Litteul Kévin ça me gonfle, mais "Joe Bar Team" m'a éclaté lorsqu'un pote me l'a fait découvrir au collège.
Les 2 premiers tomes sont énormes, tant au niveau du dessin rappelant celui de Franquin que des gags qui ne se renouvelaient pas encore vraiment. Bref de la vraie barre de rigolade.
Les personnages ont des trognes, des expressions, une personnalité, personne n'est relégué au second rang. Et quel amour pour la mécanique. Je n'y connais rien en bécanes mais je raffole des descriptions des montures d'Ed, Jeannot et les ordre, presqu'envie de passer le permis moto tiens!
Je suis loin d'être axé sur la vitesse et le mépris du code de la route mais cette bande m'a fait kiffé et encouragé ces fous furieux.
Et puis, chapeau à Fane pour l'idée d'introduire une nouvelle bande d'une autre génération avec d'autres codes et d'autres cylindrées. Du grand art de recyclage.
J'avoue que la deuxième moitié des tomes a vraiment du mal à se renouveler, c'est pour ça que j'attribue sans hésitation 5 aux 2 premiers tomes, 3 aux 4 derniers => 4/5 pour l'ensemble.
Un album très intéressant, sur plusieurs registres. D’abord c’est une belle autobiographie – partielle bien sûr, mais sincère et sans tabou. Ensuite parce qu’Ovidie réussit très bien, au travers de son expérience personnelle, à traiter de sujets de société hélas toujours d’actualité (le viol), mais aussi des conflits de générations, des relations mère/fille, puisque nous la voyons à la fois à l’âge de l’adolescence et à celui de mère d’une adolescente.
Ovidie parvient à parler d’elle-même et de ses expériences – sexuelles par exemple – à la fois avec pudeur et avec force. Son propos est clair, touchant, et la nuance employée pour dénoncer ce dont elle a été victime (un viol) et tout un tas de stéréotypes sexistes ne rend que plus efficace sa démonstration. Je mettrais juste un petit bémol concernant un point (et je ne suis donc pas entièrement d’accord sur ce point avec l’avis précédent) : si je suis d’accord que ce sont des hommes qui sont responsables de la quasi-totalité des viols et que les tabous et stéréotypes sociétaux placent souvent la femme en position de faiblesse, je ne pense pas que tout homme est un violeur en puissance. Indépendamment de mon cas, je ne connais pas dans mon entourage de personne ayant été acteur d’un tel crime (même si évidemment je ne suis pas forcément au courant de tout).
En tout cas le sujet de cet album m’intéresse beaucoup. Je suis enseignant en collège, côtoie beaucoup d’adolescents et adolescentes donc, et je sais ce que les réseaux sociaux, l’accès à la pornographie (10 ans et demi en moyenne pour la première fois !) et la pression du groupe peuvent engendrer en matière de comportement. De plus, j’interviens depuis une douzaine d’années dans les classes pour l’Éducation à la vie Affective Relationnelle et Sexuelle, je trouve donc important que les jeunes soient informés, qu’ils sachent décrypter certaines normes et comportements illégaux, et que le consentement soit une des bases de relations sexuelles sereines. Et les récentes interventions des surgeons de la Manif pour tous (relayés par la droite – pas uniquement extrême) contre ces interventions (qui par ailleurs n’ont jamais été réellement financées et qui risquent de disparaitre simplement par manque de moyens) ne font que renforcer ma volonté de poursuivre dans cette voie.
Pour revenir à l’album, Ovidie nous propose ici une lecture qui questionne hommes et femmes, mais qui le fait intelligemment, y compris lorsqu’elle avance un discours féministe très engagé. Mais certaines vérités n’ont pas de sexe…
Une lecture fortement recommandée donc. Le dessin est agréable et accompagne bien ce récit souvent dur et douloureux, même si Ovidie prend quand même le temps de distiller de l’optimisme (dans ses interventions en lycée, mais aussi avec sa fille).
Voilà, c'est ma première BD de l'année. Et je suis très heureux que ce soit celle -là précisément, d'abord parce que je suis Stéphane Allix depuis des années et que je suis tout à fait en phase avec ses recherches, et ensuite parce que ça me réconcilie avec Grégory Panaccione. Pas que je sois faché, non, mais disons que j'étais resté sur une BD un peu médiocre de cet auteur que j'aime bien.
Cette BD est donc une adaptation d'un récit autobiographique de Stéphane Allix que je n'ai pas lu. Mais tout ce que Panaccione en retranscrit, je le comprends. Il utilise des raccourcis graphiques pour synthétiser des émotions, ou, plus difficile, pour relater des expériences psychédéliques qui sont tout à fait convaincants. On sent que Panaccione a tout à fait compris les enjeux et les ressorts d'une telle expérience, peut-être pour en avoir vécues lui même de semblables ?... Quoiqu'il en soit, le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il est à l'écoute de son sujet.
Son dessin, on le connait : il vibre, tout entier dédié à son sujet, et ici peut-être plus qu'auparavant, tout en étant plus ancré dans le réel. Cet étrange paradoxe, du moins en apparence, apporte une touche tout à fait vivante.
Quant aux faits relatés, ils sont pour le moins troublants, et pourraient très bien passer pour des affabulations. Or rien ne serait plus faux que d'affirmer une telle chose. Allix explore la conscience depuis tellement d'années que renvoyer son récit aux orties d'un simple revers de main confinerait au déni le plus primaire. De toute façon, cellezéceux qui ont pu vivre de telles choses, ne serait-ce que de manière fugitive, savent...
Mais bref ! Au delà de la simple "croyance", on ne peut qu'être saisi devant cette mise à nu profonde de l'auteur (je parle de Stéphane Allix). Il se livre sans fard, et on sent que son témoignage est porté par une volonté farouche de dire le vrai. L'auteur se livre crument, et qu'on le croit ou non, on reste stupéfait devant tant d'honnêteté, et les émotions parfois sauvages et contradictoires qui agitent Stéphane Allix, illustrées à merveille par Panaccione, acquièrent une densité et une force palpable. C'est une belle histoire sur la puissance du pardon. C'est une porte ouverte sur la conscience, une petite chance offerte à tous ceux qui cherchent sans trouver, en tournant en rond, souvent sans même savoir qu'il y a à chercher. C'est un très beau livre, pétri d'amour, susceptible de pas mal solliciter les glandes lacrymales de ses lecteurs et trices.
Toutes deux s’étaient dévouées à une mission aussi simple que grande : aider les autres.
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Le titre en deux parties de ce tome indique qu’il peut être considéré comme une série dérivée de Le Petit Théâtre des opérations (trois tomes de parus en 2022), toutefois il peut se lire indépendamment, sans avoir lu les autres. Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par Julien Hervieux (alias l’odieux C., également scénariste de la série initiale) pour le scénario, et par Virginie Augustin pour les dessins et les couleurs. Il comporte huit récits, chacun complété par une page de texte développant un pan des circonstances afférentes.
Marie Marvingt : la fiancée du danger. En Lorraine, en 1885, deux garçons sont en train de courir de toutes leurs forces, ils s’arrêtent à bout de souffle, demandant d’arrêter à Marie, 10 ans. Depuis toute petite, Marie Marvingt a une passion le sport. Pas un. Non, tous les sports. Forcément elle finit dans un cirque : écuyère, funambule, etc. Bon, en fait, Marie est le cirque à elle seule. Marie décroche même son permis de conduire, le brevet de pilotage de ballon aérien. Et est même la première femme à piloter un avion seule. Elle tente la traversée de la Manche en ballon avec un autre pilote. Elle le fait. Elle s’écrase à l’arrivée. Elle a aimé ça. Marie apprécie aussi le cyclisme, à la pratique duquel elle s’adonne en pantalon, ce qui lui vaut d’être arrêtée par la maréchaussée car le port des pantalons est interdit aux femmes par un arrêté de 1800. Elle invente la jupe-culotte. En 1908, elle tente de prendre le départ du tour de France. Le règlement lui interdit de prendre le départ avec du tour avec les hommes. Marie part donc après les hommes. Sur les 114 coureurs au départ, seuls 36 bouclent le tour… dont Marie. En 1910, Marie est aussi devenue une alpiniste de renommée internationale, patineuse, skieuse. Elle reçoit des médailles d’or pour quantité de sports. Elle en a en fait plus d’une vingtaine. Et puis arrive la première guerre mondiale. Elle s’engage dans l’armée en se faisant passer pour un homme.
Nancy Wake : une souris et des hommes. En 1935, Nancy Wake, une jeune journaliste australienne travaillant pour un journal parisien, est parvenue à décrocher une interview d’Adolf Hitler. Peu après elle assiste à un lynchage de juifs dans la rue, ce qui la révolte. En 1939, Nancy, mariée à un millionnaire en France, apprend que la guerre est là. Elle décide de s’engager comme ambulancière pour s’opposer aux nazis. Après l’armistice, elle s’engage dans la résistance et, sous le nom de la souris blanche, elle aide les soldats étrangers à sortir de la zone occupée. Milunka Savi? : Mulan en Serbie. 1913, en Macédoine : la deuxième guerre des Balkans oppose serbes et Bulgares. Le soldat Milun est touché et opéré dans un hôpital militaire de campagne : c’est une femme. À la sortie de l’hôpital, son supérieur lui fait comprendre qu’il ne peut lui proposer qu’une petite place d’infirmière. Elle insiste : elle est promue sergent et lorsque la première guerre mondiale éclate, elle est en première ligne pour combattre les austro-hongrois à coup de grenades.
S’il n’a pas mis le nez dans la série-mère Le petit théâtre des opérations (il est encore temps de le faire, et cette lecture lui en donnera l’envie irrépressible), le lecteur commence par éprouver un choc déstabilisant. Les auteurs ne se prennent pas au sérieux, et ils ne chantent pas les louanges de l’âme patriotique, ni les exploits militaires de ces dames, comme des exemples de bravoure et de virilité (ah oui, pour ce dernier point, c’est compréhensible). Le scénariste adopte un ton entre sarcasme et raillerie, alimentant un fond de dérision dont il ne se départit jamais. Les cyclistes du tour de France s’exhortent les uns les autres à aller plus vite parce que Marie Marvingt se rapproche derrière eux. Lorsque Nancy Wake l’interviewe, l’explication d’Adolf Hitler est commentée par C’est pour ça qu’il a arrêté la peinture, évoquant son échec à intégrer les Beaux-Arts par deux fois. Concernant Milunka Savi?, le scénariste écrit : Comme elle est dangereuse, de près, les Autrichiens décident de l’avoir de loin avec l’artillerie. Pour le combat de la Rougemare et des Flamants, il tourne ridicule les Français incapables de reconnaitre l’uniforme militaire allemand. Il n’hésite pas à faire revêtir un bonnet d’âne par Yoshiko Kawashima. Avec ses mots, Marie Curie fait observer à son époux qu’avec deux prix Nobel, révolutionner les soins en temps de guerre, elle n’est plus à ça près. Etc. la narration visuelle est tout aussi enlevée, avec de nombreux gags purement visuels : des Lego pour réaliser un prototype de skis pour avion, un foyer de cheminée avec un parachute pour accompagner la descente d’un parachutiste britannique, un passage au noir & blanc avec une imitation de manga shojo pour Yosjiko Kawashima, un portrait de Staline avec un petit arc-en-ciel et des petits cœurs dans le bureau d’un gradé militaire, Donald Trump au milieu d’une foule américaine lors d’un colloque. Etc.
Une fois qu’il s’est adapté au ton persifleur des auteurs, le lecteur peut apprécier chaque récit, chaque héroïne et ses accomplissements. En effet, l’humour ne vient jamais diminuer ou ridiculiser lesdits accomplissements. Marie Marvingt (1875-1963) place la barre très haut avec ses exploits sportifs, ses inventions pour améliorer l’évacuation des blessés, l’invention également d’un type de suture plus efficace, et après la guerre le pilotage d’hélicoptère à quatre-vingts ans passés. Le scénariste a ainsi retenu huit femmes s’étant impliquées dans les deux guerres mondiales (cinq pour la première, trois pour la seconde) : Marie Marvingt, Nancy Wake (1912-2011), Milunka Savi? (1890-1973), Octavie Delacour (1858-1937), Yoshiko Kawashima (1907-1948), Marie Curie (1867-1937), Sofiya Ozerkova (1912-?) et Marie Depage (1872-1915). En fonction de sa culture, le lecteur peut être familier de l’histoire de l’une ou plusieurs d’entre elles, peut-être pas de tous leurs accomplissements (quand même, Marie Curie avec deux prix Nobel à son actif). Il découvre ainsi leurs réalisations pour la plupart dans la société civile, et pour toutes dans une guerre mondiale, que ce soit pour un fait spécifique (Octavie Delacour) ou tout du long du conflit. Chaque histoire compte entre cinq et sept pages ce qui oblige le scénariste à se montrer sélectif, et pour autant leurs exploits ressortent avec force. Ils peuvent être complétés dans la page de texte qui se trouve après chaque bande dessinée.
La narration visuelle reprend les codes de la série-mère : des dessins dans un registre humoristique avec des personnages qui sourient, et des exagérations. Là encore, une fois passé le nécessaire moment d’adaptation, ces choix conduisent le lecteur à se focaliser sur le caractère extraordinaire des actions accomplies, et la force vitale intense de chacune de ces femmes. Le lecteur sourit en voyant Marie se retourner vers les trois garçons à bout de force, en faisant l’écuyère équilibriste debout sur le dos d’un cheval, en sautant du ballon qui s’écrase au sol, en accueillant un alpiniste sur un sommet qu’elle a atteint bien avant lui, blasée dans son fauteuil avec son chat sur les genoux, et ses médailles d’or et trophées accrochés au mur, s’amusant de la surprise de son cousin découvrant qu’elle se fait passer pour un soldat homme, s’amusant avec un hydravion en Lego, rayonnant de plaisir en pilotant un hélicoptère. L’une après l’autre, leur énergie et leur bonne humeur emportent la conviction du lecteur : Nancy Wake avec le visage tuméfié raillant le manque de force physique de son tortionnaire, Milunka Savi? s’élançant vers l’ennemi avec une grenade dégoupillée dans chaque main, Octavie Delacour balançant une charentaise sur le maire qui ne la croit pas, Yoshiko Kawashima enjôleuse en femme fatale, Marie Curie se mettant du cambouis sur le visage en s’essuyant, Sofiya Ozerkova manquant de place sur son uniforme pour accrocher encore une nouvelle médaille, Marie Depage arrivant avec ses valises à la main pour sauver une nouvelle situation.
La narration visuelle s’avère pleine d’entrain, irrésistible, avec un petit degré de simplification dans les personnages et les objets, rendant immédiate la lecture de chaque case. La dessinatrice arrondit un peu plus ses contours que Monsieur Chien pour Le petit théâtre des opérations, rendant chaque case agréable à l’œil. Comme lui, elle dose avec soin le niveau de densité d’informations visuelles. Elle peut aussi bien investir le temps nécessaire pour représenter les nombreux éléments d’un unique décor, que réaliser une bande de cases à fond vide. Elle sait trouver le bon dosage pour que le lecteur n’éprouve pas de doute sur l’endroit où se déroule l’action, et sur l’époque concernée. Ses dessins portent la preuve de ses recherches de référence, que ce soient pour les vêtements civils, les uniformes, les armes, les véhicules militaires et les lieux divers. Elle n’opte pas pour un degré photographique de représentation, pour autant l’attention du lecteur se maintient sans solution de continuité car il voit tout le temps où se trouvent les personnages, la continuité dans leur action, les marqueurs temporels qui permettent de savoir quand se déroule récit. Comme le scénariste, elle choisit de ne pas s’appesantir sur les horreurs de la guerre, sur les blessés et leurs souffrances, sur les privations et les brutalités. Ces récits n’abordent pas la dimension meurtrière des conflits, les conséquences pour les civils, et les syndromes de stress post-traumatique pour les combattants.
Cette anthologie consacrée à des femmes combattantes permet de réparer l’oubli dont elles ont été victimes, une forme de féminisme relativisé par le fait que les hommes évoqués dans la série mère n’ont pas tous bénéficié non plus d’une reconnaissance à la hauteur de leurs exploits que ce soit par l’institution militaire ou la société civile. Une narration gentiment moqueuse, que ce soient les dialogues ou les dessins, sans rien retirer de la valeur et de l’héroïsme de ces femmes. Le lecteur sourit tout du long, tout en éprouvant un sentiment de respect et d’admiration pour leur courage et leur humanité.
Valentina est un chef-d’œuvre de la bande dessinée érotique. Crepax a développé un style si personnel, si révolutionnaire, qu’il ne peut être reproduit. Son utilisation de l’espace négatif et de lignes simples mais évocatrices crée un univers atmosphérique d’érotisme raffiné.
La nature érotique de Valentina doit être abordée. Cette série a brisé des tabous et, selon moi, illustre parfaitement que l’érotisme offre le même potentiel de grandeur artistique que n’importe quel autre genre.
Les aventures érotiques de Valentina peuvent être surréalistes, intelligentes, psychologiquement complexes, mais jamais vulgaires et jamais ennuyeuses.
L'une des plus grandes réussites biographiques que j'aie jamais vécues sous forme de bande dessinée. Un roman graphique fantastique, qui parvient à être à la fois un hommage à un génie de la peinture et un point culminant dans la carrière de l'un des plus grands artistes de la bande dessinée européenne. Les voix des deux sont également présentes. La révérence de Manara pour Caravage est palpable à chaque instant, mais son style reste intact.
La capacité de Manara à représenter l'architecture demeure impressionnante, et l'Italie baroque lui offre de nombreuses occasions de créer des décors à couper le souffle.
L’histoire de Caravage est captivante, bien que Manara ne mérite pas tout le mérite à cet égard. L’artiste légendaire a simplement mené une vie fascinante qui se prête naturellement à l’adaptation. Cependant, Manara doit être salué pour son exactitude historique. Rien n’est exagéré ou déformé. Les zones d’ombre sont comblées, mais jamais d’une manière qui trahirait les événements réels de la vie de l’artiste.
Peut-être l’exploit le plus impressionnant de Manara est-il sa recréation des peintures de Caravage, souvent sous des angles difficiles.
Manara a produit de nombreuses bandes dessinées impressionnantes : Le Singe, le surréaliste H.P. et Giuseppe Bergman, le western mélancolique L’Été Indien. Caravage s’inscrit sans aucun doute parmi ses meilleures œuvres.
Une adaptation révisionniste de la première partie du classique littéraire chinois Le Voyage en Occident. En tant qu’adaptation, elle est spectaculaire, équilibrant une fidélité à l’esprit de l’œuvre originale (sinon aux détails exacts de l’histoire) avec une audacieuse sensibilité moderne. Il s’agit bien de Voyage en Occident, mais ancré fermement dans les politiques révolutionnaires de l’Europe des années 1970. Le résultat est une histoire à la fois opportune et intemporelle.
Ses images comptent parmi les plus créatives que Manara ait jamais conçues : incroyablement détaillées, tout en restant dynamiques et fluides. Son roi singe ne ressemble à aucune des versions précédentes, mais il a une aura iconique.
C’est le roman graphique qui m’a convaincu que Manara est un maître. Ce n’est peut-être pas l’une de ses œuvres les plus célèbres, mais c’est un chef-d’œuvre de la bande dessinée européenne, à ne pas manquer.
Très bon album documentaire sur la construction féministe et la jeunesse d'Ovidie dans les années 90.
Pas seulement sur le sujet du féminisme, une part importante de l'album traite également des différences générationnelles (entre Ovidie et sa fille mais aussi un peu avec sa mère à elle à la toute fin). Le propos reste tout de même féministe concernant ces différences, puisque le récit est né de la réflexion d'une mère quand aux dangers (mais aussi les joies) que sa fille peut et pourra rencontrer dans sa vie à elle.
J'ai trouvé la préface assez intéressante (étant personnellement née en 1999 et ayant du coup vécu mon adolescence durant les années 2010) mais aurait apprécié qu'elle soit davantage développée.
J'ai bien aimé le dessin d'Audre Lainé.
Une scène en particulier m'a néanmoins semblée un peu bâteau/maladroite, c'est celle de la discussion à table sur les hommes étant tous des violeurs en puissance. Pas parce que je ne sois pas d'accord, au contraire, je rejoins et plussoie le propos, mais la forme de la discussion m'a vraiment parue peu naturelle (alors que tout le reste de l'album me semblait très concret). Sans doute une simple question de sensibilité. Ou alors moi et mes ami-e-s parlons tout simplement très différemment.
Album documentaire très intéressant en tout cas.
J'en profite d'ailleurs pour conseiller le reste du travail d'Ovidie (comme la série de podcast LIBRES ! disponible gratuitement sur la chaîne youtube d'Arte par exemple).
Vous savez, s’il prend votre place, c’est que vous le laissez faire.
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Ce tome contient une histoire compète et indépendante de toute autre. La première édition date de 2017. Il a été entièrement réalisé par Timothé le Boucher. Il comprend 192 pages de bande dessinée en couleurs. Il s'agit de la troisième bande dessinée de l'auteur, après Skins Party (2011), Les Vestiaires (2014).
Sur la scène d'un théâtre, sous les yeux du public, Lubin Maréchal habillé d'une robe blanche et d'une coiffe réalise un numéro d'acrobatie, sur une cage à oiseau géante. Il laisse tomber sa robe ; il porte en-dessous un juste au corps blanc. Il danse avec sa robe qui a retrouvé du volume. Il effectue des figures au sommet de la cage, et tombe lourdement quand elle casse. En coulisses, les autres acteurs sont inquiets, mais Maréchal se relève et le spectacle peut continuer. le lendemain il se réveille à 07h45 et se dépêche de s'habiller et de partir à vélo, pour gagner son pari d'arriver avant son copain Léandre pour prendre leur service à la caisse du supermarché Smart Shop où ils travaillent. Lubin est particulièrement fier de lui car il s'assoit une minute avant Léandre à son poste. Ce dernier lui fait observer qu'il a perdu son pari car il a 23 heures et 59 minutes de retard. Lubin met un peu de temps à comprendre et encore plus à le croire : ce n'est pas le lundi 02 septembre, mais le mardi 03 septembre. Il a perdu un jour de sa vie. Léandre et Lubin aident le livreur à décharger son camion. Le soir ils récupèrent quelques invendus périmés pour leur repas, Lubin ayant invité Gabrielle à manger chez lui.
Lubin rentre chez lui à vélo. Il reçoit Gabrielle et ils passent au lit avant de manger. Il se réveille le lendemain, un peu surpris que Gabrielle ne soit plus dans lit et qu'elle ait déjà récupéré ses affaires. Il consulte le calendrier de l'ordinateur et il doit se ranger à l'évidence : il n'a aucun souvenir du mercredi. Il se rend au supermarché où il est reçu par Andrès qui lui fait la morale sur l'assiduité et qui lui donne son congé. Lubin donne rendez-vous à Léandre à 18h00 au Mantra. À 18h00, les 4 membres de la troupe de spectacle se retrouvent au café. Ils passent en revue les raisons plus au moins fantaisistes qui pourraient expliquer l'absence de Lubin pendant 2 jours. Comme ils doivent se produire le lendemain à Bruxelles, Pedro & Alexandra proposent de passer chez lui pour venir le chercher. Avant de rentrer chez lui, il envoie un texto à Gabrielle, mais il reste sans réponse. Lubin se réveille en ayant encore perdu une journée, celle du vendredi. Il appelle Léandre qui lui indique que quand ils sont venus le chercher le vendredi, il n'y avait personne dans son appartement.
Quelle étrange expérience de lecture. La couverture semble annoncer un conte fantastique, avec un jeune homme à moitié entré dans l'eau, de la verdure derrière lui, et un double maléfique qui se reflète. Le choix des couleurs est étrange avec une végétation violette et une onde orange. L'entrée en matière déstabilise tout autant avec 5 pages muettes (sans texte) comme si le lecteur assistait réellement au spectacle. Il assistera d'ailleurs à un deuxième spectacle, tout aussi muet, de même nature durant les pages 102 à 107. Il suppose que ces scènes ont une valeur métaphorique, celle d'un récit dans le récit, provoquant une mise en abîme dont il ne peut pas soupçonner le sens du fait qu'il s'agit de la première scène, et qu'il ne dispose pas d'autres séquences auxquelles la rattacher. Il apprécie la qualité de la narration visuelle, pouvant suivre la logique d'enchaînement des mouvements dans l'évolution de Lubin Maréchal. Il apprécie aussi la forme d'épure des dessins (avec des traits de contours fins et élégants) apportant une touche d'onirisme au spectacle.
Timothé le Boucher sait donner une apparence simple et immédiatement reconnaissable à ses personnages, en jouant sur la couleur de leur peau, la forme de leur coiffure, leur couleur de cheveux, mais aussi leur morphologie (la silhouette d'Alexandra est plus étoffée, Pedro est plus grand et plus costaud). Il n'hésite pas à faire apparaître les marques de l'âge sur les visages et même dans la façon de se tenir, par exemple pour Josiane, la mère adoptive de Lubin, ou pour Lubin lui-même au fur et à mesure des années qui passent. Il donne un air assez jeune aux principaux personnages : Lubin, Gabrielle, Tamara, Léandre, Pedro, Alexandra, avec des traits de visage proches de la ligne claire et une discrète influence manga pour des éléments éparses, par exemple la chevelure de Léandre. Le lecteur adulte peut se retrouver un moment décontenancé car la représentation des personnages semble être à destination de jeunes adolescents, voire tout public. Le dessinateur montre bien quelques personnages dénudés, mais les caractéristiques sexuelles sont très atténuées et se limitent aux fesses et à la poitrine. En outre, il utilise des couleurs assez douces, voire un peu ternes, à l'exception de la chevelure rousse de Tamara. Il exagère un peu les expressions de visage, de manière à ce que l'état d'esprit du personnage soit plus clair. Il n'y a que dans le dernier quart du récit que les personnages ont des gestes plus mesurés, attestant qu'ils ont pris de l'âge.
Les éléments de décors sont également détourés par des traits très fins, et l'artiste n'utilise que très rarement les aplats de noir, préférant foncer la teinte d'une zone par endroit pour figurer les ombres portées. Néanmoins, s'il prête attention aux différents environnements, le lecteur constate que Timothé le Boucher ne se contente pas de les tracer à la va-vite. Après la scène de théâtre, le premier environnement d'importance est la chambre / salon de l'appartement de Lubin. Dans un premier temps, le lecteur peut rester dubitatif devant sa grande taille. Les meubles sont, comme le reste, détourés avec des traits fins, et la mise en couleurs reste un peu terne, sans chercher à faire ressortir chaque objet par rapport aux murs du fond ou au plancher. Le lecteur intègre donc ce décor de manière machinale sans plus y prêter attention. S'il s'y attarde à l'occasion d'une case, il remarque les différents objets et accessoires, reflétant bien la personnalité de Lubin. Or par la suite, une remarque de Lubin l'incite à y prêter un peu plus d'attention et il se rend compte qu'il y avait des informations visuelles juste sous ses yeux. Sans en avoir l'air, Timothé le Boucher réalise des décors consistants, établissant des lieux concrets et uniques : le balcon de l'appartement de Lubin, les façades d'immeubles des rues qui constituent des paysages urbains différents suivant les quartiers, l'aménagement de l'appartement de Gabrielle qui reflète également sa personnalité, le viaduc autoroutier au-dessus de la rivière encaissée pour se rendre chez la mère de Lubin (page 40), le réseau routier quand Gabrielle emmène Lubin en weekend, le parcours de jogging de Tamara, les Champs Élysées pour le défilé du 14 juillet, les lieux de répétition de la troupe d'acrobates, la maison à la campagne de la mère de Lubin, etc. Le récit se prolongeant dans le futur par rapport au temps présent du lecteur, il peut également faire comme Lubin et regarder autour de lui pour voir les stigmates des avancées technologiques, discrets mais bien présents.
En dépit d'une apparence gentille et tout public, la narration visuelle de Timothé le Boucher repose sur de nombreux éléments visuels brossant des personnages et des environnements tangibles et bien formés. Le lecteur plonge donc bien volontiers dans ce récit de dédoublement de la personnalité, avec une tonalité dédramatisée grâce à une narration bienveillante. L'auteur ne tergiverse pas sur la situation de Lubin Maréchal : sa conscience n'est présente qu'un jour sur deux, et une autre conscience ou une autre personnalité habite son corps et l'utilise les autres jours. Le lecteur accorde bien volontiers la suspension d'incrédulité nécessaire pour accepter ce postulat. Il suit donc Lubin alors qu'il essaye de comprendre ce qui lui arrive, de s'en accommoder dans sa vie (semi)quotidienne. Il essaye de communiquer avec son autre lui-même, et de faire comprendre à ses amis ce qui lui arrive. Il fait des propositions concrètes à son autre lui-même pour une vie en bonne intelligence : que l'autre continue à s'entraîner un minimum pour que lui puisse continuer à être un acrobate de haut niveau, essayer de maîtriser son régime alimentaire car il est végétarien, etc. Les deux personnalités finissent également par aller consulter le même psychologue (la docteure Thalmann) pour trouver une solution. Le lecteur se rend bien compte que le récit est raconté exclusivement du point de vue du Lubin acrobate, et même à sa manière, avec sa personnalité. De ce point de vue, les dessins évidents et la bienveillance générale de la narration reflètent l'état d'esprit de Lubin acrobate.
Timothé le Boucher s'amuse bien avec les moments de gêne des amis de Lubin ou de sa famille, qui finissent par accepter son état, ce qui conforte le lecteur dans le fait d'en faire de même. La personnalité de l'autre Lubin se révèle différente de l'initiale, plus pragmatique, mieux organisée, plus responsable. Du coup il prend en charge les formalités administratives du quotidien et le ménage, et commence même à gagner de l'argent, que des avantages pour Lubin acrobate. Le scénariste se montre encore un peu plus facétieux du fait que l'un comme l'autre entretiennent des relations amoureuses, mais pas avec la même femme, ce qui génère des situations délicates, à nouveau sans dramatisation larmoyante. Le lecteur sourit quand Lubin acrobate se réveille un matin avec les cheveux courts (l'autre étant passé chez le coiffeur pour être plus présentable), ou quand il décide de se faire faire un tatouage sur le dos en sachant que l'autre n'aime pas ça, ou encore quand l'un se bourre la gueule la veille au soir en sachant que l'autre souffrira de la gueule de bois le lendemain. Le décalage entre les deux personnalités nourrit des métaphores, à commencer par une opposition entre la vie décontractée de Lubin acrobate, et celle plus responsable de l'autre Lubin. Il se produit une comparaison entre un individu ayant suivi une voie d'artiste refusant une forme de conformisme social, avec un autre plus productif dans la société. Néanmoins, ce n'est pas un récit à charge contre Lubin acrobate, car c'est celui que préfère ses amis, sa sœur, et même Insecte & Prêchant, les chiens de sa mère. C'est aussi celui que préfère la rousse flamboyante.
Ainsi Lubin acrobate reste le héros de sa propre vie, la personnalité à partir de laquelle le récit, et donc le lecteur, porte un jugement sur les événements. La gentillesse de Lubin acrobate éprouve toutes les difficultés à accepter l'intérêt très personnel de 2 psychologues successifs qui le prennent en charge plus pour les papiers qu'ils vont pouvoir écrire dessus, que pour le soigner, encore moins par empathie. Il reste aussi un héros au sens romanesque du terme, dans la mesure où le récit repose bel et bien sur une intrigue. Celle-ci ne se limite pas à savoir si la coexistence entre les 2 Lubin peut être pérenne, ou si Lubin acrobate retrouvera son état normal. Il se produit des événements qui viennent remettre en cause l'équilibre entre les 2, parfois au détriment de Lubin acrobate. Le lecteur ressent alors une compassion pleine et entière pour lui, car son caractère ne lui a pas appris à se défendre contre ce genre d'événements ou de comportements d'autrui. Le lecteur est pris de pitié pour Lubin acrobate, souffre de le voir ainsi rabaissé et exploité, alors qu'il fait contre mauvaise fortune bon cœur, face à ces injustices.
En fonction de ses inclinations, le lecteur peut être plus ou moins attiré par la couverture, ou le résumé de la quatrième de couverture, et dans tous les cas surpris par le décalage qui se produit à la lecture, par rapport à ces présentations. Il se prend vite d'amitié pour Lubin Maréchal, jeune homme éminemment sympathique et facile à vivre, et pour ses amis qui le soutiennent. Il s'adapte progressivement aux dessins à l'apparence gentille, car ils forment une narration visuelle solide et riche. Il apprécie les situations successives qui dessinent des métaphores sur la façon de voir la vie, sur les valeurs morales de l'individu, alors que l'intrigue sous-jacente le tient en haleine. Il est épaté par la manière dont l'auteur met à profit la longueur de son récit, jusqu'à la mort naturelle de Lubin. Il termine sa lecture, attristé de devoir faire le deuil de Lubin et de ce qu'il représente, ainsi que du principe de réalité qui s'est imposé à lui, à a fois Lubin, à la fois le lecteur lui-même.
Joe Sacco revient avec un reportage qui est encore une fois excellent.
On retrouve les qualités de ses autres albums du même genre à savoir une bonne vulgarisation d'un événement et des témoignages venant de tous bords qui montre bien la complexité de la situation et les différentes mentalités. Cette fois-ci, il va dans une région de l'Inde qui a connu des émeutes violentes entre des musulmans et des hindous. Je connaissais un peu les débordements du nationalisme hindou en Inde et la tragédie de la partition de l'Inde selon les croyances des gens qui ont menés à creuser du ressentiment entre hindous et musulmans, mais c'est la première fois que je vois le problème en profondeur.
On voit que la situation en Inde est complexe avec ses castes, ses différents gouvernements et les situations qui varient de villages en villages. Sacco explique tout cela sans perdre un lecteur qui ne connait rien à l'Inde. Il donne la parole à des gens venant de milieux différents ce qui permet d'avoir une vue d'ensembles sur la situation, mais aussi la version des faits qui évidemment n'est jamais le même selon le groupe d'appartenance. Ce que l'auteur montre est révoltant: communautarisme qui finit par créer des frictions entre la majorité et les minorités, violences sexuelles contre les femmes, vieux tuer gratuitement....Bref ce qui malheureusement est arrivé des milliers de fois avant et qui va continuer longtemps si on se fit à l'actualité. Sacco montre tout cela en restant le plus neutre possible et sans être moralisateur. Il ne fait que poser des questions légitimes sur la violence en général et si c'est possible de l'arrêter un jour.
Il reste le dessin de Sacco qui est pas très beau et qui risque de ne pas envie de lire l'album à plusieurs lecteurs. Je ne suis pas trop fan, mais au moins c'est lisible et dans un documentaire l'important selon moi vient du scénario et ici il est captivant du début jusqu’à la fin.
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Joe Bar Team
Litteul Kévin ça me gonfle, mais "Joe Bar Team" m'a éclaté lorsqu'un pote me l'a fait découvrir au collège. Les 2 premiers tomes sont énormes, tant au niveau du dessin rappelant celui de Franquin que des gags qui ne se renouvelaient pas encore vraiment. Bref de la vraie barre de rigolade. Les personnages ont des trognes, des expressions, une personnalité, personne n'est relégué au second rang. Et quel amour pour la mécanique. Je n'y connais rien en bécanes mais je raffole des descriptions des montures d'Ed, Jeannot et les ordre, presqu'envie de passer le permis moto tiens! Je suis loin d'être axé sur la vitesse et le mépris du code de la route mais cette bande m'a fait kiffé et encouragé ces fous furieux. Et puis, chapeau à Fane pour l'idée d'introduire une nouvelle bande d'une autre génération avec d'autres codes et d'autres cylindrées. Du grand art de recyclage. J'avoue que la deuxième moitié des tomes a vraiment du mal à se renouveler, c'est pour ça que j'attribue sans hésitation 5 aux 2 premiers tomes, 3 aux 4 derniers => 4/5 pour l'ensemble.
Les Cœurs insolents
Un album très intéressant, sur plusieurs registres. D’abord c’est une belle autobiographie – partielle bien sûr, mais sincère et sans tabou. Ensuite parce qu’Ovidie réussit très bien, au travers de son expérience personnelle, à traiter de sujets de société hélas toujours d’actualité (le viol), mais aussi des conflits de générations, des relations mère/fille, puisque nous la voyons à la fois à l’âge de l’adolescence et à celui de mère d’une adolescente. Ovidie parvient à parler d’elle-même et de ses expériences – sexuelles par exemple – à la fois avec pudeur et avec force. Son propos est clair, touchant, et la nuance employée pour dénoncer ce dont elle a été victime (un viol) et tout un tas de stéréotypes sexistes ne rend que plus efficace sa démonstration. Je mettrais juste un petit bémol concernant un point (et je ne suis donc pas entièrement d’accord sur ce point avec l’avis précédent) : si je suis d’accord que ce sont des hommes qui sont responsables de la quasi-totalité des viols et que les tabous et stéréotypes sociétaux placent souvent la femme en position de faiblesse, je ne pense pas que tout homme est un violeur en puissance. Indépendamment de mon cas, je ne connais pas dans mon entourage de personne ayant été acteur d’un tel crime (même si évidemment je ne suis pas forcément au courant de tout). En tout cas le sujet de cet album m’intéresse beaucoup. Je suis enseignant en collège, côtoie beaucoup d’adolescents et adolescentes donc, et je sais ce que les réseaux sociaux, l’accès à la pornographie (10 ans et demi en moyenne pour la première fois !) et la pression du groupe peuvent engendrer en matière de comportement. De plus, j’interviens depuis une douzaine d’années dans les classes pour l’Éducation à la vie Affective Relationnelle et Sexuelle, je trouve donc important que les jeunes soient informés, qu’ils sachent décrypter certaines normes et comportements illégaux, et que le consentement soit une des bases de relations sexuelles sereines. Et les récentes interventions des surgeons de la Manif pour tous (relayés par la droite – pas uniquement extrême) contre ces interventions (qui par ailleurs n’ont jamais été réellement financées et qui risquent de disparaitre simplement par manque de moyens) ne font que renforcer ma volonté de poursuivre dans cette voie. Pour revenir à l’album, Ovidie nous propose ici une lecture qui questionne hommes et femmes, mais qui le fait intelligemment, y compris lorsqu’elle avance un discours féministe très engagé. Mais certaines vérités n’ont pas de sexe… Une lecture fortement recommandée donc. Le dessin est agréable et accompagne bien ce récit souvent dur et douloureux, même si Ovidie prend quand même le temps de distiller de l’optimisme (dans ses interventions en lycée, mais aussi avec sa fille).
Nos âmes oubliées
Voilà, c'est ma première BD de l'année. Et je suis très heureux que ce soit celle -là précisément, d'abord parce que je suis Stéphane Allix depuis des années et que je suis tout à fait en phase avec ses recherches, et ensuite parce que ça me réconcilie avec Grégory Panaccione. Pas que je sois faché, non, mais disons que j'étais resté sur une BD un peu médiocre de cet auteur que j'aime bien. Cette BD est donc une adaptation d'un récit autobiographique de Stéphane Allix que je n'ai pas lu. Mais tout ce que Panaccione en retranscrit, je le comprends. Il utilise des raccourcis graphiques pour synthétiser des émotions, ou, plus difficile, pour relater des expériences psychédéliques qui sont tout à fait convaincants. On sent que Panaccione a tout à fait compris les enjeux et les ressorts d'une telle expérience, peut-être pour en avoir vécues lui même de semblables ?... Quoiqu'il en soit, le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il est à l'écoute de son sujet. Son dessin, on le connait : il vibre, tout entier dédié à son sujet, et ici peut-être plus qu'auparavant, tout en étant plus ancré dans le réel. Cet étrange paradoxe, du moins en apparence, apporte une touche tout à fait vivante. Quant aux faits relatés, ils sont pour le moins troublants, et pourraient très bien passer pour des affabulations. Or rien ne serait plus faux que d'affirmer une telle chose. Allix explore la conscience depuis tellement d'années que renvoyer son récit aux orties d'un simple revers de main confinerait au déni le plus primaire. De toute façon, cellezéceux qui ont pu vivre de telles choses, ne serait-ce que de manière fugitive, savent... Mais bref ! Au delà de la simple "croyance", on ne peut qu'être saisi devant cette mise à nu profonde de l'auteur (je parle de Stéphane Allix). Il se livre sans fard, et on sent que son témoignage est porté par une volonté farouche de dire le vrai. L'auteur se livre crument, et qu'on le croit ou non, on reste stupéfait devant tant d'honnêteté, et les émotions parfois sauvages et contradictoires qui agitent Stéphane Allix, illustrées à merveille par Panaccione, acquièrent une densité et une force palpable. C'est une belle histoire sur la puissance du pardon. C'est une porte ouverte sur la conscience, une petite chance offerte à tous ceux qui cherchent sans trouver, en tournant en rond, souvent sans même savoir qu'il y a à chercher. C'est un très beau livre, pétri d'amour, susceptible de pas mal solliciter les glandes lacrymales de ses lecteurs et trices.
Le Petit Théâtre des opérations - Toujours prêtes !
Toutes deux s’étaient dévouées à une mission aussi simple que grande : aider les autres. - Le titre en deux parties de ce tome indique qu’il peut être considéré comme une série dérivée de Le Petit Théâtre des opérations (trois tomes de parus en 2022), toutefois il peut se lire indépendamment, sans avoir lu les autres. Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par Julien Hervieux (alias l’odieux C., également scénariste de la série initiale) pour le scénario, et par Virginie Augustin pour les dessins et les couleurs. Il comporte huit récits, chacun complété par une page de texte développant un pan des circonstances afférentes. Marie Marvingt : la fiancée du danger. En Lorraine, en 1885, deux garçons sont en train de courir de toutes leurs forces, ils s’arrêtent à bout de souffle, demandant d’arrêter à Marie, 10 ans. Depuis toute petite, Marie Marvingt a une passion le sport. Pas un. Non, tous les sports. Forcément elle finit dans un cirque : écuyère, funambule, etc. Bon, en fait, Marie est le cirque à elle seule. Marie décroche même son permis de conduire, le brevet de pilotage de ballon aérien. Et est même la première femme à piloter un avion seule. Elle tente la traversée de la Manche en ballon avec un autre pilote. Elle le fait. Elle s’écrase à l’arrivée. Elle a aimé ça. Marie apprécie aussi le cyclisme, à la pratique duquel elle s’adonne en pantalon, ce qui lui vaut d’être arrêtée par la maréchaussée car le port des pantalons est interdit aux femmes par un arrêté de 1800. Elle invente la jupe-culotte. En 1908, elle tente de prendre le départ du tour de France. Le règlement lui interdit de prendre le départ avec du tour avec les hommes. Marie part donc après les hommes. Sur les 114 coureurs au départ, seuls 36 bouclent le tour… dont Marie. En 1910, Marie est aussi devenue une alpiniste de renommée internationale, patineuse, skieuse. Elle reçoit des médailles d’or pour quantité de sports. Elle en a en fait plus d’une vingtaine. Et puis arrive la première guerre mondiale. Elle s’engage dans l’armée en se faisant passer pour un homme. Nancy Wake : une souris et des hommes. En 1935, Nancy Wake, une jeune journaliste australienne travaillant pour un journal parisien, est parvenue à décrocher une interview d’Adolf Hitler. Peu après elle assiste à un lynchage de juifs dans la rue, ce qui la révolte. En 1939, Nancy, mariée à un millionnaire en France, apprend que la guerre est là. Elle décide de s’engager comme ambulancière pour s’opposer aux nazis. Après l’armistice, elle s’engage dans la résistance et, sous le nom de la souris blanche, elle aide les soldats étrangers à sortir de la zone occupée. Milunka Savi? : Mulan en Serbie. 1913, en Macédoine : la deuxième guerre des Balkans oppose serbes et Bulgares. Le soldat Milun est touché et opéré dans un hôpital militaire de campagne : c’est une femme. À la sortie de l’hôpital, son supérieur lui fait comprendre qu’il ne peut lui proposer qu’une petite place d’infirmière. Elle insiste : elle est promue sergent et lorsque la première guerre mondiale éclate, elle est en première ligne pour combattre les austro-hongrois à coup de grenades. S’il n’a pas mis le nez dans la série-mère Le petit théâtre des opérations (il est encore temps de le faire, et cette lecture lui en donnera l’envie irrépressible), le lecteur commence par éprouver un choc déstabilisant. Les auteurs ne se prennent pas au sérieux, et ils ne chantent pas les louanges de l’âme patriotique, ni les exploits militaires de ces dames, comme des exemples de bravoure et de virilité (ah oui, pour ce dernier point, c’est compréhensible). Le scénariste adopte un ton entre sarcasme et raillerie, alimentant un fond de dérision dont il ne se départit jamais. Les cyclistes du tour de France s’exhortent les uns les autres à aller plus vite parce que Marie Marvingt se rapproche derrière eux. Lorsque Nancy Wake l’interviewe, l’explication d’Adolf Hitler est commentée par C’est pour ça qu’il a arrêté la peinture, évoquant son échec à intégrer les Beaux-Arts par deux fois. Concernant Milunka Savi?, le scénariste écrit : Comme elle est dangereuse, de près, les Autrichiens décident de l’avoir de loin avec l’artillerie. Pour le combat de la Rougemare et des Flamants, il tourne ridicule les Français incapables de reconnaitre l’uniforme militaire allemand. Il n’hésite pas à faire revêtir un bonnet d’âne par Yoshiko Kawashima. Avec ses mots, Marie Curie fait observer à son époux qu’avec deux prix Nobel, révolutionner les soins en temps de guerre, elle n’est plus à ça près. Etc. la narration visuelle est tout aussi enlevée, avec de nombreux gags purement visuels : des Lego pour réaliser un prototype de skis pour avion, un foyer de cheminée avec un parachute pour accompagner la descente d’un parachutiste britannique, un passage au noir & blanc avec une imitation de manga shojo pour Yosjiko Kawashima, un portrait de Staline avec un petit arc-en-ciel et des petits cœurs dans le bureau d’un gradé militaire, Donald Trump au milieu d’une foule américaine lors d’un colloque. Etc. Une fois qu’il s’est adapté au ton persifleur des auteurs, le lecteur peut apprécier chaque récit, chaque héroïne et ses accomplissements. En effet, l’humour ne vient jamais diminuer ou ridiculiser lesdits accomplissements. Marie Marvingt (1875-1963) place la barre très haut avec ses exploits sportifs, ses inventions pour améliorer l’évacuation des blessés, l’invention également d’un type de suture plus efficace, et après la guerre le pilotage d’hélicoptère à quatre-vingts ans passés. Le scénariste a ainsi retenu huit femmes s’étant impliquées dans les deux guerres mondiales (cinq pour la première, trois pour la seconde) : Marie Marvingt, Nancy Wake (1912-2011), Milunka Savi? (1890-1973), Octavie Delacour (1858-1937), Yoshiko Kawashima (1907-1948), Marie Curie (1867-1937), Sofiya Ozerkova (1912-?) et Marie Depage (1872-1915). En fonction de sa culture, le lecteur peut être familier de l’histoire de l’une ou plusieurs d’entre elles, peut-être pas de tous leurs accomplissements (quand même, Marie Curie avec deux prix Nobel à son actif). Il découvre ainsi leurs réalisations pour la plupart dans la société civile, et pour toutes dans une guerre mondiale, que ce soit pour un fait spécifique (Octavie Delacour) ou tout du long du conflit. Chaque histoire compte entre cinq et sept pages ce qui oblige le scénariste à se montrer sélectif, et pour autant leurs exploits ressortent avec force. Ils peuvent être complétés dans la page de texte qui se trouve après chaque bande dessinée. La narration visuelle reprend les codes de la série-mère : des dessins dans un registre humoristique avec des personnages qui sourient, et des exagérations. Là encore, une fois passé le nécessaire moment d’adaptation, ces choix conduisent le lecteur à se focaliser sur le caractère extraordinaire des actions accomplies, et la force vitale intense de chacune de ces femmes. Le lecteur sourit en voyant Marie se retourner vers les trois garçons à bout de force, en faisant l’écuyère équilibriste debout sur le dos d’un cheval, en sautant du ballon qui s’écrase au sol, en accueillant un alpiniste sur un sommet qu’elle a atteint bien avant lui, blasée dans son fauteuil avec son chat sur les genoux, et ses médailles d’or et trophées accrochés au mur, s’amusant de la surprise de son cousin découvrant qu’elle se fait passer pour un soldat homme, s’amusant avec un hydravion en Lego, rayonnant de plaisir en pilotant un hélicoptère. L’une après l’autre, leur énergie et leur bonne humeur emportent la conviction du lecteur : Nancy Wake avec le visage tuméfié raillant le manque de force physique de son tortionnaire, Milunka Savi? s’élançant vers l’ennemi avec une grenade dégoupillée dans chaque main, Octavie Delacour balançant une charentaise sur le maire qui ne la croit pas, Yoshiko Kawashima enjôleuse en femme fatale, Marie Curie se mettant du cambouis sur le visage en s’essuyant, Sofiya Ozerkova manquant de place sur son uniforme pour accrocher encore une nouvelle médaille, Marie Depage arrivant avec ses valises à la main pour sauver une nouvelle situation. La narration visuelle s’avère pleine d’entrain, irrésistible, avec un petit degré de simplification dans les personnages et les objets, rendant immédiate la lecture de chaque case. La dessinatrice arrondit un peu plus ses contours que Monsieur Chien pour Le petit théâtre des opérations, rendant chaque case agréable à l’œil. Comme lui, elle dose avec soin le niveau de densité d’informations visuelles. Elle peut aussi bien investir le temps nécessaire pour représenter les nombreux éléments d’un unique décor, que réaliser une bande de cases à fond vide. Elle sait trouver le bon dosage pour que le lecteur n’éprouve pas de doute sur l’endroit où se déroule l’action, et sur l’époque concernée. Ses dessins portent la preuve de ses recherches de référence, que ce soient pour les vêtements civils, les uniformes, les armes, les véhicules militaires et les lieux divers. Elle n’opte pas pour un degré photographique de représentation, pour autant l’attention du lecteur se maintient sans solution de continuité car il voit tout le temps où se trouvent les personnages, la continuité dans leur action, les marqueurs temporels qui permettent de savoir quand se déroule récit. Comme le scénariste, elle choisit de ne pas s’appesantir sur les horreurs de la guerre, sur les blessés et leurs souffrances, sur les privations et les brutalités. Ces récits n’abordent pas la dimension meurtrière des conflits, les conséquences pour les civils, et les syndromes de stress post-traumatique pour les combattants. Cette anthologie consacrée à des femmes combattantes permet de réparer l’oubli dont elles ont été victimes, une forme de féminisme relativisé par le fait que les hommes évoqués dans la série mère n’ont pas tous bénéficié non plus d’une reconnaissance à la hauteur de leurs exploits que ce soit par l’institution militaire ou la société civile. Une narration gentiment moqueuse, que ce soient les dialogues ou les dessins, sans rien retirer de la valeur et de l’héroïsme de ces femmes. Le lecteur sourit tout du long, tout en éprouvant un sentiment de respect et d’admiration pour leur courage et leur humanité.
Valentina
Valentina est un chef-d’œuvre de la bande dessinée érotique. Crepax a développé un style si personnel, si révolutionnaire, qu’il ne peut être reproduit. Son utilisation de l’espace négatif et de lignes simples mais évocatrices crée un univers atmosphérique d’érotisme raffiné. La nature érotique de Valentina doit être abordée. Cette série a brisé des tabous et, selon moi, illustre parfaitement que l’érotisme offre le même potentiel de grandeur artistique que n’importe quel autre genre. Les aventures érotiques de Valentina peuvent être surréalistes, intelligentes, psychologiquement complexes, mais jamais vulgaires et jamais ennuyeuses.
Le Caravage
L'une des plus grandes réussites biographiques que j'aie jamais vécues sous forme de bande dessinée. Un roman graphique fantastique, qui parvient à être à la fois un hommage à un génie de la peinture et un point culminant dans la carrière de l'un des plus grands artistes de la bande dessinée européenne. Les voix des deux sont également présentes. La révérence de Manara pour Caravage est palpable à chaque instant, mais son style reste intact. La capacité de Manara à représenter l'architecture demeure impressionnante, et l'Italie baroque lui offre de nombreuses occasions de créer des décors à couper le souffle. L’histoire de Caravage est captivante, bien que Manara ne mérite pas tout le mérite à cet égard. L’artiste légendaire a simplement mené une vie fascinante qui se prête naturellement à l’adaptation. Cependant, Manara doit être salué pour son exactitude historique. Rien n’est exagéré ou déformé. Les zones d’ombre sont comblées, mais jamais d’une manière qui trahirait les événements réels de la vie de l’artiste. Peut-être l’exploit le plus impressionnant de Manara est-il sa recréation des peintures de Caravage, souvent sous des angles difficiles. Manara a produit de nombreuses bandes dessinées impressionnantes : Le Singe, le surréaliste H.P. et Giuseppe Bergman, le western mélancolique L’Été Indien. Caravage s’inscrit sans aucun doute parmi ses meilleures œuvres.
Le Singe (La Bête)
Une adaptation révisionniste de la première partie du classique littéraire chinois Le Voyage en Occident. En tant qu’adaptation, elle est spectaculaire, équilibrant une fidélité à l’esprit de l’œuvre originale (sinon aux détails exacts de l’histoire) avec une audacieuse sensibilité moderne. Il s’agit bien de Voyage en Occident, mais ancré fermement dans les politiques révolutionnaires de l’Europe des années 1970. Le résultat est une histoire à la fois opportune et intemporelle. Ses images comptent parmi les plus créatives que Manara ait jamais conçues : incroyablement détaillées, tout en restant dynamiques et fluides. Son roi singe ne ressemble à aucune des versions précédentes, mais il a une aura iconique. C’est le roman graphique qui m’a convaincu que Manara est un maître. Ce n’est peut-être pas l’une de ses œuvres les plus célèbres, mais c’est un chef-d’œuvre de la bande dessinée européenne, à ne pas manquer.
Les Cœurs insolents
Très bon album documentaire sur la construction féministe et la jeunesse d'Ovidie dans les années 90. Pas seulement sur le sujet du féminisme, une part importante de l'album traite également des différences générationnelles (entre Ovidie et sa fille mais aussi un peu avec sa mère à elle à la toute fin). Le propos reste tout de même féministe concernant ces différences, puisque le récit est né de la réflexion d'une mère quand aux dangers (mais aussi les joies) que sa fille peut et pourra rencontrer dans sa vie à elle. J'ai trouvé la préface assez intéressante (étant personnellement née en 1999 et ayant du coup vécu mon adolescence durant les années 2010) mais aurait apprécié qu'elle soit davantage développée. J'ai bien aimé le dessin d'Audre Lainé. Une scène en particulier m'a néanmoins semblée un peu bâteau/maladroite, c'est celle de la discussion à table sur les hommes étant tous des violeurs en puissance. Pas parce que je ne sois pas d'accord, au contraire, je rejoins et plussoie le propos, mais la forme de la discussion m'a vraiment parue peu naturelle (alors que tout le reste de l'album me semblait très concret). Sans doute une simple question de sensibilité. Ou alors moi et mes ami-e-s parlons tout simplement très différemment. Album documentaire très intéressant en tout cas. J'en profite d'ailleurs pour conseiller le reste du travail d'Ovidie (comme la série de podcast LIBRES ! disponible gratuitement sur la chaîne youtube d'Arte par exemple).
Ces jours qui disparaissent
Vous savez, s’il prend votre place, c’est que vous le laissez faire. - Ce tome contient une histoire compète et indépendante de toute autre. La première édition date de 2017. Il a été entièrement réalisé par Timothé le Boucher. Il comprend 192 pages de bande dessinée en couleurs. Il s'agit de la troisième bande dessinée de l'auteur, après Skins Party (2011), Les Vestiaires (2014). Sur la scène d'un théâtre, sous les yeux du public, Lubin Maréchal habillé d'une robe blanche et d'une coiffe réalise un numéro d'acrobatie, sur une cage à oiseau géante. Il laisse tomber sa robe ; il porte en-dessous un juste au corps blanc. Il danse avec sa robe qui a retrouvé du volume. Il effectue des figures au sommet de la cage, et tombe lourdement quand elle casse. En coulisses, les autres acteurs sont inquiets, mais Maréchal se relève et le spectacle peut continuer. le lendemain il se réveille à 07h45 et se dépêche de s'habiller et de partir à vélo, pour gagner son pari d'arriver avant son copain Léandre pour prendre leur service à la caisse du supermarché Smart Shop où ils travaillent. Lubin est particulièrement fier de lui car il s'assoit une minute avant Léandre à son poste. Ce dernier lui fait observer qu'il a perdu son pari car il a 23 heures et 59 minutes de retard. Lubin met un peu de temps à comprendre et encore plus à le croire : ce n'est pas le lundi 02 septembre, mais le mardi 03 septembre. Il a perdu un jour de sa vie. Léandre et Lubin aident le livreur à décharger son camion. Le soir ils récupèrent quelques invendus périmés pour leur repas, Lubin ayant invité Gabrielle à manger chez lui. Lubin rentre chez lui à vélo. Il reçoit Gabrielle et ils passent au lit avant de manger. Il se réveille le lendemain, un peu surpris que Gabrielle ne soit plus dans lit et qu'elle ait déjà récupéré ses affaires. Il consulte le calendrier de l'ordinateur et il doit se ranger à l'évidence : il n'a aucun souvenir du mercredi. Il se rend au supermarché où il est reçu par Andrès qui lui fait la morale sur l'assiduité et qui lui donne son congé. Lubin donne rendez-vous à Léandre à 18h00 au Mantra. À 18h00, les 4 membres de la troupe de spectacle se retrouvent au café. Ils passent en revue les raisons plus au moins fantaisistes qui pourraient expliquer l'absence de Lubin pendant 2 jours. Comme ils doivent se produire le lendemain à Bruxelles, Pedro & Alexandra proposent de passer chez lui pour venir le chercher. Avant de rentrer chez lui, il envoie un texto à Gabrielle, mais il reste sans réponse. Lubin se réveille en ayant encore perdu une journée, celle du vendredi. Il appelle Léandre qui lui indique que quand ils sont venus le chercher le vendredi, il n'y avait personne dans son appartement. Quelle étrange expérience de lecture. La couverture semble annoncer un conte fantastique, avec un jeune homme à moitié entré dans l'eau, de la verdure derrière lui, et un double maléfique qui se reflète. Le choix des couleurs est étrange avec une végétation violette et une onde orange. L'entrée en matière déstabilise tout autant avec 5 pages muettes (sans texte) comme si le lecteur assistait réellement au spectacle. Il assistera d'ailleurs à un deuxième spectacle, tout aussi muet, de même nature durant les pages 102 à 107. Il suppose que ces scènes ont une valeur métaphorique, celle d'un récit dans le récit, provoquant une mise en abîme dont il ne peut pas soupçonner le sens du fait qu'il s'agit de la première scène, et qu'il ne dispose pas d'autres séquences auxquelles la rattacher. Il apprécie la qualité de la narration visuelle, pouvant suivre la logique d'enchaînement des mouvements dans l'évolution de Lubin Maréchal. Il apprécie aussi la forme d'épure des dessins (avec des traits de contours fins et élégants) apportant une touche d'onirisme au spectacle. Timothé le Boucher sait donner une apparence simple et immédiatement reconnaissable à ses personnages, en jouant sur la couleur de leur peau, la forme de leur coiffure, leur couleur de cheveux, mais aussi leur morphologie (la silhouette d'Alexandra est plus étoffée, Pedro est plus grand et plus costaud). Il n'hésite pas à faire apparaître les marques de l'âge sur les visages et même dans la façon de se tenir, par exemple pour Josiane, la mère adoptive de Lubin, ou pour Lubin lui-même au fur et à mesure des années qui passent. Il donne un air assez jeune aux principaux personnages : Lubin, Gabrielle, Tamara, Léandre, Pedro, Alexandra, avec des traits de visage proches de la ligne claire et une discrète influence manga pour des éléments éparses, par exemple la chevelure de Léandre. Le lecteur adulte peut se retrouver un moment décontenancé car la représentation des personnages semble être à destination de jeunes adolescents, voire tout public. Le dessinateur montre bien quelques personnages dénudés, mais les caractéristiques sexuelles sont très atténuées et se limitent aux fesses et à la poitrine. En outre, il utilise des couleurs assez douces, voire un peu ternes, à l'exception de la chevelure rousse de Tamara. Il exagère un peu les expressions de visage, de manière à ce que l'état d'esprit du personnage soit plus clair. Il n'y a que dans le dernier quart du récit que les personnages ont des gestes plus mesurés, attestant qu'ils ont pris de l'âge. Les éléments de décors sont également détourés par des traits très fins, et l'artiste n'utilise que très rarement les aplats de noir, préférant foncer la teinte d'une zone par endroit pour figurer les ombres portées. Néanmoins, s'il prête attention aux différents environnements, le lecteur constate que Timothé le Boucher ne se contente pas de les tracer à la va-vite. Après la scène de théâtre, le premier environnement d'importance est la chambre / salon de l'appartement de Lubin. Dans un premier temps, le lecteur peut rester dubitatif devant sa grande taille. Les meubles sont, comme le reste, détourés avec des traits fins, et la mise en couleurs reste un peu terne, sans chercher à faire ressortir chaque objet par rapport aux murs du fond ou au plancher. Le lecteur intègre donc ce décor de manière machinale sans plus y prêter attention. S'il s'y attarde à l'occasion d'une case, il remarque les différents objets et accessoires, reflétant bien la personnalité de Lubin. Or par la suite, une remarque de Lubin l'incite à y prêter un peu plus d'attention et il se rend compte qu'il y avait des informations visuelles juste sous ses yeux. Sans en avoir l'air, Timothé le Boucher réalise des décors consistants, établissant des lieux concrets et uniques : le balcon de l'appartement de Lubin, les façades d'immeubles des rues qui constituent des paysages urbains différents suivant les quartiers, l'aménagement de l'appartement de Gabrielle qui reflète également sa personnalité, le viaduc autoroutier au-dessus de la rivière encaissée pour se rendre chez la mère de Lubin (page 40), le réseau routier quand Gabrielle emmène Lubin en weekend, le parcours de jogging de Tamara, les Champs Élysées pour le défilé du 14 juillet, les lieux de répétition de la troupe d'acrobates, la maison à la campagne de la mère de Lubin, etc. Le récit se prolongeant dans le futur par rapport au temps présent du lecteur, il peut également faire comme Lubin et regarder autour de lui pour voir les stigmates des avancées technologiques, discrets mais bien présents. En dépit d'une apparence gentille et tout public, la narration visuelle de Timothé le Boucher repose sur de nombreux éléments visuels brossant des personnages et des environnements tangibles et bien formés. Le lecteur plonge donc bien volontiers dans ce récit de dédoublement de la personnalité, avec une tonalité dédramatisée grâce à une narration bienveillante. L'auteur ne tergiverse pas sur la situation de Lubin Maréchal : sa conscience n'est présente qu'un jour sur deux, et une autre conscience ou une autre personnalité habite son corps et l'utilise les autres jours. Le lecteur accorde bien volontiers la suspension d'incrédulité nécessaire pour accepter ce postulat. Il suit donc Lubin alors qu'il essaye de comprendre ce qui lui arrive, de s'en accommoder dans sa vie (semi)quotidienne. Il essaye de communiquer avec son autre lui-même, et de faire comprendre à ses amis ce qui lui arrive. Il fait des propositions concrètes à son autre lui-même pour une vie en bonne intelligence : que l'autre continue à s'entraîner un minimum pour que lui puisse continuer à être un acrobate de haut niveau, essayer de maîtriser son régime alimentaire car il est végétarien, etc. Les deux personnalités finissent également par aller consulter le même psychologue (la docteure Thalmann) pour trouver une solution. Le lecteur se rend bien compte que le récit est raconté exclusivement du point de vue du Lubin acrobate, et même à sa manière, avec sa personnalité. De ce point de vue, les dessins évidents et la bienveillance générale de la narration reflètent l'état d'esprit de Lubin acrobate. Timothé le Boucher s'amuse bien avec les moments de gêne des amis de Lubin ou de sa famille, qui finissent par accepter son état, ce qui conforte le lecteur dans le fait d'en faire de même. La personnalité de l'autre Lubin se révèle différente de l'initiale, plus pragmatique, mieux organisée, plus responsable. Du coup il prend en charge les formalités administratives du quotidien et le ménage, et commence même à gagner de l'argent, que des avantages pour Lubin acrobate. Le scénariste se montre encore un peu plus facétieux du fait que l'un comme l'autre entretiennent des relations amoureuses, mais pas avec la même femme, ce qui génère des situations délicates, à nouveau sans dramatisation larmoyante. Le lecteur sourit quand Lubin acrobate se réveille un matin avec les cheveux courts (l'autre étant passé chez le coiffeur pour être plus présentable), ou quand il décide de se faire faire un tatouage sur le dos en sachant que l'autre n'aime pas ça, ou encore quand l'un se bourre la gueule la veille au soir en sachant que l'autre souffrira de la gueule de bois le lendemain. Le décalage entre les deux personnalités nourrit des métaphores, à commencer par une opposition entre la vie décontractée de Lubin acrobate, et celle plus responsable de l'autre Lubin. Il se produit une comparaison entre un individu ayant suivi une voie d'artiste refusant une forme de conformisme social, avec un autre plus productif dans la société. Néanmoins, ce n'est pas un récit à charge contre Lubin acrobate, car c'est celui que préfère ses amis, sa sœur, et même Insecte & Prêchant, les chiens de sa mère. C'est aussi celui que préfère la rousse flamboyante. Ainsi Lubin acrobate reste le héros de sa propre vie, la personnalité à partir de laquelle le récit, et donc le lecteur, porte un jugement sur les événements. La gentillesse de Lubin acrobate éprouve toutes les difficultés à accepter l'intérêt très personnel de 2 psychologues successifs qui le prennent en charge plus pour les papiers qu'ils vont pouvoir écrire dessus, que pour le soigner, encore moins par empathie. Il reste aussi un héros au sens romanesque du terme, dans la mesure où le récit repose bel et bien sur une intrigue. Celle-ci ne se limite pas à savoir si la coexistence entre les 2 Lubin peut être pérenne, ou si Lubin acrobate retrouvera son état normal. Il se produit des événements qui viennent remettre en cause l'équilibre entre les 2, parfois au détriment de Lubin acrobate. Le lecteur ressent alors une compassion pleine et entière pour lui, car son caractère ne lui a pas appris à se défendre contre ce genre d'événements ou de comportements d'autrui. Le lecteur est pris de pitié pour Lubin acrobate, souffre de le voir ainsi rabaissé et exploité, alors qu'il fait contre mauvaise fortune bon cœur, face à ces injustices. En fonction de ses inclinations, le lecteur peut être plus ou moins attiré par la couverture, ou le résumé de la quatrième de couverture, et dans tous les cas surpris par le décalage qui se produit à la lecture, par rapport à ces présentations. Il se prend vite d'amitié pour Lubin Maréchal, jeune homme éminemment sympathique et facile à vivre, et pour ses amis qui le soutiennent. Il s'adapte progressivement aux dessins à l'apparence gentille, car ils forment une narration visuelle solide et riche. Il apprécie les situations successives qui dessinent des métaphores sur la façon de voir la vie, sur les valeurs morales de l'individu, alors que l'intrigue sous-jacente le tient en haleine. Il est épaté par la manière dont l'auteur met à profit la longueur de son récit, jusqu'à la mort naturelle de Lubin. Il termine sa lecture, attristé de devoir faire le deuil de Lubin et de ce qu'il représente, ainsi que du principe de réalité qui s'est imposé à lui, à a fois Lubin, à la fois le lecteur lui-même.
Souffler sur le feu - Violences passées et à venir en Inde
Joe Sacco revient avec un reportage qui est encore une fois excellent. On retrouve les qualités de ses autres albums du même genre à savoir une bonne vulgarisation d'un événement et des témoignages venant de tous bords qui montre bien la complexité de la situation et les différentes mentalités. Cette fois-ci, il va dans une région de l'Inde qui a connu des émeutes violentes entre des musulmans et des hindous. Je connaissais un peu les débordements du nationalisme hindou en Inde et la tragédie de la partition de l'Inde selon les croyances des gens qui ont menés à creuser du ressentiment entre hindous et musulmans, mais c'est la première fois que je vois le problème en profondeur. On voit que la situation en Inde est complexe avec ses castes, ses différents gouvernements et les situations qui varient de villages en villages. Sacco explique tout cela sans perdre un lecteur qui ne connait rien à l'Inde. Il donne la parole à des gens venant de milieux différents ce qui permet d'avoir une vue d'ensembles sur la situation, mais aussi la version des faits qui évidemment n'est jamais le même selon le groupe d'appartenance. Ce que l'auteur montre est révoltant: communautarisme qui finit par créer des frictions entre la majorité et les minorités, violences sexuelles contre les femmes, vieux tuer gratuitement....Bref ce qui malheureusement est arrivé des milliers de fois avant et qui va continuer longtemps si on se fit à l'actualité. Sacco montre tout cela en restant le plus neutre possible et sans être moralisateur. Il ne fait que poser des questions légitimes sur la violence en général et si c'est possible de l'arrêter un jour. Il reste le dessin de Sacco qui est pas très beau et qui risque de ne pas envie de lire l'album à plusieurs lecteurs. Je ne suis pas trop fan, mais au moins c'est lisible et dans un documentaire l'important selon moi vient du scénario et ici il est captivant du début jusqu’à la fin.