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Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série De l'autre côté
De l'autre côté

Le pire n'est pas de tuer des bébés. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il comprend les 5 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2007, écrits par Jason Aaron, dessinés et encrés par Cameron Stewart, avec une mise en couleurs réalise par Dave McCaig. Il commence par une introduction rédigée par le capitaine Dayle Die. Il se termine avec une postface de 2 pages rédigée par Aaron en mémoire de Gustav Hasford, la reproduction du script de l'épisode 1, 8 pages de compte-rendu du voyage de Stewart au Vietnam avec ses photographies de repérage, et 5 pages d'études graphiques. L'histoire commence le 4 septembre 1967, quand le soldat Jon J. Faulkner trouve la mort sur un champ de bataille dans la vallée de Que Son au Viêt Nam. Son corps est rapatrié dans un sac pour cadavre et il est enterré dans sa ville natale de Ypsilanti, dans le Michigan. le lendemain à Russellville dans l'Alabama, Billy Everette reçoit la lettre qui l'informe qu'il est appelé sous les drapeaux pour servir l'Oncle Sam. Il a beau se saouler jusqu'à se faire vomir dessus la veille de sa visite médicale et prétendre être homosexuel, cela ne suffit pas pour lui éviter d'être incorporé. Il doit donc faire ses adieux à ses parents, et à son petit frère Bud. Au Vietnam dans le village de Nam Phong, non loin d'Hanoï, Vo Binh Dai fait le constat de l'état de destruction de son pays et se porte volontaire pour rejoindre l'armée populaire vietnamienne dont un recruteur est de passage dans son village. Il ressent toute l'importance de pouvoir faire honneur à ses ancêtres et de défendre sa terre contre les envahisseurs impérialistes. Billy Everett a rejoint le camp d'entraînement de Parris Island en Caroline du Sud. Il subit de plein fouet les hurlements, le mépris et les humiliations du sergent instructeur chargé d'initier et de développer leur esprit de corps. Dès cette première journée d'humiliation, Everette perçoit le spectre sanguinolent d'un soldat américain en uniforme, à la mâchoire inférieure manquante, emportée par une explosion. Pour Vo Binh Dai, une longue marche à travers la jungle a commencé avec plusieurs autres recrues volontaires pour rejoindre les champs de bataille du Sud. Il est motivé pour s'entraîner de son mieux, afin de faire honneur à sa famille. de son côté, Everette continue de subir l'entraînement et les brimades qui vont avec. En plus du spectre, il éprouve l'impression que son fusil lui parle et le rabaisse. Dans son unité, un appelé lit des comics lorsqu'il en a le temps, pour se distraire : un numéro de Sgt. Rock de Robert Kanigher & Joe Kubert. Everette va voir le prêtre du camp pour lui faire part de ses hallucinations morbides. Il est écouté, mais le prêtre lui enjoint d'y faire face et de se conduire comme un vrai Marine. Dans un cauchemar, Everette se retrouve dans la jungle et il est progressivement submergé par les cadavres des soldats américains morts pendant la guerre. Vo Binh Dai fait un cauchemar similaire de son côté, avec des soldats vietnamiens. Finalement le temps est venu pour Vo Binh Dai de prendre le train avec 200 autres soldats pour aller plus au Sud. le temps est venu pour Billy Everette de prendre l'avion militaire qui va l'amener et le déposer au Viêt Nam. le premier est exhorté par des civils âgés lui promettant l'opprobre s'il lui venait l'idée de déserter ou de rebrousser chemin. le second part en présence de civils manifestant contre la guerre au Viêt Nam. Dans la postface, Jason Aaron explique qu'il a écrit ce récit pour rendre hommage à son cousin écrivain Gustav Hasford dont l'un des livres a été adapté pour servir de base au scénario de Full Metal Jacket (1987) de Stanley Kubrick. Il ajoute que c'est l'exemple de ce cousin qui a fait naître en lui la vocation d'écrivain. Il explique également qu'il a fait toutes les recherches possibles pour respecter la vérité historique. Ce dernier aspect est complété par le carnet de voyage de Cameron Stewart et ses propres recherches. le lecteur sait qu'il s'immerge dans une reconstitution dans laquelle il peut avoir confiance. Il découvre un dessin en pleine page pour la première page et des références à la culture populaire de l'époque, comme le début de la série télévisuelle Gilligan's Island ou la prestation de Jimi Hendrix à Stockholm. Il retrouve des références similaires vers la fin du dernier épisode, à Jane Fonda et son rôle dans Barbarella ou à un concert du Grateful Dead. Il peut mesurer l'impact de ce qu'a vécu le soldat Everette au décalage existant par rapport à ces événements. En effet, le scénariste a choisi de raconter le parcours d'un soldat qui va se retrouver sur les champs de bataille. Au cours du premier chapitre, le lecteur identifie la structure narrative choisie par l'auteur : opposer le parcours de 2 soldats, l'américain et le vietnamien. Il le fait de manière cruelle, en montrant le premier contraint et forcé de répondre à l'appel et subissant l'endoctrinement sadique, et le second convaincu de servir une cause enracinée dans l'histoire de sa famille et de son peuple. Il n'a alors pas de doute que le récit est construit de manière à aboutir à un face à face entre les 2 à la fin. Il note également l'emprunt à Full Metal Jacket pour le sergent instructeur et la dureté de l'entraînement du Marine. Dans le même temps, Jason Aaron ne donne pas l'impression de copier servilement en plus fade. Il opte pour une narration dense, avec un accès aux flux de pensée de chacun des 2 soldats. S'il peut être un moment décontenancé par le spectre sanguinolent aux côtés du soldat américain, il peut rapidement l'envisager comme une métaphore. Billy Everette reçoit son ordre d'incorporation parce qu'il faut remplacer un soldat mort au combat. Même sans conviction politique, Everette ne peut pas échapper à la cause qui a pour effet son incorporation. Sur le principe du parallélisme, le lecteur s'attend à un dispositif narratif similaire du côté de Vo Binh Dai. En fait la dimension spirituelle du vietnamien se manifeste dans les traditions culturelles de son pays. Toutefois il s'attend quand même à ce que le récit progresse jusqu'à ce que les 2 principaux protagonistes se fassent face sur le champ de bataille. Le lecteur observe également que la narration est dense. Les cellules de texte contenant alternativement les flux de pensée d'Everette et de Dai ne sont pas copieuses, mais elles sont très régulières. de la même façon, les dessins s'avèrent aussi denses, dans une veine réaliste et descriptive. Effectivement, séquence après séquence, le lecteur peut observer les détails de chaque scène, à commencer par les différents environnements. Cameron Stewart ne cherche pas à réaliser des dessins photoréalistes, mais il ne lésine pas non plus sur le degré de précision. La description des milieux naturels en constitue l'exemple le plus patent. En effet, l'artiste sait montrer la diversité des paysages naturels du Viêt Nam que traverse Vo Binh Dai au fur et à mesure de sa progression vers le Sud, à l'opposé de forêts génériques toutes identiques et prêtes à l'emploi. Il est également visible qu'il a pris le temps d'apprendre à représenter les uniformes militaires avec exactitude pour respecter l'authenticité historique. Il a su trouver le bon dosage pour rendre compte des caractéristiques ethniques sans tomber dans la caricature. Le lecteur peut vraiment se projeter aux côtés des personnages et s'immerger dans leur environnement du moment. Stewart se tient à 'écart des postures exagérées ou romantiques, ne reproduisant pas quelque forme que ce soit de glorification de la guerre ou de la virilité. Il met en scène ses personnages avec une direction d'acteur de type naturaliste, et le lecteur apprécie sa capacité à transcrire une large gamme d'émotions au travers des expressions de visage. Il réalise des dessins qui donnent parfois l'impression d'être un peu denses, sensation pouvant être renforcée par des couleurs un peu sombres, appropriées aux ambiances nocturnes ou aux espaces confinées. le dessinateur sait aussi utiliser à bon escient la licence artistique pour prendre un peu de liberté avec la réalité, quand le scénario le nécessite à de rares reprises. le lecteur éprouve le malaise de Billy Everette et aussi celui de Vo Binh Dai, en ressentant que leur nature respective n'est pas la même et que son intensité varie en fonction des circonstances. Au fil des séquences, le lecteur est en droit de s'interroger sur la justesse de la représentation du point de vue vietnamien. S'il en juge par rapport aux éléments pour lequel il dispose de points de repère, il se dit que les 2 auteurs ont dû là aussi faire usage de témoignages pour s'assurer de ladite justesse. Ainsi mis en confiance, il ressent pleinement comment l'absence d'idéaux de Billy Everette et le pragmatisme occidental démultiplie l'impact de l'absurdité des situations dans lesquelles il se retrouve. le décalage entre la vie de ses parents et la sienne devient tel qu'ils semblent ne plus vivre dans le même monde, juste quelques jours après son départ. Dans le même temps, il observe comment les idéaux de Vo Binh Dai sont mis à mal par les situations qu'il vit, lui aussi ne pouvant concilier sa conception socio-culturelle du monde avec ce qu'il observe. Jason Aaron et Cameron Stewart ont choisi de placer leurs 2 personnages dans des unités qui se retrouvent à vraiment combattre. Ils sont donc confrontés aux horreurs de la guerre, y participent même. L'intensité de la narration transcrit avec force l'horreur des situations, pas seulement les blessures atroces, mais aussi la mort dépourvue de sens d'êtres humains se trouvant au mauvais endroit, au mauvais moment, en tant que soldats, mais aussi en tant que population civile. le face à face a bien lieu, mais il ne se déroule pas comme un duel au soleil. le lecteur referme l'ouvrage après un dernier choc, celui apporté par une autre acceptation du titre, un autre sens du terme Autre côté. Jason Aaron, Cameron Stewart et Dave McCaig font œuvre d'auteur avec ce récit sur la guerre du Viêt Nam. Ils n'ont pas choisi la facilité en mettant en scène un soldat américain et un soldat vietnamien et en les plaçant en situation de combat. Le récit sort du lot du simple récit d'aventures plus ou moins orienté en faveur des États-Unis, tout d'abord grâce à la qualité des recherches préparatoires qui assurent une qualité historique satisfaisante. Ensuite, il sort du lot par la volonté de montrer les deux côtés du conflit, l'autre côté, celui de l'ennemi. En outre, la narration visuelle implique le lecteur par sa densité et sa force émotionnelle sans verser ni dans le pathos, ni dans l'exagération romantique, ni dans le gore. le scénario sait combiner l'horreur physique de la guerre, avec l'histoire personnelle assez banale de deux jeunes gens, et avec l'effet annihilateur de la mort violente sur toute forme d'idéologie, même son absence.

31/05/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Batman - Des cris dans la nuit
Batman - Des cris dans la nuit

L'horreur absolue de la maltraitance - Il s'agit d'une histoire complète de Batman, initialement parue en 1992, indépendante de la continuité du personnage. L'histoire s'ouvre sur une scène de nuit dans laquelle un groupe de chauve-souris prend son envol au dessus de Gotham. Ces 3 images sont accompagnées d'un extrait d'un guide sur la vie sauvage rappelant que ces animaux sont incapables de se diriger quand ils sont frappés de surdité. Il faudra attendre la fin du récit pour comprendre le sens de cette séquence. Dans cette histoire, James Gordon est l'équivalent du préfet de police pour Gotham. Il est accaparé par les relations avec les élus. En cette fin de soirée, il choisit d'échapper à cette pression pour se rendre sur les lieux d'un crime horrible : toute une famille massacrée, égorgée dans son appartement situé dans le quartier le plus défavorisé de Gotham. Il sait déjà que les rapports d'analyse mettront des jours à lui parvenir car l'élucidation de ce crime abject n'aura pas la priorité. Chez lui, il n'arrive plus à gérer ses responsabilités écrasantes et sa vie de famille, que ce soient les relations avec son épouse, ou avec son jeune fils. Cette même nuit, Batman envahit (à lui tout seul, c'est possible) un laboratoire synthétisant une nouvelle drogue appelée Boost, encore plus addictive que le crack. Il réfléchit en même temps à son apparence, à l'absurdité inhérente de son costume aux oreilles pointues et à l'effet que cela peut avoir sur les criminels qu'il attaque. Batman est en train de remonter, maillon par maillon, ce réseau de distribution de drogues. En parallèle, en tant que Bruce Wayne, il a décidé de prêter assistance à une œuvre de charité qui gère un centre d'accueil pour enfants maltraités dans ce même quartier défavorisé. Il est directement en relation avec le chef de ce centre (Brian McLean, psychiatre) et sa sœur (Sybil McLean, administratrice). Un nouveau meurtre immonde chez un notable va réunir Batman et Gordon pour essayer de démêler les circonstances et trouver le coupable. Fin des années 1980 et début des années 1990, DC Comics dispose de moyens et les emploie à diversifier le type de ses comics, en particulier en essayant de toucher un lectorat adulte. La plupart du temps les scénaristes augmentent juste le niveau de violence et de barbarie, et les dessinateurs troquent le crayon pour la peinture. La qualité du résultat n'est pas automatique. Et puis, parfois, le scénariste et l'illustrateur ne se reposent pas sur ces artifices, ils ont une vraie histoire à raconter et un vrai savoir faire. C'est le cas pour cette histoire. Archie Goodwin est un vétéran des comics ; il a commencé à en écrire en 1964, et il a 55 ans quand il écrit cette histoire. le début de l'histoire fait craindre un scénario prétexte à un thème (celui de la maltraitance) calqué sur une histoire mal équilibrée de Batman. En particulier, il est difficile de concilier les séquences très prosaïques de Gordon, avec celles forcément plus flamboyantes de Batman. Il faut attendre la moitié du tome pour que les différentes composantes s'agrègent plus harmonieusement. Passé ce point là, il n'est plus possible de refermer l'ouvrage avant la fin du récit. le lecteur se trouve pris au piège d'un suspense psychologique diabolique et dépourvu de manichéisme. Goodwin a su trouver le bon équilibre entre les éléments de la mythologie de Batman, l'horreur des crimes et le roman policier sophistiqué. La fin est digne d'un roman très noir où l'espoir est réduit à sa portion congrue. On est très loin d'une solution assénée en 2 coups de poings bien placés. Pour mettre en images ce récit poignant et terrible, Goodwin a bénéficié d'un illustrateur qui sait manier le pinceau : Scott Hampton (né en 1959, et frère de Bo Hampton). Hampton maîtrise bien la mise en place d'une ambiance par le choix des couleurs. Il a une préférence marquée pour les couleurs sombres qui nécessitent une bonne luminosité pour la lecture de cette histoire. Il y a plusieurs atouts dans sa technique. Chaque individu dispose d'un visage spécifique. Sa mise en page est très claire et facilement lisible. Il évite les clichés visuels simplistes pour des images qui montrent ou suggèrent selon les besoins du récit. Il réussit plusieurs décors marquant tels qu'une institution psychiatrique privée magnifique. Mais il reste encore un peu vert pour les expressions faciales qui provoquent l'empathie immédiate pour les plus réussies, ou un mouvement de recul incrédule devant des expressions peu réalistes pour les moins réussies. Il a également du mal à trouver le bon dosage entre les décors finalisés et les teintes uniformes derrière une tête en train de parler. Malgré ces imperfections, cette histoire prend le lecteur à bras le corps pour l'enfoncer dans une horreur quotidienne immonde (Goodwin cite une statistique horrifiante) jusqu'à une fin réaliste et angoissante.

31/05/2024 (modifier)
Par Phoenix
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Arrête de me chauffer, Nagatoro
Arrête de me chauffer, Nagatoro

Voilà mon avis "global" et non une addition des chapitres par chapitres cette fois-ci ; --) Le dessin n'est pas transcendant, mais il retranscrit tout à fait les émotions humaines, et c'est largement suffisant. Les gros plans sur le visage de Nagatoro. Super expressifs. Ah et cette Nagatoro... Elle est plate, elle est toute petite, mais pourtant, ce qu'elle est séduisante... Une vrai pile électrique. Sempaï "Paisen" souffre d'abord de ses taquineries, et d'un traitement de prime cruel envers sa dignité... Qui cache en fait un amour vrai et profond. Les deux sont timides à leur manière. Nagatoro en fait trop et s'enfuit lorsque ça déborde, et Paisen reste bloqué et tente de prendre son courage à deux mains. Pour autant, Nagatoro deviendra de plus en plus sérieuse avec le temps et ses taquineries s'espaceront progressivement. Les autres personnages ne sont que des Faire-Valoir, avouons le. Mais a-t-on besoin d'autres personnages écrits quand on a ce duo si fort?!... Dommage que ce soit déjà fini... Jusqu'à la prochaine parution ;--)...

31/05/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Juliette - Les Fantômes reviennent au Printemps
Juliette - Les Fantômes reviennent au Printemps

C'est inévitable, tous les parents traumatisent leurs enfants - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, dont la première édition date de 2016. Elle a été réalisée par Camille Jourdy pour le scénario, les dessins et les couleurs. L'autrice a également réalisé une trilogie à succès : Rosalie Blum. Juliette a pris le train pour se rendre à Dijon et elle regarde le paysage défiler par la fenêtre : les maisons, les rails, un dépôt de marchandise avec ses camionnettes de livraison, des pylônes EDF, des pavillons de banlieue, etc. Deux mamies viennent s'installer sur une banquette de l'autre côté de la travée, ayant failli rater leur train en se trompant d'une heure sur son horaire. Dans sa maison de banlieue, Marylou prépare ses deux enfants (Simon 11 ans, et le petit) pour les emmener à l'école. En revenant de les déposer, elle s'arrête devant la boutique Au Bal Masqué, et le gérant en sort pour la saluer. Ils flirtent un peu, et ils s'embrassent sur la bouche, puis elle redémarre, la voiture derrière klaxonnant avec insistance. Juliette est descendue du train et sort de la gare, mais personne n'est venu la chercher Elle se rend à pied jusqu'au petit immeuble où habite son père. Elle sonne, son père Jean lui ouvre en s'étonnant de la voir, puis en s'excusant parce qu'il pensait qu'elle n'arrivait que demain, même si Marylou, la sœur de Juliette, lui a répété au moins vingt fois. Il oublie tout, d'ailleurs si Juliette croise la télécommande, qu'elle la lui donne car ça fait quinze jours qu'il est coincé sur M6. Elle se rend dans sa chambre qu'elle retrouve comme elle l'a laissée quand elle est partie pour Paris. Elle est là, pour quelques jours de vacances. Au café-restaurant le Tropical, Polux (monsieur Georges), un habitué, est en train de changer une ampoule, à la demande de la patronne Nénette. Puis il va s'en jeter un au comptoir et papote avec un autre habitué qui le charrie sur la fois où il l'a vu en robe avec du rouge à lèvres. Marlène qui est en train de jouer aux fléchettes demande à connaître l'anecdote. Elle lui propose de faire ça aux fléchettes : si elle gagne, il doit se déguiser en femme, si elle perd elle se déguise en homme. Elle part avec un troisième habitué. Après un coup d’œil au chien dans son panier, aux grilles de loto et au pichet d'eau pour l'anisette, Polux rentre chez lui. Il fume une cigarette sur le chemin. C'est un sacré bazar chez lui, et il appelle tout haut : Brigitte ? Il constate que même sa femme imaginaire ne lui répond pas. le soir, Marylou s'occupe de son plus jeune : elle fait le cheval, lui passe son pyjama avec l'aide de son mari qui fait faire ses exercices d'allemand à son fils Simon. le petit gigote dans tous les sens et finit par renverser le verre de magnésium de Simon, ce qui énerve la maman. de son côté, Juliette surfe tranquillement sur internet pour un projet personnel. Puis elle finit par céder à la tentation et faire une recherche en entrant les mots : Battements de coeur irréguliers. Elle prend connaissance des résultats puis se rend dans le salon où elle s'assoie silencieusement sur le canapé à côté de son père. Il ne lève pas les yeux de son journal, ne dit rien, ne prête pas attention à sa présence. Elle se lève en indiquant qu'elle va faire un tour dehors. Scènes de la vie ordinaire : la plus jeune revient passer quelques jours chez son père, rend visite à sa soeur, va voir sa grand-mère chez elle, va voir la maison où sa famille occupait un appartement avant que ses parents ne divorcent, fait connaissance superficiellement avec le nouveau locataire, s'inquiète pour sa propre santé, participe au repas de famille pour l'anniversaire des 12 ans de Simon. En parallèle, l'autrice consacre des séquences à la vie quotidienne de Marylou, et à celle de Polux. C'est mignon et doux, sans beaucoup de tension dramatique, même si quelques moments saugrenus surviennent. Camille Jourdy utilise des couleurs pastel, générant cette sensation de douceur. Elle détoure les personnages et les éléments visuels avec un trait de crayon fin, légèrement irrégulier comme s'il n'était pas complètement assuré, mais avec une grande précision. Il s'agit donc d'un choix conscient de l'autrice pour marquer une forme de délicatesse vis-à-vis de ses personnages. de temps à autre, elle passe en mode couleur directe, avec un rendu évoquant le Douanier Rousseau, mais avec plus de détails concrets, alliant ainsi une forme de naïveté, avec un regard attentif aux détails, toujours avec douceur. Le lecteur se prend au jeu de côtoyer ces personnages inoffensifs, mais avec des caractéristiques bien établies qui les rendent uniques et humains. Il se balade avec eux dans une zone urbaine sympathique, sans être riante, mais sans être agressive non plus. Il se demande vaguement ce qui a motivé Juliette à venir passer quelques jours chez père, s'il y a une autre raison que de voir sa famille quelques jours. Rapidement, il se retrouve dans leurs limites qui le rendent humain : le côté hypocondriaque de Juliette, les cachoteries de Marylou, la maladie d'Alzheimer de la grand-mère, le manque de motivation de Jean, le manque de motivation d'une nature différente de Polux, le comportement fofolle de Claire Girard-Sellier (la mère de Juliette & Marylou), etc. L'artiste met en œuvre une direction d'acteurs de type naturaliste, et chaque personnage devient émotionnellement très proche et très réel pour le lecteur. Il sourit de temps à autre devant des moments saugrenus qui dénotent avec la banalité du quotidien avec le train-train très ordinaire des uns et des autres. Ça commence avec la relation extraconjugale de Marylou et son amant qui arrive toujours déguisé. Ça continue avec des événements comme les tableaux réalisés par Claire Girard-Sellier et exposés dans une galerie, l'adoption d'un poussin par Polux. Ce ne sont pas des événements impossibles ou délirants mais ils sortent de l'ordinaire en comparaison du reste. Mais quand même de temps à autre, le lecteur se retrouve surpris. Pour commencer, il ne s'attend pas au degré de détail dans les descriptions visuelles. Quand Polux ouvre la porte de son appartement en rentrant chez lui, le lecteur peut détailler tout le bazar présent dans chaque case : cadre de travers, chaussette solitaire par terre, table basse encombrée par un percolateur et des magazines, téléphone à même le sol, chaussure esseulée, classeurs jetés sous la table basse, calculette, stylo, cendrier pot de yaourt vide, quignon de pain, tout ça sur la table basse. Alors que les dessins peuvent donner l'impression d'être à destination d'enfants du fait de leur douceur, la finesse de la description s'adresse à des adultes : l'attention portée à chaque décoration intérieure, la possibilité d'identifier chaque essence d'arbres ou de plantes, les motifs des toiles cirées sur les tables, l'aménagement paysager du jardin de Marylou et Stéphane, la diversité des formes et des architectures des pavillons du quartier, le décor de la cuisine de Marylou, le revêtement de sol du café-restaurant, etc. Il s'aperçoit également que l'autrice réalise entre 9 et 10 cases par page ce qui représente une narration visuelle dense. Elle choisit avec habileté les cases sans décor en arrière-plan, et celles avec un environnement minutieusement représenté. Sous une simplicité apparente, se trouve une narration visuelle riche et sophistiquée. Le lecteur se rend également compte que ces personnages en apparence un peu falots et bonne pâte souffrent tout autant que lui, à commencer de la solitude. Juliette est également inquiète pour sa santé, son père Jean semble avoir renoncé à toute envie, tout objectif. Polux semble s'être résigné à une vie sans amour, sans enjeu. Marylou n'est clairement pas heureuse de sa situation, malgré une famille aimante, un mari compréhensif et aidant, un amant très attentionné. Il ne s'agit pas d'un mal être existentiel pour attirer l'attention, ni d'une insatisfaction insaisissable, incontrôlable. Les personnages n'en font pas un drame mais ils n'en souffrent pas moins. Camille Jourdy se montre très habile à faire exister ses personnages en douceur, mais aussi à développer son propos en arrière-plan, presqu'en catimini. Marylou et son amant se retrouvent une dois par semaine, dans la serre du jardin de la première. C'est pratique et anecdotique, mais pas tout à fait car c'est aussi un clin d’œil à Adam & Ève dans le jardin d'Eden. À l'une de leur rencontre, l'amant arrive déguisé en loup, cela s'inscrit dans une série de déguisement animalier, un de plus comme les autres, mais pas tout à fait. C'est aussi le loup dans la bergerie qu'est la cellule familiale, et en plus dans la scène suivante, Juliette évoque le conte du Petit Chaperon Rouge, en parlant avec sa grand-mère, en particulier les grandes dents du loup. Un peu plus tard se déroule le repas d'anniversaire des 12 ans de Simon, en famille, avec les parents de son père (Stéphane), et les parents divorcés de sa mère (Marylou), Juliette et sa grand-mère. Machinalement, Juliette, Marylou et leurs parents se lancent des piques, pas méchamment, les piques habituelles dans une famille, mais qui justement font mal parce qu'elles proviennent d'eux. Dans l'une des dernières scènes, Marylou conduit la voiture de sa mère Claire, avec Juliette sur le siège passager, et leurs deux parents divorcés (Claire et Jean) sur la banquette arrière. L'autrice a ainsi inversé le schéma habituel des enfants derrière et les parents devant, comme si la nouvelle génération avait pris les rênes de l'avenir. En fonction de son histoire personnelle, de ses relations avec les membres de sa famille, le lecteur peut être saisi par la justesse pénétrante de la dynamique relationnelle entre 2 personnages. Par exemple, il peut être surpris que Jean n'adresse pas la parole à sa fille Juliette qui séjourne chez lui. Il comprend plus tard que c'est sa manière à lui de respecter l'indépendance de sa fille, de ne pas revenir dans une dynamique paternaliste, et qu'il n'a pas su comment établir une autre forme d'échanges avec sa fille devenue adulte. Voici une bande dessinée qui sort des sentiers battus : l'histoire est banale avec une narration tellement douce qu'elle rend les événements d'une extraordinaire banalité. Dans le même temps, sous la douceur des couleurs et des formes, la narration visuelle s'avère être d'une grande richesse dans les détails, d'une grande évidence dans la direction d'acteurs, d'une grande justesse dans la représentation de ce quartier tranquille mais pas générique. le mal être diffus des personnages ne vire pas au drame. Pour autant il n'est ni ridicule ni léger au point de pouvoir être écarté d'un simple revers de main. Il faut un peu de temps au lecteur pour comprendre que ces individus semblent comme figés dans une stase, dans un comportement qui ne peut plus évoluer, comme s'ils avaient abdiqué leur capacité à évoluer. Mais dans le même temps ce constat, cette acceptation de leur fonctionnement émotionnel figé ne les empêche pas de vivre avec et d'apprécier les autres. Ces individus se sont retrouvés confrontés à leurs limites, et ils oscillent entre résignation (et donc défaitisme) et acceptation (et donc possibilité de faire avec). Une bande dessinée tout en douceur, d'une grande sensibilité pour la vie d'êtres humains qui ne sont pas des gagnants dans l'âme.

31/05/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Le Bruit du givre
Le Bruit du givre

J'étais un mort qui regardais. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, dont la première édition date de 2003. Elle a été réalisée par Jorge Zentner pour le scénario et par Lorenzo Mattotti pour les dessins. Il comprend 110 pages de bande dessinée. Il commence par une interview réalisée par Jean-Christophe Ogier qu'il a également rédigée. Il y a ensuite une introduction d'une page rédigée par Zentner à Barcelone en 2010. Samuel Darko se souvient très bien du moment où le bruit a envahi sa tête. Ils revenaient de la plage dans une voiture surchauffée et Alice lui a déclaré qu'elle voulait un enfant de lui. Cette phrase a ouvert la cage où se tenaient ses peurs, sous formes de volatiles noirs et sinistres de grande envergure. Les tensions du couple ont pris de l'ampleur jusqu'à devenir insupportables et Alice est partie. Samuel était tellement sous l'emprise de ses peurs qu'il n'a pas entendu la dernière phrase qu'elle a prononcée en partant. Un an plus tard, il a reçu une lettre d'elle, évoquant que la solitude peut être une cage dans laquelle on enferme ses peurs. Samuel a constaté que la lettre venait d'un pays lointain. Alice ne disant pas qu'elle voulait le revoir, il a pris la décision de partir pour la chercher. Il a choisi de confier sa tortue Cléopâtre à son ami Marc. Puis vient le temps de dire au revoir à Dana, avec qui il entretient une relation platonique. Elle lui demande s'il veut qu'elle s'occupe de Cléopâtre. Certaines nuits, Samuel est hanté par les oiseaux de ses peurs. D'autres nuits, il a la conviction qu'Alice lui a écrit de venir, et il décide de ne pas y aller. Dana a décidé de l'accompagner à l'aéroport ce qui ne l'enchante guère : il n'aime pas les adieux car ils confirment sa présence à l'endroit et au moment où il voudrait déjà être loin. Dana le regarde alors qu'il lui tourne le dos, étant déjà sur l'escalator en train de monter vers l'étage. Assis dans son fauteuil dans l'avion, Samuel Darko pense à Alice, à Marc, à Cléopâtre, au docteur Harp (son dentiste)… soudain il est sous le coup du bruit de ses peurs. Il décide de lire le livre que Dana lui a offert à l'aéroport, c'était la légende de Liu, un guerrier invincible. En arrivant au pouvoir, Liu avait modernisé les armées de son empire et construit un système défensif efficace. Ses voisins qui étaient aussi ses ennemis subirent d'innombrables défaites. Finalement, épuisés et découragés, ils abandonnèrent l'idée d'attaquer le territoire de Liu. Petit à petit, le pouvoir de Liu parvenait à l'apaiser là-haut, à dix mille mètres d'altitude. Il se sentait protégé par sa cavalerie, par ses archers, par les murs de ses forteresses. Il a pensé : dans l'empire de Liu, le silence règne. L'avion continue sa trajectoire. Arrivé à la cinquantaine, l'empereur Liu souhaite dicter ses mémoires. Ayant retracé toutes ses victoires, Liu arrive au présent et ressent la présence d'un danger d'origine obscure, un danger qui était la conséquence de ses succès. Il se retire pour y réfléchir, et revient plusieurs jours plus tard de sa retraite pour donner ses ordres. En 1984, Lorenzo Mattotti publie une bande dessinée à nulle autre pareille : Feux. Depuis il est devenu un illustrateur de renommée mondiale, au succès également mondial, un peintre et un réalisateur (La fameuse invasion des ours en Sicile, 2019). le lecteur sait donc qu'il se lance un ouvrage particulier, un peu intimidant du fait de la stature de son auteur. Il parcourt l'article de Jean-Christophe Ogier et apprend que les auteurs ont conçu leur BD de manière à pouvoir être remontée : de pages contenant 8 cases pour la parution sérialisée dans le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeintung, à une disposition de 2 cases par page pour l'album BD. Il a également compris qu'il s'agit de l'histoire d'un homme qui souffrait et qui faisait souffrir les autres, à cause la peur qui transforme son coeur en prison, peur des désirs de sa femme, peur de la réalité de son propre corps, peur de la vie. Les pages ont donc une apparence particulière : deux cases par page, de la largeur de la page, avec un texte placé au-dessus dans un rectangle sur fond blanc, et de temps à autre un phylactère ou deux dans une case. Pour autant, nul doute possible : il s'agit bien d'une bande dessinée, une narration à base d'images juxtaposées en séquence. L'histoire est des plus simples : Alice a quitté Samuel Darko et lui a écrit une lettre un an plus tard. Il part la retrouver dans un pays éloigné. L'introduction d'Ogier déconcerte un peu : il indique que Mattotti veut réaliser des images qui racontent, ce qui semble une évidence dans le cadre d'une bande dessinée Il évoque également une forme de décalage entre le texte de Zentner et les images. de page en page, la lecture est très facile, immédiate, sans donner la sensation d'un jeu cérébral ou intellectuel : le lecteur ressent les émotions et les états d'esprit de Samuel Darko au fur et à mesure de son voyage. Indépendamment de la question de leur potentiel narratif, le lecteur retrouve tout de suite les caractéristiques graphiques des images de Mattotti : de la couleur, des formes expressionnistes, des images impressionnistes, une interprétation de la réalité par un artiste. Les deux premières cases montrent un de ces oiseaux noirs, d'abord dans le ciel puis frôlant une des oreilles de Samuel Darko. Sa forme est fantasmagorique : une grande ombre noire avec des dents visibles au niveau du bec. Sur la page suivante, la troisième case montre une demi-douzaine de ces oiseaux en train de tourner au tour de la tête de Samuel qui a mis ses mains sur ses oreilles. Les auteurs indiquent de manière explicite que ces oiseaux qui produisent un tel vacarme sont la matérialisation des peurs du personnage, une métaphore visuelle du tintamarre qui se produit dans sa tête quand ses angoisses prennent le dessus. Les angoisses vont revenir régulièrement et d'autres métaphores visuelles vont se produire : un crochet avec un filin enfoncé dans le front de Samuel pour montrer le lien qui le retient encore à Alice, des traits verticaux pour les barres de la cage dans laquelle son esprit s'est enfermé, un éclair fendant une tour en deux pour un changement d'état d'esprit libérateur, une fleur de lotus pour la sérénité, etc. La dimension métaphorique de ces images est compréhensible facilement, en phase avec l'état d'esprit du personnage ou sa situation du moment. Dans la deuxième page, le lecteur découvre les visages déformés de Samuel et d'Alice alors qu'ils en viennent aux mains du fait de la tension entre eux. Il voit bien qu'il s'agit d'une exagération : une déformation de la réalité pour exprimer une émotion de manière subjective. Il en va de même quand les yeux de Liu planent au-dessus d'une plaine : l'expression de sa sérénité qui s'étend sur tout son royaume. Il en va encore de même dans cette case avec des fleurs occupant les trois quarts du premier plan dans une boutique de fleuriste, et le visage de Samuel en arrière-plan : il reste en retrait pour observer, se cachant derrière l'idée d'offrir des fleurs à Alice. D'autres cases capturent une impression fugitive, une autre forme d'interprétation : la forme globale du feuillage d'un arbre, l'eau et la terre qui semblent se mêler vues par le hublot d'un avion, la sensation d'un tronc d'arbre en feu en train de tomber au sol, etc. Avec ce dernier exemple, il apparaît également que certaines cases tirent vers l'abstraction : des formes et des compositions dont le lecteur retrouve le sens grâce aux précédentes ou suivantes. Lorsqu'il commence à se prendre au jeu, le lecteur détecte des références à d'autres mouvements picturaux. Il retrouve également l'amour de Mattotti pour les couleurs, parfois vives. En arrivant page 87, il remarque qu'il a vu ces cases dans l'introduction d'Ogier. Il peut donc comparer la parution initiale dans les pages du dimanche du quotidien allemand, à raison de 8 cases par pages, à la composition de l'album qu'il tient dans les mains à raison de 2 par pages. Il note aussi comment ces images fonctionnent comme un contrepoint à l'état d'esprit de Samuel Darko, pas un reflet déformé, pas un écho ou une opposition : un décalage entre ce que diffuse la télé et ce qu'il ressent. de temps à autre, il prend également conscience d'un écho visuel. Par exemple, page 82, l'une des 2 cases montre une tour crénelée brisée en deux par un éclair, et page 97 il y a une tour en ruine, avec des oiseaux noirs en train de tourner autour. Sur la base de la simplicité de l'intrigue, les créateurs racontent l'histoire avec une force émotionnelle et une immersion psychique complexes. Les textes (2 ou 3 phrases par image) et les images se répondent de manière directe ou indirecte, transcrivant le flux de pensées intérieures de Samuel Darko, charriant sa sensibilité, apposant sa subjectivité, aussi bien dans les phrases que dans les images. Étonnamment, il survient quelques péripéties : un incendie, une cécité, et deux contes. le premier est relatif à l'empereur Liu, le second à un commerçant, un paysan et un peintre qui vont voir un sage. Qu'il s'agisse d'une péripétie ou d'un conte, le lecteur ressent qu'il s'agit à nouveau d'une métaphore pour la situation émotionnelle de Samuel Darko : l'incendie qui ravage sa carte mentale, l'inquiétude qui le prend alors qu'il a une vie qu'il lui semble maîtriser. Alors même que l'introduction précise que Zentner et Mattotti n'avaient pas de synopsis ou d'argumentaire pour leur récit, il apparaît que la construction narrative est aussi sophistiquée que le sont les illustrations. de ce fait, le lecteur est surpris par la force d'une phrase soit anodine, soit cliché, qui révèle une saveur et perspicacité pénétrante à ce moment du récit. Il perçoit à quel point Samuel Darko est un mort qui regarde (expression utilisée dans le texte) et cela le fait réfléchir à sa propre façon de figer des variables de sa vie pour avoir cette sensation de maîtrise. Lorsque Darko se dit que pour la première fois depuis longtemps il n'était en train ni d'attendre, ni de fuir, le lecteur le comprend parfaitement et se retrouve inconsciemment à penser à son propre état d'esprit quant au déroulement de sa vie. Lorenzo Mattotti et Jorge Zentner ont réalisé une bande dessinée incroyable. En parler revient presqu'à expliquer la neige à un aveugle, pour reprendre l'expression d'Isa en page 45. Ils racontent une histoire simple, avec une sensibilité extraordinaire, sur la base d'une trame narrative qui semble épurée et qui recèle des outils narratifs sophistiqués, utilisés avec une élégance naturelle. Arrivé à la fin, le lecteur sait que lui aussi souffre des mêmes maux que le personnage principal, sûrement à des degrés différents, et il espère qu'il saura faire le même voyage intérieur, pour considérer le bol de sa vie, comme le suggère le sage du deuxième conte. Chef d’œuvre.

31/05/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série La Proie d'Hugo Strange (Batman - Proie)
La Proie d'Hugo Strange (Batman - Proie)

Première partie exceptionnelle, deuxième partie très bonne - Ce tome regroupe 2 histoires : Proie (épisodes 11 à 15 de "Legends of the Dark Knight", 1990) et Terreur (épisodes 137 à 141 de la même série, 2001). Les 2 histoires ont été écrites par Doug Moench et dessinées par Paul Gulacy. La première a été encrée par Terry Austin, et la deuxième par Jimmy Palmiotti. - - Proie - Les habitants de Gotham ne sont pas encore bien sûr que Batman soit plus qu'une légende urbaine. Toutefois les équipes de police commencent à le voir intervenir lors de certaines opérations. C'est ainsi que le sergent Max Cort assiste impuissant à l'intervention de Batman lors de l'appréhension d'un dealer. Cort perçoit l'existence de Batman comme une insulte et une menace pour la police de Gotham : il ridiculise les forces de l'ordre en les faisant apparaître comme inefficace. Les habitants de Gotham découvrent l'existence d'Hugo Strange, un psychologue qui dissèque les motivations de l'individu qui se cache sous la cagoule de Batman, pendant des émissions de télévision. Ses observations déstabilisent Bruce Wayne par leur pertinence et ce qu'elles sous-entendent sur ses motivations refoulées. le maire de Gotham décide de charger James Gordon de constituer une équipe spéciale dédiée à la capture de Batman, Hugo Strange est engagé comme consultant. de son coté, Bruce Wayne travaille dans sa Batcave pour peaufiner un nouveau mode de déplacement. Catwoman continue de piocher parmi les bijoux des riches pour agrandir sa collection personnelle. Après Crisis on infinite earths, les superhéros de l'univers partagé DC Comics redémarre à zéro. En 1986, Frank Miller et David Mazzucchelli proposent une nouvelle version des origines de Batman dans Batman année un. le succès de cette histoire ouvre les yeux des éditeurs de DC qui se rendent compte qu'ils peuvent créer une série spécialement dédiée à raconter les exploits des premières années de Batman : "Legends of the Dark Knight". Cette série accueille des récits complets comprenant de 1 à 5 épisodes. Doug Moench profite de l'occasion pour re-raconter la première apparition d'Hugo Strange, apparu pour la première fois dans le numéro 36 de "Detective Comics" en février 1940 ; il fut le premier criminel récurrent à se battre contre Batman. Dès le début Moench tisse un récit qui présente plusieurs aspects de Batman : ses réelles difficultés face à une police qui ne lui fait pas confiance, les limites liées à sa volonté de ne sortir que la nuit, la relation fragile établie avec James Gordon, son rayon d'action limité, le doute s'insinuant dans son esprit du fait du portrait psychologique dressé par Hugo Strange (Batman n'est pas encore pétri de certitudes), la relation pas toujours efficace entre Alfred Pennyworth et lui, etc. Doug Moench intègre parfaitement au récit les conséquences du manque d'expérience de Batman. La relecture d'Hugo Strange introduit une tension incroyable entre Bruce Wayne qui doute de lui, et Strange qui semble le manipuler à distance comme s'il lisait en lui comme dans une livre ouvert. Doug Moench dépeint, d'une manière magistrale, un individu plus intelligent et plus perspicace que Batman. Ce récit doit également beaucoup aux illustrations. Paul Gulacy utilise un style très réaliste qui donne une incroyable densité à chaque scène. Ses dessins sont rehaussés par l'encrage de Terry Austin qui peaufine chaque case, en rajoutant de ci de là des précisions technologiques (le support du batsignal, par exemple). La densité des détails, les décors variés et réalistes, les décorations d'intérieur plausibles, tout concourt à apporter de la crédibilité à chaque action décrite et à immerger le lecteur dans les recoins de Gotham. Il est toujours possible de détecter l'influence de Steranko dans certaines postures des personnages, ou dans quelques ombrages. Doug Moench et Paul Gulacy entraînent le lecteur dans un thriller intelligent qui mêle les éléments spécifiques des premières années d'existence de Batman, avec un criminel qui le bat sans recourir à la violence physique. - - Terreur - Dans un manoir au bord de l'océan, un homme déguisé en chauve-souris plante un poignard à l'emblème du même animal dans le cœur d'un vieil homme : Hugo Strange est de retour et il a préparé sa vengeance contre Batman. Au port de Gotham, Batman intervient à bord d'un bateau hight-tech à ses couleurs pour interrompre un trafic d'armes, avec un résultat un peu trop destructif à son goût. Il est appelé par James Gordon à se rendre sur les lieux du premier crime pour constater l'implication d'Hugo Strange. Pendant le même temps, des vols de bijoux se poursuivent dans les quartiers huppés de la ville, et la voleuse laisse toujours une trace de griffure. À l'asile d'Arkham, un nouveau psychiatre a été choisi pour s'occuper des résidents à vie, et de Jonathan Crane (Scarecrow) en particulier. Pour la première histoire, "Proie", Doug Moench avait choisi un mode narratif très premier degré, pétri de sérieux, avec un Batman intense et faillible, sans être obsessionnel, encore dans une phase de tâtonnement pour déterminer les méthodes d'intervention les plus efficaces. Ici il introduit une note de second degré relayée par Paul Gulacy. Cela commende dès la première page avec la vision de ce manoir perché sur éperon rocheux qui évoque irrésistiblement les films d'horreur des années 1950 et même le Motel Bates de Psychose. Ce second degré visuel se retrouve dans le bateau en forme de chauve-souris de Batman, dans le déguisement d'opérette d'Hugo Strange pour pénétrer à Arkham, etc. Et de fait, Doug Moench écrit un récit moins intense que "Proie". Hugo Strange n'a finalement pas de plan sophistiqué pour prouver sa supériorité intellectuelle sur celui qu'il soupçonne d'être Bruce Wayne. D'un coté, Moench refuse de refaire "Proie" en moins bien ; de l'autre il se repose sur les caractéristiques les plus basiques de Catwoman (Selina Kyle) et Scarecrow. le lecteur n'a donc le droit qu'à une bonne histoire de Batman avec des criminels bien partis dans leur monde, une Catwoman avec un comportement légèrement déviant (sa fascination pour le mâle absolu qu'est Batman), un Alfred légèrement en retrait et James Gordon qui fait de la figuration intelligente. Cette ambivalence dans le scénario devient apparente dans la manière de dépeindre Jonathan Crane. D'un coté, les effets de son gaz et de ses produits hallucinogènes manquent d'originalité ; de l'autre Moench rappelle sa genèse, et détaille ses motivations et son profil psychologique au-delà d'un simple figurant. Mais dans ses motivations même, le lecteur retrouve une trace de dérision qui désamorce l'impact de la peur générée par le personnage. Pour autant la combinaison entre Moench et Gulacy aboutit à un récit d'action et d'affrontements d'égo entre les personnages, dans des endroits plein de caractère. Comme à son habitude, Paul Gulacy apporte un soin remarquable à chaque décor pour le personnaliser. Il y a donc le manoir de la première scène dont chaque pièce est aménagée de manière différente, mais aussi les intérieurs des appartements visités par Catwoman, les murs en pierre d'Arkham, le pavage improbable de Crime Alley, etc. Paul Gulacy apporte également sa vision artistique aux personnages. Il a choisi de donner un masque un peu rigide à Batman, certainement en relation avec les films Batman de Tim Burton. Sa Catwoman est à la fois pulpeuse et légèrement musculeuse, et elle porte son premier costume, celui avec la queue ridicule et les moustaches sur le masque. Sa mise en page est assez dense avec une moyenne de 6 à 7 cases par page. Même s'il accentue de temps à autre une particularité pour insérer un léger décalage ironique, il conserve son style très réaliste qui confère une grande force de conviction aux images, facilitant l'immersion pour le lecteur. L'encrage de Palmiotti est moins sec que celui de Terry Austin sur Proie. Il accentue légèrement les surfaces noires, sans perdre de détails. Terreur constitue une bonne histoire de Batman située dans ses premières années activités. Il est possible de la lire sans avoir lu "Proie". Doug Moench développe la psychologie des personnages au-delà des comics de superhéros traditionnels et le lecteur assiste à l'évolution de Bruce Wayne de plus en plus concentré sur son seul objectif de combattre le crime. Paul Gulacy est toujours aussi minutieux dans son réalisme, mais il se met également au diapason du scénario qui introduit une légère touche d'ironie. le résultat est divertissant, avec un beau Batman ténébreux, toujours susceptible de commettre des erreurs, et une belle Catwoman sous le charme de cet étranger cagoulé, sans en devenir une midinette pour autant.

30/05/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série L'Obsolescence programmée de nos sentiments
L'Obsolescence programmée de nos sentiments

Est-ce que nous avons été fidèle à l'enfant que nous étions ? - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, dont la première édition date de 2018. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario et par Aimée de Jongh pour les dessins et les couleurs. le tome contient un poème de Herman van Veen en exergue. Chapitre 1 : l'ennemie dans la glace. En province, dans un hôpital, Méditerranée Solenza contemple sa mère dans son lit : elle vient de rendre son dernier soupir, après neuf mois de maladie. Méditerranée en déduit que la mort n'aime pas le vieux, elle préfère cueillir des jeunes. Tino Solenza, le jeune frère de Méditerranée est également présent. Il indique qu'il va se charger du reste : les pompes funèbres, l'église, avertir la famille, tout ça. Méditerranée range ses affaires dans son sac, jette un coup d’œil à la pomme qui est restée sur la tablette, et s'apprête à partir. Son frère se rend compte que c'est elle maintenant, l'aînée des Solenza. de son côté, Ulysse Varenne plie les couvertures une dernière fois dans son camion de déménagement, sur le plateau à roulette, avec la sangle. Il ferme la porte et va rendre la clé du camion à son employeur des Déménagements Clément. Il dit au revoir à ses collègues Musta, le Bert et Philou avec qui il formait une équipe : ils s'étaient surnommé la pieuvre à 8 bras. Il part en faisant l'effort conscient de ne pas se retourner. Méditerranée Solenza quitte l'hôpital en pensant à la remarque de son frère Tino : l'aînée des Solenza. Elle prend le bus et remarque aussi bien le petit jeune plus rapide qu'elle pour prendre la dernière place assise, que la maman qui dit à sa jeune fille qu'elle doit laisser sa place aux personnes âgées en montrant Solenza. Ulysse Varenne sent déjà la déprime le gagner : il n'avait aucune envie d'être mis à la retraite et il ne sait rien faire. Il a déjà arrosé les plantes en pot sur son balcon, passé l'aspirateur, et il n'aime pas la lecture. Il n'a même aucune intention de remplacer le pommeau de douche qui fuit, car c'est le seul qui pleurniche sur son sort. Il n'a pas de petits enfants : son fils n'en veut pas, et sa fille il n'en est plus question. Elle est morte encore adolescente. Sa femme est également décédée il y quelques années ; elle s'appelait Pénéloppe Gardin. le soir il va se coucher en faisant des sudokus. Retraité à 59 ans. Veuf à 45 ans. Père pour la première fois à 20 ans (pour la seconde à 22). Marié à 18 ans. Il a tout fait plus tôt que les autres, certainement parce qu'il était prématuré à la naissance. Méditerranée Solenza est rentrée chez elle : elle se rend compte que machinalement elle a pris la pomme avec elle. Elle se demande bien pourquoi car elle a toujours eu horreur des pommes, depuis qu'enfant elle a vu Blanche Neige au cinéma avec son père. Elle avait eu tellement peur qu'elle avait mouillé sa culotte, et son père ne s'était pas fâché. Il s'était montré très compréhensif. Elle va se regarder dans la glace de la salle de bain. La couverture annonce clairement l'histoire : un couple de vieux, la soixantaine dont un préretraité à 59 ans. le lecteur peut regarder cette histoire sous cet angle et relever tout ce qui d'habitude ne se dit pas : la préretraite, l'ennui faute de savoir faire autre chose que son boulot, le champ des possibles qui s'est réduit à quelques rituels sans plus de nouveauté, les peurs enfantines pas dépassées, le besoin d'amour physique assouvi avec une professionnelle, la déchéance du corps (la peau perdant son élasticité, le ramollissement du corps, sans aller jusqu'à la maladie), être un modèle de charme (poser nu pour être clair), la différence de culture et de vie entre deux êtres. D'un côté, le lecteur a l'impression de pouvoir cocher des éléments dans une liste préparée à l'avance sur des choses qui existent mais qui ne doivent pas être évoquées en bonne société, qui ne doivent pas être abordées dans une conversation. D'un autre côté, le récit n'est jamais misérabiliste, même s'il sait être poignant. Uysse Varenne se retrouve désemparé d'être ainsi à la retraite, de devenir ce qu'il conçoit comme un inactif, d'être dans une routine sans joie, sans plus construire quelque chose ou participer à la société. Méditerranée prend pleinement conscience qu'elle est passée dans la catégorie des vieilles, qu'elle ne retrouvera jamais la beauté de ses jeunes années. Mais l'un comme l'autre ne sont pas dépressifs ou accablés. Ulysse continue d'être charmant, affable, gentiment blagueur ou taquin. Méditerranée continue de travailler dans sa fromagerie, contente de son métier. Ils ont le sourire et le contact facile, leur entourage est sympathique et aimant. Aimée de Jong avait déjà réalisé une dizaine de bandes dessinées avant celle-ci. Ses dessins s'inscrivant dans un registre réaliste et descriptif, avec des traits de contour un peu souples qui confèrent une forme de texture, de relief, avec un soupçon de spontanéité. Elle prend soin de représenter les décors dans les arrière-plans : la chambre d'hôpital avec les rideaux de séparation entre les différents lits dans la même pièce, le bureau du responsable de planning de l'entreprise de déménagement très fonctionnel avec du mobilier bon marché, le bus avec ses barres de maintien et ses passagers bien sages, l'appartement pas trop petit de veuf d'Ulysse Varenne et le deuxième oreiller sur le lit, les allées du parc de loisirs de la Glissoire; les gradins du stade de Lens, la fromagerie, la salle d'attente du médecin. le lecteur peut se projeter dans chaque endroit car il apparaît aussi plausible qu'authentique. L'artiste ne se contente pas de poser ses personnages devant un arrière-plan, ils interagissent avec les éléments du décor, se déplaçant en fonction de leur disposition, manipulant des accessoires. Elle met également en œuvre des compétences de costumière : les différentes tenues de Méditerranée Solenza, adaptées à son activité et à la météo, les tenues plus fonctionnelles et moins variées d'Ulysse Varenne. Le lecteur ressent rapidement une forme de proximité avec ces personnages dont il partage le quotidien grâce aux dessins, et qui sont sympathiques car ils savent sourire et ne portent pas de jugement sur les autres. Cette forme d'intimité est rehaussée par le fait qu'il voit Ulysse nu, et plus tard Méditerranée. Il ne s'agit pas de scènes érotiques, mais l'artiste porte un regard dans lequel le lecteur ressent de l'affection, sans jugement, mais aussi sans fard. Ulysse était un déménageur en bonne forme, avec un embonpoint marqué, et Méditerranée se désole en se regardant dans la glace en songeant qu'elle avait posé pour le magazine de charme Lui dans sa jeunesse. Cette proximité apporte une chaleur humaine remarquable aux séquences les plus délicates : Méditerranée consternée par son dégout irrationnel en regardant une pomme, Ulysse conscient de sa vie étriquée, Méditerranée se regardant nue dans la glace, Méditerranée et Ulysse ressentant que le courant passe entre eux, leur première relation au lit, Ulysse racontant une histoire qu'il a inventée à Méditerranée. La narration visuelle réussit à combiner une partie de la réalité d'une personne de soixante ans (ils sont tous les deux en vraiment bonne santé) avec une ambiance chaleureuse, d'acceptation, mais pas de renoncement. Sous le charme de la narration visuelle, le lecteur découvre l'intrigue : le rapprochement de Méditerranée et d'Ulysse qui formeront peut-être un couple. Zidrou se montre aussi positif dans sa narration qu'Aimée de Jongh, sans non plus porter de jugement, par exemple sur l'absence de goût pour la culture d'Ulysse, ou sa visite occasionnelle à une prostituée plus jeune que lui. Il sait intégrer des moments humoristiques tout en restant respectueux de ses personnages : par exemple la remarque sur le pommeau de douche seul à pleurnicher sur le sort d'Ulysse, la réaction de Méditerranée quand Ulysse lui ramène le numéro de Lui dans lequel se trouvent ses photographies de nu, la comparaison de leurs goûts en matière de chanson (Maurice Chevalier, Francis Lopez, Charles Trenet pour l'une, Pierre Perret, Henri Salvador, Carlos pour l'autre). le lecteur relève des éléments narratifs sophistiqués comme la remarque sur une durée de 9 mois en fin de récit qui renvoie à celle de 9 mois en ouverture de récit, ou des petites remarques nées de l'expérience comme le prix à payer par une femme pour rester indépendante. le savoir-faire et la bienveillance du scénariste font que le lecteur prend un grand plaisir à lire cette bande dessinée, même s'il remarque ces petits éléments narratifs soigneusement soupesés. Par exemple, l'aversion de Méditerranée pour les pommes renvoie à sa peur enfantine de la sorcière dans Blanche Neige, et le lecteur finit par établir la connexion avec le symbole de la pomme comme fruit défendu du plaisir (plutôt que de la connaissance). le récit se compose de 7 chapitres, le dernier comportant 7 pages. le lecteur peut estimer qu'il forme un épilogue détonnant du fait d'un élément peu plausible. Mais cet élément n'est pas biologiquement impossible. En revanche le choix de Méditerranée et d'Ulysse semble irresponsable, et peu plausible au vu de leur caractère réciproque. Cependant, s'il le prend plus comme une métaphore que comme un événement littéral, le lecteur y voit alors l'image de cette histoire commune que les deux amoureux souhaitent construire, aussi improbable à leur âge que l'événement attendu. Le lecteur ne peut s'empêcher d'éprouver une franche sympathie pour Méditerranée et pour Ulysse, deux personnages gentils, et finalement plutôt en bonne santé. Il est tout aussi séduit par les dessins expressifs et sensibles d'Aimée de Jongh. Peut-être qu'il va trouver cette histoire un peu trop gentille pour être crédible, un peu trop optimiste, sans problème de famille par exemple, ou un peu trop bienpensante (encore qu'Ulysse ne soit pas un modèle d'individu progressiste). Pour autant, cette gentillesse narrative n'empêche pas un sous-texte moins consensuel, moins radieux. En particulier, même si ce n'est pas exprimé, le lecteur ressent bien que les deux personnages ont accepté le fait qu'il leur reste nettement moins de temps à vivre, qu'il n'en ont déjà vécu. Sur ce point, la tonalité du récit n'est pas morbide, mais elle n'est pas naïve. Une belle histoire.

30/05/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Batman - Créature de la nuit
Batman - Créature de la nuit

Se construire avec un traumatisme - Ce tome contient un récit complet indépendant de tout autre, ne nécessitant pas de connaissance préalable sur le personnage Batman. Il comprend les quatre épisodes doubles de la minisérie, initialement parus en 2018-2020, écrits par Kurt Busiek, dessinés, encrés et mis en couleurs par John Paul Leon. Seul le lettrage a été réalisé par une autre personne : Todd Klein. Alton Frederick Jepson est l'oncle de Bruce Wainwright. Il évoque la fascination de son neveu de 8 ans pour le personnage de Batman, et le fait qu'il lit ses comics autant que possible. Carole Wainwright (sa mère) était une assistante libraire, et Henry (son père) était le vice-président d'une compagnie d'assurance à Boston. de temps à autre, Jepson s'occupait de son neveu, en particulier pour l'emmener au zoo voir les chauves-souris. Bruce a pris l'habitude de l'appeler Alfred, en contraction de Alton Frederick, ce dernier jouant le jeu en l'appelant Maître Bruce, comme Alfred Pennyworth dans les comics de Batman. En 1968, le soir d'Halloween, Carole & Henry Wainwright accompagnent leur fils Bruce déguisé en Batman, pour aller sonner aux portes des immeubles, afin de recueillir des bonbons et des friandises. Lorsqu'ils rentrent chez eux, ils constatent que la porte est ouverte et que le salon a été mis sens dessus-dessous. Les cambrioleurs sont encore à l'intérieur. Ils sont trois ou quatre et ils agrippent les parents qu'ils abattent froidement dans la cuisine. L'un d'eux sort de la cuisine et tire sur le jeune Bruce qui le regarde avec des yeux durs parce que les criminels sont des gens superstitieux et trouillards. Bruce reprend connaissance sur un lit d'hôpital, après une longue intervention sur la table d'opération. À côté de lui, se tient l'inspecteur Gordon Hoover qui lui pose plusieurs questions sur les assaillants. Bruce Wainwright finit par sortir de l'hôpital en fauteuil roulant, accompagné par son oncle et par une infirmière. La première sortie est pour aller se recueillir sur la tombe de ses parents, car la cérémonie d'enterrement a eu lieu pendant son séjour à l'hôpital et il n'a pas pu y assister. Puis, Bruce est placé dans une clinique privée le temps de sa convalescence. Il occupe ses journées à écrire son journal, puis à lire des comics de Batman que lui a apportés un docteur. Il regrette que Batman n'ait pas existé et n'ait pas été présent le soir de cet Halloween. Une fois remis, Bruce est placé en pension par son oncle qui ne se sent pas de l'élever, les frais étant payés par l'héritage provenant de ses parents. Bruce se sent rejeté par son oncle, estimant qu'il ne veut pas de lui. À l'école, il se fait vite respecter car il n'hésite pas à se bagarrer. Pendant plusieurs semaines, il appelle régulièrement l'inspecteur Gordon Hoover pour savoir s'il y a des nouvelles dans l'enquête de la mort de ses parents. Il comprend vite que d'autres crimes sont venus repousser celui-ci en bas de la pile et que la police n'a aucun indice. Chaque semaine, son oncle Alton Frederick Jepson lui rend visite et souvent il l'emmène au zoo pour aller voir les chauves-souris. Cette fois-ci, la vitre se brise et les chauves-souris volent autour de Bruce. Le lecteur plonge dans un récit très particulier dans le monde des comics, rattaché de manière incidente à l'univers partagé de DC Comics, sans en faire aucunement partie. La version traditionnelle de Batman (Bruce Wayne) n'apparaît que comme un comics dans le comics, une bande dessinée fictive, lue par Bruce Wainwright. L'artiste imite le style d'autres dessinateurs pour une ou plusieurs pages en ouverture de chacun des quatre chapitres, et pour une poignée de cases par épisodes, très peu nombreuses. Il imite le style de Bob Kane pour l'épisode 1, des dessinateurs des années 1950 pour l'épisode 2, des années 1970 pour l'épisode 3, et de Frank Miller pour l'épisode 4. le scénariste se sert de ces marqueurs pour lier l'évolution de Batman à travers les décennies, avec différentes étapes de la vie de Bruce Wainwright, grâce aux titres : je deviendrais…, Boy Wonder, Crusader, Dark Knight. Cette utilisation de termes associés à Batman rapproche les deux Bruce, mais sans être un élément majeur de compréhension, sans empêcher un lecteur qui ne dispose de cette culture, de comprendre le récit. Évidemment, le lecteur fait le rapprochement entre Alton Frederick et Alfred Pennyworth, et entre Gordon Hoover et le commissaire James Gordon, ainsi qu'un personnage prénommé Robin, mais il s'agit plus de coïncidences, faites sciemment par Busiek, que d'une transposition directe des personnages de Batman dans le récit. Cela crée un écho. Pourtant, il apparaît bien un Batman, une créature de la nuit, dans le premier épisode et il est présent dans les 3 épisodes suivants. L'un des enjeux de l'histoire est de savoir qui il est, et même ce qu'il est, et même si cette créature est réelle ou non, si elle dispose de superpouvoirs ou non. Les auteurs jouent sur cette incertitude tout du long. le lecteur s'adapte donc : soit il prend parti dès le début choisissant entre son existence réelle ou une fiction imaginaire, soit il ne choisit pas et attend de voir ce que la suite du récit lui réserve, si le doute sera levé. le scénariste se montre habile : il est tout à fait possible de prendre les interventions de la créature au premier degré, de croire en son existence… tout comme il est tout aussi possible de n'y voir qu'une projection de l'imagination de Bruce Wainwright, traumatisé par la mort de ses parents, par le fait d'avoir été tiré dessus, et complètement investi dans les comics de Batman jusqu'à projeter son existence. John Paul Leon se montre tout aussi habile à représenter une créature spectrale, aux contours noyés dans sa cape à la forme impossible, avec des yeux rouges sans pupilles, une ombre très dense, causant des dégâts, une créature surnaturelle ne semblant pas avoir sa place dans ce monde réaliste et plausible pour tous ses autres aspects. D'un point de vue visuel, cette histoire peut donc aussi bien se lire comme mettant en scène une créature se manifestant réellement dans le monde physique, que comme une chimère issue d'une imagination enfantine. Ainsi ballotté, le lecteur focalise donc plus son attention sur l'histoire de Bruce Wainwright, au fil des années qui passent. le scénariste a conservé son savoir-faire de conteur, son humanisme, si éclatant dans sa série Astro City avec Brent Anderson. le personnage principal est bien Bruce Wainwright qui est présent dans environ 80% des pages. le lecteur peut le voir grandir, le voir réagir, l'entend parler, a parfois accès à ses pensées intérieures dans des cartouches de texte. Son portrait est complété par les pensées intérieures d'autres personnages comme Alton Frederick Jepson, et parfois Robin Helgeland. Leon est un artiste avec une longue expérience dans les comics, mais qui ne dessine pas de série régulièrement. Il dessine dans un registre et réaliste et descriptif, avec des traits de contours un peu appuyés, un peu épais, des aplats de noirs avec des contours irréguliers, ce qui apporte une forme de rugosité aux formes, ainsi qu'un poids à chaque forme, avec une touche de ténèbres. Cela ne conduit pas à une ambiance pesante ou sinistre, mais à un monde empreint d'une forme de gravité, où la joie de vivre est compromise, ce qui est parfaitement en phase avec la nature du récit. Cette apparence un peu brut n'empêche pas chaque personnage d'être immédiatement reconnaissable, car elle ne surcharge pas les cases. L'artiste n'a pas pour objectif une reconstitution historique photographique de Boston à la fin des années 1970, et pendant les 2 décennies suivantes, mais le lecteur peut voir les tenues vestimentaires évoluer au fil des chapitres, ainsi que les modèles de voiture, et constater l'évolution des outils de bureau avec l'arrivée des ordinateurs individuels. Il s'agit de petits détails dans les cases qui ne sont pas mis en avant, mais qui sont bien présents. Dès la première séquence, le lecteur prend plaisir à la qualité de la narration : les descriptions fournies des environnements (en commençant par les rues de ce quartier de Boston), et l'attention portée au lettrage pour les pensées de Alton Frederick Jepson, une belle calligraphie comme dans un journal intime. Il ne s'agit pas d'une narration visuelle de comics de superhéros industriel, plutôt d'une bande dessinée européenne empruntant les conventions visuelles du polar urbain, avec des décors détaillés dans lequel le lecteur peut se projeter en ayant l'impression de pouvoir jeter un regard dans chaque lieu, ce qui contribue fortement à maintenir le doute sur l'existence de la créature de la nuit. le lecteur prend conscience que cette qualité visuelle provient également du fait que John Paul Leon a réalisé complètement chaque page (dessin, encrage, couleurs) par opposition à la méthode traditionnelle de travail à la chaîne avec plusieurs intervenants successifs. Bien que déstabilisé par l'incertitude, le lecteur se retrouve immergé dans cette histoire d'un individu riche et blanc, mais dont la vie est placée sous les conséquences d'un traumatisme horrible, subissant un stress post-traumatique aux effets qui se découvrent progressivement. Il ne peut pas prendre totalement fait et cause pour le personnage principal qui oscille entre un rôle de victime, un rôle de jeune homme privilégié, et d'individu passant d'une posture dépressive à une posture de bienfaiteur de la société. À partir de là, le ressenti du lecteur risque de rester en équilibre instable. D'un côté, sa curiosité est éveillée et l'intrigue est nourrie par des événements mystérieux, de possibles trahisons, complots, avec une touche de paranoïa. de l'autre côté, il ne sait pas si c'est du lard ou du cochon jusqu'à la fin. Soit il est perspicace et il comprend quel est le thème sous-jacent qui donne sens au récit avant d'arriver à la dernière page, et dans ce cas-là c'est une lecture des plus satisfaisantes car Kurt Busiek n'a rien perdu de la justesse de sa sensibilité. Soit ce fil directeur ne lui apparaît pas, et il ne pourra apprécier le récit que rétrospectivement. Il s'agit d'une bande dessinée d'une excellente facture, que ce soit la narration visuelle détaillée pour une bonne qualité d'immersion, d'une grande cohérence car entièrement réalisée par l'artiste, ou l'intrigue mêlant enquête et développant d'un enfant amateur de Batman dont les parents ont été assassinés et sur qui le meurtrier a tiré. Même s'il a lu Superman: Secret Identity (2004) de Kurt Busiek & Stuart Immonen jouant sur le même principe, le lecteur ne sait pas à quoi s'attendre. S'il est perspicace, il apprécie le récit en court de lecture, pour une expérience extraordinaire. S'il ne perçoit le thème qu'une fois sa lecture achevée, il est possible qu'il soit moins enthousiaste.

29/05/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Superman - American alien
Superman - American alien

Redécouverte- Il s'agit d'une histoire complète qui s'adresse aussi bien à des nouveaux lecteurs, qu'à des lecteurs familiers avec le personnage de Superman. Ce tome comprend les 7 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2016, écrits par Max Landis, scénariste et acteur. Chaque épisode est dessiné par un artiste différent : Nick Dragotta (épisode 1, couleurs d'Alex Guimarães), Tommy Lee Edwards (épisode 2), Joëlle Jones (épisode 3, couleurs de Rico Renzi), Jae Lee (épisode 4, couleurs de June Chung), Francis Manapul (épisode 5), Jonathan Case (épisode 6), Jock (épisode 7, couleurs de Lee Loughridge). Toutes les couvertures ont été réalisées par Ryan Sook. Ce tome comprend également les couvertures alternatives, l'artiste de chaque épisode ayant réalisé une couverture alternative. Martha & Jonathan Kent élèvent leur fils Clark, dans une ferme aux environs de Smallville. Alors que le récit commence, Clark (enfant d'une dizaine d'années) vient de défoncer le plafond de sa chambre pendant son sommeil, avec sa mère accrochée à sa jambe. Son pouvoir de vol autonome vient de se manifester à son insu. Un peu plus tard, Clark Kent regarde un film dans un cinéma en plein en air, en compagnie de 2 de ses copains, Peter Ross et Lana Lang. À nouveau, son pouvoir se manifeste de façon inopinée. Par la suite, son père va essayer de trouver des méthodes pour que Clark apprenne à maîtriser cette capacité extraordinaire. Quelques années plus tard, Clark révise sa leçon de français avec Lana Lang, dans le café de Smallville. Puis il va descendre quelques bières avec Peter Ross et Kenny. Ces derniers veulent absolument savoir si Clark a déjà utilisé sa vision à rayon X pour regarder sous les vêtements des filles. Pendant ce temps-là, un groupe de 3 délinquants effectue un braquage à main armée dans la supérette de la station-service de Smallville. Ils piquent la caisse, tuent l'employé au comptoir et prennent la fuite. Lorsque Clark finit par être mis au courant. Il se demande comment réagir, comment venger le caissier, comment éviter que ces tueurs ne recommencent. A priori, cette histoire a beaucoup de caractéristiques qui incitent le lecteur à passer son chemin. Pour commencer, il s'agit d'une énième version des origines de Superman. Non seulement, il en existe déjà de nombreuses versions, mais en plus il n'y a aucune raison que celle-ci présente un quelconque intérêt, ou une éventuelle de forme de pérennité dans la continuité de l'univers partagé DC. Ensuite l'argument de vente majeur réside dans l'identité du scénariste, c'est-à-dire une opération marketing mettant en avant qu'il s'agit d'un créateur venant du cinéma et de la télévision, et donc apportant une forme d'aura de célébrité et de crédibilité à un comics, lecture infantile par excellence. Enfin, la succession de dessinateurs va plutôt à l'encontre du principe d'un récit complet et d'un seul tenant réalisé par une équipe unique, plutôt qu'une succession d'intervenants dans une forme de processus industriel. Ça ne rate pas, le lecteur a bel et bien droit aux points de passage obligés : la découverte des pouvoirs, la prise de conscience de ses responsabilité, l'arrivée à Metropolis et les premières rencontres avec Lois Lane et Lex Luthor, les premiers contacts avec d'autres superhéros dont Batman, le choix de porter un costume moulant, le premier affrontement contre un supercriminel, les premiers contacts avec d'autres extraterrestres. Bien sûr en 7 épisodes, le récit ne peut pas revisiter tous les poncifs de la mythologie Superman, mais Max Landis réussit à en caser quelques un encore avec 1 page en plus de l'épisode en fin des numéros 1 à 5. À la fin du numéro 1, Matthew Clark illustre une double page qui évoque l'adoption de Clark par les Kent, sous forme de notes, de certificats, et d'articles de journaux. Épisode 2, Evan Shaner dessine une page dans laquelle il est question d'une créature qui aurait survécu à l'explosion de Krypton. Épisode 3, Mark Buckingham illustre une page consacrée à un personnage au nom imprononçable : Mister Mxyzptlk. Épisode 4, une page dessinée par Steve Dillon montre l'origine d'un des ennemis emblématiques de Superman. Épisode 5, Matthew Clark réalise une page évoquant le premier article de Jimmy Olsen. Pourtant dès les premières pages, le lecteur se prend d'amitié pour cette version de Clark Kent, très humain, réservé sans être introverti, très ordinaire et accessible. Il est impossible de rester insensible à la détresse de Clark enfant incapable de faire face à ses pouvoirs qui se manifestent de manière anarchique. le lecteur observe avec curiosité la manière dont les circonstances contraignent Clark à prendre des initiatives pour utiliser ses pouvoirs. Il est complètement pris au dépourvu par la forme du premier contact avec un autre superhéros. Au premier niveau de lecture, Max Landis propose une version très naturaliste et sensible de la construction du personnage, pour aboutir au Superman que tout le monde connaît. Il montre que Clark est un individu ouvert aux autres, à l'écoute de ce que pensent les autres, et qu'il construit sa place en fonction des aspirations des individus qu'il côtoie. Il prend en compte les questions un peu délicates, et leur trouve une explication naturelle et organique. En particulier, Superman est amené à expliquer pourquoi il porte une cape (accessoire vestimentaire assez théâtral et peu crédible), avec une justification très simple et logique. de la même manière, il met en scène le premier contact de Clark Kent avec d'autres extraterrestres, avec des observations logiques qui coulent de source, sur le fait que cela ouvre des horizons inattendus à Clark (il peut peut-être espérer voyager jusqu'à Krypton un jour), et les extraterrestres effectuent des commentaires sur la présence d'un habitant de Krypton malgré sa destruction. À ce premier niveau de lecture, cette histoire se place directement dans les meilleures histoires d'origine de Superman, avec une lecture d'une rare cohérence et un personnage attachant qui a perdu sa mièvrerie, sans perdre de sa gentillesse. le deuxième niveau de lecture s'adresse plus particulièrement aux lecteurs familiers du personnage, c'est-à-dire la majeure partie du lectorat. Ceux-ci connaissent par coeur les étapes successives de cette histoire. Max Landis rédige ses dialogues de manière naturaliste, tout en indiquant à ces lecteurs qu'il va répondre aux questions habituelles (la motivation pour devenir un superhéros, la logique qui habite Lex Luthor, la concurrence journalistique entre Lois et Clark, etc.), mais avec des arguments un peu différents. L'intelligence de l'écriture du scénariste est de savoir combiner ainsi le premier degré de l'histoire, avec des clins d'oeil qui peuvent se comprendre aux 2 niveaux, premier et dialogue du scénariste avec le lecteur connaisseur de ce superhéros. Il atteint encore un palier plus élevé de mise en abyme, lors de la page en fin d'épisode 3 consacré à Mister Mxyzptlk. Ce dernier s'adresse directement au lecteur, brisant le quatrième mur dans une page de 9 cases très épurées : 2 cases blanches, un personnage infantile, un fond blanc immuable. Il tient un discours sur la force de l'existence des personnages de fiction. Au premier degré, il s'agit de légitimer l'existence de Mister Mxyzptlk dans les aventures de Superman, malgré sa nature profondément infantile (il modifie la réalité à sa guise, selon sa volonté), et son apparence idiote (une sorte de petit gnome dans un costume voyant ridicule). À un deuxième niveau, le lecteur y perçoit le credo de l'auteur quant aux personnages de fiction, et donc la légitimation de l'existence de personnages dotés de capacités fabuleuses, et s'habillant de costumes moulants et voyants, comme Superman. Il est également possible de voir dans cette histoire, celle d'un individu avec des capacités particulières qui essaye de trouver sa place dans la société pour être constructif, réussir à vivre avec les autres plutôt que contre eux, être un élément positif et solaire, sans sacrifier son égo jusqu'à avoir l'altruisme d'un saint. Clark Kent est un individu qui voit la vie du bon côté, qui n'hésite pas à affronter les difficultés diverses et variées, qui pense aux autres, qui sait les écouter, et qui reste constructif. Alors même qu'il est peu vraisemblable que le lecteur ait pour ambition de s'habiller en rouge et bleu, et de se lancer dans l'apprentissage du vol autonome, ce Clark Kent est un modèle positif de formation de la personnalité, de la façon d'être un élément constructif de la société. L'élégance de la narration de l'auteur est de mettre en scène cet individu et de montrer comment il se développe, sans jamais recourir à un prêche de valeurs morales. Dès le deuxième épisode, la pertinence d'avoir des artistes successifs apparaît : chaque épisode se déroule à quelques années d'intervalle ou correspond à une phase bien distincte du développement de Clark en tant qu'individu, ainsi chaque dessinateur apporte une ambiance particulière. Nick Dagrotta réalise des dessins aux contours légèrement simplifiés, avec une exagération des expressions des visages, totalement en phase avec l'âge de Clark, environ une dizaine d'années. La mise en couleurs d'Alex Guimarãres habille les dessins, en rehaussant discrètement les reliefs, avec quelques effets spéciaux pour augmenter le niveau spectaculaire des séquences de vol autonome. Tommy Lee Edwards détoure les formes avec un encrage plus appuyé et moins arrondi. Cette approche graphique est à l'unisson du thème principal de cet épisode : un assassinat de sang-froid d'un caissier. Il accompagne la prise de conscience de Clark, de la noirceur qui existe dans le monde, des comportements destructeurs de certains individus. le troisième épisode prend le lecteur totalement au dépourvu quant à l'histoire qu'il contient, mais aussi par sa mise en couleurs (des couleurs très vives et claires) et ses dessins. Joëlle Jones sait rendre compte de la jeunesse des personnages, de l'esprit de fête, et des comportements détendus. C'est à nouveau une belle cohérence entre l'esprit de l'épisode et son apparence visuelle. Le lecteur est un peu surpris de découvrir que Jae Lee a dessiné un épisode de cette histoire car il est plutôt habitué des histoires sombres, avec des aplats de noir aux formes élégantes et torturées. À nouveau, le choix de cet artiste s'avère pertinent, que ce soit pour le raffinement de Lex Luthor qui lui donne une ambiguïté morale nécessaire, pour Clark Kent esquissant un pas de danse en chantonnant une chanson de Michael Jackson, ou pour la noirceur d'un superhéros de la nuit. Francis Manapul met toutes ses compétences techniques au service du combat de l'épisode suivant, à la fois par son attention à la logique de spatialisation des déplacements, et par sa mise en couleurs originales. Jonathan Case est plutôt un artiste à l'aise dans les histoires mettant en scène des êtres humains normaux, et à nouveau l'épisode repose sur ses points forts, pour des échanges entre potes, aussi banals qu'essentiels dans l'évolution de Clark Kent, et ses questions sur son positionnement. Enfin, Jock réalise des cases montrant des individus aux formes malmenées, rendant compte de l'état d'esprit de Clark face à un ennemi à la logique incompatible avec la sienne, aux valeurs morales inexistantes, au point d'en être insupportable pour Clark. Un peu rétif à l'idée de lire encore une autre version des origines de Superman, qui plus est écrite par un auteur étranger au monde des comics et donc aux techniques narratives des comics, le lecteur se lie tout de suite d'amitié pour ce Clark Kent. Il découvre un auteur comprenant le personnage et capable d'en donner une version construite, respectueuse et personnelle, bénéficiant de dessinateurs de haut niveau pour chaque phase de développement du protagoniste. Au final, cette version est une réussite totale qui se suffit à elle-même, qui justifie son existence pour ses qualités propres, sans avoir besoin d'être rattachée à l'une des continuités de l'univers partagé DC, sans avoir besoin d'une suite. Une ou deux fois, Max Landis donne même à voir au lecteur de manière explicite les différents niveaux de lecture, ce dernier se rendant compte qu'ils sont présents tout au long du récit s'il souhaite y prêter attention.

29/05/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Il fallait que je vous le dise
Il fallait que je vous le dise

Les hommes ne montent jamais sur une table de gynéco. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, un témoignage sur un avortement. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, dont la première édition date de 2019. Il a été réalisé par Aude Mermilliod, scénario, dessins, couleurs. Il comporte 155 pages de BD. Il commence par trois strophes extraites de la chanson Non, tu n'as pas de nom, d'Anne Sylvestre. Se trouvent ensuite un avant-propos d'Aude Mermilliod expliquant pourquoi elle a réalisé un tel ouvrage, puis une introduction de Martin Winckler. À Montréal, en janvier 2017, Aude Memilliod a rendez-vous dans un café, avec le docteur Marc Zaffran, écrivant sous le nom de plume de Martin Winckler. Elle l'attend en sirotant un thé, et en relisant le manuscrit de sa bande dessinée. Il arrive, s'assoit et commande à son tour. Elle lui explique sa démarche : réaliser une bande dessinée sur avortement, projet qu'elle a bâti après avoir lu le Chœur des Femmes (2009) de Martin Winckler. Elle ajoute qu'elle aimerait compléter cette première partie, avec une deuxième retraçant la vie professionnelle du médecin. Il accepte bien volontiers de l'écouter. Pour Aude, l'histoire de son avortement a commencé en 2011, à Bruxelles, quand elle était serveuse dans un bar. Sa journée était fatigante, et elle était contente de rentrer dans son appartement et de retrouver son chat. À cette époque, Aude sort d'une relation suivie de 3 ans avec Jonathan. Elle a entamé une autre relation avec Christophe. Elle se rend compte qu'au quotidien elle a des impulsions qu'elle a du mal à réprimer : envie de tuer une interlocutrice avec une voix insupportable, envie irrépressible d'une tarte à l'oignon suive d'un dégout prononcé pour le goût de l'oignon, fredonner la Javanaise (1963) de Serge Gainsbourg pendant des semaines. Lucie, sa colocataire, finit par lui demander si elle ne serait pas enceinte. Après la journée de travail du lendemain, Aude se dit qu'il faut effectivement qu'elle fasse un test. Elle passe par la pharmacie en rentrant pour en acheter un et l'utilise dès qu'elle est rentrée : il est positif, ce qui la met hors d'elle sachant qu'elle porte un stérilet. Finalement, elle appelle sa copine Vic, enceinte de 8 mois, et en discute avec elle. Deuxième partie - Aude Mermilliod finit de raconter son histoire personnelle à Marc Zaffran, en disant qu'elle a lu son livre le chœur des femmes après coup, et qu'elle souhaite raconter son histoire à lui. Il lui propose d'aller parler en marchant, malgré la neige qui tombe. Tout en marchant, il lui raconte son histoire : son père médecin qui faisait partie d'un réseau pratiquant des IVG clandestines. Il continue : sa première année à la fac de médecine du Mans, sa rencontre avec Caroline, une jeune femme libérée prenant la pilule. En mai 1974, Simone Veil est nommée Ministre de la Santé. le 29 novembre 1974, elle prononce un discours sur la loi IVG devant l'Assemblée Nationale. le 17 janvier 1975, la loi est promulguée : il reste à la mettre en œuvre. Il s'agit donc d'un récit autobiographique en 2 parties : la première (76 pages) est consacrée à Aude Mermilliod et racontée par elle-même, la seconde (62 pages) est consacrée à Marc Zaffran, racontée par lui et dessinée par Aude. Dès la première page, le lecteur est sous le charme des dessins : ils sont très proches de la ligne claire, avec juste quelques rares traits dans les surfaces pour rehausser le pli des vêtements, et parfois l'usage très limité de 2 teintes d'une même nuance dans une surface détourée pour évoquer la luminosité. L'artiste arrondi un peu les visages et les silhouettes, les rendant plus douces, plus agréables à l’œil, plus sympathiques. Elle met en œuvre une approche naturaliste et descriptive, que ce soit pour les tenues vestimentaires, ou le jeu de ses acteurs. le lecteur suit les différents personnages, comme s'il se tenait à leurs côtés, dans la même pièce. Il se sent le bienvenu en leur présence, assistant à des moments de vie banals, pris sur le vif, parfois invité dans leur intimité (une séance de massage relaxante). Il ne se sent jamais un intrus, plutôt un témoin privilégié qui bénéficie de la confiance que lui portent les personnages, sûrs de son regard bienveillant. Il lui semble partager la vie d'Aude comme un ami intime : sa colère en se découvrant enceinte, son regard préoccupé jusqu'à l'opération, ses sautes d'humeur, sa force de caractère, son assurance face à un mec trop insistant, son abandon en toute confiance lors de la séance de massage. L'autrice met un peu plus de distance dans sa représentation de Marc Zaffran, d'une part parce que ce n'est pas elle, ensuite parce qu'il s'agit plus de ses deux vies professionnelles (médecin & auteur) que de sa vie privée. Quoi qu'il en soit du sujet abordé, la lecture est des plus agréables, grâce à une forme de prévenance et à un humour discret et naturel, toujours bienveillant. Aude n'hésite pas à se moquer gentiment d'elle-même : sa rage à se laver les dents pour faire disparaître le goût de la tarte aux oignons, sa traversée des phases de déni, de colère, de déprime pour accepter le résultat du test de grossesse, ses bouffées de chaleur, son exaspération face aux copines qui lui disent que ce n'est rien, son énervement face au mec trop insistant, etc. Elle se montre tout aussi habile à faire passer les émotions plus délicates comme les moments de détresse émotionnelle passagers d'Aude, le ressenti lors de l'opération d'avortement, son inquiétude à constater que les saignements continuent plusieurs jours après l'opération, ses ressentis à la lecture du livre de Martin Winckler, l'étonnement de Marc Zaffran face à la franche proposition de Caroline, le calme imposant de Simone Veil face à une assemblée composée uniquement d'hommes, le regard de jugement de la femme à l'accueil orientant vers le tout nouveau service d'IVG, le visage plein de sérieux d'un jeune Marc Zaffran apprenant à pratiquer une IVG, le regard plein de compréhension de l'aide-soignante expliquant à Marc Zaffran, médecin, qu'il y a un temps pour aborder la question de la contraception avec ses patientes, etc. Le lecteur a parfois du mal à croire à l'élégance de la mise en images pour des scènes délicates. L'opération d'IVG se déroule sur 6 pages : le lecteur ressent les sensations physiques et les émotions d'Aude, sans que les dessins ne deviennent trop graphiques, ou photographiques, ou cliniques, un moment bouleversant. Il en va de même pour les 6 pages consacrées au massage pratiqué par Lætitia, dépourvu de toute vulgarité, de toute sensation de voyeurisme. le lecteur est tout aussi transporté dans l'esprit de Marc Zaffran quand il apprend à pratiquer une interruption volontaire de grossesse, en observant un collègue, ou quand il pratique sa première opération, à nouveau sans voyeurisme, sans gros plans techniques. Il le regarde également se mettre à la place d'une femme venant pour l'opération, le médecin s'imaginant ce qu'elle ressent au fur et à mesure du rendez-vous et de l'opération, le lecteur éprouvant ses sensations. Avec la première partie autobiographique, Aude Memilliod atteint l'objectif qu'elle annonce dans son introduction : évoquer son expérience sans fard et sans dramatisation, sans tabou et sans mettre le lecteur mal à l'aise, avec une narration douce, drôle, grave, précise dans les faits et les émotions. le lecteur passe ensuite à la deuxième partie en se demandant si elle est bien indispensable. L'autrice fait le lien avec sa propre expérience par la lecture de le chœur des femmes, un roman, mais aussi une réflexion sur la pratique de la gynécologie et sur la relation soignant-soigné. le lecteur comprend bien que l'autrice ne pouvait pas envisager son témoignage, en omettant l'expérience de Marc Zaffran, médecin à l'écoute des femmes, ses patientes. Sa vie constitue également un témoignage sur la mise en pratique de la loi de 1975 sur l'interruption volontaire de grossesse, sur la façon d'écouter les patients au lieu de se limiter à appliquer des techniques médicales, sur la question de la transmission de ce savoir acquis de l'expérience, par l'écriture. Dans son introduction, Marc Zaffran se questionne que ce soit lui, un homme, qui rapporte les paroles des femmes, pas tant sur sa légitimité, mais sur la justesse de sa sensibilité. En découvrant sa pratique de la médecine, le lecteur constate que son humilité lui a permis d'écouter, et que son savoir lui vient des femmes qu'il a écoutées : celles en fac de médecine avec lui, Aline (docteure pratiquant l'IVG en hôpital), Yvonne Lagneau, aide-soignante en centre de planification. Cette partie constitue également, par moment, un témoignage historique : le discours de Simone Veil, les jugements de valeurs moraux associés à l'IVG, le besoin d'avoir plus de médecins pratiquant l'IVG, le partage des bonnes pratiques. Cette partie n'est pas un historique de l'IVG : pour cela, l'autrice renvoie à la bande dessinée le choix (2015) de Désirée et Alain Frappier. Le lecteur entame cette bande dessinée peut-être un peu intimidé par la pagination, peut-être pas totalement convaincu de la pertinence de la deuxième partie. Il est tout de suite charmé par Aude, en totale empathie avec elle grâce à une narration visuelle élégante et sensible. Il passe dans la foulée à la deuxième partie : elle fait immédiatement sens, à la fois en donnant à voir l'autre côté (la médecine), mais aussi par l'empathie de Marc Zaffran en phase parfaite avec les ressentis d'Aude Mermilliod. le lecteur aura pu se faire une idée de ce que peut représenter un avortement pour une femme. La lectrice aura pu bénéficier d'un témoignage informatif, ou partager cette expérience.

29/05/2024 (modifier)