Overstraeten et son amie Monique. L’artiste reste dans un registre de type ligne claire, avec un degré de simplification dans leur représentation, tout en conservant un bon niveau de détails, avec une physiologie spécifique pour chacun, des tenues vestimentaires appropriées et en accord avec leur personnalité, et une direction d’acteur de type naturaliste. De temps à autre, une expression de visage peut être un peu exagérée, pour accentuer une émotion, une fois de temps en temps pour un effet comique. Le dessinateur accorde la même valeur à chaque être humain, quelle que soit son origine, ce qui fait ressortir le comportement condescendant au mieux, méprisant au pire des colons, envers les évolués et les non-évolués. La coloriste effectue un travail remarquable de mise en lumière, utilisant avec à propos les aplats de couleurs pour apporter une forte consistance à certaines zones détourées, pour ajouter une forme d’ombrage à d’autres pour accentuer le relief. Elle conçoit une palette restreinte spécifique à chaque séquence pour rendre compte de l’ambiance lumineuse, et de l’environnement, plutôt urbain ou plutôt végétal.
Comme à son habitude, le scénariste entremêle une reconstitution historique avec une intrigue romanesque, et une fibre sentimentale. La reconstitution historique visuelle est complétée par de nombreuses références dans les dialogues : le nzombo (plat de poisson fumé), le moambe (plat préparé à base de chair de noix de palme à laquelle on rajoute la viande et les condiments), le terme Évolué (terme utilisé pour décrire la classe moyenne noire qui s’européanisa au Congo belge), Henry Morton Stanley (1841-1904, journaliste et explorateur), les scheutistes (congrégation religieuse missionnaire fondée à Scheut en 1862 par le prêtre Théophile Verbist, 1823-1868). L’intrigue romanesque comprend une composante d’espionnage industriel, avec manipulations, agitations et même un enlèvement. D’un côté, le lecteur retrouve cet ingrédient présent dans chaque tome de la série ; de l’autre, il s’agit d’une réalité historique générée par l’intérêt économique et stratégique pour un minerai bien particulier et essentiel dans l’histoire de cette colonie et du pays colonisateur. Dans ce tome, l’histoire personnelle des protagonistes se développe de manière organique, que ce soit Kathleen devenue hôtesse de l’air, ou les parents de son amie Monique installés à Léopoldville, ou encore la relation amoureuse de Monique avec Célestin Bembé. Le lecteur apprécie la référence à l’album Sourire 58 (2018) au cours duquel les deux jeunes femmes s’étaient liées d’amitié. Il identifie du premier coup d’œil un autre personnage présent dans ce précédent album, créant ainsi une continuité légère qu’il n’est pas indispensable de connaître pour apprécier le récit. Les personnages blancs représentent la majorité des protagonistes avec des dialogues, pour autant les Africains sont également présents et ils ne sont pas cantonnés à de la figuration en arrière-plan. Le dossier en fin d’album s’avère agréable à lecture, facile d’accès, tout en fournissant des compléments et une ouverture sur d’autres dimensions de la colonisation qui ne pouvaient pas être exposés dans l’histoire principale faute de place.
Ce deuxième album de la série par ordre de parution s’avère une excellente réussite, tout comme le premier. Les auteurs réalisent une bande dessinée de grande qualité, avec une narration visuelle de type ligne claire très réussie, une histoire mêlant Histoire, intrigue d’espionnage, enjeux personnels aussi bien sociaux qu’émotionnels, pour évoquer la période complexe de la fin d’une colonie belge avec un point de vue à hauteur d’être humain.
Par le pouvoir du sigil
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Il s'agit d'une histoire complète et indépendante de toute autre, initialement parue sous la forme d'un volume en 2016, sans prépublication. Il s'agit d'un format un peu plus petit que le format comics. Le scénariste est Douglas Rushkoff, un essayiste, écrivain, chroniqueur, conférencier, graphiste et documentariste américain. Il a déjà écrit d'autres scénarios de comics tels que Testament illustré par Liam Sharp, Peter Gross et Dean Ormston, A.D.D.: Adolescent Demo Division dessiné par Goran Sudzuka. Cette histoire est en noir & blanc, dessinée et encrée par Michael Avon Oeming. Cet artiste est également le dessinateur de la série Powers scénarisée par Brian Michael Bendis, et l'auteur complet de la série The Victories. Ce tome commence par une courte introduction d'une page écrite par Grant Morrison et louant cette histoire qui aborde des thèmes comme la magie basée sur des pratiques sexuelles, les rituels de mise à mort, la guerre des sceaux (sigils), ou encore des techniques subliminales de contrôle des esprits.
En 1995, Hugh travaille comme infographiste pour la création de logos pour le compte de l'entreprise Viceroy. Un soir il se retrouve incapable de maîtriser le placement d'un logo. Sa chef Carina pense qu'il doit s'agir d'un fichier corrompu, et elle l'envoie récupérer l'original aux archives auprès de monsieur Stubbs. Ce dernier suggère à Hugh de rendre visite à un certain Roberts qui lui expliquera l'origine du logo qui lui donne du fil à retordre. Il lui indique une adresse. Sur place, Hugh se retrouve dans la chambre spacieuse d'un vieillard alité. Ce dernier lui raconte son histoire personnelle, en commençant quand il avait 23 ans, en mars 1938, à Fort Myers dans l'état de Virginie.
À l'époque, messieurs Stubbs et Roberts étaient affectés dans le même régiment. Un jour, Stubbs indique à Roberts qu'il est attendu dans le bureau du général George Smith Patton (1885-1945). Ce dernier lui explique que le 12 mars 1938 Adolf Hitler a annexé l'Autriche dans le seul but de s'emparer de la lance de Longin. Ne pouvant pas intervenir directement sur le sol allemand, il envoie le caporal Roberts prendre contact avec Aleister Crowley, un occultiste britannique ayant des accointances avec Rudolf Hess (1894-1987). Roberts n'éprouve pas de difficulté à se faire accepter dans la maisonnée de Crowley, et il tombe sous le charme de son assistante Daphnée. Il y fait également la connaissance d'Ian Fleming (1908-1964) et Maxwell Knight MI5 (1900-1968). Il est bientôt initié aux pratiques occultes de l'ordre ésotérique fondé par Crowley.
Une histoire mêlant occultisme et nazisme, avec un fond de philosophie provocatrice, avec des dessins réalisés par un professionnel des comics = difficile de résister à une lecture aussi prometteuse. Le lecteur est en effet rassuré par le fait que Michael Avon Oeming se charge de la partie graphique. Le comics précédent de Douglas Rushkoff développait un postulat fort et original, mais avec une mise en image platounette qui en sapait une partie de l'impact. En général, Oeming dessine d'une manière caractéristique avec des formes de personnages qui rappellent des silhouettes de dessins animés pour enfant, croisées avec l'esthétique noir de Batman la série animée et des mises en page variées et inventives. Le lecteur retrouve ici le noir & blanc que le dessinateur affectionne. Le format un peu plus petit que celui des comics aboutit à une impression de pages un peu tassées, comme si Oeming avait dessiné sur le même format de page que d'habitude, sans savoir qu'il serait réduit à plus petite échelle.
Le lecteur plonge dans des pages bien noires, Michael Avon Oeming utilisant avec libéralité les aplats de noir pour donner du poids aux personnages, régulièrement pour les faire ressortir contre un fond noir. il aime bien également jouer sur le contraste total entre noir & blanc, sans pour autant singer Frank Miller sur Sin City, ni même lui rendre hommage. Par exemple ses personnages ne bénéficient pas d'une forme d'idéalisation. Roberts conserve une morphologie normale, sans muscles impossibles ou sculptés dans le marbre. De même Daphnée est bien faite de sa personne, sans qu'elle ne devienne un fantasme masculin gonflé à l'hélium. Les traits de contours sont un peu appuyés, sans être très gras. Par contre les traits des visages sont marqués par des traits plus gras, leur donnant une apparence tirant la simplification des dessins animés, tout en arborant des expressions de visages attestant d'émotions complexes d'adulte. La lisibilité des dessins s'en trouve immédiate, sans pour autant qu'ils aient cette apparence simplifiée ou lissée qui s'adresse à un public plus jeune. Ils ne présentent pas non plus la séduction des dessins de Darwyn Cooke, car il y a plus de détails, plus de traits signifiants, moins d'épure, et plus de personnages marqués par l'âge ou le temps. Ces descriptions n'évoquent pas un âge d'or enjolivé par le temps qui a passé.
En particulier, Michael Avon Oeming ne cherche pas à rendre tous les personnages agréables à l'œil. À ce titre, Aleister Crowley porte les marques du temps sur son visage, sous la forme de rides, mais aussi sous la forme de la peau qui se relâche quelque peu. Son corps est alourdi par le surpoids et son ventre n'est pas représenté comme une sorte de ballon bien rond insensible à la loi ne la gravitation, mais bel et bien comme un ventre distendu et faisant des plis. Cette approche graphique ramène les représentations vers le monde réel, même si elles semblent croquées sur le vif, avec un crayon un peu épais. Cela confère une tangibilité plus concrète aux scènes de magie sexuelle, qui montre clairement les actes. D'un côté, la simplification de la représentation neutralise toute forme d'érotisme ; de l'autre côté ces représentations explicites font ressortir toute la bizarrerie de ces rituels par rapport à la vie normale.
Les dessins comprennent ce qu'il faut de détails en termes de tenues vestimentaires, d'uniformes, de véhicules ou d'avions, d'accessoires de la vie de tous les jours, pour que le lecteur constate de visu que l'histoire se déroule dans les années 1940, sans qu'il soit besoin de le noyer sous une masse de détails. Les découpages de planche sont variés et adaptés à chaque séquence, sans donner l'impression de partir dans tous les sens pour le plaisir de la variété. Ils servent la narration, et sont en phase avec l'intrigue. Il y a quelques pages muettes (sans texte) qui se lisent toutes seules, sans difficulté d'interprétation. Oeming intègre avec la même aisance les sigils contenus dans le récit, à commencer par le swastika. Il réussit à mettre en image l'anecdote qui donne naissance au sigil anglais, dans une scène pourtant tartignole dans son association d'idée. Par son savoir-faire professionnel, l'artiste donne à voir le récit, avec une vraie élégance, malgré les particularités de l'écriture du scénariste.
Malgré son titre renvoyant clairement à 2 figures historiques, le lecteur ne sait pas trop à quoi s'attendre en termes d'intrigue. La courte introduction de Grant Morrison (3 paragraphes) attire son attention sur les thèmes abordés et développés par Douglas Rushkoff. Ce dernier implante son récit dans un contexte historique, à la fois en mentionnant des dates et en mettant en scène des personnages historiques, non seulement Aleister & Adolph, mais aussi Ian Fleming (1908-1964, le créateur et l'auteur des aventures de James Bond 007 ), mais aussi Maxwell Knight (1900-1968, un agent du MI5 dont Fleming se serait inspiré pour la création de James Bond), ou encore Rudolf Hess (1894-1987), et il cite le nom de L. Ron Hubbard, le créateur de l'église de scientologie. Mais en vérifiant rapidement le contexte de la présence de Rudolf Hess sur le sol anglais pendant la seconde guerre mondiale, le lecteur se rend compte que Rushkoff a arrangé quelques faits à sa sauce, pour les besoins de son intrigue. Il comprend donc qu'il ne faut pas prendre le récit au premier degré, comme une reconstitution historique.
L'intrigue en elle-même tourne autour de l'appropriation de la lance de Longin par Adolf Hitler, et le supposé avantage psychique qu'il donne à celui qui la possède, comme en aurait déjà profité César, l'empereur Constantin, ou encore Charlemagne. Le lecteur aborde cette dimension du récit en fonction de sa sensibilité, soit comme une possibilité ésotérique, soit comme un élément narratif relevant du fantastique. La moitié du récit est consacrée à l'initiation de Roberts dans la loge d'Aleister Crowley, à nouveau un élément prêtant à différents degrés d'interprétation en fonction de la sensibilité du lecteur, même si la vérité historique atteste de la réalité de ces pratiques. Au fil des séquences, le lecteur voit émerger un thème plus conceptuel, celui relatif au pouvoir des sigils, et d'une manière plus générale à l'influence des logos divers et variés. Douglas Rushkoff se montre très convaincant dans sa manière de présenter comment un logo acquiert du sens et de l'importance, à commencer par le swastika dans le contexte du régime nazi. Il applique ce principe à un autre datant de la seconde guerre, avec la même conviction. Il semble exiger un peu trop de confiance de la part du lecteur quand il étend ce principe au projet 241, ou même au sigle du pouce en l'air.
Cette histoire se lit avec plaisir grâce à l'impressionnant travail effectué par Michael Avon Oeming pour que l'histoire ait la forme d'une vraie bande dessinée, et pas simplement l'apparence engendrée par un texte fort, simplement mis en images. Le lecteur plonge dans un monde trouble, dans lequel les étranges pratiques magiques décrites semblent devenir plausibles. Il suit un personnage principal que l'on ne peut pas qualifier de héros, soumis à une forme douce d'endoctrinement, souhaitant le rendre compatible avec ses propres convictions et certitudes. Douglas Rushkoff ne cherche pas à faire croire qu'il s'agit d'une reconstitution historique. Le rythme du récit n'est pas toujours entraînant, et les pratiques magiques sont décrites avec soin, mais n'en apparaissent que moins crédibles. Par contre, il développe un point de vue original et convaincant sur les sigils.
Voila un album intéressant et carrément prenant ! Je pense que la meilleure façon de vous donner envie si ce n'est pas fait, c'est de dire qu'il ne faut faire qu'une chose : se renseigner le moins possible (ne lisez pas le résumé, c'est pas nécessaire) et se laisser porter par le récit. Ne vous attendez à rien et faite vous plaisir avec le récit, c'est le mieux qu'on puisse vous proposer !
Maintenant si vous êtes intéressé par un avis, je dois dire que c'est assez proche de mon ressenti sur L'Homme gribouillé du même auteur. C'est une histoire fantastique mêlée d'autres considérations plus personnelles sur les personnages. L'ensemble se tient parfaitement d'une main de maitre : la plongée est progressive, mais toujours tenace, jusqu'à une fin que personnellement j'ai adorée et qui ouvre un final que je considérais jusque là comme ordinaire. Cette dernière page est brillante et donnerait carrément envie d'une suite, je dois bien dire !
La mise en image est parfaite, on se sent dans Paris mais pas dans le Paris centre, Paris carte postale. C'est le bassin parisien, les petites maisons typiques de la banlieue un peu éloignée mais aussi une partie de son histoire et pas forcément la plus connue. Le fantastique vient se greffer comme un bonus pour parler de différentes choses dans nos vies. On sent que ce sont trois personnages avec leurs problèmes dans la vie et qui vivent une petite aventure qui les sort d'un quotidien mortifère. D'ailleurs les non-dits sont nombreux à la fin de ce récit sur plusieurs aspects et j'aime beaucoup : les personnages n'évoluent pas dans le récit, ils se dévoilent. Et c'est tout aussi intéressant.
Un récit porté par un dessin sublime, une histoire mystérieuse qui se dévoile petit à petit avec ce qu'il faut de questions et de touche de fantastique pour être prenante. Un final à la hauteur du reste, le tout avec un récit qui sort de l'ordinaire ... Honnêtement, je ne vois pas ce que je pourrais ajouter. Lecture recommandée !
Le chêne, pas les chaînes
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2023. Il s’agit d’une transposition en bande dessinée du roman du même nom avec la participation de son auteur Édouard Cortès comme coscénariste, en équipe avec Dominique Mermoux coscénariste, et qui réalise également les dessins et les couleurs. Il comprend cent-quatorze pages de bande dessinée.
Dans le Périgord noir, dans une forêt en bordure d’un château et d’un village. À six mètres de hauteur, Édouard Cortès vit seul dans les branches d’un chêne. C’est le printemps. Il est entré dans sa cabane pour un long séjour de silence. Perché dans un arbre, il a la ferme intention de renaître avec lui. Il va nicher dans cette cachette construite de ses mains. Entre quatre branches, l’abri de bois et de verre le protège des regards et du bruit. Un lieu rare. Inespéré dans son état. Il se sentait fatigué du monde d’en bas et de lui-même, il est donc monté là-haut. Les autres, sans doute aussi, s’étaient lassés de lui. Il entreprend une métamorphose à l’ombre des forêts. Il veut voir à hauteur d’arbre. Ce 21 mars 2019 au matin, il a étreint sa femme Mathilde et ses deux enfants, enfilé ses bottes, supprimé ses comptes sur les réseaux sociaux, envoyé promener mille cinq cents amis invraisemblables pour en garder quatre ou cinq vrais. À presque quarante ans, il a beaucoup de doutes sur ses certitudes et peu de convictions sur ses illusions. Éloigné des hommes, il est décidé à arracher tout ce lierre qui l’étouffe. Quand la mort approchera, il aimerait pouvoir répondre sans crainte : A-t-il eu assez d’audace pour suivre son étoile ? Toute une civilisation est née dans l’humus des chênes du Quercy : c’est à leurs racines que se cache la truffe noire qu’il aime à caver avec son chien. C’est dans ce berceau de France, celui des souterrains médiévaux de Paluel, de la Vierge noir de Rocamadour, des duels du hussard Fournier, de Tounens roi de Patagonie, des expéditions de Larigaudie, des noix et des arbres truffiers qu’il a planté ses souvenirs d’enfance. Les faunes et les sylvains l’ont lié au pays De la servitude volontaire. Cet ancrage lui a-t-il accordé une certaine latitude dans ses chemins ? La lecture de La Boétie l’invite à plonger dans le vert. Le chêne pas les chaînes.
Février. Un mois et demi plus tôt. L’idée de l’arbre lui a été soufflée par Cyrano. Il relisait un soir Rostand, s’attachant à la bravoure de son cadet de Gascogne comme à une caresse. Dans la dernière scène, il agonise. Il ne veut personne pour le soutenir. Le seul recours que M. de Bergerac s’autorise, c’est un tronc. Pour appuyer ses alexandrins, il touche l’écorce et trouve l’énergie des derniers vers, concluant en allant s’adosser à un arbre, et exigeant que personne ne le soutienne, rien que l’arbre ! Au matin, Édouard avait filé vers la forêt à dix kilomètres de sa maison. Un seul objectif : trouver son arbre. Il agissait par habitude, selon son principe : penser l’action, vivre comme il pense. Cette forêt, il la connaît bien pour s’y être perdu.
Cette bande dessinée constitue l’adaptation d’un roman autobiographique, avec la participation de l’auteur, racontant son expérience de vivre dans un arbre au milieu d’une forêt, du 21 mars 2019 au 24 juin de la même année. Une décision simple : s’éloigner du monde pour prendre du recul, une forme de retraite, mais pas dans un monastère ou un ashram, au milieu de la nature dans les branches d’un arbre. Le lecteur peut ainsi l’accompagner dans les quelques semaines qui précèdent son installation dans son arbre, ou plutôt la cabane qu’il a construite dans le chêne qu’il s’est choisi, dans quelques retours en arrière quand il était éleveur de brebis, par deux fois dans son enfance, et dans son quotidien durant ces trois mois passés en hauteur. Il ne s’agit pas d’une retraite en ermite : il voit ses enfants et son épouse chaque dimanche car ils viennent manger avec lui. Vers la fin de son séjour, trois amis viennent passer une soirée avec lui et dormir dans sa cabane.
Le récit présente l’organisation de ses journées avec son programme quotidien : sport, méditation, toilette, petit déjeuner, écriture, lecture, ménage, déjeuner, vaisselle, observation, activités manuelles, sport, dîner, harmonica, lecture. Il présente également l’agencement de sa cabane située à six mètres en hauteur : Au nord son vestiaire sur une étagère. Au centre du faîtage, une fenêtre de toit, ouvrable et assez large pour le laisser sortir. Il peut ainsi danser sur les tuiles de bois ou fuguer dans les branches hautes quand l’envie lui en prend. Fenêtre sur le ciel pour, de son lit, rêver les yeux ouverts. Et tous les jours ce puits de lumière inonde son habitat, panthéon miniature à la coupole de bois. Son lit mezzanine s’élève à un mètre et demi plus haut que le plancher. À l’est, vers le soleil levant, un oratoire sur une étagère : un crucifix, une icône de saint David dit le Dendrite (ermite retiré dans un arbre), deux bougies, du papier d’Arménie. Au nord-est, la cuisine : poêle et casserole, un deuxième banc-coffre avec la vaisselle usuelle et les condiments. À côté une petite cuisinière à gaz. Côté sud, son bureau et un tabouret. Sur l’étagère à mi-hauteur, des bocaux de verre (pâtes, riz, noix, fruits secs), son harmonica, des appeaux. Les livres de chevet : Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, L’enfer de Dante, Les pensées de Marc-Aurèle. À l’ouest, le coin toilette : un miroir, une bassine en zinc, deux jerricans d’eau potable, un banc-coffre avec des outils. Côté sud-ouest, une petite terrasse qui s’avance dans le vide. Une branche maîtresse la soutient souplement. La corde permettant de monter les objets lourds ou encombrants. Au soleil le réservoir pour la douche. Ainsi, il peut vivre en autonomie, allant s’approvisionner en eau avec son âne et se nourrissant de provisions amenées avec lui, et de végétaux qu’il récupère.
Le lecteur fait vite l’expérience que l’adaptation en BD reprend des portions du livre, rendant le récit copieux, instaurant un rythme de lecture posé. Dans le même temps, la bande dessinée commence par trois pages muettes. Cette adaptation ne se contente pas de montrer en images ce qui faisait l’objet de descriptions dans le livre, et de reprendre le flux de pensée de l’auteur, ses réflexions, ses ressentis. Il s’agit bien d’une bande dessinée, avec des cases disposées en bande ou d’une manière plus libre, sans bordure, et des séquences racontées par une narration visuelle. Le lecteur n’éprouve pas la sensation que les images reprennent des éléments déjà présents dans le récitatif. Le ressenti de la lecture atteste de la concertation entre l’auteur et le bédéiste pour adapter le roman. Régulièrement, la narration visuelle prend le dessus : un dessin en pleine page pour un cerf et une biche, la vue en coupe de la cabane, le déplacement pour aller chercher de l’eau, les activités de la journée, l’observation d’un cerf à la jumelle, une nuit d’orage en deux pages sans texte et le constat des dégâts au petit matin, l’utilisation d’une loupe de botaniste et ce qui apparaît alors, une pleine page pour une belle nuit étoilée, le déplacement d’un sanglier, l’observation d’une biche et de son faon, etc.
L’artiste effectue un travail remarquable pour tous les éléments sylvicoles, botaniques et relatifs à la faune. Le lecteur comprend qu’Édouard Cortès dispose de connaissances sur la flore et la faune, et qu’il a emmené des livres pour continuer à se cultiver sur le sujet. Le lecteur peut ainsi voir représenté de nombreuses essences d’arbres (if à deux têtes, houx fragon, chêne, hêtre, tilleul, châtaigner, sorbier des oiseleurs, érable champêtre, merisier, alisier), d’arbustes (noisetier, houx, genévrier, cornouiller sanguin, prunelier, au sol le lierre) et des micro-plantes (hypne cyprès, dicrane en balais, sphaigne des marais). Les rencontres avec des animaux sont également nombreuses, à commencer par les oiseaux (rouge-gorge, geai des chênes, sitelles torchepots, mésanges bleues, pic épeiche, loriot), quelques insectes et coléoptères (fourmis, hanneton, imago du citron, aeshna cyanea, etc.). Ainsi que des animaux : âne, renard, loup, lapin, brebis, écureuil, sanglier, un rapace qui fond sur un pigeon ramier, etc. Dominique Mermoux réalise des dessins un registre réaliste et descriptif avec un petit degré de simplification. La mise en couleurs s’apparente à de l’aquarelle, avec un côté doux, rehaussant les reliefs, et filant une ambiance lumineuse tout du long d’une scène. Il utilise un ton brun – sépia pour les séquences du passé.
L’auteur décide donc de se retirer du monde pour se déconnecter du flux incessant, et pour retrouver la sérénité qui l’a abandonné après qu’il ait dû liquider son affaire d’élevage. Ce séjour hors du monde lui permet de considérer la vie d’un arbre, ainsi que tout l’écosystème dont il fait partie. Il va évoquer ou développer des aspects divers : le cavage, le modèle qu’il souhaite donner à ses enfants en tant que père, le formicage, le cycle de l’eau à travers l’arbre et la fonction de climatiseur en période chaude, la médiocrité des objets du quotidien conçus pour devoir être rachetés sans fin, l’isolation des individus, l’affection moderne qu’est l’immédiateté, le chêne qui sacrifie ses branches les plus basses pour mieux se développer (Abandonner un peu de soi, laisser mourir certaines branches pour avancer.), la volonté de vivre (Dans ces instants, ce n’est pas de quitter la vie qui demande du courage, mais de puiser des forces pour la conserver.), le développement de la forêt française, la notion de bonheur (Mais le bonheur, n’est-ce pas d’accepter de n’être jamais absolument consolé ?), etc. Il fait le constat et l’expérience des merveilles de la nature, de l’interdépendance des différentes formes de vie d’un écosystème, de l’absurdité toxique de certaines facettes de la société de consommation. Dans le même temps, le lecteur voit que la démarche de cet homme ne relève pas de l’utopie de l’autarcie, car il continue d’utiliser des objets produits industriellement, et son séjour a une fin programmée.
Une adaptation de roman réussie, qui aboutit à une vraie bande dessinée, et pas un texte illustré. Le lecteur partage la vie quotidienne, ses découvertes et les pensées d’Édouard Cortès effectuant une retraite du monde, sous la forme de trois ans passés dans une cabane qu’il a construite dans les branches d’un chêne. La narration visuelle emmène le lecteur dans cet environnement, le rendant témoin du quotidien dans toute sa banalité, et son unicité, à prendre conscience ou découvrir la flore et la faune, leurs interactions, leur interdépendance. Il ne s’agit pas d’une forme de retour naïve à un état de nature primitif, mais de prendre le temps d’observer la nature et de vivre à son rythme. Une lecture riche et apaisante.
Un comics aux saveurs épicées.
Quel plaisir de retrouver Ram V et Felipe Andrade, sans oublier Inês Amaro, après leur merveilleux Toutes les morts de Laila Starr.
Mange-t-on pour vivre ou vit-on pour manger ?
Ram V nous transporte dans son pays, l'Inde, à travers une fable où le folklore local prendra encore une place importante avec la présence de Bakasura, un démon oublié de l'ancien temps. Mais un démon à l'appétit gargantuesque qui aime aussi se délecter de chair humaine.
On va suivre Rubin et Mohan dans leurs pérégrinations pour réaliser un documentaire ou plutôt un doculinaire : "Le dernier festin de Rubin". Deux personnages torturés, complexes et psychologiquement bien travaillés.
Une histoire humaine teintée de fantastique qui questionne sur notre rapport à la nourriture, sur l'évolution de celle-ci et qui va puiser dans le passé et les souvenirs de nos deux globe-trotteurs pour la montrer différemment. La cuisine, ne serait-ce pas aussi de l'art (et non lard) ?
Une histoire passionnante qui nous fait découvrir les somptueux paysages de l'Inde tout en explorant les tourments de Rubin et Mohan, avec pour fil conducteur ce doculinaire.
Une narration singulière puisqu'elle glissera dans chacun des six chapitres une recette de cuisine indienne, tel un ingrédient indispensable à la réussite de ce récit gastronomique.
Une délectable lecture.
Une lecture dépaysante qui doit beaucoup à Felipe Andrade et à son coup de crayon vif, délié, très expressif et parfois à la limite du brouillon. Il joue aussi occasionnellement, mais volontairement, sur des proportions non respectées pour mieux capter notre attention. J'adore son style.
Un dépaysement qui doit énormément aussi aux chaudes couleurs de Andrade et Amaro. Il y a quelque chose de magique dans les combinaisons des couleurs pour retranscrire toutes les ambiances différentes des nombreux décors.
Somptueux !
Une BD qui ne peut que vous mettre l'eau à la bouche.
Coup de cœur.
Julia est nouvelle dans ce lycée mais elle semble en savoir beaucoup et cacher quelque chose d'important... comme par exemple ce qui la rend si forte et rapide, ou encore pourquoi le détecteur de surnaturel de Mika, un camarade de classe, sonne l'alarme en sa présence. Cela ne dérange pas Caitlin qui va vite faire de Julia sa nouvelle amie mais Mika est plus suspicieux et va essayer d'en apprendre davantage sur elle, quitte à se faire inviter dans l'ancienne demeure où elle vit seule et sans adulte.
Cette BD est destinée à tous les publics même si elle plaira probablement en priorité aux jeunes ados. Elle traite le thème des fantômes avec beaucoup d'originalité et d'idées qui sortent des sentiers battus même si on reste dans le divertissement sur fond de fantastique. Elle a surtout la grande qualité de tenir en un unique one-shot épais et bien consistant. C'est une histoire qui tient la route, avec de bons personnages aux comportements crédibles, hormis peut-être l'acharnement un peu aveugle de Mika durant la première moitié de l'album. Le graphisme est très agréable, avec un dessin type manga dans une mise en page à l'occidentale et des couleurs travaillées et sympathiques.
J'ai aimé la générosité du scénario et sa structure solide avec une fin satisfaisante même si j'aurais volontiers vécu davantage d'aventures avec l'héroïne et ses capacités particulières.
Allez ! Je me joins au concert de louanges, et ce n'est pas volé. Sans être un coup de coeur, Carcajou est un excellent western qui procure beaucoup de plaisir.
Un western décalé certes, mais western quand même. Le dessin évoque celui de Christophe Blain, ce qui n'est déjà pas pour me déplaire. Le scénar lui, flirte avec le fantastique. Habilement construit en deux parties, il prend une amplitude de dingue dans la seconde où d'un récit ancré dans le réel, on passe subtilement à autre chose, quelque part entre l'ésotérisme et la critique sociale, un peu des deux en même temps. Les personnages peuvent trouver un sens allégorique sans que le récit devienne rébarbatif. Ils sont en outre bien campés.
Bon, j'ai bien conscience d'écrire des choses très vagues, mais c'est par souci de ne rien dévoiler de cette histoire dont moi-même je ne savais rien avant de m'y lancer comme sur une piste de bobsleigh, car oui, narrativement, ça glisse tout seul.
On tient là un très bon titre, à la fois original et inscrit dans un genre dont il reprend certains codes, et qui je pense séduira un public large sans pour autant faire des concessions. Top !
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La Faune symbolique
Servais réunit dans cette série ses deux passions et spécialités : la faune qui peuple notamment ses Ardennes chéries, ainsi que les contes et légendes anciennes. Il dédie en effet chaque tome à un animal marquant de la culture humaine, qu'il s'agisse du renard qui apparait dans tant de contes et de fables, ou du cerf, roi de la forêt et emblème de la Nature par excellence. Par le biais d'histoires courtes qui sont autant de mises en image de légendes s'étalant de l'antiquité à nos jours, encadrées par un fil rouge narratif plus contemporain, il nous délivre tout ce qu'il y a à savoir ou presque sur ces animaux symboliques. La partie contemporaine sert à raconter ce qu'il en est de l'animal de nos jours avec quelques détails sur sa physiologie et son mode de vie, tandis que les mythes nous montrent comment il a imprégné la culture humaine au fil des siècles. Le tout est raconté de manière vivante, avec un grand respect et un véritable amour pour ces sujets, comme Servais a appris à la faire au cours des décennies de sa carrière. Et bien évidemment, les planches sont dans son plus pur style, à la fois académique et talentueux pour ce qui est de représenter la nature. Parce que j'aime les contes et légendes, d'autant plus quand certaines touchent à la mythologie, et parce que je suis toujours intéressé par les documentaires animaliers, j'ai apprécié cette série qui, je trouve, convient parfaitement à son auteur, Jean-Claude Servais, dont elle traduit brillamment l'esprit. J'y ai appris différentes choses et j'ai apprécié de voir à quel point ces animaux ont influencé l'humanité non seulement au cours des époques mais aussi un peu partout dans le monde.
Revoir Comanche
Grand amateur de Comanche (je possède évidement tous les albums de la période Hermann-Greg , ainsi que la version éditée par Niffle en deux volumes) j''attendais cet album avec impatience et , il faut le dire, avec une certaine appréhension. En effet le dessin de Romain Renard est à mille lieux de celui d'Hermann, mais pour ma part il était inutile de copier le dessin original pour rendre hommage au "sanglier des Ardennes". Après tout, Schuiten, avec "le dernier pharaon" n'a -t-il pas été à mes yeux un des meilleurs repreneurs de la série, avec son dessin si particulier ? A la fois au scénario et au dessin, Romain Renard nous propose une histoire qui de déroule en 1930 avec Red Dust comme héros. Sur la route vers le ranch triple 6, nous suivons un véritable road- movie, il faut dire que l'intrigue s'étire sur près de 150 pages. Nous retrouvons notre Red Dust certes vieilli mais toujours aussi bourru ,mystérieux et amer. Par contre, j'avoue ne pas avoir été très surpris par les révélations finales, et c'est peut-être le seul bémol à apporter à ma lecture (mais je n'ai pas lâché ce bouquin jusqu'au bout) . L'auteur distille dans ce récit des éléments sur la crise de 29, sur le sort des derniers indiens, mais aussi sur ces tempêtes de sables, qu’avaient magnifiquement évoqué Aimée de Jongh avec Jours de sable. C’est peut-être au niveau dessin que certains peuvent être déstabilisés. En nous proposant un dessin en noir et blanc très propre, nous sommes très loin de l’ambiance créée par Hermann. Il me semble en outre que l’auteur mélange parfois des photographies (ou images réalisées avec ordinateur) et des dessins, mais peut-être me trompe-je. En tout cas, j’ai passé un très bon moment de lecture et cet album m’a donné envie de me replonger dans les albums inoubliables de Comanche.
Terra Doloris
Ne nous y trompons pas : tout comme Terra Australis, les auteurs ne font pas spécialement l'histoire d'un coin du monde. Sous prétexte de la colonisation de l'Australie, le récit est centré (d'autant plus ici) sur l'histoire du monde à ce moment-là, autour de l'Australie et du Pacifique. Je dis cela parce que c'est frappant à la lecture à quel point les auteurs se sont habillement tourné vers une histoire d'évadés de ce bagne pénitentiaire pour parler de l'époque de la fin du XVIIIè siècle, entre Lumières, Révolution, Amériques, esprit libéral, guerres d'empires ... Le récit de deux évadés servira de prétexte, partant d'abord de la colonie pénitentiaire de l'Australie pour aboutir à deux trajectoires de vies bien différentes mais qui permettent de rendre compte d'un état du monde à cette période. Il n'est pas difficile de voir là une terrible époque, marquée par l'hégémonie de la Grande Bretagne en terme militaire mais aussi spirituel sur ses concurrents (empire espagnol et France). Il y a la violence de la société et la justice anglaise, la volonté d'aller vers plus de liberté et de justice, mais aussi un monde dans lequel le voyage devient possible à travers les océans. Le tout est tempéré par ces passages sur l'Australie qui servent de contrepoint pour rappeler que le monde se portait aussi très bien sans les européens et leurs dangereux virus, armes et idéaux. La BD n'en tire pas de récit moralisateur ou culpabilisant, il explore juste les quelques points de vues qui s'opposent dans un monde de grand changement. Qui blâmer, qui juger ? Et n'est-ce pas simple de juger si facilement ? C'est clairement une BD que je recommande parce qu'elle met en lumière ce qu'est la difficulté historique : comprendre une époque ne veut pas dire juger, analyser met souvent en lumière une complexité impossible à résoudre et surtout, surtout, l'Histoire ce n'est jamais simple. Ce deuxième volume renforce un sentiment trouble quant à ce qu'il arrive dans ces pages. On sent que des portraits sont plus à charge que d'autres, mais il est aussi clair que ces récits croisés nuancent les propos. C'est juste une époque, comme tant d'autre. Une BD nuancée qui fait réfléchir à ces moments de grandes découvertes ou de bouleversements sociaux. Intéressante, très intéressante !
Léopoldville 60
Bref, la grande histoire passée au tamis de la petite. - Ce tome est le deuxième de la série consacrée à Kathleen Van Overstraeten, en termes d’ordre de parution, et également le deuxième, à ce jour, par ordre chronologique de sa vie. Sa première édition date de 2019. Il a été réalisé par Patrick Weber pour le scénario, Baudouin Deville pour les dessins et l'encrage, Bérengère Marquebreucq pour la mise couleurs, qualifiée de mise en lumière, c’est-à-dire la même équipe que celle des quatre autres albums de la série : Bruxelles 43 (paru en 2020), Sourire 58 (paru 2018), Berlin 61 (paru en 2023), Innovation 67 (paru en 2021). Ce tome comporte cinquante-deux pages de bande dessinée. Il se termine avec un dossier de huit pages, agrémenté de photographies, intitulé Le Congo belge et Léopoldville, retour dans des mondes disparus, découpé en plusieurs articles : une page de contexte rédigée par Patrick Weber, Une histoire de femmes et d’homme, de noirs et de blancs, L’ombre de Tintin, Petit guide de Léopoldville (L’hôtel Memling, le jardin zoologique, le marché indigène, le musée indigène, l’aérogare, la statue de Stanley, la statue de Léopold II, le quartier indigène), l’enjeu de l’uranium, un voyage secret, la manne de l’uranium, Indépendance cha-cha, témoignages d’époque (un second pilote de la Sabena, un steward), 30 juin 1960 indépendance du Congo et après. Dernier article : une interview de Robert Van Michel chef de secteur de la Sabena à l’époque, intitulée le pont aérien Sabena de 1960 une odyssée humaine. À bord d’un vol Bruxelles-Léopoldville, l’hôtesse de l’air Kathleren Ovserstraeten répond à l’appel d’un passager qui souhaite encore avoir un scotch whisky. La responsable du vol Francine Merckx lui indique discrètement de lui méfier de cet oiseau, car quelque chose lui dit qu’il lui faudra beaucoup plus qu’un scotch pour se rafraîchir le gosier. Kathleen doit le servir car le client est roi, mais s’il dépasse les limites madame Merckx se fera un plaisir de lui rappeler les vertus de la sobriété. Le client est satisfait et il tend sa carte à Kathleen lui précisant qu’il descend à l’hôtel Regina et que si le cœur en dit à la jeune femme, ce sera à son tour à lui de lui offrir un verre. La discussion se poursuit ensuite entre madame Merckx et Kathleen dont c’est le premier vol à destination de l’Afrique. En janvier 1960, à Léopoldville, Célestin Bembé est reçu par Pierre Stevens et Arsène Jeanmart qui lui proposent le poste de contrôleur de gestion pour leur agence de Boma. Bembé répond de manière véhémente que c’est très généreux de leur part, mais qu’il ne peut pas accepter. Il ajoute qu’ils ne comprennent pas ce qui se passe ici : bientôt c’est eux qui le solliciteront pour un emploi, car ce pays est aux Africains ! Ils le congédient, ce qui n’atteint pas Bembé convaincu que l’histoire est en marche. Le soir, à la mine d’or d’Uvira au sud Kivu, un individu s’introduit subrepticement sur le site et cloue un masque de sorcier sur la porte du bâtiment principal. En découvrant ce masque le lendemain, les ouvriers africains refusent de travailler dans la mine. Comme pour les autres albums, les auteurs ont choisi une année clé dans l’histoire de la Belgique : l’indépendance du Congo belge a été déclarée le 30 juin 1960, après avoir été une colonie depuis le 15 novembre 1908, soit pendant cinquante-deux ans. Dans son introduction au dossier en fin d’ouvrage, le scénariste précise la nature de cette bande dessinée et son ambition : cet album n’ambitionne pas de porter un jugement sur l’entreprise colonisatrice, sur sa fin et encore moins sur ce qu’il est advenu du Congo depuis son indépendance. Les historiens n’ont pas fini de se pencher sur ces épisodes souvent tragiques et toujours contrastés de la saga nationale congolaise. À travers l’héroïne Kathleen apparue dans l’album Sourire 58, les auteurs ont voulu présenter les événements de 60 sous un angle particulier. Simple et individuel, d’abord parce tous les épisodes historiques se vivent d’abord d’un point de vue personnel. Dans les deux camps, comment les protagonistes ont-ils eu peur ou faim ? Quels étaient leurs regrets ou leurs espérances ? Leurs joies et leurs peines ? Bref, la grande histoire passée au tamis de la petite. De fait, la narration présente les choses elles sont, ou plutôt comme elles étaient, à la fois en termes de représentation visuelle, et en termes de relations sociales, sans révisionnisme politiquement correct. Par exemple, les Congolais appellent les métropolitains par le terme de Bwana, et réciproquement les blancs parlent des Évolués pour désigner la classe moyenne noire qui s’européanisa au Congo belge. Comme dans les autres tomes, le positionnement des dessins dans un registre réaliste et descriptif apparenté à la ligne claire s’avère parfait pour montrer les choses, pour donner à voir des quartiers de Léopoldville, les véhicules, les tenues vestimentaires. Tout commence avec une vue magnifique du d’un avion de la Sabena en plein vol : un Douglas DC6, avion quadrimoteur utilisé par la Société Anonyme Belge d'Exploitation de la Navigation Aérienne, compagnie aérienne nationale belge (1923-2001). Le lecteur garde les yeux grands ouverts pour ne rien perdre : une vue extérieure de l’hôtel Memling à Léopoldville, les wagonnets de la mine d’or d’Uvira, plusieurs artères de la capitale congolaise, les belles voitures, quelques restaurants, la statue de Henry Morton Stanley (1841-1904, journaliste et explorateur) dans le site de son ancien camp retranché, le jardin zoologique de Léopoldville, un bar dans le quartier indigène de Bandalungwa, le musée de la vie indigène, l’aéroport d’Elisabethville à Katanga, des demeures dans le quartier blanc, des maisons dans un quartier indigène, l’avenue Baron van Eetvelde, une séquence dans la brousse, le marché indigène, les bureaux de la Sabena, et un des cinq Boeing 707 affectés à la Sabena pour l’évacuation. La richesse du récit permet également au lecteur de prendre le temps de passer par une rue de New York, plusieurs rues de Bruxelles et même un café pris à l’hôtel Métropole sur la place De Brouckère où se trouve la fontaine Anspach, l’aéroport de Zaventem, une pharmacie bruxelloise pour faire le plein de produit anti-cafards. Les auteurs respectent leur note d’intention et l’Histoire se vit à hauteur d’être humain. Le lecteur retrouve avec plaisir Kathleen Overstraeten et son amie Monique. L’artiste reste dans un registre de type ligne claire, avec un degré de simplification dans leur représentation, tout en conservant un bon niveau de détails, avec une physiologie spécifique pour chacun, des tenues vestimentaires appropriées et en accord avec leur personnalité, et une direction d’acteur de type naturaliste. De temps à autre, une expression de visage peut être un peu exagérée, pour accentuer une émotion, une fois de temps en temps pour un effet comique. Le dessinateur accorde la même valeur à chaque être humain, quelle que soit son origine, ce qui fait ressortir le comportement condescendant au mieux, méprisant au pire des colons, envers les évolués et les non-évolués. La coloriste effectue un travail remarquable de mise en lumière, utilisant avec à propos les aplats de couleurs pour apporter une forte consistance à certaines zones détourées, pour ajouter une forme d’ombrage à d’autres pour accentuer le relief. Elle conçoit une palette restreinte spécifique à chaque séquence pour rendre compte de l’ambiance lumineuse, et de l’environnement, plutôt urbain ou plutôt végétal. Comme à son habitude, le scénariste entremêle une reconstitution historique avec une intrigue romanesque, et une fibre sentimentale. La reconstitution historique visuelle est complétée par de nombreuses références dans les dialogues : le nzombo (plat de poisson fumé), le moambe (plat préparé à base de chair de noix de palme à laquelle on rajoute la viande et les condiments), le terme Évolué (terme utilisé pour décrire la classe moyenne noire qui s’européanisa au Congo belge), Henry Morton Stanley (1841-1904, journaliste et explorateur), les scheutistes (congrégation religieuse missionnaire fondée à Scheut en 1862 par le prêtre Théophile Verbist, 1823-1868). L’intrigue romanesque comprend une composante d’espionnage industriel, avec manipulations, agitations et même un enlèvement. D’un côté, le lecteur retrouve cet ingrédient présent dans chaque tome de la série ; de l’autre, il s’agit d’une réalité historique générée par l’intérêt économique et stratégique pour un minerai bien particulier et essentiel dans l’histoire de cette colonie et du pays colonisateur. Dans ce tome, l’histoire personnelle des protagonistes se développe de manière organique, que ce soit Kathleen devenue hôtesse de l’air, ou les parents de son amie Monique installés à Léopoldville, ou encore la relation amoureuse de Monique avec Célestin Bembé. Le lecteur apprécie la référence à l’album Sourire 58 (2018) au cours duquel les deux jeunes femmes s’étaient liées d’amitié. Il identifie du premier coup d’œil un autre personnage présent dans ce précédent album, créant ainsi une continuité légère qu’il n’est pas indispensable de connaître pour apprécier le récit. Les personnages blancs représentent la majorité des protagonistes avec des dialogues, pour autant les Africains sont également présents et ils ne sont pas cantonnés à de la figuration en arrière-plan. Le dossier en fin d’album s’avère agréable à lecture, facile d’accès, tout en fournissant des compléments et une ouverture sur d’autres dimensions de la colonisation qui ne pouvaient pas être exposés dans l’histoire principale faute de place. Ce deuxième album de la série par ordre de parution s’avère une excellente réussite, tout comme le premier. Les auteurs réalisent une bande dessinée de grande qualité, avec une narration visuelle de type ligne claire très réussie, une histoire mêlant Histoire, intrigue d’espionnage, enjeux personnels aussi bien sociaux qu’émotionnels, pour évoquer la période complexe de la fin d’une colonie belge avec un point de vue à hauteur d’être humain.
Aleister & Adolf
Par le pouvoir du sigil - Il s'agit d'une histoire complète et indépendante de toute autre, initialement parue sous la forme d'un volume en 2016, sans prépublication. Il s'agit d'un format un peu plus petit que le format comics. Le scénariste est Douglas Rushkoff, un essayiste, écrivain, chroniqueur, conférencier, graphiste et documentariste américain. Il a déjà écrit d'autres scénarios de comics tels que Testament illustré par Liam Sharp, Peter Gross et Dean Ormston, A.D.D.: Adolescent Demo Division dessiné par Goran Sudzuka. Cette histoire est en noir & blanc, dessinée et encrée par Michael Avon Oeming. Cet artiste est également le dessinateur de la série Powers scénarisée par Brian Michael Bendis, et l'auteur complet de la série The Victories. Ce tome commence par une courte introduction d'une page écrite par Grant Morrison et louant cette histoire qui aborde des thèmes comme la magie basée sur des pratiques sexuelles, les rituels de mise à mort, la guerre des sceaux (sigils), ou encore des techniques subliminales de contrôle des esprits. En 1995, Hugh travaille comme infographiste pour la création de logos pour le compte de l'entreprise Viceroy. Un soir il se retrouve incapable de maîtriser le placement d'un logo. Sa chef Carina pense qu'il doit s'agir d'un fichier corrompu, et elle l'envoie récupérer l'original aux archives auprès de monsieur Stubbs. Ce dernier suggère à Hugh de rendre visite à un certain Roberts qui lui expliquera l'origine du logo qui lui donne du fil à retordre. Il lui indique une adresse. Sur place, Hugh se retrouve dans la chambre spacieuse d'un vieillard alité. Ce dernier lui raconte son histoire personnelle, en commençant quand il avait 23 ans, en mars 1938, à Fort Myers dans l'état de Virginie. À l'époque, messieurs Stubbs et Roberts étaient affectés dans le même régiment. Un jour, Stubbs indique à Roberts qu'il est attendu dans le bureau du général George Smith Patton (1885-1945). Ce dernier lui explique que le 12 mars 1938 Adolf Hitler a annexé l'Autriche dans le seul but de s'emparer de la lance de Longin. Ne pouvant pas intervenir directement sur le sol allemand, il envoie le caporal Roberts prendre contact avec Aleister Crowley, un occultiste britannique ayant des accointances avec Rudolf Hess (1894-1987). Roberts n'éprouve pas de difficulté à se faire accepter dans la maisonnée de Crowley, et il tombe sous le charme de son assistante Daphnée. Il y fait également la connaissance d'Ian Fleming (1908-1964) et Maxwell Knight MI5 (1900-1968). Il est bientôt initié aux pratiques occultes de l'ordre ésotérique fondé par Crowley. Une histoire mêlant occultisme et nazisme, avec un fond de philosophie provocatrice, avec des dessins réalisés par un professionnel des comics = difficile de résister à une lecture aussi prometteuse. Le lecteur est en effet rassuré par le fait que Michael Avon Oeming se charge de la partie graphique. Le comics précédent de Douglas Rushkoff développait un postulat fort et original, mais avec une mise en image platounette qui en sapait une partie de l'impact. En général, Oeming dessine d'une manière caractéristique avec des formes de personnages qui rappellent des silhouettes de dessins animés pour enfant, croisées avec l'esthétique noir de Batman la série animée et des mises en page variées et inventives. Le lecteur retrouve ici le noir & blanc que le dessinateur affectionne. Le format un peu plus petit que celui des comics aboutit à une impression de pages un peu tassées, comme si Oeming avait dessiné sur le même format de page que d'habitude, sans savoir qu'il serait réduit à plus petite échelle. Le lecteur plonge dans des pages bien noires, Michael Avon Oeming utilisant avec libéralité les aplats de noir pour donner du poids aux personnages, régulièrement pour les faire ressortir contre un fond noir. il aime bien également jouer sur le contraste total entre noir & blanc, sans pour autant singer Frank Miller sur Sin City, ni même lui rendre hommage. Par exemple ses personnages ne bénéficient pas d'une forme d'idéalisation. Roberts conserve une morphologie normale, sans muscles impossibles ou sculptés dans le marbre. De même Daphnée est bien faite de sa personne, sans qu'elle ne devienne un fantasme masculin gonflé à l'hélium. Les traits de contours sont un peu appuyés, sans être très gras. Par contre les traits des visages sont marqués par des traits plus gras, leur donnant une apparence tirant la simplification des dessins animés, tout en arborant des expressions de visages attestant d'émotions complexes d'adulte. La lisibilité des dessins s'en trouve immédiate, sans pour autant qu'ils aient cette apparence simplifiée ou lissée qui s'adresse à un public plus jeune. Ils ne présentent pas non plus la séduction des dessins de Darwyn Cooke, car il y a plus de détails, plus de traits signifiants, moins d'épure, et plus de personnages marqués par l'âge ou le temps. Ces descriptions n'évoquent pas un âge d'or enjolivé par le temps qui a passé. En particulier, Michael Avon Oeming ne cherche pas à rendre tous les personnages agréables à l'œil. À ce titre, Aleister Crowley porte les marques du temps sur son visage, sous la forme de rides, mais aussi sous la forme de la peau qui se relâche quelque peu. Son corps est alourdi par le surpoids et son ventre n'est pas représenté comme une sorte de ballon bien rond insensible à la loi ne la gravitation, mais bel et bien comme un ventre distendu et faisant des plis. Cette approche graphique ramène les représentations vers le monde réel, même si elles semblent croquées sur le vif, avec un crayon un peu épais. Cela confère une tangibilité plus concrète aux scènes de magie sexuelle, qui montre clairement les actes. D'un côté, la simplification de la représentation neutralise toute forme d'érotisme ; de l'autre côté ces représentations explicites font ressortir toute la bizarrerie de ces rituels par rapport à la vie normale. Les dessins comprennent ce qu'il faut de détails en termes de tenues vestimentaires, d'uniformes, de véhicules ou d'avions, d'accessoires de la vie de tous les jours, pour que le lecteur constate de visu que l'histoire se déroule dans les années 1940, sans qu'il soit besoin de le noyer sous une masse de détails. Les découpages de planche sont variés et adaptés à chaque séquence, sans donner l'impression de partir dans tous les sens pour le plaisir de la variété. Ils servent la narration, et sont en phase avec l'intrigue. Il y a quelques pages muettes (sans texte) qui se lisent toutes seules, sans difficulté d'interprétation. Oeming intègre avec la même aisance les sigils contenus dans le récit, à commencer par le swastika. Il réussit à mettre en image l'anecdote qui donne naissance au sigil anglais, dans une scène pourtant tartignole dans son association d'idée. Par son savoir-faire professionnel, l'artiste donne à voir le récit, avec une vraie élégance, malgré les particularités de l'écriture du scénariste. Malgré son titre renvoyant clairement à 2 figures historiques, le lecteur ne sait pas trop à quoi s'attendre en termes d'intrigue. La courte introduction de Grant Morrison (3 paragraphes) attire son attention sur les thèmes abordés et développés par Douglas Rushkoff. Ce dernier implante son récit dans un contexte historique, à la fois en mentionnant des dates et en mettant en scène des personnages historiques, non seulement Aleister & Adolph, mais aussi Ian Fleming (1908-1964, le créateur et l'auteur des aventures de James Bond 007 ), mais aussi Maxwell Knight (1900-1968, un agent du MI5 dont Fleming se serait inspiré pour la création de James Bond), ou encore Rudolf Hess (1894-1987), et il cite le nom de L. Ron Hubbard, le créateur de l'église de scientologie. Mais en vérifiant rapidement le contexte de la présence de Rudolf Hess sur le sol anglais pendant la seconde guerre mondiale, le lecteur se rend compte que Rushkoff a arrangé quelques faits à sa sauce, pour les besoins de son intrigue. Il comprend donc qu'il ne faut pas prendre le récit au premier degré, comme une reconstitution historique. L'intrigue en elle-même tourne autour de l'appropriation de la lance de Longin par Adolf Hitler, et le supposé avantage psychique qu'il donne à celui qui la possède, comme en aurait déjà profité César, l'empereur Constantin, ou encore Charlemagne. Le lecteur aborde cette dimension du récit en fonction de sa sensibilité, soit comme une possibilité ésotérique, soit comme un élément narratif relevant du fantastique. La moitié du récit est consacrée à l'initiation de Roberts dans la loge d'Aleister Crowley, à nouveau un élément prêtant à différents degrés d'interprétation en fonction de la sensibilité du lecteur, même si la vérité historique atteste de la réalité de ces pratiques. Au fil des séquences, le lecteur voit émerger un thème plus conceptuel, celui relatif au pouvoir des sigils, et d'une manière plus générale à l'influence des logos divers et variés. Douglas Rushkoff se montre très convaincant dans sa manière de présenter comment un logo acquiert du sens et de l'importance, à commencer par le swastika dans le contexte du régime nazi. Il applique ce principe à un autre datant de la seconde guerre, avec la même conviction. Il semble exiger un peu trop de confiance de la part du lecteur quand il étend ce principe au projet 241, ou même au sigle du pouce en l'air. Cette histoire se lit avec plaisir grâce à l'impressionnant travail effectué par Michael Avon Oeming pour que l'histoire ait la forme d'une vraie bande dessinée, et pas simplement l'apparence engendrée par un texte fort, simplement mis en images. Le lecteur plonge dans un monde trouble, dans lequel les étranges pratiques magiques décrites semblent devenir plausibles. Il suit un personnage principal que l'on ne peut pas qualifier de héros, soumis à une forme douce d'endoctrinement, souhaitant le rendre compatible avec ses propres convictions et certitudes. Douglas Rushkoff ne cherche pas à faire croire qu'il s'agit d'une reconstitution historique. Le rythme du récit n'est pas toujours entraînant, et les pratiques magiques sont décrites avec soin, mais n'en apparaissent que moins crédibles. Par contre, il développe un point de vue original et convaincant sur les sigils.
Les Navigateurs
Voila un album intéressant et carrément prenant ! Je pense que la meilleure façon de vous donner envie si ce n'est pas fait, c'est de dire qu'il ne faut faire qu'une chose : se renseigner le moins possible (ne lisez pas le résumé, c'est pas nécessaire) et se laisser porter par le récit. Ne vous attendez à rien et faite vous plaisir avec le récit, c'est le mieux qu'on puisse vous proposer ! Maintenant si vous êtes intéressé par un avis, je dois dire que c'est assez proche de mon ressenti sur L'Homme gribouillé du même auteur. C'est une histoire fantastique mêlée d'autres considérations plus personnelles sur les personnages. L'ensemble se tient parfaitement d'une main de maitre : la plongée est progressive, mais toujours tenace, jusqu'à une fin que personnellement j'ai adorée et qui ouvre un final que je considérais jusque là comme ordinaire. Cette dernière page est brillante et donnerait carrément envie d'une suite, je dois bien dire ! La mise en image est parfaite, on se sent dans Paris mais pas dans le Paris centre, Paris carte postale. C'est le bassin parisien, les petites maisons typiques de la banlieue un peu éloignée mais aussi une partie de son histoire et pas forcément la plus connue. Le fantastique vient se greffer comme un bonus pour parler de différentes choses dans nos vies. On sent que ce sont trois personnages avec leurs problèmes dans la vie et qui vivent une petite aventure qui les sort d'un quotidien mortifère. D'ailleurs les non-dits sont nombreux à la fin de ce récit sur plusieurs aspects et j'aime beaucoup : les personnages n'évoluent pas dans le récit, ils se dévoilent. Et c'est tout aussi intéressant. Un récit porté par un dessin sublime, une histoire mystérieuse qui se dévoile petit à petit avec ce qu'il faut de questions et de touche de fantastique pour être prenante. Un final à la hauteur du reste, le tout avec un récit qui sort de l'ordinaire ... Honnêtement, je ne vois pas ce que je pourrais ajouter. Lecture recommandée !
Par la force des arbres
Le chêne, pas les chaînes - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2023. Il s’agit d’une transposition en bande dessinée du roman du même nom avec la participation de son auteur Édouard Cortès comme coscénariste, en équipe avec Dominique Mermoux coscénariste, et qui réalise également les dessins et les couleurs. Il comprend cent-quatorze pages de bande dessinée. Dans le Périgord noir, dans une forêt en bordure d’un château et d’un village. À six mètres de hauteur, Édouard Cortès vit seul dans les branches d’un chêne. C’est le printemps. Il est entré dans sa cabane pour un long séjour de silence. Perché dans un arbre, il a la ferme intention de renaître avec lui. Il va nicher dans cette cachette construite de ses mains. Entre quatre branches, l’abri de bois et de verre le protège des regards et du bruit. Un lieu rare. Inespéré dans son état. Il se sentait fatigué du monde d’en bas et de lui-même, il est donc monté là-haut. Les autres, sans doute aussi, s’étaient lassés de lui. Il entreprend une métamorphose à l’ombre des forêts. Il veut voir à hauteur d’arbre. Ce 21 mars 2019 au matin, il a étreint sa femme Mathilde et ses deux enfants, enfilé ses bottes, supprimé ses comptes sur les réseaux sociaux, envoyé promener mille cinq cents amis invraisemblables pour en garder quatre ou cinq vrais. À presque quarante ans, il a beaucoup de doutes sur ses certitudes et peu de convictions sur ses illusions. Éloigné des hommes, il est décidé à arracher tout ce lierre qui l’étouffe. Quand la mort approchera, il aimerait pouvoir répondre sans crainte : A-t-il eu assez d’audace pour suivre son étoile ? Toute une civilisation est née dans l’humus des chênes du Quercy : c’est à leurs racines que se cache la truffe noire qu’il aime à caver avec son chien. C’est dans ce berceau de France, celui des souterrains médiévaux de Paluel, de la Vierge noir de Rocamadour, des duels du hussard Fournier, de Tounens roi de Patagonie, des expéditions de Larigaudie, des noix et des arbres truffiers qu’il a planté ses souvenirs d’enfance. Les faunes et les sylvains l’ont lié au pays De la servitude volontaire. Cet ancrage lui a-t-il accordé une certaine latitude dans ses chemins ? La lecture de La Boétie l’invite à plonger dans le vert. Le chêne pas les chaînes. Février. Un mois et demi plus tôt. L’idée de l’arbre lui a été soufflée par Cyrano. Il relisait un soir Rostand, s’attachant à la bravoure de son cadet de Gascogne comme à une caresse. Dans la dernière scène, il agonise. Il ne veut personne pour le soutenir. Le seul recours que M. de Bergerac s’autorise, c’est un tronc. Pour appuyer ses alexandrins, il touche l’écorce et trouve l’énergie des derniers vers, concluant en allant s’adosser à un arbre, et exigeant que personne ne le soutienne, rien que l’arbre ! Au matin, Édouard avait filé vers la forêt à dix kilomètres de sa maison. Un seul objectif : trouver son arbre. Il agissait par habitude, selon son principe : penser l’action, vivre comme il pense. Cette forêt, il la connaît bien pour s’y être perdu. Cette bande dessinée constitue l’adaptation d’un roman autobiographique, avec la participation de l’auteur, racontant son expérience de vivre dans un arbre au milieu d’une forêt, du 21 mars 2019 au 24 juin de la même année. Une décision simple : s’éloigner du monde pour prendre du recul, une forme de retraite, mais pas dans un monastère ou un ashram, au milieu de la nature dans les branches d’un arbre. Le lecteur peut ainsi l’accompagner dans les quelques semaines qui précèdent son installation dans son arbre, ou plutôt la cabane qu’il a construite dans le chêne qu’il s’est choisi, dans quelques retours en arrière quand il était éleveur de brebis, par deux fois dans son enfance, et dans son quotidien durant ces trois mois passés en hauteur. Il ne s’agit pas d’une retraite en ermite : il voit ses enfants et son épouse chaque dimanche car ils viennent manger avec lui. Vers la fin de son séjour, trois amis viennent passer une soirée avec lui et dormir dans sa cabane. Le récit présente l’organisation de ses journées avec son programme quotidien : sport, méditation, toilette, petit déjeuner, écriture, lecture, ménage, déjeuner, vaisselle, observation, activités manuelles, sport, dîner, harmonica, lecture. Il présente également l’agencement de sa cabane située à six mètres en hauteur : Au nord son vestiaire sur une étagère. Au centre du faîtage, une fenêtre de toit, ouvrable et assez large pour le laisser sortir. Il peut ainsi danser sur les tuiles de bois ou fuguer dans les branches hautes quand l’envie lui en prend. Fenêtre sur le ciel pour, de son lit, rêver les yeux ouverts. Et tous les jours ce puits de lumière inonde son habitat, panthéon miniature à la coupole de bois. Son lit mezzanine s’élève à un mètre et demi plus haut que le plancher. À l’est, vers le soleil levant, un oratoire sur une étagère : un crucifix, une icône de saint David dit le Dendrite (ermite retiré dans un arbre), deux bougies, du papier d’Arménie. Au nord-est, la cuisine : poêle et casserole, un deuxième banc-coffre avec la vaisselle usuelle et les condiments. À côté une petite cuisinière à gaz. Côté sud, son bureau et un tabouret. Sur l’étagère à mi-hauteur, des bocaux de verre (pâtes, riz, noix, fruits secs), son harmonica, des appeaux. Les livres de chevet : Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, L’enfer de Dante, Les pensées de Marc-Aurèle. À l’ouest, le coin toilette : un miroir, une bassine en zinc, deux jerricans d’eau potable, un banc-coffre avec des outils. Côté sud-ouest, une petite terrasse qui s’avance dans le vide. Une branche maîtresse la soutient souplement. La corde permettant de monter les objets lourds ou encombrants. Au soleil le réservoir pour la douche. Ainsi, il peut vivre en autonomie, allant s’approvisionner en eau avec son âne et se nourrissant de provisions amenées avec lui, et de végétaux qu’il récupère. Le lecteur fait vite l’expérience que l’adaptation en BD reprend des portions du livre, rendant le récit copieux, instaurant un rythme de lecture posé. Dans le même temps, la bande dessinée commence par trois pages muettes. Cette adaptation ne se contente pas de montrer en images ce qui faisait l’objet de descriptions dans le livre, et de reprendre le flux de pensée de l’auteur, ses réflexions, ses ressentis. Il s’agit bien d’une bande dessinée, avec des cases disposées en bande ou d’une manière plus libre, sans bordure, et des séquences racontées par une narration visuelle. Le lecteur n’éprouve pas la sensation que les images reprennent des éléments déjà présents dans le récitatif. Le ressenti de la lecture atteste de la concertation entre l’auteur et le bédéiste pour adapter le roman. Régulièrement, la narration visuelle prend le dessus : un dessin en pleine page pour un cerf et une biche, la vue en coupe de la cabane, le déplacement pour aller chercher de l’eau, les activités de la journée, l’observation d’un cerf à la jumelle, une nuit d’orage en deux pages sans texte et le constat des dégâts au petit matin, l’utilisation d’une loupe de botaniste et ce qui apparaît alors, une pleine page pour une belle nuit étoilée, le déplacement d’un sanglier, l’observation d’une biche et de son faon, etc. L’artiste effectue un travail remarquable pour tous les éléments sylvicoles, botaniques et relatifs à la faune. Le lecteur comprend qu’Édouard Cortès dispose de connaissances sur la flore et la faune, et qu’il a emmené des livres pour continuer à se cultiver sur le sujet. Le lecteur peut ainsi voir représenté de nombreuses essences d’arbres (if à deux têtes, houx fragon, chêne, hêtre, tilleul, châtaigner, sorbier des oiseleurs, érable champêtre, merisier, alisier), d’arbustes (noisetier, houx, genévrier, cornouiller sanguin, prunelier, au sol le lierre) et des micro-plantes (hypne cyprès, dicrane en balais, sphaigne des marais). Les rencontres avec des animaux sont également nombreuses, à commencer par les oiseaux (rouge-gorge, geai des chênes, sitelles torchepots, mésanges bleues, pic épeiche, loriot), quelques insectes et coléoptères (fourmis, hanneton, imago du citron, aeshna cyanea, etc.). Ainsi que des animaux : âne, renard, loup, lapin, brebis, écureuil, sanglier, un rapace qui fond sur un pigeon ramier, etc. Dominique Mermoux réalise des dessins un registre réaliste et descriptif avec un petit degré de simplification. La mise en couleurs s’apparente à de l’aquarelle, avec un côté doux, rehaussant les reliefs, et filant une ambiance lumineuse tout du long d’une scène. Il utilise un ton brun – sépia pour les séquences du passé. L’auteur décide donc de se retirer du monde pour se déconnecter du flux incessant, et pour retrouver la sérénité qui l’a abandonné après qu’il ait dû liquider son affaire d’élevage. Ce séjour hors du monde lui permet de considérer la vie d’un arbre, ainsi que tout l’écosystème dont il fait partie. Il va évoquer ou développer des aspects divers : le cavage, le modèle qu’il souhaite donner à ses enfants en tant que père, le formicage, le cycle de l’eau à travers l’arbre et la fonction de climatiseur en période chaude, la médiocrité des objets du quotidien conçus pour devoir être rachetés sans fin, l’isolation des individus, l’affection moderne qu’est l’immédiateté, le chêne qui sacrifie ses branches les plus basses pour mieux se développer (Abandonner un peu de soi, laisser mourir certaines branches pour avancer.), la volonté de vivre (Dans ces instants, ce n’est pas de quitter la vie qui demande du courage, mais de puiser des forces pour la conserver.), le développement de la forêt française, la notion de bonheur (Mais le bonheur, n’est-ce pas d’accepter de n’être jamais absolument consolé ?), etc. Il fait le constat et l’expérience des merveilles de la nature, de l’interdépendance des différentes formes de vie d’un écosystème, de l’absurdité toxique de certaines facettes de la société de consommation. Dans le même temps, le lecteur voit que la démarche de cet homme ne relève pas de l’utopie de l’autarcie, car il continue d’utiliser des objets produits industriellement, et son séjour a une fin programmée. Une adaptation de roman réussie, qui aboutit à une vraie bande dessinée, et pas un texte illustré. Le lecteur partage la vie quotidienne, ses découvertes et les pensées d’Édouard Cortès effectuant une retraite du monde, sous la forme de trois ans passés dans une cabane qu’il a construite dans les branches d’un chêne. La narration visuelle emmène le lecteur dans cet environnement, le rendant témoin du quotidien dans toute sa banalité, et son unicité, à prendre conscience ou découvrir la flore et la faune, leurs interactions, leur interdépendance. Il ne s’agit pas d’une forme de retour naïve à un état de nature primitif, mais de prendre le temps d’observer la nature et de vivre à son rythme. Une lecture riche et apaisante.
Le Dernier Festin de Rubin
Un comics aux saveurs épicées. Quel plaisir de retrouver Ram V et Felipe Andrade, sans oublier Inês Amaro, après leur merveilleux Toutes les morts de Laila Starr. Mange-t-on pour vivre ou vit-on pour manger ? Ram V nous transporte dans son pays, l'Inde, à travers une fable où le folklore local prendra encore une place importante avec la présence de Bakasura, un démon oublié de l'ancien temps. Mais un démon à l'appétit gargantuesque qui aime aussi se délecter de chair humaine. On va suivre Rubin et Mohan dans leurs pérégrinations pour réaliser un documentaire ou plutôt un doculinaire : "Le dernier festin de Rubin". Deux personnages torturés, complexes et psychologiquement bien travaillés. Une histoire humaine teintée de fantastique qui questionne sur notre rapport à la nourriture, sur l'évolution de celle-ci et qui va puiser dans le passé et les souvenirs de nos deux globe-trotteurs pour la montrer différemment. La cuisine, ne serait-ce pas aussi de l'art (et non lard) ? Une histoire passionnante qui nous fait découvrir les somptueux paysages de l'Inde tout en explorant les tourments de Rubin et Mohan, avec pour fil conducteur ce doculinaire. Une narration singulière puisqu'elle glissera dans chacun des six chapitres une recette de cuisine indienne, tel un ingrédient indispensable à la réussite de ce récit gastronomique. Une délectable lecture. Une lecture dépaysante qui doit beaucoup à Felipe Andrade et à son coup de crayon vif, délié, très expressif et parfois à la limite du brouillon. Il joue aussi occasionnellement, mais volontairement, sur des proportions non respectées pour mieux capter notre attention. J'adore son style. Un dépaysement qui doit énormément aussi aux chaudes couleurs de Andrade et Amaro. Il y a quelque chose de magique dans les combinaisons des couleurs pour retranscrire toutes les ambiances différentes des nombreux décors. Somptueux ! Une BD qui ne peut que vous mettre l'eau à la bouche. Coup de cœur.
Julia la seule
Julia est nouvelle dans ce lycée mais elle semble en savoir beaucoup et cacher quelque chose d'important... comme par exemple ce qui la rend si forte et rapide, ou encore pourquoi le détecteur de surnaturel de Mika, un camarade de classe, sonne l'alarme en sa présence. Cela ne dérange pas Caitlin qui va vite faire de Julia sa nouvelle amie mais Mika est plus suspicieux et va essayer d'en apprendre davantage sur elle, quitte à se faire inviter dans l'ancienne demeure où elle vit seule et sans adulte. Cette BD est destinée à tous les publics même si elle plaira probablement en priorité aux jeunes ados. Elle traite le thème des fantômes avec beaucoup d'originalité et d'idées qui sortent des sentiers battus même si on reste dans le divertissement sur fond de fantastique. Elle a surtout la grande qualité de tenir en un unique one-shot épais et bien consistant. C'est une histoire qui tient la route, avec de bons personnages aux comportements crédibles, hormis peut-être l'acharnement un peu aveugle de Mika durant la première moitié de l'album. Le graphisme est très agréable, avec un dessin type manga dans une mise en page à l'occidentale et des couleurs travaillées et sympathiques. J'ai aimé la générosité du scénario et sa structure solide avec une fin satisfaisante même si j'aurais volontiers vécu davantage d'aventures avec l'héroïne et ses capacités particulières.
Carcajou
Allez ! Je me joins au concert de louanges, et ce n'est pas volé. Sans être un coup de coeur, Carcajou est un excellent western qui procure beaucoup de plaisir. Un western décalé certes, mais western quand même. Le dessin évoque celui de Christophe Blain, ce qui n'est déjà pas pour me déplaire. Le scénar lui, flirte avec le fantastique. Habilement construit en deux parties, il prend une amplitude de dingue dans la seconde où d'un récit ancré dans le réel, on passe subtilement à autre chose, quelque part entre l'ésotérisme et la critique sociale, un peu des deux en même temps. Les personnages peuvent trouver un sens allégorique sans que le récit devienne rébarbatif. Ils sont en outre bien campés. Bon, j'ai bien conscience d'écrire des choses très vagues, mais c'est par souci de ne rien dévoiler de cette histoire dont moi-même je ne savais rien avant de m'y lancer comme sur une piste de bobsleigh, car oui, narrativement, ça glisse tout seul. On tient là un très bon titre, à la fois original et inscrit dans un genre dont il reprend certains codes, et qui je pense séduira un public large sans pour autant faire des concessions. Top !