Faussement ingénu
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Improbable, c'est le moins que l'on puisse dire de ce projet. En 1976 et 1977 paraissent 10 épisodes d'une série nommée "Omega the Unknown". le scénario est de Steve Gerber et de Mary Skrenes et les dessins de Jim Mooney. Dans ce comics, Steve Gerber s'était lâché (autant que d'habitude dans Essential Man-thing 1 ou Essential Defenders 3). Et malgré sa courte durée de vie, cette histoire a impressionné tellement de personnes (à commencer par moi) qu'elle est devenue culte. Pour les curieux les épisodes ont été réédités dans Omega the unknown Classic.
En 2005, les éditeurs de Marvel proposent à Jonathan Lethem (un écrivain assez connu, auteur de Motherless Brooklyn. & Forteresse de solitude) de choisir un personnage de son choix dans l'univers Marvel pour réaliser un comics. Les éditeurs américains restent persuadés que pour attirer de nouveaux lecteurs une solution miracle est de recourir à un écrivain reconnu (le résultat est rarement à la hauteur des espérances car un livre et une bande dessinée ont des grammaires narratives différentes). Lethem fait partie des personnes marquées à vie par Omega et il propose d'en faire un remake. Contre toute attente le résultat est à la fois respectueux de l'original et personnel.
C'est l'histoire d'un guerrier intergalactique qui se trouve naufragé sur terre pour lutter contre l'invasion imminente d'extraterrestres ; cette mission est la raison d'être de sa caste. C'est l'histoire de Titus Alexander Island (un jeune garçon de 14 ans) qui a été élevé à l'écart dans une maison isolée dans la campagne et que ses parents conduisent vers New York pour qu'il puisse bénéficier d'un cursus universitaire dans une institution spécialisée pour surdoués. Sur le chemin, un accident se produit et ses 2 parents décèdent. Il est recueilli par l'infirmière qui s'occupait de lui à l'hôpital et inscrit dans un collège ordinaire où il rencontre une camarade compréhensive et des brutes bas de plafond. C'est l'histoire du développement d'une chaîne de fastfood. C'est l'histoire d'un superhéros (Mink, le vison en anglais) très médiatique. C'est l'histoire d'une intelligence extraterrestre ayant visité des centaines de monde, et en goguette sur terre. C'est une histoire improbable, terre à terre, newyorkaise, galactique, universitaire, économique, poétique, et bien plus encore.
C'est une histoire dessinée par Farel Dalrymple, un illustrateur très underground et peu prolifique. Il utilise un style simple, dans une veine réaliste, sans être photographique. Il s'agit clairement d'illustrations destinées à des lecteurs adultes : il bannit les courbes et les rondeurs enfantines, il n'enjolive pas ses personnages (pas de poitrines défiant la gravité, pas de top modèles), les scènes d'action sont très terre à terre et presque sans aucun effet pyrotechnique. Chaque décor dispose d'éléments qui le rendent unique, sans jamais en faire une carte postale idyllique, mais sans noirceur surajoutée. Les expressions faciales présentent une grande variété, sans pour autant que les mimiques soient surjouées. Dalrymple s'applique à rendre chaque scène aussi ordinaire que possible. Ses dessins se lisent très facilement. Et par voie de conséquence, les diverses étrangetés qui parsèment le récit semblent surréalistes : elles sont intégrées factuellement aux dessins, sans aucun recul. Ainsi l'un des antagonistes se révèle être une main géante de taille humaine pourvue de jambes. Dalrymple la dessine comme les autres mains, sans essayer de rendre le concept crédible, ou merveilleux, ou terrifiant.
De son coté, Lethem (aidé pour les dialogues par Karl Rusnak) livre un remake de l'histoire de Gerber et Skrenes. Et à la lecture, j'ai effectivement retrouvé les mêmes sensations qu'à la découverte de l'original. Mais Lethem bénéficie de 10 épisodes pour raconter complètement son histoire, alors que Gerber et Skrenes avaient dû se plier à des désidératas des éditeurs (inclure des guest stars comme Hulk) et fermer boutique avant d'avoir terminé faute de suffisamment de lecteurs. Lethem réussit à tout boucler dans une histoire cohérente qui respecte l'étrangeté de l'original et sa poésie décalée. Les éléments de science fiction supportent l'infrastructure de l'histoire au premier degré sans aucune moquerie. Les scènes irréelles (telles que cette main géante) font partie intégrante du récit sans aucune solution de continuité, sans artificialité. Les personnages principaux bénéficient tous d'une psychologie étoffée, de sentiments qui sonnent vrai et d'un capital de sympathie au dessus de la moyenne. Et Lethem intègre des thèmes supplémentaires inattendus comme les avantages et inconvénients de diffuser une marque par le biais de points de vente franchisés.
Au départ, cette histoire avait tout d'un remake inutile et incapable d'atteindre le niveau de l'original, plombé en plus par un scénariste étranger aux comics et un dessinateur trop original pour s'acclimater à une histoire avec d'étranges superhéros. À l'arrivée, l'esprit originel est respecté et retrouvé, et les auteurs font entendre leur propre voix dans un récit original et décalé. Pari tenu & objectif atteint.
“Un Général des Généraux”, signé François Boucq et Nicolas Juncker, nous embarque dans une aventure aussi déjantée qu’instructive en plein cœur de la guerre d’Algérie. Cette BD se concentre sur un moment charnière et souvent méconnu de cette période, et le fait avec un mélange détonnant de crédibilité historique et de loufoquerie caricaturale.
L’intrigue nous ramène à mai 1958, en plein chaos politique et militaire, lorsque le retour de Charles de Gaulle aux plus hautes fonctions marque un tournant décisif. Mais attention, ici, pas de récit classique et solennel. Saint-Dizier et Boucq s’en donnent à cœur joie pour caricaturer les protagonistes, transformant les généraux fanatiques en une bande de pieds nickelés. Ces hommes, fervents partisans de l’Algérie française, nous apparaissent comme des figures presque comiques, bien loin de l’image de sérieux et de menace souvent associée à cette époque.
Les dessins de Boucq ajoutent une dimension supplémentaire à cette satire. Son style fait merveille, donnant vie à des personnages hauts en couleur. De Gaulle, en particulier, est représenté avec un flegme et une prestance contrastant avec l’hystérie des généraux.
Les auteurs prennent des libertés avec la réalité historique, mais cela sert à renforcer l’effet satirique. Par exemple, la scène où Massu, essoufflé, fait des allers-retours frénétiques dans un souterrain est un gag de répétition qui m’a beaucoup amusé.
Le scénario de Juncker tient parfaitement la route malgré la multiplicité des personnages et des intrigues. Il réussit à capturer l’essence des tensions et des absurdités de l’époque tout en offrant une réflexion critique sur la naissance de la Cinquième République. Les généraux, dépeints comme des bourrins inconscients du vent de l’Histoire, ajoutent une touche de grand-guignolesque à ce récit.
Ce qui est particulièrement savoureux, c’est la manière dont la BD traite du retour de De Gaulle comme d’un coup de théâtre plus que d’un coup d’État. La scène finale, avec un De Gaulle en mode sacrificiel, bras en croix (de Lorraine), lançant son fameux “Je vous ai compris !” devant une foule en délire, boucle la boucle de manière jubilatoire.
Tout commence avec la mort d’Émile, un vieil homme de 78 ans, qui se défenestre du dix-septième étage. Ce drame suscite de nombreuses interrogations parmi les voisins sur les raisons qui ont poussé Émile à ce geste fatal. Contrairement à ce que l’on pourrait attendre d’une histoire de mort et d’enquête, le récit ne se tourne pas vers un polar classique cherchant à démasquer un coupable ou à expliquer clairement les motifs du suicide. Les auteurs choisissent plutôt d’explorer les répercussions de ce drame sur la communauté de la tour et les liens qui se tissent entre ses habitants.
Un des aspects les plus remarquables de “Plein Ciel” est la manière dont il rend hommage à la vie en communauté dans un grand immeuble. Le scénariste, ayant lui-même grandi dans un tel environnement, parvient à capturer la chaleur humaine et la solidarité qui peuvent exister dans ces lieux souvent stigmatisés. Le récit, bien que né d’un drame, se révèle être une histoire pleine d’humanité, de résilience et de lien social.
Une très belle illustration, fine dans le detail et des couleurs à l'aquarelle parachèvent un travail simple et délicat.
Plein Ciel est un album assez lumineux et touchant qui donne une perspective humaine sur les grandes barres d'immeubles qui change un peu.
Note à 3,5/5 arrondie à 4 pour le feel good
Wow, quelle claque ! Cela faisait un moment que “Hoka Hey” me faisait de l’œil dans ma pile à lire. J’ai profité d’un beau dimanche après-midi pour ne pas être interrompu dans ma lecture et je dois avouer que j’ai bien fait de sanctuariser ce moment.
Je suis d’autant plus bluffé que je ne connaissais pas Neyef et qu’il livre ici un véritable travail d’orfèvre. Dessin, couleurs, scénario, mise en page : tout y est !
L’histoire se déroule deux ans après le massacre de Wounded Knee et suit Georges, un jeune métis mi-blanc mi-Lakota, élevé par le pasteur qui administre sa réserve. Lorsqu’il croise la route de deux Amérindiens et d’un Irlandais, Georges se lance avec eux dans un voyage dont le but est la vengeance d’un des protagonistes. Difficile d’en dire plus sans divulgâcher l’intrigue.
Le récit est parfaitement maîtrisé et m’a touché par sa sensibilité, même s’il n’est peut-être pas le plus original en soi. La narration est fluide, avec un parfait équilibre entre phases contemplatives et scènes plus mouvementées. Neyef prend le temps de développer des personnages denses et attachants, évitant avec brio les clichés et la simplicité.
Le dessin n’est pas en reste, loin de là. Les visages des personnages et leurs expressions sont rendus avec une grande précision, capturant une large gamme d’émotions et d’intensités. Les paysages, que j’ai eu la chance de voir de mes propres yeux, sont superbement représentés (malgré le fait que Neyef n’ait pas pu s’y rendre en raison de la pandémie). Et que dire des couleurs ! Les scènes d’action sont fluides et bien chorégraphiées. Le style graphique combine réalisme et une certaine stylisation, donnant à l’œuvre une identité visuelle unique et marquant un équilibre entre authenticité historique et interprétation artistique.
La fin de “Hoka Hey” peut être perçue comme un deus ex machina. Je l'ai trouvée un peu tirée par les cheveux, ce qui m’empêche de donner une note parfaite. Cependant, elle sert à boucler l’intrigue de manière dramatique et offre une conclusion intense à l’histoire.
Une fois n’est pas coutume, je tiens aussi à féliciter l’éditeur pour la qualité du livre et du papier, qui servent magnifiquement le dessin. C'est quand même autre chose que du papier glacé !
Au final, j’ai passé un superbe moment de lecture. C’est exactement pour ce genre d’œuvre que j’aime la bande dessinée : c’est beau, touchant, juste et très bien exécuté. Chapeau, Monsieur Neyef !
Boudot a bossé pour « Cash Investigation », et a ensuite produit pour France 5 plusieurs enquêtes sur des scandales environnementaux, sous le titre générique de « Vert de rage ». Voilà l’adaptation de l’une de ces enquêtes, consacrée à la pollution au plomb qui a empoisonné, et empoisonne encore d’importantes populations dans le Pas-de-Calais.
Ce documentaire est bâti de façon classique, mais très claire, et montre les divers scandales liés à cette pollution, dû à l’installation industrielle de Metaleurop (la plus importante du genre en Europe – et la plus polluante donc !). A ce premier scandale s’ajoute le silence, voire la passivité de l’État pour protéger et informer les potentielles victimes de saturnisme ou d’autres maladies handicapantes et mortelles. Mention spéciale bien sûr à cette Assemblée générale des actionnaires de Glencore, où le cynisme des dirigeants dépasse tout. Jamais cette entreprise n’a dépensé un seul centime pour dépolluer le site (abandonné brutalement sans informer les ouvriers – Chirac avait à l’époque parlé de « patrons voyous »), sans rien faire d’ailleurs pour les sanctionner, informer ou indemniser les victimes, qui n’ont d’autre solution que de se retourner contre l’État – au mieux donc ce sont des deniers publics qui seront dépensés pour compenser une toute petite partie des dégâts liés aux immenses profits réalisés par ces actionnaires.
La lecture est fluide, assez rapide, hélas édifiante – et quelque peu désespérante, tant ces scandales s’accumulent, dans l’indifférence ou avec la complicité des pouvoirs publics, acquis au dogme ultralibéral de l’actionnaire roi.
Aux 80 pages de la partie BD proprement dite s’ajoutent 16 pages d’un dossier très complet.
Et être amoureux, c'est quoi au juste ?
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, qui n'appelle pas de suite. Sa première publication date de 2019 en Argentine et de 2021 en France. Cette bande dessinée est l'œuvre de Sole Otero, autrice complète. Elle est en couleurs et compte 172 pages.
Dans l'espace à une distance raisonnable de la Terre, Coco, une extraterrestre, a pour mission d'assurer la sécurité du périmètre et à protéger le vaisseau-pouponnière d'éventuelles représailles des mâles de l'espèce ou de tout autre menace. Elle fait partie d'un groupe de femelles qui s'est enfui de Club, leur planète d'origine, pour éviter la mort reproductive. En effet, leur corps est biologiquement programmé pour donner la vie et mourir lors de l'accouchement. Mais un jour, un groupe clandestin de femelles a décidé de fuir la planète. Grâce à l'invention d'une machine à hypnotiser appliquée sur le cerveau des mâles, la fuite a pu se faire sans recourir à la force. Les femelles sont parvenues à s'échapper de la planète à bord d'un vaisseau-pouponnière, dans lequel 100?s femelles ont pris place. Les mâles de l'espèce ne sont pas restés les bras croisés, et ils les traquent depuis lors jusqu'aux confins de l'univers. Entre-temps, les rebelles ont conduit le vaisseau pouponnière jusqu'au secteur 4:3:26:32:12:16 de la galaxie, où elles ont choisi de s'arrêter. C'est là, à l'abri des mâles, que les meilleures scientifiques s'affairent à modifier génétiquement les mécanismes de reproduction de l'espèce. L'objectif est d'obtenir une reproduction efficace et dépourvue de risques pour la femelle.
Malgré l'équipement très complet du vaisseau, Coco s'ennuie. Elle demande à Kiki, l'intelligence artificielle du vaisseau, quelles sont les possibilités de copulation offertes par ce secteur stellaire. Celle-ci lui propose plusieurs espèces différentes jusqu'à ce que Coco retienne un jeune humain mâle, d'une vingtaine d'années. Kiki le téléporte dans le vaisseau, et ils s'adonnent à une longue partie de jambes en l'air, enchaînant plusieurs positions avec prévenance et envie. Alors qu'ils sont tous les deux détendus, en train de se reposer allongés, l'homme se livre à des marques d'affection en se collant contre le corps de sa partenaire et en lui embrassant tendrement la joue. Coco demande à son IA ce qui se passe. Elle plonge l'homme dans l'inconscience et lui explique que les êtres humains sont des êtres intelligents, mais ils sont 67% moins développés que la race de Coco. Ils conservent encore ce qu'ils appellent des sentiments. À la demande de Coco, Kiki renvoie l'humain sur sa planète. À la réflexion Coco trouve que ça a été bizarre, mais elle croit que cela ne la dégoute pas. Elle demande à Kiki d'accéder aux données de l'humain, puis s'il est possible de l'enlever à nouveau.
Voilà une bande dessinée qui sort de l'ordinaire. Pour commencer, il y a une femme nue sur la couverture, mais c'est une extraterrestre et ses deux triplets de seins n'ont rien d'érotique. Ensuite, elle a l'ampleur d'un véritable roman s'inscrivant dans le genre de la science-fiction, mais parlant essentiellement d'amour même si la protagoniste recherche d'abord des relations sexuelles satisfaisantes, mais avec un unique partenaire. Enfin, elle présente la particularité de raconter cette recherche du plaisir sexuel sous l'angle féminin écrit par une femme. L'autrice ne néglige aucune de ces facettes de son récit. En termes de science-fiction, elle commence par trois pages de présentation, six illustrations par page en 3 rangées de deux sur fond d'espace étoilé, des représentations simplifiées à destination de Coco pour lui rappeler l'historique de sa race extraterrestre et sa mission à bord du vaisseau spatial. le lecteur découvre ensuite sa silhouette humanoïde, nue, avec une grosse tête et de très gros yeux, ce qui lui donne un air de naïveté enfantine, et qui la rend à la fois étrangère à la race humaine et très sympathique. le lecteur découvre ensuite la forme du vaisseau spatial : une soucoupe volante, ses grandes pièces spacieuses et stériles, ses portes en forme de vulve, la salle de pilotage, les énormes écrans pour communiquer avec les autres extraterrestres, le faisceau téléporteur, le faisceau réarrangeant les molécules de son corps, les cheffes de sa sororité, le vaisseau-pouponnière. L'artiste représente tout avec une forte simplification des formes, et les habille avec une mise en couleurs essentiellement à l'aquarelle. C'est doux et agréable à voir, parfois un peu stérile, inventif et un peu amusant.
Coco a donc décidé de développer une relation monogame avec un homme humain, qui soit sexuellement satisfaisante, et même de qualité. Elle demande à l'intelligence artificielle (IA) du vaisseau comment s'y prendre, et y consacre le peu de patience dont elle dispose, se conduisant un peu comme une enfant pressée : créer une apparence humaine synthétique, et descendre sur Terre, étudier toute l'information pertinente utile (Coco y consacre moins d'une minute), s'installer dans un appartement à Buenos Aires meublé en fonction des résultats du rapport, en fonction du profil psychologique qui doit séduire l'humain cible, s'habiller en fonction des goûts de Pedro Marial, faire comprendre que Coco est disponible mais pas dans le besoin. le récit prend une drôle de tournure : l'intelligence artificielle explique l'art de la séduction à Coco qui prend le nom de Laura. Elle a donc une apparence qui répond exactement aux goûts de l'humain qu'elle a choisi, et elle doit faire l'apprentissage des coutumes humaines. Après une page de transformation (page 26) assez bizarre dans ce qu'elle montre, une composition similaire à celle de la couverture, Coco s'installe dans son appartement découvre son corps, s'habille et se rend au café où Pedro Marial a ses habitudes. le lecteur mesure mieux le talent de dessinatrice de Sole Otero. Les êtres humains sont également dessinés de manière simplifiée, mais pas caricaturale. Il peut donc observer Coco découvrir les différentes parties de son corps, puis la voir habillée. Il fait connaissance avec Pedro, puis les amis de Pedro, puis ses relations de travail. Sous une apparence tout public et simple, les dessins contiennent une bonne densité d'information, que ce soient les différentes tenues vestimentaires, ou les expressions de visages, les occupations auxquelles vaquent les uns et les autres. D'une certaine manière, ces représentations peuvent sembler un peu naïves, d'un autre côté, elles montrent bien des adultes avec un langage corporel et des expressions d'adultes.
Sur Terre, les environnements se font plus détaillés : l'aménagement de la chambre de l'appartement de Coco, sa décoration et son ameublement, le café où elle rencontre Pedro, le tableau du restaurant où elle mange avec lui, les différents lieux où ils sortent ensemble, le bar pour la soirée avec ses amis, le deuxième appartement de Coco, la librairie où se tient la séance de dédicaces, la boîte de nuit, etc. L'artiste reste dans le même mode de représentation : des traits fins et légers pour détourer, une mise en couleurs à l'aquarelle parfois rehaussée aux crayons de couleur pour apporter du relief et de la consistance aux surfaces ainsi détourées. Chaque page se lit rapidement et facilement, sans paraître creuse ou inconsistante pour autant. Quelle que soit la situation, la créatrice semble considérer ses personnages avec gentillesse et compréhension, donnant à voir leur état d'esprit par l'expression de leur visage et leur posture, générant ainsi une belle empathie chez le lecteur.
Avec sa profusion de seins dénudés, la couverture indique que le personnage en couverture est sexualisé, féminin, et le titre sous-entend des relations intenses. de fait le premier accouplement a lieu en pages 10 & 11 : Coco a conservé sa forme extraterrestre anthropoïde, parfaitement compatible avec l'homme nu que l'IA téléporte dans le vaisseau. Il y a un gros plan sur une fellation et un autre sur un cunnilingus, et les amants adoptent trois positions différentes. Ls dessins sont explicites et en même temps avec une charge érotique étrangement faible. L'acte sexuel suivant se déroule en page 29, alors que Laura / Coco fait l'expérience de la masturbation dans son corps de terrienne. le suivant se déroule entre Laura & Pedro pendant 10 pages : les dessins restent dans un registre descriptif et simplifié, éloignés du photoréalisme. le consentement et le plaisir se voient dans les gestes et les attentions. Il ne s'agit pas d'une performance sportive, mais de prendre plaisir pour l'une et l'autre, en étant attentif à son partenaire. Il ne s'agit pas de montrer les corps de la façon plus précise possible, mais plutôt les gestes et les émotions. Dans la suite de l'histoire, le lecteur assiste encore à six autres parties de jambes en l'air. La majeure partie de l'histoire se concentre donc plus sur les faits et gestes de Coco et ses stratégies, mais les relations sexuelles ne se limitent pas à un point de passage obligé, et on passe à autre chose. C'est une partie importante de la motivation première de Coco. Dans le même temps, la scénariste n'oublie pas l'intrigue plus globale du sort de cette race extraterrestre, en arrière-plan avec les réunions de Coco sur son vaisseau, au premier plan pour la fin du récit.
La lecture de cette histoire s'avère effectivement intense, que ce soit pour la vie de l'extraterrestre femelle Coco, sur le plan affectif et sur le plan sexuel, ou en termes de rythme de lecture. Sole Otero met en œuvre une narration graphique personnelle, mélange très réussi de description et d'imprécision privilégiant les sensations. L'amalgame de plusieurs genres (SF, comédie, apprentissage) bénéficie d'un dosage parfait, et explore des questions comme la nature d'une relation amoureuse, l'idée qu'un partenaire se fait de l'autre, l'intérêt personnel avant celui du groupe, avec quelques touches humoristiques bienvenues et amusantes.
Le temps des amours n'est pas l'épisode le plus construit des quatre épisodes des Souvenirs d'enfance de Marcel Pagnol.
Comme l'adaptation de Scotto et Stoffel est une fois de plus très bien réalisée et fidèle, on retrouve ce côté anecdotique et un peu fourre-tout dans la BD.
Malgré tout, les auteurs gardent le cap de souligner l'universalité du message de Pagnol. Dans les Amours les deux épisodes principaux renvoient à deux visions différentes de Pagnol, une interne pour Isabelle et une externe pour Lagneau.
Ce qui est intéressant est que Pagnol se retrouve dans la peau de Jules ou Joseph pour juger le comportement de son ami dans les mêmes conditions que son père l'avait jugé.
Ainsi de l'intérieur il est impossible de voir l'effet destructeur de la passion, Pagnol bien relayé par Scotto et Stoffel ne pouvait pas mieux illustrer que "l'amour rend aveugle" ou que "le cœur a ses raisons...". On peut donc considérer ces deux épisodes comme un effet miroir qui a construit la vie affective (riche) du grand écrivain.
Cela donne aussi de la cohérence à un récit qui semble assez décousu en première lecture. On voit aussi que la langue est moins fleurie, moins joyeuse mais il faut se souvenir que ces années sont la fin de la période enchantée et insouciante de l'auteur. Les morts de sa mère et de Lilii sont contemporaines de cette époque même si cela n'est pas évoqué on doit l'avoir en mémoire comme probablement l'avait le grand romancier.
Le graphisme de Tanco est toujours aussi formidable. Il est égal aux autres épisodes dans la description des collines ensoleillées mais ici il réussit parfaitement à rendre l'ambiance du grand lycée marseillais où Pagnol passa son bac.
Un épisode moins accrocheur mais réalisé avec une grande maîtrise pour une lecture plaisante.
Une péripatéticienne au pays des superhéros
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Cette histoire a été initialement publiée en 2002. Elle est écrite par Garth Ennis, dessinées par Amada Conner, et encrée par Jimmy Palmiotti.
Une jeune mère de famille boucle son budget en se prostituant le soir. Elle a un boulot mal payé en journée et elle est responsable d'un enfant en bas âge. Dans l'espace, non loin de la terre, un extraterrestre (the Viewer) prend le pari avec son robot familier que n'importe quel être humain peut devenir un héros au sens noble du terme s'il se voit doté de superpouvoirs.
Évidemment il choisit cette jeune femme peu gâtée par la vie et il informe de son choix les superhéros en place qui sont tous des parodies des membres de la Justice League : the Saint (Superman), the Knight (Batman), the Squire (Robin), the Lady (Wonder Woman), the Lime (Green Lantern) et Speedo (Flash). Bien sûr, The Pro part en mission avec eux, mais elle fait tâche : elle jure, elle fume et elle tabasse les criminels sans pitié. Il s'en suit un échange de vue entre les superhéros bon teint et cette représentante du prolétariat dotée de superpouvoir, puis une nouvelle mission pour mettre fin à une prise d'otages par des terroristes.
Ce court tome se termine sur une histoire de 8 pages dans laquelle The Pro est confrontée à The Ho, une autre péripatéticienne dotée de pouvoirs : elle possède 8 bras et une sacrée attitude.
Garth Ennis est connu pour son penchant à rendre le plus offensant possible les histoires qu'ils racontent, en particulier sa série du Preacher et sa série de The Boys (à commencer par La règle du jeu). À la lecture de ce bref résumé, il n'est pas besoin de faire un dessin, le niveau de provocation agressive et gratuite atteint des records. D'ailleurs les premières pages font penser qu'il s'agit d'une blague potache vite lue et vite oubliée. Mais une première particularité attire l'attention : malgré le métier de la dame, les illustrations ne jouent pas sur le registre de l'érotisme ou de la pornographie. On voit tout juste passer sa poitrine dénudée dans une case, rien d'autre en terme de nudité ou de titillation (les fesses poilues d'un client ne rentre pas dans cette catégorie).
Ensuite Garth Ennis n'a pas choisi de parodier la Justice League par hasard ; il souhaite montrer à quel point les histoires de superhéros restent cantonnées dans un statu quo confortable. Jamais les superhéros de Marvel ou DC ne s'attaqueront aux vrais problèmes de société (mais si vous savez : la faim dans le monde, les guerres, etc.) même si certains scénaristes essayent de nous faire croire qu'ils versent dans le réalisme avec des héros dotés de capacités extraordinaires. Cette charge contre les superhéros est bienvenue, mais elle n'est finalement pas si originale que ça. le deuxième thème développé est plus inattendu : la lutte des classes. Les superhéros appartiennent à la classe moyenne, voire à la bourgeoisie, alors que The Pro est issue du prolétariat et elle ne manque de leur faire observer. À la fois les points de vue des uns et de l'autre semblent irréconciliables, et à la fois ils semblent tous parler de la même chose.
Pour illustrer cette histoire, Garth Ennis s'es acoquiné avec Amanda Conner (dessinatrice rare) encré par Jimmy Palmiotti, son chéri. Pour ceux qui ont lu Power Girl, ils courent au devant d'une petite déception. Amanda Conner reste la reine des moues diverses et variées, mais l'encrage de Palmiotti n'est pas aussi sophistiqué et précis que le sien. Par ailleurs, plusieurs cases donnent l'impression d'un comics underground (silhouettes exagérées et peu travaillées, décors absents ou cartoons, etc.) et le lettrage réalisé par Conner également est carrément artisanal, loin des critères professionnels de base. Par contre, Amanda Conner reste imbattable pour rendre crédible cette héroïne haute en couleur. Toutes ses expressions corporelles renvoient à son métier nocturne et à la familiarité corporelle qu'il lui donne.
The Pro est à la fois vulgaire dans son apparence et ses attitudes, et à la fois pleine d'une intelligence née de la rue. Il faut voir aussi comment ses collègues l'ont affublée de vêtements disparates et trop courts, comment elle se gratte le derrière, comment elle repositionne sa poitrine dans son haut, etc. L'aspect visuel est donc un peu déconcertant puisque d'un coté le lecteur est confronté à des parties de dessins qui font amateur, et de l'autre à des personnages savoureusement croqués pour un effet comique maximal.
Malgré la brièveté de l'histoire et la qualité bancale des dessins, le résultat est très savoureux et très incorrect.
L'émancipation est d'abord conscientisation.
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Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. le -premier tirage date de 2021. Il a été réalisé par Leïla Slimani pour le scénario, et Laetitia Coryn pour les dessins et les couleurs. L'ouvrage comporte 99 pages de bande dessinée.
En mai 2015 à Rabat, Leïla est en train de savourer un thé glacé dans une cafeteria, après avoir présenté son livre Dans le Jardin de l'Ogre (2014) en public. Elle est abordée par Nour qui lui demande si elle peut s'assoir à sa table, tout en s'excusant d'être arrivée en retard à sa présentation. Elle lui dit qu'elle a beaucoup aimé le livre, et lui demande si le débat s'est bien passé. L'autrice répond que femmes venues la voir lors de la dédicace ont fini par lui raconter leur vie intime, ce à quoi elle ne s'attendait pas du tout. Nour lui demande si les réactions sont les mêmes en France. Elle répond que non, que les lecteurs sont surtout étonnés qu'une maghrébine puisse aborder aussi crûment la thématique de l'addiction à la sexualité. de par ses origines, elle aurait dû faire preuve de plus de pudeur et se contenter d'écrire un livre érotique aux accents orientalistes. Nour ironise : en digne descendante de Shéhérazade. La discussion s'engage et Leïla lui demande si elle a des enfants. Elle lui répond que non, qu'elle est célibataire, et qu'elle ne voit pas beaucoup sa famille. Son frère s'est installé en France où il s'est marié. Elle rend visite à ses parents de temps en temps, mais ils sont un peu trop traditionnalistes pour elle. Par exemple, pour ses parents, elle sera vierge le jour de son mariage. À presque quarante ans, ils doivent se douter qu'elle a déjà eu des histoires, mais ils n'en parlent jamais.
La conversation se poursuit : Nour raconte son enfance, avec sa mère qui s'est mariée à 18 ans et a arrêté ses études pour faire femme au foyer, et son père assez souple quand elle était petite, mais restant marocain. Il prêtait une attention particulière au regard des gens, mais sa fille avait le droit de faire plus de choses que d'autres filles de la famille. Il n'y a que le sport dont il lui a interdit la pratique. Toute sa vie, Nour a vécu un combat intérieur entre la volonté de se libérer de la tyrannie du groupe, et la crainte que cela n'entraîne l'effondrement des structures traditionnelles à partir desquelles elle s'était construite. Comme la plupart des Marocains en fait. La Hchouma est un concept que l'on inculque dès l'enfance. Être bien élevé, être un bon citoyen, c'est aussi avoir honte. Rester vierge était une injonction très forte dans sa famille et elle a eu beaucoup de mal à s'en défaire. Hors de question de transgresser cette règle, même quand elle s'est sentie attirée par un autre garçon pour la première fois. Un jour elle flirtait avec un garçon dans sa voiture, et ils ont été surpris par un policier. Ça s'est réglé avec cent dirhams, mais elle en est restée bloquée pendant longtemps. Elle évoque la fois où un cousin lui avait des attouchements, la libération quand elle en a parlé à des copines, les cours de sexualité qui aborde la reproduction de manière froide et scientifique, sans parler de désir, les femmes mariées jeunes qui divorcent deux ans plus tard.
D'une certaine manière, cette bande dessinée est une adaptation de l'essai de l'autrice : Sexe et mensonges paru la même année en 2017, une transposition de manière plus vivante sous la forme de témoignages. Les autrices font donc œuvre de reconstitution des échanges que Slimani a eu avec plusieurs femmes marocaines sur le sujet de leur sexualité, de leur rapport au corps, du regard de la société sur leurs pratiques sexuelles. le premier témoignage, celui de Nour, pose tout de suite la dialectique : une forme d'opposition entre une pensée traditionnaliste, et une volonté d'émancipation des femmes. La narration visuelle rend cette femme beaucoup plus proche du lecteur, beaucoup plus vivante. Elle permet également de montrer les émotions et les coutumes. Il voit ainsi les deux copines de Nour choquées et en colère par l'histoire des attouchements du cousin sur elle, ainsi que la mariée apprêtée avec la coiffe traditionnelle. Il sourit quand Nour prend une pose de sainte pour souligner sa décision d'être une fille bien qui n'aurait pas de relation charnelle avant le mariage. L'artiste sait donner vie à toutes les femmes qui témoignent, leur donnant une apparence normale, avec des vêtements en cohérence avec leur âge et leur statut social, le temps qu'il fait et leur occupation. Les tenues décontractées des jeunes avec des sweatshirts à capuche, les vêtements plus stricts des adultes, et bien sûr les foulards et les robes longues. Chaque femme qui témoigne présente une personnalité visuelle différente : détendue pour Nour, plus sérieuse pour la théologienne Asma Lambaret quand elle explique différentes interprétations d'une sourate, désenchantée pour la prostituée, accablée pour la jeune homosexuelle.
En surface, le lecteur peut avoir une première impression de dessins un peu simplifiés pour une apparence peut-être naïve, avec des couleurs un peu douce. Mais dès qu'il commence à lire, il se rend compte de l'expressivité naturelle des visages, des états d'esprit qui transparaissent au travers des postures et du langage corporel, de la justesse des représentations. Il voit bien l'âge de Jamila la maîtresse de maison en page 53 dans sa façon de se tenir, et la jeunesse de l'homosexuelle dans ses gestes. Effectivement les autrices mettent à profit les spécificités de la bande dessinée pour restituer les témoignages : à la fois en donnant corps aux femmes qui racontent, à la fois dans les différents lieux. La représentation de ces derniers est tout aussi soignée que celle des individus : l'hôtel de Rabat avec sa piscine dans un dessin en pleine page, la salle de classe avec une partie des élèves portant le foulard, le cabinet de consultation d'une docteure dans un hôpital à la campagne, la salle d'attente d'un médecin pratiquant des interruptions volontaires de grossesse, une rue piétonne en escalier, une bibliothèque municipale, des intérieurs banals d'appartement et de maison, la plage, l'esplanade de la tour Hassan à Rabat, une grande artère de Casablanca, le front de mer, un jardin public, etc. Laetitia Coryn ne représente pas ces lieux comme s'il s'agissait de tourisme, mais bien comme des lieux de vie, où évoluent des individus normaux dans leur quotidien. le lecteur peut ainsi se projeter dans chaque endroit, s'imaginer dans ces lieux de vie comme un habitant.
La narration visuelle prend une forme naturaliste, recréant ainsi les conversations comme si elles étaient prises sur le vif, avec l'environnement dans lequel elles se déroulent, et des êtres humains normaux pour lesquels il est possible de se faire une idée de leur état d'esprit en les regardant comme dans la vie de tous les jours avec un interlocuteur. Évidemment le lecteur a conscience qu'il ne s'agit pas de la retranscription exacte des conversations, que le récit est construit et qu'il y a une progression. Leïla Slimani commence par le témoignage d'une femme ayant pris ses distances avec la tradition, pouvant évoquer en quoi celle-ci pèse sur le quotidien des femmes marocaines, totalement intégrées à la société, puis comment elle pèse implicitement sur celles qui ne s'y conforme pas parfaitement. Par la suite, les témoignages vont évoquer les violences sexuelles faites aux femmes sous différents formes et la honte qui pèse sur elle (Hchouma), la question de la virginité pour le mariage, les articles de loi relatifs à l'avortement (449, 454, 455), les mariages arrangés de mineures, la réalité des textes du Coran et leurs interprétations, les événements du fol été 2015 (le film Much Loved du réalisateur Nabil Ayouch, le concert de Jennifer Lopez, le baiser de deux femens sur l'esplanade de la tour Hassan à Rabat, l'agression d'une femme portant une tenue jugée provocante), la réalité de la prostitution, l'impossibilité de vivre publiquement son homosexualité. de même, l'autrice ne fait aucun secret de sa prise de position.
Leïla Slimani met en lumière le poids de la tradition sur la condition féminine, l'impossibilité de la virginité des mariées, le poids du regard des autres et de la honte, une culture institutionnalisée du mensonge, de l'hypocrisie. Elle représente la position de la femme comme suit : Avant d'être un individu, une femme est une mère, une sœur, une épouse, une fille, garante de l'honneur familial, et, pire encore, de l'identité nationale. Sa vertu est un enjeu public. C'est donc un exposé à charge contre cette culture. de temps à autre, elle laisse la parole aux hommes, ceux qui estiment que cette place donnée aux femmes est nocive pour les femmes, mais aussi pour les hommes car les rapports entre les deux s'en trouvent faussés. Elle relaie également la position des hommes respectables qui perçoivent la remise en cause comme étant le fait d'occidentaux. L'un d'eux demande : Les philosophies permissives, nées en Europe, ont-elles amélioré les relations sociales et familiales sur ce continent ? Plus loin une femme constate que la misogynie est inhérente à l'humanité. Elle n'est pas spécifique à l'Islam. Elle s'étonne d'ailleurs qu'on ait encore ce type de lecture anthropologique. À ses yeux, toutes les religions se valent en matière de sexualité. En outre, ce ne sont que certains hommes qui ne comprennent pas la différence entre faire le choix d'avoir une sexualité et consentir à un acte sexuel. Il n'y a donc pas de diabolisation de la gent masculine, ni condamnation d'un bloc de la religion : la théologienne estime qu'il est possible d'enseigner la religion comme une éthique de libération, d'émancipation, plutôt que comme une morale rigoriste et sans nuances. Il faut parvenir à sortir d'une dichotomie manichéenne qui voudrait qu'il n'y ait pas d'intermédiaire entre la femme vertueuse et la prostituée. En fonction de sa sensibilité et de sa culture, le lecteur peut également s'interroger sur l'histoire personnelle de l'autrice, sa double nationalité, sa classe sociale, la manière dont cela a façonné son regard et ses positions.
Assurément, cette lecture interpelle. L'écrivaine propose une vision construite, intelligente et analytique de la sexualité féminine d'un point de vue sociale au Maroc. La narration visuelle est à la fois douce et dense, donnant l'impression au lecteur de se trouver aux côtés de Leïla écoutant ces confidences, dans chaque lieu correspondant. Même s'il ressent qu'il s'agit d'un récit composé à partir de témoignages recueillis et présentés de façon structurée, pas d'un reportage sur le vif, que l'autrice a un parti pris affiché, il n'en demeure pas moins une réflexion sur l'image à laquelle la femme doit se conformer dans la société marocaine, ou ce qu'elle doit se préparer à affronter si elle ne souhaite pas s'y conformer.
Un grand kiff pour Harley. Et cet album est vraiment très cool.
Mention pour la couverture, l’intérieur est un peu moins léché, mais reste très stylé, une bonne réalisation.
L’histoire raconte la métamorphose de Harleen pour avoir ce lien avec le Joker et sa crise de folie à deux. quoique le Joker lui volera un peu la vedette dans cet album aussi.
Une belle oeuvre qui immerge le lecteur dans le monde de Gotham city .
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Oméga l'inconnu
Faussement ingénu - Improbable, c'est le moins que l'on puisse dire de ce projet. En 1976 et 1977 paraissent 10 épisodes d'une série nommée "Omega the Unknown". le scénario est de Steve Gerber et de Mary Skrenes et les dessins de Jim Mooney. Dans ce comics, Steve Gerber s'était lâché (autant que d'habitude dans Essential Man-thing 1 ou Essential Defenders 3). Et malgré sa courte durée de vie, cette histoire a impressionné tellement de personnes (à commencer par moi) qu'elle est devenue culte. Pour les curieux les épisodes ont été réédités dans Omega the unknown Classic. En 2005, les éditeurs de Marvel proposent à Jonathan Lethem (un écrivain assez connu, auteur de Motherless Brooklyn. & Forteresse de solitude) de choisir un personnage de son choix dans l'univers Marvel pour réaliser un comics. Les éditeurs américains restent persuadés que pour attirer de nouveaux lecteurs une solution miracle est de recourir à un écrivain reconnu (le résultat est rarement à la hauteur des espérances car un livre et une bande dessinée ont des grammaires narratives différentes). Lethem fait partie des personnes marquées à vie par Omega et il propose d'en faire un remake. Contre toute attente le résultat est à la fois respectueux de l'original et personnel. C'est l'histoire d'un guerrier intergalactique qui se trouve naufragé sur terre pour lutter contre l'invasion imminente d'extraterrestres ; cette mission est la raison d'être de sa caste. C'est l'histoire de Titus Alexander Island (un jeune garçon de 14 ans) qui a été élevé à l'écart dans une maison isolée dans la campagne et que ses parents conduisent vers New York pour qu'il puisse bénéficier d'un cursus universitaire dans une institution spécialisée pour surdoués. Sur le chemin, un accident se produit et ses 2 parents décèdent. Il est recueilli par l'infirmière qui s'occupait de lui à l'hôpital et inscrit dans un collège ordinaire où il rencontre une camarade compréhensive et des brutes bas de plafond. C'est l'histoire du développement d'une chaîne de fastfood. C'est l'histoire d'un superhéros (Mink, le vison en anglais) très médiatique. C'est l'histoire d'une intelligence extraterrestre ayant visité des centaines de monde, et en goguette sur terre. C'est une histoire improbable, terre à terre, newyorkaise, galactique, universitaire, économique, poétique, et bien plus encore. C'est une histoire dessinée par Farel Dalrymple, un illustrateur très underground et peu prolifique. Il utilise un style simple, dans une veine réaliste, sans être photographique. Il s'agit clairement d'illustrations destinées à des lecteurs adultes : il bannit les courbes et les rondeurs enfantines, il n'enjolive pas ses personnages (pas de poitrines défiant la gravité, pas de top modèles), les scènes d'action sont très terre à terre et presque sans aucun effet pyrotechnique. Chaque décor dispose d'éléments qui le rendent unique, sans jamais en faire une carte postale idyllique, mais sans noirceur surajoutée. Les expressions faciales présentent une grande variété, sans pour autant que les mimiques soient surjouées. Dalrymple s'applique à rendre chaque scène aussi ordinaire que possible. Ses dessins se lisent très facilement. Et par voie de conséquence, les diverses étrangetés qui parsèment le récit semblent surréalistes : elles sont intégrées factuellement aux dessins, sans aucun recul. Ainsi l'un des antagonistes se révèle être une main géante de taille humaine pourvue de jambes. Dalrymple la dessine comme les autres mains, sans essayer de rendre le concept crédible, ou merveilleux, ou terrifiant. De son coté, Lethem (aidé pour les dialogues par Karl Rusnak) livre un remake de l'histoire de Gerber et Skrenes. Et à la lecture, j'ai effectivement retrouvé les mêmes sensations qu'à la découverte de l'original. Mais Lethem bénéficie de 10 épisodes pour raconter complètement son histoire, alors que Gerber et Skrenes avaient dû se plier à des désidératas des éditeurs (inclure des guest stars comme Hulk) et fermer boutique avant d'avoir terminé faute de suffisamment de lecteurs. Lethem réussit à tout boucler dans une histoire cohérente qui respecte l'étrangeté de l'original et sa poésie décalée. Les éléments de science fiction supportent l'infrastructure de l'histoire au premier degré sans aucune moquerie. Les scènes irréelles (telles que cette main géante) font partie intégrante du récit sans aucune solution de continuité, sans artificialité. Les personnages principaux bénéficient tous d'une psychologie étoffée, de sentiments qui sonnent vrai et d'un capital de sympathie au dessus de la moyenne. Et Lethem intègre des thèmes supplémentaires inattendus comme les avantages et inconvénients de diffuser une marque par le biais de points de vente franchisés. Au départ, cette histoire avait tout d'un remake inutile et incapable d'atteindre le niveau de l'original, plombé en plus par un scénariste étranger aux comics et un dessinateur trop original pour s'acclimater à une histoire avec d'étranges superhéros. À l'arrivée, l'esprit originel est respecté et retrouvé, et les auteurs font entendre leur propre voix dans un récit original et décalé. Pari tenu & objectif atteint.
Un général, des généraux
“Un Général des Généraux”, signé François Boucq et Nicolas Juncker, nous embarque dans une aventure aussi déjantée qu’instructive en plein cœur de la guerre d’Algérie. Cette BD se concentre sur un moment charnière et souvent méconnu de cette période, et le fait avec un mélange détonnant de crédibilité historique et de loufoquerie caricaturale. L’intrigue nous ramène à mai 1958, en plein chaos politique et militaire, lorsque le retour de Charles de Gaulle aux plus hautes fonctions marque un tournant décisif. Mais attention, ici, pas de récit classique et solennel. Saint-Dizier et Boucq s’en donnent à cœur joie pour caricaturer les protagonistes, transformant les généraux fanatiques en une bande de pieds nickelés. Ces hommes, fervents partisans de l’Algérie française, nous apparaissent comme des figures presque comiques, bien loin de l’image de sérieux et de menace souvent associée à cette époque. Les dessins de Boucq ajoutent une dimension supplémentaire à cette satire. Son style fait merveille, donnant vie à des personnages hauts en couleur. De Gaulle, en particulier, est représenté avec un flegme et une prestance contrastant avec l’hystérie des généraux. Les auteurs prennent des libertés avec la réalité historique, mais cela sert à renforcer l’effet satirique. Par exemple, la scène où Massu, essoufflé, fait des allers-retours frénétiques dans un souterrain est un gag de répétition qui m’a beaucoup amusé. Le scénario de Juncker tient parfaitement la route malgré la multiplicité des personnages et des intrigues. Il réussit à capturer l’essence des tensions et des absurdités de l’époque tout en offrant une réflexion critique sur la naissance de la Cinquième République. Les généraux, dépeints comme des bourrins inconscients du vent de l’Histoire, ajoutent une touche de grand-guignolesque à ce récit. Ce qui est particulièrement savoureux, c’est la manière dont la BD traite du retour de De Gaulle comme d’un coup de théâtre plus que d’un coup d’État. La scène finale, avec un De Gaulle en mode sacrificiel, bras en croix (de Lorraine), lançant son fameux “Je vous ai compris !” devant une foule en délire, boucle la boucle de manière jubilatoire.
Plein ciel
Tout commence avec la mort d’Émile, un vieil homme de 78 ans, qui se défenestre du dix-septième étage. Ce drame suscite de nombreuses interrogations parmi les voisins sur les raisons qui ont poussé Émile à ce geste fatal. Contrairement à ce que l’on pourrait attendre d’une histoire de mort et d’enquête, le récit ne se tourne pas vers un polar classique cherchant à démasquer un coupable ou à expliquer clairement les motifs du suicide. Les auteurs choisissent plutôt d’explorer les répercussions de ce drame sur la communauté de la tour et les liens qui se tissent entre ses habitants. Un des aspects les plus remarquables de “Plein Ciel” est la manière dont il rend hommage à la vie en communauté dans un grand immeuble. Le scénariste, ayant lui-même grandi dans un tel environnement, parvient à capturer la chaleur humaine et la solidarité qui peuvent exister dans ces lieux souvent stigmatisés. Le récit, bien que né d’un drame, se révèle être une histoire pleine d’humanité, de résilience et de lien social. Une très belle illustration, fine dans le detail et des couleurs à l'aquarelle parachèvent un travail simple et délicat. Plein Ciel est un album assez lumineux et touchant qui donne une perspective humaine sur les grandes barres d'immeubles qui change un peu. Note à 3,5/5 arrondie à 4 pour le feel good
Hoka Hey !
Wow, quelle claque ! Cela faisait un moment que “Hoka Hey” me faisait de l’œil dans ma pile à lire. J’ai profité d’un beau dimanche après-midi pour ne pas être interrompu dans ma lecture et je dois avouer que j’ai bien fait de sanctuariser ce moment. Je suis d’autant plus bluffé que je ne connaissais pas Neyef et qu’il livre ici un véritable travail d’orfèvre. Dessin, couleurs, scénario, mise en page : tout y est ! L’histoire se déroule deux ans après le massacre de Wounded Knee et suit Georges, un jeune métis mi-blanc mi-Lakota, élevé par le pasteur qui administre sa réserve. Lorsqu’il croise la route de deux Amérindiens et d’un Irlandais, Georges se lance avec eux dans un voyage dont le but est la vengeance d’un des protagonistes. Difficile d’en dire plus sans divulgâcher l’intrigue. Le récit est parfaitement maîtrisé et m’a touché par sa sensibilité, même s’il n’est peut-être pas le plus original en soi. La narration est fluide, avec un parfait équilibre entre phases contemplatives et scènes plus mouvementées. Neyef prend le temps de développer des personnages denses et attachants, évitant avec brio les clichés et la simplicité. Le dessin n’est pas en reste, loin de là. Les visages des personnages et leurs expressions sont rendus avec une grande précision, capturant une large gamme d’émotions et d’intensités. Les paysages, que j’ai eu la chance de voir de mes propres yeux, sont superbement représentés (malgré le fait que Neyef n’ait pas pu s’y rendre en raison de la pandémie). Et que dire des couleurs ! Les scènes d’action sont fluides et bien chorégraphiées. Le style graphique combine réalisme et une certaine stylisation, donnant à l’œuvre une identité visuelle unique et marquant un équilibre entre authenticité historique et interprétation artistique. La fin de “Hoka Hey” peut être perçue comme un deus ex machina. Je l'ai trouvée un peu tirée par les cheveux, ce qui m’empêche de donner une note parfaite. Cependant, elle sert à boucler l’intrigue de manière dramatique et offre une conclusion intense à l’histoire. Une fois n’est pas coutume, je tiens aussi à féliciter l’éditeur pour la qualité du livre et du papier, qui servent magnifiquement le dessin. C'est quand même autre chose que du papier glacé ! Au final, j’ai passé un superbe moment de lecture. C’est exactement pour ce genre d’œuvre que j’aime la bande dessinée : c’est beau, touchant, juste et très bien exécuté. Chapeau, Monsieur Neyef !
Vert de rage - Les enfants du plomb
Boudot a bossé pour « Cash Investigation », et a ensuite produit pour France 5 plusieurs enquêtes sur des scandales environnementaux, sous le titre générique de « Vert de rage ». Voilà l’adaptation de l’une de ces enquêtes, consacrée à la pollution au plomb qui a empoisonné, et empoisonne encore d’importantes populations dans le Pas-de-Calais. Ce documentaire est bâti de façon classique, mais très claire, et montre les divers scandales liés à cette pollution, dû à l’installation industrielle de Metaleurop (la plus importante du genre en Europe – et la plus polluante donc !). A ce premier scandale s’ajoute le silence, voire la passivité de l’État pour protéger et informer les potentielles victimes de saturnisme ou d’autres maladies handicapantes et mortelles. Mention spéciale bien sûr à cette Assemblée générale des actionnaires de Glencore, où le cynisme des dirigeants dépasse tout. Jamais cette entreprise n’a dépensé un seul centime pour dépolluer le site (abandonné brutalement sans informer les ouvriers – Chirac avait à l’époque parlé de « patrons voyous »), sans rien faire d’ailleurs pour les sanctionner, informer ou indemniser les victimes, qui n’ont d’autre solution que de se retourner contre l’État – au mieux donc ce sont des deniers publics qui seront dépensés pour compenser une toute petite partie des dégâts liés aux immenses profits réalisés par ces actionnaires. La lecture est fluide, assez rapide, hélas édifiante – et quelque peu désespérante, tant ces scandales s’accumulent, dans l’indifférence ou avec la complicité des pouvoirs publics, acquis au dogme ultralibéral de l’actionnaire roi. Aux 80 pages de la partie BD proprement dite s’ajoutent 16 pages d’un dossier très complet.
Intense
Et être amoureux, c'est quoi au juste ? - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, qui n'appelle pas de suite. Sa première publication date de 2019 en Argentine et de 2021 en France. Cette bande dessinée est l'œuvre de Sole Otero, autrice complète. Elle est en couleurs et compte 172 pages. Dans l'espace à une distance raisonnable de la Terre, Coco, une extraterrestre, a pour mission d'assurer la sécurité du périmètre et à protéger le vaisseau-pouponnière d'éventuelles représailles des mâles de l'espèce ou de tout autre menace. Elle fait partie d'un groupe de femelles qui s'est enfui de Club, leur planète d'origine, pour éviter la mort reproductive. En effet, leur corps est biologiquement programmé pour donner la vie et mourir lors de l'accouchement. Mais un jour, un groupe clandestin de femelles a décidé de fuir la planète. Grâce à l'invention d'une machine à hypnotiser appliquée sur le cerveau des mâles, la fuite a pu se faire sans recourir à la force. Les femelles sont parvenues à s'échapper de la planète à bord d'un vaisseau-pouponnière, dans lequel 100?s femelles ont pris place. Les mâles de l'espèce ne sont pas restés les bras croisés, et ils les traquent depuis lors jusqu'aux confins de l'univers. Entre-temps, les rebelles ont conduit le vaisseau pouponnière jusqu'au secteur 4:3:26:32:12:16 de la galaxie, où elles ont choisi de s'arrêter. C'est là, à l'abri des mâles, que les meilleures scientifiques s'affairent à modifier génétiquement les mécanismes de reproduction de l'espèce. L'objectif est d'obtenir une reproduction efficace et dépourvue de risques pour la femelle. Malgré l'équipement très complet du vaisseau, Coco s'ennuie. Elle demande à Kiki, l'intelligence artificielle du vaisseau, quelles sont les possibilités de copulation offertes par ce secteur stellaire. Celle-ci lui propose plusieurs espèces différentes jusqu'à ce que Coco retienne un jeune humain mâle, d'une vingtaine d'années. Kiki le téléporte dans le vaisseau, et ils s'adonnent à une longue partie de jambes en l'air, enchaînant plusieurs positions avec prévenance et envie. Alors qu'ils sont tous les deux détendus, en train de se reposer allongés, l'homme se livre à des marques d'affection en se collant contre le corps de sa partenaire et en lui embrassant tendrement la joue. Coco demande à son IA ce qui se passe. Elle plonge l'homme dans l'inconscience et lui explique que les êtres humains sont des êtres intelligents, mais ils sont 67% moins développés que la race de Coco. Ils conservent encore ce qu'ils appellent des sentiments. À la demande de Coco, Kiki renvoie l'humain sur sa planète. À la réflexion Coco trouve que ça a été bizarre, mais elle croit que cela ne la dégoute pas. Elle demande à Kiki d'accéder aux données de l'humain, puis s'il est possible de l'enlever à nouveau. Voilà une bande dessinée qui sort de l'ordinaire. Pour commencer, il y a une femme nue sur la couverture, mais c'est une extraterrestre et ses deux triplets de seins n'ont rien d'érotique. Ensuite, elle a l'ampleur d'un véritable roman s'inscrivant dans le genre de la science-fiction, mais parlant essentiellement d'amour même si la protagoniste recherche d'abord des relations sexuelles satisfaisantes, mais avec un unique partenaire. Enfin, elle présente la particularité de raconter cette recherche du plaisir sexuel sous l'angle féminin écrit par une femme. L'autrice ne néglige aucune de ces facettes de son récit. En termes de science-fiction, elle commence par trois pages de présentation, six illustrations par page en 3 rangées de deux sur fond d'espace étoilé, des représentations simplifiées à destination de Coco pour lui rappeler l'historique de sa race extraterrestre et sa mission à bord du vaisseau spatial. le lecteur découvre ensuite sa silhouette humanoïde, nue, avec une grosse tête et de très gros yeux, ce qui lui donne un air de naïveté enfantine, et qui la rend à la fois étrangère à la race humaine et très sympathique. le lecteur découvre ensuite la forme du vaisseau spatial : une soucoupe volante, ses grandes pièces spacieuses et stériles, ses portes en forme de vulve, la salle de pilotage, les énormes écrans pour communiquer avec les autres extraterrestres, le faisceau téléporteur, le faisceau réarrangeant les molécules de son corps, les cheffes de sa sororité, le vaisseau-pouponnière. L'artiste représente tout avec une forte simplification des formes, et les habille avec une mise en couleurs essentiellement à l'aquarelle. C'est doux et agréable à voir, parfois un peu stérile, inventif et un peu amusant. Coco a donc décidé de développer une relation monogame avec un homme humain, qui soit sexuellement satisfaisante, et même de qualité. Elle demande à l'intelligence artificielle (IA) du vaisseau comment s'y prendre, et y consacre le peu de patience dont elle dispose, se conduisant un peu comme une enfant pressée : créer une apparence humaine synthétique, et descendre sur Terre, étudier toute l'information pertinente utile (Coco y consacre moins d'une minute), s'installer dans un appartement à Buenos Aires meublé en fonction des résultats du rapport, en fonction du profil psychologique qui doit séduire l'humain cible, s'habiller en fonction des goûts de Pedro Marial, faire comprendre que Coco est disponible mais pas dans le besoin. le récit prend une drôle de tournure : l'intelligence artificielle explique l'art de la séduction à Coco qui prend le nom de Laura. Elle a donc une apparence qui répond exactement aux goûts de l'humain qu'elle a choisi, et elle doit faire l'apprentissage des coutumes humaines. Après une page de transformation (page 26) assez bizarre dans ce qu'elle montre, une composition similaire à celle de la couverture, Coco s'installe dans son appartement découvre son corps, s'habille et se rend au café où Pedro Marial a ses habitudes. le lecteur mesure mieux le talent de dessinatrice de Sole Otero. Les êtres humains sont également dessinés de manière simplifiée, mais pas caricaturale. Il peut donc observer Coco découvrir les différentes parties de son corps, puis la voir habillée. Il fait connaissance avec Pedro, puis les amis de Pedro, puis ses relations de travail. Sous une apparence tout public et simple, les dessins contiennent une bonne densité d'information, que ce soient les différentes tenues vestimentaires, ou les expressions de visages, les occupations auxquelles vaquent les uns et les autres. D'une certaine manière, ces représentations peuvent sembler un peu naïves, d'un autre côté, elles montrent bien des adultes avec un langage corporel et des expressions d'adultes. Sur Terre, les environnements se font plus détaillés : l'aménagement de la chambre de l'appartement de Coco, sa décoration et son ameublement, le café où elle rencontre Pedro, le tableau du restaurant où elle mange avec lui, les différents lieux où ils sortent ensemble, le bar pour la soirée avec ses amis, le deuxième appartement de Coco, la librairie où se tient la séance de dédicaces, la boîte de nuit, etc. L'artiste reste dans le même mode de représentation : des traits fins et légers pour détourer, une mise en couleurs à l'aquarelle parfois rehaussée aux crayons de couleur pour apporter du relief et de la consistance aux surfaces ainsi détourées. Chaque page se lit rapidement et facilement, sans paraître creuse ou inconsistante pour autant. Quelle que soit la situation, la créatrice semble considérer ses personnages avec gentillesse et compréhension, donnant à voir leur état d'esprit par l'expression de leur visage et leur posture, générant ainsi une belle empathie chez le lecteur. Avec sa profusion de seins dénudés, la couverture indique que le personnage en couverture est sexualisé, féminin, et le titre sous-entend des relations intenses. de fait le premier accouplement a lieu en pages 10 & 11 : Coco a conservé sa forme extraterrestre anthropoïde, parfaitement compatible avec l'homme nu que l'IA téléporte dans le vaisseau. Il y a un gros plan sur une fellation et un autre sur un cunnilingus, et les amants adoptent trois positions différentes. Ls dessins sont explicites et en même temps avec une charge érotique étrangement faible. L'acte sexuel suivant se déroule en page 29, alors que Laura / Coco fait l'expérience de la masturbation dans son corps de terrienne. le suivant se déroule entre Laura & Pedro pendant 10 pages : les dessins restent dans un registre descriptif et simplifié, éloignés du photoréalisme. le consentement et le plaisir se voient dans les gestes et les attentions. Il ne s'agit pas d'une performance sportive, mais de prendre plaisir pour l'une et l'autre, en étant attentif à son partenaire. Il ne s'agit pas de montrer les corps de la façon plus précise possible, mais plutôt les gestes et les émotions. Dans la suite de l'histoire, le lecteur assiste encore à six autres parties de jambes en l'air. La majeure partie de l'histoire se concentre donc plus sur les faits et gestes de Coco et ses stratégies, mais les relations sexuelles ne se limitent pas à un point de passage obligé, et on passe à autre chose. C'est une partie importante de la motivation première de Coco. Dans le même temps, la scénariste n'oublie pas l'intrigue plus globale du sort de cette race extraterrestre, en arrière-plan avec les réunions de Coco sur son vaisseau, au premier plan pour la fin du récit. La lecture de cette histoire s'avère effectivement intense, que ce soit pour la vie de l'extraterrestre femelle Coco, sur le plan affectif et sur le plan sexuel, ou en termes de rythme de lecture. Sole Otero met en œuvre une narration graphique personnelle, mélange très réussi de description et d'imprécision privilégiant les sensations. L'amalgame de plusieurs genres (SF, comédie, apprentissage) bénéficie d'un dosage parfait, et explore des questions comme la nature d'une relation amoureuse, l'idée qu'un partenaire se fait de l'autre, l'intérêt personnel avant celui du groupe, avec quelques touches humoristiques bienvenues et amusantes.
Le Temps des Amours
Le temps des amours n'est pas l'épisode le plus construit des quatre épisodes des Souvenirs d'enfance de Marcel Pagnol. Comme l'adaptation de Scotto et Stoffel est une fois de plus très bien réalisée et fidèle, on retrouve ce côté anecdotique et un peu fourre-tout dans la BD. Malgré tout, les auteurs gardent le cap de souligner l'universalité du message de Pagnol. Dans les Amours les deux épisodes principaux renvoient à deux visions différentes de Pagnol, une interne pour Isabelle et une externe pour Lagneau. Ce qui est intéressant est que Pagnol se retrouve dans la peau de Jules ou Joseph pour juger le comportement de son ami dans les mêmes conditions que son père l'avait jugé. Ainsi de l'intérieur il est impossible de voir l'effet destructeur de la passion, Pagnol bien relayé par Scotto et Stoffel ne pouvait pas mieux illustrer que "l'amour rend aveugle" ou que "le cœur a ses raisons...". On peut donc considérer ces deux épisodes comme un effet miroir qui a construit la vie affective (riche) du grand écrivain. Cela donne aussi de la cohérence à un récit qui semble assez décousu en première lecture. On voit aussi que la langue est moins fleurie, moins joyeuse mais il faut se souvenir que ces années sont la fin de la période enchantée et insouciante de l'auteur. Les morts de sa mère et de Lilii sont contemporaines de cette époque même si cela n'est pas évoqué on doit l'avoir en mémoire comme probablement l'avait le grand romancier. Le graphisme de Tanco est toujours aussi formidable. Il est égal aux autres épisodes dans la description des collines ensoleillées mais ici il réussit parfaitement à rendre l'ambiance du grand lycée marseillais où Pagnol passa son bac. Un épisode moins accrocheur mais réalisé avec une grande maîtrise pour une lecture plaisante.
The Pro (La Pro)
Une péripatéticienne au pays des superhéros - Cette histoire a été initialement publiée en 2002. Elle est écrite par Garth Ennis, dessinées par Amada Conner, et encrée par Jimmy Palmiotti. Une jeune mère de famille boucle son budget en se prostituant le soir. Elle a un boulot mal payé en journée et elle est responsable d'un enfant en bas âge. Dans l'espace, non loin de la terre, un extraterrestre (the Viewer) prend le pari avec son robot familier que n'importe quel être humain peut devenir un héros au sens noble du terme s'il se voit doté de superpouvoirs. Évidemment il choisit cette jeune femme peu gâtée par la vie et il informe de son choix les superhéros en place qui sont tous des parodies des membres de la Justice League : the Saint (Superman), the Knight (Batman), the Squire (Robin), the Lady (Wonder Woman), the Lime (Green Lantern) et Speedo (Flash). Bien sûr, The Pro part en mission avec eux, mais elle fait tâche : elle jure, elle fume et elle tabasse les criminels sans pitié. Il s'en suit un échange de vue entre les superhéros bon teint et cette représentante du prolétariat dotée de superpouvoir, puis une nouvelle mission pour mettre fin à une prise d'otages par des terroristes. Ce court tome se termine sur une histoire de 8 pages dans laquelle The Pro est confrontée à The Ho, une autre péripatéticienne dotée de pouvoirs : elle possède 8 bras et une sacrée attitude. Garth Ennis est connu pour son penchant à rendre le plus offensant possible les histoires qu'ils racontent, en particulier sa série du Preacher et sa série de The Boys (à commencer par La règle du jeu). À la lecture de ce bref résumé, il n'est pas besoin de faire un dessin, le niveau de provocation agressive et gratuite atteint des records. D'ailleurs les premières pages font penser qu'il s'agit d'une blague potache vite lue et vite oubliée. Mais une première particularité attire l'attention : malgré le métier de la dame, les illustrations ne jouent pas sur le registre de l'érotisme ou de la pornographie. On voit tout juste passer sa poitrine dénudée dans une case, rien d'autre en terme de nudité ou de titillation (les fesses poilues d'un client ne rentre pas dans cette catégorie). Ensuite Garth Ennis n'a pas choisi de parodier la Justice League par hasard ; il souhaite montrer à quel point les histoires de superhéros restent cantonnées dans un statu quo confortable. Jamais les superhéros de Marvel ou DC ne s'attaqueront aux vrais problèmes de société (mais si vous savez : la faim dans le monde, les guerres, etc.) même si certains scénaristes essayent de nous faire croire qu'ils versent dans le réalisme avec des héros dotés de capacités extraordinaires. Cette charge contre les superhéros est bienvenue, mais elle n'est finalement pas si originale que ça. le deuxième thème développé est plus inattendu : la lutte des classes. Les superhéros appartiennent à la classe moyenne, voire à la bourgeoisie, alors que The Pro est issue du prolétariat et elle ne manque de leur faire observer. À la fois les points de vue des uns et de l'autre semblent irréconciliables, et à la fois ils semblent tous parler de la même chose. Pour illustrer cette histoire, Garth Ennis s'es acoquiné avec Amanda Conner (dessinatrice rare) encré par Jimmy Palmiotti, son chéri. Pour ceux qui ont lu Power Girl, ils courent au devant d'une petite déception. Amanda Conner reste la reine des moues diverses et variées, mais l'encrage de Palmiotti n'est pas aussi sophistiqué et précis que le sien. Par ailleurs, plusieurs cases donnent l'impression d'un comics underground (silhouettes exagérées et peu travaillées, décors absents ou cartoons, etc.) et le lettrage réalisé par Conner également est carrément artisanal, loin des critères professionnels de base. Par contre, Amanda Conner reste imbattable pour rendre crédible cette héroïne haute en couleur. Toutes ses expressions corporelles renvoient à son métier nocturne et à la familiarité corporelle qu'il lui donne. The Pro est à la fois vulgaire dans son apparence et ses attitudes, et à la fois pleine d'une intelligence née de la rue. Il faut voir aussi comment ses collègues l'ont affublée de vêtements disparates et trop courts, comment elle se gratte le derrière, comment elle repositionne sa poitrine dans son haut, etc. L'aspect visuel est donc un peu déconcertant puisque d'un coté le lecteur est confronté à des parties de dessins qui font amateur, et de l'autre à des personnages savoureusement croqués pour un effet comique maximal. Malgré la brièveté de l'histoire et la qualité bancale des dessins, le résultat est très savoureux et très incorrect.
Paroles d'honneur
L'émancipation est d'abord conscientisation. - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. le -premier tirage date de 2021. Il a été réalisé par Leïla Slimani pour le scénario, et Laetitia Coryn pour les dessins et les couleurs. L'ouvrage comporte 99 pages de bande dessinée. En mai 2015 à Rabat, Leïla est en train de savourer un thé glacé dans une cafeteria, après avoir présenté son livre Dans le Jardin de l'Ogre (2014) en public. Elle est abordée par Nour qui lui demande si elle peut s'assoir à sa table, tout en s'excusant d'être arrivée en retard à sa présentation. Elle lui dit qu'elle a beaucoup aimé le livre, et lui demande si le débat s'est bien passé. L'autrice répond que femmes venues la voir lors de la dédicace ont fini par lui raconter leur vie intime, ce à quoi elle ne s'attendait pas du tout. Nour lui demande si les réactions sont les mêmes en France. Elle répond que non, que les lecteurs sont surtout étonnés qu'une maghrébine puisse aborder aussi crûment la thématique de l'addiction à la sexualité. de par ses origines, elle aurait dû faire preuve de plus de pudeur et se contenter d'écrire un livre érotique aux accents orientalistes. Nour ironise : en digne descendante de Shéhérazade. La discussion s'engage et Leïla lui demande si elle a des enfants. Elle lui répond que non, qu'elle est célibataire, et qu'elle ne voit pas beaucoup sa famille. Son frère s'est installé en France où il s'est marié. Elle rend visite à ses parents de temps en temps, mais ils sont un peu trop traditionnalistes pour elle. Par exemple, pour ses parents, elle sera vierge le jour de son mariage. À presque quarante ans, ils doivent se douter qu'elle a déjà eu des histoires, mais ils n'en parlent jamais. La conversation se poursuit : Nour raconte son enfance, avec sa mère qui s'est mariée à 18 ans et a arrêté ses études pour faire femme au foyer, et son père assez souple quand elle était petite, mais restant marocain. Il prêtait une attention particulière au regard des gens, mais sa fille avait le droit de faire plus de choses que d'autres filles de la famille. Il n'y a que le sport dont il lui a interdit la pratique. Toute sa vie, Nour a vécu un combat intérieur entre la volonté de se libérer de la tyrannie du groupe, et la crainte que cela n'entraîne l'effondrement des structures traditionnelles à partir desquelles elle s'était construite. Comme la plupart des Marocains en fait. La Hchouma est un concept que l'on inculque dès l'enfance. Être bien élevé, être un bon citoyen, c'est aussi avoir honte. Rester vierge était une injonction très forte dans sa famille et elle a eu beaucoup de mal à s'en défaire. Hors de question de transgresser cette règle, même quand elle s'est sentie attirée par un autre garçon pour la première fois. Un jour elle flirtait avec un garçon dans sa voiture, et ils ont été surpris par un policier. Ça s'est réglé avec cent dirhams, mais elle en est restée bloquée pendant longtemps. Elle évoque la fois où un cousin lui avait des attouchements, la libération quand elle en a parlé à des copines, les cours de sexualité qui aborde la reproduction de manière froide et scientifique, sans parler de désir, les femmes mariées jeunes qui divorcent deux ans plus tard. D'une certaine manière, cette bande dessinée est une adaptation de l'essai de l'autrice : Sexe et mensonges paru la même année en 2017, une transposition de manière plus vivante sous la forme de témoignages. Les autrices font donc œuvre de reconstitution des échanges que Slimani a eu avec plusieurs femmes marocaines sur le sujet de leur sexualité, de leur rapport au corps, du regard de la société sur leurs pratiques sexuelles. le premier témoignage, celui de Nour, pose tout de suite la dialectique : une forme d'opposition entre une pensée traditionnaliste, et une volonté d'émancipation des femmes. La narration visuelle rend cette femme beaucoup plus proche du lecteur, beaucoup plus vivante. Elle permet également de montrer les émotions et les coutumes. Il voit ainsi les deux copines de Nour choquées et en colère par l'histoire des attouchements du cousin sur elle, ainsi que la mariée apprêtée avec la coiffe traditionnelle. Il sourit quand Nour prend une pose de sainte pour souligner sa décision d'être une fille bien qui n'aurait pas de relation charnelle avant le mariage. L'artiste sait donner vie à toutes les femmes qui témoignent, leur donnant une apparence normale, avec des vêtements en cohérence avec leur âge et leur statut social, le temps qu'il fait et leur occupation. Les tenues décontractées des jeunes avec des sweatshirts à capuche, les vêtements plus stricts des adultes, et bien sûr les foulards et les robes longues. Chaque femme qui témoigne présente une personnalité visuelle différente : détendue pour Nour, plus sérieuse pour la théologienne Asma Lambaret quand elle explique différentes interprétations d'une sourate, désenchantée pour la prostituée, accablée pour la jeune homosexuelle. En surface, le lecteur peut avoir une première impression de dessins un peu simplifiés pour une apparence peut-être naïve, avec des couleurs un peu douce. Mais dès qu'il commence à lire, il se rend compte de l'expressivité naturelle des visages, des états d'esprit qui transparaissent au travers des postures et du langage corporel, de la justesse des représentations. Il voit bien l'âge de Jamila la maîtresse de maison en page 53 dans sa façon de se tenir, et la jeunesse de l'homosexuelle dans ses gestes. Effectivement les autrices mettent à profit les spécificités de la bande dessinée pour restituer les témoignages : à la fois en donnant corps aux femmes qui racontent, à la fois dans les différents lieux. La représentation de ces derniers est tout aussi soignée que celle des individus : l'hôtel de Rabat avec sa piscine dans un dessin en pleine page, la salle de classe avec une partie des élèves portant le foulard, le cabinet de consultation d'une docteure dans un hôpital à la campagne, la salle d'attente d'un médecin pratiquant des interruptions volontaires de grossesse, une rue piétonne en escalier, une bibliothèque municipale, des intérieurs banals d'appartement et de maison, la plage, l'esplanade de la tour Hassan à Rabat, une grande artère de Casablanca, le front de mer, un jardin public, etc. Laetitia Coryn ne représente pas ces lieux comme s'il s'agissait de tourisme, mais bien comme des lieux de vie, où évoluent des individus normaux dans leur quotidien. le lecteur peut ainsi se projeter dans chaque endroit, s'imaginer dans ces lieux de vie comme un habitant. La narration visuelle prend une forme naturaliste, recréant ainsi les conversations comme si elles étaient prises sur le vif, avec l'environnement dans lequel elles se déroulent, et des êtres humains normaux pour lesquels il est possible de se faire une idée de leur état d'esprit en les regardant comme dans la vie de tous les jours avec un interlocuteur. Évidemment le lecteur a conscience qu'il ne s'agit pas de la retranscription exacte des conversations, que le récit est construit et qu'il y a une progression. Leïla Slimani commence par le témoignage d'une femme ayant pris ses distances avec la tradition, pouvant évoquer en quoi celle-ci pèse sur le quotidien des femmes marocaines, totalement intégrées à la société, puis comment elle pèse implicitement sur celles qui ne s'y conforme pas parfaitement. Par la suite, les témoignages vont évoquer les violences sexuelles faites aux femmes sous différents formes et la honte qui pèse sur elle (Hchouma), la question de la virginité pour le mariage, les articles de loi relatifs à l'avortement (449, 454, 455), les mariages arrangés de mineures, la réalité des textes du Coran et leurs interprétations, les événements du fol été 2015 (le film Much Loved du réalisateur Nabil Ayouch, le concert de Jennifer Lopez, le baiser de deux femens sur l'esplanade de la tour Hassan à Rabat, l'agression d'une femme portant une tenue jugée provocante), la réalité de la prostitution, l'impossibilité de vivre publiquement son homosexualité. de même, l'autrice ne fait aucun secret de sa prise de position. Leïla Slimani met en lumière le poids de la tradition sur la condition féminine, l'impossibilité de la virginité des mariées, le poids du regard des autres et de la honte, une culture institutionnalisée du mensonge, de l'hypocrisie. Elle représente la position de la femme comme suit : Avant d'être un individu, une femme est une mère, une sœur, une épouse, une fille, garante de l'honneur familial, et, pire encore, de l'identité nationale. Sa vertu est un enjeu public. C'est donc un exposé à charge contre cette culture. de temps à autre, elle laisse la parole aux hommes, ceux qui estiment que cette place donnée aux femmes est nocive pour les femmes, mais aussi pour les hommes car les rapports entre les deux s'en trouvent faussés. Elle relaie également la position des hommes respectables qui perçoivent la remise en cause comme étant le fait d'occidentaux. L'un d'eux demande : Les philosophies permissives, nées en Europe, ont-elles amélioré les relations sociales et familiales sur ce continent ? Plus loin une femme constate que la misogynie est inhérente à l'humanité. Elle n'est pas spécifique à l'Islam. Elle s'étonne d'ailleurs qu'on ait encore ce type de lecture anthropologique. À ses yeux, toutes les religions se valent en matière de sexualité. En outre, ce ne sont que certains hommes qui ne comprennent pas la différence entre faire le choix d'avoir une sexualité et consentir à un acte sexuel. Il n'y a donc pas de diabolisation de la gent masculine, ni condamnation d'un bloc de la religion : la théologienne estime qu'il est possible d'enseigner la religion comme une éthique de libération, d'émancipation, plutôt que comme une morale rigoriste et sans nuances. Il faut parvenir à sortir d'une dichotomie manichéenne qui voudrait qu'il n'y ait pas d'intermédiaire entre la femme vertueuse et la prostituée. En fonction de sa sensibilité et de sa culture, le lecteur peut également s'interroger sur l'histoire personnelle de l'autrice, sa double nationalité, sa classe sociale, la manière dont cela a façonné son regard et ses positions. Assurément, cette lecture interpelle. L'écrivaine propose une vision construite, intelligente et analytique de la sexualité féminine d'un point de vue sociale au Maroc. La narration visuelle est à la fois douce et dense, donnant l'impression au lecteur de se trouver aux côtés de Leïla écoutant ces confidences, dans chaque lieu correspondant. Même s'il ressent qu'il s'agit d'un récit composé à partir de témoignages recueillis et présentés de façon structurée, pas d'un reportage sur le vif, que l'autrice a un parti pris affiché, il n'en demeure pas moins une réflexion sur l'image à laquelle la femme doit se conformer dans la société marocaine, ou ce qu'elle doit se préparer à affronter si elle ne souhaite pas s'y conformer.
Harleen
Un grand kiff pour Harley. Et cet album est vraiment très cool. Mention pour la couverture, l’intérieur est un peu moins léché, mais reste très stylé, une bonne réalisation. L’histoire raconte la métamorphose de Harleen pour avoir ce lien avec le Joker et sa crise de folie à deux. quoique le Joker lui volera un peu la vedette dans cet album aussi. Une belle oeuvre qui immerge le lecteur dans le monde de Gotham city .