Il y a dans ce récit pas mal de naïveté, et une très grosse dose de bons sentiments. Presque tous les personnages sont ici en rédemption : Simon, le jeune héros prouve qu’il « vaut » quelque chose (seule son institutrice semblait y croire), et la jeune esclave en fuite, la femme ayant tout perdu, le muletier ivrogne, trouvent aussi tous un moyen de regagner en dignité en accompagnant Simon dans un périple a priori fou.
Car Simon est un turkey-boy, il va convoyer 1000 dindes sur des centaines de kilomètres jusqu’à Denver, et vivre des aventures qui vont lui permettre, ainsi qu’à ceux qui vont successivement s’agréger à son « équipe » de donner le meilleur d’eux-mêmes.
Un peu farfelue, pleine de bons sentiments donc (Noirs esclaves, Indiens, femmes, tous les laissés pour compte de l’Amérique ont ici le beau rôle, et les « méchants – le père de Simon qui ne pense qu’à le voler, les soldats tuant les dindes pour le plaisir, sont immanquablement « punis par les représentants de l’ordre, Sheriff ou officier), cette histoire s’adresse à un jeune lectorat, qui y trouvera sans doute son bonheur. C’est en fonction du lectorat visé que je la note.
3.5
Je rejoins les avis positifs sur ce one-shot et je ne pas trop quoi ajouter.
Ah si. J'ai moins aimé le premier chapitre qui montre la vie du singe dans la nature et particulière le fait qu'on a droit qu'à du texte narratif qui décrit les pensés et les actions des singes. C'est un truc que je trouve lourd à lire et j'ai eu peur que ça soit comme ça tout le long de l'album. Heureusement, les humains vont débarquer et s'il y a encore beaucoup de textes narrations, il y aussi des gens qui parlent et ça passent mieux pour moi.
Donc voilà le scénario est dense, captivant avec des scènes mémorables, mais cela m'a prit quand même un peu de temps pour que je rentre complètement dans le récit ce qui explique pourquoi ma vraie note est entre 3 et 4 étoiles. Le dessin est vraiment spectaculaire avec une bonne mise en scène très bien maitrisé.
Un des albums de 2024 à lire absolument.
Je ressors de cette BD avec le même sentiment qu'après avoir fini Le Serpent et le Coyote : une BD qui brode sur un canevas classique mais si bien qu'on ne peut lui en tenir rigueur. C'est l’apanage des grands conteurs, ça !
En effet, l'histoire ne raconte rien de fondamentalement neuf : un gars qui veut extorquer les propriétaires du coin pour leur piquer leur terres et s'enrichir, une ville où il règne en maitre avec la complicité du chef de la police, un vieux métis qui vit en solitaire sur une colline chargée en pétrole ... C'est simple et classique dans le déroulé, mais l'intérêt n'est jamais dans la surprise.
L'intérêt, il est avant tout dans les personnages : ce sont des personnages typés (et pas stéréotypés) qui se développent petit à petit. Le métis solitaire n'est pas épris de nature contre une industrialisation, c'est un vieux pochtron attaché à sa colline, point. Le méchant n'est pas monolithique et même plus pathétique (et risible) que caricaturale. Les contrepoints sont nombreux dans le récit, pour montrer surtout une société foncièrement injuste, où l'argent et la force règnent en maitre.
L'ensemble se tient narrativement jusqu'au bout, avec une petite page finale que je n'ai pas vu venir d'ailleurs. Le récit est rythmé sans temps mort et avec toujours une petite pointe pour relancer l'intérêt. Chaque partie est clairement exposée, on sait où on va mais l'intérêt est surtout de savoir comment. Et le final est à la hauteur des attentes, avec une séquence qui en jette niveau dessin d'ailleurs. Ce dernier se fait toujours discret mais joue avec son trait gras, son environnement sobre mais présent et ses personnages animés à chaque case. On sent que Eldiablo s'est attaché à en faire des humains animés, pas juste des pantins au service d'un récit. Et c'est ce qui marche !
Un très bon western, sobre et classique, qui ne joue que modérément la carte du fantastique pour livrer une histoire qui prend rapidement le lecteur. C'est classique mais bon !
Car il n'est rien de caché dans le monde, nul grand secret à découvrir.
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre d'une certaine manière, mettant en scène une variation d'un personnage récurrent chez l'auteur d'une autre manière. Sa publication initiale date de 2023 pour la version française. Il a été réalisé par Borja González pour le scénario, les dessins et les aplats de couleur. La traduction de l'espagnol a été réalisée par Christilla Vasserot. Il comprend cent-soixante-seize planches de bande dessinée. Il se termine avec une postface d'une page de l'auteur, ainsi que trois illustrations en pleine page. Cet auteur a précédemment réalisé The Black Holes (2019) avec Gloria, Laura et Cristina comme personnages, et Nuit couleur larme (2021) avec Matilda & Teresa.
La nuit dans un bois, avec un château se découpant en ombre chinoise dans le lointain. Sur la plaine, trois cavaliers chevauchent au galop s'éloignant du domaine. Quelque part dans une pièce du château, une bouteille de vin est tombée à terre déversant son contenu sur le plancher. Les bougies sur le bougeoir sont éteintes. La pendule marque minuit moins deux. Au mur, le tableau d'un archer avec deux chiens à ses pieds. Deux coups retentissent à la pendule, une femme en long manteau se tient à l'entrée d'une immense arche, sur le perron. Dans le parc, une autre femme encapuchonnée se retourne pour un dernier regard, puis elle sort du domaine par un grand passage sans portail. Derrière elle, l'autre femme referme les deux vantaux de bois après être rentrée dans le château. Matilde continue de s'éloigner, passant devant un grand arbre aux branches torturées. le bruit de deux vantaux se refermant retentit dans la nuit. La jeune femme ne se retourne pas. Elle continue de marcher, traversant une longue étendue herbeuse plane. Elle atteint l'orée du bois et s'y enfonce.
Matilde a rabaissé son capuchon laissant voir ses cheveux. Elle pénètre plus avant dans la forêt. Une mésange bleue la rejoint, attirant son attention par son chant. Elle s'adresse à l'oiseau, s'étonnant qu'il connaisse son nom. Elle ne l'avait jamais vu ici auparavant. Elle lui confirme qu'elle cherche la sortie. Elle écoute sa réponse, surprise de la direction qu'il lui suggère de prendre. La mésange s'envole devant elle et elle décide de la suivre comme si l'oiseau lui indiquait le chemin. Elle finit par rejoindre l'oiseau et elle constate que d'autres oiseaux sont perchés sur des branches. Elle se demande si ce chemin mène bien à l'extérieur. Elle arrive devant une pièce d'eau à la surface de laquelle se trouvent quelques nénuphars, un escalier d'une demi-douzaine de marches permet d'accéder à la surface de l'eau. Elle se retourne vers l'oiseau lui demandant s'il se fiche d'elle, si c'est ça la sortie, le lac ? Il vient se poser sur sa main et il la regarde avec son œil fixe et vide. Elle enlève son long manteau et descend quelques marches en récitant un texte : le vent toujours soupire dans la cime des arbres. L'eau est tout sourire à ses pieds. Et les hirondelles poussent des cris aigus.
Voilà un récit bien étrange. le lecteur est immédiatement pris par la douceur onirique de la narration visuelle. Pour commencer, neuf pages dépourvues de tout mot, une séquence nocturne, l'absence de traits de visage pour chacune des deux femmes (pas de bouche, de nez, d’œil), certains éléments dépourvus de texture et de détail, des couleurs posées en aplat, l'hirondelle uniquement en ombre chinoise mais d'un bleu de Prusse, l'absence de nom donné aux deux personnages, l'absence de repère temporel, peut-être une époque médiévale. Cette sensation de monde rêvé perdure tout du long du récit : pas de trait de visage pour aucun personnage, soixante-quatre pages muettes soit un tiers de la pagination, de grandes cases aérées, vingt-trois dessins en pleine page, douze en double page, des pages structurées comme une juxtaposition d'images laissant la liberté à l'imagination du lecteur d'établir les liens de causes à effet entre elles, des éléments visuels récurrents comme l'hirondelle bien sûr, ainsi que son œil vide générant un motif de cercle trouvant son écho dans d'autres éléments visuels, également un cerf, un masque grotesque, des taches rouges de vin ou de sang, une épée fichée dans un bosquet de ronce ou dans un autel, des chiens de chasse, une flèche, quelques fleurs cueillies, des plumes, le crâne d'un cerf accroché au-dessus d'une cheminée, des troncs très droits en forêt comme des piliers ou des barreaux, etc.
Par moments, le lecteur ressent l‘influence graphique du bédéiste Mike Mignola (créateur et auteur de Hellboy) et de son coloriste attitré Dave Stewart. La patte Mignola se discerne dans les grandes masses d'aplat de noir uniforme, dans l'usage d'éléments massifs dont la texture de pierre ou de bois est mise en évidence (les arbres, quelques statues), dans quelques cases avec un œil tout rond en très gros plan sans iris ni pupille, dans la mise en valeur d'un élément que le lecteur associe au registre des contes et légendes comme un cerf ou une épée. L'influence de Stewart se détecte dans l'usage d'aplats sans variation de nuances, d'une palette limitée, de quelques formes tranchant du contexte par leur couleur bleue ou rouge, effet utilisé avec une grande parcimonie. Ainsi que cette capacité extraordinaire à faire ressortir chaque élément avec une palette si restreinte. Pour autant, le lecteur n'éprouve jamais l'impression que le bédéiste réalise des cases ou des planches à la manière de. Il met en œuvre un vocabulaire graphique personnel, différent de celui Mignola soit par sa nature, soit par la manière de l'utiliser dans le contexte, ou par des cadrages propres.
La narration visuelle s'avère très agréable, à la fois par le faible nombre de cases par page, ce qui donne une sensation d'espace, et également de rythme de lecture régulier, sans effet de lourdeur, et aussi parce que le lecteur ressent qu'il peut choisir son rythme. Il peut se laisser mener par son impatience de découvrir l'histoire et progresser à rythme soutenu en ne s'intéressant qu'à la dimension concrète et descriptive des pages, pour assimiler d'un simple coup d’œil les informations visuelles. Il peut aussi choisir de prendre son temps, en laissant agir l'atmosphère d'un lieu ou d'une situation. Il laisse alors son esprit vagabonder, entre associations d'idées et questions. Associer un château avec une princesse, une épée symbolique avec au choix un mythe comme celui d'Excalibur ou une forme phallique alors que les hommes sont absents du récit parce qu'ils sont partis à la chasse. Et encore le cercle comme étant la surface réfléchissante d'un miroir, mais aussi un œil complètement vide, ou encore le reflet de la Lune ou peut-être un symbole ésotérique, un trou béant, qui sait ? La mésange comme l'animal totémique de Matilde, ou peut-être un esprit animique qui la guider, ou autre chose ? Le mutisme de Matilde comme une stratégie psychologique pour ne pas participer au monde qui l'entoure, ou une preuve de ses faibles capacités cognitives ? Les questionnements gagnent alors en ampleur. Quelle est la part d'éléments réels et d'éléments imaginaires dans ce qui est montré ? Qu'est-ce que Matilde sait réellement de ce qui va advenir et du rôle qu'elle est sensée y tenir ? Sa soeur Teresa en sait-elle plus ? le fait de se réfugier dans le mutisme, peut-il permettre à Matilde de changer le cours des choses ? Est-ce une manière efficace de lutter contre la tradition en n'y participant pas ? D'ailleurs, à quelle époque le récit se déroule-t-il ? Le lecteur est sûr de son fait pour cette dernière question, jusqu'à ce que les deux sœurs atteignent la ville en page cent-trente-six.
Très rapidement, le lecteur se rend compte que les caractéristiques narratives l'amènent à participer à la narration et à l'intrigue, à la fois par ses questionnements, et par ses projections émotionnelles, ses supputations sur les liens de cause à effet. La postface de l'auteur vient éclaircir une partie de ses intentions et ajouter à la confusion du lecteur sur d'autres points. Il indique qu'il considère son travail comme un journal émotionnel. Sur le fil conducteur très basique du destin de Matilde, le lecteur peut donc plutôt s'attacher aux états émotionnels qu'il ressent. Cependant le bédéiste ajoute que ce qui l'intéresse, c'est de d'attraper des sensations concrètes, souvent, voire toujours, confuses et fuyantes, comme un rêve capable de laisser une puissante sensation d'angoisse ou de nostalgie. Il continue : le personnage principal de ses histoires est Teresa, une fille totalement déconnectée de son époque, de sa réalité, voire d'elle-même, obsédée par le passé et incapable d'imaginer un futur.
Une expérience de lecture sortant de l'ordinaire. Une narration visuelle onirique jouant entre des éléments évoqués et des éléments décrits précisément, des personnages sans visage, des animaux en silhouettes, un environnement entre château médiéval et forêt ancestrale. Une jeune femme qui ne prononce pas un mot, dont la vie quotidienne évoque le vol erratique d'un oiseau sans but, soumis à des contingences matérielles qu'il ne comprend pas, incapable d'établir un contact signifiant avec autrui, évoluant dans un monde dont certains éléments prennent la dimension de symboles récurrents indéchiffrables. Un voyage singulier.
Le scénario en lui-même ne m’a pas marqué plus que ça, même si l’histoire n’est pas inintéressante. Mais c’est surtout l’ambiance, les « à-côtés » qui m’ont intéressé, et qui ont fait que je suis sorti vraiment satisfait de cette lecture.
L’intrigue est à la base hautement improbable : une gamine prend la place de son père – qui gérait un funérarium : elle ne déclare pas sa mort, et « s’occupe » des cadavres en son nom. Rapidement il s’avère qu’elle a une technique et des goûts – plus artistiques que pratiques – bien particuliers ! Sa rencontre avec un artiste lui aussi extrêmement particulier va l’amener à développer une œuvre extraordinaire – qui hélas pour elle ne va pas trouver de public adapté.
Un certain humour noir, une grande noirceur en tout cas, préside à ce récit. Le titre peut se lire à plusieurs niveaux : les cadavres utilisés par Lyz comme d’autres utilisent le marbre ou le bois pour sculpter. Mais aussi son amour du jeu des « cadavres exquis » : il y a en effet pas mal de surréalisme dans ce récit (les « cadavres exquis » étant le jeu surréaliste le plus connu, le nom même venant de l’un des premiers réalisés : « Le cadavre exquis boira le vin nouveau »). Une ambiance et des références qui avaient tout pour me plaire.
Surtout que j’ai aussi bien aimé dessin et colorisation, au rendu presque expressionniste parfois. Cette ambiance générale, et un récit porté par un macabre poétique, on a là quelque chose d’original, qui a su me toucher.
Note réelle 3,5/5.
Avant toute chose, je me dois de prévenir que cet album est à la fois un one-shot et une conclusion à la série Le Royaume du même auteur.
Je me dois de le préciser parce que, sans doute bêtement, je l’ai d’abord lu avant de lire la série d’origine. Ce n’est pas grave en soi, après tout cela reste parfaitement compréhensible en tant que one-shot (et la situation comme les personnages nous sont de toute façon présentés dès l’introduction), mais il faut tout de même garder en tête que l’histoire prend tout son intérêt en tant que « grand final ».
Il me semble important, dans ce cas, de présenter deux avis : celui que je me suis faite après ma lecture de ce one-shot et son évolution après avoir commencé à lire Le Royaume.
A ma première lecture, donc, j’ai pu découvrir ce sympathique Royaume et ses habitants, eux, plus ou moins sympathiques (disons que certain-e-s n’ont pas l’altruisme qui suinte par tous leurs pores).
On suit de nombreux personnages, mais principalement Anne, jeune tavernière et amie proche de la famille royale, dont la vie va rapidement basculer après un complot orchestré par la Reine et une de ses voisines (qui ne peuvent vraiment pas la sacquer).
Mais ce n’est pas tout, car en parallèle, il y aussi un mariage, une héritière disparue, une armée en marche et ces fichus oiseaux qui parlent !
L’histoire est simple (on voit très rapidement venir la quasi-totalité des rebondissements) mais les évènements s’enchaînent avec peps et le dessin, au côté très enfantin, rajoute à cet aspect dynamique et bon-enfant.
Les personnages sont également rapidement très attachants, à la fois par leurs personnalités colorées et leurs designs très jolis (mentions spéciales pour le roi ventripotent et jovial et Sophie la jolie bagarreuse).
Après avoir pu lire Le Royaume, j’ai davantage apprécié ce récit.
Ce dernier apporte une bonne conclusion à tous ses personnages (les planches de fin à la « que sont-ils devenus » sont vraiment agréables).
Pour tout dire, j’avais visiblement tellement apprécié cette histoire qu’à côté de ça la série de base m’avait presque parue fade en comparaison (seuls les dialogues des oiseaux m’ont semblé supérieurs dans Le Royaume).
En conclusion, un très bon one-shot et un excellent final.
PS : même si je suis toujours de l’avis qu’il faut savoir quand bien arrêter son récit, je rejoindrais presque Mac Arthur sur le fait que je serais bien curieuse de voir une suite après tous ces changements du statu quo.
Un témoignage complet d'un quadragénaire qui se fait casser la figure pour aucune raison et prend conscience de la possibilité, de la probabilité, de la certitude de la mort au bout du chemin.
Ce n'est pas la première BD que je lis sur le sujet (Memento mori ou "quand vous pensiez que j'étais mort") mais c'est la première fois que le thème est pris sur le ton de l'autodérision. Mais cet humour a ses limites, on sent que le fond est grave et nous sommes touchés par la pudeur du rire qui n'en est pas vraiment. On pense à la phrase de Brassens, "en rigolant pour faire semblant de ne pas pleurer".
Le dessin d'eldiablo ressemble à du dessin de presse, une seul taille de trait noir qui représente autant les personnages que les bulles, les voix off et les dialogues. Tous les espaces sont remplis. Pas de contour de case, et dans ce volume, des ombres grises, et un accent rouge qui est mis sur chaque page à un endroit différent (un dessin ou une parole) qui donne à la page une certaine beauté finalement.
L'auteur se montre comme un ancien petit con des banlieues qui, venu s'embourgeoiser à Montréal, se fait casser la gueule par un grand noir aux yeux injectés de sang. Il est devant son impuissance. Cela n'a pas de sens, pourquoi moi ? Et c'est ça, dans lequel on peut tous se reconnaître; Et ça fait le boulot. Chapeau.
Improbable super anti-héros qui tire son énergie du plutonium et détruit les méchants autant que les bons et surtout les bonnes : Hiroshiman nait dans les années 90.
Le slip kangourou de Super-Dupont (je viens de vérifier qu'en fait non, alors que j'étais sûre qu'il en avait un), les bandelettes du bonhomme Michelin, les gants à vaisselle de la mère Denis (qui devait œuvrer à mains nues maintenant que j'y pense), le chapeau claque de Fantômas, Hiroshiman suinte du jus des années 70 : la peur de la catastrophe nucléaire, le masculinisme hypersexualisé, les savant fous, les monstres qui enlèvent des pin-up, les méchants à l'accent allemand, et l'importation des super-héros.
Les histoires sont émaillées de références BD ou cinéma qui permettent à tous et toutes de partir à la chasse aux personnages connus depuis les plus consensuels aux plus pointus. Le dessin est vraiment très précis et travaillé et c'est un plaisir des yeux à chaque page. La réédition colorisée par l'auteur (Rifo) m'a fait aussi penser aux aventures de Jack Palmer de Pétillon avec des ingrédients communs, et le même fond imaginaire (très français et donc très influencé par le merdier occidental dans son ensemble, en particulier étatsunien.)
Bref je ressors impressionnée de ma lecture mais en même temps un peu triste : cette BD est une sorte de tombeau de la fin du XXème siècle français. Vu d'aujourd'hui, il y a un coté vain, absurde. Le monde de la fiction qui se mange lui-même et tourne en rond dans son bocal sans trouver d'issue...
J’avais bien aimé Bertille & Bertille et 13h17 dans la vie de Jonathan Lassiter. C’est avec surprise, et grand plaisir, que j’ai retrouvé tous les personnages de ces deux one-shots dans cet album.
J’y ai déjà retrouvé la même « charte graphique », à savoir une colorisation jouant sur des nuances de gris, avec des pointes de rouge pimentant l’ensemble : un rendu vraiment chouette (d’autant que le dessin de Stalner lui-même est très bon, dynamique, très réussi). Un petit plaisir visuel en tout cas.
Stalner arrive à marier les deux histoires. On peut lire cet album sans connaître les deux précédent – même si ça donne quelques petits plus de les avoir lus.
Le récit est très rythmé, par l’action, qui va crescendo, mais aussi par les dialogues, avec un commissaire Bertille à la retraite, mais qui n’a pas perdu son franc parler. Il y a quelque chose d’Audiard dans certains dialogues, et c’est très plaisant.
Comme dans « Bertille & Bertille », la boule rouge énigmatique apporte une touche fantastique. Stalner n’en abuse pas, lui fait juste jouer un rôle de baguette magique pour tirer les personnages principaux d’un sale pétrin.
Je n’ai pas été frustré par l’absence d’explication concernant cette boule rouge, ni à propos de la bande de gangsters et de leurs appuis.
Ça fait donc trois albums très sympas dans le même univers que Stalner réussit.
Plongée dans la France rurale des années 1960.
Les Vents ovales nous amènent dans le Sud-Ouest, dans deux petits villages voisins qui vivent au rythme de leurs matchs de rugby et de leurs petits bisbilles entre gaullistes et communistes. A travers eux et une poignée de personnages de diverses origines et classes sociales, nous sommes plongés au coeur de l'ambiance de la France rurale de l'époque, une période de bouleversements à l'approche de Mai 68 mais que les habitants des campagnes voient d'un oeil assez lointain, entre revendications politiques et impression que tout ça c'est quand même des histoires de Parisiens.
Cette série m'a rappelé Magasin général du même Jean-Louis Tripp. On y retrouve la même douce ambiance de suivre des personnages attachants dans leur quotidien, comme un soap opera qui permettrait en même temps de découvrir comment la vie se déroulait en ces lieux et en cette époque. Les albums sont structurés en chapitres qui sont autant de mois qui s'écoulent, chacun accompagné d'une planche d'actualités de ce qui s'y est déroulé en France et dans le Monde à ce moment là, histoire de bien situer le contexte général. Une manière de plonger le lecteur dans l'Histoire avec un grand H tout en lui faisant suivre des petites histoires aussi chaleureuses et amusantes qu'instructives sur l'état d'esprit de ces années là.
Le dessin de Horne y est sur le même ton, suffisamment réaliste pour qu'on s'y croit, tout en étant lumineux et agréable.
Il s'en dégage une joie de vivre teintée de querelles de clocher et de petits soucis heureusement sainement résolus. Et en même temps, c'est tout une époque qui nous est révélée, celle des conflits sociaux, des dernières heures d'une France engoncée dans un Gaullisme rétrograde, et de la manière dont la France va être portée vers les évènements de Mai 68 et comment ceux-ci vont être vécus à plus de 600km de Paris.
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La Longue Marche des Dindes
Il y a dans ce récit pas mal de naïveté, et une très grosse dose de bons sentiments. Presque tous les personnages sont ici en rédemption : Simon, le jeune héros prouve qu’il « vaut » quelque chose (seule son institutrice semblait y croire), et la jeune esclave en fuite, la femme ayant tout perdu, le muletier ivrogne, trouvent aussi tous un moyen de regagner en dignité en accompagnant Simon dans un périple a priori fou. Car Simon est un turkey-boy, il va convoyer 1000 dindes sur des centaines de kilomètres jusqu’à Denver, et vivre des aventures qui vont lui permettre, ainsi qu’à ceux qui vont successivement s’agréger à son « équipe » de donner le meilleur d’eux-mêmes. Un peu farfelue, pleine de bons sentiments donc (Noirs esclaves, Indiens, femmes, tous les laissés pour compte de l’Amérique ont ici le beau rôle, et les « méchants – le père de Simon qui ne pense qu’à le voler, les soldats tuant les dindes pour le plaisir, sont immanquablement « punis par les représentants de l’ordre, Sheriff ou officier), cette histoire s’adresse à un jeune lectorat, qui y trouvera sans doute son bonheur. C’est en fonction du lectorat visé que je la note.
Le Dieu-Fauve
3.5 Je rejoins les avis positifs sur ce one-shot et je ne pas trop quoi ajouter. Ah si. J'ai moins aimé le premier chapitre qui montre la vie du singe dans la nature et particulière le fait qu'on a droit qu'à du texte narratif qui décrit les pensés et les actions des singes. C'est un truc que je trouve lourd à lire et j'ai eu peur que ça soit comme ça tout le long de l'album. Heureusement, les humains vont débarquer et s'il y a encore beaucoup de textes narrations, il y aussi des gens qui parlent et ça passent mieux pour moi. Donc voilà le scénario est dense, captivant avec des scènes mémorables, mais cela m'a prit quand même un peu de temps pour que je rentre complètement dans le récit ce qui explique pourquoi ma vraie note est entre 3 et 4 étoiles. Le dessin est vraiment spectaculaire avec une bonne mise en scène très bien maitrisé. Un des albums de 2024 à lire absolument.
Carcajou
Je ressors de cette BD avec le même sentiment qu'après avoir fini Le Serpent et le Coyote : une BD qui brode sur un canevas classique mais si bien qu'on ne peut lui en tenir rigueur. C'est l’apanage des grands conteurs, ça ! En effet, l'histoire ne raconte rien de fondamentalement neuf : un gars qui veut extorquer les propriétaires du coin pour leur piquer leur terres et s'enrichir, une ville où il règne en maitre avec la complicité du chef de la police, un vieux métis qui vit en solitaire sur une colline chargée en pétrole ... C'est simple et classique dans le déroulé, mais l'intérêt n'est jamais dans la surprise. L'intérêt, il est avant tout dans les personnages : ce sont des personnages typés (et pas stéréotypés) qui se développent petit à petit. Le métis solitaire n'est pas épris de nature contre une industrialisation, c'est un vieux pochtron attaché à sa colline, point. Le méchant n'est pas monolithique et même plus pathétique (et risible) que caricaturale. Les contrepoints sont nombreux dans le récit, pour montrer surtout une société foncièrement injuste, où l'argent et la force règnent en maitre. L'ensemble se tient narrativement jusqu'au bout, avec une petite page finale que je n'ai pas vu venir d'ailleurs. Le récit est rythmé sans temps mort et avec toujours une petite pointe pour relancer l'intérêt. Chaque partie est clairement exposée, on sait où on va mais l'intérêt est surtout de savoir comment. Et le final est à la hauteur des attentes, avec une séquence qui en jette niveau dessin d'ailleurs. Ce dernier se fait toujours discret mais joue avec son trait gras, son environnement sobre mais présent et ses personnages animés à chaque case. On sent que Eldiablo s'est attaché à en faire des humains animés, pas juste des pantins au service d'un récit. Et c'est ce qui marche ! Un très bon western, sobre et classique, qui ne joue que modérément la carte du fantastique pour livrer une histoire qui prend rapidement le lecteur. C'est classique mais bon !
Bleu à la lumière du jour
Car il n'est rien de caché dans le monde, nul grand secret à découvrir. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre d'une certaine manière, mettant en scène une variation d'un personnage récurrent chez l'auteur d'une autre manière. Sa publication initiale date de 2023 pour la version française. Il a été réalisé par Borja González pour le scénario, les dessins et les aplats de couleur. La traduction de l'espagnol a été réalisée par Christilla Vasserot. Il comprend cent-soixante-seize planches de bande dessinée. Il se termine avec une postface d'une page de l'auteur, ainsi que trois illustrations en pleine page. Cet auteur a précédemment réalisé The Black Holes (2019) avec Gloria, Laura et Cristina comme personnages, et Nuit couleur larme (2021) avec Matilda & Teresa. La nuit dans un bois, avec un château se découpant en ombre chinoise dans le lointain. Sur la plaine, trois cavaliers chevauchent au galop s'éloignant du domaine. Quelque part dans une pièce du château, une bouteille de vin est tombée à terre déversant son contenu sur le plancher. Les bougies sur le bougeoir sont éteintes. La pendule marque minuit moins deux. Au mur, le tableau d'un archer avec deux chiens à ses pieds. Deux coups retentissent à la pendule, une femme en long manteau se tient à l'entrée d'une immense arche, sur le perron. Dans le parc, une autre femme encapuchonnée se retourne pour un dernier regard, puis elle sort du domaine par un grand passage sans portail. Derrière elle, l'autre femme referme les deux vantaux de bois après être rentrée dans le château. Matilde continue de s'éloigner, passant devant un grand arbre aux branches torturées. le bruit de deux vantaux se refermant retentit dans la nuit. La jeune femme ne se retourne pas. Elle continue de marcher, traversant une longue étendue herbeuse plane. Elle atteint l'orée du bois et s'y enfonce. Matilde a rabaissé son capuchon laissant voir ses cheveux. Elle pénètre plus avant dans la forêt. Une mésange bleue la rejoint, attirant son attention par son chant. Elle s'adresse à l'oiseau, s'étonnant qu'il connaisse son nom. Elle ne l'avait jamais vu ici auparavant. Elle lui confirme qu'elle cherche la sortie. Elle écoute sa réponse, surprise de la direction qu'il lui suggère de prendre. La mésange s'envole devant elle et elle décide de la suivre comme si l'oiseau lui indiquait le chemin. Elle finit par rejoindre l'oiseau et elle constate que d'autres oiseaux sont perchés sur des branches. Elle se demande si ce chemin mène bien à l'extérieur. Elle arrive devant une pièce d'eau à la surface de laquelle se trouvent quelques nénuphars, un escalier d'une demi-douzaine de marches permet d'accéder à la surface de l'eau. Elle se retourne vers l'oiseau lui demandant s'il se fiche d'elle, si c'est ça la sortie, le lac ? Il vient se poser sur sa main et il la regarde avec son œil fixe et vide. Elle enlève son long manteau et descend quelques marches en récitant un texte : le vent toujours soupire dans la cime des arbres. L'eau est tout sourire à ses pieds. Et les hirondelles poussent des cris aigus. Voilà un récit bien étrange. le lecteur est immédiatement pris par la douceur onirique de la narration visuelle. Pour commencer, neuf pages dépourvues de tout mot, une séquence nocturne, l'absence de traits de visage pour chacune des deux femmes (pas de bouche, de nez, d’œil), certains éléments dépourvus de texture et de détail, des couleurs posées en aplat, l'hirondelle uniquement en ombre chinoise mais d'un bleu de Prusse, l'absence de nom donné aux deux personnages, l'absence de repère temporel, peut-être une époque médiévale. Cette sensation de monde rêvé perdure tout du long du récit : pas de trait de visage pour aucun personnage, soixante-quatre pages muettes soit un tiers de la pagination, de grandes cases aérées, vingt-trois dessins en pleine page, douze en double page, des pages structurées comme une juxtaposition d'images laissant la liberté à l'imagination du lecteur d'établir les liens de causes à effet entre elles, des éléments visuels récurrents comme l'hirondelle bien sûr, ainsi que son œil vide générant un motif de cercle trouvant son écho dans d'autres éléments visuels, également un cerf, un masque grotesque, des taches rouges de vin ou de sang, une épée fichée dans un bosquet de ronce ou dans un autel, des chiens de chasse, une flèche, quelques fleurs cueillies, des plumes, le crâne d'un cerf accroché au-dessus d'une cheminée, des troncs très droits en forêt comme des piliers ou des barreaux, etc. Par moments, le lecteur ressent l‘influence graphique du bédéiste Mike Mignola (créateur et auteur de Hellboy) et de son coloriste attitré Dave Stewart. La patte Mignola se discerne dans les grandes masses d'aplat de noir uniforme, dans l'usage d'éléments massifs dont la texture de pierre ou de bois est mise en évidence (les arbres, quelques statues), dans quelques cases avec un œil tout rond en très gros plan sans iris ni pupille, dans la mise en valeur d'un élément que le lecteur associe au registre des contes et légendes comme un cerf ou une épée. L'influence de Stewart se détecte dans l'usage d'aplats sans variation de nuances, d'une palette limitée, de quelques formes tranchant du contexte par leur couleur bleue ou rouge, effet utilisé avec une grande parcimonie. Ainsi que cette capacité extraordinaire à faire ressortir chaque élément avec une palette si restreinte. Pour autant, le lecteur n'éprouve jamais l'impression que le bédéiste réalise des cases ou des planches à la manière de. Il met en œuvre un vocabulaire graphique personnel, différent de celui Mignola soit par sa nature, soit par la manière de l'utiliser dans le contexte, ou par des cadrages propres. La narration visuelle s'avère très agréable, à la fois par le faible nombre de cases par page, ce qui donne une sensation d'espace, et également de rythme de lecture régulier, sans effet de lourdeur, et aussi parce que le lecteur ressent qu'il peut choisir son rythme. Il peut se laisser mener par son impatience de découvrir l'histoire et progresser à rythme soutenu en ne s'intéressant qu'à la dimension concrète et descriptive des pages, pour assimiler d'un simple coup d’œil les informations visuelles. Il peut aussi choisir de prendre son temps, en laissant agir l'atmosphère d'un lieu ou d'une situation. Il laisse alors son esprit vagabonder, entre associations d'idées et questions. Associer un château avec une princesse, une épée symbolique avec au choix un mythe comme celui d'Excalibur ou une forme phallique alors que les hommes sont absents du récit parce qu'ils sont partis à la chasse. Et encore le cercle comme étant la surface réfléchissante d'un miroir, mais aussi un œil complètement vide, ou encore le reflet de la Lune ou peut-être un symbole ésotérique, un trou béant, qui sait ? La mésange comme l'animal totémique de Matilde, ou peut-être un esprit animique qui la guider, ou autre chose ? Le mutisme de Matilde comme une stratégie psychologique pour ne pas participer au monde qui l'entoure, ou une preuve de ses faibles capacités cognitives ? Les questionnements gagnent alors en ampleur. Quelle est la part d'éléments réels et d'éléments imaginaires dans ce qui est montré ? Qu'est-ce que Matilde sait réellement de ce qui va advenir et du rôle qu'elle est sensée y tenir ? Sa soeur Teresa en sait-elle plus ? le fait de se réfugier dans le mutisme, peut-il permettre à Matilde de changer le cours des choses ? Est-ce une manière efficace de lutter contre la tradition en n'y participant pas ? D'ailleurs, à quelle époque le récit se déroule-t-il ? Le lecteur est sûr de son fait pour cette dernière question, jusqu'à ce que les deux sœurs atteignent la ville en page cent-trente-six. Très rapidement, le lecteur se rend compte que les caractéristiques narratives l'amènent à participer à la narration et à l'intrigue, à la fois par ses questionnements, et par ses projections émotionnelles, ses supputations sur les liens de cause à effet. La postface de l'auteur vient éclaircir une partie de ses intentions et ajouter à la confusion du lecteur sur d'autres points. Il indique qu'il considère son travail comme un journal émotionnel. Sur le fil conducteur très basique du destin de Matilde, le lecteur peut donc plutôt s'attacher aux états émotionnels qu'il ressent. Cependant le bédéiste ajoute que ce qui l'intéresse, c'est de d'attraper des sensations concrètes, souvent, voire toujours, confuses et fuyantes, comme un rêve capable de laisser une puissante sensation d'angoisse ou de nostalgie. Il continue : le personnage principal de ses histoires est Teresa, une fille totalement déconnectée de son époque, de sa réalité, voire d'elle-même, obsédée par le passé et incapable d'imaginer un futur. Une expérience de lecture sortant de l'ordinaire. Une narration visuelle onirique jouant entre des éléments évoqués et des éléments décrits précisément, des personnages sans visage, des animaux en silhouettes, un environnement entre château médiéval et forêt ancestrale. Une jeune femme qui ne prononce pas un mot, dont la vie quotidienne évoque le vol erratique d'un oiseau sans but, soumis à des contingences matérielles qu'il ne comprend pas, incapable d'établir un contact signifiant avec autrui, évoluant dans un monde dont certains éléments prennent la dimension de symboles récurrents indéchiffrables. Un voyage singulier.
Lyz et ses cadavres exquis
Le scénario en lui-même ne m’a pas marqué plus que ça, même si l’histoire n’est pas inintéressante. Mais c’est surtout l’ambiance, les « à-côtés » qui m’ont intéressé, et qui ont fait que je suis sorti vraiment satisfait de cette lecture. L’intrigue est à la base hautement improbable : une gamine prend la place de son père – qui gérait un funérarium : elle ne déclare pas sa mort, et « s’occupe » des cadavres en son nom. Rapidement il s’avère qu’elle a une technique et des goûts – plus artistiques que pratiques – bien particuliers ! Sa rencontre avec un artiste lui aussi extrêmement particulier va l’amener à développer une œuvre extraordinaire – qui hélas pour elle ne va pas trouver de public adapté. Un certain humour noir, une grande noirceur en tout cas, préside à ce récit. Le titre peut se lire à plusieurs niveaux : les cadavres utilisés par Lyz comme d’autres utilisent le marbre ou le bois pour sculpter. Mais aussi son amour du jeu des « cadavres exquis » : il y a en effet pas mal de surréalisme dans ce récit (les « cadavres exquis » étant le jeu surréaliste le plus connu, le nom même venant de l’un des premiers réalisés : « Le cadavre exquis boira le vin nouveau »). Une ambiance et des références qui avaient tout pour me plaire. Surtout que j’ai aussi bien aimé dessin et colorisation, au rendu presque expressionniste parfois. Cette ambiance générale, et un récit porté par un macabre poétique, on a là quelque chose d’original, qui a su me toucher. Note réelle 3,5/5.
Le Royaume de Blanche-Fleur
Avant toute chose, je me dois de prévenir que cet album est à la fois un one-shot et une conclusion à la série Le Royaume du même auteur. Je me dois de le préciser parce que, sans doute bêtement, je l’ai d’abord lu avant de lire la série d’origine. Ce n’est pas grave en soi, après tout cela reste parfaitement compréhensible en tant que one-shot (et la situation comme les personnages nous sont de toute façon présentés dès l’introduction), mais il faut tout de même garder en tête que l’histoire prend tout son intérêt en tant que « grand final ». Il me semble important, dans ce cas, de présenter deux avis : celui que je me suis faite après ma lecture de ce one-shot et son évolution après avoir commencé à lire Le Royaume. A ma première lecture, donc, j’ai pu découvrir ce sympathique Royaume et ses habitants, eux, plus ou moins sympathiques (disons que certain-e-s n’ont pas l’altruisme qui suinte par tous leurs pores). On suit de nombreux personnages, mais principalement Anne, jeune tavernière et amie proche de la famille royale, dont la vie va rapidement basculer après un complot orchestré par la Reine et une de ses voisines (qui ne peuvent vraiment pas la sacquer). Mais ce n’est pas tout, car en parallèle, il y aussi un mariage, une héritière disparue, une armée en marche et ces fichus oiseaux qui parlent ! L’histoire est simple (on voit très rapidement venir la quasi-totalité des rebondissements) mais les évènements s’enchaînent avec peps et le dessin, au côté très enfantin, rajoute à cet aspect dynamique et bon-enfant. Les personnages sont également rapidement très attachants, à la fois par leurs personnalités colorées et leurs designs très jolis (mentions spéciales pour le roi ventripotent et jovial et Sophie la jolie bagarreuse). Après avoir pu lire Le Royaume, j’ai davantage apprécié ce récit. Ce dernier apporte une bonne conclusion à tous ses personnages (les planches de fin à la « que sont-ils devenus » sont vraiment agréables). Pour tout dire, j’avais visiblement tellement apprécié cette histoire qu’à côté de ça la série de base m’avait presque parue fade en comparaison (seuls les dialogues des oiseaux m’ont semblé supérieurs dans Le Royaume). En conclusion, un très bon one-shot et un excellent final. PS : même si je suis toujours de l’avis qu’il faut savoir quand bien arrêter son récit, je rejoindrais presque Mac Arthur sur le fait que je serais bien curieuse de voir une suite après tous ces changements du statu quo.
Ma zone d'inconfort (Magané)
Un témoignage complet d'un quadragénaire qui se fait casser la figure pour aucune raison et prend conscience de la possibilité, de la probabilité, de la certitude de la mort au bout du chemin. Ce n'est pas la première BD que je lis sur le sujet (Memento mori ou "quand vous pensiez que j'étais mort") mais c'est la première fois que le thème est pris sur le ton de l'autodérision. Mais cet humour a ses limites, on sent que le fond est grave et nous sommes touchés par la pudeur du rire qui n'en est pas vraiment. On pense à la phrase de Brassens, "en rigolant pour faire semblant de ne pas pleurer". Le dessin d'eldiablo ressemble à du dessin de presse, une seul taille de trait noir qui représente autant les personnages que les bulles, les voix off et les dialogues. Tous les espaces sont remplis. Pas de contour de case, et dans ce volume, des ombres grises, et un accent rouge qui est mis sur chaque page à un endroit différent (un dessin ou une parole) qui donne à la page une certaine beauté finalement. L'auteur se montre comme un ancien petit con des banlieues qui, venu s'embourgeoiser à Montréal, se fait casser la gueule par un grand noir aux yeux injectés de sang. Il est devant son impuissance. Cela n'a pas de sens, pourquoi moi ? Et c'est ça, dans lequel on peut tous se reconnaître; Et ça fait le boulot. Chapeau.
Hiroshiman
Improbable super anti-héros qui tire son énergie du plutonium et détruit les méchants autant que les bons et surtout les bonnes : Hiroshiman nait dans les années 90. Le slip kangourou de Super-Dupont (je viens de vérifier qu'en fait non, alors que j'étais sûre qu'il en avait un), les bandelettes du bonhomme Michelin, les gants à vaisselle de la mère Denis (qui devait œuvrer à mains nues maintenant que j'y pense), le chapeau claque de Fantômas, Hiroshiman suinte du jus des années 70 : la peur de la catastrophe nucléaire, le masculinisme hypersexualisé, les savant fous, les monstres qui enlèvent des pin-up, les méchants à l'accent allemand, et l'importation des super-héros. Les histoires sont émaillées de références BD ou cinéma qui permettent à tous et toutes de partir à la chasse aux personnages connus depuis les plus consensuels aux plus pointus. Le dessin est vraiment très précis et travaillé et c'est un plaisir des yeux à chaque page. La réédition colorisée par l'auteur (Rifo) m'a fait aussi penser aux aventures de Jack Palmer de Pétillon avec des ingrédients communs, et le même fond imaginaire (très français et donc très influencé par le merdier occidental dans son ensemble, en particulier étatsunien.) Bref je ressors impressionnée de ma lecture mais en même temps un peu triste : cette BD est une sorte de tombeau de la fin du XXème siècle français. Vu d'aujourd'hui, il y a un coté vain, absurde. Le monde de la fiction qui se mange lui-même et tourne en rond dans son bocal sans trouver d'issue...
Bertille & Lassiter
J’avais bien aimé Bertille & Bertille et 13h17 dans la vie de Jonathan Lassiter. C’est avec surprise, et grand plaisir, que j’ai retrouvé tous les personnages de ces deux one-shots dans cet album. J’y ai déjà retrouvé la même « charte graphique », à savoir une colorisation jouant sur des nuances de gris, avec des pointes de rouge pimentant l’ensemble : un rendu vraiment chouette (d’autant que le dessin de Stalner lui-même est très bon, dynamique, très réussi). Un petit plaisir visuel en tout cas. Stalner arrive à marier les deux histoires. On peut lire cet album sans connaître les deux précédent – même si ça donne quelques petits plus de les avoir lus. Le récit est très rythmé, par l’action, qui va crescendo, mais aussi par les dialogues, avec un commissaire Bertille à la retraite, mais qui n’a pas perdu son franc parler. Il y a quelque chose d’Audiard dans certains dialogues, et c’est très plaisant. Comme dans « Bertille & Bertille », la boule rouge énigmatique apporte une touche fantastique. Stalner n’en abuse pas, lui fait juste jouer un rôle de baguette magique pour tirer les personnages principaux d’un sale pétrin. Je n’ai pas été frustré par l’absence d’explication concernant cette boule rouge, ni à propos de la bande de gangsters et de leurs appuis. Ça fait donc trois albums très sympas dans le même univers que Stalner réussit.
Les Vents ovales
Plongée dans la France rurale des années 1960. Les Vents ovales nous amènent dans le Sud-Ouest, dans deux petits villages voisins qui vivent au rythme de leurs matchs de rugby et de leurs petits bisbilles entre gaullistes et communistes. A travers eux et une poignée de personnages de diverses origines et classes sociales, nous sommes plongés au coeur de l'ambiance de la France rurale de l'époque, une période de bouleversements à l'approche de Mai 68 mais que les habitants des campagnes voient d'un oeil assez lointain, entre revendications politiques et impression que tout ça c'est quand même des histoires de Parisiens. Cette série m'a rappelé Magasin général du même Jean-Louis Tripp. On y retrouve la même douce ambiance de suivre des personnages attachants dans leur quotidien, comme un soap opera qui permettrait en même temps de découvrir comment la vie se déroulait en ces lieux et en cette époque. Les albums sont structurés en chapitres qui sont autant de mois qui s'écoulent, chacun accompagné d'une planche d'actualités de ce qui s'y est déroulé en France et dans le Monde à ce moment là, histoire de bien situer le contexte général. Une manière de plonger le lecteur dans l'Histoire avec un grand H tout en lui faisant suivre des petites histoires aussi chaleureuses et amusantes qu'instructives sur l'état d'esprit de ces années là. Le dessin de Horne y est sur le même ton, suffisamment réaliste pour qu'on s'y croit, tout en étant lumineux et agréable. Il s'en dégage une joie de vivre teintée de querelles de clocher et de petits soucis heureusement sainement résolus. Et en même temps, c'est tout une époque qui nous est révélée, celle des conflits sociaux, des dernières heures d'une France engoncée dans un Gaullisme rétrograde, et de la manière dont la France va être portée vers les évènements de Mai 68 et comment ceux-ci vont être vécus à plus de 600km de Paris. Un plaisir de lecture et une communauté attachante tout en étant instructif.