Pour une première BD des deux auteurs, ils font assez fort, je dois le reconnaitre ! C'est une BD qui m'a attiré par la couverture et un dessin qui promettaient une lecture lente, douce. Et j'ai eu encore mieux !
Je n'aurais pas envie d'en dire grand chose, tant la BD est à lire vierge d'informations. Le dessin est très typé dans son genre (je ne saurais dire lequel) et se dévoile par des cases muettes, étirant l'histoire dans le temps mais sans jamais lasser. C'est une BD qui joue sur les planches (grandes) et les cases qui étirent le temps. Des détails les parsèment, donnant le sens profond lors d'une lecture plus attentive. Les auteurs ont volontairement joué sur les expressions, les regards, les silences, les vides d'une maison d'architecte, les perspectives ... C'est très cinématographique comme découpage, mais c'est maitrisé comme BD.
Le scénario va brasser plusieurs thèmes mais est surtout centré sur une vie de couple. Et alors que je n'étais pas franchement intéressé par eux de prime abord, le dévoilement progressif de leurs liens, leurs histoires, leurs pensées les rend vraiment intéressants. Très vite, je me suis attaché à eux, quand bien même je n'étais pas sûr de les aimer. Et le final ne m'a pas déçu : pas de banal happy end, pas de fin moralisatrice, juste une continuité des questionnements induits au préalable.
Le récit parle de questionnements très actuels (immigrations, retours aux valeurs traditionnels, modernité et traditions, intelligence artificielles et humanité ...). Le tout avec des utilisations pertinentes sur le sujet du couple. Rien que les questionnements sur l'androïde alors que l'on voit celle-ci interagir avec le chat et l'oiseau (j'essaye d'éviter de divulgâcher) est très pertinente : en même temps que l'interrogation des humains, nous voyons l'application concrète de celle-ci, traité si froidement qu'elle en devient inquiétante. Les auteurs évitent d'ailleurs un manichéisme primaire : bien utilisé, l'androïde semble aider les humains.
Bref, les auteurs s'attachent à ne pas faire dans la simplicité mais posent des bonnes questions sans avoir la prétention d'apporter des réponses. Le récit central est bien ce couple, en proie à un passage à vide, qui tente de s'en sortir malgré tout. Et j'ai adoré, c'est simple, élégant et pourtant profond. Bien que lent, le récit n'est jamais ennuyeux et il y a une vraie tension tout au long qui ne disparait jamais. Le final est curieusement satisfaisant alors même qu'il ne résout pas vraiment. Pour une première BD, je suis vraiment enthousiaste. Ce n'est pas un coup de cœur, mais on en est pas loin !
Ça faisait un petit moment que j’entendais beaucoup de bien de cette série et j’ai récemment décidé de l’essayer.
On nous raconte l’histoire de Shoko, une jeune fille sourde, et de Shoya, un jeune garçon qui l’a autrefois harcelée.
Toute l’histoire tourne autour du handicap, de ses conséquences pour la personne concernée et l’impact sur son entourage, mais également du harcèlement, de sa cruauté gratuite et de la terrifiante facilité avec laquelle les gens le normalisent et se font entraîner par le mouvement.
La façon simple avec laquelle le personnage de Shoya passe de l’enfant turbulent qui trompe l’ennui à l’enfant brimeur croyant simplement faire des blagues pour faire rire la galerie est glaçante de vérité. L’indifférence généralisée à la souffrance de Shoko est, là aussi, bien amenée et réaliste (tout comme le fait que les gens l'ostracisent, parfois même sans se rendre compte).
C’est ça, vraiment, qui m’a bluffé dans cette lecture : le réalisme.
Moi aussi, dans ma jeunesse, je suis passée par-là. Surtout dans la peau de Shoko mais malheureusement aussi dans la peau de Shoya. Je peux vous dire que, quand j’ai lu la façon qu’avait l’autrice de dépeindre cette fine ligne entre le harceleur pour les uns et le harcelé pour les autres, le sentiment d’impuissance des personnes différentes face aux brimades collectives et ce désespoir et cette haine de soi qu’entraînent les remords et les blessures passées, je me suis prise une claque.
L’histoire parle de cette quête de rédemption, justement. De ce désir de Shoya de vouloir réparer ses erreurs, coûte que coûte, en sachant parfaitement que les actes passés ne pourront jamais être oubliés.
Et l’histoire est surprenamment positive. Dans sa quête de rendre Shoko heureuse, Shoya finit par se poser des questions sur ce qui fait les ami-e-s, sur le pardon mais aussi sur le fait de se reconstruire et d’aller de l’avant.
J’ai pleuré à la fin.
Le dessin, quant-à-lui, est simple mais beau. J’ai beaucoup apprécié certains partis pris visuels (comme les croix sur les visages des gens insignifiants aux yeux de Shoya et le fait que les mots des bulles qu’entends Shoko soient à moitié effacés).
Je note tout de même un défaut à cette série (bon, deux si on compte le fait que Tomohiro est parfois assez embêtant comme comic relief).
Je pense que l’histoire aurait pu se passer de la romance.
Je sais qu’il est parfaitement possible que cela arrive dans la vraie vie, mais je commence à en avoir un peu assez de cette manie de mettre en couple un-e tortionnaire et sa victime. Certes, la plupart du temps, on montre bien que lae tortionnaire a changé-e (ou tout du moins essaye de changer), sauf que pour vraiment changer sur cela, et surtout (re)créer des liens forts entre deux personnes autrefois en confrontation, il faut des efforts et du temps. Beaucoup de temps.
Ici, je doute que le laps de temps entre l’époque des brimades et l’époque de l’amitié suffise pour que cela fonctionne. Il est suffisant pour que les remords et la volonté de se racheter naissent, et que les personnages redeviennent ami-e-s, mais pas forcément pour une romance.
Bon, l’autrice a au moins eu le bon goût de terminer sur une fin ouverte à ce niveau-là.
Vraiment, à part ce bémol, ça reste très bon.
4 étoiles bien méritées.
L’espace d’une journée, Masereel livre une vision cinématique et kaléidoscopique mêlée.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, présentant la particularité d’être narrée sans texte, ni mot. Sa première édition date de 1925. Il a été réalisé par Frans Masereel, pour le scénario et les dessins, par un procédé de gravure sur bois. Il s’ouvre avec une préface d’une page, écrite par Charles Berberian, bédéiste. Il se termine avec une postface de sept pages, rédigée par Samuel Dégardin, intitulée La ville mode d’emploi, constituée des paragraphes : Tentaculaire, Une ville peut en cacher une autre, Vingt-quatre heures de la vie d’une ville, Transport critique, Symphonies urbaines. Vient ensuite une biographie chronologique de quatre pages. Il s’agit du cinquième roman graphique, à raison d’une case par page, sans texte, de cet auteur publié par cet éditeur, après 25 images de la passion d’un homme (1918), Mon livre d’heures (1919, 165 bois gravés et 2 frontispices), Le soleil (1919, soixante-trois bois), Idée (1920, quatre-vingt-trois bois).
Un homme, assis au sommet d’un talus en pelouse avec des fleurs, contemple la ville qui s’étale devant lui avec ses nombreuses cheminées et leur panache montant juste au-dessus des constructions. Les locomotives à vapeur circulent sur le faisceau de voies ferrées qui alimentent la gare ferroviaire, chacune produisant également leur colonne de fumée. Un train s’arrête en quai dans la gare, des voyageurs en descendent, certains retrouvant des amis ou de la famille, certains avec des valises, d’autres non. Les grandes artères de la ville grouillent de monde : beaucoup d’hommes avec un pardessus et un couvre-chef marchant dans une direction ou une autre, quelques femmes, des voitures à cheval, des voitures et des autobus à moteur, des fenêtres qui ne laissent rien deviner de ce qui se passe derrière. Quelques rues plus loin, la foule s’est arrêtée, les personnes au premier rang contemplent un homme étendu sur la chaussée, inanimé, derrière les immeubles restent impersonnels, une masse compacte sans âme.
En prenant un peu de hauteur, les immeubles semblent former comme une muraille, et la circulation automobile ne laisse que peu de place à l’être humain sur les trottoirs étroits. À un étage élevé dans l’un de ces immeubles, dans une grande pièce avec une hauteur sous-plafond équivalente à deux étages, des dizaines d’hommes sont penchés sur des tables inclinées disposées en rangées, en train de travailler sur des plans. Dans un autre immeuble, il est possible de voir les habitants vaquer à leur occupation : une femme arrosant ses fleurs, à l’étage du dessous un homme accoudé à la rambarde regardant à l’extérieur, encore en dessous une femme enceinte en train de s’habiller, dans les immeubles derrière, une femme à la fenêtre, un couple en train de s’enlacer, des rideaux tirés masquant ce qui se passe, etc. En bas, au niveau de la rue, des ouvriers travaillent sur un chantier de terrassement.
Une suite de cent images, à raison d’une par page, sans aucun mot, une invitation pour le lecteur à établir des liens de cause à effet, des liens logiques, qu’ils découlent d’un thème présent dans deux dessins à suivre, ou d’un rapprochement à partir d’un élément visuel similaire d’une image à l’autre. Par comparaison avec les ouvrages antérieurs de ce créateur, celui-ci ne comporte pas de personnage qui soit présent du début jusqu’à la fin, soit un homme pour sa vie, soit un avatar de l’auteur évoquant son parcours de vie entre récit biographie et autofiction, ou bien encore un soleil symbolique, ou encore une allégorie de l’Idée. Le titre s’avère explicite : l’auteur évoque une mégapole. Dans le dossier de fin, Samuel Dégardin exprime sa vision de l’ouvrage : vingt-quatre heures de la vie d’une ville, comme sujet et comme représentation. Il développe : La narration, plus elliptique que jamais, privilégie la multiplicité des points de vue. L’espace d’une journée, Masereel livre une vision cinématique et kaléidoscopique mêlée, ce livre offre une synthèse remarquable de l’œuvre au noir de son auteur. L’auteur ne raconte pas une histoire avec une intrigue, ni l’évolution d’une ou plusieurs situations sous forme chorale ou à partir d’un lieu unique. Pour autant, chaque image respecte un ordre chronologique, commençant à l’aube pour se terminer après la nuit tombée, après la fête.
Pour le coup, le lecteur se retrouve réellement décontenancé : comment lire un tel ouvrage dont la seule ligne directrice est que chaque scène se déroule une seule et même grande métropole ? Charge à lui de projeter ses interprétations. Rapidement, il devient très tentant de prendre les pages deux par deux, c’est-à-dire de voir une unité entre les deux pages en vis-à-vis. Bois deux & trois : les trains entrent en gare sur la page de gauche, les passagers en sont sortis et se trouvent sur le quai page de droite. Bois quatre & cinq : le flot des usagers se presse sur les trottoirs et celui des véhicules sur les chaussées, en vis-à-vis l’écoulement de ce flot s’interrompt à cause d’un individu étendu sur la chaussée. Bois six & sept : à gauche une vision des façades des grands immeubles, à droite une représentation de ce qui se passe dans l’un d’eux. Etc. Bois soixante-douze & soixante-treize : à gauche un couple de bourgeois avec des vêtements de soirée luxueux traversant la chaussée entre les véhicules pour se rendre au spectacle, à droite un couple dans sa modeste salle à manger, madame attablée, monsieur debout lui tournant le dos, le lien entre les deux images se trouve dans l’opposition née de la comparaison des deux situations. Ce principe d’opposition peut prendre des formes moins évidentes, par exemple bois soixante-dix-huit & soixante-dix-neuf, d’un côté une rue avec un homme esseulé et un autre enlaçant une femme vraisemblablement une prostituée, de l’autre côté un spectacle de trapéziste dans un théâtre, le lecteur se disant que le couple de trapéziste partage une forme de complicité, de chaleur humaine véritable dans la communion du spectacle, de façon publique sous le regard émerveillé des spectateurs, à l’opposé de la relation tarifée sous l’œil d’un vieil homme indifférent.
Ce principe de lier les deux pages en vis-à-vis fonctionne bien, en revanche il ne s’applique pas entre une page de droite, et la suivante de gauche une fois que le lecteur a tourné ladite page. À part l’écoulement chronologique, le lecteur ne discerne pas ce qui guide l’auteur de deux pages en vis-à-vis aux deux suivantes. Il s’attache alors plutôt à savourer la diversité de ce qui est montré, que ce soient les lieux publics ou les intérieurs privés, les scènes en extérieur ou celles en intérieur, les personnes seules isolées chez elles ou bien solitaires dans l’anonymat de la foule, et celles accompagnées partageant quelque chose avec d’autres. Il se retrouve vite impressionné par la diversité de ce qui est représenté : les usines, les trains, la gare, les différents modes de déplacement, les ouvriers sur le chantier, les employés dans des bureaux, les grands magasins, le grand bureau avec des secrétaires en batterie en train de taper des courriers, un cortège funèbre, une cour d’un quartier populaire, un cheval mort à la tâche sur la voie publique encore attelé, la bourse, une chambre où la famille vient se recueillir devant le lit du mort, un mariage, une péniche sur le fleuve, un amphithéâtre de l’université de médecine, etc. À quelques reprises, il pense déceler une forme de suite : par exemple, l’enterrement (bois trente-trois) qui répond comme un prolongement du cortège funèbre (bois dix-sept).
La technique de réalisation de chaque image sur bois reste identique aux ouvrages précédents : d’abord un dessin sur une feuille, parfois après plusieurs esquisses, la reproduction en image inversée sur un bloc de bois, du poirier dur et séché, puis la reprographie avec des presses mécaniques ou à bras. À nouveau, le lecteur est frappé par la qualité de l’impression de chaque image : des zones noires bien nettes qui ne bavent pas, des détails d’une grande finesse (le bois quarante-sept avec les dizaines de livres dans le bureau d’un érudit). Les blancs impeccables. Chaque image comprend une forte densité d’informations visuelles, avec des compositions remarquables : le magnifique escalier sinueux descendu par un chat dans le bloc quatre-vingt-sept, les scènes de foules, la densité des constructions. Le lecteur prend le temps de détailler chaque page, à la fois pour la richesse des informations visuelles, à la fois pour le rendu, descriptif et réaliste, mais aussi avec une élégance dans la composition entre zones noires et zones blanches, et aussi un goût pour la structure géométrique et ordonnée de chaque composition.
Indubitablement, l’auteur a construit son récit pour montrer toute la diversité des activités que peut abriter une ville, soit publiquement, soit dans l’intimité d’un appartement. De fait, le lecteur ne ressent aucune répétition, et dans le même temps il ne se produit pas d’impression de catalogue, grâce à la consistance et les tonalités variées de chaque image. Il se dit que Masereel a construit son récit avec une optique holistique en tête : dresser un panorama complet de la vie d’une ville, en donnant à voir une facette différente dans chaque bois. Bientôt, il ressent que le regard de l’auteur n’est pas neutre. À l’évidence, le regard porté sur les individus comprend une forme d’empathie et un parti pris en faveur des victimes (il y a même un meurtre). Le point de vue de l’auteur comprend également une dimension politique et sociale, humaniste. Des images du prolétariat, que ce soient des ouvriers, des secrétaires, des dessinateurs techniques. À l’évidence, les individus disposant d’une once de pouvoir en profitent pour maltraiter leurs subordonnés, les asservir d’une manière ou d’une autre. La parade militaire peut sembler montrée de manière purement factuelle, mais elle apparaît froide et sinistre. Les classes ouvrières vivent dans des conditions matérielles précaires. Les femmes subissent la domination masculine sous forme de violence physique, de prostitution. Une manifestation populaire est réprimée dans la violence policière. Etc. Le dossier rédigé par Samuel Dégardin complète cette approche de la domination économique et offre également une mise en perspective par rapport aux arts visuels de l’époque.
Les précédents ouvrages de Frans Masereel impressionnaient déjà par la force des images, leur esthétisme, la qualité de l’expression littéraire de l’auteur, et sa sensibilité sociale. Ce cinquième ouvrage publié par les éditions Martin de Halleux déroute un peu au départ par son absence de personnage humain comme fil conducteur. L’auteur se montre amitieux en racontant la journée d’une grande ville dans toute sa diversité, tant en termes d’animations et d’événements, que d’individus de classes sociales différentes. La narration visuelle s’avère incroyablement plus riche que la collection de cent images, chacune racontant sa propre histoire. Formidable.
Au début je pensais tomber sur une histoire de Pocahontas. Mais pas du tout. Cette jeune femme n'était qu'une marionnette des hommes de sa vie. Par force elle nous montre le courage parcouru pour devenir une femme respectable et indispensable envers ces hommes autrefois aveugles. Elle nous montre aussi tous les sacrifices qu'il faut faire dans le silence et la colère. Dès le début elle était promise à un grand destin. Passant de fille de chef à esclave, jusqu'à être la parole des plus grands chefs . Ce récit tend à nous faire voir la force des mots à travers les conflits humains. Et nous rappelle le chemin éternel mené par nos ancêtres pour nous permettre de lever la voie...
Les doux hériteront de la Terre.
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Ce tome constitue un premier prologue à Earth X (1999/2000) d'Alex Ross, Jim Krueger et John Paul Leon. Il regroupe les 6 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2020, coécrits par Jim Krueger & Alex Ross, dessinés, encrés, et mis en couleurs par Well-Bee. Les somptueuses couvertures ont été réalisées par Alex Ross. Ce tome comprend également les couvertures variantes réalisées par John Paul Leon, Well-Bee (*6), Greg Horn, Steve Ditko (recolorisée), ainsi que 25 pages de recherches graphiques réalisées par Alex Ross.
Dans le salon d'un petit pavillon, David Jarrett est en train de jouer avec les figurines en carton de Captain America, Iron Man et Spider-Man qui incarnent pour lui respectivement la sécurité derrière le bouclier, la protection de l'armure, la débrouillardise devant les obstacles de la vie. Il fait se déplacer les figurines sur le dessin de l'Empire State Building, tout en commentant leurs actions à voix haute. Son père lui demande de se taire car ils sont en train de regarder le journal télévisé avec son épouse, sa mère et leur fille April. Le journaliste annonce la propagation d'un virus qui transforme les gens en individu avec des superpouvoirs, ou plutôt des mutations. L'avis général est que c'est un coup des mutants. Le père décide d'obturer les fenêtres avec des planches de bois pour sécuriser l'appartement. Quelques temps plus tard, les parents sont morts, et David s'occupe d'apporter ce qu'il peut dégotter de nourriture (des céréales avec du lait) à sa sœur, et de veiller sur sa grand-mère qui est alitée. Sa sœur refuse qu'il la voit : il laisse le bol de céréales devant sa porte. Sa grand-mère a attrapé la gale, surnom donné à la maladie. Elle lui indique qu'elle va sûrement mourir bientôt. Elle lui donne son avis sur le virus.
La grand-mère explique que les parents de David ne sont pas morts du virus, mais qu'ils ont été tués au centre commercial, par des prédateurs, par des êtres humains. Le virus ne fait que rendre apparent ce que les gens sont déjà, ce qu'ils ont en eux. Pour elle, c'est une sorte de jour du jugement, mais les choses ne devraient pas se dérouler ainsi. Les doux devraient hériter de la Terre, pas les monstres. Ce monde devrait être celui de David. Il lui fait observer qu'il n'a pas de pouvoir. Elle lui répond qu'il a la force nécessaire, que sa foi dans les superhéros lui permettra de faire face aux épreuves. Pour lui, sa capacité à se cacher efficacement n'est pas un superpouvoir. Il la laisse se reposer et décide de sortir pour aller chercher à manger. Il revêt son masque de Green Goblin pour essayer de faire croire qu'il a des pouvoirs, et il sort dehors en prenant bien soin de tout fermer derrière lui. Il prend son vélo et se dirige vers le centre-ville alors que les combats font rage. Il accède à un magasin en passant par une entrée cachée dans une grande benne à déchets. Il est servi par madame Tree, une gentille dame que la gale a transformé en arbre anthropoïde. Il rentre au pavillon et entend du bruit à l'intérieur. Il prend un marteau et se dirige vers la chambre de sa sœur.
En 1999, le magazine Wizard publie une série de sketchs réalisés par Alex Ross, montrant les héros Marvel vieillis. À la suite au succès de ces images, l'éditeur finit par commander une série à l'artiste qui deviendra une trilogie : Earth X, Universe X (2000/2001), Paradise X (2001/2002), toutes les trois coécrites avec Jim Krueger, ce qui a donné lieu à la réalité appelé Terre-9997. La présente minisérie s'adresse donc à ceux qui ont lu la trilogie, mais aussi aux nouveaux lecteurs puisqu'il s'agit d'une histoire qui se déroule avant. Curieusement, les coscénaristes ne s'attardent pas sur l'épidémie, le lecteur devant être bien concentré pour ne pas rater la phrase qui indique qu'il s'agit d'une pandémie à l'échelle mondiale et qu'elle transforme tous les habitants de la planète en individus avec des superpouvoirs. Le récit se focalise sur David Jarrett, un jeune adolescent qui a été épargné par ce virus étrange. L'opinion publique estime que ces mutations généralisées ont été générées par les mutants d'une manière ou d'une autre, avec une autre possibilité qu'il s'agisse des conséquences d'une expérience non maîtrisée de Reed Richards. Après avoir perdu les membres de sa famille, David se dirige tout naturellement vers New York où sa route va croiser celle des superhéros qui admire tant, tout en découvrant qu'il est le dernier être humain normal de la planète, et que donc son corps contient peut-être la clé génétique pour inverser ces mutations.
Pour succéder à John Paul Leon, puis à Doug Braithwaite & Bill Reinhold, les responsables éditoriaux ont recruté un jeune artiste serbe. Le lecteur peut voir l'influence des artistes précédents dans sa dessins : sa façon de dessiner des aplats de noir un peu envahissants avec des formes irrégulières pour montrer que les temps sont durs, une approche assez réaliste de la représentation, avec une maîtrise du degré de détails en fonction de la séquence. Ses pages présentent une grande cohérence visuelle ente leurs différentes composantes du fait qu'il assure les trois postes : dessin, encrage et couleurs. Du début à la fin, il dirige David comme un acteur avec un jeu naturaliste, sans exagérer ses mouvements ou ses expressions de visage, ou sa morphologie. En cela la narration visuelle présente les faits avec le point de vue d'un adolescent normal, dépassé par la situation. Au fur et à mesure que David rencontre d'autres superhéros et qu'il se retrouve au milieu de combats entre des individus qui sont tous dotés de superpouvoirs, le lecteur peut bien voir sa fragilité, sa capacité à trouver un endroit moins exposé pour se mettre à l'abri au milieu d'un affrontement, et la nécessité pour les superhéros de le protéger. Même si les superhéros occupent de plus en plus les pages au fur et à mesure du déroulement du récit, David reste toujours un point d'encrage humain normal.
Well-Bee dessine à la manière des artistes de comics, avec les mêmes caractéristiques de composition des pages et des cases. Le lecteur retrouve donc l'habitude de laisser des fonds de case vides (pratique dont il n'abuse pas), de donner la priorité aux personnages, et de réaliser des scènes d'action spectaculaires qui font la part belle aux effets pyrotechniques des superpouvoirs. Il s'investit suffisamment pour que le lecteur sache toujours où se déroule la séquence qu'il est en train de découvrir, avec un niveau de détails satisfaisant rendant chaque lieu concret : le pavillon de la famille Jarrett, la destruction urbaine de la ville où habite David, la ligne des d'horizon avec les gratte-ciels de Manhattan, le tunnel routier permettant d'accéder à Manhattan, les toits d'immeuble, le Baxter Building, le commissariat devenu quartier général de Luke Cage. Cela ne devient pas une virée touristique, mais les références sont assez précises pour que le lecteur y croit. Mine de rien l'artiste a fort à faire car le nombre de superhéros va croissant au fil des épisodes, et il doit donner à voir les mutations qui affectent tous les habitants de New York. Il dispose pour une partie de cela des sketches préparatoires d'Alex Ross. Là aussi le résultat s'avère très convaincant, et le lecteur remarque que le récit reprend l'apparence des superhéros Marvel tels qu'ils existaient durant les années 1970. La mise en scène des affrontements permet de suivre les mouvements des différents combattants, et d'en prendre plein la vue avec les superpouvoirs, Well-Bee utilisant les possibilités de l'infographie pour en rajouter.
Le lecteur prend vite conscience que les coscénaristes ont une approche très posée de la narration. Ils ont beaucoup d'éléments d'information à présenter, ce qu'ils font par le biais des dialogues, des cartouches de pensées et des cellules de texte. La lecture n'en devient pas pesante pour autant, mais elle n'a pas ce rythme très fluide et rapide des comics en général. L'enjeu réside bien sûr dans la survie de David, et dans la possibilité ou non de renverser le processus qui a transformé tous les êtres humains sauf un. S'il a déjà lu Earth X, le lecteur connaît déjà la réponse à ces questions. Les auteurs parviennent à insuffler un minimum de personnalité à David avec ses pensées intérieures, même si son caractère transparaît plus en creux dans la nature des observations et de ses réflexions, que par ses émotions. au fur et à mesure, il s'interroge sur la nature de l'héroïsme, sur la raison qui fait que tous les humains ou presque ont eu comme réflexe d'utiliser leurs nouvelles capacités pour se battre et pour détruire, sur le fait qu'il est devenu spécial par défaut (le seul à ne pas avoir de superpouvoirs), sur le fait qu'il devienne le centre d'attention de tous les superhéros parce qu'il détient peut-être la solution. En outre, les superhéros sont vus par ses yeux. Il porte un regard un peu particulier, très attaché à les voir sous l'angle de l'héroïsme, à voir ce qui fait d'eux des héros. Alors même qu'ils transforment les personnages classiques de l'univers partagé Marvel, Ross & Krueger en font ressortir leur essence, ce qui émerveille l'adolescent, ce qui les a eux émerveillés en lisant leurs aventures. Du coup, le lecteur éprouve la sensation de retrouver une part du merveilleux de l'enfance.
Cette histoire surprend le lecteur. D'abord parce qu'il ne s'attendait pas à un prologue à une histoire parue il y a 20 ans. Ensuite parce que la narration a quelque chose d'un peu empesée, pour le volume d'information, pour la narration visuelle moins pétante que ce à quoi il s'attendait. Petit à petit, il rentre dans l'histoire et il apprécie les pages avec des dessins solides même s'ils manquent parfois de relief. Puis il se laisse prendre à cette situation bizarre où tout le monde a acquis des superpouvoirs, mais sans devenir un superhéros pour autant. À plusieurs reprises, il se retrouve surpris par une réflexion sur l'héroïsme, ou par une situation crispée (l'image horrible de Spider-Man pris dans un entrelacs de fils barbelés). Les coscénaristes continuent de raconter leur histoire, à la leur manière, avec les thèmes qui leur tiennent à cœur, sans influence visible des 20 années écoulées.
Et bien je dois dire que, contrairement à de nombreux avis, j'ai été surpris en bien par cette série.
Comme beaucoup, j'étais un peu sceptique sur cette histoire de fils de Lord anglais, cherchant l'aventure sur le continent, et souhaitant s'engager dans la Grande armée, mais, au final, même si je n'ai pas spécifiquement connaissance de cas de ce genre, de prompts renforts venus de la ''perfide Albion', ça peut, ma foi, tout à fait se concevoir le temps d'une Bd.
Après tout la déjà citée Grande armée était composée d'énormément de soldats étrangers enrôlés volontairement (ou.... avec une légère petite pression pour les aider à se décider ! ?), et puis, Beethoven a bien voulu dédicacer sa symphonie N°3 à Bonaparte au départ...alors pourquoi pas un anglais voulant se mettre au service de l'esprit révolutionnaire qui soufflait à l'époque ? Ça ne me gêne aucunement.
Je trouve que le tout se lit avec un certain plaisir, on suit les aventures du gentleman en question avec un réel intérêt, grâce à un scénario qui tient globalement bien la route, reprenant le bon vieux schéma d'une petite histoire (les tribulations de notre héros), insérée dans la grande Histoire (l'épopée napoléonienne), et, force est de constater, qu'une fois encore, ça fonctionne plutôt bien.
Le dessin de Bertail est assez inégal, parfois très agréable, avec des ajouts qui semblent faits à l'aide de logiciels informatiques (mais, je ne suis pas un spécialiste...), des angles intéressants, des vues inattendues, qui donnent du relief à l'aventure, et... des cases qui, soudainement, semblent beaucoup moins réussies. Inégal, donc.
Reste qu'au final, je regrette que nous n'ayons eu que deux tomes à nous mettre sous la dent, ou devant les yeux. Il y avait pourtant suffisamment d' ingrédients pour commencer une série plus longue.
Bref, un bon 3,5/5 puisqu'il faut proposer une évaluation, et j'arrondirai à 4/5, car les auteurs parviennent à produire une histoire qui ne nécessite pas d'être un 'fan' de Napoléon pour s'y intéresser, ce qui est déjà pas mal.
Le résumé de l’éditeur et la couverture (assez ratée) m’avaient fait penser que Brubaker et Phillips avaient complètement changé de registre, mais non, il s’agit bien d’un polar noir, dans la lignée de leurs productions habituelles.
L’histoire est une fiction ancrée dans le scandale des « abus sexuels ritualisés satanistes » des années 80, que Wikipédia décrit comme une « théorie du complot produite par la panique morale ». Un épisode assez fascinant de notre histoire récente, notamment aux USA, où se déroule cette histoire. L’intrigue est prenante, la narration alterne habilement entre le présent (l’action du récit) et les années 80 (la jeunesse des personnages), avec quelques révélations plutôt bien amenées. La fin est logique et satisfaisante, mais plutôt convenue.
Pas de surprise ou de dépaysement niveau mise en image, Sean et Jacob Phillips nous proposent leur style habituel, maîtrisé et efficace.
Un bon polar teinté d’horreur, que je recommande aux fans des auteurs.
Une excellente adaptation, pleine de caractère
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En 1986, Richard Corben réalise une adaptation de La chute de la Maison Usher, d'Edgar Allan Poe (nouvelle publiée en 1839), contenue dans ce tome, avec deux autres histoires courtes, à savoir une adaptation de The raven (un poème de Poe, paru en 1845, l'adaptation de Corben date de 1974) et Shadow - a parable (un court texte de Poe daté de 1850, l'adaptation de Corben date de 1975). Toutes les histoires sont en couleurs.
La chute de la Maison Usher (26 pages) - Il s'agit d'une adaptation, dans la mesure où Corben a réarrangé plusieurs séquences. Edgar Arnold, un gentilhomme à cheval, traverse une zone naturelle désolée, où la végétation a dépéri. Il remarque le squelette d'un cheval dans le sol. Il arrive en vue d'une imposante demeure isolée de tout et son cheval chute et se noie dans une étendue d'eau. Il arrive trempé dans le hall de la maison des Usher où il s'évanouit à la vue de cercueils vermoulus et de cadavres décomposés. Lorsqu'il reprend connaissance, il est allongé sur un divan, et Roderick Usher (son hôte) est en train de lui parler.
Tout au long de sa carrière, Richard Corben aura adapté des histoires d'Edgar Allan Poe (parfois plusieurs fois la même, c'est le cas pour le poème Le corbeau). Dans les années 2000, il a consacré un recueil à une nouvelle série d'adaptation : Haunt of horror - Edgar Allan Poe (en français L'antre de l'horreur). Ici il s'agit d'une adaptation réalisée entièrement par ses soins (sans l'aide d'un scénariste comme Chris Margopoulos), et en couleurs. Corben a transposé l'histoire de Poe en y incorporant ses propres obsessions. Le premier signe d'une adaptation est qu'il donne un nom au narrateur (Edgar Arnold), alors que dans la nouvelle il reste anonyme. Le deuxième signe d'une adaptation est le rôle plus important de Madeline, la sœur de Roderick, avec des scènes déshabillées (nudité frontale, sauf pour le sexe de la dame, avec hypertrophie mammaire chère à Corben). L'avantage de ce mode de transposition est que le lecteur a l'impression de lire une histoire en bandes dessinées, plutôt qu'un charcutage du texte originel illustré par des images accolées pour une narration séquentielle plus ou moins heurtée. La contrepartie est bien sûr que le lecteur ne retrouvera pas exactement l'atmosphère de la nouvelle, encore moins les saveurs de l'écriture d'Edgar Allan Poe.
Si l'histoire ne présente que peu de surprises pour quelqu'un connaissant déjà l'original de Poe, elle est très savoureuse, car il est visible que Corben a passé du temps sur ses planches et s'est bien amusé. Dès la première page, il est possible de reconnaître son style caractéristique (un mélange de réalisme pour les personnages et les vêtements, et d'exagération simplifiée pour une partie des décors) dans le contraste entre la végétation désolée et le regard affolé de la monture d'Arnold. Les pages 2 & 3 offrent une composition conçue à l'échelle de la double page, où il est possible de suivre le déplacement du personnage d'une page à l'autre, ainsi que la première vue de la Maison Usher (une photographie retouchée à la main), puis dans la case du bas s'étalant sur les deux pages, la distance séparant le cavalier de son but. La page d'après est constituée d'un premier plan fixe en quatre cases montrant Arnold s'approchant de la Maison, puis d'un traveling avant en cinq cases de la largeur de la page vers la Maison, pendant que les onomatopées du bruitage laissent deviner la chute du cheval dans l'étendue d'eau. Tout au long de cette histoire, Corben va jouer avec la mise en page à l'échelle de chaque planche, pour des découpages de séquence aussi rigoureux qu'intelligents et efficaces.
Corben travaille également sur la composition de plusieurs cases pour qu'elles offrent un spectacle saisissant. Au fil des pages, le lecteur pourra se régaler du premier degré (et parfois du second degré) d'un visage à la chair putréfiée suite à son séjour sous terre puis dans l'eau putride, d'un brouillard épais pourpre se déversant par l'interstice de la porte ouverte dans la chambre d'Arnold, d'Usher et Arnold s'ennuyant ferme le soir à la veillée, des murs suintant une humeur fétide dans les sous-sols de la Maison, d'une vue du ciel de la Maison entourée d'eau, etc. En fait chaque page recèle plusieurs trouvailles graphiques aussi bien en termes de mise en page, que de dessins suscitant l'effroi ou un sourire soit jaune, soit moqueur.
Richard Corben s'approprie l'histoire d'Edgar Allan Poe pour y greffer ses obsessions (humour noir et macabre, et sensualité déviante), avec des visuels inventifs et maitrisés. Il réalise lui-même ses couleurs un peu moins exubérantes que d'habitude, mais très efficaces pour installer l'ambiance de chaque scène. Il s'agit d'une histoire à placer parmi les réussites exceptionnelles de Richard Corben.
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The Raven (Le corbeau, 8 pages) - Un homme est assis dans son fauteuil, dans une maison isolée. Il est en train de lire quand il entend du bruit à la porte, mais il n'y a personne. Peu de temps après, il entend du bruit à la fenêtre qu'il ouvre, et un corbeau en profite pour pénétrer dans la pièce et se percher sur un buste de Pallas. Alors que l'homme se met à parler à haute voix, le corbeau répond à chaque fois : Plus jamais (Nevermore).
Il s'agit d'un poème de dix-huit strophes de cinq vers chacune, qui a rendu Poe célèbre et qui a bénéficié de nombreuses adaptations y compris au cinéma (une version de Roger Corman). À moins de reprendre les vers du poème, il est impossible de transcrire l'effet qu'ils produisent sur le lecteur. Corben se lance donc dans une adaptation de l'histoire mettant en scène de manière littérale le narrateur, sa confrontation avec le corbeau et l'image de sa défunte bien-aimée. Si vous n'avez jamais lu ce poème, cela vous donnera une idée de son argument, mais pas de l'intensité de la confrontation de sentiments contradictoires dans la psyché du narrateur. Si vous avez déjà lu ce poème, il apparaîtra que cette transposition souffre de sa forme littérale et qu'elle n'apporte rien à l'original. Même Corben semble être en mal d'inspiration pour transcrire les tourments intérieurs du narrateur sous forme visuelle, et son déchirement entre faire son deuil et garder le souvenir d'Elenore. J'ai de loin préféré la deuxième adaptation qu'il en a faite dans Haunt of horror.
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The shadow (L'ombre, 8 pages) - Dans la Grèce antique, un groupe de sept personnes est en train de s'adonner à des libations, dans une pièce barricadée, où repose un mort. Bientôt une ombre s'insinue dans la pièce, et dans l'esprit des convives.
Corben adapte cette fois-ci un court texte (soixante-cinq lignes, 981 mots) et il en tire la substantifique moelle pour transcrire l'ambiance mortifère qui s'en dégage. Au travers d'images assez simples, le lecteur se sent envahi par cette atmosphère délétère et cet état d'esprit accablé par l'horreur de la situation à l'extérieur de la pièce. Même si les sept convives sont bodybuildés, le jeu des acteurs et les images conçues par Corben transmettent au lecteur le caractère débilitant et morbide de la situation.
Mais comment profiter du moment présent sans rien partager à personne ?
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Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, racontée sous la forme d’un roman-photo. Sa première édition date de 2022. Il a été réalisé par Julie Chapallaz. Les principaux personnages sont interprétés par Xavier d’Almeida, Marie Nora, Ya, Coralie Léguevaque, Yvan Schwab, et les ours Georg, Kupa, King et Zoé du parc animalier Juraparc. Les bûcheronnes sont interprétées par Sylvia Faleni, Kyoko Murayama, Jeanne Macaigne, Élodie Hurée, Dorota Kleszcz, Coralie Léguevaque, Lucia Clavino. Neuf autres personnes font de la figuration. Le récit compte deux-cent dix-neuf pages de roman-photo.
Edgar, un jeune homme, est allongé sur son canapé, les yeux clos, portant ses lunettes à monture ronde et rouge. Il rêve d’une comète qui s’abat sur Terre. Le choc de l’impact le réveille en sursaut. La lumière de l’ampoule nue brille. L’écran du téléviseur est empli de neige. Il s’assit sur son séant et se demande où il est. Il ne se souvient de rien, si ce n’est de son prénom. Il se lève et ouvre la porte devant lui : elle donne sur une chambre avec deux lits jumeaux, sur la table de nuit un guide de l’astronomie, un exemplaire de L’île au trésor, une fusée en plastique et un morceau de roche, froid comme du métal. Edgar le prend et le sert dans sa main. Il passe dans la pièce d’à côté : la chambre des parents. Il y a des photographies punaisées au mur : des jumeaux en trottinette, un bord de mer, autant d’images qui lui procurent une sensation de déjà-vu. À certains endroits, le mur présente une tâche plus claire : il manque des photographies. Edgar se place devant la fenêtre et il se dit qu’il y a peut-être d’autres personnes qui collectent des objets comme lui. Il aimerait bien pouvoir les rencontrer. Le sommeil le reprend, comme pour les nombreux habitants de cette ville.
Chapitre un : le réveil d’Edgar. Edgar est assis sur un banc face à la mer, une vieille dame assise à côté de lui en train de tricoter. Ils échangent quelques paroles. Il ne se sent pas bien ; elle compatit car on s’ennuie à mourir ici. Il ne sait pas où ils sont, il ne sait pas qui il est. Elle lui conseille de profiter du moment présent, ce qu’il ne sait pas comment faire sans personne avec qui le partager. Elle-même se retrouve avec son tricot qu’elle fait et qu’elle défait. Ce n’est pas parce qu’elle est une mémé qu’elle doit tricoter d’ailleurs. Elle voudrait vivre à fond et brûler la chandelle par les deux bouts. Vivre brièvement mais furieusement, lancée à trois cents kilomètres à l’heure, sur la route de la corniche. Au lieu d’attendre dans cette éternité qui se rétrécit. Heureusement la mer efface ses mauvaises pensées. Edgar s’est rendormi et il se réveille dans un appartement qu’il ne connaît pas. Une femme tenant un sac plastique sonne à la porte et il va ouvrir. Il ouvre, elle s’excuse d’être en retard, par pure convention car elle ne sait ni où elle est, ni avec qui. Il l’invite à rentrer et lui offre un verre d’eau. Elle déverse le contenu de son sac plastique sur la table : c’est toute sa vie. N’est-elle qu’une suite d’objets énigmatiques qui lui rappellent vaguement quelque chose ?
L’éditeur FLBLB publie régulièrement des romans-photos qui ont tous comme particularité de sortir de l’ordinaire, et de n’entretenir qu’un rapport de forme avec ceux qui firent les beaux jours du magazine Nous Deux. Celui-ci défie également les attentes du lecteur. Ça commence dès le titre énigmatique et l’illustration de couverture tout aussi cryptique. Une autre caractéristique déroutante apparaît dès la première page : le parti pris de la colorisation artificielle. L’artiste n’a conservé aucune couleur naturelle. La première page a été repassée dans des teintes bleu-gris, avec une nuance violette prenant de l’importance dans les pages suivantes de cette introduction. La silhouette d’Edgar devient d’un bleu un peu plus clair dans le premier chapitre, ce qui fait qu’il ressort un peu plus par rapport à ce qui l’entoure comme s’il était plus vivant. Le deuxième chapitre, intitulé Edgar et la forêt, vire vers des teintes vert sombre pour attester de l’environnement forestier. Quant à lui, Edgar vire à une teinte rose un peu sale après avoir rencontré le groupe de bûcheronne. Le lecteur est pris par surprise par la page cent-onze qui baigne dans un rouge foncé, en rapport direct avec l’activité décrite. L’intérieur de la cabane du Doc présente une palette plus importante de couleurs différentes. La teinte rouge revient pour les pages deux-cent-huit et deux-cent-neuf, l’activité étant de même nature que page cent-onze.
Le lecteur peut avoir besoin d’un peu de temps pour s’adapter à ce choix esthétique de mise en couleur. En revanche, il constate que l’autrice utilise les caractéristiques de la bande dessinée pour la narration visuelle. Les photographies sont disposées comme des cases de BD, le plus souvent rectangulaires et disposées en bande. L’artiste varie le découpage de la planche en fonction de la séquence, elle joue également sur le nombre de cases par planche. Elle utilise des cases de taille variée, parfois de la largeur de la page, parfois de la hauteur de la page. Il y a quelques photographies qui occupent toute une page, et le nombre de cases peut monter jusqu’à douze sur une seule page. Lors de quelques séquences particulières, elle joue sur la forme des cases : des trapèzes pour les pages soixante-six à soixante-dix, avec une très belle composition sur deux pages à la fin pour accompagner la chute d’un arbre. Le lecteur retient également la composition des pages quatre-vingt-seize et quatre-vingt-dix-sept : une case circulaire au milieu, et des cases radiales tout autour. Elle arrondit les angles des bordures de case pour indiquer qu’une séquence se déroule dans le passé ou est de nature onirique. Les personnages s’expriment dans des phylactères. Le lecteur se rend compte de temps à autre que l’artiste utilise des collages pour des effets spéciaux, et qu’elle ajoute parfois un élément bricolé avec des outils numériques sur une photographie. Il en découle une sensation étrange, en décalage avec l’effet classique d’une photographie reproduisant le réel sous un angle donné : un effet onirique légèrement éloigné du réel.
L’intrigue apparaît rapidement : une sorte d’épidémie de sommeil qui fait que toute la population dort en continu ou presque, avec quelques individus qui parviennent à regagner conscience pour des périodes limitées. Edgar, le personnage principal, ne se souvient plus de sa vie, mais il éprouve la conviction d’avoir eu un frère jumeau et il essaye de le retrouver. Trouvant un moyen très artisanal de rester conscient, il fait la rencontre de la femme au sac plastique, puis de Max et de ses fourmis, ce dernier lui conseillant de sortir de la ville. Dans la forêt, il fait la connaissance d’un groupe de sept bûcheronnes, puis de celui qu’elles appellent Doc, un individu lui aussi très singulier pratiquant l’art de la Dendrochronologie. Le lecteur se laisse emporter par la balade d’Edgar, sans bien savoir où cela peut le mener. Il comprend que le récit présente une forme d’anticipation avec cette maladie généralisée du sommeil, sur laquelle l’autrice ne dit rien. Il comprend également des éléments de type fantastique comme un ours doté de conscience et parlant, ou des fourmis et des sangsues aux vertus psychotropes, avec deux collages en pleine page, page cent et cent-un.
Le lecteur se laisse porter par cette situation extraordinaire, l’impression de s’immerger dans une histoire entre rêve et réalité. Il cale son comportement à celui d’Edgar en acceptant les choses comme elles viennent, sans s’interroger sur le pourquoi ou le comment. Il aborde chaque rencontre avec l’esprit ouvert, sans idée préconçue, ce qui le rend également réceptif aux images à la poésie inattendue : un homme endormi dans une laverie automatique avec son slip sur la tête, la présence d’une K7 audio, des livres dans une librairie, avec une liste d’auteurs hétéroclites Alain Aslan (1930-2014, Alain Gourdon), Charles Bukowski (1920-1994), Michel Tournier (1924-2016), Ernst Zurcher (1951-), Michel Pastoureau (19487-), une fourmilière géante entourée de cierges dans une église, une bûcheronne se vantant de la taille de sa chatte avec un geste obscène, un ghettoblaster, un usage peu orthodoxe de la dendrochronologie, une femme avec des lanières de cuir en guise de sous-vêtements, etc. Dans le même temps, ces éléments hétéroclites et insolites sont propices à des remarques générant d’étranges résonnances. Ces êtres humains endormis, font-ils des personnages conscients des êtres éveillés ? Edgar est à la recherche d’Arthur, son frère jumeau disparu, peut-être un autre lui-même, peut-être son avatar éveillé ? Max semble n’être qu’un doux dingue avec sa fourmilière millénaire, et dans le même temps il est également parvenu à rester réveillé, la fin justifie-t-elle les moyens ? Les bûcheronnes estiment que l’avenir de l’humanité passe par l’abattage de tous les arbres présents sur Terre, en opposition totale avec les angoisses environnementales du temps présent. Un ours doté de conscience veut retrouver sa place de roi du règne animal en éliminant les hommes ou en prenant leur place.
Le roman-photo constitue un moyen d’expression, fortement connoté par son succès dans le genre très particulier de la romance. Il peut également permettre de raconter d’autres types d’histoire, d’autres fictions de genre. Ici, le lecteur plonge dans un récit d’anticipation mâtiné de fantastique. L’autrice travaille les images leur donnant un caractère artificiel par la colorisation, l’emploi de collage, pour une balade dans un monde endormi où les gens éveillés sont pour le moins singuliers. Étrange.
Un nouveau coup des 2 Fabrice ! Alors si vous aimez l'humour absurde de Fabcaro et le dessin en rondeur d'Erre semblable à celui de Jacovitti, vous serez là comme dans des charentaises tièdes.
Dans le thème Western pour de rire, on est donc plus proche de Coccobill que de Al Crane.
Grâce à la publication de seulement 2 tomes, les délires loufoques s'enchaînent mais ne se ressemblent pas. Un page turner oui mais qui se relit avec autant de plaisir.
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Idéal
Pour une première BD des deux auteurs, ils font assez fort, je dois le reconnaitre ! C'est une BD qui m'a attiré par la couverture et un dessin qui promettaient une lecture lente, douce. Et j'ai eu encore mieux ! Je n'aurais pas envie d'en dire grand chose, tant la BD est à lire vierge d'informations. Le dessin est très typé dans son genre (je ne saurais dire lequel) et se dévoile par des cases muettes, étirant l'histoire dans le temps mais sans jamais lasser. C'est une BD qui joue sur les planches (grandes) et les cases qui étirent le temps. Des détails les parsèment, donnant le sens profond lors d'une lecture plus attentive. Les auteurs ont volontairement joué sur les expressions, les regards, les silences, les vides d'une maison d'architecte, les perspectives ... C'est très cinématographique comme découpage, mais c'est maitrisé comme BD. Le scénario va brasser plusieurs thèmes mais est surtout centré sur une vie de couple. Et alors que je n'étais pas franchement intéressé par eux de prime abord, le dévoilement progressif de leurs liens, leurs histoires, leurs pensées les rend vraiment intéressants. Très vite, je me suis attaché à eux, quand bien même je n'étais pas sûr de les aimer. Et le final ne m'a pas déçu : pas de banal happy end, pas de fin moralisatrice, juste une continuité des questionnements induits au préalable. Le récit parle de questionnements très actuels (immigrations, retours aux valeurs traditionnels, modernité et traditions, intelligence artificielles et humanité ...). Le tout avec des utilisations pertinentes sur le sujet du couple. Rien que les questionnements sur l'androïde alors que l'on voit celle-ci interagir avec le chat et l'oiseau (j'essaye d'éviter de divulgâcher) est très pertinente : en même temps que l'interrogation des humains, nous voyons l'application concrète de celle-ci, traité si froidement qu'elle en devient inquiétante. Les auteurs évitent d'ailleurs un manichéisme primaire : bien utilisé, l'androïde semble aider les humains. Bref, les auteurs s'attachent à ne pas faire dans la simplicité mais posent des bonnes questions sans avoir la prétention d'apporter des réponses. Le récit central est bien ce couple, en proie à un passage à vide, qui tente de s'en sortir malgré tout. Et j'ai adoré, c'est simple, élégant et pourtant profond. Bien que lent, le récit n'est jamais ennuyeux et il y a une vraie tension tout au long qui ne disparait jamais. Le final est curieusement satisfaisant alors même qu'il ne résout pas vraiment. Pour une première BD, je suis vraiment enthousiaste. Ce n'est pas un coup de cœur, mais on en est pas loin !
A Silent voice
Ça faisait un petit moment que j’entendais beaucoup de bien de cette série et j’ai récemment décidé de l’essayer. On nous raconte l’histoire de Shoko, une jeune fille sourde, et de Shoya, un jeune garçon qui l’a autrefois harcelée. Toute l’histoire tourne autour du handicap, de ses conséquences pour la personne concernée et l’impact sur son entourage, mais également du harcèlement, de sa cruauté gratuite et de la terrifiante facilité avec laquelle les gens le normalisent et se font entraîner par le mouvement. La façon simple avec laquelle le personnage de Shoya passe de l’enfant turbulent qui trompe l’ennui à l’enfant brimeur croyant simplement faire des blagues pour faire rire la galerie est glaçante de vérité. L’indifférence généralisée à la souffrance de Shoko est, là aussi, bien amenée et réaliste (tout comme le fait que les gens l'ostracisent, parfois même sans se rendre compte). C’est ça, vraiment, qui m’a bluffé dans cette lecture : le réalisme. Moi aussi, dans ma jeunesse, je suis passée par-là. Surtout dans la peau de Shoko mais malheureusement aussi dans la peau de Shoya. Je peux vous dire que, quand j’ai lu la façon qu’avait l’autrice de dépeindre cette fine ligne entre le harceleur pour les uns et le harcelé pour les autres, le sentiment d’impuissance des personnes différentes face aux brimades collectives et ce désespoir et cette haine de soi qu’entraînent les remords et les blessures passées, je me suis prise une claque. L’histoire parle de cette quête de rédemption, justement. De ce désir de Shoya de vouloir réparer ses erreurs, coûte que coûte, en sachant parfaitement que les actes passés ne pourront jamais être oubliés. Et l’histoire est surprenamment positive. Dans sa quête de rendre Shoko heureuse, Shoya finit par se poser des questions sur ce qui fait les ami-e-s, sur le pardon mais aussi sur le fait de se reconstruire et d’aller de l’avant. J’ai pleuré à la fin. Le dessin, quant-à-lui, est simple mais beau. J’ai beaucoup apprécié certains partis pris visuels (comme les croix sur les visages des gens insignifiants aux yeux de Shoya et le fait que les mots des bulles qu’entends Shoko soient à moitié effacés). Je note tout de même un défaut à cette série (bon, deux si on compte le fait que Tomohiro est parfois assez embêtant comme comic relief). Je pense que l’histoire aurait pu se passer de la romance. Je sais qu’il est parfaitement possible que cela arrive dans la vraie vie, mais je commence à en avoir un peu assez de cette manie de mettre en couple un-e tortionnaire et sa victime. Certes, la plupart du temps, on montre bien que lae tortionnaire a changé-e (ou tout du moins essaye de changer), sauf que pour vraiment changer sur cela, et surtout (re)créer des liens forts entre deux personnes autrefois en confrontation, il faut des efforts et du temps. Beaucoup de temps. Ici, je doute que le laps de temps entre l’époque des brimades et l’époque de l’amitié suffise pour que cela fonctionne. Il est suffisant pour que les remords et la volonté de se racheter naissent, et que les personnages redeviennent ami-e-s, mais pas forcément pour une romance. Bon, l’autrice a au moins eu le bon goût de terminer sur une fin ouverte à ce niveau-là. Vraiment, à part ce bémol, ça reste très bon. 4 étoiles bien méritées.
La Ville (Frans Masereel)
L’espace d’une journée, Masereel livre une vision cinématique et kaléidoscopique mêlée. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, présentant la particularité d’être narrée sans texte, ni mot. Sa première édition date de 1925. Il a été réalisé par Frans Masereel, pour le scénario et les dessins, par un procédé de gravure sur bois. Il s’ouvre avec une préface d’une page, écrite par Charles Berberian, bédéiste. Il se termine avec une postface de sept pages, rédigée par Samuel Dégardin, intitulée La ville mode d’emploi, constituée des paragraphes : Tentaculaire, Une ville peut en cacher une autre, Vingt-quatre heures de la vie d’une ville, Transport critique, Symphonies urbaines. Vient ensuite une biographie chronologique de quatre pages. Il s’agit du cinquième roman graphique, à raison d’une case par page, sans texte, de cet auteur publié par cet éditeur, après 25 images de la passion d’un homme (1918), Mon livre d’heures (1919, 165 bois gravés et 2 frontispices), Le soleil (1919, soixante-trois bois), Idée (1920, quatre-vingt-trois bois). Un homme, assis au sommet d’un talus en pelouse avec des fleurs, contemple la ville qui s’étale devant lui avec ses nombreuses cheminées et leur panache montant juste au-dessus des constructions. Les locomotives à vapeur circulent sur le faisceau de voies ferrées qui alimentent la gare ferroviaire, chacune produisant également leur colonne de fumée. Un train s’arrête en quai dans la gare, des voyageurs en descendent, certains retrouvant des amis ou de la famille, certains avec des valises, d’autres non. Les grandes artères de la ville grouillent de monde : beaucoup d’hommes avec un pardessus et un couvre-chef marchant dans une direction ou une autre, quelques femmes, des voitures à cheval, des voitures et des autobus à moteur, des fenêtres qui ne laissent rien deviner de ce qui se passe derrière. Quelques rues plus loin, la foule s’est arrêtée, les personnes au premier rang contemplent un homme étendu sur la chaussée, inanimé, derrière les immeubles restent impersonnels, une masse compacte sans âme. En prenant un peu de hauteur, les immeubles semblent former comme une muraille, et la circulation automobile ne laisse que peu de place à l’être humain sur les trottoirs étroits. À un étage élevé dans l’un de ces immeubles, dans une grande pièce avec une hauteur sous-plafond équivalente à deux étages, des dizaines d’hommes sont penchés sur des tables inclinées disposées en rangées, en train de travailler sur des plans. Dans un autre immeuble, il est possible de voir les habitants vaquer à leur occupation : une femme arrosant ses fleurs, à l’étage du dessous un homme accoudé à la rambarde regardant à l’extérieur, encore en dessous une femme enceinte en train de s’habiller, dans les immeubles derrière, une femme à la fenêtre, un couple en train de s’enlacer, des rideaux tirés masquant ce qui se passe, etc. En bas, au niveau de la rue, des ouvriers travaillent sur un chantier de terrassement. Une suite de cent images, à raison d’une par page, sans aucun mot, une invitation pour le lecteur à établir des liens de cause à effet, des liens logiques, qu’ils découlent d’un thème présent dans deux dessins à suivre, ou d’un rapprochement à partir d’un élément visuel similaire d’une image à l’autre. Par comparaison avec les ouvrages antérieurs de ce créateur, celui-ci ne comporte pas de personnage qui soit présent du début jusqu’à la fin, soit un homme pour sa vie, soit un avatar de l’auteur évoquant son parcours de vie entre récit biographie et autofiction, ou bien encore un soleil symbolique, ou encore une allégorie de l’Idée. Le titre s’avère explicite : l’auteur évoque une mégapole. Dans le dossier de fin, Samuel Dégardin exprime sa vision de l’ouvrage : vingt-quatre heures de la vie d’une ville, comme sujet et comme représentation. Il développe : La narration, plus elliptique que jamais, privilégie la multiplicité des points de vue. L’espace d’une journée, Masereel livre une vision cinématique et kaléidoscopique mêlée, ce livre offre une synthèse remarquable de l’œuvre au noir de son auteur. L’auteur ne raconte pas une histoire avec une intrigue, ni l’évolution d’une ou plusieurs situations sous forme chorale ou à partir d’un lieu unique. Pour autant, chaque image respecte un ordre chronologique, commençant à l’aube pour se terminer après la nuit tombée, après la fête. Pour le coup, le lecteur se retrouve réellement décontenancé : comment lire un tel ouvrage dont la seule ligne directrice est que chaque scène se déroule une seule et même grande métropole ? Charge à lui de projeter ses interprétations. Rapidement, il devient très tentant de prendre les pages deux par deux, c’est-à-dire de voir une unité entre les deux pages en vis-à-vis. Bois deux & trois : les trains entrent en gare sur la page de gauche, les passagers en sont sortis et se trouvent sur le quai page de droite. Bois quatre & cinq : le flot des usagers se presse sur les trottoirs et celui des véhicules sur les chaussées, en vis-à-vis l’écoulement de ce flot s’interrompt à cause d’un individu étendu sur la chaussée. Bois six & sept : à gauche une vision des façades des grands immeubles, à droite une représentation de ce qui se passe dans l’un d’eux. Etc. Bois soixante-douze & soixante-treize : à gauche un couple de bourgeois avec des vêtements de soirée luxueux traversant la chaussée entre les véhicules pour se rendre au spectacle, à droite un couple dans sa modeste salle à manger, madame attablée, monsieur debout lui tournant le dos, le lien entre les deux images se trouve dans l’opposition née de la comparaison des deux situations. Ce principe d’opposition peut prendre des formes moins évidentes, par exemple bois soixante-dix-huit & soixante-dix-neuf, d’un côté une rue avec un homme esseulé et un autre enlaçant une femme vraisemblablement une prostituée, de l’autre côté un spectacle de trapéziste dans un théâtre, le lecteur se disant que le couple de trapéziste partage une forme de complicité, de chaleur humaine véritable dans la communion du spectacle, de façon publique sous le regard émerveillé des spectateurs, à l’opposé de la relation tarifée sous l’œil d’un vieil homme indifférent. Ce principe de lier les deux pages en vis-à-vis fonctionne bien, en revanche il ne s’applique pas entre une page de droite, et la suivante de gauche une fois que le lecteur a tourné ladite page. À part l’écoulement chronologique, le lecteur ne discerne pas ce qui guide l’auteur de deux pages en vis-à-vis aux deux suivantes. Il s’attache alors plutôt à savourer la diversité de ce qui est montré, que ce soient les lieux publics ou les intérieurs privés, les scènes en extérieur ou celles en intérieur, les personnes seules isolées chez elles ou bien solitaires dans l’anonymat de la foule, et celles accompagnées partageant quelque chose avec d’autres. Il se retrouve vite impressionné par la diversité de ce qui est représenté : les usines, les trains, la gare, les différents modes de déplacement, les ouvriers sur le chantier, les employés dans des bureaux, les grands magasins, le grand bureau avec des secrétaires en batterie en train de taper des courriers, un cortège funèbre, une cour d’un quartier populaire, un cheval mort à la tâche sur la voie publique encore attelé, la bourse, une chambre où la famille vient se recueillir devant le lit du mort, un mariage, une péniche sur le fleuve, un amphithéâtre de l’université de médecine, etc. À quelques reprises, il pense déceler une forme de suite : par exemple, l’enterrement (bois trente-trois) qui répond comme un prolongement du cortège funèbre (bois dix-sept). La technique de réalisation de chaque image sur bois reste identique aux ouvrages précédents : d’abord un dessin sur une feuille, parfois après plusieurs esquisses, la reproduction en image inversée sur un bloc de bois, du poirier dur et séché, puis la reprographie avec des presses mécaniques ou à bras. À nouveau, le lecteur est frappé par la qualité de l’impression de chaque image : des zones noires bien nettes qui ne bavent pas, des détails d’une grande finesse (le bois quarante-sept avec les dizaines de livres dans le bureau d’un érudit). Les blancs impeccables. Chaque image comprend une forte densité d’informations visuelles, avec des compositions remarquables : le magnifique escalier sinueux descendu par un chat dans le bloc quatre-vingt-sept, les scènes de foules, la densité des constructions. Le lecteur prend le temps de détailler chaque page, à la fois pour la richesse des informations visuelles, à la fois pour le rendu, descriptif et réaliste, mais aussi avec une élégance dans la composition entre zones noires et zones blanches, et aussi un goût pour la structure géométrique et ordonnée de chaque composition. Indubitablement, l’auteur a construit son récit pour montrer toute la diversité des activités que peut abriter une ville, soit publiquement, soit dans l’intimité d’un appartement. De fait, le lecteur ne ressent aucune répétition, et dans le même temps il ne se produit pas d’impression de catalogue, grâce à la consistance et les tonalités variées de chaque image. Il se dit que Masereel a construit son récit avec une optique holistique en tête : dresser un panorama complet de la vie d’une ville, en donnant à voir une facette différente dans chaque bois. Bientôt, il ressent que le regard de l’auteur n’est pas neutre. À l’évidence, le regard porté sur les individus comprend une forme d’empathie et un parti pris en faveur des victimes (il y a même un meurtre). Le point de vue de l’auteur comprend également une dimension politique et sociale, humaniste. Des images du prolétariat, que ce soient des ouvriers, des secrétaires, des dessinateurs techniques. À l’évidence, les individus disposant d’une once de pouvoir en profitent pour maltraiter leurs subordonnés, les asservir d’une manière ou d’une autre. La parade militaire peut sembler montrée de manière purement factuelle, mais elle apparaît froide et sinistre. Les classes ouvrières vivent dans des conditions matérielles précaires. Les femmes subissent la domination masculine sous forme de violence physique, de prostitution. Une manifestation populaire est réprimée dans la violence policière. Etc. Le dossier rédigé par Samuel Dégardin complète cette approche de la domination économique et offre également une mise en perspective par rapport aux arts visuels de l’époque. Les précédents ouvrages de Frans Masereel impressionnaient déjà par la force des images, leur esthétisme, la qualité de l’expression littéraire de l’auteur, et sa sensibilité sociale. Ce cinquième ouvrage publié par les éditions Martin de Halleux déroute un peu au départ par son absence de personnage humain comme fil conducteur. L’auteur se montre amitieux en racontant la journée d’une grande ville dans toute sa diversité, tant en termes d’animations et d’événements, que d’individus de classes sociales différentes. La narration visuelle s’avère incroyablement plus riche que la collection de cent images, chacune racontant sa propre histoire. Formidable.
Celle qui parle
Au début je pensais tomber sur une histoire de Pocahontas. Mais pas du tout. Cette jeune femme n'était qu'une marionnette des hommes de sa vie. Par force elle nous montre le courage parcouru pour devenir une femme respectable et indispensable envers ces hommes autrefois aveugles. Elle nous montre aussi tous les sacrifices qu'il faut faire dans le silence et la colère. Dès le début elle était promise à un grand destin. Passant de fille de chef à esclave, jusqu'à être la parole des plus grands chefs . Ce récit tend à nous faire voir la force des mots à travers les conflits humains. Et nous rappelle le chemin éternel mené par nos ancêtres pour nous permettre de lever la voie...
Marvels X - Le dernier humain
Les doux hériteront de la Terre. - Ce tome constitue un premier prologue à Earth X (1999/2000) d'Alex Ross, Jim Krueger et John Paul Leon. Il regroupe les 6 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2020, coécrits par Jim Krueger & Alex Ross, dessinés, encrés, et mis en couleurs par Well-Bee. Les somptueuses couvertures ont été réalisées par Alex Ross. Ce tome comprend également les couvertures variantes réalisées par John Paul Leon, Well-Bee (*6), Greg Horn, Steve Ditko (recolorisée), ainsi que 25 pages de recherches graphiques réalisées par Alex Ross. Dans le salon d'un petit pavillon, David Jarrett est en train de jouer avec les figurines en carton de Captain America, Iron Man et Spider-Man qui incarnent pour lui respectivement la sécurité derrière le bouclier, la protection de l'armure, la débrouillardise devant les obstacles de la vie. Il fait se déplacer les figurines sur le dessin de l'Empire State Building, tout en commentant leurs actions à voix haute. Son père lui demande de se taire car ils sont en train de regarder le journal télévisé avec son épouse, sa mère et leur fille April. Le journaliste annonce la propagation d'un virus qui transforme les gens en individu avec des superpouvoirs, ou plutôt des mutations. L'avis général est que c'est un coup des mutants. Le père décide d'obturer les fenêtres avec des planches de bois pour sécuriser l'appartement. Quelques temps plus tard, les parents sont morts, et David s'occupe d'apporter ce qu'il peut dégotter de nourriture (des céréales avec du lait) à sa sœur, et de veiller sur sa grand-mère qui est alitée. Sa sœur refuse qu'il la voit : il laisse le bol de céréales devant sa porte. Sa grand-mère a attrapé la gale, surnom donné à la maladie. Elle lui indique qu'elle va sûrement mourir bientôt. Elle lui donne son avis sur le virus. La grand-mère explique que les parents de David ne sont pas morts du virus, mais qu'ils ont été tués au centre commercial, par des prédateurs, par des êtres humains. Le virus ne fait que rendre apparent ce que les gens sont déjà, ce qu'ils ont en eux. Pour elle, c'est une sorte de jour du jugement, mais les choses ne devraient pas se dérouler ainsi. Les doux devraient hériter de la Terre, pas les monstres. Ce monde devrait être celui de David. Il lui fait observer qu'il n'a pas de pouvoir. Elle lui répond qu'il a la force nécessaire, que sa foi dans les superhéros lui permettra de faire face aux épreuves. Pour lui, sa capacité à se cacher efficacement n'est pas un superpouvoir. Il la laisse se reposer et décide de sortir pour aller chercher à manger. Il revêt son masque de Green Goblin pour essayer de faire croire qu'il a des pouvoirs, et il sort dehors en prenant bien soin de tout fermer derrière lui. Il prend son vélo et se dirige vers le centre-ville alors que les combats font rage. Il accède à un magasin en passant par une entrée cachée dans une grande benne à déchets. Il est servi par madame Tree, une gentille dame que la gale a transformé en arbre anthropoïde. Il rentre au pavillon et entend du bruit à l'intérieur. Il prend un marteau et se dirige vers la chambre de sa sœur. En 1999, le magazine Wizard publie une série de sketchs réalisés par Alex Ross, montrant les héros Marvel vieillis. À la suite au succès de ces images, l'éditeur finit par commander une série à l'artiste qui deviendra une trilogie : Earth X, Universe X (2000/2001), Paradise X (2001/2002), toutes les trois coécrites avec Jim Krueger, ce qui a donné lieu à la réalité appelé Terre-9997. La présente minisérie s'adresse donc à ceux qui ont lu la trilogie, mais aussi aux nouveaux lecteurs puisqu'il s'agit d'une histoire qui se déroule avant. Curieusement, les coscénaristes ne s'attardent pas sur l'épidémie, le lecteur devant être bien concentré pour ne pas rater la phrase qui indique qu'il s'agit d'une pandémie à l'échelle mondiale et qu'elle transforme tous les habitants de la planète en individus avec des superpouvoirs. Le récit se focalise sur David Jarrett, un jeune adolescent qui a été épargné par ce virus étrange. L'opinion publique estime que ces mutations généralisées ont été générées par les mutants d'une manière ou d'une autre, avec une autre possibilité qu'il s'agisse des conséquences d'une expérience non maîtrisée de Reed Richards. Après avoir perdu les membres de sa famille, David se dirige tout naturellement vers New York où sa route va croiser celle des superhéros qui admire tant, tout en découvrant qu'il est le dernier être humain normal de la planète, et que donc son corps contient peut-être la clé génétique pour inverser ces mutations. Pour succéder à John Paul Leon, puis à Doug Braithwaite & Bill Reinhold, les responsables éditoriaux ont recruté un jeune artiste serbe. Le lecteur peut voir l'influence des artistes précédents dans sa dessins : sa façon de dessiner des aplats de noir un peu envahissants avec des formes irrégulières pour montrer que les temps sont durs, une approche assez réaliste de la représentation, avec une maîtrise du degré de détails en fonction de la séquence. Ses pages présentent une grande cohérence visuelle ente leurs différentes composantes du fait qu'il assure les trois postes : dessin, encrage et couleurs. Du début à la fin, il dirige David comme un acteur avec un jeu naturaliste, sans exagérer ses mouvements ou ses expressions de visage, ou sa morphologie. En cela la narration visuelle présente les faits avec le point de vue d'un adolescent normal, dépassé par la situation. Au fur et à mesure que David rencontre d'autres superhéros et qu'il se retrouve au milieu de combats entre des individus qui sont tous dotés de superpouvoirs, le lecteur peut bien voir sa fragilité, sa capacité à trouver un endroit moins exposé pour se mettre à l'abri au milieu d'un affrontement, et la nécessité pour les superhéros de le protéger. Même si les superhéros occupent de plus en plus les pages au fur et à mesure du déroulement du récit, David reste toujours un point d'encrage humain normal. Well-Bee dessine à la manière des artistes de comics, avec les mêmes caractéristiques de composition des pages et des cases. Le lecteur retrouve donc l'habitude de laisser des fonds de case vides (pratique dont il n'abuse pas), de donner la priorité aux personnages, et de réaliser des scènes d'action spectaculaires qui font la part belle aux effets pyrotechniques des superpouvoirs. Il s'investit suffisamment pour que le lecteur sache toujours où se déroule la séquence qu'il est en train de découvrir, avec un niveau de détails satisfaisant rendant chaque lieu concret : le pavillon de la famille Jarrett, la destruction urbaine de la ville où habite David, la ligne des d'horizon avec les gratte-ciels de Manhattan, le tunnel routier permettant d'accéder à Manhattan, les toits d'immeuble, le Baxter Building, le commissariat devenu quartier général de Luke Cage. Cela ne devient pas une virée touristique, mais les références sont assez précises pour que le lecteur y croit. Mine de rien l'artiste a fort à faire car le nombre de superhéros va croissant au fil des épisodes, et il doit donner à voir les mutations qui affectent tous les habitants de New York. Il dispose pour une partie de cela des sketches préparatoires d'Alex Ross. Là aussi le résultat s'avère très convaincant, et le lecteur remarque que le récit reprend l'apparence des superhéros Marvel tels qu'ils existaient durant les années 1970. La mise en scène des affrontements permet de suivre les mouvements des différents combattants, et d'en prendre plein la vue avec les superpouvoirs, Well-Bee utilisant les possibilités de l'infographie pour en rajouter. Le lecteur prend vite conscience que les coscénaristes ont une approche très posée de la narration. Ils ont beaucoup d'éléments d'information à présenter, ce qu'ils font par le biais des dialogues, des cartouches de pensées et des cellules de texte. La lecture n'en devient pas pesante pour autant, mais elle n'a pas ce rythme très fluide et rapide des comics en général. L'enjeu réside bien sûr dans la survie de David, et dans la possibilité ou non de renverser le processus qui a transformé tous les êtres humains sauf un. S'il a déjà lu Earth X, le lecteur connaît déjà la réponse à ces questions. Les auteurs parviennent à insuffler un minimum de personnalité à David avec ses pensées intérieures, même si son caractère transparaît plus en creux dans la nature des observations et de ses réflexions, que par ses émotions. au fur et à mesure, il s'interroge sur la nature de l'héroïsme, sur la raison qui fait que tous les humains ou presque ont eu comme réflexe d'utiliser leurs nouvelles capacités pour se battre et pour détruire, sur le fait qu'il est devenu spécial par défaut (le seul à ne pas avoir de superpouvoirs), sur le fait qu'il devienne le centre d'attention de tous les superhéros parce qu'il détient peut-être la solution. En outre, les superhéros sont vus par ses yeux. Il porte un regard un peu particulier, très attaché à les voir sous l'angle de l'héroïsme, à voir ce qui fait d'eux des héros. Alors même qu'ils transforment les personnages classiques de l'univers partagé Marvel, Ross & Krueger en font ressortir leur essence, ce qui émerveille l'adolescent, ce qui les a eux émerveillés en lisant leurs aventures. Du coup, le lecteur éprouve la sensation de retrouver une part du merveilleux de l'enfance. Cette histoire surprend le lecteur. D'abord parce qu'il ne s'attendait pas à un prologue à une histoire parue il y a 20 ans. Ensuite parce que la narration a quelque chose d'un peu empesée, pour le volume d'information, pour la narration visuelle moins pétante que ce à quoi il s'attendait. Petit à petit, il rentre dans l'histoire et il apprécie les pages avec des dessins solides même s'ils manquent parfois de relief. Puis il se laisse prendre à cette situation bizarre où tout le monde a acquis des superpouvoirs, mais sans devenir un superhéros pour autant. À plusieurs reprises, il se retrouve surpris par une réflexion sur l'héroïsme, ou par une situation crispée (l'image horrible de Spider-Man pris dans un entrelacs de fils barbelés). Les coscénaristes continuent de raconter leur histoire, à la leur manière, avec les thèmes qui leur tiennent à cœur, sans influence visible des 20 années écoulées.
Shandy, un Anglais dans l'Empire
Et bien je dois dire que, contrairement à de nombreux avis, j'ai été surpris en bien par cette série. Comme beaucoup, j'étais un peu sceptique sur cette histoire de fils de Lord anglais, cherchant l'aventure sur le continent, et souhaitant s'engager dans la Grande armée, mais, au final, même si je n'ai pas spécifiquement connaissance de cas de ce genre, de prompts renforts venus de la ''perfide Albion', ça peut, ma foi, tout à fait se concevoir le temps d'une Bd. Après tout la déjà citée Grande armée était composée d'énormément de soldats étrangers enrôlés volontairement (ou.... avec une légère petite pression pour les aider à se décider ! ?), et puis, Beethoven a bien voulu dédicacer sa symphonie N°3 à Bonaparte au départ...alors pourquoi pas un anglais voulant se mettre au service de l'esprit révolutionnaire qui soufflait à l'époque ? Ça ne me gêne aucunement. Je trouve que le tout se lit avec un certain plaisir, on suit les aventures du gentleman en question avec un réel intérêt, grâce à un scénario qui tient globalement bien la route, reprenant le bon vieux schéma d'une petite histoire (les tribulations de notre héros), insérée dans la grande Histoire (l'épopée napoléonienne), et, force est de constater, qu'une fois encore, ça fonctionne plutôt bien. Le dessin de Bertail est assez inégal, parfois très agréable, avec des ajouts qui semblent faits à l'aide de logiciels informatiques (mais, je ne suis pas un spécialiste...), des angles intéressants, des vues inattendues, qui donnent du relief à l'aventure, et... des cases qui, soudainement, semblent beaucoup moins réussies. Inégal, donc. Reste qu'au final, je regrette que nous n'ayons eu que deux tomes à nous mettre sous la dent, ou devant les yeux. Il y avait pourtant suffisamment d' ingrédients pour commencer une série plus longue. Bref, un bon 3,5/5 puisqu'il faut proposer une évaluation, et j'arrondirai à 4/5, car les auteurs parviennent à produire une histoire qui ne nécessite pas d'être un 'fan' de Napoléon pour s'y intéresser, ce qui est déjà pas mal.
La Maison des impies
Le résumé de l’éditeur et la couverture (assez ratée) m’avaient fait penser que Brubaker et Phillips avaient complètement changé de registre, mais non, il s’agit bien d’un polar noir, dans la lignée de leurs productions habituelles. L’histoire est une fiction ancrée dans le scandale des « abus sexuels ritualisés satanistes » des années 80, que Wikipédia décrit comme une « théorie du complot produite par la panique morale ». Un épisode assez fascinant de notre histoire récente, notamment aux USA, où se déroule cette histoire. L’intrigue est prenante, la narration alterne habilement entre le présent (l’action du récit) et les années 80 (la jeunesse des personnages), avec quelques révélations plutôt bien amenées. La fin est logique et satisfaisante, mais plutôt convenue. Pas de surprise ou de dépaysement niveau mise en image, Sean et Jacob Phillips nous proposent leur style habituel, maîtrisé et efficace. Un bon polar teinté d’horreur, que je recommande aux fans des auteurs.
La Chute de la Maison Usher (Corben)
Une excellente adaptation, pleine de caractère - En 1986, Richard Corben réalise une adaptation de La chute de la Maison Usher, d'Edgar Allan Poe (nouvelle publiée en 1839), contenue dans ce tome, avec deux autres histoires courtes, à savoir une adaptation de The raven (un poème de Poe, paru en 1845, l'adaptation de Corben date de 1974) et Shadow - a parable (un court texte de Poe daté de 1850, l'adaptation de Corben date de 1975). Toutes les histoires sont en couleurs. La chute de la Maison Usher (26 pages) - Il s'agit d'une adaptation, dans la mesure où Corben a réarrangé plusieurs séquences. Edgar Arnold, un gentilhomme à cheval, traverse une zone naturelle désolée, où la végétation a dépéri. Il remarque le squelette d'un cheval dans le sol. Il arrive en vue d'une imposante demeure isolée de tout et son cheval chute et se noie dans une étendue d'eau. Il arrive trempé dans le hall de la maison des Usher où il s'évanouit à la vue de cercueils vermoulus et de cadavres décomposés. Lorsqu'il reprend connaissance, il est allongé sur un divan, et Roderick Usher (son hôte) est en train de lui parler. Tout au long de sa carrière, Richard Corben aura adapté des histoires d'Edgar Allan Poe (parfois plusieurs fois la même, c'est le cas pour le poème Le corbeau). Dans les années 2000, il a consacré un recueil à une nouvelle série d'adaptation : Haunt of horror - Edgar Allan Poe (en français L'antre de l'horreur). Ici il s'agit d'une adaptation réalisée entièrement par ses soins (sans l'aide d'un scénariste comme Chris Margopoulos), et en couleurs. Corben a transposé l'histoire de Poe en y incorporant ses propres obsessions. Le premier signe d'une adaptation est qu'il donne un nom au narrateur (Edgar Arnold), alors que dans la nouvelle il reste anonyme. Le deuxième signe d'une adaptation est le rôle plus important de Madeline, la sœur de Roderick, avec des scènes déshabillées (nudité frontale, sauf pour le sexe de la dame, avec hypertrophie mammaire chère à Corben). L'avantage de ce mode de transposition est que le lecteur a l'impression de lire une histoire en bandes dessinées, plutôt qu'un charcutage du texte originel illustré par des images accolées pour une narration séquentielle plus ou moins heurtée. La contrepartie est bien sûr que le lecteur ne retrouvera pas exactement l'atmosphère de la nouvelle, encore moins les saveurs de l'écriture d'Edgar Allan Poe. Si l'histoire ne présente que peu de surprises pour quelqu'un connaissant déjà l'original de Poe, elle est très savoureuse, car il est visible que Corben a passé du temps sur ses planches et s'est bien amusé. Dès la première page, il est possible de reconnaître son style caractéristique (un mélange de réalisme pour les personnages et les vêtements, et d'exagération simplifiée pour une partie des décors) dans le contraste entre la végétation désolée et le regard affolé de la monture d'Arnold. Les pages 2 & 3 offrent une composition conçue à l'échelle de la double page, où il est possible de suivre le déplacement du personnage d'une page à l'autre, ainsi que la première vue de la Maison Usher (une photographie retouchée à la main), puis dans la case du bas s'étalant sur les deux pages, la distance séparant le cavalier de son but. La page d'après est constituée d'un premier plan fixe en quatre cases montrant Arnold s'approchant de la Maison, puis d'un traveling avant en cinq cases de la largeur de la page vers la Maison, pendant que les onomatopées du bruitage laissent deviner la chute du cheval dans l'étendue d'eau. Tout au long de cette histoire, Corben va jouer avec la mise en page à l'échelle de chaque planche, pour des découpages de séquence aussi rigoureux qu'intelligents et efficaces. Corben travaille également sur la composition de plusieurs cases pour qu'elles offrent un spectacle saisissant. Au fil des pages, le lecteur pourra se régaler du premier degré (et parfois du second degré) d'un visage à la chair putréfiée suite à son séjour sous terre puis dans l'eau putride, d'un brouillard épais pourpre se déversant par l'interstice de la porte ouverte dans la chambre d'Arnold, d'Usher et Arnold s'ennuyant ferme le soir à la veillée, des murs suintant une humeur fétide dans les sous-sols de la Maison, d'une vue du ciel de la Maison entourée d'eau, etc. En fait chaque page recèle plusieurs trouvailles graphiques aussi bien en termes de mise en page, que de dessins suscitant l'effroi ou un sourire soit jaune, soit moqueur. Richard Corben s'approprie l'histoire d'Edgar Allan Poe pour y greffer ses obsessions (humour noir et macabre, et sensualité déviante), avec des visuels inventifs et maitrisés. Il réalise lui-même ses couleurs un peu moins exubérantes que d'habitude, mais très efficaces pour installer l'ambiance de chaque scène. Il s'agit d'une histoire à placer parmi les réussites exceptionnelles de Richard Corben. - The Raven (Le corbeau, 8 pages) - Un homme est assis dans son fauteuil, dans une maison isolée. Il est en train de lire quand il entend du bruit à la porte, mais il n'y a personne. Peu de temps après, il entend du bruit à la fenêtre qu'il ouvre, et un corbeau en profite pour pénétrer dans la pièce et se percher sur un buste de Pallas. Alors que l'homme se met à parler à haute voix, le corbeau répond à chaque fois : Plus jamais (Nevermore). Il s'agit d'un poème de dix-huit strophes de cinq vers chacune, qui a rendu Poe célèbre et qui a bénéficié de nombreuses adaptations y compris au cinéma (une version de Roger Corman). À moins de reprendre les vers du poème, il est impossible de transcrire l'effet qu'ils produisent sur le lecteur. Corben se lance donc dans une adaptation de l'histoire mettant en scène de manière littérale le narrateur, sa confrontation avec le corbeau et l'image de sa défunte bien-aimée. Si vous n'avez jamais lu ce poème, cela vous donnera une idée de son argument, mais pas de l'intensité de la confrontation de sentiments contradictoires dans la psyché du narrateur. Si vous avez déjà lu ce poème, il apparaîtra que cette transposition souffre de sa forme littérale et qu'elle n'apporte rien à l'original. Même Corben semble être en mal d'inspiration pour transcrire les tourments intérieurs du narrateur sous forme visuelle, et son déchirement entre faire son deuil et garder le souvenir d'Elenore. J'ai de loin préféré la deuxième adaptation qu'il en a faite dans Haunt of horror. - The shadow (L'ombre, 8 pages) - Dans la Grèce antique, un groupe de sept personnes est en train de s'adonner à des libations, dans une pièce barricadée, où repose un mort. Bientôt une ombre s'insinue dans la pièce, et dans l'esprit des convives. Corben adapte cette fois-ci un court texte (soixante-cinq lignes, 981 mots) et il en tire la substantifique moelle pour transcrire l'ambiance mortifère qui s'en dégage. Au travers d'images assez simples, le lecteur se sent envahi par cette atmosphère délétère et cet état d'esprit accablé par l'horreur de la situation à l'extérieur de la pièce. Même si les sept convives sont bodybuildés, le jeu des acteurs et les images conçues par Corben transmettent au lecteur le caractère débilitant et morbide de la situation.
La Déflagration des buissons
Mais comment profiter du moment présent sans rien partager à personne ? - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, racontée sous la forme d’un roman-photo. Sa première édition date de 2022. Il a été réalisé par Julie Chapallaz. Les principaux personnages sont interprétés par Xavier d’Almeida, Marie Nora, Ya, Coralie Léguevaque, Yvan Schwab, et les ours Georg, Kupa, King et Zoé du parc animalier Juraparc. Les bûcheronnes sont interprétées par Sylvia Faleni, Kyoko Murayama, Jeanne Macaigne, Élodie Hurée, Dorota Kleszcz, Coralie Léguevaque, Lucia Clavino. Neuf autres personnes font de la figuration. Le récit compte deux-cent dix-neuf pages de roman-photo. Edgar, un jeune homme, est allongé sur son canapé, les yeux clos, portant ses lunettes à monture ronde et rouge. Il rêve d’une comète qui s’abat sur Terre. Le choc de l’impact le réveille en sursaut. La lumière de l’ampoule nue brille. L’écran du téléviseur est empli de neige. Il s’assit sur son séant et se demande où il est. Il ne se souvient de rien, si ce n’est de son prénom. Il se lève et ouvre la porte devant lui : elle donne sur une chambre avec deux lits jumeaux, sur la table de nuit un guide de l’astronomie, un exemplaire de L’île au trésor, une fusée en plastique et un morceau de roche, froid comme du métal. Edgar le prend et le sert dans sa main. Il passe dans la pièce d’à côté : la chambre des parents. Il y a des photographies punaisées au mur : des jumeaux en trottinette, un bord de mer, autant d’images qui lui procurent une sensation de déjà-vu. À certains endroits, le mur présente une tâche plus claire : il manque des photographies. Edgar se place devant la fenêtre et il se dit qu’il y a peut-être d’autres personnes qui collectent des objets comme lui. Il aimerait bien pouvoir les rencontrer. Le sommeil le reprend, comme pour les nombreux habitants de cette ville. Chapitre un : le réveil d’Edgar. Edgar est assis sur un banc face à la mer, une vieille dame assise à côté de lui en train de tricoter. Ils échangent quelques paroles. Il ne se sent pas bien ; elle compatit car on s’ennuie à mourir ici. Il ne sait pas où ils sont, il ne sait pas qui il est. Elle lui conseille de profiter du moment présent, ce qu’il ne sait pas comment faire sans personne avec qui le partager. Elle-même se retrouve avec son tricot qu’elle fait et qu’elle défait. Ce n’est pas parce qu’elle est une mémé qu’elle doit tricoter d’ailleurs. Elle voudrait vivre à fond et brûler la chandelle par les deux bouts. Vivre brièvement mais furieusement, lancée à trois cents kilomètres à l’heure, sur la route de la corniche. Au lieu d’attendre dans cette éternité qui se rétrécit. Heureusement la mer efface ses mauvaises pensées. Edgar s’est rendormi et il se réveille dans un appartement qu’il ne connaît pas. Une femme tenant un sac plastique sonne à la porte et il va ouvrir. Il ouvre, elle s’excuse d’être en retard, par pure convention car elle ne sait ni où elle est, ni avec qui. Il l’invite à rentrer et lui offre un verre d’eau. Elle déverse le contenu de son sac plastique sur la table : c’est toute sa vie. N’est-elle qu’une suite d’objets énigmatiques qui lui rappellent vaguement quelque chose ? L’éditeur FLBLB publie régulièrement des romans-photos qui ont tous comme particularité de sortir de l’ordinaire, et de n’entretenir qu’un rapport de forme avec ceux qui firent les beaux jours du magazine Nous Deux. Celui-ci défie également les attentes du lecteur. Ça commence dès le titre énigmatique et l’illustration de couverture tout aussi cryptique. Une autre caractéristique déroutante apparaît dès la première page : le parti pris de la colorisation artificielle. L’artiste n’a conservé aucune couleur naturelle. La première page a été repassée dans des teintes bleu-gris, avec une nuance violette prenant de l’importance dans les pages suivantes de cette introduction. La silhouette d’Edgar devient d’un bleu un peu plus clair dans le premier chapitre, ce qui fait qu’il ressort un peu plus par rapport à ce qui l’entoure comme s’il était plus vivant. Le deuxième chapitre, intitulé Edgar et la forêt, vire vers des teintes vert sombre pour attester de l’environnement forestier. Quant à lui, Edgar vire à une teinte rose un peu sale après avoir rencontré le groupe de bûcheronne. Le lecteur est pris par surprise par la page cent-onze qui baigne dans un rouge foncé, en rapport direct avec l’activité décrite. L’intérieur de la cabane du Doc présente une palette plus importante de couleurs différentes. La teinte rouge revient pour les pages deux-cent-huit et deux-cent-neuf, l’activité étant de même nature que page cent-onze. Le lecteur peut avoir besoin d’un peu de temps pour s’adapter à ce choix esthétique de mise en couleur. En revanche, il constate que l’autrice utilise les caractéristiques de la bande dessinée pour la narration visuelle. Les photographies sont disposées comme des cases de BD, le plus souvent rectangulaires et disposées en bande. L’artiste varie le découpage de la planche en fonction de la séquence, elle joue également sur le nombre de cases par planche. Elle utilise des cases de taille variée, parfois de la largeur de la page, parfois de la hauteur de la page. Il y a quelques photographies qui occupent toute une page, et le nombre de cases peut monter jusqu’à douze sur une seule page. Lors de quelques séquences particulières, elle joue sur la forme des cases : des trapèzes pour les pages soixante-six à soixante-dix, avec une très belle composition sur deux pages à la fin pour accompagner la chute d’un arbre. Le lecteur retient également la composition des pages quatre-vingt-seize et quatre-vingt-dix-sept : une case circulaire au milieu, et des cases radiales tout autour. Elle arrondit les angles des bordures de case pour indiquer qu’une séquence se déroule dans le passé ou est de nature onirique. Les personnages s’expriment dans des phylactères. Le lecteur se rend compte de temps à autre que l’artiste utilise des collages pour des effets spéciaux, et qu’elle ajoute parfois un élément bricolé avec des outils numériques sur une photographie. Il en découle une sensation étrange, en décalage avec l’effet classique d’une photographie reproduisant le réel sous un angle donné : un effet onirique légèrement éloigné du réel. L’intrigue apparaît rapidement : une sorte d’épidémie de sommeil qui fait que toute la population dort en continu ou presque, avec quelques individus qui parviennent à regagner conscience pour des périodes limitées. Edgar, le personnage principal, ne se souvient plus de sa vie, mais il éprouve la conviction d’avoir eu un frère jumeau et il essaye de le retrouver. Trouvant un moyen très artisanal de rester conscient, il fait la rencontre de la femme au sac plastique, puis de Max et de ses fourmis, ce dernier lui conseillant de sortir de la ville. Dans la forêt, il fait la connaissance d’un groupe de sept bûcheronnes, puis de celui qu’elles appellent Doc, un individu lui aussi très singulier pratiquant l’art de la Dendrochronologie. Le lecteur se laisse emporter par la balade d’Edgar, sans bien savoir où cela peut le mener. Il comprend que le récit présente une forme d’anticipation avec cette maladie généralisée du sommeil, sur laquelle l’autrice ne dit rien. Il comprend également des éléments de type fantastique comme un ours doté de conscience et parlant, ou des fourmis et des sangsues aux vertus psychotropes, avec deux collages en pleine page, page cent et cent-un. Le lecteur se laisse porter par cette situation extraordinaire, l’impression de s’immerger dans une histoire entre rêve et réalité. Il cale son comportement à celui d’Edgar en acceptant les choses comme elles viennent, sans s’interroger sur le pourquoi ou le comment. Il aborde chaque rencontre avec l’esprit ouvert, sans idée préconçue, ce qui le rend également réceptif aux images à la poésie inattendue : un homme endormi dans une laverie automatique avec son slip sur la tête, la présence d’une K7 audio, des livres dans une librairie, avec une liste d’auteurs hétéroclites Alain Aslan (1930-2014, Alain Gourdon), Charles Bukowski (1920-1994), Michel Tournier (1924-2016), Ernst Zurcher (1951-), Michel Pastoureau (19487-), une fourmilière géante entourée de cierges dans une église, une bûcheronne se vantant de la taille de sa chatte avec un geste obscène, un ghettoblaster, un usage peu orthodoxe de la dendrochronologie, une femme avec des lanières de cuir en guise de sous-vêtements, etc. Dans le même temps, ces éléments hétéroclites et insolites sont propices à des remarques générant d’étranges résonnances. Ces êtres humains endormis, font-ils des personnages conscients des êtres éveillés ? Edgar est à la recherche d’Arthur, son frère jumeau disparu, peut-être un autre lui-même, peut-être son avatar éveillé ? Max semble n’être qu’un doux dingue avec sa fourmilière millénaire, et dans le même temps il est également parvenu à rester réveillé, la fin justifie-t-elle les moyens ? Les bûcheronnes estiment que l’avenir de l’humanité passe par l’abattage de tous les arbres présents sur Terre, en opposition totale avec les angoisses environnementales du temps présent. Un ours doté de conscience veut retrouver sa place de roi du règne animal en éliminant les hommes ou en prenant leur place. Le roman-photo constitue un moyen d’expression, fortement connoté par son succès dans le genre très particulier de la romance. Il peut également permettre de raconter d’autres types d’histoire, d’autres fictions de genre. Ici, le lecteur plonge dans un récit d’anticipation mâtiné de fantastique. L’autrice travaille les images leur donnant un caractère artificiel par la colorisation, l’emploi de collage, pour une balade dans un monde endormi où les gens éveillés sont pour le moins singuliers. Étrange.
Walter Appleduck
Un nouveau coup des 2 Fabrice ! Alors si vous aimez l'humour absurde de Fabcaro et le dessin en rondeur d'Erre semblable à celui de Jacovitti, vous serez là comme dans des charentaises tièdes. Dans le thème Western pour de rire, on est donc plus proche de Coccobill que de Al Crane. Grâce à la publication de seulement 2 tomes, les délires loufoques s'enchaînent mais ne se ressemblent pas. Un page turner oui mais qui se relit avec autant de plaisir.