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Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Putain de vies
Putain de vies

J'étais devenue un objet, leur objet. - Il s'agit d'une bande dessinée indépendante de tout autre, réalisée par Muriel Douru, dont la première édition date de 2019. Il commence par une préface d'Ovidie (actrice, réalisatrice, productrice, autrice et journaliste). Elle évoque sa réticence initiale, avant d'apprendre qu'il s'agit d'évoquer le parcours de vie de travailleuses et de travailleurs du sexe, à partir de leurs propres dires. Elle développe ensuite son propos : elle a constaté que généralement lesdits travailleurs sont exclus des débats qui les concernent, en indiquant que chacun de ces travailleurs a une histoire personnelle différente, qu'ils continuent de souffrir de stigmatisation dans la société, et que les métiers se sont diversifiés avec le numérique, mais qu'ils restent exploités et mal considérés. Vient ensuite une introduction de 3 pages en bande dessinée réalisée par l'autrice elle-même dans laquelle elle évoque ses a priori, son travail dans les maraudes de Médecins du Monde et Paloma dédiées aux travailleuses du sexe, ainsi que la distance de son cadre de référence de vie, d'avec celui des personnes qu'elle a rencontrées. le tome se termine avec une postface de 5 pages, un texte illustré de quelques photographies : paroles de Médecins du Monde & Paloma. La bande dessinée comprend 10 chapitres, chacun consacré à une travailleuse ou un travailleur du sexe différent. Chapitre 1 : Vanessa - de l'enfant esseulée à la mère de famille nombreuse. Dans un appartement en banlieue, une femme observe sa voisine par le judas de sa porte palière et constate qu'elle fait entrer un homme chez elle. Elle décroche son téléphone et avertir l'office HLM. Vanessa est née il y a 48 ans, vivant dans un appartement avec sa famille dans la banlieue modeste d'une ville de province. Chapitre 2 : Amélia - de la vie subie à la vie choisie. Amélia arrive au boulot pour s'installer à son poste de téléopératrice. Un texto arrive sur son portable lui rappelant qu'elle doit 60.000 euros et que son correspondant ne la lâchera pas tant qu'elle n'aura pas remboursé. Amélia est née au Nigéria dans une famille très pauvre. Chapitre 3 : Mei - Des rizières de la Chine aux trottoirs de Belleville. Quelque part dans le quartier de Belleville à Paris, Mei emmène un client faire une passe dans un appartement. Une fois qu'il est parti, elle se fait choper sur le palier pour un autre homme qui exige du sexe gratuit. Elle ne peut qu'obtempérer au risque sinon qu'au moindre esclandre elle se fasse dénoncer par les voisins. Elle est née en Chine au début des années 1970, et sa famille travaillait durement dans la production de maïs. Chapitre 4 : Giorgia - du petit garçon des rues à la femme engagée. Dans la nuit du 16 au 17 août 2018, au Bois de Boulogne, un client mécontent abat Vanesa, une transgenre, à bout portant. Une autre travailleuse du sexe en informe Giorgia. Celle-ci est née à Bogota en 1979, dans une famille recomposée. Petit garçon elle a rapidement pris conscience qu'elle avait été assignée à un genre qui n'était pas le sien. Chapitre 5 : Candice - du malheur à la quête du bonheur. Candice regarde une déclaration d'Éric Ciotti à la télévision, enjoignant l'Aquarius à retourner sur les côtes libyennes. Elle est née au Nigéria il y a 25 ans, l'aînée de 3 frères et 4 soeurs. Elle n'a jamais vu d'amour entre ses parents. Chapitre 6 : Lauriane - de l'adolescente complexée à l'escort girl. Lauriane rentre chez elle dans son petit pavillon et trouve un bouquet de fleurs devant sa porte, avec un gentil mot d'un certain Jean-Louis. Elle se souvient de son enfance en pavillon dans une famille ordinaire, et de sa passion pour le sexe, développée à l'adolescence, de ses expérimentations diverses et sans tabou. Chapitre 7 : Emmy - du petit garçon à la femme épanouie… Le sous-titre explicite la nature de l'ouvrage : itinéraires de travailleuses du sexe. La quatrième de couverture est composée de 2 paragraphes extraits de l'introduction rédigée par Ovidie sur la stigmatisation dont sont l'objet toutes les travailleuses et les travailleurs du sexe. La lecture de l'introduction ne laisse pas de place au doute sur l'honnêteté de la démarche de l'autrice. Cette dernière explique dans l'introduction qu'elle rapporte les histories de vie de personnes qu'elle a rencontrées et qu'elle a écoutées à l'occasion de maraude avec l'association Paloma, la couverture portant en plus le logo de Médecins du monde. La postface de 5 pages constitue un texte explicatif corédigé par Médecins du Monde France & Paloma sur la nature de leurs actions, la diversité des situations des travailleuses/eurs du sexe, et les actions de prévention. le lecteur comprend qu'il s'agit donc d'évoquer plusieurs parcours de vie de manière brève (entre 12 et 24 pages) partant généralement de l'enfance jusqu'à la situation adulte (entre 25 et 50 ans en fonction des personnes). Ces parcours sont présentés de manière condensée, mais pas romancée. Le lecteur entame la première histoire et apprécie la douceur qui se dégage de la narration visuelle. L'artiste détoure les formes d'un trait léger, fin et précis. Les individus présentent des morphologies variées et réalistes, avec des visages différenciés, des tenues vestimentaires en cohérence avec leur statut social, leur activité, leur culture, la région du globe où se déroule la scène. Muriel Douru représente la réalité sans l'enjoliver, sans la dramatiser, avec un degré de simplification dans les formes pour rendre la lecture plus fluide, sans pour autant s'inscrire dans un registre tout public, encore moins enfantin. Elle prend soin de représenter les environnements en les différenciant également. Au fil des histoires, le lecteur peut observer des appartements différents, un pavillon, une ville au Nigéria, un village en Chine, une rue à Bogota, une vue aérienne de Paris, etc. Il ne s'agit pas de reportages touristiques, mais chaque lieu comporte des caractéristiques géographiques et d'aménagement, cohérentes et réelles. de même, le lecteur est bien en train de lire une bande dessinée, et pas un texte illustré, pas des pavés de texte découpés en morceau où la dessinatrice hésite entre représenter ce qui est dit, ou coller une image de transition. Ces 10 chapitres sont autant de bandes dessinées en bonne et due forme, avec une approche factuelle et descriptive, et une narration visuelle riche et variée, que ce soit dans la conception des prises de vue, ou dans la complémentarité entre textes et dessins. Le lecteur commence donc par découvrir l'itinéraire de Vanessa, depuis son enfance maltraitée jusqu'à l'interrogation sur son futur maintenant qu'elle a 50 ans. Il n'y a pas de misérabilisme, pas de victimisation, pas de jugement de valeur, pas de romantisme, pas de diabolisation du métier ou des clients. Pour autant, il n'y a pas de banalisation ou d'indifférence. le lecteur a l'impression que Vanessa lui raconte le déroulement de sa vie, avec les éléments relatifs à son métier, et des détails de sa vie privée qui en font une vraie personne. le deuxième récit est raconté de la même manière, avec la même approche naturaliste. L'absence de dramatisation évite à la narration de donner l'impression d'un reportage sensationnaliste. À nouveau, l'histoire d'Amélia est unique et personnalisée. le lecteur ressent tout naturellement de l'empathie basique pour cette personne, en gardant à l'esprit qu'il a accès à une partie de sa vraie vie. du coup, lorsqu'il la voit avec d'autres femmes dans sa situation, dans une cage d'escalier dans un foyer à enchaîner les passes à dix euros, le ressenti est douloureux. Les actes sexuels sont représentés dans 3 cases, sans effet esthétique, sans gros plan, dans un registre sans rapport avec celui de la pornographie. L'aspect factuel de la description rend palpable la réalité de la situation et des actes. En proscrivant tout effet pour appuyer, l'autrice rend possible la projection du lecteur dans la situation, sans filtre déformant. Au fil des 10 biographies, le lecteur se retrouve ainsi dans la peau d'êtres humains en butte aux pires comportements de ses confrères. Il perçoit la souffrance de chacune de ces personnes. L'effet cumulatif est dévastateur. Au fil de ces 10 parcours de vie, il subit l'oppression, les viols, la guerre, la famine, l'exploitation, les profiteurs, le chantage, les passes à 10 euros, la peur au bois (de Vincennes, de Boulogne), les macs, les mariages arrangés, la violence conjugale, le chômage, la crédulité, l'abus de confiance, le mirage de l'Eldorado, l'angoisse de l'expulsion du sol français, l'indifférence des pouvoirs publics, la prison de son identité sexuelle physique, la séropositivité, la déscolarisation forcée, les prédateurs, la traite des femmes, la pauvreté, le racket, le chantage sur les proches, la reproduction des schémas de la violence familiale, la drogue… Il se rend compte que le parti pris graphique atténue l'horreur visuelle des situations et des violences, rendant la lecture supportable et même agréable, mais qu'il ne cache rien de ces maltraitances. Muriel Douru se révèle être une narratrice extraordinaire. Elle sait représenter la violence sans la rendre esthétique, sans non plus tomber dans le gore. Elle n'hésite pas à représenter les actes sexuels, sans hypocrisie, sans fausse pudeur, mais sans séduction, ce qui correspond bien à cette relation tarifée. Elle montre ces travailleuses et travailleurs en situation de travail, avec une approche professionnelle, sans être technique. Bien sûr, l'accumulation de maltraitance finit par atteindre le lecteur. Son regard sur ces femmes et ces hommes s'en trouve modifié, quelles que soient ses convictions morales ou religieuses. Dans son introduction, l'autrice évoque la difficulté de projection pour comprendre la réalité de ces vies, à partir de son milieu, son éducation et son statut, de femme blanche et occidentale, n'ayant jamais manqué d'amour parental ni souffert de la faim. Elle indique que la rencontre avec ces femmes et cet homme lui a permis de comprendre combien il est compliqué d'appréhender ce qui vivent des gens au destin si éloigné. Au fil de la lecture, il se dégage également une représentation de la relation sexuelle comme un rapport de force, dans lequel les travailleuses du sexe et les travailleurs du sexe occupent la position de faiblesse. En outre, la représentation de ces rapports forcés, de ces abus réguliers (sans être systématiques) par des clients violents ou voleurs, et souvent des conditions sordides du rapport tarifé (sur le capot d'une voiture) finit par brosser un tableau déprimant de la pulsion masculine imposée aux femmes, et par voie de conséquence subie par les hommes incapables d'échapper à sa force impérieuse. Au sein des témoignages, le lecteur peut relever 2 petites phrases qui définissent cette forme de relation. Dans la première, une travailleuse indique qu'elle était devenue un objet, l'objet de 2 hommes. Dans la seconde, une autre travailleuse constate que même les gentils profitent d'elle : elle doit toujours coucher même quand elle n'en a pas envie, et pour le temps dont ils ont besoin pour se soulager. Cette bande dessinée est extraordinaire dans le sens où elle parvient à déjouer tous les pièges de la représentation de du travail du sexe (misérabilisme, romantisme, voyeurisme, etc.) sans rien occulter de la nature de ce travail, en donnant la sensation au lecteur d'écouter ces femmes et cet homme en train de lui parler directement, lui laissant son libre arbitre sans lui faire de chantage à l'émotion, sans le culpabiliser, sans l'agresser par des visions insoutenables, dans un rapport de lecture librement consenti, respectueux de sa sensibilité.

12/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Itinéraire d'une garce
Itinéraire d'une garce

Quelle femme je veux être ? - Il s'agit d'une histoire complète indépendante de toute autre. La première édition date de 2022. Cette bande dessinée a été réalisée par Céline Tran pour le scénario, et par Grazia la Padula pour les dessins et les couleurs. Elle comporte un peu plus d'une centaine de pages de bande dessinée, entrecoupée de courts textes correspondant à des réflexions intérieures de l'héroïne. Le téléphone d'Élise sonne, sur sa fonction réveil. Elle l'arrête, et réveille doucement son mari à ses côtés dans le lit. Elle est en culotte et elle se lève. Elle passe une robe de chambre et va préparer la table du petit-déjeuner. Il arrive en teeshirt et pantalon de pyjama, alors qu'elle verse le café, et il dépose un chaste baiser sur son front. le téléphone d'Élise vibre : un message lui indiquant que son rendez-vous du matin est décalé au midi, juste pendant sa pause. Elle doit interviewer Belinda Bella, une star des réseaux sociaux, une Instagram Model. Son mari la charrie : Élise n'est même pas sur Instagram, et cette influenceuse dispose réellement de nombreux suiveurs. Il l'informe que leur fille Manon vient bientôt passer quelques jours à la maison. Elle doit rappeler dans quelques minutes pour dire quand elle arrive. La mère en déduit que sa fille ne part plus en stage à Londres avec Fred, tout en se demandant pourquoi Manon ne lui en parle jamais. Il part prendre sa douche, et elle finit ses tartines. Puis elle se lève et va dans la chambre. Elle enlève sa robe de chambre, et prend le téléphone de son mari qui est en train de sonner. Elle manque l'appel, mais écoute les messages. le premier est de sa fille : elle arrive samedi et elle demande à son père de ne pas dire à sa mère qu'elle a rompu avec Fred. Elle écoute le second : une confirmation de réservation de la suite habituelle pour le lendemain vendredi dès dix-neuf heures. Conformément à sa demande : suite Marquise avec vue sur jardin, champagne et fraises pour madame. le mari sort de la salle de bain, la brosse à dent dans la bouche : elle confirme que c'était Manon annonçant son arrivée et sa rupture avec Fred. Elle rentre dans la salle de bain, enlève sa culotte et rentre dans la baignoire, pendant que son mari lui annonce qu'il ne rentrera pas ce week-end pour des raisons professionnelles. Elle se laisse glisser au fond de la baignoire et se met à pleure. Élise se dit que c'est le comble : c'est elle qui a honte. Mais de quoi serait-elle coupable ? Son époux continue de sourire comme si de rien n'était, avec cette tendresse qui a toujours défini son regard. Il ment tout en la serrant dans ses bras. Il la quitte pour rejoindre une autre. Il l'embrasse, la pénètre, jouit avec elle. Et pendant ce temps-là, elle s'endort en paix dans leur lit. Combien de fois l'a-t-il retrouvée après l'avoir baisée ? Combien de fois compte-t-il partir encore pour jouir avec elle ? Y en a-t-il d'autres ? Combien sont-elles ? le lendemain, Élise réalise l'interview avec Belinda Bella, une tombeuse. Puis elle se rend chez sa gynécologue qui lui parle ménopause, sécheresse vaginale et lubrifiant. Une femme trompée et qui se conduit comme une garce ? Pas tout à fait. La scénariste met en scène un couple qui visiblement gagne bien sa vie. La quatrième de couverture précise que Élise a 52 ans, les dessins montrent une femme bien conservée, légèrement empâtée qui pourrait en avoir 40. Elle travaille pour un magazine féminin indéterminé. Leur fille Manon semble avoir terminé ses études, ne pas être forcément encore établie, ni professionnellement, ni amoureusement. Son corps est visiblement plus ferme que celui de sa mère. le mari est très bien conservé, athlétique, grand beau et fort, avec également une bonne situation de cadre qui l'amène à voyager régulièrement, pour quelques jours. Ils ont un appartement spacieux, sans luxe ostentatoire. L'histoire est racontée du point de vue d'Élise, un point de vue féminin qui n'est pas féministe. Les dessins appartiennent à un registre descriptif, avec des traits de contour très légers pour les silhouettes humaines dont les détails sont réalisés en couleur direct. Pour les décors, ils peuvent aussi bien être dépeint avec des traits de contour minutieux, puis peints, qu'entièrement en couleur directe. Cela aboutit à une narration visuelle plutôt douce, avec un niveau de détail élevé, des représentations très concrètes. L'artiste réalise des planches très agréable avec un sens du détail descriptif et narratif remarquable. Au fils des planches, le lecteur apprécie de pouvoir regarder autour de lui et d'admirer la chambre à coucher du couple dans toute son intimité, leur cuisine tout équipée avec la table les chaises, les placards, les appareils électroménagers, le grille-pain les sets de table, le salon avec le canapé confortable pour regarder la télévision à deux, etc. Il prend grand plaisir à accompagner Élise dans le métro (avec des slogans d'affiche publicitaire qui lui suggère d'aller voir ailleurs), chez la gynécologue, à l'interview, au yoga, dans les couloirs de l'hôtel George VI (magnifiques tapis dans les couloirs), au cours de boxe, à la journée au hammam, au café ou encore chez le bottier pour une séance d'essayage très sensuelle. Il apprécie de voir que Gazia la Padula dessine des individus avec des morphologies variées, des visages expressifs, sans exagération. Cette bande dessinée est publiée par Glénat dans sa collection Porn'Pop, et une mention sur la quatrième de couverture précise que la mise à disposition des mineurs est interdite. de fait, les personnages sont représentés nus sans hypocrisie, à commencer lorsqu'ils prennent une douche, mais aussi lors des relations sexuelles en solo ou à plusieurs. La dessinatrice le fait sans hypocrisie, montrant des corps imparfaits et séduisants. Lors des rapports sexuels, elle va jusqu'au gros plan de la pénétration à deux ou trois reprises quand Élise ou son époux ont sciemment recherché une relation sexuelle, quand elle souhaite éprouver une sensation charnelle. de ce point de vue les promesses de la couverture sont bien tenues. À nouveau, le point de vue reste féminin, au travers des actions et des émotions d'Élise. Toutefois, c'est la sensualité qui prédomine, et le désir qui s'éveille peu à peu au travers des images : le constat de dépit en regardant son corps dans la glace, la position très technique de l'examen gynécologique, puis petit à petit la prise de conscience des sens, dans les vestiaires du yoga, puis du cours de boxe, puis dans le hammam. le lecteur ressent une forte empathie pour Élise ce qui a pour effet de le faire considérer les dessins comme étant plus érotiques que pornographiques. Une femme trompée et qui comprend qu'elle a été aveugle au comportement de son mari, voilà qui rappelle l'une des premières bandes dessinées du genre réalisé par une femme : le démon de midi (1996), de Florence Cestac. Ici la narration ne s'inscrit pas dans le registre comique, et les sentiments sont plus présents. La découverte de la tromperie de son époux la plonge dans une phase de déprime prononcée, mais il s'agit d'un couple ayant la cinquantaine, sans volonté de tout recommencer. Passant par différentes phases, elle décide de s'occuper d'elle et de son plaisir. La douleur sentimentale occasionnée par la trahison est bien présente, mais dans le même temps elle n'a pas de velléité de refaire sa vie, de tirer un trait sur une relation maritale qui lui apporte toujours le plaisir du partage, d'une vie à deux douillette. Elle se demande donc plutôt ce qu'elle souhaite elle, comme libérée de son voeu de fidélité. D'un côté, elle n'avait jamais envisagé de rechercher sa satisfaction par elle-même sans époux, de l'autre elle éprouve l'envie d'explorer et elle en a le courage. Elle ne se met pas du jour au lendemain à draguer tout ce qui passe à sa portée. Son éveil au plaisir de son corps est progressif. C'est comme si une barrière mentale avait été levée et qu'elle s'autorise des pensées, puis des actes qui étaient précédemment tabous. S'il n'y avait pas de passage à l'acte, cette dame serait vraiment fleur bleue. Sa démarche apparaît authentique au lecteur : à la fois son affliction sentimentale, à la fois ses envies qui se manifestent d'abord dans des rêves explicites, puis dans la prise de conscience desdites envies. Là encore, la narration visuelle s'avère épatante pour montrer ce mélange de trouble et de désir. le lecteur sourit quand après une séance de yoga, Élise se retrouve par erreur dans le vestiaire des hommes et découvre un spécimen sympathique nu devant elle. Il sourit encore en voyant son trouble lors des massages au hammam, par un grand costaud musclé, encore plus quand elle se fait la remarque qu'elle ne souhaiterait nullement avoir une relation avec un homme de cette carrure. Au fil des expériences et de la reconnexion grandissante d'Élise avec ses sensations physiques, le lecteur éprouve une forte empathie de la voir gagner en confiance, tout en restant parfois timorée ou maladroite. À ce titre, le test d'un vibromasseur dans sa salle de bains est plus touchant que drôle : quand l'appareil s'arrête et qu'elle le remet à charger, ou quand son mari arrive et qu'il la trouve à quatre pattes en culottes en train de faire mine de ramasser quelque chose par terre. le récit est découpé en sept chapitres dont la succession des titres montre bien la progression d'Élise : Se réveiller, Crier, Lâcher, Sentir, Oser, Jouir, Aimer. Chaque chapitre comprend un ou deux textes d'une ou deux pages, correspondant aux réflexion internes d'Élise, intitulés : Bataille, Obsession, Sens, Sidération, Frustration, Libido, Féminité, Rituel, Vibrations, Fantasmes, Partage, Tromperie, Mon amour. le lecteur peut ainsi plonger dans ses pensées et partager son état d'esprit plus avant, apprenant à connaître un être humain très normal, une femme gentille sans être idiote, fidèle sans être servile. Une femme trompée et qui devient une garce ? Cet album est beaucoup plus riche que ça : l'itinéraire certes, mais d'une femme qui décide de retrouver son plaisir physique. D'un côté, c'est un schéma d'une banalité générique, de l'autre les autrices en font une femme sympathique et agréable, avec une narration visuelle douce et sans fard, concrète et toute en sensations, toute en sensualité même lors des relations sexuelles explicites. La scénariste suit le schéma classique de libération progressive, sans donner le beau rôle à Élise, simplement en la montrant sans fard, son épanouissement étant une évidence, sans pour autant tourner le dos à ses responsabilités d'adulte. Superbe.

12/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série L'Âme du Kyudo
L'Âme du Kyudo

Consacrer sa vie à une épreuve - Il s'agit d'un récit complet et indépendant de tout autre, en 1 tome unique. Le récit a été publié initialement en 1969/1970. Il est en noir & blanc, écrit dessiné et encré par Hiroshi Hirata. Ce tome comprend également 4 pages de glossaires, un texte de 2 pages d'un descendant d'un inspecteur du fief du seigneur Owarii, 11 pages d'interview du responsable éditorial de l'histoire lors de sa prépublication, 2 pages de commentaires de Junzô Ishiko, un court texte d'Hiroshi Hirata et une biographie d'Hirata. L'histoire s'ouvre avec une présentation du temple de Rengeôin (appelé Sanjûsangen-Dô) à Kyoto, et en particulier de sa galerie ouverte, sur le côté Est, protégé par un auvent de 120 mètres de long. En 1606, Asaoka, un archer, s'installe à l'une des extrémités de cette galerie et réussit à envoyer 51 flèches à l'autre extrémité. Cette épreuve est institutionnalisée par différents fiefs et est baptisée Tôshyia. Au fil des années, détenir le record de flèches ayant traversé devient une marque de prestige pour le fief duquel dépend l'archer. Chaque seigneur de la région instaure donc un programme de recrutement et de formation à l'art du tir à l'art, Kyudo en japonais. Il revient à chaque fief qui présente un candidat de financer l'épreuve qui se déroule chaque année au temple Sanjûsangen-Dô. Le père de Kanza est tué par accident par un archer à l'entraînement. Kanza (samouraï de basse classe) réussit à se faire accepter par un seigneur de haut rang du fief qui l'inscrit à la préparation au défi Tôshyia. À la fin des années 1950, certains mangakas (auteurs de manga) décident que les mangas peuvent également pouvoir raconter des histoires à destination d'un public adulte. "L'âme du Kyudo" s'inscrit dans ce courant de manga. Hiroshi Hirata écrit l'équivalent d'un roman historique, racontant l'histoire d'un personnage fictif, participant à une épreuve ayant réellement existé. L'entrée à la matière déconcerte. Le récit commence par un dessin pleine page montrant la perspective de la galerie ouverte (le lieu de l'épreuve du Tôshyia), puis une autre vue du temple minutieusement détaillée sur 2 pages, puis une autre image sur 2 pages comprenant 36 statues de Bouddha pour évoquer le millier de statues abritées dans le temple, puis encore 2 dessins en double page, montrant les détails architecturaux de la charpente. Après ces dessins montrant dans le menu détail l'environnement de l'épreuve Tôshyia, l'histoire introduit les premiers personnages, Asaoko et son assistant. Au premier abord les images dessinées par Hiroshi Hirata semble faites à la va-vite, avec des visages dessinés à gros traits, des postures un exagérées pour mieux faire passer le mouvement et l'état d'esprit des personnages, des expressions de visage un peu forcées, et une apparence générale qui donne une impression de dessins réalisés rapidement, d'un premier jet qui n'a pas été retravaillé et qui n'a pas été peaufiné. Pourtant le regard repère des détails et constate une grande cohérence visuelle. Il n'y a aucun doute sur l'authenticité des tenues des personnages, sur la véracité de l'architecture, sur les accessoires divers et variés (de la vaisselle au harnachement des chevaux). D'un côté, l'apparence rugueuse des dessins confère un aspecte naturel et immédiat qui facilite la lecture et en augmente le rythme. De l'autre côté, alors que les pages se tournent très vite, le lecteur constate qu'il assimile un grand nombre d'informations transmises de manière visuelle. Il ne s'agit donc pas d'un dessinateur qui s'économise, mais d'un artiste qui choisit chaque trait pour l'information qu'il apporte, et qui a sciemment fait le choix d'une esthétique âpre, en cohérence avec la nature du récit. Une fois habitué à cette esthétique, le lecteur constate l'efficacité peu commune de la narration sur le plan visuel. Au premier niveau, le lecteur découvre l'histoire de cette épreuve singulière et de ce jeune homme qui voue sa vie à devenir "premier dans le ciel", le titre décerné à tout nouveau détenteur du record. Sur ce plan là, Hiroshi Hirata rconte l'apprentissage d'une discipline, de ses valeurs, par un jeune homme au fil des semaines, des mois et des années. Il l'a pourvu d'une motivation complexe qui évolue au fil du temps passant d'une forme de vengeance de son père à une ascèse sportive devenant le sens de sa vie. En parallèle l'histoire du Tôshyia se confond avec les luttes d'influence des fiefs, et l'évolution des techniques d'archerie. Au fil de ces 422 pages, l'auteur aborde de nombreux aspects du Kyudo. Il montre comment cet art martial se trouve transformé en compétition sportive. L'enjeu pour un fief est tel qu'il s'installe une course à la préparation de nouveaux champions, avec la conception d'aire d'entraînement toujours plus sophistiquées (jusqu'à reproduire la galerie ouverte du temple), avec des sessions de recherche et développement sur les arcs, les flèches et les gants du kyudoka. À un deuxième niveau, le lecteur peut douter de la réalité de ce code de l'honneur rigide et exigeant des différents participants (les perdants allant jusqu'à se faire seppuku), des sommes englouties (au détriment de la population) par les seigneurs pour présenter un nouveau champion. Le savoir faire d'Hiroshi Hirata lui permet de rendre vivant ces codes moraux, au travers d'individus plausibles et réalistes. Une fois plongé dans ces us et coutumes, le lecteur prend alors conscience de l'analyse pénétrante que l'auteur effectue. Il y a donc la fonction régulatrice du Tôshyia accaparant beaucoup de ressources des fiefs, mobilisant les dirigeants et leurs gens, la compétition sportive remplaçant les batailles. Il y a les stratégies développées par les seigneurs pour disposer d'un champion, leurs calculs pour savoir qui inscrire à l'épreuve afin d'avoir le plus de chances (sans jamais prendre en compte les aspirations des kyudokas). Au fur et à mesure de l'augmentation du record, ils doivent prendre en compte qu'un archer devra la tenter plusieurs fois, ce qui décale d'autant le bénéfice de leur investissement. Hiroshi Hirata se montre encore plus perspicace et émouvant avec les interrogations qui assaillent Kanza. Au début, celui-ci s'interroge sur la dureté de l'entraînement qu'on lui fait subir, ce qui l'amène à réfléchir à sa motivation et à son implication. Il s'agit de thèmes souvent rabâchés dans les mangas pour adolescents. Au fur et à mesure de des mois passés à s'entraîner, Kanza va approfondir sa réflexion, constater que toute sa vie est organisé pour parfaire sa technique afin de décocher le plus de flèches possibles en 24 heures dans la galerie ouverte du temple. D'un côté, il devient un expert de cette technique à un niveau exceptionnel, de l'autre sa vie n'a de sens que dans le contexte du Tôshyia. Tout événement extérieur indépendant de sa volonté remettant en cause la tenue de l'épreuve remet également en cause sa raison d'être. Au travers de "L'âme du kyudo", Hiroshi Hirata a réalisé une fresque historique, une analyse des relations de pouvoir des seigneurs de la région de Kyoto, un portrait pénétrant de la position des athlètes de haut niveau, une histoire passionnante et émouvante.

12/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5
Couverture de la série Lone Sloane - Babel
Lone Sloane - Babel

Babel n'est pas un mythe, c'est une escroquerie. - Ce tome contient une histoire complète qui peut être lue indépendamment de toute autre. Une connaissance superficielle des aventures de Lone Sloane permet de mieux apprécier certaines références Elle a été initialement publiée en 2019, écrite par Xavier Cazaux-Zago et mise en images par Dimitri Avramoglou, sur la base d'une idée de Serge Lehman. Elle comprend 78 pages de bandes dessinées Le tome s'ouvre avec une introduction d'une page de Philippe Druillet indiquant que son personnage est devenu autonome et qu'il est favorable à ce qu'il soit repris par des auteurs plus jeunes, pour une transmission de la création. Le néant n'aura bientôt plus aucune limite. Pas même celle des champs infinis mais trompeurs de l'imagination (extrait de Les contemplations de Shaan). - Quelque part sur une planète isolée dans le vide de l'espace, un vieil homme est grimpé sur un haut rocher en forme de colonne et il vitupère contre les dieux qui permettent que sa planète soit bientôt effacée par l'Écume, hurlant que les siens ne sont pas nés que pour souffrir et mourir, ne comprenant pas pourquoi ceux de là-haut veulent les réécrire. Bientôt les vaisseaux de l'Écume atterrissent à la surface de la planète, comme une écume noire déchiquetée. Shaan sort du vaisseau amiral et indique qu'il veut que l'épuration de la bordure extérieure se poursuive. Il se rend devant un cercueil noir qui s'ouvre et dont sort une vrille métallique articulée qui vient transpercer sa main droite. Elle absorbe un peu du sang de Shaan qui indique qu'il a le goût de la proie du monstre robotique lupin dans le cercueil. Shaan lui enjoint de libérer l'univers de la complexité qui le dévore. Il lui ordonne de trouver son double asymétrique et corrompu de naissance, et de le tuer. Le monstre mécanique doit trouver et tuer Sloane. Sur la planète Kazhann, les militaires viennent de voir apparaître un cercueil volant géant dans leur spatioport. Un détachement d'une douzaine de soldats se rend devant et réfléchit à ce qu'il convient de faire. L'un d'eux ouvre le feu dessus y créant une grande brèche. Il ne leur reste plus qu'à pénétrer à l'intérieur. Dans une salle, ils se retrouvent face à un individu derrière un pupitre. Il dit s'appeler l'Abbé et salue les dignitaires de Kazhann au nom du collectif. Il ajoute qu'il en sera la parole et le visage, dépêché parmi eux pour s'entretenir d'urgence avec les esthètes pontifes de ce monde. Il demande à parler à leurs maîtres, les barons bleus. Il a à leur parler de Shaan. Dans son lit, Lone Sloane est tiré de son sommeil de dix ans par Légende. Cette dernière lui indique qu'il est attendu. Il s'habille et il est amené devant l'Abbé assis sur un trône, entouré par cinq barons bleus. L'Abbé se présente : il est l'ambassadeur suprême du collectif de Babel. Il espère être le témoin de la chute de Shaan. Lone Sloane lui répond qu'il arrive un peu tard parce qu'il a déjà réglé le compte de Shaan. L'Abbé le détrompe : Shaan, l'ennemi naturel de Lone Sloane, a su retrouver la source d'une entité-force appelée l'Écume, un fragment aveugle du non-être, un principe perverti et privé de substance qui se nourrit de tout ce qui fut, est ou sera un jour. Elle nage dans le sillage de l'empereur se répandant comme une tâche qui dévore les étoiles, une contagion pour être exact. Lone Sloane est donc un personnage créé par Phillipe Druillet au milieu des années 1960, ayant bénéficié d'une première aventure rééditée dans Lone Sloane 66 : Le mystère des abîmes (1966). Il a réalisé 5 autres histoires consacrées à Lone Sloane : Les Six Voyages de Lone Sloane (1972), Delirius (1973, scénario de Jacques Lob), Gail (1978), Salammbô (d'après Gustave Flaubert, 1980, 1982, 1986), Chaos (2000), Delirius 2 (21012, scénario de Jacques Lob & Benjamin Legrand). Il s'agit donc de la reprise d'un personnage par de nouveaux auteurs, avec la bénédiction de son créateur encore vivant. Il est un peu difficile d'envisager cette reprise pour un lecteur ayant déjà lu une des aventures originelles, tellement elles sont façonnées par la forte personnalité de son auteur, à la fois dans le ton de la narration, à la fois par sa flamboyance visuelle démesurée. Le lecteur s'attend donc à retrouver ces éléments : c'est le cas. Xavier Cazaux-Zago a repris les caractéristiques d'écriture de Philippe Druillet : des personnages qui emploient des gros mots, des pavés de texte emphatiques et lyriques, pas toujours explicites. Lone Sloane a toujours son caractère de cochon : il envoie promener ses interlocuteurs qui l'ennuie avec des insultes ordurières, et il est en colère. Le scénariste fait également apparaître des personnages de précédentes aventures : Zearl le néomartien, Vuzz le fou, Légende, Kurt Kurtsteiner. Il le fait en donnant assez d'information pour qu'un nouveau lecteur sache de qui il s'agit et ce qu'il vient faire là. Le lecteur attend également beaucoup de retrouver la démesure visuelle et barbare de Philippe Druillet, tout en sachant que c'est vain car il n'y a que Druillet qui réalise des pages de Druillet. Malgré tout, la couverture est prometteuse, avec une composition dérivative de Druillet, tout en en ayant la force. La première planche est un dessin en pleine page : une vision d'une ville avec des statues colossale et une petite tour de Babel, avec un cadre autour qui reprend des ornements typiquement Druillet, en particulier des visages extraterrestres grimaçants. On s'y croirait presque, si ce n'est la colorisation plus sophistiquée, sans cette saveur psychédélique. Dans les planches 4 & 5, le lecteur retrouve d'autres éléments spécifiquement Druillet (ses vrilles au découpage géométrique), ainsi que l'absence de silhouette humaine permettant de se projeter de trouver un point de vue humain. Au fur et à mesure des séquences, le lecteur retrouve des sensations propres à la narration visuelle de Druillet : un découpage de planche toujours changeant, avec parfois des cases en forme de disque, des cases de la hauteur de la page, un dessin en double page qui nécessite de faire faire un quart de tour à la BD pour la tenir à la verticale, des visions cyclopéennes (un gigantisme écrasant les silhouette humaines, les rendant insignifiantes), des cases en trapèzes qui s'emboîtent les unes dans les autres, des images encadrées par des têtes de soldats en train de regarder, des vrilles technologiques faisant des angles aigus agressifs et déchirants, des cases tenant de l'illustration. Malgré tout, il n'est pas très satisfaisant de considérer cette bande dessinée uniquement sous l'angle d'une histoire à la manière de Philippe Druillet parce que ça n'en est pas, sous l'angle de l'ersatz forcément moins bien. Néanmoins, il n'est pas si simple de la considérer comme une œuvre autonome parce qu'elle est fortement marquée par sa genèse de continuation d'une œuvre existante. Le lecteur ne peut que constater que Dimitri Avramoglou réalise des planches avec une forte personnalité graphique, pour partie héritée de Philippe Druillet (le caractère obsessionnel en moins dans le niveau de détail) dont il sait manier les idiosyncrasies graphiques avec intelligence, pour partie plus personnelle avec des traits de contour plus fins et plus réguliers, un usage du noir plus inquiétant par sa propension à infecter les surfaces attenantes, un goût réel pour concevoir des vaisseaux spatiaux aux formes originales, et une belle capacité à faire s'exprimer la tension et la rage des personnages. De temps à autre, le lecteur se dit que certaines cases manquent de décors. La plupart du temps, il est impressionné par le spectacle visuel qui s'offre à lui. De la même manière, il n'est pas si simple de faire abstraction de la parenté avec Philippe Druillet dans la manière de raconter l'histoire. L'intrigue est assez linéaire et facile à suivre : Lone Sloane, Légende et l'Abbé se dirige vers la mythique Babel pour y trouver un livre qui permettre de défaire Shaan. La page de crédits précise qu'il s'agit d'une idée originale de Serge Lehman, et le lecteur peut effectivement percevoir le goût de cet auteur dans les saveurs métaphysiques du récit. Lorsque le récitatif évoque l'antique sceau de Borges, le lecteur fait également le lien avec la nouvelle La bibliothèque de Babel (1941) de Jorge Luis Borges (1899-1986), présente dans le recueil Fictions . Xavier Cazaux-Zago fait un usage libéral des récitatifs et des personnages qui déclament des phrases empathiques et lyriques. Sous réserve qu'il ne soit pas allergique à cette forme d'expression le lecteur se rend très vite compte que ces phrases sont porteuses de plusieurs sens, et se prêtent bien à l'interprétation. Par exemple, en lisant la question prononcée par un personnage (Pourquoi qu'ils veulent toujours nous réécrire là-haut ?), le lecteur peut le lire au premier degré, mais aussi comme un écho du fait que Cazaux-Zago & Avramoglou sont en train de procéder à une réécriture de Lone Sloane, à leur façon. Cela fonction aussi avec les images : quand Shaan lâche un loup robotique pour traquer Lone Sloane, le lecteur peut y voir une forme de conte de fées déformé. Parfois cela aboutit à une touche d'humour pas forcément faite sciemment : difficile de ne pas sourire en lisant Le temps des retraites est révolu, en plein débat sur la réforme des retraites. Très vite, la dimension métaphorique du récit crée une mise en abîme : les personnages ont pour objectif de trouver un ouvrage contenant le récit qui décrit comment défaire leur ennemi, et ils vont participer à son écriture, soit un questionnement sur la nature même d'une fiction et du rôle des protagonistes. La conclusion boucle d'ailleurs la boucle en faisant explicitement référence aux cycles du champion éternel (créé par Michael Moorcock) et à et son épée maudite, le porteur d'orage (traduction littérale de Stormbringer), déjà une vision cyclique des héros de fiction, un éternel recommencement. Cette bande dessinée est pétrie d'idiosyncrasies, à commencer par celles de Philippe Druillet. Ce n'est pas du Druillet, mais le lien spirituel est présent, respectueux, et conforme à l'esprit. À bien des égards, la narration reprend des caractéristiques d'écriture de bande dessinée des années 1970, rendant la lecture différente, moins fluide, avec des récitatifs moins polis par une écriture normalisée. En cela, cette bande dessinée s'apprécie au regard de l'œuvre de Philippe Druillet, avec la conscience d'être réalisée par des disciples et pas par le maître, sans pouvoir prétendre faire aussi bien, en particulier sur le plan graphique. D'un autre côté, il est quand même possible de l'envisager pour elle-même, comme un récit de science-fiction métaphysique, autoréflexif, sur la nature même d'un récit et sa façon de s'autoalimenter dans une littérature ayant conscience de sa propre existence, de ses prédécesseurs.

11/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série La Nuit
La Nuit

Viscéral, expérience de lecture totale - Il s'agit d'une histoire complète en 1 tome, initialement publiée en 1976, après une sérialisation dans le mensuel "Rock & Folk". Elle a été entièrement réalisée par Philippe Druillet, scénario, dessins, couleurs, lettrage, et maquette. Dans un environnement urbain en ruines (quelques années dans un futur non déterminé), une bande de bikers avance, menée par Heinz, leur chef. Leur destination : le dépôt bleu où ils pourront récupérer de la dope. Sur leurs fronts, il y a un mot de tatoué : Ende, Baisée, ou encore Tuée, en fonction des individus. Sur leur route, ils vont se heurter aux polars (les représentants des forces de l'ordre), à d'autres gangs de bikers dont les Cœurs brûlés, puis celui de Mains d'Acier. Il leur faut absolument atteindre le dépôt bleu avant le levé du jour. Pour le lecteur qui ouvrirait par hasard cette BD, le choc risque d'être rude. Premier constat, les dessins ne sont pas très jolis. Les contours des formes sont tremblés, il y a plein de petits traits non signifiants, et il faut faire preuve d'une attention soutenue pour déchiffrer certaines cases, bourrées à craquer de silhouettes entremêlées. Les couleurs ne débordent pas des traits, mais elles peuvent être agressives, criardes ou sales. Un rapide parcours des phylactères montre que les règles de syntaxe ne sont pas respectées et que certaines phrases laissent à désirer en termes de clarté. À l'époque de sa parution, cette œuvre était révolutionnaire, et beaucoup des lecteurs de l'époque hésitent à la relire, tellement elle a imprimé un souvenir indélébile et intense dans leur esprit. Pour un lecteur d'aujourd'hui il s'agit d'un témoignage d'une époque révolue, mais aussi d'un récit toujours aussi intense. Certes, Philippe Druillet fut le cofondateur de la revue Métal Hurlant avec Jean-Pierre Dionnet en 1975, une revue historique dans le développement de la BD, mais il reste avant tout un auteur à la forte personnalité narrative. Toute personne qui a vu ne serait-ce qu'une fois un de ses dessins en garde le souvenir. Le tome s'ouvre avec un incipit en deuxième de couverture : une citation des Fleurs du Mal de Baudelaire. Puis vient une photographie de l'épouse défunte de Druillet (morte d'un cancer foudroyant peu de temps auparavant), et enfin un texte rageur d'impuissance de Druillet quant aux médecins et au destin. C'est donc l'œuvre d'un artiste en deuil, animé par la rage et la douleur. Mais c'est aussi une histoire. Il peut falloir au lecteur, un temps pour s'adapter à la narration. D'un autre côté, il peut aussi être emporté par cette narration dès les 2 premières pages. La première comprend 6 cases superposées de la largeur de la page, comme dans un panoramique large de western spaghetti. La deuxième est un dessin pleine page des motards fonçant vers le lecteur sur des engins futuristes, sans roues, lévitant à quelques centimètres au dessus du sol. En haut de cette page, il y a 3 médaillons avec les têtes et les noms des personnages. Tout au long du récit, Druillet adapte sa mise en page, à la nature de la séquence. Il n'y a pas de découpage bien propre et régulier qui se répète d'une page à l'autre. Il n'hésite pas à réaliser des dessins s'étalant sur 2 pages et requérant de tourner physiquement l'album d'un quart de tour. Les bordures même peuvent se gauchir sous l'effet de la violence des actions dépeintes, s'incliner, se briser, prendre la forme du contour d'un personnage, et même disparaître. Philippe Druillet plie de la même manière le langage à son dessein. La syntaxe des protagonistes laisse clairement à désirer, mais l'objectif n'est pas de respecter la grammaire. L'objectif est de faire passer leur état d'esprit, leur idée fixe de dope. Le résultat parle de lui-même : une étrange poésie brutale et évocatrice. De la même manière, Druillet n'explique pas tout de manière pédagogique et détaillée. Peu importe le contexte politique ou historique, ou même géographique de la situation. Il s'agit d'une histoire viscérale qui relaie une rage existentielle violente et désespérée. L'état de la situation ne laisse planer aucun doute. Ces motards cherchent la dope qui leur permettra de supporter la réalité. Ils défoncent l'ordre établi, rebelles sans cause, refusant un ordre contraignant, sans alternative à proposer, juste une soif de liberté, et la conscience de leur propre servitude à la drogue. Dès le départ, l'issue de cette quête ne fait aucun doute, dans cette ambiance nihiliste. Au final, peu importe la nature des innovations narratives, leur intelligence ou leur pertinence, le récit emmène tout sur son passage. Une fois son réglage de lecture effectué, le lecteur s'embarque pour cette équipée sauvage et éprouve avec ses tripes cette absurdité existentielle, cette quête impérieuse d'un divertissement permettant de supporter l'existence, cette violence des rapports sociaux, ce carcan des règles diverses et variées, cette brutalité nécessaire pour garder le cap. Paradoxalement, Druillet laisse le lecteur libre de lire à sa guise : de lire à toute berzingue jusqu'au choc final, ou de lire en prenant le temps de savourer ces visions lyriques, baroques et outrancières, de se perdre dans le luxe de détails de ces pleines pages, après avoir pris en pleine face la force de leur composition. Certains lecteurs pourront être rebutés par ces doubles pages, compositions mêlant bande dessinée et éléments figuratifs, éléments géométriques abstraits et conceptuels. Il s'agit de l'un des attraits de l'art de Druillet ; ces images démesurées, hors norme, dont l'échelle monumentale écrase les individus, et les symboles évoquent un inconscient collectif primal, des courants de force sous-jacents, un destin et une condition humaine inéluctables et inflexibles. Peu importe l'intelligence de la déstructuration des conventions de la BD, peu importe la flamboyance des scènes, ou la pauvreté culturelle des personnages, le lecteur fait l'expérience de plusieurs des aspects les plus noirs de la condition humaine. Dans cette équipée fatale, il y a encore moins d'espoir que dans Thelma & Louise , une conscience plus aiguë que tout est vain. Après ça, il ne reste plus qu'à lire Salammbô du même Philippe Druillet pour une nouvelle dose qui procure un voyage de la même intensité.

11/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Le Chalet bleu
Le Chalet bleu

Vive les mariés de la Vallée aux Loups ! - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Il est initialement paru en 2018, écrit et dessiné par Jean-Claude Servais, avec une mise en couleur semi-directe réalisée par Raives (de son vrai nom Guy Servais). Il commence avec une page de bibliographie (recensant 10 ouvrages et un film), puis avec une introduction d'une page écrite par JC Servais où il évoque l'ouvrage Psychanalyse des contes de Fées (1976) de Bruno Bettelheim (1903-1990), et Les âges de la vie (1983) de Christiane Singer (1943-2007). Cette bande dessinée compte 72 pages en couleurs, structurée sous la forme d'un prologue, d'un chapitre pour chacune des 4 saisons et d'un épilogue. Le tome se termine avec une postface de 3 pages rédigées par Cécile Bolly, racontant son expérience de faire découvrir la nature au travers de promenade en forêt, ainsi que son potentiel psychothérapeutique, en évoquant le bain de forêt Shinrin Yoku (forme de sylvothérapie japonaise) ainsi que les travaux de François Terrasson (1939-2006), géonome, écrivain et naturaliste français. Le 20 novembre 1947, dans le pays de la Gaume (partie romane de la Lorraine belge), une mère et un père demandent à leurs 3 enfants d'aller se coucher, sans oublier de dire leurs prières, pendant que le commentateur de radio évoque le mariage de la princesse Elizabeth avec le duc d'Édimbourg. En se dirigeant vers sa chambre, Alice en profite pour récupérer le livre de contes de son grand-père, ses 2 frères menaçant à moitié de la dénoncer à leurs parents. Dans sa chambre, elle lit le conte qui raconte l'histoire du berger Attis aimé de la déesse Cybèle régnant sur la Vallées aux Loups, et comment il fut transformé en chêne. Le lendemain, les 3 enfants vont se promener en forêt, apercevant plusieurs représentants de la faune, comme des lapins de Garenne, un renard, un mulot. Les garçons se montrent assez agressifs, s'en prenant aux fourmis d'un terrier, aux abeilles dans un tronc, et à un canard qu'ils auraient bien mangé, n'eut été l'intervention de leur sœur. Le soleil déclinant, perdus, ils se rendent compte qu'ils sont bons pour passer une nuit dans la forêt, avant de retrouver leur chemin le lendemain. Le lendemain, Alice découvre qu'ils sont au pied d'un chêne sur une pierre sacrée, c’est-à-dire le berger Attis transformé par la déesse Cybèle : ils sont dans la Vallée aux Loups. Les 3 enfants commencent à se remettre en marche pour retrouver leur chemin, mais ils se heurtent à une barrière invisible. Ils sont sur le domaine de la déesse Cybèle et elle impose une épreuve à chacun pour accepter de les libérer : ramasser mille perles (de rosée) dans la forêt, aller chercher au fond de la mare la clé du coffre des songes, choisir parmi 3 fleurs, celle qui est la plus belle à ses yeux. Seule Alice réussit son épreuve et peut s'enfoncer plus profond dans la Vallée aux Loups. Elle y croise un citron (un papillon), une grenouille, une biche et un groupe de petits lutins. Elle parle à chacun d'eux et ils lui répondent de manière intelligible. Elle voit un garçon s'enfuir dans les bois. Elle l'interpelle mais il continue à courir. Elle prend la même direction que lui et finit par aboutir devant une mare, avec une maison et un petit ponton. Elle reconnaît immédiatement le chalet bleu dont a lui souvent parlé son grand-père. Il y a une sculpture en bois (Le prince de la forêt) sur le ponton qui semble parler à haute voix et s'adresser à elle. Jean-Claude Servais a réalisé cet album à 62 ans, après 4 tomes de la série Les chemins de Compostelle. Il s'est fait connaître avec la série Tendre Violette. Il a également réalisé de nombreux récits complets, certains regroupés sous le titre de La mémoire des arbres, d'autres indépendants comme Le dernier brame. C'est un artiste réputé, entre autres, pour ses descriptions de la faune et de la flore en particulier celle des forêts de sa région. Dans l'introduction il annonce clairement qu'il a conçu un récit sur la base d'un conte de la région de Nice qu'il a transposé à la région de La Gaume. Il explicite ses intentions en indiquant qu'il a souhaité entremêler à son récit la dimension psychanalytique des contes de fée, ainsi que la conscience que chaque âge de la vie apporte ses richesses. Le lecteur plonge donc une bande dessinée avec de beaux dessins, rehaussés par une mise en couleurs sensible, un récit s'apparentant à un conte conscient de sa nature, avec des prises de recul sur les mécanismes du conte, et sur les prises de conscience de la nature de l'existence. Pour commencer, le lecteur est très sensible à l'honnêteté de l'auteur qui explicite sa démarche et qui cite ses sources, qu'il s'agisse d'ouvrages, d'auteurs, ou de la sculpture qui figure en couverture, une sculpture sur bois appelée Le prince de la forêt, et réalisée par Claude Grandjean artiste vivant à Gérardmer. Il y voit une volonté de transparence, d'indiquer ce qu'il doit à d'autres créateurs, mais aussi d'ouverture à d'autres créateurs. Ensuite, il découvre des pages dont le rendu et le degré de finition sont à l'identique de ceux de la couverture. L'artiste réalise des dessins en détourant les formes avec un tait fin et souple, intégrant quelques traits fins dans les formes pour leur apporter un peu de texture et de relief. Quelques soient les éléments représentés, il s'attache à les montrer d'une manière réaliste et descriptive, avec précision. Le lecteur peut déceler de légères touches romantiques dans la manière dont les êtres humains se tiennent dans des postures gracieuses, ou dans leurs vêtements (à commencer par le blanc virginal pour les tenues de Rose). Il peut aussi s'interroger sur l'absence de difficultés matérielles pour la vie au chalet bleu, ou d'autres éléments qui ne lui semblent pas réalistes. Il doit garder à l'esprit qu'il s'agit d'un conte, et pas d'un récit réaliste, comme en atteste l'intervention d'une déesse, la présence de petits lutins, ou une sculpture en bois qui semble omnisciente. Avec la première page, le lecteur prend la mesure de la qualité de la reconstitution historique : les meubles et l'aménagement du pavillon, les vêtements des enfants. Il apprécie à leur juste valeur les culottes courtes des garçons et leurs chaussettes montantes, ainsi que le modèle de leur sac-à-dos, garanti d'époque. Avec le même regard, il observe le mobilier du chalet bleu, ainsi que ses murs en bois, comme une construction réelle, sans pour autant obérer sa dimension utopique. Avec le chapitre Automne, le lecteur commence à se repaître des représentations de la faune et de la flore. Jean-Claude Servais est un dessinateur animalier remarquable, et il représente les paysages naturels avec une grande minutie, sans pour autant faire un travail de dessinateur botaniste. Les dessins offrent au lecteur une promenade en forêt, en bénéficiant du regard d'un connaisseur, sachant voir la diversité des spectacles qu'elle offre, sachant orienter son regard au bon endroit pour voir un animal ou un insecte. Ainsi, le lecteur peut apercevoir plusieurs animaux comme lapin de garenne, renard, mulot, papillon citron, grenouille, biche, hibou, libellule, sanglier, geai, et d'autres encore. L'artiste ne propose pas une version romantique de la forêt, mais une version naturaliste. De temps à autre, il fait usage de la licence artistique, par exemple quand Alice s'adresse à un animal. Ces moments-là relèvent de la forme du conte. Le lecteur prend donc un énorme plaisir à pouvoir marcher tranquillement en forêt, à acquérir une familiarité avec plusieurs endroits, le chalet bleu et ses alentours bien sûr, mais aussi l'immense rocher situé au niveau du passage vers la Vallée aux Loups. Il observe le passage des saisons dans ces endroits, puisque le récit comprend un chapitre pour chaque saison, ainsi que les transformations qui s'opèrent sur les plantes et les arbres. À nouveau pour cette bande dessinée, Jean-Claude Servais a collaboré Raives pour la mise en couleurs. Ce dernier effectue un travail tout aussi extraordinaire que le dessinateur. Pour commencer, s'il n'y a pas prêté attention, le lecteur ne s'aperçoit pas que les planches sont le fruit de la collaboration entre 2 artistes différents. Ensuite, la mise en couleurs donne l'impression d'avoir été faite en couleur directe, évoquant parfois l'aquarelle. Comme Servais, Raives adopte une approche naturaliste, rendant compte de la couleur de chaque chose, avec des variations en fonction de l'ambiance lumineuse. Aux dessins, il ajoute l'impression lumineuse des éléments comme le brun de la terre, ou les différentes teintes de vert de l'herbe, des feuilles de la mousse. Bien sûr, les teintes de vert varient en fonction des saisons, plus vives au printemps, plus riches à l'été, déjà palissant à l'automne, et ayant disparu à l'hiver. S'il en éprouve de la curiosité, le lecteur peut regarder dans le détail comment Raives a pensé sa mise en couleurs pour atteindre cet équilibre merveilleux entre naturalisme et impressionnisme. Servais & Raives offrent donc des promenades extraordinaires au lecteur, au fil d'une histoire sortant tout autant de l'ordinaire. Au premier niveau, il s'agit de l'histoire d'une jeune fille tout juste adolescente, qui passe de l'autre côté d'une barrière, pour accéder à la Vallée aux Loups, un lieu de légende. En toute transparence, le scénariste fait référence de manière explicite à la traversée d'Alice au pays des merveilles (1865) de Lewis Carroll (1832-1898). Au fil de l'histoire, d'autres contes sont cités : celui de Cybèle bien sûr, mais aussi Le petit chaperon rouge, Le Petit Poucet, La Belle et la Bête. Le lecteur découvre donc la trajectoire de vie d'Alice et de Jeantou, ainsi que de leur fille Rose, dans une relation en aller-retour entre le monde réel et cette Vallée aux Loups à l'écart du tumulte moderne. Il s'attend bien aux points de contact entre ces 2 réalités, et au passage de l'une à l'autre, mais pas forcément à la participation active de la déesse Cybèle, ou à un voyage jusqu'à un lieu de guerre bien réelle. Il y a donc bien une intrigue au sein de ce conte, avec des développements inattendus. En auteur ambitieux, Jean-Claude Servais développe et entrelace dans son récit les 2 thèmes qu'il a annoncés : la puissance métaphorique des contes et les différents élans vitaux correspondant à des âges de la vie différents. Pour pouvoir apprécier ces thèmes, le lecteur doit faire confiance à l'auteur, en considérant que chaque développement participe à brosser un tableau cohérent de grande ampleur. Il peut être surpris quand Servais intègre des remarques explicites formulées par la sculpture exposant l'image psychanalytique que véhicule telle ou telle situation ou élément d'un conte (une fleur coupée par exemple, ou encore le conte dans le conte de La princesse, la balle en or et la grenouille, expliqué avec facétie). C'est comme si la voix de l'auteur intervenait par l'artifice de la sculpture pour expliquer la figure de style. Dans le même temps ce mécanisme permet au lecteur de mieux comprendre ce qui est en train de se jouer dans l'intrigue. Il bénéficie à la fois d'une remarque pédagogique et d'une meilleure compréhension de ce qu'il lit. De la même manière, il peut trouver étrange que la présence de l'image d'une vieille femme observant la jeune Alice, sans interagir avec elle, comme un spectre invisible. Le scénariste utilise à nouveau les libertés données par la forme du conte pour mettre en scène l'idée d'un temps cyclique, sans pour autant enfermer ses personnages dans un destin écrit à l'avance. Il sait de manière très élégante faire coexister les caractéristiques intangibles des phases de la vie humaine avec l'impermanence des choses, la dimension éphémère des idées et des projets, la finitude du corps. L'intrigue et les deux thèmes servent également de terreau pour d'autres réflexions. Au fil des pages, Jean-Claude Servais évoque la force des rites initiatiques, l'élan naturel de chaque individu à aller chercher le bonheur ailleurs, la nature de l'amour et du sexe, les aphrodisiaques masculins naturels, la relation entre l'être humain et les créatures mythologiques (avec l'apparition d'une licorne). Le lecteur est donc régulièrement surpris par une réflexion ou une situation inattendue, qui viennent enrichir la narration, non pas de manière linéaire, mais comme des rameaux venant apparaissant progressivement dans la vie du récit. Ces considérations ne relèvent pas d'une démarche New Age pour une spiritualité prête à penser en toc, faite de bric et de broc. Il s'agit plutôt du ressenti d'une personne ayant fait l'expérience de la vie, sensible aux forces qui modèlent la vie de l'individu au-delà de la matérialité et du matérialisme. Le lecteur ressort de ce tome enchanté. Il a eu le plaisir d'observer la nature dans ce qu'elle a de vivant, sous la forme d'une forêt en région wallonne, avec un guide attentif, prévenant et bienveillant. Les dessins montrent avec délicatesse et précision la faune et la flore de cette région. Il a suivi des personnages touchants dans un conte organique évoquant différents aspects de la vie humaine. Il a bénéficié d'une réflexion organique sur les mécanismes psychologiques des contes, et sur le cycle de la vie humaine. Il a éprouvé la sensation d'écouter une personne sage, sans prétention, honnête jusqu'à citer les personnes ayant nourri sa réflexion, humble jusqu'à s'effacer derrière l'histoire qu'il conte, captivant par ses idées au détour d'une scène, comme autant de touches furtives participant à une peinture d'une grande richesse. Jean-Claude Servais est un conteur merveilleux, associant le fond à la forme, avec autant d'élégance que de sensibilité. Le texte final de Cécile Bolly permet de prolonger un peu la balade, en restant au rythme de la forêt.

11/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série La Hache et le fusil
La Hache et le fusil

J'ai parié avec mes amis que je danserais avec l'assassin ! - Ce tome contient une histoire complète, rassemblant les 2 tomes, chacun publié pour la première fois en 1994, dans une série intitulée La mémoire des arbres. Le scénario a été adapté d'un fait divers par Gérard Frippiat, Jean-Claude Bissot et Jean-Claude Servais, ce dernier ayant dessiné l'histoire. La mise en couleurs a été réalisée par Émile Jadoul. Fin août 1964, dans la forêt gaumaise, des daims se mettent à courir derrière le mâle. Au fond des bois, une Jeep arrive à une petite maison. Robert arrête le véhicule et en descend. Il prend dans ses bras la jeune fille en pleurs sur le siège passager. Il la dépose délicatement dans le canapé, sans dire un mot, et il allume un feu dans la cheminée, toujours sans dire un mot. Il prend un manteau d'adulte et l'enfile à la demoiselle qui continue à pleurer sans dire un mot. Il entend du bruit à l'extérieur. Il sort sur le pas de la porte et écoute. Il rentre, prend son fusil et un couteau de chasse, un chapelet dépassant de la poche de sa veste. Il part en laissant tout derrière, y compris la jeune fille sur le canapé. Deux Jeep de la gendarmerie arrivent. Dans l'une d'elle se tient René Collard, menottes au poing, qui intime au conducteur d'aller plus vite. Ils voient enfin la maison. Robert regarde autour de lui : la voie est dégagée : il s'en va à longues enjambées, très calme. Sur le chemin, il croise sa mère dans une carriole tirée par trois chiens. Elle lui dit qu'elle l'avait bien prévenu et qu'il voit où ça l'a amené d'avoir épousé cette femme. Elle lui remet un flacon de jus de plantain, puis elle continue son chemin jusqu'à la première maison de la ville. La mère fait le tri dans quelques objets mis au rebut et récupère un abat-jour. Elle rentre chez elle toujours dans sa carriole. Une fois arrivée, elle détache les chiens. Elle rentre à l'intérieur pose, l'abat-jour et leur donne à manger de la viande à même le sol, après l'avoir découpée au couteau. Elle se coupe un petit morceau de viande crue pour elle. Elle se fait la réflexion que tout ce qui arrive à son fils est la faute de la femme qu'il a épousée. Puis elle se met à aiguiser son couteau sur une meule à pédale. Ça lui rappelle le même geste qu'elle faisait à l'été 1929, quelques heures avant la naissance de Robert. Elle s'était interrompue en entendant la voiture du notaire Henry qui passait non loin du campement de fortune de sa famille, avec des roulottes et des chiens. Le bruit de la voiture n'avait pas été assez fort pour réveiller le paternel et les frangins. Elle avait ressenti une nouvelle contraction. La nuit, le paternel avec sa femme et les trois frangins s'étaient rendus à proximité d'une ferme pour déterrer le cadavre encore frais d'une vache et récupérer la viande. Le lendemain, les frangins donnaient la viande aux chiens, et la mère donnait naissance à Robert, couchée dans la carriole. À Bruxelles en 1934, Marie-Astrid Dandois, vendeuse dans une armurerie éconduit un importun trop insistant, puis accueille le notaire Henry. Il est venu l'emmener à la campagne, dans son petit château. La genèse de cette bande dessinée se trouve dans le scénario d'un projet de film avorté, coécrits par Fripiat & Bissot. Ils souhaitaient faire un film sur une célèbre affaire criminelle : le monstre des Ardennes. L'affaire Champenois se déroula autour du village de Buzenol, petite localité belge perdue au creux de la forêt d'Etalle, non loin de Virton et de la frontière française. En 1954, âgée de plus de 50 ans, Elisabeth Danniau épousa Roger Champenois, alors âgé de 25 ans. En 1963, l'épouse disparaît : le mari est accusé, puis relâché faute de preuves. En 1964, Robert Champenois agresse une épicière et enlève sa fille. Il s'enfuit et échappe à la gendarmerie pendant une vingtaine de jours. Il finit par être attrapé et condamné à perpétuité pour un meurtre sans cadavre. Jean-Claude Servais reprend le scénario à son compte et réalise cette adaptation en 106 pages. Il a commencé sa carrière de bédéaste professionnel en 1977, et a connu le succès avec sa série Tendre Violette (1982-2007) avec un scénario de Gérard Dewamme. Les scénaristes ont choisi de prendre des libertés avec les faits : ce n'est donc pas une reconstitution, ce qui explique que les noms et les lieux aient été changés. Robert Champenois devient Robert Lambert, Elisabeth Danniau devient Marie-Astrid Dandois. L'action se déroule toujours dans la Gaume où réside Servais, une partie francophone de la Wallonie en Belgique, dans l'extrême Sud de la province de Luxembourg, à la frontière franco-belge. La première page installe le ton d'une partie significative de cette histoire : la forêt dans la région de la Gaume. Le lecteur a à l'esprit le titre générique de cette série d'histoires indépendantes : la mémoire des arbres. L'artiste prend un soin délicat à représenter la forêt et la nature. Il dessine d'un trait fin, avec des aplats de noir un peu hachurés, pour une représentation réaliste et précise. Sur cette première page, le lecteur peut identifier les animaux, l'oiseau, et les différentes plantes, arbres. Lorsque Robert fuit et se retrouve sur un chemin où il croise mère, le lecteur peut se projeter pour effectuer une balade le long de ce sentier. Plus loin il voit passer la belle voiture du notaire sur une route de campagne, avec la clôture en piquets et fil de fer barbelé. Il peut voir les couleurs de l'automne, le champ de blé avec quelques coquelicots, des vues générales de la campagne aux alentours du château, de la maison des Champenois. Il observe Robert travailler à la tronçonneuse et à la hache pour son métier de bûcheron. Il suit Robert pendant 3 pages magnifiques quand il fait découvrir la forêt à René Collard, le sacristain qui a emménagé avec lui. Et bien sûr, il suit Robert pendant une dizaine de pages alors que la traque va bon train pour le capturer. À chaque séquence, il peut observer chaque plante, chaque arbre pour en déterminer le nom, et il voit passer un peu de vie sauvage, quelques animaux. Même si ces séquences constituent un peu moins de la moitié du récit, elles le colorent fortement, attestant ainsi du fait que Robert Champenois est un homme des bois, c’est-à-dire un individu habitué à vivre et à travailler dans la nature. Grâce aux dessins réalistes et méticuleux, le lecteur éprouve l'impression de suivre un reportage pris sur le vif. Tout commence avec cette scène un peu surprenante, juste avant que ne commence la traque de Robert dans la forêt, par des centaines de gendarmes, et même des hélicoptères. Il est probable que cette situation parle plus à des lecteurs belges qu'à des lecteurs français, l'affaire ayant eu un fort retentissement en Belgique. La rencontre avec la mère s'avère fort déstabilisante. Puis le récit remonte en 1929 pour reprendre un ordre chronologique. Le lecteur peut voir les conditions de vie très frustes de la famille de Robert, et leur vie de chapardage et de vente de chiens. En observant les images, le lecteur en vient à se demander à quel genre de pratiques dégénérées ils peuvent se livrer. Déterrer le cadavre d'une vache pour en récupérer la viande, prendre une femme comme paiement pour des chiens, faire tirer une carriole par des chiens, attacher des chiens à un fauteuil roulant… Le lecteur en vient à se demander quelles autres pratiques peuvent être sous-entendues, que ce soit la consommation d'un autre type de chair, ou des contraintes psychologiques cruelles. Le contraste est total avec la vie de Marie-Astrid Dandois, vivant à Bruxelles, dans le confort moderne. Le premier tome distille une ambiance malsaine et angoissante, en laissant supposer que la famille de Robert Champenois est capable de tout, et que lui-même est un peu attardé, et pas un modèle d'épanouissement et d'équilibre psychologique. L'entrée en scène du bedeau René vient rajouter une touche de soupçon de maladie mentale. Le lecteur passe alors à la seconde partie : les scénaristes développent à la fois la relation entre Robert et René, et des retours dans le passé dévoilant des aspects de la relation entre Robert et son épouse. Il est impossible de résister à la bonne humeur de René, même si elle est fortement tempérée par le mutisme de Robert. Dans le même temps, le caractère de Marie-Astrid se révèle peu commode. La narration visuelle continue de montrer ces individus dans leur quotidien de manière naturaliste. Le lecteur ressent qu'il côtoie des êtres humains complexes et plausibles, avec des interactions où les non-dits pèsent lourds. Au fur et à mesure que les événements du passé sont révélés, la pesanteur quasi morbide de la première partie se dissipe et l'action gagne en importance. Les auteurs donnent leur interprétation du drame. Il n'explicite pas les ressentis des uns et des autres, mais montrent leur comportement, ainsi que la manière dont est décédée Marie-Astrid Dandois. Ils ne diabolisent pas Robert Champenois, et ils n'en font pas non plus un Robin des Bois. Le lecteur peut prendre fait et cause pour Robert, comme pour Marie-Astrid, sans pour autant les absoudre de leurs responsabilités : les auteurs en ont fait des individus pleinement incarnés dans leurs contradictions, et dans la façon dans la société les considère. Au départ, une idée étrange : rendre compte d'une affaire criminelle en en changeant des faits connus. Dans l'exécution, les dessins un peu maniérés donnent une consistance extraordinaire aux individus, aux intérieurs, et également à l'environnement forestier. La première partie génère un malaise palpable chez le lecteur. Dans la seconde partie, le lecteur se rend compte que chaque protagoniste a acquis une vie propre et qu'il se trouve à les comprendre, à éprouver une réelle empathie pour chacun d'entre eux.

11/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Le Dernier Brame
Le Dernier Brame

Dominant - Il s'agit d'une histoire complète en 1 tome, indépendante de toute autre, parue en 2011. Cette histoire a été écrite, dessinée et encrée par Jean-Claude Servais, également auteur de la série Tendre Violette. La mise en couleurs a été réalisée par Guy Raives. Un oiseau est en train de survoler une belle forêt verte, à la fin de l'été. Le soleil brille dans une clairière, vide de toute vie, les cerfs ayant la faculté de disparaître, de se rendre invisibles. Mais la saison des amours commence, et le cerf se montre pour parader, et pour écarter ses rivaux. Une étreinte amoureuse entre un homme et une femme est mise en parallèle. En 1983, l'écrivain Bernard Chalenton effectue des dédicaces lors d'un salon du livre. La file d'attente est longue pour échanger quelques mots avec cet écrivain célèbre. Après avoir terminé sa dédicace en cours, il relève la tête et voit une jeune femme blonde à la posture timorée, serrant un de ses livres contre elle. Il s'agit de l'ouvrage intitulé Monsieur Blanche. Après avoir échangé 3 phrases il écrit sur la deuxième de couverture : À Claudine, ma douche admiratrice, future maman d'un écrivain célèbre. Amicalement Bernard Chalenton. En 2005, Colette Chantecler rend visite à sa mère. Celle-ci a sombré dans une sorte de mutisme dès sa naissance. Du coup sa fille Collette a été placée dans une famille d'accueil, où sa mère Claudine n'a jamais voulu se rendre. Le responsable de l'établissement l'emmène voir sa mère qui est assise sur un banc devant un plan d'eau. Elle sert contre elle le livre Monsieur Blanche. Sa fille s'assoit à côtés d'elle, et la mère commence à réciter des extraits du livre par cœur. Elle finit par convaincre sa fille d'écrire son propre livre que Colette intitule Pickpocket. À l'arrivée de l'automne, comme tous les ans, Claudine se baigne nue dans le plan d'eau. Quelques mois plus tard, Frédéric se rend au château de l'écrivain Bernard Chalenton dont il est l'assistant. Il y va avec sa compagne Carla. Pendant ce temps-là, Chalenton demande à Baptiste, son homme à tout faire, de se rendre à la ville pour chercher ses commandes à la librairie. Jean-Claude Servais est un auteur de bande dessinée belge qui a commencé sa carrière en 1975. Le lecteur a donc conscience de se lancer dans un ouvrage réalisé par un auteur confirmé maîtrisant cet art narratif. C'est donc avec confiance qu'il découvre ces 3 premières pages consacrées aux habitudes de vie du cerf. Ces planches réalisent un très bel hommage à ce type de forêt, à la fois pour le plaisir de la verdure, pour les espèces reconnaissables, et pour la qualité inimitable de la lumière. Le lecteur a l'impression de plonger dans un documentaire animalier, plus factuel que romantique, avec des cerfs et des biches parfaitement représentés dans leur morphologie et dans leurs postures. Les traits tracés par Servais sont très fins et très précis, avec une impression de spontanéité quand le lecteur les regarde de plus près. Il arrive à combiner une description précise, avec une forme de vitalité. La mise en couleurs de Guy Raives vient compléter les traits, sans les écraser, mais en apportant des informations sur la luminosité, sur la texture, et parfois des éléments représentés en peinture directe. Si le lecteur n'avait pas pris la peine de regarder qui a fait quoi, il serait prêt à jurer que les dessins et les couleurs ont été réalisés par un seul et même artiste. En découvrant l'ouverture sur les comportements des cerfs, puis la base de l'intrigue relative à un homme à femmes, le lecteur comprend dès les premières pages où l'auteur veut en venir : comparer le comportement d'un homme à femmes avec celui d'un cerf, et montrer comment le vieux cerf / séducteur va être confronté à un mâle plus jeune. Effectivement l'intrigue prend cette direction, mais pas de manière aussi basique. Dès le départ, le lecteur apprécie également la qualité narrative et l'investissement de l'auteur. Dans la postface, il remercie l'écrivain belge francophone bien réel Alain Bertrand à qui il a emprunté des passages de son livre Monsieur Blanche (2004) bien réel lui aussi. De même les textes relatifs aux cerfs proviennent également d'un professionnel : Jean-Luc Duvivier de Fortemps, auteur par exemple de Seul parmi les cerfs : Les carnets d'un naturaliste . Enfin les extraits du livre de Colette sont empruntés, avec autorisation également, à l'auteur Frank Andriat, et à son livre Voleur de vies . Cette façon de travailler atteste d'une volonté d'authenticité, même si le lecteur n'y prête qu'une attention distraite. Dans cette postface, il apprend également que le château de Chalenton est bien réel, et que l'auteur s'est servi de celui de Laclaireau à Ethe-Virton, dans le Luxembourg, comme modèle. Tout du long de ces 70 pages de bandes dessinées, le lecteur se projette avec facilité dans chaque endroit, de cette clairière à l'ambiance tamisée au début, jusqu'au bord du plan d'eau de la maison de repos à la fin, en passant par des endroits aussi divers qu'un grand espace d'exposition où se tient un salon du livre (avec des éditeurs comme Dargaud et Dupuis), les escalators dans une gare, le salon grisâtre de la maison de repos, le magnifique hall d'entrée monumental de la demeure de Chalenton, le petit appartement moderne de Frédéric, le ponton au bord du plan d'eau du château, etc. À chaque fois, le lecteur ressent l'ambiance du lieu grâce aux couleurs qui transcrivent la luminosité. Il peut laisser son regard errer sur les détails de l'aménagement, ou simplement saisir d'un coup d'œil la situation sans ralentir sa lecture. L'artiste représente les personnages de manière tout aussi naturaliste, avec des morphologies différentes, et des signes attestant de l'âge de l'individu (sauf pour le corps dénudé de Claudine, dont la peau est encore parfaitement tendue, indication portée par la couleur). De même les tenues vestimentaires participent à définir les personnages, en étant cohérentes avec leur position sociale et leurs occupations. Du fait de la qualité des dessins, le lecteur a tendance à freiner sa lecture pour bien en profiter. Les pages consacrées aux cerfs dans la nature attestent d'une forte implication de l'auteur pour faire honneur à ces animaux. Le lecteur ne ressent pas une impression de remplissage, mais une volonté de faire partager aux lecteurs les impressions ressenties en observant ces animaux, tout en restant dans une optique naturaliste, sans chercher à les humaniser. Jean-Claude Servais a également réalisé une petite dizaine de planches dépourvues de texte qui incitent le lecteur à formuler ses observations, ou ses commentaires dans son esprit. À nouveau il prend le temps de contempler le spectacle qui lui est offert, de jouir de ces visions superbes sans être précieuses, racontant une histoire. Il apprécie également le sens du spectacle de l'artiste, que ce soit pour rendre compte de la beauté de la nature, pour faire passer le magnétisme qui se dégage de la personne de Bernard Chalenton du fait de sa notoriété, de son assurance et de son physique, ou pour montrer les charmes de Claudine et Carla quand elle se baignent nues dans le plan d'eau. Dans un premier temps, le lecteur ne sait trop comment réagir à la nudité de Claudine, puis de Carla. Pour la première, il est évident que l'acte de sa baigner nue à chaque automne correspond à un rituel dont le lecteur se demande s'il n'est pas lié à un traumatisme. Les dessins mettent en avant la silhouette bien conservée de Claudine, ainsi que le naturel dépourvu d'érotisme avec lequel elle accomplit ce rituel, presque en transe. Ce comportement fait bien sûr écho à celui de Carla lorsqu'elle se baigne dans le plan du château, là encore avec naturel, mais en étant épiée par Chalenton depuis son bureau avec un téléobjectif, et depuis les bois par Baptiste avec des jumelles. Ces 2 séquences développent la métaphore du séducteur se calquant sur le comportement du cerf, et des femmes en tant que proies conformément à la loi de la nature. L'auteur file sa métaphore lorsque Frédéric essaye de tenir tête à Chalenton, page 48. Servais réalise un découpage de planches avec des cases se concentrant sur les regards des 2 interlocuteurs, montrant la volonté de Frédéric de se faire respecter, de refuser de se plier aux ordres de l'écrivain, et montrant celui-ci conserver son calme et faire baisser les yeux au jeune. La similitudes comportements entre humains et cerfs semblent parfaite. Les images et les explications du directeur d'établissement indiquent que la volonté de Claudine a été complètement brisée lors de sa rencontre avec Chalenton, au point de se désintéresser de sa propre vie et de se réfugier dans le livre Monsieur Blanche, comme s'il s'agissait d'un sanctuaire inviolable, ne pouvant pas s'altérer du fait de sa forme écrite et immuable. Claudine a décidé de rester sur sa version imaginée du bel écrivain. Le lecteur peut la voir serrer le livre contre elle, comme s'il s'agissait d'un talisman, d'un viatique du bonheur. Il en va tout autrement de Carla même si au départ elle semble se plier à la volonté du mâle en s'offrant volontairement à ses regards. L'auteur n'utilise pas de bulles de pensée pour rendre plus explicites les états d'esprit des personnages ou leurs intentions, mais le langage corporel de Carla indique qu'elle sait pertinemment qu'elle est observée à la dérobée par Chalenton. Le lecteur en déduit qu'elle ne se place aucunement en position de victime, ou de femelle se soumettant à l'ordre naturel des choses, c’est-à-dire à la volonté du mâle, à son appétit. Ce comportement change également la position du lecteur. Il n'est plus un voyeur complice de Chalenton, mais il est manipulé par Carla comme Chalenton. Au fil des séquences, le lecteur prend conscience que l'auteur a utilisé le parallèle entre le comportement des cerfs et celui des hommes de type alpha-mâle pour mieux faire en sorte que le lecteur prolonge ce qui lui est montré et projette sur les personnages des comportements qui ne sont pas sous-entendu, mais plutôt suggérés. Il se prend ainsi lui-même à son propre piège. Il a imaginé que Baptiste est un brave serviteur un peu rustaud, mais sans réelle autonomie par rapport aux désidératas de son employeur, bel homme, mieux éduqué. Il s'en persuade d'autant plus quand il voit Baptiste observer le corps de Carla à la dérobée, essayant d'en profiter même s'il sait qu'elle est la chasse gardée de son employeur. Il découvre par la suite que l'intérêt de Baptiste n'est pas si identique à celui de son maître, et qu'il dispose de sa propre culture. De la même manière, le lecteur a projeté un comportement type sur Frédéric, et il se rend qu'il n'a peut-être pas été assez loin. Bien sûr, il en va de même de pour Carla. Il faut également un peu de temps au lecteur pour réévaluer le comportement et le caractère de Bernard Chalenton. Finalement celui-ci n'est certainement pas le héros, mais pas non plus le premier rôle dans cette histoire. Il apparaît au départ ambivalent, à la fois séducteur impénitent, à la fois individu égocentrique. Sa vie se pare des signes extérieurs de la réussite, à commencer par sa fortune personnelle, sa réussite professionnelle, et le nombre de ses conquêtes. Mais ses postures face à Carla montrent un individu asservi à sa passion, contraint par ses pulsions, de la même manière que le cerf ne choisit pas son comportement à la saison des amours. Pire encore, son comportement professionnel dépourvu d'éthique en fait un individu méprisable également sur ce plan-là. Aux yeux du lecteur, il ne lui reste plus que son aisance financière comme caractéristique à envier, mais au prix d'une existence entièrement asservie à des instincts contre lesquels il ne sait pas lutter, qui lui dictent sa vie. Cette forme de condamnation du personnage par l'auteur s'avère d'autant plus totale que le lecteur se rend compte qu'il lit une histoire savamment composée dans laquelle les éléments se répondent d'une séquence à une autre, avec une rigueur impressionnante. Jean-Claude Servais a inclus des éléments en provenance d'autres écrivains, mais totalement intégrés. Les courts extraits des observations de Jean-Luc Duvivier de Fortemps comportent un vocabulaire technique, comme harpail ou gagnage, expliqués par de brèves notes en bas de page. Les extraits des romans d'Alain Bertrand ou de Frank Andriat sont choisis pour les thèmes qu'ils abordent comme celui de la liberté, de l'exaltation qu'elle procure. Le lecteur regarde alors le comportement des personnages avec plus d'attention. En particulier, il observe l'évolution du comportement de Carla et ce qu'elle devient, en le rapprochant du titre de son dernier livre Le Dominant. Elle a échappé au comportement animal de la biche. Elle est loin maintenant, ayant assimilé les techniques des dominants, s'étant élevée au-dessus de sa condition de proie, imposée par la société autour d'elle. Elle a su apprendre et penser en dehors des schémas de rapports sociaux traditionnels, mais l'auteur laisse le lecteur décider par lui-même si elle reste encore dans un schéma dominant / dominé. En découvrant les premières pages, le lecteur soupire d'aise devant la richesse des dessins, à la fois descriptive et évocatrice. Il apprécie les pages consacrées à la description des comportements animaliers pour leur naturel et leur précision. Il se dit que le déroulement de l'intrigue est couru d'avance. Il prend petit à petit conscience de la subtilité et de l'intelligence du propos de Jean-Claude Servais, à la fois psychologique, philosophique et social, mettant en scène des individus beaucoup plus riches que ce que le lecteur avait supputé, façonnés par leur histoire personnelle, luttant pour leur liberté qu'ils conçoivent de manière plus ou moins lucide. Exceptionnel.

11/04/2024 (modifier)
Par Bertholom
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Aberzen
Aberzen

J'adore le dessin. C'est un plaisir au regard, presque aussi fort que celui ressenti pour Moebius. L'aventure n'est pas facile d'accès quand, petit à petit, elle nous mène vers un questionnement sur après la mort... Un sujet grave en fait, qui peut repousser certains, même si naïvement on ne s'y attend pas avec des personnages animaliers qui nous rapprochent de l'enfance.

10/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série La Ligue des Gentlemen Extraordinaires - Le Dossier Noir
La Ligue des Gentlemen Extraordinaires - Le Dossier Noir

Temps de cerveau disponible - Initialement publié en novembre 2007, ce tome est paru après La ligue des gentlemen extraordinaires 1 et La ligue des gentlemen extraordinaires 2. D'après Alan Moore, il ne constitue pas une suite des 2 premiers mais plutôt l'équivalent d'un historique de la Ligue, soit une bible de référence détaillant plusieurs incarnations de la Ligue des Gentlemen Extraordinaires (LdGE) et l'évolution de plusieurs des personnages récurrents de cet univers à travers les siècles. Toutefois Alan Moore ne voulait pas réaliser une compilation de fiches sur différents personnages et différentes compositions de la Ligue. De fait, il a développé une trame narrative qui entremêle une course poursuite avec des extraits d'un dossier (celui du titre) sur la LdGE. L'action principale se déroule en 1958. Mina Harker et Allan Quatermain ont récupéré un dossier compromettant sur les membres de la Ligue et fuient à travers l'Angleterre vers une terre de refuge assez particulière. Ils ont à leur trousse un trio d'agents secrets pas très efficaces : Jimmy (une version peu flatteuse de James Bond), Emma Night (ce qui correspond au nom de jeune fille d'Emma Peel de Chapeau Melon et Bottes de Cuir) et Hugo Drummond (Bulldog Drummond, héros d'une série de romans écrits par H. C. McNeile sous le pseudonyme de Sapper). Cette chasse à l'homme est pleine de rebondissements et elle est rendue en bande dessinée traditionnelle (cases + phylactères) jusqu'à l'arrivée au havre final où là les illustrations deviennent en 3D (les lunettes 3D sont incluses dans le tome). Au fur et à mesure des haltes effectuées, Mina Harker se plonge dans le dossier noir, et les pages correspondant à sa lecture sont intercalées entre les différentes phases de la poursuite. Pour la majeure partie il s'agit de textes en prose assez copieux avec plus ou moins d'illustrations. Le lecteur se trouve ainsi plongé dans la cosmogonie de cet univers racontée par Oliver Haddo (une référence à Aleister Crowley) dans un texte en prose, la vie d'Orlando un personnage immortel dont la vie croise régulièrement celles des 2 héros (cases dessinées + texte en dessous), 8 cases sur Sexjane (le nom est assez fidèle au contenu des dessins), la rencontre entre Prosepro et Glorianna dans un pastiche d'une scène d'une pièce de théâtre commencée par Shakespeare après La Tempête, les nouvelles aventures de Fanny Hill (14 pages, texte en prose sur 1/3 de page + grande illustration); un récit en prose de Campion Bond relatif à son voyage à bord du Nautilus, un texte en prose relatant la tentative avortée de création d'un équivalent français de la Ligue, un pastiche mêlant P.G. Woodhouse et H.P. Lovecraft (en prose) et un pastiche de Jack Kerouac. Les dessins de Kevin O'Neill sont toujours aussi précis que dérangeants. L'inclusion dans chaque case et chaque personnage de quelques angles anatomiquement inexacts permet de conférer à chaque illustration assez de bizarrerie pour créer un style qui oblige le lecteur à la considérer différemment d'une simple illustration fonctionnelle. Cette façon de remettre en cause l'esthétique capte immédiatement l'attention et oblige le lecteur à reconsidérer ce qui est représenté. En surface, ses dessins ne sont pas très plaisants à l'œil, avec des exagérations parfois sur la taille des yeux, ou des expressions forcées, ou des silhouettes semblant grossièrement esquissées. Il faut un peu de temps pour accepter ce style marqué et pour prendre conscience de la densité d'information visuelle, du découpage rigoureux. En fonction des différentes parties du Dossier Noir, il faut prendre un peu de recul pour constater en quoi O'Neill a modifié son approche graphique pour s'adapter aux spécificités de ladite partie. Par contre une fois accoutumé, le lecteur découvre l'habilité et l'aisance avec laquelle O'Neill insère tous les détails exigés par le scénario très, très, très dense d'Alan Moore. Le Dossier Noir compile différents rapports, écrits, cartes postales, plans, extraits de romans, classés par ordre chronologique, aboutissant à une vision protéiforme et complexe de l'histoire de la Ligue depuis la première (en 1620) jusqu'à 1 an avant l'époque du récit (1957), en passant en revue les différentes incarnations au fil des siècles. Le lecteur découvre ainsi l'histoire d'Orlando, le rôle de la reine Glorianna dans la constitution de la Ligue, la cosmogonie mêlant les Grands Anciens de HP Lovecraft et des Elohim (avec une évolution de leurs formes au fil des millénaires jusqu'aux dieux du panthéon grec et la véritable signification de la Guerre de Troie), les responsables de l'instauration d'un régime totalitaire en Angleterre (proche de celui décrit dans "1984" par George Orwell), en passant par l'insatiable Fanny Hill (dans les "mémoires approfondis d'une femme de plaisir"). Le lecteur s'étant déjà aventuré dans les autres histoires de la Ligue des Gentlemen Extraordinaires constatera que toutes les pièces du puzzle s'assemblent parfaitement et qu'Alan Moore avait déjà en tête sa trilogie Century, et les aventures de Janni Dakkar. Avec ces lectures en tête la mention du Prisonnier de Londres (personnage créé par Iain Sinclair) prend toute sa signification. La lignée du Prince Dakkar (capitaine Nemo) est déjà détaillée dans ces pages, ainsi même que l'excursion de Janni Dakkar sur le continent antarctique. Alan Moore a donc choisi une forme alambiquée correspondant à un assemblage de pastiches hétéroclites. Dans un premier temps, il est possible d'y voir une cohérence logique et impressionnante entre le fond et la forme, chaque forme de pastiche étant choisie en fonction de l'époque du récit produisant un effet de témoignage authentique. À un deuxième niveau, le lecteur est en droit de se demander si Moore n'a pas poussé le bouchon un peu loin en complexifiant à loisir sa composition de récit pour le plaisir d'étaler sa versatilité narrative et sa culture extensive. En effet, le lecteur est rapidement en butte à une avalanche de références innombrables, pointues et pas toujours identifiables. Même le lecteur le plus patient qui veut jouer à ce jeu de devinettes finit par baisser les bras. Certes le lecteur français part avec un avantage pour identifier les membres de la Ligue française (les Hommes mystérieux) composée de Robur le Conquérant (personnage de Jules Verne), Arsène Lupin, Fantomas et 2 autres plus obscurs (Nyctalope, Monsieur Zénith ?). Mais plus de la moitié des références renvoient à des éléments culturels anglais dont la notoriété n'a jamais passé la Manche. Par exemple l'individu qui accueille Murray et Quatermain à Greyfriars est Billy Bunter, présent dans la culture populaire anglaise de 1908 à 1965. Il y a donc une forme de frustration à plonger dans un monde si riche, en sachant qu'une partie des connotations et implications reste inaccessible (même aux exégètes les plus cultivés comme Jess Nevins, voir lien en remarque). En outre la mémoire du lecteur est fortement sollicitée pour réassembler des pièces puzzle éparses, entre différentes parties du dossier noir, augmentant le niveau d'exigence que constitue la lecture de ce tome. Malgré tout, il est difficile de ne pas être impressionné par le tour de force réalisé par Moore (et O'Neill) dans ces différents pastiches. La capacité de Moore d'écrire à la manière de P.G. Woodehouse, ou, encore plus ardu, de Jack Kerouac est confondante. La manière dont Moore arrive à amalgamer les univers aussi opposés de Jeeves et Cthullu force l'admiration. Le défi devient presqu'insurmontable avec les 5 pages de textes à la manière de Kerouac, en flux de pensée, sans ponctuation, tout en ressenti. Difficile d'accommoder son mode lecture à cette forme si ardue dans laquelle le lecteur ne dispose pas de ses repères traditionnels. Pourtant ces différentes formes narratives participent toutes au thème central du Dossier Noir. Elles montrent au lecteur comment chacune à leur manière elles ont constitué une aventure littéraire, une volonté de s'aventurer dans de nouveaux territoires, d'explorer, de progresser, de refuser le rabâchage ou le recyclage sans âme. Ce pastiche de Kerouac comprend bien une forme d'intrigue qui apporte des pièces de puzzle supplémentaire à l'histoire de la Ligue (qui se confond alors avec l'histoire personnelle de Mina et Allan), tout en mettant le lecteur en prise directe avec l'expérience que le narrateur fait de la réalité, ses sensations immédiates retranscrites au travers d'un texte apparemment au fil de l'eau, mais en réalité savamment composé. Tel un auteur hypermnésique, Alan Moore réalise une intégration parfaite de courants littéraires populaires disparates (du Horla de Maupassant aux aventures érotique de Fanny Hill) dans un hymne très personnel à l'imagination. Cette construction riche et complexe aboutit au Monde Glorieux, passage en 3D. Là encore la forme est en cohérence totale avec le fond, l'introduction de la 3D symbolisant le passage dans le monde des images et des fictions universelles ou passées dans l'inconscient collectif. L'effet de profondeur est une grande réussite technique et O'Neill prouve sa capacité à agencer des images de conception complexe, tout en aboutissant à une lecture facile. Ce tome s'adresse à des lecteurs avec du temps de cerveau disponible (le texte en flux de pensées à la Jack Kerouac étant un vrai défi) et plutôt adultes. Si vous aimez les aventures linéaires, passez votre chemin car vous serez rebuté par ce mélange entre bandes dessinées et textes en prose aux styles hétéroclites. Si vous êtes prêt à accepter le caractère expérimental de la narration, vous serez récompensé par la richesse, la cohérence et l'intelligence du monde inventé par Alan Moore, ainsi que par la thématique sous-jacente. Ce tome exige des efforts de la part de son lecteur, mais la récompense est à la hauteur de l'investissement. Il s'achève avec le crédo de Prospero (personnage principal de La Tempête , avec à ses pieds Caliban qui ressemble étrangement à Mister Hyde), déclaration en forme de profession de foi d'Alan Moore lui-même.

10/04/2024 (modifier)