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Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Savage
Savage

La fin justifie les moyens. - Ce tome fait suite à "Invasion!" (en anglais), l'une des 4 histoires présentes dans le premier numéro de l'hebdomadaire anglais "2000 AD". Il contient une saison complète, découpée en 3 chapitres, initialement parus dans les numéros 1387 à 1396, 1450 à 1459, et 1526 à 1535, de "2000 AD", en 2004 (chapitre I), 2005 (chapitre II) et 2007 (chapitre III). Les 3 chapitres ont été réalisés par Pat Mills (scénario) et Charlie Adlard (dessins et encrage). Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, de 190 pages. L'histoire se déroule en 2004, alors que l'Angleterre a été envahie par les Volgans en 1999. Les États-Unis ont signé un pacte de non-intervention avec les volgans. Sur le territoire anglais, la résistance existe et elle dispose d'une organisation structurée. Bill Savage y occupe une place de choix en tant qu'opérateur de terrain, du fait de ses actions d'éclats chroniquées dans "Invasion!". Après avoir s'être fait refait le visage au Canada, il revient en Angleterre, où il usurpe l'identité de son frère Jack, porté disparu, vraisemblablement mort. Sous couvert de sa fausse identité, Bill Savage continue ses actions de sabotage la nuit, en plein Londres avec d'autres résistants. Première mission : libérer Rusty, un compagnon d'armes capturé à la suite de l'accident qui a fait passer Bill pour mort. Puis il faut éviter de se faire prendre, et essayer de retourner l'opinion publique, pour provoquer un soulèvement populaire contre l'occupant. Cette histoire bénéficie d'une courte préface d'une page, écrite par Pat Mills en mars 2007, où il évoque rapidement l'une de ses sources d'inspiration (un voyage à Plovdiv en Bulgarie en 2002), ainsi que sa volonté de donner plus de consistance à la personnalité de Bill Savage. Si cette histoire a connu un regain d'intérêt, et une publication en version française, c'est du fait du dessinateur : Charlie Aldlard, dessinateur professionnel depuis le début des années 1990, mais ayant connu le succès grâce à sa participation à la série Walking Dead de Robert Kirkman dont il est le dessinateur en titre depuis l'épisode 7, en 2004. Le lecteur de Walking Dead retrouve les dessins caractéristiques de cet artiste. Il y a pour commencer cet usage intensif d'aplats de noir massifs, des gros blocs qui donnent du poids à chaque case. Il y a la facilité apparente avec laquelle il dessine des personnages normaux, à la morphologie raisonnable (pas de muscles hypertrophiés), des tenues vestimentaires de tous les jours (sans beaucoup de détails, mais suffisamment pour ne pas donner l'impression que tout le monde est en jean & T-shirt). Les personnages sont aisément reconnaissables du premier coup d'oeil, avec une apparence cohérente du début jusqu'à la fin. Les expressions des visages ne sont pas très nuancées, mais elles sont assez justes pour que le lecteur puisse se faire une idée claire de l'état d'esprit de chaque personnage. Adlard aborde les accessoires de la même manière. Il ne s'agit pas d'en mettre partout dans toutes les cases. Mais il y apporte un soin réel, comme les ordinateurs, les pots à crayons, les voitures, les couverts, ou encore les draps de lit. De séquence en séquence, le lecteur peut constater qu'Adlard apporte une véritable attention dans les décors et les arrière-plans. Il est possible d'identifier certains monuments de Londres, comme Westminster Abbey. Les façades des immeubles ressemblent à celles bien réelles que l'on peut voir dans cette ville. le lecteur constate que le niveau de détails des décors est assez élevé, et qu'ils sont présents très régulièrement, lui permettant de s'immerger dans cette guérilla urbaine. Les séquences d'action sont facilement lisibles et fluides, sans en devenir trop spectaculaires, ce qui aurait constitué un contresens par rapport à la tonalité du récit. Éventuellement le lecteur un peu tatillon pourra se lasser du systématisme dans les aplats de noir, sans réelle logique avec les ombres portées. Ce même lecteur constate qu'en tant que metteur en scène, Adlard manque d'imagination lors des scènes de dialogue, n'hésitant pas s'en tenir à des cases occupées uniquement de têtes en train de parler. Mais il s'agit de défauts mineurs au regard de la qualité de sa narration visuelle. Dans le premier tome "Invasion!", le scénariste Gerry Finley-Day dépeignait Bill Savage comme un individu n'ayant rien à perdre, et ayant juré de massacrer le plus possible de soldats volgans, et même les collaborateurs anglais se trouvant sur son chemin. Pat Mills décide de ramener le personnage au coeur du territoire occupé, à Londres. Il commence par éclaircir la question de la nationalité des volgans, en indiquant qu'il s'agit du nom d'un parti politique créé par le maréchal Vlad Vashkov, en mémoire de Joseph Staline. Page 15, il expose la chronologie des événements ayant mené à l'invasion de l'Angleterre de manière synthétique et concise. Et c'est parti. Le principe de a série reste basique : Bill Savage extermine des volgans à coup de carabine, et continue à tuer sans état d'âme tous les collabos. Les objectifs de la résistance prennent de l'ampleur, jusqu'à préparer l'assassinat de Vlad Vashkov (le chef d'état volgan), lors d'une visite officielle à Londres. Bill Savage est un combattant hors pair, tuant sans hésitation, grand et fort. S'il se tire souvent de situations périlleuses et de pièges, il commet aussi des erreurs qui lui coûtent cher. le lecteur apprécie d'avoir son quota d'action spectaculaire, mais pas trop. Il constate que Pat Mills n'a rien perdu de son inventivité sadique, qu'il s'agisse du goudron pyrophorique (les individus posant le pied dessus prennent feu), ou du sort réservé aux prisonniers (âmes sensibles s'abstenir). Le scénariste a l'art et la manière pour que son intrigue dégage une impression de vraisemblance, à la fois quant aux capacités de Bill Savage, à ses stratégies (même s'il fonce parfois dans le tas pour s'en sortir), et à la politique d'occupation des volgans qui n'a rien de naïve. À plusieurs reprises, le lecteur constate que les actions des uns et des autres évoquent des stratégies réelles mises en place lors de la seconde guerre mondiale, ou dans d'autres pays occupés plus récemment. Petit à petit, le récit prend une dimension horrifique du fait de sa vraisemblance, malgré ses dehors d'anticipation. Pour commencer, Bill Savage lui-même n'est pas un preux chevalier sur son destrier. Il tue sans remords les soldats ennemis, comme s'il ne s'agissait que de pions interchangeables. Or Pat Mills prend la peine à plusieurs reprises de montrer qu'il s'agit de simples troufions, des êtres humains dont le travail est d'être soldat, sans réelle conviction politique. Il ne va pas jusqu'à les dépeindre comme des individus peu consciencieux, juste des êtres humains faisant leur boulot. Effectivement, il insère dans la narration quelques tortionnaires particulièrement impliqués. Mais à la surprise du lecteur, ces tortionnaires peuvent aussi bien être des volgans, que des anglais. Les fanatiques et les profiteurs sont dans les 2 camps, et ils appartiennent aux 2 sexes (la terrible et crédible Svetlana Jaksic pour les volgans). Bill Savage présente la même ambigüité. Certes Pat Mills joue avec le patriotisme anglais, en montrant les anglais bon teint (ouvriers, comme cols blancs) humiliés par l'envahisseur (et même des femmes violées par les soldats volgans, hors caméra, fait malheureusement courant lors d'une invasion). Mais Bill Savage est un individu violent. Il ne mène pas une guerre de salon, ou une guerre propre. Dans sa série La grande guerre de Charlie, Pat Mills a exposé sa façon de concevoir la guerre : une guerre propre est une vue de l'esprit, ça n'existe pas. Il n'est donc pas étonnant que Savage se salisse les mains, et ne fasse pas de détails. Un bon ennemi est un ennemi mort. Il est légitime de résister à l'envahisseur, et c'est même un devoir, mais ça ne grandit en rien le personnage principal. Non seulement Savage n'hésite pas à tuer y compris des anglais, mais ne plus il manipule les autres autour de lui pour sa cause, à savoir la résistance. Il n'éprouve aucun scrupule à se servir de Noddy (le mari de sa sœur Cassie), même si celui-ci n'a plus toute sa tête et ne se rend pas compte des risques qu'il prend. Il n'hésite pas à le menacer physiquement pour obtenir de lui ce qu'il veut. Il doit y avoir une résistance contre l'occupant, mais elle ne sera jamais propre ou même honorable. La fin justifie les moyens, et la vengeance est la motivation première. Pat Mills montre très bien comment les chefs d'état-major ou des gouvernements usent de tous les stratagèmes à leur disposition pour manipuler l'opinion. Bill Savage n'hésite pas à organiser des coups d'éclat pour frapper l'opinion, même si le coût en vie humaine est élevé, tant pis pour les otages détenus par les volgans. Les États-Unis n'hésitent pas à acheter la paix en laissant les anglais à leur triste sort, de l'autre côté de l'océan. Bien sûr, le gouvernement volgan et le maréchal Vashkov sont ceux qui utilisent les moyens les plus perfides, de la torture des prisonniers, à la manipulation par les médias (avec des émissions de télévision calibrées pour faire accepter la situation de manière subliminale), en maquillant le massacre d'otages en exécution de dangereux terroristes, pour conserver une paix précaire, et faire avancer le pays vers la paix, dans une démarche prétendument participative. L'accumulation de ces manipulations et de ces vies humaines gaspillées finit par installer un climat de terreur palpable, une horreur omniprésente et très concrète. Quand Pat Mills joue avec les médias pour montrer comment les hommes de pouvoir les manipulent, il semble décrire une réalité bien concrète et présente, indépendamment du contexte d'occupation du récit. Les médias décrits ne sont pas ceux d'une anticipation farfelue, mais bien ceux en place aujourd'hui, le sous-entendu que le concept de "temps de cerveau disponible" et d'acceptation de l'idéologie en place sert de nombreux intérêts qui ne sont pas forcément ceux du peuple, ou de l'individu. L'intimidation qui pèse sur le journaliste Tom Savage (un frère de Bill) ne semble pas relever que de la pure fiction, mais renvoie à des faits bien réels de menaces pour faire taire les reporters trop compétents. Ce tome peut se lire comme une saison autonome de la série "Savage", autocontenue, Pat Mills prenant soin d'effectuer tous les rappels nécessaires de manière claire et concise, la fin apportant un niveau de résolution satisfaisant. Les dessins de Charlie Adlard décrivent un monde noir et violent, où les faibles sont des victimes toutes désignées. le scénario de Pat Mills dépasse largement le simple cadre du récit d'aventure, ou même de celui de la résistance contre l'occupant, pour emmener le lecteur vers une réflexion sur les exigences des conflits armés, leurs dommages collatéraux, les bobards que le vulgus pecum est prêt à accepter en toute connaissance de cause pour bénéficier de la paix. Ces auteurs ne décrivent pas un monde d'anticipation, mais les différents degrés de totalitarisme qui accompagnent toute forme de gouvernement, par les politiques, par l'argent, par l'idéologie… Pour les plus courageux, Bill Savage continue de se battre dans "The Guv'nor" (en anglais) avec des dessins de Patrick Goddard, et toujours un scénario de Pat Mills.

27/04/2024 (modifier)
Par Baervar
Note: 5/5
Couverture de la série Idées Noires
Idées Noires

Du grand Art de l'humour Noir ! Noir de café, qui ne fait pas toujours rire d'ailleurs car bien souvent glaçant de réalisme. Sans en avoir aucune preuve, je pense que l'auteur y a laché ces tripes et son mal de vivre, qui en faisait un grand artiste mais peut-être pas tout a fait heureux .... A lire d'urgence car intemporel : la bêtise et la cupidité humaine reste et restera à jamais.

27/04/2024 (modifier)
Par Baervar
Note: 5/5
Couverture de la série Gaston Lagaffe
Gaston Lagaffe

Un grand monument de mon enfance, et totalement intemporel : 5/5 ! Il n'a pas du être facile pour Franquin d'imposer cet anti-héros maladroit et paresseux à l'époque !! De plus la galerie de personnages hauts en couleur l'accompagne bien : d'abord Fantasio et Prunelle, accompagnés de de Mesmaeker et ses contrats (dont on ne saura jamais ce sur quoi ils portent), suivis de Lebrac, de Jules-de-chez-Smith-en-face, du chat, de la mouette (officiellement) rieuse, de la souris, du labo de chimie amusante (sauf pour les architectes de l'autre côté du mur), du gaffophone, de la gaffomobile (avec Longtarin),.... Mention spéciale au R5, avec ces textes à hurler de rire.

27/04/2024 (modifier)
Par Baervar
Note: 5/5
Couverture de la série Orchidea
Orchidea

Une des grandes grandes BD de Cosey avec Le Voyage en Italie ! On y retrouve cette touche sentimentale, un peu hippies des 70's, avec des gens comme vous et moi, imparfaits et entrainés dans une histoire qu'ils devraient pouvoir gérer mais sans y arriver tout à fait ... C'est a ce point réaliste qu'on se demande si on ne pourrait pas être à la place des personnages, en le craignant un peu... Si j'apprécie beaucoup son dessin en ligne claire (bien que pas parfait), c'est bien le scénario qui qui en fait un grand moment : même si sur le coup on peut avoir un petit sentiment d'inachevé, un petit manque d'on ne sait quoi, c'est l'un des rares scénaristes où on repense à l'histoire qq jours plus tard en se disant "Et si c'était moi sur qui ça tombe ??!!"

27/04/2024 (modifier)
Par Baervar
Note: 5/5
Couverture de la série Le Voyage en Italie
Le Voyage en Italie

Une des grandes grandes BD de Cosey avec Orchidea ! On y retrouve cette touche sentimentale, un peu hippies des 70's, avec des gens comme vous et moi, imparfaits et entrainés dans une histoire qu'ils devraient pouvoir gérer mais sans y arriver tout à fait ... C'est a ce point réaliste qu'on se demande si on ne pourrait pas être à la place des personnages, en le craignant un peu... Si j'apprécie beaucoup son dessin en ligne claire (bien que pas parfait), c'est bien le scénario qui qui en fait un grand moment : même si sur le coup on peut avoir un petit sentiment d'inachevé, un petit manque d'on ne sait quoi, c'est l'un des rares scénaristes où on repense à l'histoire qq jours plus tard en se disant "Et si c'était moi sur qui ça tombe ??!!"

27/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Black Hammer présente - Doctor Starr & le royaume des lendemains perdus
Black Hammer présente - Doctor Starr & le royaume des lendemains perdus

Ce tome contient une histoire complète, se déroulant dans l'univers partagé de Black Hammer créée par Jeff Lemire & Dean Ormston. Il comprend les 4 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2018, écrits par Jeff Lemire, dessinés et encrés par Max Fiumara, avec une mise en couleurs réalisées par Dave Stewart. Fiumara a réalisé les couvertures originales des 4 épisodes. Ce tome contient également les couvertures variantes réalisées par Declan Shalvey & Jordie Bellaire, Jeff Lemire, J.G. Jones, Dustin Nguyen, Annie Wu, ainsi que 20 pages d'études graphiques avec quelques annotations des créateurs. C'est la deuxième série dérivée de Back Hammer, après Black Hammer présente : Sherlock Frankenstein & la ligue du mal par Lemire & David Rubín. Au temps présent, le docteur Jim Robinson soliloque dans sa tête, comme s'il s'adressait à son fils Charlie. Dans le monde réel, il se trouve dans son ancien laboratoire doublé d'un observatoire avec télescope, et il se souvient de son obsession à découvrir la para-zone, une dimension en dehors de la nôtre, susceptible de contenir une source d'énergie infinie. Il se souvient comment, en 1941, il avait reçu la visite de 2 agents du ministère de la défense, lui offrant de travailler pour ledit ministère, en échange d'un financement gouvernemental, et de l'utilisation des découvertes de Robinson pour concevoir et construire des armes permettant de gagner la guerre contre les allemands. Robinson était retourné dans son appartement minable, pour en parler avec sa femme Joanie s'occupant de leur nouveau-né. Malgré les réticences éthiques de son épouse, il avait accepté de donner suite à ce recrutement. Après des semaines de recherche acharnées, parfois plusieurs jours d'affilée sans rentrer chez lui, il avait enfin mis au point un instrument sous forme de fer de lance montée sur un long manche. Sans plus attendre, Jim Robinson avait activé la para-baguette et s'était élancé dans les cieux, réussissant à établir le contact avec la para-dimension. Il s'était rendu en volant à son appartement pour faire part de sa victoire scientifique à sa femme, pleine d'appréhension quant aux conséquences de sa découverte. Au temps présent, il se rend dans un hôpital pour visiter un malade. En 1942, dans un entrepôt, 6 superhéros Abe Slam, Wingman, Horseless Rider, Captain Night, Doctor Day et Golden Gail s'interrogent sur la l'opportunité de quitter Spiral City pour rallier l'Europe et se battre contre l'armée allemande qui dispose elle aussi d'individus dotés de superpouvoirs. Certains pensent que l'engagement dans le combat constitue un devoir de citoyens, d'autres qu'ils ne peuvent pas abandonner Spiral City alors que des supercriminels y sont en activité. Ils décident d'un vote à main levée qui ne les départagent pas car il y a 3 votes pour chacune des 2 propositions. Doctor Star arrive à ce moment-là et sa voix fait basculer le choix. Le lecteur n'était pas forcément resté sur une bonne impression avec la série dérivée précédente, mais la promesse de la richesse de l'univers partagé conçu par Jeff Lemire est telle qu'il fait bien volontiers une deuxième tentative pour découvrir un récit se focalisant sur l'un des superhéros dudit univers. Il lui faut peu de temps pour comprendre que l'auteur réalise un hommage patent et déclaré comme tel à l'une des créations de James Robinson : Starman . Ce qui est plus surprenant, c'est que dans un premier temps, Lemire rend plus hommage à Ted Knight qu'à son fils Jack Knight. En effet le personnage principal (qui s'appelle James Robinson, et non ce n'est ni un hasard, ni une coïncidence) semble âgé d'une cinquantaine d'années et il revient dans son observatoire. En outre sa carrière de superhéros a débuté dans les années 1940, pendant la seconde guerre mondiale. Le lecteur retrouve donc intact le principe de base de cet univers partagé : un hommage référentiel aux superhéros de Marvel et DC, assumé et revendiqué. La démarche de Jeff Lemire est de nature postmoderne, utilisant des matériaux préexistants, combinant des superhéros préexistants, pour une forme de pastiche qui respecte totalement le matériau de base, qui embrasse les conventions du genre, sans les tourner en dérision. De la même manière que Kurt Busiek estime que le superhéros relève plus du média que du genre, car il est possible de raconter des histoires dans tous les genres existants, Lemire estime que les superhéros DC et Marvel constituent également un média. Ici, le lecteur découvre l'histoire d'un individu ayant inventé un outil d'anticipation lui donnant accès à une source d'énergie extradimensionnelle fantastique. Il s'en sert pour devenir un superhéros et combattre le Troisième Reich, ce qui apparaît logique et assumé puisqu'il a été financé par le gouvernement des États-Unis. L'histoire commence en 1941 et se termine au temps présent du récit en 2018. Pour la mise en images de ce projet, Jeff Lemire (et les responsables éditoriaux) a recruté Max Fiumara, habitué à dessiner des récits d'une autre franchise Dark Horse, à savoir Abe Sapien, une série dérivée de la série BPRD et Hellboy. Il réalise des dessins dans une veine descriptive et réaliste, avec une légère exagération dans les visages et les silhouettes, mais pas assez pour basculer dans un registre comique ou une lecture pour enfant. Comme à son habitude, Dave Stewart accomplit un travail de mise en couleurs minutieux et inspiré. Il opte pour une approche naturaliste, avec une utilisation mesurée et maîtrisée des dégradés pour ajouter un peu de relief aux surfaces, une impression discrète d'ombres portées. Il ne se lance pas dans des camaïeux complexes pour remplir les fonds de case. Il utilise une teinte entre gris et brun pour une impression entre nostalgie et tristesse pour les séquences du temps présent. Les pages d'étude graphique en fin de volume attirent l'attention du lecteur sur 2 ou compositions de page plus complexes. Dans les faits, ce n'était pas nécessaire car le lecteur a apprécié cette double page montrant James Robinson à plusieurs stades de ses recherches, l'étonnante apparence de Wingman en individu âgé (la soixantaine) avec encore ses ailes, ou encore la palanquée de superhéros de l'équipe Star Sheriff Squadron s'élançant vers l'espace. L'artiste impressionne encore plus par sa capacité à conserver une dimension humaine aux personnages, quelle que soit la nature de la séquence. La visite à l'hôpital montre James Robinson comme un individu normal, affecté par la peine de voir un proche ainsi rongé par le cancer, ainsi que la colère froide de l'épouse du mourant. Le jeu des acteurs est juste et naturel, transcrivant bien leur état intérieur, leur état émotionnel, sans pathos démonstratif. Le lecteur ressent pleinement leur désarroi et leur frustration devant la maladie, qu'ils expriment chacun à leur manière. Lorsque Robinson rend visite à son épouse, d'abord pour lui annoncer le financement du gouvernement, puis pour lui annoncer sa découverte, la direction d'acteurs fait apparaître la différence d'état d'esprit entre les 2, le chercheur tout à sa joie de disposer de moyens à la hauteur de ses ambitions, puis d'avoir trouvé, l'épouse absorbée par les tâches du quotidien, partagée entre la joie pour son mari et le ressenti qu'il est plus intéressé par son métier que par son foyer. Max Fiumara sait également conserver cette dimension humaine pendant les passages d'action. Le costume de superhéros de Doctor Star est bricolé, même s'il est moulant, avec ses bottes de lutteur, son short long de boxer et son imperméable. Il suffit de le regarder pour se rendre compte que c'est un civil qui a combiné son costume à partir de ce qu'il a pu trouver dans le commerce. Même si les costumes de l'équipe du Liberty Squadron sont plus colorés, ses membres conservent également l'apparence d'êtres humains dans des costumes, avec leurs imperfections. Cette capacité à préserver la banalité des individus ne signifie pas l'absence de merveilleux ou de spectaculaire. Le premier contact avec la para-zone baigne dans une lumière psychédélique très séduisante grâce au travail de Dave Stewart, avec une posture de James Robinson montrant bien la force de cette énergie. Les affrontements physiques sont tout aussi spectaculaires, à commencer par le combat entre Doctor Star et le Dragon, mais sans démonstration ridicule de virilité, sans poses conquérantes avec démonstration ridicule de force ou de puissance. Cette fois-ci, Jeff Lemire a décidé de se focaliser sur son personnage principal, de raconter l'histoire uniquement de son point de vue, avec un accès à ses pensées intérieures qui apparaissent dans des cartouches de texte. Le lecteur peut donc ressentir son exaltation pendant ses recherches fiévreuses, son exultation à avoir trouvé, son entrain à utiliser ses pouvoirs, sa soif de découverte, son plaisir à aller là où personne n'est allé avant lui. James Robinson n'est jamais blasé ou condescendant. Il reste un être humain normal, émerveillé par ce que recèle l'espace, traumatisé par les conséquences de ses absences sur sa famille. L'auteur sait combiner le drame avec la joie, les mêler comme dans une vie normale, montrer comment Robinson essaye de prendre ses responsabilités, essaye d'assumer ses erreurs et de les réparer. Il parvient à rester dans le mode hommage et à écrire une histoire totalement originale. Il rend honneur à James Robinson (le scénariste), sans le plagier, ni le singer. Il se paye même le luxe d'incorporer un autre hommage, à d'autres superhéros de l'univers partagé DC, à la fois totalement transparent, à la fois totalement personnel. Avec ce récit, il prouve de manière éclatante qu'il est tout à fait possible de se montrer créatif et touchant, en écrivant des succédanés de superhéros préexistants. Ce tome comprend une histoire complète, et finalement indépendante de toute autre. La connaissance préalable des superhéros de l'univers partagé de Black Hammer n'est pas indispensable et n'apporte rien à l'histoire en elle-même. Jeff Lemire et Max Fiumara racontent l'histoire personnelle de James Robinson, chercheur ayant accédé à l'objet qu'il poursuivait, à hauteur d'homme, sans héroïsme exagéré ou clinquant, sans minimiser ses accomplissements. Le lecteur se sent touché par le drame et les accomplissements de cet homme, imparfait et unique. 5 étoiles. Il sait qu'il reviendra pour découvrir la prochaine minisérie dérivée : The Quantum Age avec Wilfredo Torres.

26/04/2024 (modifier)
Par Sylvaine
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série SHI
SHI

Sublimissime ! Des dessins d'une beauté à couper le souffle, un scénario où les femmes ne restent pas cantonnées dans leur rôle de victimes mais prennent leur avenir en main ainsi que celui d'autres l'aise.es pour compte. Oui, c'est violent mais n'est-ce pas à l'image de ce que vivaient les femmes à cette époque et à ce que certaines vivent encore aujourd'hui ? Moi j'attends le tome 7 avec impatience.

26/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Sale Week-End
Sale Week-End

Rendez-moi mes planches. - Ce tome contient un récit complet qui peut être lu indépendamment de tout autre, même s'il y apparaît un personnage de la série Criminal des mêmes auteurs. Il comprend les pages publiées dans les épisodes 2 & 3 de la série Criminal de 2019, initialement publiés en 2019, écrits par Ed Brubaker, dessinés et encrés par Sean Phillips, mis en couleurs par Jacob Phillips. Un soir de juillet 1997, Jacob Kurtz rentre chez lui, après une journée passée sur une enquête. Il trouve un message sur son répondeur, : Mindy lui indique qu'elle a un boulot pour lui, à l'occasion de la prochaine convention de comics. Il sera remis une récompense d'honneur à Hal Crane pour sa carrière, et Mindy souhaite que Jacob lui serve de guide et de surveillant. Elle ajoute que Crane a demandé Jacob nominativement. Jacob se souvient de l'époque où il fut son assistant, et de la manière peu aimable dont il le traitait. Il se souvient également de la manière dont Hal Crane s'était embrouillé avec les responsables éditoriaux : Julius Schwartz chez DC Comics, Gerry Conway chez Marvel Comics. Malgré ces mauvais souvenirs, Jacob accepte quand même le boulot. Vendredi, Jacob est à pied d'œuvre à la convention et il se souvient qu'Hal Crane est surtout connu pour avoir travaillé sur le dessin animé Danny Dagger and the fantasticals. Jacob continue de progresser dans les allées de la convention, et il finit par apercevoir Hal Crane en train de discuter avec une jeune femme costumée en Princesse Yaz, un des personnages dudit dessin animé. La discussion se termine quand elle lui envoie une gifle. Alors qu'elle est partie, Jacob s'approche d'Hal Crane qui le reconnaît. À sa demande, il lui explique qu'il a proposée à la jeune femme qu'elle monte dans sa chambre pour 100 dollars. Il pensait qu'il s'agissait d'une prostituée au vu de sa tenue. Jacob lui explique qu'il s'agit d'une fan du dessin animé, et qu'elle a vraisemblablement fait son costume elle-même. Hal Crane exprime sa surprise de voir autant de monde à la convention, alors qu'il pensait que les comics étaient une industrie moribonde. Jacob est tout aussi déconcerté car il sait que de nombreux éditeurs mettent effectivement la clé sous la porte. Quoi qu'il en soit, il annonce à Hal Crane qu'il doit participer à une intervention en compagnie de Joe Kubert, Will Eisner et Al Williamson. Hal Crane lui répond qu'il n'y participera pas car il a autre chose à faire. Jacob conduit la voiture, et Hal Crane s'assoit à l'arrière. Il ne conduit plus depuis l'accident qui a coûté la vie à Archie Lewis, un auteur de comic-strip dont il avait été l'assistant. C'était Hal Crane qui conduisait la voiture dans laquelle Archie Lewis a trouvé la mort. En 2018, Brubaker & Phillips sortent une histoire complète Criminal Hors-série. Mes héros ont toujours été des junkies. Quelques mois plus tard, ils embrayent avec une nouvelle série Criminal. Dans la première page, le lecteur retrouve Jacob, il le voit rentrer chez lui. Les dessins montrent qu'il n'allume pas la lumière tout de suite, Jacob référant rester dans la pénombre. le lecteur peut voir l'aménagement ordinaire, avec un canapé et un fauteuil ; il note également un dessin original au mur. Ainsi il prend visuellement connaissance du lien qui existe entre Jacob et Hal Crane, au point que le premier conserve un dessin affiché du second. Comme il s'agit d'un polar, le lecteur peut avoir l'impression que le ratio de séquences de dialogue est assez élevé. Pourtant s'il regarde les planches sous un autre angle, il peut observer également comment Sean Phillips montre les événements, ou les circonstances, portant une forte partie de la narration visuelle. le lecteur est placé aux côtés des personnages et il voit la réaction de la cosplayeuse à la proposition d'Hal Crane, la table minuscule et dénudée qui lui est réservée pour signer, l'aménagement dans l'appartement du collectionneur pour pouvoir stocker un maximum d'originaux, le type d'établissement qu'Hal Crane fréquente pour aller voire un coup. Sean Phillips représente les choses avec un tel naturel dépourvu de toute ostentation que le lecteur peut ne pas s'en rendre compte, n'ayant l'impression que de dessin facile et purement fonctionnels. Le lecteur perçoit beaucoup plus facilement les éléments visuels relatifs au monde des comics. Ça commence dès la deuxième page avec les tables à dessins dans le studio d'Hal Crane, ainsi que les meubles de rangement des planches. Ça continue avec le petit plateau sur lequel sont posés un cendrier avec une clope en train de se consumer, mais surtout le pot d'encre de Chine, le pinceau, les stylos, les grattoirs, etc. Par la suite, le lecteur peut encore regarder d'autres meubles de rangement spécifiques chez le collectionneur, dans le sous-sol de la maison d'Hal Crane et des morceaux de pellicules d'animation. Il laisse également son regard errer dans les allées de la convention : les différents cosplayeurs (allant de l'équipe des Ghostbusters à un soldat de l'empire en armure rose, en passant par la princesse Yaz, un homme habillé en Wonder Woman, etc), les badges d'accès accrochés en pendentif, les files de dédicace, la cérémonie officielle de remise des prix… Ed Brubaker glisse lui aussi de nombreuses références en citant des professionnels du métier : Julius Schwartz (1915-2004), Gerry Conway (1952-), Joe Kubert (1926-2012), Will Eisner (1917-2005), Al Williamson (1931-2010), Max Gaines (1894-1947), Jack Cole (1914-1958), Wally Wood (1927-1981), Joe Orlando (1927-1998), Stan Lee (1922-2018). le lecteur familier du monde des comics se sent chez lui. le lecteur de passage venu uniquement pour un récit de la série comprend les enjeux, et se doute que les noms cités sont ceux de professionnels. Du fait que cette histoire s'inscrit dans la série Criminal, le lecteur s'attend à ce que des actes criminels soient commis. Effectivement, Hal Crane, artiste ayant atteint et dépassé l'âge de la retraite, se livre à des petits trafics pour pouvoir payer ses dettes. En particulier, il travaille avec un faussaire pour signer des faux afin de les vendre plus chers. Au fil des souvenirs de Jacob, le lecteur apprend qu'il était aussi coutumier du fait de voler des planches originales chez les éditeurs pour lesquels il travaillait afin de les revendre pour son compte personnel, une autre référence à une pratique avérée. le lecteur voit un autre petit criminel mesquin vivant de combines à la petite semaine. Ed Brubaker se montre sans pitié vis-à-vis d'Hal Crane : sa façon de rabaisser ses assistants, son humiliation de voir son prix remis par l'éditeur qui l'a exploité, sa velléité de recourir aux services d'une prostituée, son recours à la violence face à des gens qui ne savent pas se défendre. Il se montre même beaucoup plus cruel que ça : Hal Crane est un individu qui n'a pas su mettre à profit son talent de dessinateur pour s'installer, qui est toujours dans le besoin malgré ce qu'il a pu accomplir dans son champ professionnel, qui ne peut pas apprécier les honneurs qui lui sont rendus du fait de sa rancœur. Il est humilié en constatant qu'il n'y a qu'une seule personne qui attend pour une signature à sa table de convention. Il sait qu'après avoir signé la boîte de goûter, elle sera mise en vente dans la minute qui suit, alors que lui a signé gratuitement. Le lecteur perçoit toute l'amertume de ce monsieur âgé, grâce à la direction d'acteur impeccable de Sean Phillips. le jeu des personnages est naturaliste, et les expressions de leur visage relèvent de celles d'individus adultes, ce qui ne les empêche pas d'être expressifs. le lecteur ressent l'amusement d'Hal Crane de s'être fait gifler, son changement d'état d'esprit en écoutant les questions respectueuses du journaliste de Comics Review, le calme de façade alors qu'il se fait remettre à sa place par sa fille, la rouerie de Ricky Lawless (le frère de Tracy Lawless) alors qu'Hal Crane lui explique ce qu'il attend de lui, l'amertume et la culpabilité qui ronge Hal Crane. En de courtes scènes, Brubaker & Phillips en disent beaucoup, brossant le portrait d'un homme qui a vécu dans le milieu professionnel des comics américain. Outre les noms d'artistes et de responsables éditoriaux, le lecteur peut identifier des anecdotes comme celle du vol des planches originales, mais aussi de l'accident de voiture qui évoque celui d'Alex Raymond (1909-1956). le prénom d'Hal Crane évoque aussi celui d'Hal Foster (1892-1982), le créateur de Prince Valiant. Pour autant ces références ne s'apparentent pas à des béquilles pour masquer un manque d'inspiration : elles constituent un écho à des faits marquants de l'histoire des comics aux États-Unis, et avant à celle des strips paraissant dans les journaux. Ed Brubaker n'oublie pas pour autant le titre de sa série. Il est donc question de crimes réalisés par des faussaires, d'une intrusion avec effraction, de vols, et d'un autre plus grave. le récit se focalise sur Hal Crane, sur sa vie évoquée par bribes, dans les déclarations de Jacob Kurtz qui semble s'adresser à un auditeur invisible, un peu comme s'il parlait plus pour le lecteur que pour lui-même. Les auteurs brossent le portrait très amer d'un individu doté d'un immense talent, s'exprimant dans un champ artistique tenu pour mineur, tenue de main de fer par les responsables éditoriaux, les artistes n'étant que de la main d'œuvre sans reconnaissance de leur droit d'auteur. Hal Crane est le produit d'une époque, d'un milieu professionnel, faisant de ce récit un polar au sens noble du terme : un roman noir inscrit dans une réalité sociale précise, ayant une incidence directe sur les individus évoluant dans ce milieu. Avec la quatrième de couverture, le lecteur pourrait croire qu'Ed Brubaker & Sean Phillips (avec Jacob Phillips) s'offrent une petite aventure dans un chemin de traverse pour jouer avec les conventions comics, afin de contenter une partie de leur lectorat. Il apparaît très vite qu'ils racontent l'histoire d'un professionnel du monde des comics, sans omettre les crimes ordinaires, avec un suspense quant à la nature de ce que recherche fiévreusement Hal Crane.

26/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Je ne t'ai jamais aimé
Je ne t'ai jamais aimé

Le sentiment amoureux n'est pas un droit. - Il s'agit d'une histoire autobiographique, complète en un tome. Chester Brown évoque le développement de son sentiment amoureux sur une période 8 ans, depuis l'âge de 9 ans, jusqu'à 17 ans. Alors que l'histoire commence, Chester vit dans un pavillon avec des espaces verts autour et il accompagne Connie, sa voisine, à l'école. Dès la troisième page, le lecteur découvre que Chester a un rapport difficile avec les gros mots du fait d'une mère très à cheval sur leur utilisation. Dans son quartier, il entretient des relations amicales quotidiennes avec 2 autres jeunes filles et un ou deux autres garçons. Au fur et à mesure qu'il grandit, Chester Brown insère des scènes courtes sur les relations affectives qui le lient à sa amère, sur des échanges brefs avec les jeunes filles qu'il croise ou qui gravitent dans sa sphère privée. Il y a en particulier Carrie qui est une voisine légèrement moins âgée que lui et qui a le béguin pour lui, Sky une camarade de classe que la nature a généreusement pourvue, et quelques autres. Il finit par dire à Sky qu'il l'aime. le livre se termine alors qu'il fait comprendre par son attitude à Sky qu'il n'y a rien entre eux. J'ai eu beau me creuser la tête, impossible d'imaginer un résumé qui puisse donner envie de lire cette histoire. Brown dépeint des scènes très courtes avec une économie de dialogue, presqu'aucune case de texte (autre que les phylactères), des actions prosaïques et factuelles, tout ça avec un style graphique simple, voire simpliste. Il n'y a pas d'action, pas de violence et pas de sexe. L'avantage, c'est que cette bande dessinée se lit très vite (moins d'une heure). L'inattendu, c'est qu'elle reste longtemps dans la tête, non pas de manière intrusive, plutôt comme un souvenir attachant et légèrement dérangeant. Chester Brown fait partie d'un trio d'auteurs indépendants (et underground à leur début) avec Joe Matt (Le pauvre type) et Seth (George Sprott : 1894-1975). le moins que l'on puisse dire, c'est que chacun d'entre eux s'est construit un point de vue très personnel sur la vie. Avec cette histoire, Chester Brown ne souhaite pas parler d'amourette platonique, mais de développement du sentiment amoureux comme quelque chose qui ne va pas de soi. Il parle de son vécu pour dire et montrer son expérience sur des phases de développement relationnel que chaque individu traverse avec sa propre sensibilité. Ce qui est captivant, c'est de contempler comment l'individu Chester Brown relate la construction de sa sensibilité. Brown compose avec cet ouvrage une œuvre littéraire. Il ne se limite pas à enfiler de courtes scènes qui lui semblent significatives dans le développement de son mode relationnel affectif avec la gente féminine. Il s'agit plutôt de l'aboutissement de sa réflexion personnelle sur les caractéristiques de ces relations, les fruits de son introspection livrés et formalisés de manière la plus simple possible. Comme souvent dans ce type d'ouvrage, cela signifie que le lecteur appréciera d'autant plus le propos de l'auteur qu'il a lui-même parcouru une partie de ce cheminement introspectif pour son cas particulier. J'avais eu l'occasion de lire quelques scènes de cette histoire il y a plus de 20 ans et je n'en avais retenu que leur fadeur et leur manque de substance. Prise une à une, chaque scène décrit de manière simpliste un bref échange de propos dans un quotidien banal. Ce n'est que la construction et la composition du récit qui donne un sens à chaque partie. À condition de percevoir cette structure et ce mode narratif sophistiqués, "I never liked you" prend une toute autre dimension. Tout d'un coup, Chester Brown évoque à la fois des particularités de sa vie qui ont modelé son sentiment amoureux et des expériences de vie que tous les hommes ont traversées, chacun à leur manière. Par exemple, Brown constate qu'il est attiré sexuellement par les formes généreuses de Sky. Il rattache cette préférence innée à sa lecture d'un numéro de Playboy (le poster central en l'occurrence). Pour mieux comprendre le sens de ce symbolisme, la lecture de le Playboy éclaire le lecteur sur l'importance de ce magazine dans la vie de Brown. Il relate également les propos anodins de sa mère sur la taille de sa poitrine. En reliant les points entre eux, le lecteur comprend que Brown évoque l'impact de la figure maternelle sur la formation des goûts sentimentaux et sexuels des enfants. Le vrai tour de force de Chester Brown réside dans la forme. Il ne parle jamais de théories psychologiques ou psychiatriques (sur lesquelles il a un avis ambigu). Il n'a jamais recours à des théories complexes ou des développements romantiques. En fait, sa retenue dans la manière de raconter permet au lecteur de placer ses propres expériences, l'oblige même à porter un jugement de valeur sur le comportement de Chester, par rapport à ses propres expériences, ses valeurs et son vécu sentimental. Chester Brown met donc en scène son développement affectif au travers de scènes simplifiées à l'extrême pour mieux impliquer le lecteur dans ce qu'il lit. Il faut également dire un mot sur l'aspect graphique de ce récit qui est lui aussi unique en son genre. Chester Brown dessine chaque case séparément sur de petites feuilles de papier et il colle ensuite chaque case sur la page finale pour véritablement composer l'agencement de chaque dessin par rapport aux autres. Il donne une grande importance aux marges blanches entre les cases et autour des cases. Chaque dessin est très dépouillé et le trait est imperceptiblement tremblé. Il a parfois recours à des codes graphiques issus des caricatures (les grands yeux ronds de Carrie), mais de manière très restreinte. Il n'intègre pas de nuances de gris, que des traits à l'encre, avec une épaisseur variable. Il ne cherche pas une forme d'esthétisme confortable, mais il cherche une lisibilité maximale. le résultat peu paraître parfois enfantin (faible densité d'information) ou amateur (l'aspect tremblé de certaines lignes). Je n'ai pas trouvé ce choix graphique dérangeant et il est en pleine cohérence avec le mode narratif terre à terre et simple, sans être minimaliste. Cette histoire simple du développement des relations de Chester avec la gente féminine de 9 à 17 ans recèle une analyse subtile et délicate de ce comportement qui comprend autant d'inné que d'acquis. Chester Brown est un auteur attentionné qui laisse toute la place nécessaire pour que le lecteur puisse s'exprimer et se placer par rapport à ce qu'il lit. Les œuvres de jeunesse de Chester Brown sont regroupées en 2 volumes Ed, the happy clown (des fictions dérangeantes, sanguinolentes, scatologiques, éprouvantes) et le petit homme (des histoires oscillants entre le surréalisme et l'autobiographie). Après ces 2 romans autobiographiques ("Je ne t'ai jamais aimé" et Le Playboy), Brown a réalisé une biographique d'un leader politique canadien Louis Riel. Et en 2011, il a publié 23 prostituées relatant ses expériences de client de prostituées.

25/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Le Petit Homme - Histoires courtes 1980-1995
Le Petit Homme - Histoires courtes 1980-1995

Un véritable auteur - Ce tome compile 27 histoires de jeunesse écrites et illustrées par Chester Brown. La longueur de ces histoires varie de 1 à 34 pages. Il se termine par 20 pages de notes de l'auteur contextualisant chaque histoire. Le sujet des récits couvre un spectre assez large. L'histoire d'ouverture (4 pages) imagine que les rouleaux de papier toilette se sont révoltés contre l'humanité qu'ils ont décidé d'exterminer. le récit de clôture (6 pages) démonte l'approche psychiatrique de la schizophrénie pour développer un point de vue antipsychiatrique. Entretemps le lecteur aura pu découvrir les déboires d'un restaurant qui n'est plus approvisionné en viande de phoque, d'un individu hypnotisé par son poste de télévision. Il aura également assisté à une invasion d'extraterrestres mangeurs de nez. Puis il se trouve face à une adaptation d'un récit gnostique sur le frère jumeau de Jésus. Arrivé à la page 47, les récits autobiographiques font leur apparition avec la relation entre Chester Brown et Helder, un autre locataire d'une maison d'hôtes. Pour la couverture, Chester Brown explique en fin de volume que réaliser une illustration pleine page ne l'intéressait et qu'il lui a préféré un format bande dessinée (avec l'accord de son éditeur). Sur la couverture il explique comment lui est venue l'idée de réaliser la première histoire sur le papier hygiénique, pourquoi elle ne fait que 4 pages. le lecteur peut même découvrir comment Brown travaille, c'est-à-dire avec une planche à dessin sur les genoux. Avec les notes en fin de volume, le premier tiers de l'ouvrage permet de se familiariser avec le style graphique de Chester Brown : simple, éloigné du photoréalisme, expressif, légèrement éthéré, très artisanal. En effet les bordures des cases ne sont jamais tracées à la règle, mais légèrement tremblée. le lettrage présente des irrégularités qui donnent un aspect amateur à l'ensemble. La réalité est que Chester Brown a démarré en dessinant des mini-comics (format réduit) vendus dans quelques magasins à Toronto, plus underground, ce n'est pas possible. Il s'est lié d'amitié avec 2 autres auteurs de comics Seth (par exemple George Sprott, 1894-1975) et Joe Matt (par exemple le pauvre type). À la toute fin des années 1980, il publie "Yummy Fur", un comics contenant ses histoires courtes et ses histoires au long cours (telles que Ed the happy clown, ou une adaptation de l'évangile selon Saint Marc). Marqué à jamais par la lecture de quelques numéros de Yummy Fur, j'ai souhaité redécouvrir cet auteur hors norme. Les premières histoires de ce volume oscillent entre la provocation surréaliste sans limite (ces fonctionnaires au pénis d'un mètre) et les expérimentations insondables (5 cases juxtaposées les unes à coté des autres, sans aucun lien discernable). La lecture de ces récits oscille entre le divertissement sans concession, et l'incompréhensible (pas désagréable, mais impossible de discerner l'intention de l'auteur). Les notes en fin de volume s'avèrent passionnantes car elle donne du sens à chaque histoire et elles mettent en évidence le cheminement mental de Brown alors qu'il découvre petit à petit ce qu'il souhaite vraiment raconter, qu'il apprend à se connaître. Arrivé à la première histoire autobiographique, le lecteur découvre une histoire sans conséquence, racontée avec tact, presqu'avec distance. Chester Brown présente les faits. Il se garde bien d'y donner une interprétation sur l'intention des uns et des autres. Par contre il met admirablement en évidence les hésitations, la complexité des contacts entre chaque individu et les mouvements de domination. du fait de sa volonté de proscrire tout sensationnalisme, l'histoire est à ranger dans les anecdotes de la vie quotidienne peu palpitantes. le seul intérêt du récit réside dans la manière dont il est raconté par Chester Brown. L'histoire d'après est également autobiographique : Brown raconte comment a évolué l'histoire précédente au fur et à mesure qu'il la montrait à son amie, ou à Seth, puis à Mark Askwith. le lecteur contemple comment Brown a construit ses souvenirs pour les transformer en histoire. Ce passage est fascinant car il explicite le travail d'auteur de Brown : il décortique comment il choisit chaque moment, comment il travaille les dialogues pour transcrire les émotions, comment les mots prononcés par un individu sont interprétés d'une manière différente par celui qui les écoute. Ce passage montre également comment Brown travaille : il dessine chaque case séparément, puis les colle sur une feuille de papier pour composer sa mise en page. La dernière histoire est tout aussi personnelle, même si elle est à classer dans un autre genre. Les notes de fin de volume indiquent que la mère de Brown souffrait de schizophrénie. À l'évidence, Brown a souhaité se faire sa propre opinion sur cette maladie afin de mieux comprendre l'impact que la condition de sa mère a pu avoir sur sa vie. Brown expose les théories de différents chercheurs et médecins sur le sujet pour exposer comment il s'est forgé sa propre conviction. Il explique que cette bande dessinée lui a valu une certaine notoriété puisqu'elle a été reprise par une association de patients atteints de maladie mentale. Au-delà des convictions de Brown sur le sujet (auxquelles le lecteur peut adhérer ou non), il est fascinant de voir comme lesdites convictions ont influencé sa façon de raconter ses tranches de vie, comment il a fait le choix de bannir toute interprétation psychanalytique de son œuvre. Alors que je ne m'attendais qu'à trouver des histoires faciles et superficielles d'un auteur en devenir, ce tome est l'occasion pour le lecteur de découvrir la construction d'un auteur à part entière. Ce cheminement est passionnant à découvrir, et le plaisir de lecture est encore augmenté par la personnalité de Chester Brown qui présente son point de vue personnel, sans jamais l'asséner ou le matraquer, en fournissant la distance nécessaire pour que le lecteur puisse éprouver ses sentiments et confronter ses propres convictions à la pensée de l'auteur. Les histoires qui relèvent plus de la fiction et du divertissement contiennent également de telles idiosyncrasies débarrassées de toute hypocrisie qu'elles offrent un dépaysement unique, à mille lieux de tout divertissement formaté.

25/04/2024 (modifier)