Un album épais, plus dense qu’il n’y parait, mais que j’ai lu avec grand plaisir.
Cet album est intéressant, voire passionnant, à plus d’un titre. C’est bien sûr une biographie, la naissance d’une vocation/passion artistique, et son accomplissement – après pas mal d’années de vaches maigres, et de travaux de stakhanoviste.
L’histoire d’un homme donc, mais aussi, à travers lui, avec lui, celle de l’animation japonaise. Celle d’avant les studios Ghibli (et des géniaux Takahata et Miyazaki – entre autres). On y croise aussi Tezuka et Otomo, avec lesquels Rintarô a travaillé. Etonnant d’ailleurs que les œuvres de Ghibli ne soient pas évoquées, et que visiblement Rintarô n’ait pas du tout côtoyé ces auteurs – même si leurs univers sont très éloignés.
Une histoire humaine et culturelle, ancrée dans la seconde moitié du XXème siècle, avec la naissance de la télévision et l’essor du cinéma grand public, des super productions. Un album qui donne à voir l’envers du décor, tout ce qu’on ne voit pas dans un film, le travail en amont, les différents métiers, etc.
Le dessin est très simple, mais très efficace et agréable, comme la narration, à la fois dense et épurée. C’est une lecture très recommandable, y compris pour ceux qui, comme moi, ne sont pas forcément fan de cette première vague d’animation japonaise (j’apprécie – et connais – surtout les productions Ghibli).
Une chouette lecture, j’ai dévoré les 250 pages très rapidement et avec plaisir et intérêt.
3.5
Tezuka X Dr. House X Captain Harlock ... et comme toujours avec le roi du manga, le cocktail est parfaitement dosé.
On y suit donc les aventures médicales d'un gars ténébreux dont on ne sait de quel côté il penche dans des histoires courtes ponctuées d'effets cartoonesques.
Cette série fait le même effet que Golgo 13 : on passe un bon moment en compagnie de personnages originaux vivant au quotidien des aventures pas banales. Une routine s'installe, la mécanique est rodée et bien parti pour durer.
Peu d'avancées mais finalement on est bien dans ce terrain connu, attendant simplement la prochaine intrigue qui garantit presque toujours un bon moment de lecture.
Rien de grandiose par rapport à d'autres séries de Tezuka mais le thème et les personnages principaux (Black Jack soit mais aussi Pinoko, fidèle parmi les fidèles comme le jeune accolyte de Dororo) font leur effet.
Note vers le haut car cette série a offert un personnage iconique (tout du moins au Japon).
Une lecture for plaisante pour ma part, il faut dire que je partais avec un à priori positif vu les auteurs du projet que sont Benoît Dellac (Hawkmoon, Nottingham), Vincent Brugeas (Irai Dei, Tête de Chien) et Emmanuel Herzet (Le Chant du Cygne), et qu’ils ne m’ont jamais déçu.
Le pitch, vous l’avez lu, je ne vais pas faire dans la redite donc, c’est un buddy movie époque péplum, chose rare car je ne crois pas que l’idée ait déjà été exploitée. En tout cas cela tombe bien car j’apprécie ces deux genres. Les profils des deux compères, c’est du classique mais efficace, l’un est taiseux, réfléchi, stoïque, quand l’autre est plus exubérant, showman, fonceur, typiquement les profils de Titus Pulo et Lucius Vorenus dans la série HBO, Rome. Sauf que là les faux frangins Furieux se retrouve en position John McClane, « au mauvais endroit, au mauvais moment », et là le récit par à 100 à l’heure, de la course-poursuite sur plus d’une dizaine de pages dans les ruelles malfamées de Ravenne. Très plaisant à lire, déjà parce que c’est superbement mis en image par Dellac dont on commence à bien reconnaître le trait, le comparse Denis Bêchu fait le taf as usual aux couleurs, et en plus ce n’est pas juste « un tome d’intro » comme on a l’habitude de dire : les profils psychologiques sont bien posés et on sent les héros suffisamment intelligent et profond pour qu’il y ait de la place à des changements ou une évolution ; les enjeux sont définis mais comme je l’ai dit plus haut c’est mené tambour battant donc on ne termine pas ce tome 1 sur un « bon on a posé les bases du récit, on va pouvoir décoller dans le tome suivant », non là on a de l’action.
Le seul bémol que j’aurai à apporter concerne l’illustration de couverture : je ne la trouve pas du tout réussie. La position des personnages, les proportions, les jambes, la police du titre… Meh, c’est pas très appâtant.
Bien cool tout ça. Bon dessin, couleurs au poil, bons dialogues, bonne histoire, du pain et des jeux. Que demande le peuple ?
Ce comics raconte la vie de l'écrivaine Patricia Highsmith ou plutôt un moment de sa vie, lorsqu'elle écrivait des comics et essayait tant bien que mal de faire publier son premier roman et aussi de combattre son homosexualité.
Je ne connaissais pas cette écrivaine qui semble avoir marqué la littérature queer en publiant un roman lesbienne qui était un des premiers (sinon le premier) où les personnages principaux finissent heureuses ensembles. À l'époque, lorsqu'il y avait des personnages homosexuelles, il faillait qu'ils finissent 'normaux' avec un mari/une épouse ou qu'ils se suicident ou qu'ils meurent pour expier leur terrible pêché.
J'ai adoré cette biographie qui m'a fait découvrir une personnalité hors du commun. Highsmith était une personnalité complexe avec de gros défauts et j'ai bien aimé que les autrices n'aient pas peur de montre son coté sombre. Trop souvent dans les biographies en bande dessinée, les auteurs qui veulent rendre hommage à une personnalité gomment souvent leurs défauts et on se retrouve avec un personnage principal lisse. Ici, ce n'est pas le cas et cela rends Highsmith attachante malgré tout et on comprend mieux l'époque dans laquelle est vie. On voit bien, par exemple, comment les membres des LGBT vivaient lorsque leurs orientations étaient considérées comme une maladie et pourquoi quelqu'un comme Highsmith va chez le psychiatre dans l'espoir d'être guéri de son lesbianisme.
Un autre défaut récurent des biographies est qu'en résume une vie complète et cela finit souvent en une simple suite d'anecdote. Ici, comme on ne voit qu'un moment de la vie de Highsmith, cela permet de mieux développer les thématiques abordées par les autrices. Le dessin est très bon, du réaliste dynamisme comme je l'aime.
Si vous vous sentez déconcerté par la couverture — et pour être déconcertante, elle l’est assurément —, vous n’avez pas fini de l’être en vous lançant dans cette lecture. Cette jeune femme – du moins vraisemblablement encore jeune, mais comme usée avant l’âge —, dotée d’une poitrine si gonflée, si lourde, que son centre de gravité semble avoir basculé vers l’avant, nous fixe étrangement de ses yeux cernés, à la fois vides et interrogateurs.
Et c’est autour de cette jeune femme, prénommée Ludovica comme on va le découvrir plus tard, que va se centrer le récit. Si laide et si négligée soit-elle en apparence, Ludovica dégage quelque chose de fascinant – et ce n’est pas dû seulement à sa poitrine monumentale, résultat d’un accouchement récent comme on va l’apprendre au début du récit. Ses yeux sont comme des trous noirs, capables d’aspirer tout ce qui passe à sa portée, à commencer par les garçons croisés sur son chemin… Encore une question de gravité…
« Fleur de lait » est sans conteste le plus gros OVNI éditorial qu’il m’ait été donné de lire ces derniers mois. Et cet OVNI nous vient de l’autre côté des Alpes, ce qui semble démontrer une certaine vitalité en matière de neuvième art chez nos voisins italiens. Il s’agit du deuxième album de Miguel Vila, après son Padovaland paru en 2022, déjà accueilli comme une révélation.
Il y a beaucoup à dire, et ce n’est pas une vaine expression, sur cette bande dessinée tout à fait unique, tant au niveau du contenu narratif que du graphisme. Miguel Vila nous livre ici une véritable étude sociologique de l’Italie contemporaine, dont on constate, comme partout ailleurs, la tendance à se fondre dans la grande marmite mondiale des technologies de communication. Et pour cela, l'auteur s’avère un fin observateur des petites choses du quotidien, de ces détails apparemment sans importance des vies ordinaires, et cela se reflète d’abord dans cette extraordinaire mise en page hyper déstructurée, une approche cubiste, à la fois graphiquement et intellectuellement, avec parfois des suites de cases minuscules disséminées au milieu de larges espaces blancs. Le tout donne quelque chose de très avant-gardiste, qui peut déconcerter au premier abord et pourtant la narration n’est pas négligée, et même curieusement assez captivante, même s’il faut l’avouer, il ne se passe pas grand-chose. Vila dresse ici un portrait cruel et, ce qui est peut-être pire, sans ironie, d’une génération biberonnée aux écrans et sous leur emprise permanente. « Fleur de lait » est une peinture hyper réaliste d’une société ultra connectée où paradoxalement toute authenticité des rapports humains a disparu, où le futile prend le pas sur la gravité, où la solitude des âmes semble ressortir avec plus d’acuité, et ce quel que soit la classe sociale (celle plus éduquée à laquelle appartient Stella ou le sous-prolétariat des petits boulots dans lequel végètent Ludovica et Marco).
Et en marge de ce constat quelque peu affligeant, il y a cette histoire de fluide mammaire suggérée par le titre, qui est le nom de la boutique de crème glacée où travaille cette dernière (« Fior di Latte »). Symbole nourricier rendu ici prépondérant par les seins gonflés à bloc d’une Ludovica décomplexée et assumant son récent statut de mère allaitante, des « charmes » auxquels Marco ne va pas manquer de succomber. De plus, sa libido n’en est pas amoindrie, bien au contraire, et de façon assez sordide. En effet, comme on va le voir, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond chez cette jeune mère, alcoolique et sans une once d’instinct maternel, qui nourrit son bébé avec son propre lait à l’arrière-goût de mauvais Spritz. L’accouchement l’a spectaculairement enlaidie, et son apparence semble être le cadet de ses soucis. Ludovica apparaît désormais comme une sorte de pieuvre grotesque suintant ses propres fluides corporels, obscènes. Chez Miguel Vila, la laideur, incarnée par celle qui s’impose comme le personnage central du récit, devient objet de fascination, pour le lecteur peut-être mais en particulier pour Marco, qui semble trouver entre ses seins une sorte de réconfort maternel, si trouble soit-il. Pendant ce temps-là, sa petite amie Stella s’efforce de stimuler son désir sexuel, allant jusqu’à s’épiler le minou. Peine perdue, Marco n’a de désir que pour Ludovica…
Derrière le lustre des apparences, mise en évidence au début par la joliesse d’une ligne claire associés à d’aimables pastels pour représenter les paysages, les fissures vont apparaître, celles révélant un microcosme de citoyens paumés livrés à eux-mêmes et dont l’horizon s’arrête à l’écran de leur smartphone. Un univers étriqué où les valeurs sont distillées par un hyperconsumérisme mortifère qui s’est désormais substitué aux canaux traditionnels, miroir aux alouettes atomisant où argent facile, pornographie à gogo et gros fun semblent à portée de clic d’une jeunesse déboussolée.
Sans rien déflorer davantage de l’intrigue, on reste déconcerté devant « Fleur de lait », photographie grinçante de notre époque contemporaine qui réussit à instaurer le malaise, à mille lieues d’une « dolce vita » suggérée par les premières pages. Miguel Vila, qui réussit à allier avec brio fond et forme (propos passionnant et graphisme innovant), est un auteur qui méritera toute notre attention dans les années à venir.
Étant amatrice des enquêtes du juge Ti (autre personnage historique mais quelque temps plus tôt que Bao, sous les Tang), j’ai été très tentée par celles du juge Bao, parangon de la justice impartiale.
J’aime beaucoup, on y retrouve cette même ambiance de la chine médiévale et de sa politique administrative et judiciaire.
Le juge enquête à la demande de plaignants, en véritable Sherlock Holmes de l’époque, aidé de ses acolytes exerçant les fonctions de limiers, gardes du corps et médecin légiste qui lui sont d’un grand secours. Mais ce sont quand même ses dons d’observation et de déduction qui lui permettent de retrouver les criminels et de les punir, fussent-ils des notables de la ville.
Non seulement le scénario retranscrit bien ces ambiances, mais le dessin est excellent. J’ai été très sensible à ce noir et blanc finement hachuré et gratté. J’ai trouvé que ça rendait les textures, visages et mains surtout, d’un réalisme saisissant, j’ai vraiment admiré les planches.
Je n’ai pu lire que les quatre premiers tomes, seuls dispos à ma bibliothèque, mais j’espère bien trouver la suite pour continuer ma lecture, plaisante, vraiment.
Adapté d'un roman de Stephen Crane, ce roman marque la littérature Américaine par son approche hors standard dans la description et la vision que l'on a d'un conflit.
Ce conflit, c'est la guerre de sécession qui n'est pas présentée en mettant en avant ses enjeux politiques, il n'y a pas de vision stratégique ni de célèbres généraux. Ce récit est centré sur le quotidien d'un simple soldat récemment engagé qui découvre la guerre dans une bataille peu connue.
L'auteur nous fait partager toutes les interrogations de ce jeune garçon et c'est tout l'intérêt et la force du récit. Tiraillé entre courage, lâcheté, instinct de survie,gloire ou honte tout ces sentiments contradictoires vécus par un homme qui vit sa propre bataille intérieure.
Un roman inspiré à partir de témoignages de soldats, la description fidèle des conditions de vie et de la férocité des batailles donnent un réalisme aux scènes de guerre.
Le dessin accompagne le message envoyé par l'auteur, les visages et les uniformes sont identiques quelque soit leurs camps. Les visages avant la bataille sont flous, hachurés et représentés comme des cadavres ou des êtres qui ont perdu toute humanité.
Réaliste et poignant
Obsession
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il regroupe les 5 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2016, écrits par Peter J. Tomasi, dessinés et encrés par Ian Bertram, et mis en couleurs par Dave Stewart.
En 1905, dans le cimetière de Mount Hope, à New Haven dans le Connecticut, un individu costaud creuse pour récupérer deux cercueils. Une semaine plus tard, Murcier arrive à San José en Californie, pour réceptionner les deux cercueils qui sont en train d'être déchargés du train, pour les emmener dans sa carriole. Il se rend alors à la maison des Winchester, où résonnent les coups de marteaux, de manière incessante. Dans une pièce, Sarah Winchester est en train d'aligner des balles de fusil, tout en répétant inlassablement deux mots : cuivre et poudre. Deux ingrédients simples et bon marché pour éteindre des vies. Murcier pénètre dans la pièce et lui indique qu'ils sont arrivés. Elle répond qu'elle va s'occuper elle-même de les enterrer. Effectivement, elle s'en va creuser deux tombes pour y déposer les cercueils : celui d'Annie Winchester, et celui de William Winchester. Une pierre tombale avec leur nom est apposée.
À proximité de la rivière San Joaquin, dans le nord de la Californie, Warren Peck s'est installé dans les branches d'un arbre et il tient dans ses mains un fusil à lunette. Il s'en sert pour abattre cinq indiens. Une fois les assassinats commis, il descend de l'arbre, monte sur son cheval et se rend auprès des cadavres. Il y fiche des flèches pour faire croire à une guerre entre tribus. Il est attaqué par un indien qui lui fiche un couteau dans l'épaule droite. Une bagarre s'en suit au cours de laquelle l'indien perd son œil gauche, tout en regardant fixement l'homme blanc. Celui-ci décide de le laisser vivre alors qu'il le tient à bout portant avec son revolver. Il s'éloigne, enfourche son cheval, et s'en va. Dans la demeure des Winchester, les coups de marteaux continuent de résonner en continu, alors que dans sa chambre Sarah s'adresse à son époux et ses enfants défunts. le lendemain matin, il pleut à verse et madame Winchester reçoit les hommes qui arrivent pour être ouvrier, dans la serre. Ils se présentent. Elle leur demande leur nom, la raison de leur venue. Elle leur expose ses trois exigences. Ils ne doivent faire preuve d'aucune violence, ne pas mentir et être ponctuels. Ils doivent également déposer leurs armes, leurs munitions et leur holster et les remettre à Murcier. Puis, comme chaque jour, elle passe en revue les plans de la demeure, et indique à Murcier à quel endroit elle souhaite une nouvelle extension, les pièces qui sont à reprendre, les escaliers à ajouter, ceux à démonter. Lors de la passation de consigne, deux ouvriers s'interrompent : un blanc a commencé à lancer des injures raciales à un afro-américain, un grand costaud. Il semble que la bagarre est imminente. Sarah Winchester s'interpose entre les deux.
Si, c'est vrai : Sarah Winchester (1839-1922) a réellement existé et elle a consacré sa fortune à bâtir cette maison aux plans déroutants, pas toujours cohérents. Elle a consacré 70 millions de dollars à cette entreprise pendant les 38 ans qu'elle y a consacré. Les ouvriers devaient travailler en continu, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, 365 jours par an. Il y a eu plusieurs hypothèses d'émises sur cette obsession, l'une d'elle supputant qu'il s'agissait d'offrir un abri à l'âme de tous les défunts ayant péri abattus par une Winchester. La mystérieuse maison Winchester est devenue une attraction touristique et cette histoire a fait l'objet de films et de bandes dessinées. En particulier, Alan Moore en avait donné sa version horrifique dans l'épisode 45 de la série Swamp Thing, paru en 1985. Il est donc probable que le lecteur ait déjà entendu parler de cette demeure avant de se lancer dans cet ouvrage. Il vaut effectivement mieux en avoir une vague notion car Peter J. Tomasi utilise l'ellipse à deux ou trois reprises : il ne rappelle pas les faits dans le détail, et il développe son récit sur quelques jours, sans développer le passé qui a conduit à cette situation, sans évoquer ce qu'il est advenu après 1906. le récit se focalise sur trois principaux personnages : Sarah Winchester, Warren Peck et Murcier. Une ambiance morbide pèse du début à la fin, et il apparaît progressivement que la source de la richesse des Winchester pèse également sur Sarah : l'afflux d'argent provenant de la vente d'instruments de mort, ayant causé le décès d'individus par dizaine, par centaine, par millier.
Pour donner à voir son récit, le scénariste bénéficie d'un artistique à la vision assez personnelle, sachant faire apparaître la bizarrerie de certains comportements, sachant faire se manifester la folie, ou en tout cas l'obsession qui habite Sarah Winchester, et celle différente qui hante Peck. L'apparence des dessins est un peu particulière. Bertram détoure tous les éléments d'un trait fin et sec, rarement cassant. Il ne s'en dégage donc pas une impression de fragilité, mais plutôt de formes pas toujours bien finies, qui auraient parfois mérité d'être peaufinées. Cela lui permet également de jouer avec quelques exagérations, comme la taille des yeux de Sarah, la forme du visage de plusieurs personnages, la stature de Murcier, des expressions de visage un peu appuyées pour montrer la force d'une émotion, pour conférer la sensation d'une obsession. Il utilise également de très courts traits secs dans les formes détourées pour faire apparaître comme des marques laissées par la fatigue, l'usure, ou un état émotionnel enfiévré. Cette caractéristique fait parfois penser aux dessins de Frank Quitely, ou à ceux de Moebius mais avec un rendu moins aéré et moins élégant qu'eux, sensation renforcée par les bordures de case au tracé irrégulier effectué à la main, sans règle.
Une fois qu'il s'est habitué aux caractéristiques des dessins, le lecteur se trouve plus en mesure d'en relever les qualités. Pour commencer, l'artiste s'attache à planter les décors avec soin, et à les représenter très régulièrement. Il soigne les différents aspects de la maison, profitant du fait qu'il n'a pas à maintenir une cohérence parfaite d'un plan à l'autre, d'un jour à l'autre puisqu'elle est sujette à évolution en fonction de ce qui passe par la tête de sa propriétaire donnant l'impression d'être fantasque. le lecteur en a une vision globale dès la deuxième planche, puis il peut voir la pièce où seule Sarah Winchester a le droit d'entrer, un salon avec les ouvriers, les tapis et un escalier qui aboutit dans un plafond, le jardin d'été et sa verrière, la chambre à coucher de la propriétaire, les toits, la buanderie avec sa chaudière, le jardin, la pièce où sont entreposées les armes, etc. La mystérieuse maison Winchester devient véritablement un personnage à part entière. Au fur et à mesure de la progression du récit, des trainées de sang apparaissent, et des lianes entre vrilles et tentacules s'immiscent parfois dans une pièce, sur le membre d'un personnage. Parfois, c'est juste un petit bout qui dépasse, d'autrefois c'est un entrelacs qui peut être présent dans une pièce, ou qui peut avoir des ramifications dans toute la demeure. Il est manifeste que scénariste, dessinateur et coloriste ont travaillé ensemble pour définir la forme de ces vrilles, la façon dont elles se développent dans l'espace. La complémentarité entre traits encrés et couleurs les fait ressortir comme un élément surnaturel, sans que le scénariste n'ait besoin de le dire de manière explicite.
Il faut également un peu de temps pour s'habituer à la construction du récit, à la manière dont le scénariste raconte son histoire. Il entremêle les consignes de Sarah Winchester avec ses occupations quotidiennes, les ordres qu'elle donne à Murcier, les tâches des ouvriers, les interventions de Warren Peck et ses tâches quotidiennes, la visite de la sœur de Sarah, etc. Il y a donc ces vrilles rouges qui font leur apparition, sans que leur nature ne soit explicitée. Il y a cette obsession avec les morts, celle avec le fait d'avoir tué des êtres humains, et bien sûr l'obsession d'entendre des marteaux résonner à toute heure du jour et de la nuit. le scénariste ne donne pas de clé de compréhension claire et explicite. Charge au lecteur de rattacher les propos de Sarah ou de Warren à la présence de ces vrilles. Libre à lui d'y projeter une signification ou une autre, d'y voir la manifestation des obsessions, ou effectivement la présence surnaturelle de l'esprit des morts. le récit se termine avec une scène de destruction massive, compatible avec la réalité des événements historiques, et une explication donnée par Sarah Winchester. Il n'est pas possible d'y ajouter foi d'une manière littérale, ce qui renvoie tout le récit dans le domaine du conte. En revanche, la métaphore sur la culpabilité fonctionne du début jusqu'à la fin : ce poids insupportable de l'argent généré par la fabrication et la vente d'arme, et donc la mort de tous ceux atteints par les balles issues de ces armes. le simple fait d'y penser sous cet angle donne le vertige.
À l'évidence, ce récit sort de l'ordinaire. Tout d'abord pour son sujet : quelques jours de la vie de Sarah Winchester, dépositaire de la moitié de la fortune de la famille, acquise par la vente d'armes de l'entreprise Winchester Repeating Arms Company. Ensuite, il y a la narration visuelle à la fois claire et personnelle, installant une ambiance pesante et inquiétante par les dessins et les couleurs. En fonction de sa sensibilité, le lecteur s'avère plus ou moins réceptif à la personnalité narrative de Peter J. Tomasi, parfois très inspiré pour l'interprétation de Sarah Winchester, parfois de manière un peu heurtée ou elliptique, ce qui peut s'avérer frustrant.
Il y aurait tellement à dire sur cet album qui rapporte un témoignage extraordinaire. Celui de Mahar un jeune enfant enlevé par Daech à l'âge de 10 ans pour l'enrôler bien malgré lui. La scénariste, une journaliste, à réussi à l'interviewer à plusieurs reprises après la chute de l'organisation islamique. Il est alors âgé d'une vingtaine d'années et livre avec un peu de recul un témoignage sur ce qu'il a vécu.
L'actualité des dernières années est fortement marquée par ces conflits, on est abreuvé d'infos et d'images sur Daech, le terrorisme est malheureusement d'une récurrence quasi quotidienne dans les JT. Ces infos et ces images ont de quoi saper le moral. Mais là on est encore un cran au dessus.
Des enfants... des enfants de 10 ans ! Kidnappés, arrachés à leur famille, endoctrinés, des privations de nourriture, des bourrages de crâne à coup de propagande nauséabonde, rabâchée encore et encore. Des enfances volées pour fabriquer des soldats de 13 ans prêts à tirer à la kalachnikov et même à commettre des attentats suicide. Voilà la triste réalité du monde qui nous entoure.
Honnêtement on n'a pas envie d'y croire tellement c'est révoltant. Que certains adultes, aux nom d'idéaux discutables, se fassent la guerre c'est une chose, mais arracher des gosses insouciants et innocents à leur famille pour s'en servir comme soldats, c'est monstrueux. Cet album met en lumière cette facette de Daech. Les différents chapitres relatent les grandes étapes de l'histoire de Mahar : son enlèvement, son endoctrinement, sa formation de soldat, et sa contribution à la guerre. Mahar ne parait même pas forcément sympathique ou attachant. Mais c'est même pas la peine, c'est raconté avec les mots justes et c'est ça qui en fait un album "désagréable" à lire. Un album qui file un mauvais gout dans la bouche.
Au final, j'aurais très vite oublié le nom des villages syriens attaqués, le nom de telle ou telle bataille en Irak, mais peu importe, l'important du propos n'est pas là. En fin de compte le seul reproche qu'on peut faire à ce récit c'est qu'il n'est peut être pas suffisamment poignant. Il manque un petit quelque chose, peut être parce que Mahar est anonymisé et qu'il n'est pas attachant ? Mais ce livre n'est pas vraiment émouvant malgré la dureté du propos, non il est plutôt effrayant et révoltant.
De rouges œillets tout en fleur
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Ce tome content une histoire complète indépendante de toute autre. Sa parution initiale en version originale date de 2016. Il a été réalisé par Mary M. Talbot (scénario) et Bryan Talbot (narration & dessins). Il s'agit d'une bande dessinée majoritairement en noir & blanc avec des nuances de gris, avec une utilisation ponctuelle de la couleur rouge, et parfois des lavis d'une autre couleur. Les époux Talbot ont réalisé trois autres ouvrages ensemble : Dotter of her Father's Eyes (2012), une biographie de de Lucia Joyce, la fille de James Joyce, Sally Heathcote: Suffragette (2014) sur le mouvement des suffragettes, et Rain (2019) sur la préservation d'une nappe tourbeuse dans le Yorkshire. le tome se termine avec 14 pages d'annotation rédigées par Mary M. Talbot, détaillant les sources historiques qu'elle a utilisées, en référençant chaque page.
Trois phrases sont mises en exergue du récit : la définition du mot Utopie, une citation d'Oscar Wilde sur l'Utopie (une carte du monde qui ne comprend pas Utopie ne vaut pas la peine d'être regardée), et une citation de Samuel Beckett (A toujours essayé. A toujours échoué. Peu importe. Essayer encore. Échouer encore. Échouer mieux). À Calais en 1909, Franz Reichelt assiste au vol d'un avion à hélice, le pilote devant tenter la traverser de la Manche deux jours plus tard. Il pense à une panne d'avion, et a l'idée d'inventer une toile de tissu qui permettrait au pilote de ralentir sa chute. À 10h00 à la Gare de Lyon à Paris, le 22 janvier 1905, Charlotte Perkins Gilman descend du train alors que s'ébranle le cortège funéraire de Louise Michel. Monique, une jeune femme, l'attend avec une pancarte à son nom pour l'accueillir. Elle lui explique qu'il vaut mieux qu'elles aillent prendre un café en attendant que le cortège soit passé, et elle précise qu'il s'agit de celui de la vierge rouge de Montmartre. Charlotte se rend compte qu'elle a rencontré Michel à une occasion : à Londres, avec un centre d'intérêt commun la fiction utopique.
Les deux femmes continuent d'évoquer la mémoire de Louise Michel, une anarchiste, sa place au cimetière de Levallois Perret, son idéal de vie sans rien posséder, sa dévotion aux autres, et bien sûr son rôle durant la Commune de Paris. En décembre 1870, elle parcourait Paris pour mendier de la nourriture pour les enfants pauvres de Montmartre. Lors de ce siège de Paris par les prussiens, elle était en colère contre les autorités publiques inefficaces et même incompétentes, et contre les profiteurs spéculant sur les denrées de première nécessité. Monique évoque les queues devant les magasins, la viande de chat et de rat pour les démunis, la viande exotique des animaux du zoo de Vincennes servie dans les restaurants de luxe, le rêve de révolution sociale dans les quartiers pauvres de Paris, les familles mettant en gage leurs biens y compris leurs outils de travail, et les violences faites aux plus faibles comme les enfants et les femmes. Dans l'auberge qu'elle fréquente, Louise Michel échange avec les habitants et les gardes nationaux, se met à rêver des applications pratiques de la science, de l'amélioration de la qualité de vie grâce aux découvertes scientifiques, et leurs applications. Elle est suivie dans son imagination par Albert Robidal un illustrateur qui dessine son idée de tuyaux distribuant la nourriture dans tous les foyers grâce à un réseau de canalisations reliées à une cuisine centrale.
Le lecteur peut aussi bien être attiré par les auteurs s'il a déjà lu d'autres de leurs œuvres que par une biographie de Louise Michel et la couverture qui semble promettre une large place consacrée à la Commune de Paris (du 18 mars au 28 mai 1871). Il est un peu décontenancé par les deux pages d'introduction consacrée à Henry François Reichelt (1878-1912) inventeur d'un proto parachute. Les deux dernières pages du récit lui sont également consacrées. Ensuite, il découvre que le récit commence le jour de l'enterrement de Louise Michel, dont la vie va être commentée et retracée par Charlotte Perkins Gilman (1860-1935), une sociologue et écrivaine américaine, ayant eu une grande influence sur le féminisme. Elle va discuter tout d'abord avec Monique, puis avec sa mère et encore avec une autre femme. L'autrice a décidé de dérouler la biographie dans un ordre légèrement réarrangé, commençant par la Commune (1871), allant jusqu'à sa déportation et son arrivée en Nouvelle Calédonie en 1873, pour sauter en 1889 au pied de la Tour Eiffel, pour revenir à son enfance au cours des années 1830, pour reprendre un fil chronologique en retournant en Nouvelle Calédonie. le lecteur comprend bien l'intérêt d'un tel réarrangement pour éviter un effet de lecture trop linéaire, mais il n'est pas forcément entièrement convaincu de son intérêt, car un tel ordre recomposé ne fait pas apparaître de constat particulier par le biais de rapprochements.
La première moitié de l'ouvrage est consacrée au rôle de Louise Michel pendant la Commune de Paris, son jugement étant évoqué en une page, la deuxième moitié couvrant le reste de sa vie. Mary M. Talbot à fort à faire car elle s'adresse à un lectorat anglo-saxon pas forcément familier de la Commune de Paris. Elle se sert du personnage de Monique pour exposer le contexte de cet épisode de l'Histoire de France, à gros traits car elle ne dispose pas d'une grande pagination. Il ne s'agit donc pas d'un ouvrage sur la Commune, comme peuvent l'être Les Damnés de la Commune de Raphaël Meyssan, ou le Cri du Peuple de Jean Vautrin & Jacques Tardi. Cette partie-là sert à montrer l'engagement de Michel pour le peuple, ainsi que certains de ses traits de caractère, à commencer par un fort altruisme et une forme de témérité assumée. le lecteur est vite entraîné dans cette période car les textes de phagocytent pas les images, et Bryan Talbot est un bédéaste accompli. La narration visuelle est prenante, à la fois pour la qualité de la reconstitution historique, à la fois grâce aux personnages vivants, animés par des émotions.
Dès la première page, le lecteur peut apprécier la justesse de la représentation de l'avion. Les quais de la Gare de Lyon sont représentés de manière un peu simplifiée, mais le lecteur retrouve bien la verrière et l'architecture si caractéristique ; en revanche il est très étonné que le corbillard tiré par les chevaux défile sur le quai de la gare. Par la suite, il regarde avec curiosité la vue extérieure de la Gare de Lyon avec sa tour si reconnaissable, la montgolfière au-dessus de Paris, les moulins, le défilé sur les Champs Élysées, l'Hôtel de Ville de Paris, une galerie du Louvres reconverti en atelier pour artisans, la chaire de Saint Sulpice, le trois-mâts Virginie qui emmène Louise Michel en Calédonie, la basilique du Sacré Cœur en construction, la Tour Eiffel également en construction. L'artiste se montre out aussi précis pour dessiner des tenues vestimentaires authentiques aux différentes époques, que ce soient les robes des interlocutrices en train d'évoquer la mémoire de Louise Michel, ou les uniformes militaires. Il adopte une direction d'acteur de type naturaliste insufflant de la vie dans chaque personnage, qu'il soit en train de parler, en train d'agir, en train de se battre aux barricades, en train de se faire rouer de coup. Alors que le format est plus petit que celui d'un comics, la lecture des pages est fluide le dessinateur ayant adapté ses prises de vue, sans rien sacrifier en densité narrative. Il utilise aussi bien des cases avec bordures que sans bordure, une suite de case pour décrire une action, qu'un dessin en pleine page pour un moment particulièrement mémorable (ou atroce, comme les doubles pages consacrées aux morts lors de la semaine sanglante, du 21 au 28 mai 1871). le lecteur lit donc une vraie bande dessinée, et pas un texte académique illustré.
Une fois passée l'étonnement que les auteurs ne respectent pas l'ordre chronologique, le lecteur apprécie le dispositif qui consiste à raconter la vie de Louise Michel, commentée par d'autres femmes ce qui permet d'apporter naturellement des éléments de contexte, des jugements de valeur, ainsi qu'une mise en perspective car les discussions se passent après sa mort. Par la force des choses (la pagination), la Commune de Paris n'est vue qu'au travers des actions de Louise Michel, avec quelques éléments de contexte, ce qui peut s'avérer frustrant à certains moments. D'un autre côté, cela permet au lecteur de découvrir deux autres phases de la vie de cette femme, sa déportation en Nouvelle Calédonie, ses activités après son retour en métropole. Les commentaires de Charlotte Perkins Gilman et des autres font ressortir en quoi son engagement et son comportement étaient similaires à celui des autres communards, et tranchaient avec la place réservée à la femme dans la société de l'époque. Il apparaît ainsi une fibre féministe. le titre complet de l'ouvrage mentionne la vision d'une utopie. Cela commence avec la conviction de Louise Michel que les découvertes scientifiques ne peuvent qu'apporter un progrès social. Les auteurs mentionnent Jules Verne, mais surtout Mary Shelley (1797-1851), Herbert George Wells (1866-1946), Edward Bellamy (1850-1898), et Albert Robidal (1848-1926) illustrateur, caricaturiste, graveur, journaliste et romancier français. Il y a donc en filigrane une évocation des romanciers ayant fantasmé un monde meilleur au travers de leurs écrits d'anticipation ou de leurs essais, tout comme la Commune de Pais était fondée sur une vision utopique de la société. Arrivé à la fin du récit, il ne reste plus au lecteur qu'à s'interroger sur le lien qui unit la vie de Louise Michel à cette étrange introduction et conclusion mettant en scène Henry François Reichelt, lui aussi le concepteur d'une invention révolutionnaire qui l'a testé sans filet, comme la Commune était sans filet.
Les époux Talbot évoquent la vie de Louise Michel dans un bande dessinée dense, tout en étant très facile à lire. La narration visuelle est impeccable pour reconstituer les différentes époques et les différents lieux (de Paris à la Nouvelle Calédonie), pour une vraie bande dessinée, et pas un texte illustré. le lecteur sortira forcément frustré de sa lecture, que ce soit sur le déroulement de la Commune de Paris, ou sur la vie même de cette femme car il y a trop à dire pour la pagination.
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Ma Vie en 24 images par seconde
Un album épais, plus dense qu’il n’y parait, mais que j’ai lu avec grand plaisir. Cet album est intéressant, voire passionnant, à plus d’un titre. C’est bien sûr une biographie, la naissance d’une vocation/passion artistique, et son accomplissement – après pas mal d’années de vaches maigres, et de travaux de stakhanoviste. L’histoire d’un homme donc, mais aussi, à travers lui, avec lui, celle de l’animation japonaise. Celle d’avant les studios Ghibli (et des géniaux Takahata et Miyazaki – entre autres). On y croise aussi Tezuka et Otomo, avec lesquels Rintarô a travaillé. Etonnant d’ailleurs que les œuvres de Ghibli ne soient pas évoquées, et que visiblement Rintarô n’ait pas du tout côtoyé ces auteurs – même si leurs univers sont très éloignés. Une histoire humaine et culturelle, ancrée dans la seconde moitié du XXème siècle, avec la naissance de la télévision et l’essor du cinéma grand public, des super productions. Un album qui donne à voir l’envers du décor, tout ce qu’on ne voit pas dans un film, le travail en amont, les différents métiers, etc. Le dessin est très simple, mais très efficace et agréable, comme la narration, à la fois dense et épurée. C’est une lecture très recommandable, y compris pour ceux qui, comme moi, ne sont pas forcément fan de cette première vague d’animation japonaise (j’apprécie – et connais – surtout les productions Ghibli). Une chouette lecture, j’ai dévoré les 250 pages très rapidement et avec plaisir et intérêt.
Black Jack
3.5 Tezuka X Dr. House X Captain Harlock ... et comme toujours avec le roi du manga, le cocktail est parfaitement dosé. On y suit donc les aventures médicales d'un gars ténébreux dont on ne sait de quel côté il penche dans des histoires courtes ponctuées d'effets cartoonesques. Cette série fait le même effet que Golgo 13 : on passe un bon moment en compagnie de personnages originaux vivant au quotidien des aventures pas banales. Une routine s'installe, la mécanique est rodée et bien parti pour durer. Peu d'avancées mais finalement on est bien dans ce terrain connu, attendant simplement la prochaine intrigue qui garantit presque toujours un bon moment de lecture. Rien de grandiose par rapport à d'autres séries de Tezuka mais le thème et les personnages principaux (Black Jack soit mais aussi Pinoko, fidèle parmi les fidèles comme le jeune accolyte de Dororo) font leur effet. Note vers le haut car cette série a offert un personnage iconique (tout du moins au Japon).
La Voie du glaive
Une lecture for plaisante pour ma part, il faut dire que je partais avec un à priori positif vu les auteurs du projet que sont Benoît Dellac (Hawkmoon, Nottingham), Vincent Brugeas (Irai Dei, Tête de Chien) et Emmanuel Herzet (Le Chant du Cygne), et qu’ils ne m’ont jamais déçu. Le pitch, vous l’avez lu, je ne vais pas faire dans la redite donc, c’est un buddy movie époque péplum, chose rare car je ne crois pas que l’idée ait déjà été exploitée. En tout cas cela tombe bien car j’apprécie ces deux genres. Les profils des deux compères, c’est du classique mais efficace, l’un est taiseux, réfléchi, stoïque, quand l’autre est plus exubérant, showman, fonceur, typiquement les profils de Titus Pulo et Lucius Vorenus dans la série HBO, Rome. Sauf que là les faux frangins Furieux se retrouve en position John McClane, « au mauvais endroit, au mauvais moment », et là le récit par à 100 à l’heure, de la course-poursuite sur plus d’une dizaine de pages dans les ruelles malfamées de Ravenne. Très plaisant à lire, déjà parce que c’est superbement mis en image par Dellac dont on commence à bien reconnaître le trait, le comparse Denis Bêchu fait le taf as usual aux couleurs, et en plus ce n’est pas juste « un tome d’intro » comme on a l’habitude de dire : les profils psychologiques sont bien posés et on sent les héros suffisamment intelligent et profond pour qu’il y ait de la place à des changements ou une évolution ; les enjeux sont définis mais comme je l’ai dit plus haut c’est mené tambour battant donc on ne termine pas ce tome 1 sur un « bon on a posé les bases du récit, on va pouvoir décoller dans le tome suivant », non là on a de l’action. Le seul bémol que j’aurai à apporter concerne l’illustration de couverture : je ne la trouve pas du tout réussie. La position des personnages, les proportions, les jambes, la police du titre… Meh, c’est pas très appâtant. Bien cool tout ça. Bon dessin, couleurs au poil, bons dialogues, bonne histoire, du pain et des jeux. Que demande le peuple ?
Tombée d'une autre planète - D'après les aventures indécentes de Patricia Highsmith
Ce comics raconte la vie de l'écrivaine Patricia Highsmith ou plutôt un moment de sa vie, lorsqu'elle écrivait des comics et essayait tant bien que mal de faire publier son premier roman et aussi de combattre son homosexualité. Je ne connaissais pas cette écrivaine qui semble avoir marqué la littérature queer en publiant un roman lesbienne qui était un des premiers (sinon le premier) où les personnages principaux finissent heureuses ensembles. À l'époque, lorsqu'il y avait des personnages homosexuelles, il faillait qu'ils finissent 'normaux' avec un mari/une épouse ou qu'ils se suicident ou qu'ils meurent pour expier leur terrible pêché. J'ai adoré cette biographie qui m'a fait découvrir une personnalité hors du commun. Highsmith était une personnalité complexe avec de gros défauts et j'ai bien aimé que les autrices n'aient pas peur de montre son coté sombre. Trop souvent dans les biographies en bande dessinée, les auteurs qui veulent rendre hommage à une personnalité gomment souvent leurs défauts et on se retrouve avec un personnage principal lisse. Ici, ce n'est pas le cas et cela rends Highsmith attachante malgré tout et on comprend mieux l'époque dans laquelle est vie. On voit bien, par exemple, comment les membres des LGBT vivaient lorsque leurs orientations étaient considérées comme une maladie et pourquoi quelqu'un comme Highsmith va chez le psychiatre dans l'espoir d'être guéri de son lesbianisme. Un autre défaut récurent des biographies est qu'en résume une vie complète et cela finit souvent en une simple suite d'anecdote. Ici, comme on ne voit qu'un moment de la vie de Highsmith, cela permet de mieux développer les thématiques abordées par les autrices. Le dessin est très bon, du réaliste dynamisme comme je l'aime.
Fleur de lait
Si vous vous sentez déconcerté par la couverture — et pour être déconcertante, elle l’est assurément —, vous n’avez pas fini de l’être en vous lançant dans cette lecture. Cette jeune femme – du moins vraisemblablement encore jeune, mais comme usée avant l’âge —, dotée d’une poitrine si gonflée, si lourde, que son centre de gravité semble avoir basculé vers l’avant, nous fixe étrangement de ses yeux cernés, à la fois vides et interrogateurs. Et c’est autour de cette jeune femme, prénommée Ludovica comme on va le découvrir plus tard, que va se centrer le récit. Si laide et si négligée soit-elle en apparence, Ludovica dégage quelque chose de fascinant – et ce n’est pas dû seulement à sa poitrine monumentale, résultat d’un accouchement récent comme on va l’apprendre au début du récit. Ses yeux sont comme des trous noirs, capables d’aspirer tout ce qui passe à sa portée, à commencer par les garçons croisés sur son chemin… Encore une question de gravité… « Fleur de lait » est sans conteste le plus gros OVNI éditorial qu’il m’ait été donné de lire ces derniers mois. Et cet OVNI nous vient de l’autre côté des Alpes, ce qui semble démontrer une certaine vitalité en matière de neuvième art chez nos voisins italiens. Il s’agit du deuxième album de Miguel Vila, après son Padovaland paru en 2022, déjà accueilli comme une révélation. Il y a beaucoup à dire, et ce n’est pas une vaine expression, sur cette bande dessinée tout à fait unique, tant au niveau du contenu narratif que du graphisme. Miguel Vila nous livre ici une véritable étude sociologique de l’Italie contemporaine, dont on constate, comme partout ailleurs, la tendance à se fondre dans la grande marmite mondiale des technologies de communication. Et pour cela, l'auteur s’avère un fin observateur des petites choses du quotidien, de ces détails apparemment sans importance des vies ordinaires, et cela se reflète d’abord dans cette extraordinaire mise en page hyper déstructurée, une approche cubiste, à la fois graphiquement et intellectuellement, avec parfois des suites de cases minuscules disséminées au milieu de larges espaces blancs. Le tout donne quelque chose de très avant-gardiste, qui peut déconcerter au premier abord et pourtant la narration n’est pas négligée, et même curieusement assez captivante, même s’il faut l’avouer, il ne se passe pas grand-chose. Vila dresse ici un portrait cruel et, ce qui est peut-être pire, sans ironie, d’une génération biberonnée aux écrans et sous leur emprise permanente. « Fleur de lait » est une peinture hyper réaliste d’une société ultra connectée où paradoxalement toute authenticité des rapports humains a disparu, où le futile prend le pas sur la gravité, où la solitude des âmes semble ressortir avec plus d’acuité, et ce quel que soit la classe sociale (celle plus éduquée à laquelle appartient Stella ou le sous-prolétariat des petits boulots dans lequel végètent Ludovica et Marco). Et en marge de ce constat quelque peu affligeant, il y a cette histoire de fluide mammaire suggérée par le titre, qui est le nom de la boutique de crème glacée où travaille cette dernière (« Fior di Latte »). Symbole nourricier rendu ici prépondérant par les seins gonflés à bloc d’une Ludovica décomplexée et assumant son récent statut de mère allaitante, des « charmes » auxquels Marco ne va pas manquer de succomber. De plus, sa libido n’en est pas amoindrie, bien au contraire, et de façon assez sordide. En effet, comme on va le voir, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond chez cette jeune mère, alcoolique et sans une once d’instinct maternel, qui nourrit son bébé avec son propre lait à l’arrière-goût de mauvais Spritz. L’accouchement l’a spectaculairement enlaidie, et son apparence semble être le cadet de ses soucis. Ludovica apparaît désormais comme une sorte de pieuvre grotesque suintant ses propres fluides corporels, obscènes. Chez Miguel Vila, la laideur, incarnée par celle qui s’impose comme le personnage central du récit, devient objet de fascination, pour le lecteur peut-être mais en particulier pour Marco, qui semble trouver entre ses seins une sorte de réconfort maternel, si trouble soit-il. Pendant ce temps-là, sa petite amie Stella s’efforce de stimuler son désir sexuel, allant jusqu’à s’épiler le minou. Peine perdue, Marco n’a de désir que pour Ludovica… Derrière le lustre des apparences, mise en évidence au début par la joliesse d’une ligne claire associés à d’aimables pastels pour représenter les paysages, les fissures vont apparaître, celles révélant un microcosme de citoyens paumés livrés à eux-mêmes et dont l’horizon s’arrête à l’écran de leur smartphone. Un univers étriqué où les valeurs sont distillées par un hyperconsumérisme mortifère qui s’est désormais substitué aux canaux traditionnels, miroir aux alouettes atomisant où argent facile, pornographie à gogo et gros fun semblent à portée de clic d’une jeunesse déboussolée. Sans rien déflorer davantage de l’intrigue, on reste déconcerté devant « Fleur de lait », photographie grinçante de notre époque contemporaine qui réussit à instaurer le malaise, à mille lieues d’une « dolce vita » suggérée par les premières pages. Miguel Vila, qui réussit à allier avec brio fond et forme (propos passionnant et graphisme innovant), est un auteur qui méritera toute notre attention dans les années à venir.
Juge Bao
Étant amatrice des enquêtes du juge Ti (autre personnage historique mais quelque temps plus tôt que Bao, sous les Tang), j’ai été très tentée par celles du juge Bao, parangon de la justice impartiale. J’aime beaucoup, on y retrouve cette même ambiance de la chine médiévale et de sa politique administrative et judiciaire. Le juge enquête à la demande de plaignants, en véritable Sherlock Holmes de l’époque, aidé de ses acolytes exerçant les fonctions de limiers, gardes du corps et médecin légiste qui lui sont d’un grand secours. Mais ce sont quand même ses dons d’observation et de déduction qui lui permettent de retrouver les criminels et de les punir, fussent-ils des notables de la ville. Non seulement le scénario retranscrit bien ces ambiances, mais le dessin est excellent. J’ai été très sensible à ce noir et blanc finement hachuré et gratté. J’ai trouvé que ça rendait les textures, visages et mains surtout, d’un réalisme saisissant, j’ai vraiment admiré les planches. Je n’ai pu lire que les quatre premiers tomes, seuls dispos à ma bibliothèque, mais j’espère bien trouver la suite pour continuer ma lecture, plaisante, vraiment.
Le Combat d'Henry Fleming
Adapté d'un roman de Stephen Crane, ce roman marque la littérature Américaine par son approche hors standard dans la description et la vision que l'on a d'un conflit. Ce conflit, c'est la guerre de sécession qui n'est pas présentée en mettant en avant ses enjeux politiques, il n'y a pas de vision stratégique ni de célèbres généraux. Ce récit est centré sur le quotidien d'un simple soldat récemment engagé qui découvre la guerre dans une bataille peu connue. L'auteur nous fait partager toutes les interrogations de ce jeune garçon et c'est tout l'intérêt et la force du récit. Tiraillé entre courage, lâcheté, instinct de survie,gloire ou honte tout ces sentiments contradictoires vécus par un homme qui vit sa propre bataille intérieure. Un roman inspiré à partir de témoignages de soldats, la description fidèle des conditions de vie et de la férocité des batailles donnent un réalisme aux scènes de guerre. Le dessin accompagne le message envoyé par l'auteur, les visages et les uniformes sont identiques quelque soit leurs camps. Les visages avant la bataille sont flous, hachurés et représentés comme des cadavres ou des êtres qui ont perdu toute humanité. Réaliste et poignant
Dans l'antre de la pénitence
Obsession - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il regroupe les 5 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2016, écrits par Peter J. Tomasi, dessinés et encrés par Ian Bertram, et mis en couleurs par Dave Stewart. En 1905, dans le cimetière de Mount Hope, à New Haven dans le Connecticut, un individu costaud creuse pour récupérer deux cercueils. Une semaine plus tard, Murcier arrive à San José en Californie, pour réceptionner les deux cercueils qui sont en train d'être déchargés du train, pour les emmener dans sa carriole. Il se rend alors à la maison des Winchester, où résonnent les coups de marteaux, de manière incessante. Dans une pièce, Sarah Winchester est en train d'aligner des balles de fusil, tout en répétant inlassablement deux mots : cuivre et poudre. Deux ingrédients simples et bon marché pour éteindre des vies. Murcier pénètre dans la pièce et lui indique qu'ils sont arrivés. Elle répond qu'elle va s'occuper elle-même de les enterrer. Effectivement, elle s'en va creuser deux tombes pour y déposer les cercueils : celui d'Annie Winchester, et celui de William Winchester. Une pierre tombale avec leur nom est apposée. À proximité de la rivière San Joaquin, dans le nord de la Californie, Warren Peck s'est installé dans les branches d'un arbre et il tient dans ses mains un fusil à lunette. Il s'en sert pour abattre cinq indiens. Une fois les assassinats commis, il descend de l'arbre, monte sur son cheval et se rend auprès des cadavres. Il y fiche des flèches pour faire croire à une guerre entre tribus. Il est attaqué par un indien qui lui fiche un couteau dans l'épaule droite. Une bagarre s'en suit au cours de laquelle l'indien perd son œil gauche, tout en regardant fixement l'homme blanc. Celui-ci décide de le laisser vivre alors qu'il le tient à bout portant avec son revolver. Il s'éloigne, enfourche son cheval, et s'en va. Dans la demeure des Winchester, les coups de marteaux continuent de résonner en continu, alors que dans sa chambre Sarah s'adresse à son époux et ses enfants défunts. le lendemain matin, il pleut à verse et madame Winchester reçoit les hommes qui arrivent pour être ouvrier, dans la serre. Ils se présentent. Elle leur demande leur nom, la raison de leur venue. Elle leur expose ses trois exigences. Ils ne doivent faire preuve d'aucune violence, ne pas mentir et être ponctuels. Ils doivent également déposer leurs armes, leurs munitions et leur holster et les remettre à Murcier. Puis, comme chaque jour, elle passe en revue les plans de la demeure, et indique à Murcier à quel endroit elle souhaite une nouvelle extension, les pièces qui sont à reprendre, les escaliers à ajouter, ceux à démonter. Lors de la passation de consigne, deux ouvriers s'interrompent : un blanc a commencé à lancer des injures raciales à un afro-américain, un grand costaud. Il semble que la bagarre est imminente. Sarah Winchester s'interpose entre les deux. Si, c'est vrai : Sarah Winchester (1839-1922) a réellement existé et elle a consacré sa fortune à bâtir cette maison aux plans déroutants, pas toujours cohérents. Elle a consacré 70 millions de dollars à cette entreprise pendant les 38 ans qu'elle y a consacré. Les ouvriers devaient travailler en continu, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, 365 jours par an. Il y a eu plusieurs hypothèses d'émises sur cette obsession, l'une d'elle supputant qu'il s'agissait d'offrir un abri à l'âme de tous les défunts ayant péri abattus par une Winchester. La mystérieuse maison Winchester est devenue une attraction touristique et cette histoire a fait l'objet de films et de bandes dessinées. En particulier, Alan Moore en avait donné sa version horrifique dans l'épisode 45 de la série Swamp Thing, paru en 1985. Il est donc probable que le lecteur ait déjà entendu parler de cette demeure avant de se lancer dans cet ouvrage. Il vaut effectivement mieux en avoir une vague notion car Peter J. Tomasi utilise l'ellipse à deux ou trois reprises : il ne rappelle pas les faits dans le détail, et il développe son récit sur quelques jours, sans développer le passé qui a conduit à cette situation, sans évoquer ce qu'il est advenu après 1906. le récit se focalise sur trois principaux personnages : Sarah Winchester, Warren Peck et Murcier. Une ambiance morbide pèse du début à la fin, et il apparaît progressivement que la source de la richesse des Winchester pèse également sur Sarah : l'afflux d'argent provenant de la vente d'instruments de mort, ayant causé le décès d'individus par dizaine, par centaine, par millier. Pour donner à voir son récit, le scénariste bénéficie d'un artistique à la vision assez personnelle, sachant faire apparaître la bizarrerie de certains comportements, sachant faire se manifester la folie, ou en tout cas l'obsession qui habite Sarah Winchester, et celle différente qui hante Peck. L'apparence des dessins est un peu particulière. Bertram détoure tous les éléments d'un trait fin et sec, rarement cassant. Il ne s'en dégage donc pas une impression de fragilité, mais plutôt de formes pas toujours bien finies, qui auraient parfois mérité d'être peaufinées. Cela lui permet également de jouer avec quelques exagérations, comme la taille des yeux de Sarah, la forme du visage de plusieurs personnages, la stature de Murcier, des expressions de visage un peu appuyées pour montrer la force d'une émotion, pour conférer la sensation d'une obsession. Il utilise également de très courts traits secs dans les formes détourées pour faire apparaître comme des marques laissées par la fatigue, l'usure, ou un état émotionnel enfiévré. Cette caractéristique fait parfois penser aux dessins de Frank Quitely, ou à ceux de Moebius mais avec un rendu moins aéré et moins élégant qu'eux, sensation renforcée par les bordures de case au tracé irrégulier effectué à la main, sans règle. Une fois qu'il s'est habitué aux caractéristiques des dessins, le lecteur se trouve plus en mesure d'en relever les qualités. Pour commencer, l'artiste s'attache à planter les décors avec soin, et à les représenter très régulièrement. Il soigne les différents aspects de la maison, profitant du fait qu'il n'a pas à maintenir une cohérence parfaite d'un plan à l'autre, d'un jour à l'autre puisqu'elle est sujette à évolution en fonction de ce qui passe par la tête de sa propriétaire donnant l'impression d'être fantasque. le lecteur en a une vision globale dès la deuxième planche, puis il peut voir la pièce où seule Sarah Winchester a le droit d'entrer, un salon avec les ouvriers, les tapis et un escalier qui aboutit dans un plafond, le jardin d'été et sa verrière, la chambre à coucher de la propriétaire, les toits, la buanderie avec sa chaudière, le jardin, la pièce où sont entreposées les armes, etc. La mystérieuse maison Winchester devient véritablement un personnage à part entière. Au fur et à mesure de la progression du récit, des trainées de sang apparaissent, et des lianes entre vrilles et tentacules s'immiscent parfois dans une pièce, sur le membre d'un personnage. Parfois, c'est juste un petit bout qui dépasse, d'autrefois c'est un entrelacs qui peut être présent dans une pièce, ou qui peut avoir des ramifications dans toute la demeure. Il est manifeste que scénariste, dessinateur et coloriste ont travaillé ensemble pour définir la forme de ces vrilles, la façon dont elles se développent dans l'espace. La complémentarité entre traits encrés et couleurs les fait ressortir comme un élément surnaturel, sans que le scénariste n'ait besoin de le dire de manière explicite. Il faut également un peu de temps pour s'habituer à la construction du récit, à la manière dont le scénariste raconte son histoire. Il entremêle les consignes de Sarah Winchester avec ses occupations quotidiennes, les ordres qu'elle donne à Murcier, les tâches des ouvriers, les interventions de Warren Peck et ses tâches quotidiennes, la visite de la sœur de Sarah, etc. Il y a donc ces vrilles rouges qui font leur apparition, sans que leur nature ne soit explicitée. Il y a cette obsession avec les morts, celle avec le fait d'avoir tué des êtres humains, et bien sûr l'obsession d'entendre des marteaux résonner à toute heure du jour et de la nuit. le scénariste ne donne pas de clé de compréhension claire et explicite. Charge au lecteur de rattacher les propos de Sarah ou de Warren à la présence de ces vrilles. Libre à lui d'y projeter une signification ou une autre, d'y voir la manifestation des obsessions, ou effectivement la présence surnaturelle de l'esprit des morts. le récit se termine avec une scène de destruction massive, compatible avec la réalité des événements historiques, et une explication donnée par Sarah Winchester. Il n'est pas possible d'y ajouter foi d'une manière littérale, ce qui renvoie tout le récit dans le domaine du conte. En revanche, la métaphore sur la culpabilité fonctionne du début jusqu'à la fin : ce poids insupportable de l'argent généré par la fabrication et la vente d'arme, et donc la mort de tous ceux atteints par les balles issues de ces armes. le simple fait d'y penser sous cet angle donne le vertige. À l'évidence, ce récit sort de l'ordinaire. Tout d'abord pour son sujet : quelques jours de la vie de Sarah Winchester, dépositaire de la moitié de la fortune de la famille, acquise par la vente d'armes de l'entreprise Winchester Repeating Arms Company. Ensuite, il y a la narration visuelle à la fois claire et personnelle, installant une ambiance pesante et inquiétante par les dessins et les couleurs. En fonction de sa sensibilité, le lecteur s'avère plus ou moins réceptif à la personnalité narrative de Peter J. Tomasi, parfois très inspiré pour l'interprétation de Sarah Winchester, parfois de manière un peu heurtée ou elliptique, ce qui peut s'avérer frustrant.
Mahar le lionceau ou l'enfance perdue des jeunes soldats de Daech
Il y aurait tellement à dire sur cet album qui rapporte un témoignage extraordinaire. Celui de Mahar un jeune enfant enlevé par Daech à l'âge de 10 ans pour l'enrôler bien malgré lui. La scénariste, une journaliste, à réussi à l'interviewer à plusieurs reprises après la chute de l'organisation islamique. Il est alors âgé d'une vingtaine d'années et livre avec un peu de recul un témoignage sur ce qu'il a vécu. L'actualité des dernières années est fortement marquée par ces conflits, on est abreuvé d'infos et d'images sur Daech, le terrorisme est malheureusement d'une récurrence quasi quotidienne dans les JT. Ces infos et ces images ont de quoi saper le moral. Mais là on est encore un cran au dessus. Des enfants... des enfants de 10 ans ! Kidnappés, arrachés à leur famille, endoctrinés, des privations de nourriture, des bourrages de crâne à coup de propagande nauséabonde, rabâchée encore et encore. Des enfances volées pour fabriquer des soldats de 13 ans prêts à tirer à la kalachnikov et même à commettre des attentats suicide. Voilà la triste réalité du monde qui nous entoure. Honnêtement on n'a pas envie d'y croire tellement c'est révoltant. Que certains adultes, aux nom d'idéaux discutables, se fassent la guerre c'est une chose, mais arracher des gosses insouciants et innocents à leur famille pour s'en servir comme soldats, c'est monstrueux. Cet album met en lumière cette facette de Daech. Les différents chapitres relatent les grandes étapes de l'histoire de Mahar : son enlèvement, son endoctrinement, sa formation de soldat, et sa contribution à la guerre. Mahar ne parait même pas forcément sympathique ou attachant. Mais c'est même pas la peine, c'est raconté avec les mots justes et c'est ça qui en fait un album "désagréable" à lire. Un album qui file un mauvais gout dans la bouche. Au final, j'aurais très vite oublié le nom des villages syriens attaqués, le nom de telle ou telle bataille en Irak, mais peu importe, l'important du propos n'est pas là. En fin de compte le seul reproche qu'on peut faire à ce récit c'est qu'il n'est peut être pas suffisamment poignant. Il manque un petit quelque chose, peut être parce que Mahar est anonymisé et qu'il n'est pas attachant ? Mais ce livre n'est pas vraiment émouvant malgré la dureté du propos, non il est plutôt effrayant et révoltant.
Louise Michel - La Vierge Rouge
De rouges œillets tout en fleur - Ce tome content une histoire complète indépendante de toute autre. Sa parution initiale en version originale date de 2016. Il a été réalisé par Mary M. Talbot (scénario) et Bryan Talbot (narration & dessins). Il s'agit d'une bande dessinée majoritairement en noir & blanc avec des nuances de gris, avec une utilisation ponctuelle de la couleur rouge, et parfois des lavis d'une autre couleur. Les époux Talbot ont réalisé trois autres ouvrages ensemble : Dotter of her Father's Eyes (2012), une biographie de de Lucia Joyce, la fille de James Joyce, Sally Heathcote: Suffragette (2014) sur le mouvement des suffragettes, et Rain (2019) sur la préservation d'une nappe tourbeuse dans le Yorkshire. le tome se termine avec 14 pages d'annotation rédigées par Mary M. Talbot, détaillant les sources historiques qu'elle a utilisées, en référençant chaque page. Trois phrases sont mises en exergue du récit : la définition du mot Utopie, une citation d'Oscar Wilde sur l'Utopie (une carte du monde qui ne comprend pas Utopie ne vaut pas la peine d'être regardée), et une citation de Samuel Beckett (A toujours essayé. A toujours échoué. Peu importe. Essayer encore. Échouer encore. Échouer mieux). À Calais en 1909, Franz Reichelt assiste au vol d'un avion à hélice, le pilote devant tenter la traverser de la Manche deux jours plus tard. Il pense à une panne d'avion, et a l'idée d'inventer une toile de tissu qui permettrait au pilote de ralentir sa chute. À 10h00 à la Gare de Lyon à Paris, le 22 janvier 1905, Charlotte Perkins Gilman descend du train alors que s'ébranle le cortège funéraire de Louise Michel. Monique, une jeune femme, l'attend avec une pancarte à son nom pour l'accueillir. Elle lui explique qu'il vaut mieux qu'elles aillent prendre un café en attendant que le cortège soit passé, et elle précise qu'il s'agit de celui de la vierge rouge de Montmartre. Charlotte se rend compte qu'elle a rencontré Michel à une occasion : à Londres, avec un centre d'intérêt commun la fiction utopique. Les deux femmes continuent d'évoquer la mémoire de Louise Michel, une anarchiste, sa place au cimetière de Levallois Perret, son idéal de vie sans rien posséder, sa dévotion aux autres, et bien sûr son rôle durant la Commune de Paris. En décembre 1870, elle parcourait Paris pour mendier de la nourriture pour les enfants pauvres de Montmartre. Lors de ce siège de Paris par les prussiens, elle était en colère contre les autorités publiques inefficaces et même incompétentes, et contre les profiteurs spéculant sur les denrées de première nécessité. Monique évoque les queues devant les magasins, la viande de chat et de rat pour les démunis, la viande exotique des animaux du zoo de Vincennes servie dans les restaurants de luxe, le rêve de révolution sociale dans les quartiers pauvres de Paris, les familles mettant en gage leurs biens y compris leurs outils de travail, et les violences faites aux plus faibles comme les enfants et les femmes. Dans l'auberge qu'elle fréquente, Louise Michel échange avec les habitants et les gardes nationaux, se met à rêver des applications pratiques de la science, de l'amélioration de la qualité de vie grâce aux découvertes scientifiques, et leurs applications. Elle est suivie dans son imagination par Albert Robidal un illustrateur qui dessine son idée de tuyaux distribuant la nourriture dans tous les foyers grâce à un réseau de canalisations reliées à une cuisine centrale. Le lecteur peut aussi bien être attiré par les auteurs s'il a déjà lu d'autres de leurs œuvres que par une biographie de Louise Michel et la couverture qui semble promettre une large place consacrée à la Commune de Paris (du 18 mars au 28 mai 1871). Il est un peu décontenancé par les deux pages d'introduction consacrée à Henry François Reichelt (1878-1912) inventeur d'un proto parachute. Les deux dernières pages du récit lui sont également consacrées. Ensuite, il découvre que le récit commence le jour de l'enterrement de Louise Michel, dont la vie va être commentée et retracée par Charlotte Perkins Gilman (1860-1935), une sociologue et écrivaine américaine, ayant eu une grande influence sur le féminisme. Elle va discuter tout d'abord avec Monique, puis avec sa mère et encore avec une autre femme. L'autrice a décidé de dérouler la biographie dans un ordre légèrement réarrangé, commençant par la Commune (1871), allant jusqu'à sa déportation et son arrivée en Nouvelle Calédonie en 1873, pour sauter en 1889 au pied de la Tour Eiffel, pour revenir à son enfance au cours des années 1830, pour reprendre un fil chronologique en retournant en Nouvelle Calédonie. le lecteur comprend bien l'intérêt d'un tel réarrangement pour éviter un effet de lecture trop linéaire, mais il n'est pas forcément entièrement convaincu de son intérêt, car un tel ordre recomposé ne fait pas apparaître de constat particulier par le biais de rapprochements. La première moitié de l'ouvrage est consacrée au rôle de Louise Michel pendant la Commune de Paris, son jugement étant évoqué en une page, la deuxième moitié couvrant le reste de sa vie. Mary M. Talbot à fort à faire car elle s'adresse à un lectorat anglo-saxon pas forcément familier de la Commune de Paris. Elle se sert du personnage de Monique pour exposer le contexte de cet épisode de l'Histoire de France, à gros traits car elle ne dispose pas d'une grande pagination. Il ne s'agit donc pas d'un ouvrage sur la Commune, comme peuvent l'être Les Damnés de la Commune de Raphaël Meyssan, ou le Cri du Peuple de Jean Vautrin & Jacques Tardi. Cette partie-là sert à montrer l'engagement de Michel pour le peuple, ainsi que certains de ses traits de caractère, à commencer par un fort altruisme et une forme de témérité assumée. le lecteur est vite entraîné dans cette période car les textes de phagocytent pas les images, et Bryan Talbot est un bédéaste accompli. La narration visuelle est prenante, à la fois pour la qualité de la reconstitution historique, à la fois grâce aux personnages vivants, animés par des émotions. Dès la première page, le lecteur peut apprécier la justesse de la représentation de l'avion. Les quais de la Gare de Lyon sont représentés de manière un peu simplifiée, mais le lecteur retrouve bien la verrière et l'architecture si caractéristique ; en revanche il est très étonné que le corbillard tiré par les chevaux défile sur le quai de la gare. Par la suite, il regarde avec curiosité la vue extérieure de la Gare de Lyon avec sa tour si reconnaissable, la montgolfière au-dessus de Paris, les moulins, le défilé sur les Champs Élysées, l'Hôtel de Ville de Paris, une galerie du Louvres reconverti en atelier pour artisans, la chaire de Saint Sulpice, le trois-mâts Virginie qui emmène Louise Michel en Calédonie, la basilique du Sacré Cœur en construction, la Tour Eiffel également en construction. L'artiste se montre out aussi précis pour dessiner des tenues vestimentaires authentiques aux différentes époques, que ce soient les robes des interlocutrices en train d'évoquer la mémoire de Louise Michel, ou les uniformes militaires. Il adopte une direction d'acteur de type naturaliste insufflant de la vie dans chaque personnage, qu'il soit en train de parler, en train d'agir, en train de se battre aux barricades, en train de se faire rouer de coup. Alors que le format est plus petit que celui d'un comics, la lecture des pages est fluide le dessinateur ayant adapté ses prises de vue, sans rien sacrifier en densité narrative. Il utilise aussi bien des cases avec bordures que sans bordure, une suite de case pour décrire une action, qu'un dessin en pleine page pour un moment particulièrement mémorable (ou atroce, comme les doubles pages consacrées aux morts lors de la semaine sanglante, du 21 au 28 mai 1871). le lecteur lit donc une vraie bande dessinée, et pas un texte académique illustré. Une fois passée l'étonnement que les auteurs ne respectent pas l'ordre chronologique, le lecteur apprécie le dispositif qui consiste à raconter la vie de Louise Michel, commentée par d'autres femmes ce qui permet d'apporter naturellement des éléments de contexte, des jugements de valeur, ainsi qu'une mise en perspective car les discussions se passent après sa mort. Par la force des choses (la pagination), la Commune de Paris n'est vue qu'au travers des actions de Louise Michel, avec quelques éléments de contexte, ce qui peut s'avérer frustrant à certains moments. D'un autre côté, cela permet au lecteur de découvrir deux autres phases de la vie de cette femme, sa déportation en Nouvelle Calédonie, ses activités après son retour en métropole. Les commentaires de Charlotte Perkins Gilman et des autres font ressortir en quoi son engagement et son comportement étaient similaires à celui des autres communards, et tranchaient avec la place réservée à la femme dans la société de l'époque. Il apparaît ainsi une fibre féministe. le titre complet de l'ouvrage mentionne la vision d'une utopie. Cela commence avec la conviction de Louise Michel que les découvertes scientifiques ne peuvent qu'apporter un progrès social. Les auteurs mentionnent Jules Verne, mais surtout Mary Shelley (1797-1851), Herbert George Wells (1866-1946), Edward Bellamy (1850-1898), et Albert Robidal (1848-1926) illustrateur, caricaturiste, graveur, journaliste et romancier français. Il y a donc en filigrane une évocation des romanciers ayant fantasmé un monde meilleur au travers de leurs écrits d'anticipation ou de leurs essais, tout comme la Commune de Pais était fondée sur une vision utopique de la société. Arrivé à la fin du récit, il ne reste plus au lecteur qu'à s'interroger sur le lien qui unit la vie de Louise Michel à cette étrange introduction et conclusion mettant en scène Henry François Reichelt, lui aussi le concepteur d'une invention révolutionnaire qui l'a testé sans filet, comme la Commune était sans filet. Les époux Talbot évoquent la vie de Louise Michel dans un bande dessinée dense, tout en étant très facile à lire. La narration visuelle est impeccable pour reconstituer les différentes époques et les différents lieux (de Paris à la Nouvelle Calédonie), pour une vraie bande dessinée, et pas un texte illustré. le lecteur sortira forcément frustré de sa lecture, que ce soit sur le déroulement de la Commune de Paris, ou sur la vie même de cette femme car il y a trop à dire pour la pagination.