C'est un niais, il fera l'affaire.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition date de 2022. Il a été écrit par Pierre Christin, dessiné et mis en couleurs par Jean-Michel Arroyo. Il s'agit d'une bande dessinée en bichromie comprenant environ 124 pages. L'ouvrage se termine avec neuf dessins en double page représentant différents endroits de Paris en 1950 : le cinéma Gaumont-Palace 1 rue Caulaincourt, le Muséum d'histoire naturelle au Jardin des Plantes, le cirque Médrano 63 boulevard Rochechouart, les usines Citroën quai de Javel, le café de Flore 172 boulevard Saint-Germain, le parc des Buttes-Chaumont 1 rue Botzaris, les usines à gaz à la Plaine Saint-Denis, le Pont Royal vu de la passerelle Solférino, l'Île Saint-Lois et le Pont Louis-Philippe.
Dans les années 1980, par une soirée pluvieuse, Antoine, la cinquantaine, emprunte le funiculaire de Montmartre. Il sort de la cabine et va se promener dans le quartier, dans des rues qu'il a fréquentées, jusqu'à l'avenue Junot. Bien avant ce temps, il est parti à la fin de l'été, pile le jour de ses dix-huit ans. À part le petit cri de la buse qui le précédait, pas un bruit. Sa seule copine sur le plateau d'Aubrac, celle-là. Peut-être qu'elle avait compris qu'il s'en allait pour de bon ? Les autres gars du buron avaient du mal à y croire eux. Plusieurs années qu'ils étaient tous les quatre là-haut à fabriquer de la tome chaque été. Bouffer du lard rance et du pain rassis en buvant du lait sans jamais voir personne pendant des jours et des jours, ça leur allait. Comme il était le plus jeune de l'équipe, on disait le roul, il était chargé des cochons et des ordures. Mais tout ça, c'était fini pour lui. Fini.
Antoine monte à Paris, pour se rendre chez Alric, un cousin bougnat. Pas habitué aux chaussures que sa mère lui a payées à Rodez. Pas habitué à marcher sur du dur. Paris lui parait immense. Des endroits si différents en quelques centaines de mètres. Des gens faisant des choses bizarres. C'est plus tard qu'il a appris ce que c'était que des chandelles, des prostituées quoi. Des gens bizarres eux-mêmes. Hommes ou femmes ? C'est plus tard aussi qu'il a su comment on les appelait. Beaucoup de noms pour se moquer d'eux, en fait. Sur le boulevard, des animaux bizarres aussi. Les vaches et les cochons, il a vite compris qu'il n'y aurait pas que ça dans la vie. Des lumières tout aussi bizarres, il n'avait jamais vu ça, des néons on lui a dit. Il parvient rue Lepic, et trouve le café et le commerce de son cousin. Celui-ci l'accueille et lui montre sa chambre, au-dessus de l'écurie. le boulot d'Antoine est de charger la charrette en boulets de charbon. le lendemain, réveil à cinq heures, et première livraison à six heures à l'établissement La Lune bleue, un des plus gros clients, un des cabarets les plus connus de Pigalle. Fillette, la jument tirant la carriole, sait même y aller toute seule. Antoine fait comme demandé : charger la remorque, aller se coucher, et se lever à l'heure. le lendemain, il entre pour la première fois dans ce cabaret, où il est accueilli par Poing Barre, l'aboyeur de la Lune bleue.
C'est l'histoire d'un jeune gars du Massif Central qui monte à Paris et qui fait son apprentissage de la vie dans le quartier de Montmartre, dans un milieu criminel. le mode narratif tient un peu le lecteur à distance. La scène introductive se déroule dans les années 1980 : trois pages dont deux sans aucun mot, et la bande dessinée se termine avec une séquence de trois pages qui lui fait écho. le scénariste commence donc par un dispositif qui indique que l'histoire se déroule dans le passé, qu'il s'agit d'événements révolus et déjà connus. Cela produit un premier effet de distanciation. La seconde scène dure cinq pages et est racontée par la voix d'Antoine âgé qui évoque son arrivée à la capitale : autre effet d'éloignement, car le lecteur ne vit pas en direct les événements. Les dialogues commencent donc en page 13, quand le jeune adulte se présente à son cousin. Cet effet de prise de recul se produit régulièrement, le scénariste repassant en mode commentaire du personnage principal plus âgé dans des cartouches pour apporter des informations supplémentaires sur ce que montrent les dessins. Cette sensation est encore accentuée par le parti pris de la mise en couleurs : une sorte de bichromie, faite de nuances de gris. En outre, sous ce gris, les dessins sont très propres sur eux : des contours adoucis pour les personnages, des décors propres et en bon état.
Cette sensation de détachement n'entame pas pour autant l'envie de lecture et de découverte. le titre annonce clairement l'intention : une reconstitution de ce quartier de Paris à cette époque. le lecteur constate tout de suite la qualité de la reconstitution historique visuelle. Bon, le funiculaire de Montmartre, les ruelles, les façades d‘immeuble, la ferme sur le plateau de l'Aubrac : bien dessiné, mais rien de très extraordinaire. La traversée de quelques quartiers en 1950, à l'arrivée à Paris : sympathique pour les tenues vestimentaires et les voitures. À partir de la page 13, Antoine s'installe au-dessus du café de son cousin, et là la reconstitution historique atteint un autre niveau avec la description du quotidien : les boulets de charbon à charger dans la charrette, la jument Fillette, la cabaret La Lune bleue au petit matin avec les tables pas encore débarrassées, les réverbères, le calorifère, les autobus de l'époque, les différents modèles de voiture de la traction avant à celle de la police, les usines à gaz en proche banlieue, une salle de billard, etc. Les auteurs emmènent également le lecteur à la basilique avec une superbe vue du ciel, et devant le Moulin rouge, avec sa façade éminemment reconnaissable. Mais globalement ce n'est pas une reconstitution de nature touristique : elle se concentre plutôt sur les éléments du quotidien d'Antoine : en tant que livreur de charbon le matin, de spiritueux le soir, puis d'aide au cabaret, et enfin d'homme de confiance pour le patron de cet établissement.
Manquant parfois un peu de texture ou d'un détail concret comme la nature du revêtement de chaussée, les dessins génèrent parfois comme une vague impression de consistance insuffisante. Mais lorsqu'il regarde les neuf dessins en double planche après la fin du récit, le lecteur distrait prend conscience que les auteurs ne se sont pas contentés d'aller chercher quelques cartes postales d'époque pour installer un décor en toile de fond. le scénariste a effectué des recherches plus approfondies sur le tissu socio-économique du quartier, et le rayonnement probable d'un individu comme Antoine, pour trouver à quels lieux cela correspondait. Ces derniers sont représentés de manière organique dans les planches, sans que l'artiste n'attire l'attention sur eux, mais bien présents et nourrissant le récit.
De la même manière, le scénariste donne l'impression de raconter une histoire toute simple, très linéaire, très facile à lire, sans beaucoup de consistance. Mais en y repensant, le lecteur peut lister les différentes composantes de la reconstitution historique : la vie sur le plateau de l'Aubrac, les bougnats, le cabaret et ses artistes, ainsi que sa clientèle hétérogène, les petits trafics et les plus gros, l'évolution des numéros de cabaret, l'évolution de la géopolitique et en particulier la situation en Algérie. À nouveau, le ressenti est assez étrange : entre une forme de détachement, et une sensation d'évidence, comme si l'auteur alignait des lieux communs. Toutefois c'est sa connaissance de l'époque qui lui permet d'aboutir à une narration qui coule de source, encore faut-il disposer de cette connaissance des faits et savoir la distiller de manière organique dans le récit, sans donner l'impression de passer en mode leçon d'Histoire. du coup, le récit maintient l'attention du lecteur en douceur. Il n'y a pas de vrai drame, ou plutôt lorsqu'une mort survient, elle est présentée comme un simple fait, avec des conséquences émotionnelles très limitées. Une image montre les parents de Mireille, en tandem, fauchés par un bus. L'image d'après, leur fille affiche un regard attristé, mais c'est un souvenir déjà lointain et durant les années écoulées, elle a fait son deuil et trouvé comment gagner de l'argent pour pouvoir nourrir et s'occuper de sa petite sœur Blanche. C'est de l'histoire ancienne. Plus loin dans le récit, un gang de Corses entre dans La Lune bleue et ouvre le feu sur les clients et les employés, dans une séquence de cinq pages. La mise en scène du coup d'éclat montre bien la panique et les morts, à nouveau de manière plus factuelle qu'émotionnelle, ne touchant pas forcément le lecteur. Il n'y a pas de volonté de faire pleurer dans les chaumières, en exagérant pour toucher la corde sensible.
Pierre Christin & Jean-Michel Arroyo font revivre le quartier de la Butte Montmartre, en suivant la vie d'un jeune provincial monté à Paris, et s'intégrant progressivement dans le milieu, sans manier de flingue, sans commettre d'agressions. Les auteurs effectuent une reconstitution visuelle remarquable, en toute discrétion, et évoquent plusieurs facettes de cette époque, de ce milieu, également sans se reposer sur des artifices spectaculaires. le lecteur suit bien volontiers Antoine, son premier amour, sa découverte du monde du cabaret, sa participation plus périphérique que directe aux affaires, sans pour autant être dupe des activités illégales du patron du cabaret et de sa bande. D'un côté, il apprécie cette narration pragmatique, sans romantisme ou cynisme artificiel ; de l'autre, il peut être décontenancé par ce rythme posé et presque tranquille.
“Malet” de Nicolas Junker est une BD complètement déjantée qui raconte l’histoire vraie d’un gars prêt à tout pour renverser Napoléon Ier. On suit Malet, un homme avec un passé chargé de coups d’État ratés, qui a une idée folle : faire croire que l’Empereur est mort. Depuis sa maison de santé, il monte un plan aussi absurde que génial : quelques faux documents, des uniformes bidon, et hop, il tente le coup d’État le plus surréaliste de l’histoire. Et le pire, c’est que ça marche presque ! Les hauts fonctionnaires tombent dans le panneau, les militaires annoncent la mort de Napoléon, et en une nuit, Malet prend quasiment le contrôle de Paris. Les ministres et préfets sont emprisonnés, les républicains prennent du galon, et c’est le chaos total. Mais voilà, ses propres complices, tous plus pittoresques les uns que les autres, foirent le plan avec des bévues hilarantes, permettant aux fidèles napoléoniens de sauver la mise in extremis. Junker mélange action, humour et suspense avec brio.
Le dessin m'a surpris. J'ai toujours du mal à critiquer sur ce sujet, je suis forcément subjectif car n'étant pas dessinateur moi même, mais j'ai trouvé que certaines cases manquaient de lisibilité. Malgré cela, les illustrations restent dynamiques et capturent bien l’atmosphère tragi-comique de cette nuit d’octobre 1812.
On passe par tous les états : on rit des situations absurdes, on s’accroche lors des moments de tension, et on se surprend à espérer pour ce fou de Malet. “Malet” est une BD qui transforme une tragédie potentielle en vaudeville historique. C’est l’histoire d’un homme qui a fait trembler Napoléon avec un plan aussi fou que brillant, et c’est un vrai régal à lire.
“Je vais rester” de Lewis Trondheim et Hubert Chevillard est une BD étonnante car on a peu l'occasion de lire du Trondheim dans ce registre que j'associerais plus spontanément à Etienne Davodeau ou Pascal Rabaté. Et je trouve ce changement de registre très intéressant.
L’histoire commence de manière plutôt banale : un couple débarque à Palavas pour des vacances d’été. Mais bam, tout bascule avec un accident tragique avant même qu’ils n’aient pu poser leurs bagages. Fabienne se retrouve seule, et là, contre toute attente, elle décide de rester.
Ce qui rend cette BD vraiment unique, c’est la réaction de Fabienne. Au lieu de fuir ou de sombrer, elle choisit de suivre le programme de vacances tel que Roland l’avait prévu. Sa manière de gérer le choc, entre hébétude et déni, est troublante et captivante. Elle s’accroche à cette routine prévue, comme si ça pouvait la sauver du chaos intérieur. Et puis, petit à petit, l’imprévu s’invite et tout change.
Le scénario de Trondheim fonctionne bien. Il arrive à équilibrer moments de tristesse profonde et petites touches d’humour. On sent que chaque page est pensée pour nous faire ressentir la confusion et la force de Fabienne. C’est subtil, poignant, et vraiment humain.
Les dessins de Chevillard sont juste top. Son style est à la fois détaillé et expressif. Les paysages sont très bien rendus alors qu'il ne s'agit clairement pas de mon coin préféré de France, et on peut presque sentir l’air de la mer en regardant ses pages. La mise en couleur ajoute une couche de mélancolie douce qui colle parfaitement à l’ambiance de l’histoire.
Bref, “Je vais rester” est une BD qui mélange habillement le drame et la résilience, avec une bonne dose de sensibilité et de réalisme. Trondheim et Chevillard nous offrent une histoire touchante et visuellement superbe, qui reste en tête après avoir tourné la dernière page. Pour moi ca a très bien fonctionné.
“Les Grands Espaces” de Catherine Meurisse est une bouffée d’air frais. Dès les premières pages, on est transporté dans l’univers poétique et bucolique de l’enfance de l’auteure que j'avais découverte avec le moins drôle mais pas moins touchant La Légèreté. Le dessin est dans la même veine, presque schématique, rappelant le style du dessin de presse, mais la mise en couleur de la nature est tout simplement magnifique. Comme dirait Blue Boy, “elle aime la nature et ça se voit”.
Meurisse nous raconte son enfance passée à la campagne, loin du tumulte de la ville, où elle découvre la nature, l’art et la littérature. Chaque page est une célébration de la vie simple, des petits bonheurs et des grandes découvertes. Les couleurs vibrantes et la manière dont elle rend la splendeur des paysages montrent un amour profond pour la nature.
Ce qui est particulièrement marquant, c’est la façon dont Catherine Meurisse parvient à mêler humour et tendresse. Elle nous fait sourire avec ses anecdotes enfantines tout en nous touchant profondément avec ses réflexions sur la nature, le temps qui passe et l’importance de préserver notre patrimoine rural. Cependant, sa critique du monde moderne m'a parfois semblé un peu clichée même si je la partage dans les grandes lignes. La nostalgie de la campagne et la critique de l’urbanisation et de la modernité sont présentes de manière appuyée, ce qui peut paraître un peu trop insistant.
“Les Grands Espaces” reste une œuvre rafraîchissante, pleine de charme et de sensibilité. Catherine Meurisse réussit à nous faire ressentir la beauté du monde qui l’a entourée enfant, et nous rappelle l’importance de prendre le temps d’admirer la nature qui nous entoure. Malgré quelques critiques du monde moderne un peu appuyées, c’est une lecture incontournable pour ceux qui cherchent un moment de douceur et de réflexion.
Voilà une surprise recommandée par mon libraire il y a quelques temps. “Ed Gein” raconte l’histoire vraie d’Edward Theodore Gein, un tueur en série qui a passionné l’Amérique des années 1950. La BD explore sa vie depuis son enfance difficile jusqu’à ses crimes macabres qui ont choqué le pays. Plonger dans la vie de ce tueur en série, c’est comme entrer dans un cauchemar éveillé. Le dessin par Eric Powell est tout simplement bluffant. Chaque page, chaque illustration, transpire le malaise et la folie. Les traits sont précis, les ombres bien utilisées, rendant l’atmosphère pesante et oppressante à souhait.
Ce qui frappe le plus, c’est la manière dont Harold Schechter explore l’enfance de Gein. On ne naît pas monstre, on le devient, et cette BD le montre bien. On est plongé dans le quotidien d’un gamin affreusement seul, sous l’emprise d’une mère tyrannique. On comprend mieux comment il a pu vriller aussi gravement. Ce mec est seul, désespérément seul, et c’est glaçant.
Pas de dichotomie simpliste ici. Oui, Gein est taré, mais ça ne sort pas de nulle part. C’est un mélange de solitude, d’endoctrinement maternel et de folie latente qui explose. Cette BD est utile, car elle va au-delà des faits divers sensationnels pour chercher les racines du mal.
En résumé, “Ed Gein” par Harold Schechter et Eric Powell est une BD sombre, intense, et incroyablement bien dessinée. C’est une plongée dans les ténèbres de l’âme humaine, à lire absolument si vous avez le cœur bien accroché.
Une grosse et superbe surprise, cette BD saupoudrée de Ghibli !
Un graphisme fin et coloré, aux personnages toujours bien croqués et rendant palpable chaque émotion. Et ce petite mélange de BD à l'européenne et de Miyazaki (la nature bienveillante, les envols magiques, les visages évidemment) ne peut qu'étonner le lecteur qui ne sait pas dans quoi il s'embarque.
Car le conte de fées assez classique se transforme en drame conjugal, toujours ponctué de magie. Un cocktail étonnant mais qui fait mouche et encourage à se laisser porter jusqu'à la dernière page.
J'ai été ravi de voir notre jeune fille s'émanciper, eu de la peine lorsque son petit coeur se serrait, agacé pas ses jérémiades et son égoïsme. Et pareillement pour l'étrange et fascinant Pierrot qui renvoie forcément au magicien égocentrique du Château ambulant. Le dernier chapitre fait défiler les années pour résumer en quelques cases une vie rythmée des événements somme toute banals et clôt le récit mais avec un petit goût amer qui vous poussera sans doute à réfléchir aux rêves que vous avez eus, ceux que vous avez réalisés, à l'empathie que vous offrez/avez offert/souhaiteriez offrir. Et je parie que quelque chose vous titillera.
Une BD légère mais sérieuse qui s'apprécie et qui fait réfléchir, je recommande forcément.
Culture, tradition et revanche
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Ce tome est le premier d'une nouvelle série indépendante de toute autre ; il n'est pas besoin d'avoir lu des épisodes d'Archie Comics pour apprécier le récit. Ce recueil comprend les épisodes 1 à 5, initialement parus entre 2014 et 2016, écrits par Roberto Aguirre-Sacasa, dessinés, encrés et mis en couleurs par Robert Hack. Ce dernier a également réalisé les couvertures principales. Seul le lettrage est réalisé par quelqu'un d'autre, à savoir Jack Morelli. Ce tome comprend également les 9 couvertures variantes réalisées par Robert Hack (*6, des hommages à des affiches de films d'horreur classiques), J. Scott Campbell, Francesco Francavilla (*2). Il y a également 3 pages d'études graphiques. Enfin le tome se termine avec une histoire en 6 pages, mettant en scène la deuxième apparition de Madam Satan, dans une histoire datant de 1942.
Le 31 septembre 1951 marque la date du premier anniversaire de Sabrina Spellman. Les membres de la sororité de sorcières dont il fait partie sont venues chercher sa fille comme il était convenu. Sa femme a profité du fait qu'il les accueille dans la maison pour s'enfuir avec le nourrisson. Elle est rapidement rattrapée par les sorcières, au milieu des bois. Elles repartent avec la petite Sabrina, et Edward Spellman s'occupe de sa femme Diana qui finit internée dans un asile. Sabrina est confiée à Hilda et Zelda, 2 sorcières qui prennent aussi le nom de famille de Spellman. Malheureusement pour l'anniversaire des 6 ans de Sabrina, son père Edward faillit à venir voir sa famille. À l'âge de ses 12 ans, Hilda & Zelda décident que Sabrina profiterait de changer d'air, donc le trio déménage et va s'installer dans la petite ville de Greendale, non loin de celle de Riverdale.
En 1964, le trio accueille le cousin Ambrose, un sorcier bon teint à peine plus âgé que Sabrina. Toujours la même année, Sabrina a le béguin pour Harvey Kinkle, et elle se fait un petit peu aider par Ambrose pour qu'il s'intéresse à elle. À quelques jours d'intervalle, non loin de là du côté de Riverdale, Elizabeth (Betty) Copper et Veronica (Ronnie) Lodge réalisent un sort de conjuration qui semble échouer. Quelques temps plus tard, une nouvelle professeure fait son entrée au lycée de Greendale : Evangeline Porter. Alors que l'anniversaire des 16 ans de Sabrina approche, il va lui falloir choisir entre une vie de sorcière consacrée à Satan, ou une vie d'être humain, privée de pouvoirs.
Au début des années 2010, les responsables éditoriaux des Archie comics décident de mettre à jour les aventures de leurs personnages (Archie, Betty, Veronica, Jughead et les autres), en commençant par introduire dans ce monde bien blanc et bien normal, Kevin Keller, un jeune homosexuel. Puis ils ont donné le feu vert pour une minisérie dans laquelle Archie rencontre des zombies, mais pas sur un ton humoristique comme les précédents crossovers décalés : Afterlife with Archie: Escape from Riverdale (2013/2014) de Roberto Aguirre-Sacasa & Francesco Francavilla. le pauvre Archie a même fini par passer l'arme à gauche dans sa propre série : The Death of Archie: A Life Celebrated, puis par repartir de zéro dans Archie Vol. 1 (2015) Mark Waid & Fiona Staples. La présente histoire se déroule dans une réalité alternative, à Greendale (dans les environs de Riverdale, la ville où réside Archie), avec des personnages habituels de la série (même si Archie n'apparaît que le temps d'une seule et unique case), Sabrina Spellman tenant le premier rôle. Pour la version originale de Sabrina, il est possible de se plonger dans l'anthologie The Complete Sabrina the Teenage Witch: 1962-1971, ou de visionner sa série en dessin animé Sabrina the Teenage Witch: Comp Animated Series, ou sa série télé avec acteurs Sabrina the Teenage Witch: The Complete Series, avec Melissa Joan Hart.
Néanmoins, en feuilletant le tome, le lecteur constate tout de suite que la tonalité graphique ne s'adresse pas à de jeunes enfants, mais à des adolescents et à des adultes. Robert Hack dessine dans une veine réaliste, avec comme un manque de précision dans le menu détail, comme une forme un peu gauche pour un meuble, ou une coupe un peu rigide pour un vêtement, ou encore des expressions de visage un peu décalées, un regard un peu de travers. Il réalise lui-même la mise en couleurs, avec une approche personnelle. Il choisit une teinte pour chaque forme, rendant compte de sa couleur réelle. Elles peuvent parfois déborder un peu sur la surface adjacente, par exemple la couleur des cheveux qui forment une ombre de la même couleur sur le haut du front. Au bout de quelques pages, le lecteur constate également que l'artiste donne plus de consistance aux formes en intégrant une trame de fond, pas toujours en rapport avec la texture du matériau concerné, comme si la surface avait été grattée avec un peigne. Cet ajout donne une cohérence visuelle d'ensemble des différentes parties en les joignant dans une même trame, et apporte une apparence un peu datée à chaque page, comme si elle avait subi le temps qui passe (ce qui est cohérent avec le fait que le récit se déroule dans le passé).
Robert Hack ne s'inscrit donc pas dans l'esthétique enfantine et bien ronde des Archie Comics. Les personnages ont des apparences réalistes, avec des morphologies normales, fines ou élancées, ou un peu empâtées, en fonction des protagonistes. Les tenues sont cohérentes avec les modes vestimentaires de l'époque. le blouson de lycée d'Harvey Kinkle est d'époque, ainsi que les jupettes plissées et les sweaters de Betty & Veronica, ou encore le serre-tête de Sabrina. L'artiste reproduit également la nuisette caractéristique de Sabrina, mais dépourvue de toute prétention de séduction et de voyeurisme. Il ne s'agit plus que d'un habit de nuit fonctionnel. Les personnages ont donc tous une apparence distincte et ordinaire, tout en respectant les principales caractéristiques de leur version originale dans les Archie Comics. Hack les dessine juste de manière plus réaliste, moins simplifiés, moins épurés, moins enthousiastes, sans les idéaliser.
Même si les couleurs habillent toutes les cases au point de devenir une composante majeure des arrière-plans, le lecteur constate que Robert Hack représente régulièrement les décors, plus fréquemment que dans un comics de superhéros. Il sait leur donner une consistance suffisante, variant le degré de détail en fonction de chaque moment dans la scène considérée. Il peut s'attarder sur la représentation d'une façade quand Sabrina découvre pour la première fois sa nouvelle demeure à Greendale, comme il peut juste rappeler les contours d'un meuble ou l'allure générale d'un arbre, si le cadrage se focalise sur un personnage ou sur l'ambiance générale plutôt que sur les détails. Il en découle des dessins pas très beaux d'un point de vue esthétique, mais montrant des endroits bien consistants, où évoluent des individus normaux et crédibles, avec cette étrange familiarité de personnages dérivées d'icônes populaires piochées dans les Archie Comics.
Robert Hack doit également donner à voir plusieurs passages décrivant des pratiques de sorcellerie. Il choisit de le faire de manière très concrète en restant dans un registre descriptif, sans chercher à passer dans un registre expressionniste. Lorsque l'un des personnages se retrouve prisonnier dans un tronc d'un arbre, il dessine un visage à texture de bois sur le tronc d'arbre. Pour Salem ou les familiers d'Ambrose, il représente un chat et deux serpents de manière naturaliste, sans essayer de faire apparaître l'âme qui les anime, sans trace d'anthropomorphisme, même dans le visage. Lorsqu'en courant dans les bois, la mère de Sabrina se retrouve entravée par des branches d'arbre, il représente de manière littérale des bras en bois qui partent des troncs et qui agrippent les bras de Diana Spellman. La seule exception à ce mode de représentation littérale concerne Madam Satan (Iola). Il s'agit d'une femme revenue d'entre les morts, revenue des enfers même, et sous sa forme réelle, Hack intègre deux crânes minuscules en lieu et place des yeux, dans les orbites oculaires, un détail déconnecté de la réalité. Il ne fait que se mettre en cohérence avec le scénario.
Effectivement Roberto Aguirre-Sacasa reprend le principe du personnage, à savoir une sorcière et il respecte les conventions du genre, en les intégrant de manière littérale. le lecteur découvre ainsi une communauté de sorcières, il voit leur apparence réelle (pas jolie à voir). Il observe quelques utilisations de leurs pouvoirs. Il peut en voir une passer sur un balai. Il y a même une réunion de sorcières au cours de laquelle elles invoquent Satan qui se manifeste en leur présence, sous la forme d'un démon de base. À la lecture, il apparaît que le scénariste et l'artiste abordent ces séquences uniquement au premier degré, sans aucune once de dérision ou de moquerie. Il en découle que le lecteur peut en faire de même, d'autant que ces créateurs connaissent leurs classiques et intègrent ces conventions de manière naturelle dans le cours de leur récit. Il n'y a pas d'impression de parodie, ou même de maladresse involontaire. Cette manière de raconter s'avère méritoire à une époque où le métacommentaire est partout. En outre elle fonctionne, permettant au lecteur de lire un récit de sorcières bien ficelé, au premier degré.
L'effet cumulatif des différentes séquences fait apparaitre que le scénariste a pris un certain plaisir à intégrer à sa narration des références culturelles de l'époque. le lecteur apprécie l'évocation de chanteuses comme Dionne Warwick, Barbara Streisand. Il identifie immédiatement les paroles de la chanson Que sera sera de Doris Day, ainsi que la mention de Pretty Woman de Roy Orbison. Il sourit devant les allusions aux coiffures de Marylin Monroe et de Jackie Kennedy. Il reconnaît les repères que sont la comédie musicale Bye Bye Birdie et le film Ma femme est une sorcière avec Veronica Lake, de René Clair. Il apprécie la référence à l'écrivaine Patricia Highsmith et au roman le petit Prince d'Antoine de Saint Exupéry. Il s'attend moins par contre à ce que l'un des familiers (Salem, celui de Sabrina) évoque Glycon, une divinité-serpent romaine. Dans le contexte d'un comics, le choix d'une telle divinité n'a rien d'innocent car elle évoque forcément Alan Moore qui se dit adorateur de Glycon. le scénariste ne s'en sert pas pour essayer de légitimer son récit et pour expliciter son intention en se réclamant de l'auteur de Watchmen, car l'intention n'est pas claire (mais cette mention est troublante et certainement innocente, sans moquerie ou tentative de s'accaparer une part de gloire indue).
Le lecteur ressent tous ces aspects de la narration qui attestent d'une œuvre d'auteur, dans laquelle les créateurs se sont fortement investis, par opposition à un produit industriel fabriqué à la chaîne. Tout en respectant les caractéristiques principales du personnage Sabrina (à commencer par la présence de ses 2 tantes Hilda & Zelda), ils racontent une histoire qui leur est propre. le premier thème qui apparaît est celui du métissage et des traditions. de par les circonstances de sa naissance, Sabrina Spellman est une sang-mêlé ce qui a des conséquences sur sa vie au quotidien, sur son apparence, et sur la culture de son milieu familial. le scénariste développe ce thème en arrière-plan, avec la difficulté pour Sabrina de s'intégrer au milieu d'enfants normaux, difficulté augmentée par le fait que ses cheveux prennent une teinte albinos. Aguirre-Sacasa montre aussi comment ses tantes évoquent les traditions familiales, créant une forme d'attente chez Sabrina, quant à sa cérémonie d'intronisation à l'occasion de l'anniversaire de ses 16 ans.
Le scénariste joue donc sur la notion de communauté de sorcières pour montrer la culture acquise par Sabrina, en ayant été élevée par ses tantes qui sont des sorcières. le lecteur découvre très surpris, au détour d'une case, que Sabrina les voit sous leur véritable apparence, et pas comme deux femmes d'un certain âge à l'aspect inoffensif. Ce moment met en lumière à quel point Sabrina dispose d'une personnalité développée, en cohérence avec son histoire personnelle. Roberto Aguirre-Sacasa fait preuve de sensibilité et de justesse en mettant en scène une adolescente, avec les particularités psychologiques associées à cette période de la vie (y compris l'espoir d'un bel amour romantique), à nouveau en respectant les conventions du genre, à nouveau sans nunucherie ou sentimentalisme naïf.
En se lançant dans ce tome, le lecteur se dit qu'il va trouver une variation sur des personnages iconiques de l'Amérique Blanche (existant depuis 1941 pour la série Archie Comics, depuis 1962 Sabrina), intégrant quelques conventions de récit surnaturel à base de sorcière. Il espère que les créateurs auront pris quelques libertés pour ne pas se limiter à un pastiche sympathique mais superficiel. Il découvre en fait un récit très consistant, pour lequel les auteurs ont réalisé un important travail de conception et de réalisation, pour une histoire se lisant au premier degré, mêlant surnaturel, comédie, sentiments et héritage familial, avec des thèmes sous-jacents intéressants et bien exposés.
Exécution sommaire et actes de barbarie
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Ce tome contient l'intégralité de la série, soit les 12 épisodes, initialement parus en 2015/2016. le scénariste de l'intégralité des épisodes est Tom King. Barnaby Bagenda a dessiné et encré la série, à l'exception de l'épisode 4 dessiné par Toby Cypress et de l'épisode 7 encré par Ig Guara. La mise en couleurs a été réalisée par Romulo Fajardo Jr. Il n'est pas nécessaire de disposer d'une connaissance préalable des personnages pour apprécier le récit. Il comprend également les 8 pages du Sneak Peek qui servent de prologue, par les mêmes auteurs.
Sneak Peek - Dans une pièce en mauvais état, un individu est ligoté sur une chaise, il porte un sac sur la tête qui masque son identité. Derrière lui, il y a une un drap de pendu avec la lettre Oméga de tracée dessus. 2 individus apparaissent et disparaissent dans le champ de la caméra. L'un d'eux se lance dans un soliloque accusant le spectateur de porter la responsabilité de ce qui va se produire. Finalement, le sac est enlevé, révélant qu'il s'agit de Kyle Rayner, White Lantern. Ils lui tranchent la gorge en direct.
Épisodes 1 à 12 - Dans le système Vegan, les Oméga Men sont un groupe de terroristes, celui-là même qui a égorgé White Lantern. Il se compose de Primus, Tigorr, Broot, DOC, Scrapps, et Cutlass. Sur la planète Ogyptu, ils se frayent un chemin dans les couloirs d'une citadelle militaire pour récupérer une caisse au contenu mystérieux. Ils tuent et exécutent froidement tous les soldats sur leur passage. Alors qu'ils s'apprêtent à repartir, le Vice-roi de la Citadelle (l'empire faisant régner la loi dans ce secteur) décide de faire exécuter des membres de la population locale en représailles des actions des Oméga Men. Ces derniers n'interviennent pas pour les sauver. Leur mission suivante consiste à kidnapper la princesse Kalista, à nouveau sans ménagement envers ses gardes, sans épargner aucune vie.
Cette série a bénéficié d'une excellente critique dans la presse spécialisée. Les fans se sont mobilisés en cours de parution pour faire pression sur l'éditeur DC qui envisageait de suspendre sa parution faute de vente suffisante, et ils ont eu gain de cause (c'est en tout cas la version officielle). le lecteur est donc assez curieux de découvrir cette histoire qui jouit d'une réputation aussi flatteuse. L'entrée en la matière (les 8 pages du Sneak Peek) établissent d'entrée de jeu la mise en forme un peu rigide du récit, à savoir une grille de 9 cases quasi systématique sur chaque page, certaines cases pouvant être fusionné entre elles sur certaines pages. le lecteur reconnaît immédiatement le parti pris de Watchmen, mais avec des plans de prise de vue plus fixes. Ensuite, l'auteur n'explique rien. le lecteur est plongé in média res, il absorbe le choc des actions sanglantes des Oméga Men, sans pouvoir avoir la certitude que les apparences sont trompeuses.
De fait, la direction du scénario ne va pas en s'éclaircissant au fur et à mesure des épisodes. Les personnages principaux continuent de commettre des actes terroristes du pire acabit, faisant passer leur vie avant celle de la population locale, détruisant de nombreuses installations, manipulant plusieurs personnes, et se livrant à des vols qualifiés. le lecteur reste donc déstabilisé pendant les 2 tiers du récit, éprouvant de grandes difficultés à rassembler les pièces du puzzle. Tom King a adopté un mode d'écriture des plus risqués, avec des ellipses et des sous-entendus qui n'ont rien d'évident, d'autant plus que le lecteur ne découvre les principales pièces du puzzle que dans le dernier tiers du récit. Il est donc contraint de prendre les actions des uns et des autres au premier degré, en portant un jugement moral négatif sur toutes. du coup, il ne peut pas se projeter dans un personnage ou dans un autre. L'absence de certitude quant à leurs motivations, leurs actions condamnables, leur comportement pas vraiment équilibré, tout cela fait que le degré d'empathie reste à une très faible valeur. le protagoniste estampillé comme vrai héros reste dans l'incapacité d'agir de sa propre initiative, ce qui ajoute encore au malaise de la lecture.
Le lecteur éprouve également quelques difficultés avec la narration graphique. Les auteurs ont donc choisi d'appliquer une grille rigide comme principe de découpage de chaque page. Il n'y a pas de justification pour cette méthode contraignante, il n'y a pas de rapport avec le thème du récit. Tout au plus peut-on y voir une forme rigide appliquée au récit, tout comme les personnages sont aussi prisonniers de leur condition et que leurs actes sont dictés par un plan arrêté de longue date qui ne souffre pas de modification ou d'improvisation. Par moment, le lecteur se dit que l'artiste s'est tiré une balle dans le pied avec la prise de vue en plan fixe du prologue. En effet, il n'en prête que plus d'attention aux cadrages, et repère immédiatement quand le dessinateur se contente de dessiner des personnages en plan fixe, souvent des plans poitrine. Ce parti pris ressort comme une économie de moyen, du fait de son artificialité. Néanmoins, cette impression n'est jamais durable, car par ailleurs Barnaby Bagenda se montre très compétent pour faire exister cet univers de science-fiction de type opéra de l'espace.
Les personnages disposent des apparences spécifiques, d'autant plus qu'ils appartiennent à des races extraterrestres différentes, choix qui est justifié en cours de route dans le récit. Ils sont revêtus de tenues également différentes, adaptées à la morphologie de leur race, reflétant un aspect de leur culture. L'artiste crée des lieux généralement construits à partir de matériaux à l'apparence futuriste, souvent des plaques de formes hétérogènes assemblées entre elles. Il prend soin de rendre compte de la volumétrie de chaque lieu, avec un bon sens de la spatialisation et du placement des personnages. Comme il est de coutume dans les comics, les arrière-plans viennent régulièrement à être vide de tout décor. Mais dans ces épisodes, cela ne se ressent pas fortement, car le metteur en couleur habille alors les fonds de camaïeux reprenant les tons majeurs du décor, rappelant ainsi où se déroule la scène pendant toute sa durée. le dessinateur se montre très convaincant pour montrer des environnements différents en fonction de la planète sur laquelle se déroule l'action, et de l'endroit, que ce soit une cité futuriste, une jungle vierge, ou encore un désert minéral.
La synergie entre Barnaby Bagenda et Romulo Fajardo junior est spectaculaire, au point que le lecteur a l'impression que le dessinateur a lui-même réalisé ses planches en peinture directe, sans intervention postérieure d'un metteur en couleurs. La différence est saisissante en comparant les pages de l'épisode 4 (dessiné par Toby Cypress) et celle de l'épisode 10 mise en couleurs par le studio Hi-Fi. À ces 2 occasions, les dessins reviennent à une apparence plus classique, avec des formes détourées par des traits encrés, et une mise en couleurs plus plate. Sur ce plan, les 10 autres épisodes offrent un spectacle visuel de haut niveau, avec une belle transcription des reliefs, et des compositions chromatiques sophistiquées donnant une consistance incomparable à tous les éléments représentés, qu'il s'agisse des décors, des accessoires ou des personnages. Enfin Barnaby Bagenda sait mettre en scène les combats pour qu'ils fassent apparaître la force et la détermination des personnages, en particulier grâce à des cadrage judicieux, et des perspectives à couper le souffle.
Un peu rebuté par le parti pris de la narration très factuelle, mais guère explicative, le lecteur progresse rapidement d'épisode en épisode, même s'il peut ressentir un sentiment de lassitude faute de comprendre où les Oméga Men veulent en venir. Dès le deuxième épisode, Primus explique qu'il a un plan et que ses 2 prisonniers finiront bien par en prendre conscience, mais ça met beaucoup de temps à venir, beaucoup d'épisodes, les 2 tiers du volume. Les personnages ne disposent pas de beaucoup de personnalité. le méchant est un vilain dictateur, un poil caricatural. Les Oméga Men ne rentrent pas dans les critères définissant des héros, et le récit finit par justifier que leur personnalité soit un peu limitée et uniforme. Effectivement leurs histoires personnelles ont des traumatismes en commun, ce qui explique que leurs comportements se ressemblent. Mais dans ces conditions, il est difficile de s'attacher à des personnages qui ne dégagent pas beaucoup d'empathie et qui pourraient presqu'être interchangeables, en faisant abstraction de leurs apparences bariolées.
Arrivé au dernier tiers du récit, le lecteur voit quelques indices s'assembler, et l'image complète se former, expliquant les motivations des Oméga Men et justifiant d'une certaine manière leurs actions. le scénariste se montre très inspiré en reliant l'enjeu du récit à l'histoire de Krypton d'une manière indirecte qui ne vient pas plomber la compréhension du récit, ni diminuer sa portée. Il a imaginé une histoire poignante dans laquelle les actions brutales des Oméga Men trouvent leur sens, sans aller chercher midi à quatorze heures. Il se montre également assez ambitieux puisque cette équipe ne peut pas être rangée dans une dichotomie bien/mal basique et pratique, et que le lecteur se retrouve bien en peine de prendre position pour des individus ayant commis des actions relevant d'actes terroristes.
Les auteurs ont raconté une histoire ambitieuse, utilisant les conventions de la science-fiction, pour mieux parler d'une situation politique complexe, avec des dessins montrant des lieux et des individus bien construits, pour des visuels qui dépassent les simples clichés. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut estimer que la fin justifie les moyens et que le mode narratif en force (c'est-à-dire sans beaucoup d'explications, donnant l'impression de naviguer à vue) était justifié ; il peut aussi apprécier le récit dans sa globalité, mais estimer que le parti pris narratif a gâché une partie de son plaisir de lecture.
Une vie entre les mains
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Il s'agit d'un récit complet qui peut se lire avec une connaissance superficielle du personnage de Wonder Woman. Il est initialement paru en 2002, sans prépublication, écrit par Greg Rucka, dessiné par J.G. Jones, encrés par Grade von Grawbadger, avec une mise en couleurs de Dave Stewart. Il s'agit de la première histoire de Wonder Woman écrite par Greg Rucka, avant qu'il ne prenne les rênes de la série mensuelle à partir de l'épisode 195.
Au temps présent, à l'ambassade de Themyscira à Gotham City, Diana (Wonder Woman) regarde par la fenêtre en pensant aux obligations qui découle du rituel appelé Hiketeia. Par la fenêtre, elle peut voir trois silhouettes féminines encapuchonnées, en train de l'observer. La séquence suivante explicite ce rituel de l'Hiketeia. Dans la Grèce antique, un individu vient supplier un citoyen et remet sa vie entre ses mains. le citoyen est obligé par l'Hiketeia d'accepter de prendre en charge l'individu qui s'en remet en lui jusqu'à ce qu'il le libère de sa responsabilité d'une manière u d'une autre. Si l'hôte cherche à se débarrasser de l'individu (même par le meurtre), il devient alors la proie des Érinyes (divinités persécutrices, aussi appelées Euménides ou bienveillantes, les Furies dans la mythologie romaine), celles-là mêmes qui sont en train d'observer Diana au temps présent.
Toujours à Gotham, il y a 3 semaines, Danielle Wellys assassine un homme dans son appartement. Une fois son crime accompli, elle s'enfuit par la fenêtre, enfourche sa moto garée dans une ruelle et s'éloigne le plus vite possible. Batman la prend en chasse. Après plusieurs engagements physiques, elle finit par tomber dans la rivière de Gotham, sans que Batman ne réussisse à la rattraper. Comme il était à prévoir, elle finit par parvenir à l'ambassade de Themyscira où elle s'en remet à Diana en invoquant le rituel d'Hiketeia. À l'extérieur, les Érinyes sont déjà à pied d'œuvre pour veiller à ce que Diana remplisse les obligations du rituel.
Cette histoire agrippe l'attention du lecteur dès l'incroyable couverture : la botte de Wonder Woman faisant pression sur le crâne de Batman qui est à terre. C'est aussi sobre que frappant, et en plus cette scène est bien présente dans le récit (il ne s'agit pas d'une exagération, licence artistique coutumière dans les couvertures de comics). En découvrant la première page, le lecteur a le plaisir de constater que l'artiste s'est investi dans ses dessins. Il utilise une approche descriptive, avec une légère tendance à l'arrondi qui donne une apparence à la fois adulte et agréable à ses dessins. La page d'ouverture est somptueuse avec Diana se tenant devant une grande fenêtre, dans une pièce avec une grande hauteur sous plafond, une bibliothèque à l'ancienne bien fournie, une cheminée en marbre, des draperies autour de la fenêtre, un guéridon avec un buste sculpté, etc. le niveau de détail ne diminue pas sur la page suivante, et sur la troisième l'artiste a représenté un facsimilé d'un vase grecque décoré, avec une grande attention à l'impression d'authenticité.
Ainsi tout du long du récit, J.G. Jones fait preuve d'un grand investissement pour donner de la consistance à chaque lieu, chaque environnement. Athènes à la période antique est acceptable, les rues de Gotham sont suintantes à souhait, même si le lecteur est un peu étonné qu'elles sont encore recouvertes de pavés. Lorsque Diana se déplace dans les autres pièces de l'ambassade de Themyscira, elles sont à nouveau richement décorées. le lecteur peut s'amuser à observer les différents partis pris architecturaux : la façade en pierre de taille, les moulures et boiseries dans les pièces d'apparat, la cuisine tout équipée moderne, rutilante et fonctionnelle, les escaliers en bois. L'affrontement final se déroule en bordure de la rivière Gotham, et l'artiste a également pris le temps de représenter un pont dans tous ses détails, ainsi que les embarquements, les quais et les parapets. Les images offrent donc au lecteur des endroits décrits dans le détail, chacun avec leurs particularités.
Les personnages sont représentés avec la même approche descriptive, des tenues vestimentaires particulières et adaptées. Les êtres humains normaux disposent de morphologies réalistes. Les expressions des visages sont variées, mais avec un niveau de nuance qui ne permet pas toujours de se faire une idée de l'état d'esprit du personnage. le langage corporel reste dans un registre mesuré pour les individus normaux. Pour Diana, JG Jones lui donne des vêtements qui n'accentuent pas ses rondeurs, à l'exception de son costume de Wonder Woman pour lequel il respecte la coupe traditionnelle, mais avec des bottes sans talon). Il la représente régulièrement en contreplongée ce qui lui la place au-dessus du commun des mortels, un peu plus proche de son statut de semi déesse. Batman a revêtu son costume gris foncé, sans ovale jaune sur la poitrine, avec les bottes à semelle crantée.
L'ensemble des dessins s'applique donc à rester dans un registre le plus réaliste possible. Même les Érinyes sont représentées de manière littérale, avec comme particularité des vêtements évoquant la Grèce antique, et des petits serpents à la place des cheveux. Les affrontements ne sont pas nombreux, mais JG Jones réalise un travail impressionnant de metteur en scène en prenant soin que la succession des cases permette au lecteur de suivre chaque enchaînement de mouvements et que les personnages se déplacent en fonction du relief de l'environnement, des obstacles, des objets présents, etc. L'encrage de Wade von Grawbadger sait se faire aussi bien minutieux avec des traits fins que plus appuyé avec des surfaces noires aux contours fluides. Comme à son habitude, Dave Stewart réalise une mise en couleurs impeccable qui enrichit les dessins, améliore le contraste entre chaque forme, et leur ajoute une discrète volumétrie par le biais de légers dégradés.
La couverture annonce clairement un affrontement entre Batman et Wonder Woman, avec une forme d'humiliation. Dans les 2 premières séquences, Greg Rucka explicite le principe de l'Hiketeia par lequel un individu place sa vie dans les mains d'un protecteur qui en devient responsable devant les Érinyes. Il s'agit là d'un dispositif induisant une dynamique imparable au récit. le conflit entre Diana et Batman en devient inéluctable et inextricable à partir du moment où elle prend en charge une criminelle. le scénariste déroule ce dilemme moral de manière linéaire jusqu'à sa conclusion, chaque phase pouvant être anticipée par le lecteur. Rapidement, il apparaît que l'affrontement entre les 2 superhéros aura bien lieu (à 2 reprises même), mais qu'il ne constitue pas l'intérêt majeur du récit. Sous des dehors fantastique (superhéros, personnages mythologiques), l'auteur s'attache à montrer la personnalité de son protagoniste principal. le lecteur n'a accès à ses pensées qu'à de rares reprises, par le biais de petites cellules accompagnant l'image. Rucka préfère montrer qu'expliquer.
Dès le départ, le lecteur n'est pas dupe : il s'agit de personnages récurrents, Batman et Wonder Woman continueront d'exister après ce récit. Cette histoire ne changera pas fondamentalement leur relation. Il a également conscience qu'il s'agit d'un récit de Wonder Woman, car c'est écrit dans le titre. Greg Rucka montre donc comment Diana réagit à cette nouvelle responsabilité qu'elle n'a pas demandée. de séquence en séquence, l'auteur fait la preuve de sa capacité à transcrire le caractère de son personnage. Il ne lui écrit pas de longs soliloques dans lesquels elle expliquerait son comportement, il montre ses réactions. Ainsi Diana prend très au sérieux les responsabilités découlant de l'Hiketeia, conformément à son éducation (mais aussi à la présence visible des Érinyes) et donc à sa culture.
Ensuite, il est intéressant de voir comment Diana se comporte vis-à-vis de sa protégée Danielle Wellys. Elle ne fait pas montre de réactions enfantines ou adolescentes ; elle se conduit en adulte ayant réfléchi à la situation. le lecteur a le plaisir de découvrir une héroïne consciente de sa position privilégiée, mais aussi de ses responsabilités, du fait que sa protégée conserve toute son autonomie, sa liberté de pensée, et que son histoire personnelle (et donc ses motivations) ne lui est pas connue. le lecteur se retrouve dans une position d'observateur privilégié à voir comment cette femme assume ses responsabilités, consciente du danger que cela fait peser sur elle (en cas d'échec ou de ratage les Érinyes ne seront pas tendres).
Greg Rucka, JG Jones, Wade von Grawbadger et Dave Stewart ont réussi le pari de raconter une histoire complexe de Wonder Woman, en assumant toutes les particularités étranges (mythologie, superforce, ambassadrice de paix n'hésitant pas à utiliser la force) et parfois contradictoires du personnage. L'histoire est d'autant plus réussie qu'il n'y a pas de supercriminels, pas de risque de destruction de la planète. Diana doit faire preuve de courage et de droiture morale pour pouvoir triompher d'une épreuve qui sort de l'ordinaire.
Je n'avais strictement aucune idée de ce que cette BD aurait à offrir en l'ouvrant et la première partie annonçait une sorte de voyage aux îles de la Désolation comme celui de Lepage dans la BD éponyme. Mais la suite est franchement pas du même acabit et je dois dire qu'elle est du genre surprise agréable !
Le dessin m'a tapé dans l’œil dès le début et j'avoue ne pas avoir reconnu le trait de Gaultier, qui a choisi une façon de représenter pas mal du tout. C'est marqué dans les couleurs, avec un rendu très propre dans les ambiances que cela donne sur les paysages, partie importante du récit. D'autre part, le ton est vite donné avec l'introspection du personnage qui se mortifie quelque peu dans son existence morose et cherche autre chose. Quelque chose de neuf, dans un monde qui brûle.
Je dis brûle à dessein, puisque la BD parle clairement du changement climatique et de la conséquence de l'industrialisation humaine sur la nature. Mais le voyage aux Kerguelen va vite prendre une autre tournure, assez inattendu. Je ne dirais rien sur le changement de ton, qui m'a complètement surpris, mais il est remarquable par son côté surprenant et décalé, mais aussi par le message qu'il porte. Une étonnante lecture d'actualité qui arrivera à son paroxysme dans un final qui surprend là encore. Je ne m'attendais ni à cette fin ni à ce message, quelque peu étonnant mais franchement bien amené et d'actualité.
Si vous aimez les surprises, la BD en offre des belles et apporte un message d'actualité autour d'une réflexion sur l'impact de l'homme. Dans des paysages magnifiés par le dessin, Appollo nous livre une histoire où la destinée de l'homme est questionnée, de façon radicale d'ailleurs. Peut-être l'une des histoires les plus surprenantes que j'ai lues, mais très bien réalisée !
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Pigalle, 1950
C'est un niais, il fera l'affaire. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition date de 2022. Il a été écrit par Pierre Christin, dessiné et mis en couleurs par Jean-Michel Arroyo. Il s'agit d'une bande dessinée en bichromie comprenant environ 124 pages. L'ouvrage se termine avec neuf dessins en double page représentant différents endroits de Paris en 1950 : le cinéma Gaumont-Palace 1 rue Caulaincourt, le Muséum d'histoire naturelle au Jardin des Plantes, le cirque Médrano 63 boulevard Rochechouart, les usines Citroën quai de Javel, le café de Flore 172 boulevard Saint-Germain, le parc des Buttes-Chaumont 1 rue Botzaris, les usines à gaz à la Plaine Saint-Denis, le Pont Royal vu de la passerelle Solférino, l'Île Saint-Lois et le Pont Louis-Philippe. Dans les années 1980, par une soirée pluvieuse, Antoine, la cinquantaine, emprunte le funiculaire de Montmartre. Il sort de la cabine et va se promener dans le quartier, dans des rues qu'il a fréquentées, jusqu'à l'avenue Junot. Bien avant ce temps, il est parti à la fin de l'été, pile le jour de ses dix-huit ans. À part le petit cri de la buse qui le précédait, pas un bruit. Sa seule copine sur le plateau d'Aubrac, celle-là. Peut-être qu'elle avait compris qu'il s'en allait pour de bon ? Les autres gars du buron avaient du mal à y croire eux. Plusieurs années qu'ils étaient tous les quatre là-haut à fabriquer de la tome chaque été. Bouffer du lard rance et du pain rassis en buvant du lait sans jamais voir personne pendant des jours et des jours, ça leur allait. Comme il était le plus jeune de l'équipe, on disait le roul, il était chargé des cochons et des ordures. Mais tout ça, c'était fini pour lui. Fini. Antoine monte à Paris, pour se rendre chez Alric, un cousin bougnat. Pas habitué aux chaussures que sa mère lui a payées à Rodez. Pas habitué à marcher sur du dur. Paris lui parait immense. Des endroits si différents en quelques centaines de mètres. Des gens faisant des choses bizarres. C'est plus tard qu'il a appris ce que c'était que des chandelles, des prostituées quoi. Des gens bizarres eux-mêmes. Hommes ou femmes ? C'est plus tard aussi qu'il a su comment on les appelait. Beaucoup de noms pour se moquer d'eux, en fait. Sur le boulevard, des animaux bizarres aussi. Les vaches et les cochons, il a vite compris qu'il n'y aurait pas que ça dans la vie. Des lumières tout aussi bizarres, il n'avait jamais vu ça, des néons on lui a dit. Il parvient rue Lepic, et trouve le café et le commerce de son cousin. Celui-ci l'accueille et lui montre sa chambre, au-dessus de l'écurie. le boulot d'Antoine est de charger la charrette en boulets de charbon. le lendemain, réveil à cinq heures, et première livraison à six heures à l'établissement La Lune bleue, un des plus gros clients, un des cabarets les plus connus de Pigalle. Fillette, la jument tirant la carriole, sait même y aller toute seule. Antoine fait comme demandé : charger la remorque, aller se coucher, et se lever à l'heure. le lendemain, il entre pour la première fois dans ce cabaret, où il est accueilli par Poing Barre, l'aboyeur de la Lune bleue. C'est l'histoire d'un jeune gars du Massif Central qui monte à Paris et qui fait son apprentissage de la vie dans le quartier de Montmartre, dans un milieu criminel. le mode narratif tient un peu le lecteur à distance. La scène introductive se déroule dans les années 1980 : trois pages dont deux sans aucun mot, et la bande dessinée se termine avec une séquence de trois pages qui lui fait écho. le scénariste commence donc par un dispositif qui indique que l'histoire se déroule dans le passé, qu'il s'agit d'événements révolus et déjà connus. Cela produit un premier effet de distanciation. La seconde scène dure cinq pages et est racontée par la voix d'Antoine âgé qui évoque son arrivée à la capitale : autre effet d'éloignement, car le lecteur ne vit pas en direct les événements. Les dialogues commencent donc en page 13, quand le jeune adulte se présente à son cousin. Cet effet de prise de recul se produit régulièrement, le scénariste repassant en mode commentaire du personnage principal plus âgé dans des cartouches pour apporter des informations supplémentaires sur ce que montrent les dessins. Cette sensation est encore accentuée par le parti pris de la mise en couleurs : une sorte de bichromie, faite de nuances de gris. En outre, sous ce gris, les dessins sont très propres sur eux : des contours adoucis pour les personnages, des décors propres et en bon état. Cette sensation de détachement n'entame pas pour autant l'envie de lecture et de découverte. le titre annonce clairement l'intention : une reconstitution de ce quartier de Paris à cette époque. le lecteur constate tout de suite la qualité de la reconstitution historique visuelle. Bon, le funiculaire de Montmartre, les ruelles, les façades d‘immeuble, la ferme sur le plateau de l'Aubrac : bien dessiné, mais rien de très extraordinaire. La traversée de quelques quartiers en 1950, à l'arrivée à Paris : sympathique pour les tenues vestimentaires et les voitures. À partir de la page 13, Antoine s'installe au-dessus du café de son cousin, et là la reconstitution historique atteint un autre niveau avec la description du quotidien : les boulets de charbon à charger dans la charrette, la jument Fillette, la cabaret La Lune bleue au petit matin avec les tables pas encore débarrassées, les réverbères, le calorifère, les autobus de l'époque, les différents modèles de voiture de la traction avant à celle de la police, les usines à gaz en proche banlieue, une salle de billard, etc. Les auteurs emmènent également le lecteur à la basilique avec une superbe vue du ciel, et devant le Moulin rouge, avec sa façade éminemment reconnaissable. Mais globalement ce n'est pas une reconstitution de nature touristique : elle se concentre plutôt sur les éléments du quotidien d'Antoine : en tant que livreur de charbon le matin, de spiritueux le soir, puis d'aide au cabaret, et enfin d'homme de confiance pour le patron de cet établissement. Manquant parfois un peu de texture ou d'un détail concret comme la nature du revêtement de chaussée, les dessins génèrent parfois comme une vague impression de consistance insuffisante. Mais lorsqu'il regarde les neuf dessins en double planche après la fin du récit, le lecteur distrait prend conscience que les auteurs ne se sont pas contentés d'aller chercher quelques cartes postales d'époque pour installer un décor en toile de fond. le scénariste a effectué des recherches plus approfondies sur le tissu socio-économique du quartier, et le rayonnement probable d'un individu comme Antoine, pour trouver à quels lieux cela correspondait. Ces derniers sont représentés de manière organique dans les planches, sans que l'artiste n'attire l'attention sur eux, mais bien présents et nourrissant le récit. De la même manière, le scénariste donne l'impression de raconter une histoire toute simple, très linéaire, très facile à lire, sans beaucoup de consistance. Mais en y repensant, le lecteur peut lister les différentes composantes de la reconstitution historique : la vie sur le plateau de l'Aubrac, les bougnats, le cabaret et ses artistes, ainsi que sa clientèle hétérogène, les petits trafics et les plus gros, l'évolution des numéros de cabaret, l'évolution de la géopolitique et en particulier la situation en Algérie. À nouveau, le ressenti est assez étrange : entre une forme de détachement, et une sensation d'évidence, comme si l'auteur alignait des lieux communs. Toutefois c'est sa connaissance de l'époque qui lui permet d'aboutir à une narration qui coule de source, encore faut-il disposer de cette connaissance des faits et savoir la distiller de manière organique dans le récit, sans donner l'impression de passer en mode leçon d'Histoire. du coup, le récit maintient l'attention du lecteur en douceur. Il n'y a pas de vrai drame, ou plutôt lorsqu'une mort survient, elle est présentée comme un simple fait, avec des conséquences émotionnelles très limitées. Une image montre les parents de Mireille, en tandem, fauchés par un bus. L'image d'après, leur fille affiche un regard attristé, mais c'est un souvenir déjà lointain et durant les années écoulées, elle a fait son deuil et trouvé comment gagner de l'argent pour pouvoir nourrir et s'occuper de sa petite sœur Blanche. C'est de l'histoire ancienne. Plus loin dans le récit, un gang de Corses entre dans La Lune bleue et ouvre le feu sur les clients et les employés, dans une séquence de cinq pages. La mise en scène du coup d'éclat montre bien la panique et les morts, à nouveau de manière plus factuelle qu'émotionnelle, ne touchant pas forcément le lecteur. Il n'y a pas de volonté de faire pleurer dans les chaumières, en exagérant pour toucher la corde sensible. Pierre Christin & Jean-Michel Arroyo font revivre le quartier de la Butte Montmartre, en suivant la vie d'un jeune provincial monté à Paris, et s'intégrant progressivement dans le milieu, sans manier de flingue, sans commettre d'agressions. Les auteurs effectuent une reconstitution visuelle remarquable, en toute discrétion, et évoquent plusieurs facettes de cette époque, de ce milieu, également sans se reposer sur des artifices spectaculaires. le lecteur suit bien volontiers Antoine, son premier amour, sa découverte du monde du cabaret, sa participation plus périphérique que directe aux affaires, sans pour autant être dupe des activités illégales du patron du cabaret et de sa bande. D'un côté, il apprécie cette narration pragmatique, sans romantisme ou cynisme artificiel ; de l'autre, il peut être décontenancé par ce rythme posé et presque tranquille.
Malet
“Malet” de Nicolas Junker est une BD complètement déjantée qui raconte l’histoire vraie d’un gars prêt à tout pour renverser Napoléon Ier. On suit Malet, un homme avec un passé chargé de coups d’État ratés, qui a une idée folle : faire croire que l’Empereur est mort. Depuis sa maison de santé, il monte un plan aussi absurde que génial : quelques faux documents, des uniformes bidon, et hop, il tente le coup d’État le plus surréaliste de l’histoire. Et le pire, c’est que ça marche presque ! Les hauts fonctionnaires tombent dans le panneau, les militaires annoncent la mort de Napoléon, et en une nuit, Malet prend quasiment le contrôle de Paris. Les ministres et préfets sont emprisonnés, les républicains prennent du galon, et c’est le chaos total. Mais voilà, ses propres complices, tous plus pittoresques les uns que les autres, foirent le plan avec des bévues hilarantes, permettant aux fidèles napoléoniens de sauver la mise in extremis. Junker mélange action, humour et suspense avec brio. Le dessin m'a surpris. J'ai toujours du mal à critiquer sur ce sujet, je suis forcément subjectif car n'étant pas dessinateur moi même, mais j'ai trouvé que certaines cases manquaient de lisibilité. Malgré cela, les illustrations restent dynamiques et capturent bien l’atmosphère tragi-comique de cette nuit d’octobre 1812. On passe par tous les états : on rit des situations absurdes, on s’accroche lors des moments de tension, et on se surprend à espérer pour ce fou de Malet. “Malet” est une BD qui transforme une tragédie potentielle en vaudeville historique. C’est l’histoire d’un homme qui a fait trembler Napoléon avec un plan aussi fou que brillant, et c’est un vrai régal à lire.
Je vais rester
“Je vais rester” de Lewis Trondheim et Hubert Chevillard est une BD étonnante car on a peu l'occasion de lire du Trondheim dans ce registre que j'associerais plus spontanément à Etienne Davodeau ou Pascal Rabaté. Et je trouve ce changement de registre très intéressant. L’histoire commence de manière plutôt banale : un couple débarque à Palavas pour des vacances d’été. Mais bam, tout bascule avec un accident tragique avant même qu’ils n’aient pu poser leurs bagages. Fabienne se retrouve seule, et là, contre toute attente, elle décide de rester. Ce qui rend cette BD vraiment unique, c’est la réaction de Fabienne. Au lieu de fuir ou de sombrer, elle choisit de suivre le programme de vacances tel que Roland l’avait prévu. Sa manière de gérer le choc, entre hébétude et déni, est troublante et captivante. Elle s’accroche à cette routine prévue, comme si ça pouvait la sauver du chaos intérieur. Et puis, petit à petit, l’imprévu s’invite et tout change. Le scénario de Trondheim fonctionne bien. Il arrive à équilibrer moments de tristesse profonde et petites touches d’humour. On sent que chaque page est pensée pour nous faire ressentir la confusion et la force de Fabienne. C’est subtil, poignant, et vraiment humain. Les dessins de Chevillard sont juste top. Son style est à la fois détaillé et expressif. Les paysages sont très bien rendus alors qu'il ne s'agit clairement pas de mon coin préféré de France, et on peut presque sentir l’air de la mer en regardant ses pages. La mise en couleur ajoute une couche de mélancolie douce qui colle parfaitement à l’ambiance de l’histoire. Bref, “Je vais rester” est une BD qui mélange habillement le drame et la résilience, avec une bonne dose de sensibilité et de réalisme. Trondheim et Chevillard nous offrent une histoire touchante et visuellement superbe, qui reste en tête après avoir tourné la dernière page. Pour moi ca a très bien fonctionné.
Les Grands Espaces
“Les Grands Espaces” de Catherine Meurisse est une bouffée d’air frais. Dès les premières pages, on est transporté dans l’univers poétique et bucolique de l’enfance de l’auteure que j'avais découverte avec le moins drôle mais pas moins touchant La Légèreté. Le dessin est dans la même veine, presque schématique, rappelant le style du dessin de presse, mais la mise en couleur de la nature est tout simplement magnifique. Comme dirait Blue Boy, “elle aime la nature et ça se voit”. Meurisse nous raconte son enfance passée à la campagne, loin du tumulte de la ville, où elle découvre la nature, l’art et la littérature. Chaque page est une célébration de la vie simple, des petits bonheurs et des grandes découvertes. Les couleurs vibrantes et la manière dont elle rend la splendeur des paysages montrent un amour profond pour la nature. Ce qui est particulièrement marquant, c’est la façon dont Catherine Meurisse parvient à mêler humour et tendresse. Elle nous fait sourire avec ses anecdotes enfantines tout en nous touchant profondément avec ses réflexions sur la nature, le temps qui passe et l’importance de préserver notre patrimoine rural. Cependant, sa critique du monde moderne m'a parfois semblé un peu clichée même si je la partage dans les grandes lignes. La nostalgie de la campagne et la critique de l’urbanisation et de la modernité sont présentes de manière appuyée, ce qui peut paraître un peu trop insistant. “Les Grands Espaces” reste une œuvre rafraîchissante, pleine de charme et de sensibilité. Catherine Meurisse réussit à nous faire ressentir la beauté du monde qui l’a entourée enfant, et nous rappelle l’importance de prendre le temps d’admirer la nature qui nous entoure. Malgré quelques critiques du monde moderne un peu appuyées, c’est une lecture incontournable pour ceux qui cherchent un moment de douceur et de réflexion.
Ed Gein - Autopsie d'un tueur en série
Voilà une surprise recommandée par mon libraire il y a quelques temps. “Ed Gein” raconte l’histoire vraie d’Edward Theodore Gein, un tueur en série qui a passionné l’Amérique des années 1950. La BD explore sa vie depuis son enfance difficile jusqu’à ses crimes macabres qui ont choqué le pays. Plonger dans la vie de ce tueur en série, c’est comme entrer dans un cauchemar éveillé. Le dessin par Eric Powell est tout simplement bluffant. Chaque page, chaque illustration, transpire le malaise et la folie. Les traits sont précis, les ombres bien utilisées, rendant l’atmosphère pesante et oppressante à souhait. Ce qui frappe le plus, c’est la manière dont Harold Schechter explore l’enfance de Gein. On ne naît pas monstre, on le devient, et cette BD le montre bien. On est plongé dans le quotidien d’un gamin affreusement seul, sous l’emprise d’une mère tyrannique. On comprend mieux comment il a pu vriller aussi gravement. Ce mec est seul, désespérément seul, et c’est glaçant. Pas de dichotomie simpliste ici. Oui, Gein est taré, mais ça ne sort pas de nulle part. C’est un mélange de solitude, d’endoctrinement maternel et de folie latente qui explose. Cette BD est utile, car elle va au-delà des faits divers sensationnels pour chercher les racines du mal. En résumé, “Ed Gein” par Harold Schechter et Eric Powell est une BD sombre, intense, et incroyablement bien dessinée. C’est une plongée dans les ténèbres de l’âme humaine, à lire absolument si vous avez le cœur bien accroché.
Mon ami Pierrot
Une grosse et superbe surprise, cette BD saupoudrée de Ghibli ! Un graphisme fin et coloré, aux personnages toujours bien croqués et rendant palpable chaque émotion. Et ce petite mélange de BD à l'européenne et de Miyazaki (la nature bienveillante, les envols magiques, les visages évidemment) ne peut qu'étonner le lecteur qui ne sait pas dans quoi il s'embarque. Car le conte de fées assez classique se transforme en drame conjugal, toujours ponctué de magie. Un cocktail étonnant mais qui fait mouche et encourage à se laisser porter jusqu'à la dernière page. J'ai été ravi de voir notre jeune fille s'émanciper, eu de la peine lorsque son petit coeur se serrait, agacé pas ses jérémiades et son égoïsme. Et pareillement pour l'étrange et fascinant Pierrot qui renvoie forcément au magicien égocentrique du Château ambulant. Le dernier chapitre fait défiler les années pour résumer en quelques cases une vie rythmée des événements somme toute banals et clôt le récit mais avec un petit goût amer qui vous poussera sans doute à réfléchir aux rêves que vous avez eus, ceux que vous avez réalisés, à l'empathie que vous offrez/avez offert/souhaiteriez offrir. Et je parie que quelque chose vous titillera. Une BD légère mais sérieuse qui s'apprécie et qui fait réfléchir, je recommande forcément.
Les Nouvelles Aventures de Sabrina
Culture, tradition et revanche - Ce tome est le premier d'une nouvelle série indépendante de toute autre ; il n'est pas besoin d'avoir lu des épisodes d'Archie Comics pour apprécier le récit. Ce recueil comprend les épisodes 1 à 5, initialement parus entre 2014 et 2016, écrits par Roberto Aguirre-Sacasa, dessinés, encrés et mis en couleurs par Robert Hack. Ce dernier a également réalisé les couvertures principales. Seul le lettrage est réalisé par quelqu'un d'autre, à savoir Jack Morelli. Ce tome comprend également les 9 couvertures variantes réalisées par Robert Hack (*6, des hommages à des affiches de films d'horreur classiques), J. Scott Campbell, Francesco Francavilla (*2). Il y a également 3 pages d'études graphiques. Enfin le tome se termine avec une histoire en 6 pages, mettant en scène la deuxième apparition de Madam Satan, dans une histoire datant de 1942. Le 31 septembre 1951 marque la date du premier anniversaire de Sabrina Spellman. Les membres de la sororité de sorcières dont il fait partie sont venues chercher sa fille comme il était convenu. Sa femme a profité du fait qu'il les accueille dans la maison pour s'enfuir avec le nourrisson. Elle est rapidement rattrapée par les sorcières, au milieu des bois. Elles repartent avec la petite Sabrina, et Edward Spellman s'occupe de sa femme Diana qui finit internée dans un asile. Sabrina est confiée à Hilda et Zelda, 2 sorcières qui prennent aussi le nom de famille de Spellman. Malheureusement pour l'anniversaire des 6 ans de Sabrina, son père Edward faillit à venir voir sa famille. À l'âge de ses 12 ans, Hilda & Zelda décident que Sabrina profiterait de changer d'air, donc le trio déménage et va s'installer dans la petite ville de Greendale, non loin de celle de Riverdale. En 1964, le trio accueille le cousin Ambrose, un sorcier bon teint à peine plus âgé que Sabrina. Toujours la même année, Sabrina a le béguin pour Harvey Kinkle, et elle se fait un petit peu aider par Ambrose pour qu'il s'intéresse à elle. À quelques jours d'intervalle, non loin de là du côté de Riverdale, Elizabeth (Betty) Copper et Veronica (Ronnie) Lodge réalisent un sort de conjuration qui semble échouer. Quelques temps plus tard, une nouvelle professeure fait son entrée au lycée de Greendale : Evangeline Porter. Alors que l'anniversaire des 16 ans de Sabrina approche, il va lui falloir choisir entre une vie de sorcière consacrée à Satan, ou une vie d'être humain, privée de pouvoirs. Au début des années 2010, les responsables éditoriaux des Archie comics décident de mettre à jour les aventures de leurs personnages (Archie, Betty, Veronica, Jughead et les autres), en commençant par introduire dans ce monde bien blanc et bien normal, Kevin Keller, un jeune homosexuel. Puis ils ont donné le feu vert pour une minisérie dans laquelle Archie rencontre des zombies, mais pas sur un ton humoristique comme les précédents crossovers décalés : Afterlife with Archie: Escape from Riverdale (2013/2014) de Roberto Aguirre-Sacasa & Francesco Francavilla. le pauvre Archie a même fini par passer l'arme à gauche dans sa propre série : The Death of Archie: A Life Celebrated, puis par repartir de zéro dans Archie Vol. 1 (2015) Mark Waid & Fiona Staples. La présente histoire se déroule dans une réalité alternative, à Greendale (dans les environs de Riverdale, la ville où réside Archie), avec des personnages habituels de la série (même si Archie n'apparaît que le temps d'une seule et unique case), Sabrina Spellman tenant le premier rôle. Pour la version originale de Sabrina, il est possible de se plonger dans l'anthologie The Complete Sabrina the Teenage Witch: 1962-1971, ou de visionner sa série en dessin animé Sabrina the Teenage Witch: Comp Animated Series, ou sa série télé avec acteurs Sabrina the Teenage Witch: The Complete Series, avec Melissa Joan Hart. Néanmoins, en feuilletant le tome, le lecteur constate tout de suite que la tonalité graphique ne s'adresse pas à de jeunes enfants, mais à des adolescents et à des adultes. Robert Hack dessine dans une veine réaliste, avec comme un manque de précision dans le menu détail, comme une forme un peu gauche pour un meuble, ou une coupe un peu rigide pour un vêtement, ou encore des expressions de visage un peu décalées, un regard un peu de travers. Il réalise lui-même la mise en couleurs, avec une approche personnelle. Il choisit une teinte pour chaque forme, rendant compte de sa couleur réelle. Elles peuvent parfois déborder un peu sur la surface adjacente, par exemple la couleur des cheveux qui forment une ombre de la même couleur sur le haut du front. Au bout de quelques pages, le lecteur constate également que l'artiste donne plus de consistance aux formes en intégrant une trame de fond, pas toujours en rapport avec la texture du matériau concerné, comme si la surface avait été grattée avec un peigne. Cet ajout donne une cohérence visuelle d'ensemble des différentes parties en les joignant dans une même trame, et apporte une apparence un peu datée à chaque page, comme si elle avait subi le temps qui passe (ce qui est cohérent avec le fait que le récit se déroule dans le passé). Robert Hack ne s'inscrit donc pas dans l'esthétique enfantine et bien ronde des Archie Comics. Les personnages ont des apparences réalistes, avec des morphologies normales, fines ou élancées, ou un peu empâtées, en fonction des protagonistes. Les tenues sont cohérentes avec les modes vestimentaires de l'époque. le blouson de lycée d'Harvey Kinkle est d'époque, ainsi que les jupettes plissées et les sweaters de Betty & Veronica, ou encore le serre-tête de Sabrina. L'artiste reproduit également la nuisette caractéristique de Sabrina, mais dépourvue de toute prétention de séduction et de voyeurisme. Il ne s'agit plus que d'un habit de nuit fonctionnel. Les personnages ont donc tous une apparence distincte et ordinaire, tout en respectant les principales caractéristiques de leur version originale dans les Archie Comics. Hack les dessine juste de manière plus réaliste, moins simplifiés, moins épurés, moins enthousiastes, sans les idéaliser. Même si les couleurs habillent toutes les cases au point de devenir une composante majeure des arrière-plans, le lecteur constate que Robert Hack représente régulièrement les décors, plus fréquemment que dans un comics de superhéros. Il sait leur donner une consistance suffisante, variant le degré de détail en fonction de chaque moment dans la scène considérée. Il peut s'attarder sur la représentation d'une façade quand Sabrina découvre pour la première fois sa nouvelle demeure à Greendale, comme il peut juste rappeler les contours d'un meuble ou l'allure générale d'un arbre, si le cadrage se focalise sur un personnage ou sur l'ambiance générale plutôt que sur les détails. Il en découle des dessins pas très beaux d'un point de vue esthétique, mais montrant des endroits bien consistants, où évoluent des individus normaux et crédibles, avec cette étrange familiarité de personnages dérivées d'icônes populaires piochées dans les Archie Comics. Robert Hack doit également donner à voir plusieurs passages décrivant des pratiques de sorcellerie. Il choisit de le faire de manière très concrète en restant dans un registre descriptif, sans chercher à passer dans un registre expressionniste. Lorsque l'un des personnages se retrouve prisonnier dans un tronc d'un arbre, il dessine un visage à texture de bois sur le tronc d'arbre. Pour Salem ou les familiers d'Ambrose, il représente un chat et deux serpents de manière naturaliste, sans essayer de faire apparaître l'âme qui les anime, sans trace d'anthropomorphisme, même dans le visage. Lorsqu'en courant dans les bois, la mère de Sabrina se retrouve entravée par des branches d'arbre, il représente de manière littérale des bras en bois qui partent des troncs et qui agrippent les bras de Diana Spellman. La seule exception à ce mode de représentation littérale concerne Madam Satan (Iola). Il s'agit d'une femme revenue d'entre les morts, revenue des enfers même, et sous sa forme réelle, Hack intègre deux crânes minuscules en lieu et place des yeux, dans les orbites oculaires, un détail déconnecté de la réalité. Il ne fait que se mettre en cohérence avec le scénario. Effectivement Roberto Aguirre-Sacasa reprend le principe du personnage, à savoir une sorcière et il respecte les conventions du genre, en les intégrant de manière littérale. le lecteur découvre ainsi une communauté de sorcières, il voit leur apparence réelle (pas jolie à voir). Il observe quelques utilisations de leurs pouvoirs. Il peut en voir une passer sur un balai. Il y a même une réunion de sorcières au cours de laquelle elles invoquent Satan qui se manifeste en leur présence, sous la forme d'un démon de base. À la lecture, il apparaît que le scénariste et l'artiste abordent ces séquences uniquement au premier degré, sans aucune once de dérision ou de moquerie. Il en découle que le lecteur peut en faire de même, d'autant que ces créateurs connaissent leurs classiques et intègrent ces conventions de manière naturelle dans le cours de leur récit. Il n'y a pas d'impression de parodie, ou même de maladresse involontaire. Cette manière de raconter s'avère méritoire à une époque où le métacommentaire est partout. En outre elle fonctionne, permettant au lecteur de lire un récit de sorcières bien ficelé, au premier degré. L'effet cumulatif des différentes séquences fait apparaitre que le scénariste a pris un certain plaisir à intégrer à sa narration des références culturelles de l'époque. le lecteur apprécie l'évocation de chanteuses comme Dionne Warwick, Barbara Streisand. Il identifie immédiatement les paroles de la chanson Que sera sera de Doris Day, ainsi que la mention de Pretty Woman de Roy Orbison. Il sourit devant les allusions aux coiffures de Marylin Monroe et de Jackie Kennedy. Il reconnaît les repères que sont la comédie musicale Bye Bye Birdie et le film Ma femme est une sorcière avec Veronica Lake, de René Clair. Il apprécie la référence à l'écrivaine Patricia Highsmith et au roman le petit Prince d'Antoine de Saint Exupéry. Il s'attend moins par contre à ce que l'un des familiers (Salem, celui de Sabrina) évoque Glycon, une divinité-serpent romaine. Dans le contexte d'un comics, le choix d'une telle divinité n'a rien d'innocent car elle évoque forcément Alan Moore qui se dit adorateur de Glycon. le scénariste ne s'en sert pas pour essayer de légitimer son récit et pour expliciter son intention en se réclamant de l'auteur de Watchmen, car l'intention n'est pas claire (mais cette mention est troublante et certainement innocente, sans moquerie ou tentative de s'accaparer une part de gloire indue). Le lecteur ressent tous ces aspects de la narration qui attestent d'une œuvre d'auteur, dans laquelle les créateurs se sont fortement investis, par opposition à un produit industriel fabriqué à la chaîne. Tout en respectant les caractéristiques principales du personnage Sabrina (à commencer par la présence de ses 2 tantes Hilda & Zelda), ils racontent une histoire qui leur est propre. le premier thème qui apparaît est celui du métissage et des traditions. de par les circonstances de sa naissance, Sabrina Spellman est une sang-mêlé ce qui a des conséquences sur sa vie au quotidien, sur son apparence, et sur la culture de son milieu familial. le scénariste développe ce thème en arrière-plan, avec la difficulté pour Sabrina de s'intégrer au milieu d'enfants normaux, difficulté augmentée par le fait que ses cheveux prennent une teinte albinos. Aguirre-Sacasa montre aussi comment ses tantes évoquent les traditions familiales, créant une forme d'attente chez Sabrina, quant à sa cérémonie d'intronisation à l'occasion de l'anniversaire de ses 16 ans. Le scénariste joue donc sur la notion de communauté de sorcières pour montrer la culture acquise par Sabrina, en ayant été élevée par ses tantes qui sont des sorcières. le lecteur découvre très surpris, au détour d'une case, que Sabrina les voit sous leur véritable apparence, et pas comme deux femmes d'un certain âge à l'aspect inoffensif. Ce moment met en lumière à quel point Sabrina dispose d'une personnalité développée, en cohérence avec son histoire personnelle. Roberto Aguirre-Sacasa fait preuve de sensibilité et de justesse en mettant en scène une adolescente, avec les particularités psychologiques associées à cette période de la vie (y compris l'espoir d'un bel amour romantique), à nouveau en respectant les conventions du genre, à nouveau sans nunucherie ou sentimentalisme naïf. En se lançant dans ce tome, le lecteur se dit qu'il va trouver une variation sur des personnages iconiques de l'Amérique Blanche (existant depuis 1941 pour la série Archie Comics, depuis 1962 Sabrina), intégrant quelques conventions de récit surnaturel à base de sorcière. Il espère que les créateurs auront pris quelques libertés pour ne pas se limiter à un pastiche sympathique mais superficiel. Il découvre en fait un récit très consistant, pour lequel les auteurs ont réalisé un important travail de conception et de réalisation, pour une histoire se lisant au premier degré, mêlant surnaturel, comédie, sentiments et héritage familial, avec des thèmes sous-jacents intéressants et bien exposés.
Omega Men
Exécution sommaire et actes de barbarie - Ce tome contient l'intégralité de la série, soit les 12 épisodes, initialement parus en 2015/2016. le scénariste de l'intégralité des épisodes est Tom King. Barnaby Bagenda a dessiné et encré la série, à l'exception de l'épisode 4 dessiné par Toby Cypress et de l'épisode 7 encré par Ig Guara. La mise en couleurs a été réalisée par Romulo Fajardo Jr. Il n'est pas nécessaire de disposer d'une connaissance préalable des personnages pour apprécier le récit. Il comprend également les 8 pages du Sneak Peek qui servent de prologue, par les mêmes auteurs. Sneak Peek - Dans une pièce en mauvais état, un individu est ligoté sur une chaise, il porte un sac sur la tête qui masque son identité. Derrière lui, il y a une un drap de pendu avec la lettre Oméga de tracée dessus. 2 individus apparaissent et disparaissent dans le champ de la caméra. L'un d'eux se lance dans un soliloque accusant le spectateur de porter la responsabilité de ce qui va se produire. Finalement, le sac est enlevé, révélant qu'il s'agit de Kyle Rayner, White Lantern. Ils lui tranchent la gorge en direct. Épisodes 1 à 12 - Dans le système Vegan, les Oméga Men sont un groupe de terroristes, celui-là même qui a égorgé White Lantern. Il se compose de Primus, Tigorr, Broot, DOC, Scrapps, et Cutlass. Sur la planète Ogyptu, ils se frayent un chemin dans les couloirs d'une citadelle militaire pour récupérer une caisse au contenu mystérieux. Ils tuent et exécutent froidement tous les soldats sur leur passage. Alors qu'ils s'apprêtent à repartir, le Vice-roi de la Citadelle (l'empire faisant régner la loi dans ce secteur) décide de faire exécuter des membres de la population locale en représailles des actions des Oméga Men. Ces derniers n'interviennent pas pour les sauver. Leur mission suivante consiste à kidnapper la princesse Kalista, à nouveau sans ménagement envers ses gardes, sans épargner aucune vie. Cette série a bénéficié d'une excellente critique dans la presse spécialisée. Les fans se sont mobilisés en cours de parution pour faire pression sur l'éditeur DC qui envisageait de suspendre sa parution faute de vente suffisante, et ils ont eu gain de cause (c'est en tout cas la version officielle). le lecteur est donc assez curieux de découvrir cette histoire qui jouit d'une réputation aussi flatteuse. L'entrée en la matière (les 8 pages du Sneak Peek) établissent d'entrée de jeu la mise en forme un peu rigide du récit, à savoir une grille de 9 cases quasi systématique sur chaque page, certaines cases pouvant être fusionné entre elles sur certaines pages. le lecteur reconnaît immédiatement le parti pris de Watchmen, mais avec des plans de prise de vue plus fixes. Ensuite, l'auteur n'explique rien. le lecteur est plongé in média res, il absorbe le choc des actions sanglantes des Oméga Men, sans pouvoir avoir la certitude que les apparences sont trompeuses. De fait, la direction du scénario ne va pas en s'éclaircissant au fur et à mesure des épisodes. Les personnages principaux continuent de commettre des actes terroristes du pire acabit, faisant passer leur vie avant celle de la population locale, détruisant de nombreuses installations, manipulant plusieurs personnes, et se livrant à des vols qualifiés. le lecteur reste donc déstabilisé pendant les 2 tiers du récit, éprouvant de grandes difficultés à rassembler les pièces du puzzle. Tom King a adopté un mode d'écriture des plus risqués, avec des ellipses et des sous-entendus qui n'ont rien d'évident, d'autant plus que le lecteur ne découvre les principales pièces du puzzle que dans le dernier tiers du récit. Il est donc contraint de prendre les actions des uns et des autres au premier degré, en portant un jugement moral négatif sur toutes. du coup, il ne peut pas se projeter dans un personnage ou dans un autre. L'absence de certitude quant à leurs motivations, leurs actions condamnables, leur comportement pas vraiment équilibré, tout cela fait que le degré d'empathie reste à une très faible valeur. le protagoniste estampillé comme vrai héros reste dans l'incapacité d'agir de sa propre initiative, ce qui ajoute encore au malaise de la lecture. Le lecteur éprouve également quelques difficultés avec la narration graphique. Les auteurs ont donc choisi d'appliquer une grille rigide comme principe de découpage de chaque page. Il n'y a pas de justification pour cette méthode contraignante, il n'y a pas de rapport avec le thème du récit. Tout au plus peut-on y voir une forme rigide appliquée au récit, tout comme les personnages sont aussi prisonniers de leur condition et que leurs actes sont dictés par un plan arrêté de longue date qui ne souffre pas de modification ou d'improvisation. Par moment, le lecteur se dit que l'artiste s'est tiré une balle dans le pied avec la prise de vue en plan fixe du prologue. En effet, il n'en prête que plus d'attention aux cadrages, et repère immédiatement quand le dessinateur se contente de dessiner des personnages en plan fixe, souvent des plans poitrine. Ce parti pris ressort comme une économie de moyen, du fait de son artificialité. Néanmoins, cette impression n'est jamais durable, car par ailleurs Barnaby Bagenda se montre très compétent pour faire exister cet univers de science-fiction de type opéra de l'espace. Les personnages disposent des apparences spécifiques, d'autant plus qu'ils appartiennent à des races extraterrestres différentes, choix qui est justifié en cours de route dans le récit. Ils sont revêtus de tenues également différentes, adaptées à la morphologie de leur race, reflétant un aspect de leur culture. L'artiste crée des lieux généralement construits à partir de matériaux à l'apparence futuriste, souvent des plaques de formes hétérogènes assemblées entre elles. Il prend soin de rendre compte de la volumétrie de chaque lieu, avec un bon sens de la spatialisation et du placement des personnages. Comme il est de coutume dans les comics, les arrière-plans viennent régulièrement à être vide de tout décor. Mais dans ces épisodes, cela ne se ressent pas fortement, car le metteur en couleur habille alors les fonds de camaïeux reprenant les tons majeurs du décor, rappelant ainsi où se déroule la scène pendant toute sa durée. le dessinateur se montre très convaincant pour montrer des environnements différents en fonction de la planète sur laquelle se déroule l'action, et de l'endroit, que ce soit une cité futuriste, une jungle vierge, ou encore un désert minéral. La synergie entre Barnaby Bagenda et Romulo Fajardo junior est spectaculaire, au point que le lecteur a l'impression que le dessinateur a lui-même réalisé ses planches en peinture directe, sans intervention postérieure d'un metteur en couleurs. La différence est saisissante en comparant les pages de l'épisode 4 (dessiné par Toby Cypress) et celle de l'épisode 10 mise en couleurs par le studio Hi-Fi. À ces 2 occasions, les dessins reviennent à une apparence plus classique, avec des formes détourées par des traits encrés, et une mise en couleurs plus plate. Sur ce plan, les 10 autres épisodes offrent un spectacle visuel de haut niveau, avec une belle transcription des reliefs, et des compositions chromatiques sophistiquées donnant une consistance incomparable à tous les éléments représentés, qu'il s'agisse des décors, des accessoires ou des personnages. Enfin Barnaby Bagenda sait mettre en scène les combats pour qu'ils fassent apparaître la force et la détermination des personnages, en particulier grâce à des cadrage judicieux, et des perspectives à couper le souffle. Un peu rebuté par le parti pris de la narration très factuelle, mais guère explicative, le lecteur progresse rapidement d'épisode en épisode, même s'il peut ressentir un sentiment de lassitude faute de comprendre où les Oméga Men veulent en venir. Dès le deuxième épisode, Primus explique qu'il a un plan et que ses 2 prisonniers finiront bien par en prendre conscience, mais ça met beaucoup de temps à venir, beaucoup d'épisodes, les 2 tiers du volume. Les personnages ne disposent pas de beaucoup de personnalité. le méchant est un vilain dictateur, un poil caricatural. Les Oméga Men ne rentrent pas dans les critères définissant des héros, et le récit finit par justifier que leur personnalité soit un peu limitée et uniforme. Effectivement leurs histoires personnelles ont des traumatismes en commun, ce qui explique que leurs comportements se ressemblent. Mais dans ces conditions, il est difficile de s'attacher à des personnages qui ne dégagent pas beaucoup d'empathie et qui pourraient presqu'être interchangeables, en faisant abstraction de leurs apparences bariolées. Arrivé au dernier tiers du récit, le lecteur voit quelques indices s'assembler, et l'image complète se former, expliquant les motivations des Oméga Men et justifiant d'une certaine manière leurs actions. le scénariste se montre très inspiré en reliant l'enjeu du récit à l'histoire de Krypton d'une manière indirecte qui ne vient pas plomber la compréhension du récit, ni diminuer sa portée. Il a imaginé une histoire poignante dans laquelle les actions brutales des Oméga Men trouvent leur sens, sans aller chercher midi à quatorze heures. Il se montre également assez ambitieux puisque cette équipe ne peut pas être rangée dans une dichotomie bien/mal basique et pratique, et que le lecteur se retrouve bien en peine de prendre position pour des individus ayant commis des actions relevant d'actes terroristes. Les auteurs ont raconté une histoire ambitieuse, utilisant les conventions de la science-fiction, pour mieux parler d'une situation politique complexe, avec des dessins montrant des lieux et des individus bien construits, pour des visuels qui dépassent les simples clichés. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut estimer que la fin justifie les moyens et que le mode narratif en force (c'est-à-dire sans beaucoup d'explications, donnant l'impression de naviguer à vue) était justifié ; il peut aussi apprécier le récit dans sa globalité, mais estimer que le parti pris narratif a gâché une partie de son plaisir de lecture.
Wonder Woman - Terre à terre (Hiketeia)
Une vie entre les mains - Il s'agit d'un récit complet qui peut se lire avec une connaissance superficielle du personnage de Wonder Woman. Il est initialement paru en 2002, sans prépublication, écrit par Greg Rucka, dessiné par J.G. Jones, encrés par Grade von Grawbadger, avec une mise en couleurs de Dave Stewart. Il s'agit de la première histoire de Wonder Woman écrite par Greg Rucka, avant qu'il ne prenne les rênes de la série mensuelle à partir de l'épisode 195. Au temps présent, à l'ambassade de Themyscira à Gotham City, Diana (Wonder Woman) regarde par la fenêtre en pensant aux obligations qui découle du rituel appelé Hiketeia. Par la fenêtre, elle peut voir trois silhouettes féminines encapuchonnées, en train de l'observer. La séquence suivante explicite ce rituel de l'Hiketeia. Dans la Grèce antique, un individu vient supplier un citoyen et remet sa vie entre ses mains. le citoyen est obligé par l'Hiketeia d'accepter de prendre en charge l'individu qui s'en remet en lui jusqu'à ce qu'il le libère de sa responsabilité d'une manière u d'une autre. Si l'hôte cherche à se débarrasser de l'individu (même par le meurtre), il devient alors la proie des Érinyes (divinités persécutrices, aussi appelées Euménides ou bienveillantes, les Furies dans la mythologie romaine), celles-là mêmes qui sont en train d'observer Diana au temps présent. Toujours à Gotham, il y a 3 semaines, Danielle Wellys assassine un homme dans son appartement. Une fois son crime accompli, elle s'enfuit par la fenêtre, enfourche sa moto garée dans une ruelle et s'éloigne le plus vite possible. Batman la prend en chasse. Après plusieurs engagements physiques, elle finit par tomber dans la rivière de Gotham, sans que Batman ne réussisse à la rattraper. Comme il était à prévoir, elle finit par parvenir à l'ambassade de Themyscira où elle s'en remet à Diana en invoquant le rituel d'Hiketeia. À l'extérieur, les Érinyes sont déjà à pied d'œuvre pour veiller à ce que Diana remplisse les obligations du rituel. Cette histoire agrippe l'attention du lecteur dès l'incroyable couverture : la botte de Wonder Woman faisant pression sur le crâne de Batman qui est à terre. C'est aussi sobre que frappant, et en plus cette scène est bien présente dans le récit (il ne s'agit pas d'une exagération, licence artistique coutumière dans les couvertures de comics). En découvrant la première page, le lecteur a le plaisir de constater que l'artiste s'est investi dans ses dessins. Il utilise une approche descriptive, avec une légère tendance à l'arrondi qui donne une apparence à la fois adulte et agréable à ses dessins. La page d'ouverture est somptueuse avec Diana se tenant devant une grande fenêtre, dans une pièce avec une grande hauteur sous plafond, une bibliothèque à l'ancienne bien fournie, une cheminée en marbre, des draperies autour de la fenêtre, un guéridon avec un buste sculpté, etc. le niveau de détail ne diminue pas sur la page suivante, et sur la troisième l'artiste a représenté un facsimilé d'un vase grecque décoré, avec une grande attention à l'impression d'authenticité. Ainsi tout du long du récit, J.G. Jones fait preuve d'un grand investissement pour donner de la consistance à chaque lieu, chaque environnement. Athènes à la période antique est acceptable, les rues de Gotham sont suintantes à souhait, même si le lecteur est un peu étonné qu'elles sont encore recouvertes de pavés. Lorsque Diana se déplace dans les autres pièces de l'ambassade de Themyscira, elles sont à nouveau richement décorées. le lecteur peut s'amuser à observer les différents partis pris architecturaux : la façade en pierre de taille, les moulures et boiseries dans les pièces d'apparat, la cuisine tout équipée moderne, rutilante et fonctionnelle, les escaliers en bois. L'affrontement final se déroule en bordure de la rivière Gotham, et l'artiste a également pris le temps de représenter un pont dans tous ses détails, ainsi que les embarquements, les quais et les parapets. Les images offrent donc au lecteur des endroits décrits dans le détail, chacun avec leurs particularités. Les personnages sont représentés avec la même approche descriptive, des tenues vestimentaires particulières et adaptées. Les êtres humains normaux disposent de morphologies réalistes. Les expressions des visages sont variées, mais avec un niveau de nuance qui ne permet pas toujours de se faire une idée de l'état d'esprit du personnage. le langage corporel reste dans un registre mesuré pour les individus normaux. Pour Diana, JG Jones lui donne des vêtements qui n'accentuent pas ses rondeurs, à l'exception de son costume de Wonder Woman pour lequel il respecte la coupe traditionnelle, mais avec des bottes sans talon). Il la représente régulièrement en contreplongée ce qui lui la place au-dessus du commun des mortels, un peu plus proche de son statut de semi déesse. Batman a revêtu son costume gris foncé, sans ovale jaune sur la poitrine, avec les bottes à semelle crantée. L'ensemble des dessins s'applique donc à rester dans un registre le plus réaliste possible. Même les Érinyes sont représentées de manière littérale, avec comme particularité des vêtements évoquant la Grèce antique, et des petits serpents à la place des cheveux. Les affrontements ne sont pas nombreux, mais JG Jones réalise un travail impressionnant de metteur en scène en prenant soin que la succession des cases permette au lecteur de suivre chaque enchaînement de mouvements et que les personnages se déplacent en fonction du relief de l'environnement, des obstacles, des objets présents, etc. L'encrage de Wade von Grawbadger sait se faire aussi bien minutieux avec des traits fins que plus appuyé avec des surfaces noires aux contours fluides. Comme à son habitude, Dave Stewart réalise une mise en couleurs impeccable qui enrichit les dessins, améliore le contraste entre chaque forme, et leur ajoute une discrète volumétrie par le biais de légers dégradés. La couverture annonce clairement un affrontement entre Batman et Wonder Woman, avec une forme d'humiliation. Dans les 2 premières séquences, Greg Rucka explicite le principe de l'Hiketeia par lequel un individu place sa vie dans les mains d'un protecteur qui en devient responsable devant les Érinyes. Il s'agit là d'un dispositif induisant une dynamique imparable au récit. le conflit entre Diana et Batman en devient inéluctable et inextricable à partir du moment où elle prend en charge une criminelle. le scénariste déroule ce dilemme moral de manière linéaire jusqu'à sa conclusion, chaque phase pouvant être anticipée par le lecteur. Rapidement, il apparaît que l'affrontement entre les 2 superhéros aura bien lieu (à 2 reprises même), mais qu'il ne constitue pas l'intérêt majeur du récit. Sous des dehors fantastique (superhéros, personnages mythologiques), l'auteur s'attache à montrer la personnalité de son protagoniste principal. le lecteur n'a accès à ses pensées qu'à de rares reprises, par le biais de petites cellules accompagnant l'image. Rucka préfère montrer qu'expliquer. Dès le départ, le lecteur n'est pas dupe : il s'agit de personnages récurrents, Batman et Wonder Woman continueront d'exister après ce récit. Cette histoire ne changera pas fondamentalement leur relation. Il a également conscience qu'il s'agit d'un récit de Wonder Woman, car c'est écrit dans le titre. Greg Rucka montre donc comment Diana réagit à cette nouvelle responsabilité qu'elle n'a pas demandée. de séquence en séquence, l'auteur fait la preuve de sa capacité à transcrire le caractère de son personnage. Il ne lui écrit pas de longs soliloques dans lesquels elle expliquerait son comportement, il montre ses réactions. Ainsi Diana prend très au sérieux les responsabilités découlant de l'Hiketeia, conformément à son éducation (mais aussi à la présence visible des Érinyes) et donc à sa culture. Ensuite, il est intéressant de voir comment Diana se comporte vis-à-vis de sa protégée Danielle Wellys. Elle ne fait pas montre de réactions enfantines ou adolescentes ; elle se conduit en adulte ayant réfléchi à la situation. le lecteur a le plaisir de découvrir une héroïne consciente de sa position privilégiée, mais aussi de ses responsabilités, du fait que sa protégée conserve toute son autonomie, sa liberté de pensée, et que son histoire personnelle (et donc ses motivations) ne lui est pas connue. le lecteur se retrouve dans une position d'observateur privilégié à voir comment cette femme assume ses responsabilités, consciente du danger que cela fait peser sur elle (en cas d'échec ou de ratage les Érinyes ne seront pas tendres). Greg Rucka, JG Jones, Wade von Grawbadger et Dave Stewart ont réussi le pari de raconter une histoire complexe de Wonder Woman, en assumant toutes les particularités étranges (mythologie, superforce, ambassadrice de paix n'hésitant pas à utiliser la force) et parfois contradictoires du personnage. L'histoire est d'autant plus réussie qu'il n'y a pas de supercriminels, pas de risque de destruction de la planète. Diana doit faire preuve de courage et de droiture morale pour pouvoir triompher d'une épreuve qui sort de l'ordinaire.
La Désolation
Je n'avais strictement aucune idée de ce que cette BD aurait à offrir en l'ouvrant et la première partie annonçait une sorte de voyage aux îles de la Désolation comme celui de Lepage dans la BD éponyme. Mais la suite est franchement pas du même acabit et je dois dire qu'elle est du genre surprise agréable ! Le dessin m'a tapé dans l’œil dès le début et j'avoue ne pas avoir reconnu le trait de Gaultier, qui a choisi une façon de représenter pas mal du tout. C'est marqué dans les couleurs, avec un rendu très propre dans les ambiances que cela donne sur les paysages, partie importante du récit. D'autre part, le ton est vite donné avec l'introspection du personnage qui se mortifie quelque peu dans son existence morose et cherche autre chose. Quelque chose de neuf, dans un monde qui brûle. Je dis brûle à dessein, puisque la BD parle clairement du changement climatique et de la conséquence de l'industrialisation humaine sur la nature. Mais le voyage aux Kerguelen va vite prendre une autre tournure, assez inattendu. Je ne dirais rien sur le changement de ton, qui m'a complètement surpris, mais il est remarquable par son côté surprenant et décalé, mais aussi par le message qu'il porte. Une étonnante lecture d'actualité qui arrivera à son paroxysme dans un final qui surprend là encore. Je ne m'attendais ni à cette fin ni à ce message, quelque peu étonnant mais franchement bien amené et d'actualité. Si vous aimez les surprises, la BD en offre des belles et apporte un message d'actualité autour d'une réflexion sur l'impact de l'homme. Dans des paysages magnifiés par le dessin, Appollo nous livre une histoire où la destinée de l'homme est questionnée, de façon radicale d'ailleurs. Peut-être l'une des histoires les plus surprenantes que j'ai lues, mais très bien réalisée !