Les derniers avis (39892 avis)

Par Emka
Note: 5/5
Couverture de la série La Quête de l'Oiseau du Temps
La Quête de l'Oiseau du Temps

Disclaimer : je ne vais pas être très objectif sur cette série, c'est une série que j'ai lue maintes fois dans ma jeunesse et qui fait incontestablement partie de mes piliers de la BD. Parce que "La Quête de l’oiseau du temps" de Le Tendre et Loisel est bien plus qu’une simple saga de fantasy. Dès les premières pages, l’univers d’Akbar capte par sa richesse et ses détails. Chaque lieu visité a sa propre identité, avec des peuples et créatures qui donnent une grande profondeur à ce monde. Les personnages, Bragon en tête, ne sont pas de simples héros de fantasy. Leurs motivations, leurs failles, et leurs combats personnels rendent cette quête initiatique particulièrement humaine. Graphiquement, on assiste à une vraie évolution. Les premiers tomes, encore un peu bruts, laissent place à un style de plus en plus fin et soigné. Les paysages, les scènes d’action et les moments plus introspectifs sont magnifiés par la palette de couleurs, qui, malgré quelques faiblesses dans le premier tome, s’affinent au fil des albums. Le scénario, quant à lui, part d’une trame classique mais se distingue par la profondeur des enjeux et des relations entre les personnages. La quête prend un ton plus grave et complexe à mesure que l’histoire progresse. Chaque protagoniste évolue : Bragon, vieillissant, fait face à ses propres démons ; Pelisse, un personnage à la fois fort et vulnérable, s’impose par son caractère. Et des personnages comme le Rige apportent une densité supplémentaire, entre mystère et respect. Les dernières pages de la série sont mémorables. La fin, à la fois poétique et surprenante, rompt avec les conclusions attendues dans la fantasy classique. On y trouve une mélancolie, une réflexion sur le temps et la destinée, qui élèvent cette œuvre au-delà du simple récit d’aventures. Tout simplement un incontournable du genre, une série qui se distingue autant par son univers que par la profondeur de ses personnages et la qualité de son dessin. Un chef-d’œuvre à redécouvrir, qui laisse une empreinte durable.

17/09/2024 (modifier)
Par Emka
Note: 4/5
Couverture de la série Un coin d'humanité
Un coin d'humanité

Un album à la fois simple et touchant. À travers son expérience de bénévole aux Restos du Cœur, Kek nous raconte des moments de vie, des rencontres marquées par la précarité, mais aussi par l’humanité et la solidarité. L’album alterne entre des scènes de distribution de repas, des portraits de bénéficiaires et des réflexions plus larges sur l’engagement bénévole. Kek parvient à raconter des moments difficiles sans jamais tomber dans le pathos, tout en restant fidèle à la réalité de la situation. Le dessin est sobre. Les rencontres racontées sont parfois drôles, souvent émouvantes, et montrent que derrière chaque visage se cache une histoire, souvent marquée par un basculement inattendu dans la précarité. On ressent vraiment l’authenticité de ces échanges, et la manière dont Kek capte ces instants simples mais pleins de sens. Le récit n’est pas linéaire, on passe d’une anecdote à l’autre. Kek décrit aussi sa propre évolution en tant que bénévole. D’abord un peu pris au dépourvu par l’urgence de la situation, il s’investit progressivement dans cette activité, découvrant un monde qu’il connaissait peu. Il y a aussi cette idée qu'en donnant, on reçoit beaucoup en retour. Kek ne cherche pas à faire la leçon ni à embellir les choses. Il montre la réalité de la précarité sans jugement, tout en soulignant l’importance de l’action des bénévoles. C’est une lecture qui fait réfléchir sur l’engagement et la solidarité, et qui rappelle que, même dans les moments les plus difficiles, il existe toujours des coins d’humanité à découvrir et à préserver. Un album qui remplit parfaitement son objectif de sensibilisation sans jamais en faire trop.

17/09/2024 (modifier)
Par Emka
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Le Photographe
Le Photographe

Je me suis enfin procuré cette BD que je n'ai lue qu'en empruntant à des amis. Voici une œuvre qui combine habilement la bande dessinée et la photographie, un mélange peu commun mais ici parfaitement maîtrisé et que je souhaitais avoir dans ma bibliothèque. Ce qui m’a frappé dès le départ, c’est la force du témoignage visuel. Le récit de Didier Lefèvre, photographe parti en Afghanistan avec une mission humanitaire de Médecins Sans Frontières, prend une dimension presque documentaire. On est plongé au cœur du conflit, sans fioritures, avec une approche très réaliste. Les photos, intégrées au dessin, donnent une profondeur et une véracité qui amplifient l’impact des scènes. Le dessin de Guibert, simple et précis, accompagne ces photos de manière fluide. Il complète le récit sans jamais écraser les images. Les transitions entre les deux médiums se font naturellement, créant un rythme bien dosé, sans rupture. Le choix de cette narration visuelle permet d’aller au-delà du simple reportage photographique : on ne se contente pas de regarder des clichés, on vit littéralement l’expérience avec Lefèvre. Côté scénario, c’est la dimension humaine qui m’a le plus marqué. Au-delà des images du conflit, c’est le quotidien des médecins, des populations locales, et surtout la prise de conscience progressive de Lefèvre qui donnent tout son poids à l’histoire. On ressent à chaque instant la tension de l’Afghanistan en guerre, mais aussi les moments de solidarité, d’échanges. Les difficultés, les doutes, les peurs sont montrés sans filtre, et c’est cette sincérité qui rend l’ensemble si puissant. Malgré l’aspect documentaire, il n’y a jamais de sensation de voyeurisme ou de dramatisation forcée. Le photographe raconte son périple avec une certaine retenue, presque de manière factuelle, ce qui laisse toute la place à l’interprétation personnelle. C’est un témoignage sobre mais marquant, qui réussit à trouver un équilibre entre l’humain, le reportage, et la BD. Une œuvre à la fois simple dans son approche, mais profonde dans son impact et que j'ai pris beaucoup de plaisir à relire.

17/09/2024 (modifier)
Par Emka
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Dans la tête de Sherlock Holmes
Dans la tête de Sherlock Holmes

Dans la tête de Sherlock Holmes est un vrai coup de maître. Dès les premières pages, je me suis laissé emporter par l’ingéniosité de la mise en scène. On pénètre littéralement dans l’esprit de Sherlock, et tout est pensé pour refléter son processus de déduction, sans jamais tomber dans l’excès. Ce qui m’a particulièrement marqué, c’est l’originalité du découpage des planches, qui joue avec la forme des cases, parfois une loupe, parfois une coupe de bâtiment, et ce fameux fil rouge qui nous guide tout au long de l’enquête. C’est un procédé qui n’aurait pas pu exister autrement qu’en bande dessinée, et c’est ce qui rend cette œuvre unique. L’intrigue elle-même est captivante, fidèle à l’esprit de Conan Doyle, tout en étant assez fluide pour ne jamais perdre en intensité. Les auteurs maîtrisent parfaitement l’art de raconter une enquête de Sherlock, avec ces petits détails que l’on découvre progressivement. Rien n’est laissé au hasard, chaque indice trouve son écho à un moment donné. Ce que j’ai apprécié, c’est que même si l’histoire semble parfois rocambolesque, tout finit par s’imbriquer de manière logique, comme une mécanique bien huilée. Visuellement, c’est un régal. Chaque page est un vrai bijou, avec des dessins riches en détails qui plongent directement dans l’ambiance victorienne. L’idée de faire passer la pensée de Sherlock à travers une mise en page aussi élaborée est un pari osé, mais il fonctionne parfaitement. Le jeu sur les transparences, les pages à plier, tout cela ajoute un aspect ludique à la lecture, sans jamais en faire trop. Au final, Dans la tête de Sherlock Holmes est une œuvre qui réussit à surprendre tout en restant fidèle à l’univers du célèbre détective. C’est brillant, inventif, et cela redonne vie à un personnage pourtant bien connu. Une lecture qui m’a tenu en haleine du début à la fin, avec un plaisir évident à suivre chaque déduction de Sherlock, tout en admirant le travail visuel impressionnant des auteurs.

17/09/2024 (modifier)
Par Emka
Note: 4/5
Couverture de la série Lettres perdues
Lettres perdues

Voici une lecture qui m’a d’abord dérouté. Pendant la première partie de la lecture, j’ai hésité entre le charme étrange de l’univers et le risque que tout bascule dans l’absurde gratuit. Et puis peu à peu, la cohérence s’est imposée, sans même que je m’en rende compte. Un garçon qui attend une lettre avec son pélican, un facteur poisson… Tout paraît surréaliste, mais ça tient, ça fonctionne. On découvre au fil des pages que derrière l’apparente légèreté, il y a des sujets bien plus lourds, le deuil surtout. C’est ce qui reste après coup, cette mélancolie douce qui nous suit longtemps. Malgré quelques moments drôles, l’ensemble est marqué par une tristesse diffuse. Visuellement, Jim Bishop sait créer un monde qui attire l’œil avec ses couleurs vives et ses décors inventifs. Comme Cacal, j’ai particulièrement aimé ce flic à la tête de poisson rouge, un personnage à la fois absurde et touchant, comme une métaphore de tout l’univers de Lettres Perdues. Jim Bishop a une patte particulière qui mélange conte et manga, avec un côté fluide et doux, même dans les moments plus sombres. La fin, surprenante et pas forcément joyeuse, reste dans la continuité de cette atmosphère, entre poésie et dure réalité. Il y a quelque chose d’assez unique dans cette BD, un mélange de tons qui n’est jamais forcé. Pas d’emphase, tout est dans la nuance. C’est ce qui me plaît sur cet album, une belle réussite.

17/09/2024 (modifier)
Par Emka
Note: 4/5
Couverture de la série Le Soldat Inconnu vivant
Le Soldat Inconnu vivant

Ce récit véridique retrace le destin tragique et fascinant d’un soldat amnésique, Anthelme Mangin, qui, sans mémoire ni identité, devient un « soldat inconnu vivant », un symbole humain des blessures invisibles laissées par la guerre. L'album nous plonge dans une France bouleversée par le traumatisme de la Première Guerre mondiale, où la quête de l’identité individuelle devient une métaphore poignante pour toute une nation dévastée. L’histoire, que je ne connaissais pas et qui pourrait sembler improbable, est pourtant vraie, et c’est précisément cette réalité qui rend l’album si troublant et captivant. Au-delà de la simple intrigue d’un homme perdu dans ses souvenirs, ce sont les réactions de la société autour de lui qui constituent le cœur du récit. Familles désespérées, autorités en quête de réconciliation, et psychiatres engagés comme le Dr Fenayrou, tous projettent sur Mangin leurs espoirs et leurs douleurs. La BD montre avec finesse l’absurdité presque grotesque de ces centaines de familles qui, poussées par la souffrance, « reconnaissent » en cet homme muet et inconnu leur fils, mari ou frère disparu, créant ainsi une situation ubuesque et profondément triste. Le dessin de Mauro Lirussi, en noir et blanc, capte parfaitement l’ambiance de l’époque. Les cases, souvent petites et détaillées, créent un sentiment d’étouffement, rappelant les cliniques psychiatriques où le soldat passe la fin de sa vie. L’utilisation de l’ombre et des contrastes donne une profondeur supplémentaire à l’isolement du personnage principal. L’esthétique graphique, à la fois sobre et évocatrice, amplifie l’intensité psychologique de l’intrigue tout en restant accessible. Ce qui ressort également, c’est la façon dont l’histoire questionne la manière dont une société gère les traumatismes collectifs. La guerre, avec ses horreurs sans nom, a laissé une empreinte indélébile sur ces familles qui se raccrochent à ce qu’elles peuvent, même si cela signifie reconnaître un étranger comme leur propre chair. Le docteur Fenayrou, figure centrale du récit, est l’un des rares à tenter de maintenir une perspective rationnelle face à ce chaos émotionnel. Sa dignité et son acharnement à protéger ce soldat sans identité font de lui un personnage clé, symbolisant la lutte entre raison et désespoir dans une France brisée. L’œuvre est aussi traversée par une mélancolie palpable, car même si certaines scènes prêtent à sourire par leur absurdité, l’ensemble reste profondément tragique. Ce soldat, prisonnier de l’amnésie et des attentes des autres, finit par incarner bien plus que lui-même : il devient l’image d’une génération sacrifiée, d’un pays qui cherche désespérément à recoller les morceaux après l’horreur de la guerre.

17/09/2024 (modifier)
Par Emka
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Mauvaises Herbes
Mauvaises Herbes

Voici une œuvre marquante, à côté de laquelle je serais passé si ne fréquentais pas ce site. "Mauvaises Herbes" un témoignage puissant de l’histoire des “femmes de réconfort”, souvent passé sous silence. Cet album, réédité par Futuropolis, raconte avec une grande sensibilité le destin tragique de Oksun Lee, victime de l’esclavage sexuel sous l’occupation japonaise en Corée. Dès les premières pages, on est frappé par la force brute du trait en noir et blanc. L’autrice joue habilement avec les épaisseurs de lignes pour donner à la fois un sentiment d’enfermement et de brutalité, tout en laissant place à une certaine douceur dans les paysages naturels. Ce contraste visuel reflète parfaitement le dilemme entre la beauté du monde et l’horreur des expériences humaines. Les mauvaises herbes, symboles de résistance et de résilience, parsèment l’œuvre comme un écho à la ténacité de ces femmes oubliées. Le récit alterne habilement entre les souvenirs de Oksun et les entretiens que Keum Suk Gendry-Kim a menés avec elle. La structure narrative est fluide, permettant de ressentir le poids du traumatisme tout en étant guidé avec délicatesse à travers cette mémoire douloureuse. Gendry-Kim choisit d’aborder les moments les plus horribles avec pudeur, optant pour l’implicite plutôt que pour des représentations explicites, ce qui renforce la puissance émotionnelle de l’œuvre. Le travail de l’autrice s’inscrit dans une démarche de mémoire, de réhabilitation de la parole des victimes, trop longtemps ignorée. Le ton est juste, sans voyeurisme ni surenchère dramatique, ce qui rend l’ouvrage d’autant plus poignant. On ne peut qu’être ébranlé par cette histoire, témoin d’une période sombre et encore taboue de l’histoire asiatique. C’est une œuvre nécessaire, un devoir de mémoire aussi essentiel que les autres récits historiques qui évoquent les grandes tragédies humaines. Cet album est un coup de poing émotionnel, j'ai lu les 500+ pages d'une traite. Le dessin, brut mais subtil, la narration poétique et touchante, et surtout le sujet traité avec une sensibilité rare font de cette bande dessinée un véritable chef-d’œuvre qui devrait être lu et partagé largement. Je rejoins les avis précédents, une oeuvre magistrale et un grand coup de coeur.

17/09/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Talc de verre
Talc de verre

C'est cette question de la sensation, vous comprenez ? - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première parution date de 2015 au Brésil, et de 2016 en France. Il a été traduit par Marie Zeni et Christine Zonzon. Il a été réalisé par Marcello Quintanilha pour le scénario et les dessins. Il compte cent-cinquante-six pages de bande dessinée, en noir & blanc, avec des nuances de gris. Le soir, Rosângela, trentenaire, s’est couchée dans le lit conjugal, aux côtés de son mari Mario. Après avoir éteint la lumière, elle repense à cette histoire d’être, d’une certaine manière, supérieure. Non, ce n’est pas ça. En fait, c’est assez difficile à expliquer, parce que cette pensée là… Il ne s’agit pas d’une idée, comme on pourrait dire, tout simplement., Rosângela se sentait supérieure, car ce n’était pas ainsi qu’elle pensait. Du moins, on ne peut pas dire qu’elle pensait en ces termes-là. Non, ce n’est pas vraiment cela. C’est pourquoi il est difficile de l’expliquer, ce serait plutôt ? Comment dire ? Plutôt une espèce de sensation, vous comprenez ? Oui… Une espèce de sensation, vous savez ? Disons… Comme si … vous aviez le sentiment de faire partie d’une classe… disons… supérieure. Vous voyez ? Comme si vous apparteniez à un certain milieu social, c’est ce que je veux dire… Ce sont des gens qui vivent dans des conditions particulières, n’est-ce pas ? Le genre de personnes dont vous dites : Eh ben ! Pour être à cette place dans la peau de cette personne et vivre de cette façon, consommer, faire des voyages, faire l’amour, il faut appartenir à ce milieu ! Eh bien, c’était plus ou moins cela que Rosângela ressentait. C’était ce qu’elle ressentait, et, curieusement, elle associait le fait d’être dans la peau d’une de ces personnes-là, dont tout le monde sait qu’elles appartiennent à une classe supérieure, à un moment précis, lorsqu’elle venait juste de faire l’amour avec son mari. Plus encore que lorsqu’elle descendait prendre sa voiture au garage, ou qu’elle laissait les enfants devant le collège, ou qu’elle rejoignait son cabinet. Et si vous pensez que personne ne s’en rendait compte, demandez donc au portier de l’immeuble, qui lui assène tous les matins son Bonjour Dr. Rosângela, demandez donc au gars du parking, demandez à tous ces gens qui regardent sa voiture du coin de l’œil, sans pouvoir s’acheter la même. Demandez-leur, et vous verrez… C’est plus ou moins comme si vous étiez dans la peau d’une personne à part, qui sait qu’il y a de la misère dans le monde, mais qui… Qui ne peut rien y faire, n’est-ce pas ? C’est embêtant, c’est triste, mais que faire ? Vous avez la chance d’être dans la peau de ce genre de personnes, un point c’est tout. Vous ne pouvez rien y faire, il vous faut donc vivre le mieux possible. La dentiste Rosângela est arrivée dans son cabinet de dentiste. Elle salue son assistante Irma, fait le point sur ses rendez-vous du matin. Elle doit recevoir sa cousine germaine Daniele qui vit dans le quartier populaire de Barreto, celle avec son père alcoolique dont, enfant, elle devait nettoyer le vomi, dont le premier mari lui crachait au visage. Celle qui est si jolie, une beauté incroyable, un sourire extraordinaire. La quatrième de couverture présente Rosângela comme souffrant du syndrome de la femme parfaite : dentiste reconnue, un mari cardiologue à succès très amoureux d’elle, des enfants qui sont de véritables petites merveilles, une belle voiture, un compte bancaire bien rempli… Mais une cousine, pauvre et séparée de son mari, fait preuve d’une tranquillité d’esprit désarmante, dotée d’un sourire toujours éclatant. Une simple histoire de jalousie ? La narration apparaît tout de suite comme très personnelle. Des cases sans bordure, entre quatre et douze par page, avec des dessins naturalistes et descriptifs, et parfois des gros plan ou des contrastes qui aboutissent à une image abstraite si le lecteur la considère détachée des cases la précédant ou la suivant. Un flux de pensées qui n’est pas celui du personnage principal, mais celui du narrateur ou de l’auteur qui n’est pas omniscient. Ses remarques et ses observations oscillent entre des constats sur l’état d’esprit de Rosângela et ses pensées, et des interrogations dessus, comme s’il cherchait à comprendre ses émotions, leurs racines, comme s’il ne savait pas tout d’elle. Le lecteur se retrouve immédiatement impliqué dans cette vie, dans les émotions de cette femme, vraisemblablement trentenaire qui fait l’objet de l’attention du narrateur qui s’interroge sur elle, tout en racontant son histoire. L’histoire se déroule à Niterói, ville située sur le côté est de l'entrée de la baie de Guanabara, face à Rio de Janeiro. Son nom est mentionné et Rosângela évoque d’autres villes et quartiers à proximité, pour souligner qu’elle a la chance d’habiter dans une zone privilégiée. On la voit emprunter le pont Rio-Niterói long de treize kilomètres, qui traverse ladite baie. De manière incidente, sans que la narration y fasse référence explicitement ou ne commente, certaines cases montrent des rues, des façades d’immeuble, les plages, les vagues de l’océan, avec ou sans êtres humains se livrant à leurs occupations. C’est une particularité narrative de cette bande dessinée que d’avoir parfois des cases qui ne se rattachent pas au sujet des réflexions du narrateur sur son personnage, mais qui viennent montrer le lieu, ou bien associer un lieu du quotidien de Rosângela, apportant un élément de sa vie. L’auteur montre ainsi de nombreux éléments de la vie de tous les jours de cette femme : le tableau de bord de sa voiture, sa chambre à coucher, la salle d’attente de son cabinet de dentiste, l’ascenseur qui y mène, un train sur la voie ferrée qui traverse le quartier où vit sa cousine germaine, son premier cabinet avenue Amaral Peixoto que lui avait offert son père, les immeubles le long de la baie vus depuis la mer, son fauteuil de dentiste avec les appareils, le salon de tante Bel avec son canapé très ordinaire recouvert d’un tissu pour le protéger, la mer venant lécher la base du rocher d’Itapuca pendant la marée, la grande salle de réception d’un appartement luxueux des amis de son mari, des immeubles d’autre partie de la ville, les lumières de la ville de nuit, des zones piétonnes, etc. En plus de la diversité des lieux montrés au fil de l’eau, l’artiste se focalise parfois sur un détail, un gros plan : la plaque du cabinet dentaire, l’eau qui s’écoule dans un lavabo, une main sur laquelle on enfile un gant, le motif géométrique du plafonnier, une dentition, un lustre monumental dans un centre commercial, le motif du revêtement d’un trottoir, le chiffre d’un jour sur un calendrier, etc. Ces moments peuvent aussi bien correspondre à une vue subjective, ce sur quoi se concentre le regard Rosângela à ce moment-là, qu’un souvenir fugace dans son esprit. De temps à autre, ces images deviennent des très gros plans, sortant un détail d’une case vue précédemment, pour donner une figure abstraite qui ne fait sens que rattachée à la case ou à la séquence d’origine. Une forme conceptuelle comme si le réel perdait son sens pour ne plus être qu’un ressenti esthétique fugace. Ces caractéristiques de la narration visuelle génèrent un effet parfois sensoriel, parfois émotionnel, connectant ainsi directement le lecteur aux sens de la protagoniste. L’effet peut s’avérer d’autant plus troublant que les brèves cellules de texte déroulent une idée parallèle. Le lecteur se met alors à imaginer, ou plutôt à ressentir la connexion qu’il peut y avoir, soit directe les images fournissant le contexte du flux de pensées qui sont influencées inconsciemment par le lieu ou l’action, soit à retardement quand le souvenir revient par un mécanisme d’association sensoriel ou émotionnel, du grand art. La qualité narrative fait de cette histoire banale tout autre chose qu’une télénovela produite industriellement au kilomètre. La banalité de la trajectoire de vie de Rosângela acquiert une profondeur extraordinaire, parfois sociologique, parfois émotionnelle, toujours personnelle. Certes les circonstances de sa naissance l’ont gâtée : parents aimants, attentionnés, financièrement à l’aise, bonne éducation, réussite scolaire, mariage très heureux avec un époux très attentionné, enfants agréables réussissant bien, confort matériel, réussite professionnelle, personnes à qui se comparer, dans son milieu social, mais aussi sa cousine germaine, sa tante et son oncle d’un milieu nettement moins favorisé, avec une histoire personnelle nettement moins heureuse (père alcoolique, mari méprisant, pas d’enfant). Rosângela sait qu’elle bénéficie d’une situation enviable, nettement meilleure que l’écrasante majorité de la population. Elle a conscience d’être regardée comme un modèle de bonheur, plus admirée qu’enviée. Au fil du récit, l’auteur aborde d’autres thèmes : une sensation de manque indéfinissable, une commisération de circonstance pour sa cousine germaine (pas vraiment de la peine, certainement pas de la jalousie), une forme d’injustice existentielle (le bon caractère et le plaisir de vivre évident de sa cousine, qu’y a-t-il dans son sourire ?), une interrogation sur ce qu’elle pourrait devoir d’une certaine manière (car elle n’a rien fait pour mériter tout ça, en fait si elle a mené sa vie en s’investissant pour construire cette forme de bonheur), une question de mérite… L’auteur ne se montre pas méchant avec son personnage, il fait tout pour se montrer le plus empathique possible pour la comprendre, ce qui incite tout naturellement le lecteur à faire de même. Soit il a développé de solides convictions sur le sens de la vie, et il n’éprouve alors aucune difficulté à se positionner par rapport à Rosângela, à trancher sur la nature de son mal-être. Soit il est plus dans l’empathie et il l’accompagne dans cette recherche de ce qui ne va pas, ce qui fait défaut, ce qui gêne, ce qui ne fait pas sens dans sa situation comparée au parcours de sa cousine Daniele. Au départ, il attend alors une sorte de révélation. Mais le récit s’avère beaucoup plus habile que cela, impliquant le lecteur tout en douceur dans la vie intérieure de la protagoniste, sans bulles de pensée. La compréhension ne se produit pas sous forme de révélation, mais en éprouvant ses ressentis. Aussi fort et intense qu’habile et élégant. Une couverture peu parlante, un titre cryptique, une histoire banale de mère ayant tout réussi. Une narration personnelle faite de petites cases ouvertes, parfois en panoramique sur la largeur de la page, semblant très descriptives et très factuelles, tout en faisant ressentir l’état d’esprit de Rosângela de manière aussi douce qu’efficace. Le suspense se révèle d’ordre psychologique, voire existentiel, tout en sourdine, alors que le lecteur s’installe dans le quotidien de la protagoniste à Niterói, en profitant de son confort matériel. Une incroyable aventure dans le monde intérieur d’une femme, sans avoir accès à ses pensées. Extraordinaire.

17/09/2024 (modifier)
Par Gaston
Note: 4/5
Couverture de la série Frontier
Frontier

3.5 Un bon one-shot quoique je ne le trouve pas parfait. J'ai eu de la difficulté avec le dessin. Je ne suis pas du tout fan des personnages adultes qui ont tous des corps d'enfants, mais j'ai fini par m'y faire. Quant au scénario, c'est globalement bien fait tout en étant peut-être un peu trop dense et avec des longueurs. En fait, j'ai commencé à vraiment accroché lorsque le singe débarque dans le récit. Il faut dire qu'avant on est surtout dans de l'exposition où l'auteur prend bien soin d'introduire son univers et les personnages. En tout cas, dès que l'action débarque enfin le scénario devient captivant et on suit des personnages attachants dans une aventure peut-être un peu trop longue, mais bien faite.

16/09/2024 (modifier)
Couverture de la série Sa Majesté des Mouches
Sa Majesté des Mouches

Tout en connaissant le sujet du livre, j’ignorais beaucoup de son déroulement, n’ayant ni lu le roman original ni vu l’adaptation cinématographique. Cette bande dessinée m’a donc permis de combler ce vide. Et de bien belle manière ! Ce qui marque en premier, c’est le dessin d’Aimée de Jongh. Facile d’accès, bénéficiant de grandes cases et d’un découpage très aéré, ce trait est une vraie invitation à la lecture. Le découpage cinématographique et la fluidité d’ensemble ne font qu’accentuer cette facilité apparente. A la lecture, ça semble ‘évident’, facile… et pour moi c’est la preuve même que c’est très bien fait. L’histoire ensuite, pour qui ne la connaitrait pas, nous est très bien racontée. Elle est autant prenante que source de réflexion. Ces enfants laissés à eux-mêmes qui finissent par s’entre-tuer en l’absence de règles morales, voilà un sujet extrêmement violent. Et autant on se prend d’affection pour plusieurs protagonistes, autant l’évolution du récit nous semble horriblement crédible. D’un point de vue politique, Sa Majesté des Mouches mérite d’être analysé. Ce récit prône l’ordre et le respect des règles et montre les horribles dérives auxquelles peuvent mener l’anarchie et le pouvoir de la majorité. Adapter ce récit à l’époque actuelle me semble donc assez audacieux car sa conclusion va à l’encontre de ce que prônent beaucoup de bandes dessinées actuelles (ici, la liberté de choisir et de faire ce qui nous plait mène au chaos et à la violence, alors que le respect de règles et d’un code moral auraient dû permettre la survie de l’ensemble du groupe). En résumé, j’ai trouvé là une œuvre joliment adaptée (même si on sent à l’occasion des coupures çà et là), des personnages marquants et un sujet digne d’intérêt. Une lecture qui touche et questionne à la fois. Vraiment pas mal du tout !

16/09/2024 (modifier)