Les derniers avis (32277 avis)

Par Ju
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Résidence Autonomie
Résidence Autonomie

Avec "Résidence Autonomie", Eric Salch nous dépeint le quotidien d'un aide soignant dans une résidence pour personnes âgées, et plus globalement le quotidien des résidents, puisque c'est bien d'eux qu'il s'agit. Le héros n'est qu'un témoin de passage, qui, à travers les anecdotes les plus marquantes, nous plonge le plus possible dans la réalité de ce que vivent les seniors placés dans ce type de résidence. D'ailleurs, j'ai à cette occasion découvert ces "résidences autonomie". Il s'agit d'établissements d'hébergement pour les personnes âgées qui sont autonomes. La résidence autonomie est différente de l'ehpad, sur ce critère d'autonomie. Nous avons donc droit a la description du travail de Marc, qui travaille au sein de cette résidence. On voit sa découverte du métier, ses anecdotes, son attachement a certains habitants ou, au contraire, son agacement vis a vis d'autres. J'ai trouvé que le curseur était bien placé entre description d'une réalité pas réjouissante, aussi bien pour les salariés que pour les habitants, et humour avec les petites scènes marrantes du quotidien. La bd se lit d'une traite, comme de multiples petites scènes qu'on pourrait lire à l'infini mais qui forment un ensemble cohérent et qui raconte une histoire, celle de l'abandon des petits vieux et petites vieilles, qui s'emmerdent à longueur de journée et, au final, sont une source de pénibilité pour leurs proches qui ne veulent pas les voir, pour les dames de la cuisine qui sont insupportées par le temps qu'ils mettent à manger et pour les aides soignants qui se lèvent quinze fois par nuit, marchent 25 km par jour, doivent faire avec les restrictions budgétaires, et voient leurs idées pour améliorer le quotidien des habitants (et le leur), quasi continuellement rejetées. Salch arrive à être drôle et touchant à la fois, et à la fin du livre on a souri, et on se retrouve à s'être un peu attaché à ces "résidents", et à compatir avec le pauvre Marc qui finit la bd et son année épuisé moralement et physiquement. Pas de fausse note pour cette bd selon moi, j'ai aussi beaucoup aimé le dessin. La différence est assez spectaculaire entre les toutes premières planches et le reste, mais pour l'ensemble c'est très maitrisé. Ça fait un peu dessin de presse mais ça fait surtout parfaitement le job, les personnages sont très expressifs et dans une bd de ce genre c'est surtout ce qui compte, tant pour croquer les têtes marrantes des résidents sympas, les airs désabusés des travailleurs, ou la détresse des abandonnés qui n'attendent plus que la fin. J'ai aussi bien aimé aussi le coloration en noir, blanc et jaune (?), avec parfois un peu de rouge, les eux couleurs apportant un peu de peps quand il en faut. Je ne peux que conseiller cette bd qui ne paie pas de mine mais s'avère vraiment agréable à la lecture.

11/04/2024 (modifier)
Par Cacal69
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Keko le magicien
Keko le magicien

Une BD étonnante, je ne m'attendais pas à lire.... ça ! Un récit qui va vous faire découvrir les aventures grotesques et pas sérieuses de Keko le magicien, un drôle d'hurluberlu. Il sera entouré de personnages délirants, un petit exemple avec sa mère, elle a le doux nom de madame téton et sera représentée sous la forme d'un énorme sein. Le monde dans lequel il évolue n'est pas en reste, il est déjanté à souhait. Des histoires totalement folles et irrévérencieuses, elles sont un tantinet portées sur l'absurde, l'érotisme et le sexe, avec pour pimenter le tout, le caractère macho - poussé à l'extrême - de Keko, il n'a vraiment pas grand estime de la gente féminine (et là, ça pourrait faire tiquer certains esprits). J'ai adoré les dialogues, ils sont cinglants et les mots odieux fusent sans prévenir. Tout cela au rythme d'un tango argentin. Une danse étourdissante. Le dessin de Carlos Nine est une pure merveille, un mélange de Salvador Dali pour le surréalisme et de Jérôme Bosch pour le primitif flamand. Une délicieuse recette. Superbe ! J'ai adoré. Pour vous mettre en appétit ou pas : "Le désir me martelait les tempes, une sueur froide courait le long de mes fesses et mon pénis menaçait de toucher mon front." "Serait-il possible que cette salope se soit sentie attirée par un répugnant octopode merdique."

11/04/2024 (modifier)
Couverture de la série La Distinction
La Distinction

Et bein ! Voilà un documentaire qui ne me semblait pas du tout évident à réussir de prime abord et dont je ressors on ne peut plus satisfait ! La distinction est ce que je qualifierais d’une mise en situation d’un essai sociologique d’une grande pertinence mais pointu et complexe (dans le sens où il est écrit dans un langage complexe et il doit être vulgarisé sans être trop simplifié).Tiphaine Rivière a la bonne idée de non pas adapter directement le texte de Pierre Bourdieu mais bien de l’illustrer au travers d’une fiction. Fiction dans laquelle nous allons suivre plusieurs personnages (un professeur, ses élèves, leur entourage) et voir en quoi, alors même que ce professeur et ces élèves étudient Bourdieu, le texte de Bourdieu décrit parfaitement les situations qu’ils vivent. C’est super-bien fait ! Le dessin a beau être franchement moche à mes yeux (personnages raides, expressions de visages caricaturales, mise en page sans fioritures), le message passe à la perfection, rendant cette lecture addictive, très instructive et source de remise en question personnelle (à titre personnel, ayant eu un professeur d’université qui s’inspirait énormément de Bourdieu, une grosse partie du chemin avait déjà été faite mais ce livre m’a permis d’encore plus creuser certains aspects). Tiphaine Rivière reprend tels quels certains extraits du livre de Bourdieu et il n’est pas toujours évident de bien saisir ce qui est dit sur base de cette seule lecture mais comme l’extrait est directement suivi de mises en situation parlante, on comprend facilement à quoi Bourdieu fait référence, on saisit la pertinence de son propos… et on n’a absolument pas le sentiment de livre un essai sociologique mais bien un récit à hauteur d’homme, qui nous parle de nous dans notre quotidien, de notre société, de nos voisins, de nos dirigeants, de nos choix, de nos options et de la manière dont tout cela est conditionné et orienté sans même que nous en ayons conscience. L’analyse est tellement pertinente et les exemples sont tellement évidents qu’on ne peut qu’être conquis. Franchement, un exercice de vulgarisation parfaitement réalisé qui rend accessible à tous un essai sociologique complexe mais d’une grande pertinence, une essai qui nous concerne tous mais dont la plupart d’entre nous n’ont pas connaissance du simple fait qu’il paraît trop abscons a priori. A lire et à faire lire !

11/04/2024 (modifier)
Par gruizzli
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Les Coeurs solitaires
Les Coeurs solitaires

Ma note oscille entre le Pas mal et le franchement bien. C'est une BD qui m'a franchement cueilli bien vite, alors que je voulais juste prendre le ton des premières pages, et je me suis vite fait embarquer dans ce récit qui arrive à rester dans un tempo plus lent tout en n'étant jamais ennuyeux. Pedrosa fait un roman graphique pur jus, c'est à dire une tranche de vie, exploration des sentiments et d'un personnage dans son intimité. Et franchement, je trouve que c'est une très jolie histoire. Sans vraiment savoir pourquoi, ce Jean-Paul qui se laisse marcher dessus par la vie, incapable de s'opposer à sa maman et solitaire va se décider à se réveiller. J'aurais attendu, vu le début, que cette fuite soit plus une sorte de fin du récit, mais non. La mise en place est longue, mais nécessaire. Elle sera intéressante dans la seconde partie, où un privé enquêtera sur le personnage et l'on aura la façon dont chacun l'a perçu dans sa vie. Une excellente idée qui développe son personnage principal sans jamais faire de véritable exposition. Le récit est sensible, ne faisant jamais dans le pathos ni dans la retenue. On a plusieurs situations qui font incroyablement mouche en très peu de cases, et même si l'idée d'une croisière de célibataire pour faire des belles rencontres m'insupporte complètement, Pedrosa n'en fait jamais un descriptif horripilant ni blâmant. La BD est surtout sur l'impossibilité de sortir de cette solitude par des moyens simples, des artifices évidents : pas de croisière dans laquelle on a un coup de foudre, pas de rencontre incroyable, pas de miracles. Juste une vérité difficile à accepter : on doit évoluer. La fin, qui m'est arrivé directement dans la gueule (je n'avais pas remarqué qu'on s'en approchait) m'a d'abord paru facile, mais finalement surtout juste. Ce qu'il est fait est ce qu'il fallait faire. Le reste est ouvert à notre imagination parce que ce n'est pas un amour qui le fera aller mieux. Son malaise et son mal-être sont tout deux dû à autre chose, qu'il décide enfin de régler au final. Et j'aime ce message qui est très juste : l'amour n'est pas une solution. C'est un assaisonnement, un condiment, l'épice qui relève le gout de notre vie. Mais ce n'est pas ce qui rendra notre vie meilleure. Elle embellit juste ce qui est déjà beau. Pedrosa joue aussi avec les couleurs de son dessin, au trait instantanément reconnaissable. J'ai beaucoup aimé la douceur et la lumière qui s'en dégage, tandis que son récit se développe lentement. C'est une très belle mise en image, les passages hallucinés sont parfaitement bien retranscrits aussi et je dois dire que j'ai une envie de le relire alors que je viens de la finir. C'est un bon 3.5 que j'arrondis au supérieur parce que cette BD m'a franchement plu, sans conteste. Je ne m'y attendais pas, mais j'ai aimé.

11/04/2024 (modifier)
Par Pierig
Note: 4/5
Couverture de la série Terreur à Hollywood
Terreur à Hollywood

Pour être honnête, je mettrai 3,5 à cet album de la très confidentielle collection Atomium 58. J'ai été attiré par le trait de Fabrizio Borroni typé ligne claire et les planches en bichromie qui donnent un cachet particulier pas fait pour me déplaire (que du contraire). J'avoue être complètement passé à côté lors de la première lecture. Quelque chose me perturbait. Une relecture s'est donc imposée et m'a fait découvrir une histoire d'apparence décousue mais bigrement bien ficelée. L'ambiance psychédélique dans un univers science-fictionnesque a de quoi surprendre. Mais, une fois entré dans le récit, j'ai pris un certain plaisir à suivre les avatars délurés de notre entité bicéphale qui aura fort à faire avec un producteur véreux et une obscure secte ... Bref, l'auteur a dû abuser d'exaco-soda lors de la confection de l'album (pour notre plus grand bien).

10/04/2024 (modifier)
Par Pierig
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Virage !
Virage !

Olivier Saive est surtout connu chez Bamboo pour des albums humoristiques à thème. Pas vraiment le type de bd que j'affectionne. Ici, on (re)découvre l'auteur à ses débuts (franchement prometteurs) dans un style plus personnel typé "old school". Paru aux éditions Magic Strip, l'album petit format dos toilé fleure bon le moisi suranné dont les effluves titillent ma curiosité. L'opportunité d'acheter à prix correct plusieurs albums de la collection m'a fait découvrir celui-ci. Pas de regrets ... les planches en bichromie (une constante de la collection) et le trait nonchalant mais précis me ravissent. L'histoire, bien que courte (30 pages - format de la collection oblige), se laisse suivre sans déplaisir avec une fin plutôt inattendue. En quelques pages, Olivier Saive parvient à rendre attachant un personnage qui a une sensibilité humaine peu commune. Un de mes coups de cœurs de la collection Atomium 58.

10/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Une petite mort (Petits meurtres)
Une petite mort (Petits meurtres)

Alan Moore tente un roman graphique hors genre. - En 1991, à la surprise générale, Alan Moore et Oscar Zarate créent une bande dessinée qui est publiée par Victor Gollancz, un éditeur anglais renommé ayant dans son catalogue des écrivains comme Arthur Clarke, Terry Pratchet, William Gibson parmi tant d'autres. Alan Moore a décidé de se lancer dans le roman existentialiste, sans s'appuyer sur des superhéros ou des péripéties appartenant au genre de l'aventure pour adolescents. Il ne s'agit pas d'une adaptation d'un texte en prose d'Alan Moore, mais bien d'une bande dessinée originale. Timothy Hole est un homme d'une quarantaine d'années qui a connu une rapide ascension dans la société. Il est concepteur de publicités et il vient de décrocher une mission de rêves : concevoir la prochaine campagne de Flite (une version fictive de Coca Cola) pour l'URSS (qui existait encore en 1991). Avant de se rendre à Moscou, il a choisi de faire un retour dans le passé en se rendant en Angleterre, sa terre natale. Un soir de déprime passagère, il manque d'écraser un jeune garçon qu'il va recroiser dans les endroits inattendus. le récit met en parallèle le voyage de retour en Angleterre et les retours dans le passé au cours desquels le héros se souvient d'expériences structurantes dans sa vie. Les illustrations d'Oscar Zarate sont de toute beauté. Alan Moore a été dénicher un collaborateur qui n'appartient pas au monde des comics américains ou des bandes dessinées anglaises pour bien marquer la rupture d'avec ses travaux antérieurs tous frappés du sceau infamant de la littérature de genre. Zarate a recours à un mélange de gouaches, d'aquarelles et de pastels. Il conçoit ses cases de manière à exprimer les émotions dont le héros est l'objet. Il n'hésite pas utiliser des couleurs criardes ou au contraire éteintes pour transmettre l'état d'esprit de Timothy. Il insère avec parcimonie quelques éléments non figuratifs ou des déformations de décors pour traduire la vision empreinte de subjectivité du personnage principal. Il s'agit d'illustrations sophistiquées canalisées dans un style mûrement réfléchi qui s'adressent à un lecteur adulte. À l'évidence, l'amateur de superhéros n'y trouvera pas son content. Même si leurs styles sont très différents, on peut comparer cette démarche graphique à celle effectuée par Eddie Campbell pour From Hell. De son coté, Alan Moore s'en sort moins bien que l'illustrateur. Il a choisi une trame très classique dans les romans : la recherche des bouleversements affectifs qui conduisent un individu à un état de mal être. Ces histoires d'analyse thérapeutique ne sont pas vouées à l'échec a priori, mais elles requièrent un savoir faire, un doigté et une structure sophistiquée pour pouvoir supporter le format de la bande dessinée et pour être chose qu'une redite inutile et fade d'excellents romans. Et là, Alan Moore n'est visiblement pas à l'aise dans une forme dont il ne maîtrise pas les codes. En particulier l'utilisation du petit garçon est cousue de fil blanc dès sa première apparition. Et même pour un inconditionnel d'Alan Moore comme moi, cette ficelle est trop grosse et gâche fortement le plaisir de la lecture. Au final, cette histoire n'est pas désagréable, elle juste très en dessous des autres chefs d'œuvre du maître. Alan Moore s'est heurté aux mêmes écueils que Philip K. Dick quand il avait voulu abandonner la littérature de genre (avec "Confessions d'un barjo" exemple). Il commet des erreurs de romancier débutant et il donne une forme maladroite à une histoire qui en devient banale et convenue.

10/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série La Saga des Bojeffries
La Saga des Bojeffries

Pour vivre heureux, vivons cachés à Northampton. - Ce tome reprend l'intégrale des histoires parues dans les magazines Warrior (où paraissaient également Miracleman et V for Vendetta du même Alan Moore) 12, 13, 19 et 20 (parus en 1983 et 1984), dans A1 1 à 4 (parus en 1989), dans Dalgoda 8 (paru en 1986), et dans A1 True Life Bikini Confidential 1 (paru en 1990). Toutes les histoires ont été écrites par Alan Moore, dessinées et encrées par Steve Parkhouse. Elles sont reproduites à l'identique des parutions originales, c'est-à-dire en noir & blanc. L'ensemble des épisodes correspond à neuf histoires distinctes mettant en scène les mêmes personnages. La famille des Bojeffries se compose de Jobremus Bojeffries (le père), Ginda (la fille, une carrure imposante, une force qui va avec, et des capacités paranormales), Reth (le fils, passionné de figurines et de maquettes), le bébé (séquestré au sous-sol, le lecteur ne le verra pas), l'oncle Raoul Zlüdotny (un loup garou qui travaille comme ouvrier dans une usine), l'oncle Festus Zlüdotny (un vampire ce qui limite sa vie sociale), et le grand père Podlasp (qui vit dans le puits du jardin, avec un caractère pas facile). Dans la première histoire (4 pages), papa emmène son fiston Reth pêcher la chauve-souris sur le toit de la maison. Dans l'histoire suivante (14 pages), Trevor Inchmale (fonctionnaire de la ville de Northampton) vient pour relever le loyer. Troisième histoire (12 pages), l'oncle Raoul participe au repas de fête de son entreprise (pas de chance, ça tombe un soir de pleine lune). Puis en 5 pages, l'oncle Festus tente de rentrer chez lui après avoir acheté de quoi se sustenter. En 8 pages, Ginda lève un mec dans une boîte pour se livrer à une relation protégée. En 6 pages, la famille Bojeffries effectue un séjour en bord de mer dans une zone un peu irradiée. En 6 pages, les habitants du quartier poussent la chansonnette en vers pour vanter les mérites de la vie de banlieusards. Le temps de 10 pages, le lecteur découvre une veillée de Noël à la manière des Bojeffries. Que sont-ils devenus après avoir été célèbres ? En 11 pages, un présentateur télé interroge les membres encore vivants de la famille. Raoul est au chômage et à la rue. Il rencontre un ancien collègue de travail qui le convainc de s'inscrire à Big Brother (une émission de téléréalité) où les organisateurs le prennent pour Meryl Streep. La lecture de la première histoire permet de comprendre le postulat de départ : une famille de monstres classiques (loup garou, vampire et autres) habitant dans l'Angleterre profonde (Northampton, la ville natale d'Alan Moore où il réside), essayant de s'intégrer discrètement à quelques occupations humaines. Dès le début, le lecteur constate que la narration baigne dans les références culturelles anglaises, de la monarchie au vocabulaire spécifique. Les dialogues du présentateur télé sont écrits avec un accent à couper au couteau rendant la lecture assez ardue. Pour ceux ayant déjà regardé une interview d'Alan Moore, il parle exactement avec le même accent. Il est également vraisemblable que le nom du groupuscule du collègue de Raoul soit lourd de sous-entendus (La ligue de Saint Swithin), mais pas accessibles pour tous les lecteurs. La première histoire (celle avec le collecteur d'impayés) permet de découvrir l'étendue de l'étrangeté de la famille Bojeffries, pour une sorte de Famille Addams sans le sou, avec une forme de vulgarité assumée. L'oncle Raoul baragouine un anglais des plus approximatifs, à nouveau peut-être très drôle pour des anglais (un peu moins pour des anglophones d'adoption obligés de déchiffrer). Ginda professe un féminisme agressif intimidant tous les males par sa forte carrure, tout en les considérant comme des mauviettes, incapables perdant leur contenance virile devant une femme assurée et assertive. L'oncle Festus sert uniquement de ressort comique, supportant toutes les avanies liées à sa condition de vampire. Reth vit dans un monde à part, semblant être un peu demeuré et coincé dans l'enfance. Par la suite, Alan Moore se sert de cette famille pour évoquer la condition de prolétaire ou de classe moyenne dans l'Angleterre des années 1980, qu'il s'agisse du microcosme des collègues de travail (que l'on ne choisit pas), du racisme ordinaire (le pakistanais est forcément coupable), de féminisme militant, de souhait de se conformer (le plan drague de Ginda), de téléréalité. Ce dernier thème correspond aux 2 dernières histoires, réalisées en 1990 et plus récemment, permettant de mesurer le décalage de cette famille des années 1980, avec une époque plus récente. On retrouve là l'un des thèmes chers à Moore : la télévision transforme tout en spectacle bas de gamme, flattant le voyeurisme du spectateur. De prime abord, les dessins de Parkhouse ne donne pas envie de se plonger dans la lecture. Il utilise un trait fin de largeur uniforme pour délimiter les contours des personnages, du mobilier et des accessoires, avec quelques aplats de noir pour donner de la substance aux vêtements et aux décors. Il croque rapidement les individus comme les décors, avec des détails, mais aussi avec une apparence peu séduisante, des trognes peu accommodantes, avec des expressions veules, fatiguées, usées, vulgaires. Il faut du temps pour s'habituer à cette vision de la réalité, peu flatteuse, dépourvue de respect pour les personnes, comme pour les environnements. Moore et Parkhouse se complètent pour dépeindre une humanité (y compris les monstres) pas futée, engluée dans son quotidien abêtissant. Malgré tout, les membres de la famille des Bojeffries finissent par être attachants du fait de leur côté ordinaire et brut de décoffrage. En outre, Moore et Parkhouse s'amusent à expérimenter différentes formes narratives : des cases, avec uniquement du texte en dessous, ou la comédie musicale, en vers, avec des cases de la largeur de la page. Petit à petit, l'esthétique choisie par Parkhouse finit par s'imposer comme une évidence et par transmettre tout le désemparement des individus, en particulier des oncles Raoul et Festus, chacun à leur manière. En outre elle permet de faire exister le couple de rebelles, avec la femme qui a "**** off" de tatoué sur le front (avec des étoiles), un grand moment d'humour visuel aussi absurde que terrifiant dans ce qu'il a de crédible. Raoul attire la sympathie avec ses expressions désolées, lorsqu'il n'a pas pu s'empêcher de boulotter un caniche. De son côté, Alan Moore écrit des histoires plutôt légères, en s'essayant à différentes formes d'humour. Le début peine un peu à décoller avec l'occupation absurde consistant à pêcher la chauve-souris. Le comportement des Bojeffries est assez ordinaire, ne permettant pas de créer le décalage nécessaire pour verser dans la franche parodie, ou dans la critique de mœurs. Il faut donc attendre le monologue intérieur de Trevor Inchmale pour commencer à sentir un frémissement aux commissures. Il transforme les titres de films et de livres en les adaptant à son métier et à sa situation : de The rentman always knock twice (le facteur sonne toujours 2 fois) à No rebate for Miss Blandish (Pas d'orchidée pour Miss Blandish). Alan Moore étant ce qu'il est (même alors qu'il était encore jeune), il pioche dans diverses formes de comique, finissant par faire mouche à plusieurs reprises. Il est difficile de résister au concept du cadeau fait à Reth : une maquette à monter soi-même pour obtenir un modèle réduit d'océan (molécule par molécule). Voir 4 jeunes se disputer pour les théories de Jean-Paul Sartre, en complet décalage avec leur dégaine, suscite un vrai sourire. L'absurde de la confusion entre Meryl Streep et l'oncle Raoul provoque également une secousse dans les zygomatiques. Exhumé des archives d'Alan Moore, The Bojeffries saga (illustré par Steve Parkhouse) ne constitue pas une gemme oubliée dans la bibliographie du maître, mais une surprise agréable. Alan Moore mélange personnages surnaturels, vie populaire et humour, sans lésiner sur la composante comique, en usant de plusieurs registres. Toutes les blagues ne font pas mouche, mais la diversité et le nombre finissent par apporter un sourire sur le visage du lecteur, qui se lie peu à peu d'amitié avec ces individus singuliers et touchants dans leur bêtise ordinaire.

10/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Neonomicon
Neonomicon

Aklo - Ce tome contient The Courtyard, ainsi que les 4 épisodes de la minisérie Neonomicon. The Courtyard (2003, 66 pages, histoire d'Alan Moore, transposition en scénario d'Antony Johnston, illustrations de Jacen Burrows) - Aldo Sax semble absorbé dans ses pensées, dans sa chambre d'hôtel minable. Il est un excellent agent du FBI. Il enquête sur une série de meurtres avec mutilations qui ne semblent connectés que par le type de mutilations. Les indices l'ont conduit à établir un lien avec un club newyorkais (Club Zothique), dans un quartier appelé Red Hook, où se produit un groupe de rock Uthar Cats. Sa chambre se trouve dans une pension minable. Sa voisine est une schizophrénique, la salle de bains est commune aux locataires et souvent souillée par des déjections. Cette première partie est un peu particulière puisqu'il s'agit à l'origine d'un récit en prose écrit par Alan Moore en 1994. Il a été adapté en scénario par Antony Johnston. Cette transposition donne sa forme à la narration qui s'effectue à 90% par des textes de pensées d'Aldo Sax. Le narrateur présente donc la vue subjective du personnage principale et les découvertes qu'il effectue avec son ressenti. L'histoire en elle-même est classique et elle vaut donc plutôt pour son ambiance. Il s'agit d'un hommage à Howard Philips Lovecraft par un auteur maîtrisant parfaitement sa mythologie. Initialement cette histoire est parue en 2 parties, et le lecteur a l'impression que le choix de la mise en page a été dicté par la volonté d'avoir le plus de pages possible. Plutôt que de délayer le récit, il a échu au dessinateur d'utiliser une composition immuable de 2 cases verticales de la hauteur de la page, à chaque page. À la lecture, Jacen Burrows transforme cette obligation contraignante en un atout qui complémente le rythme donné par les textes de pensées. En outre, Burrows tire le meilleur parti possible de ces cases allongées, avec des compositions intelligentes et pertinentes pour chaque case, qui en utilise toute la hauteur. Neonomicon (2010/2011, scénario d'Alan Moore, illustrations de Jacen Burrows) - Quelques mois plus tard, Gordon Lamper et Merril Brears (2 agents du FBI) reprennent l'enquête d'Aldo Sax. Ils commencent par lui rendre visite dans l'asile où il est interné. Il ne s'exprime plus que dans un pseudo langage incompréhensible. Ils n'ont d'autre choix que de retourner à New York, reprendre contact avec Pearlman, leur chef, et retrouver la trace de Johnny Carcosa, le mystérieux contact d'Aldo Sax, qui fréquente le Club Zothique. Il s'agit cette fois-ci d'une histoire originale écrite directement pour le format comics, initialement parue sous la forme d'une minisérie en 4 épisodes, que Moore déclare avoir écrite uniquement pour payer ses impôts. Son intention était d'écrire une histoire en hommage à Lovecraft, tout en y introduisant son point de vue, et en rendant explicite le racisme et la sexualité dégénérée sous jacents. Cette histoire est certainement l'une des plus simples à lire qu'Alan Moore ait écrites depuis longtemps. Le récit est linéaire, les personnages sont faciles à saisir, l'intrigue avance vers une résolution satisfaisante. Si vous connaissez les récits de HP Lovecraft, vous ne serez pas surpris par l'utilisation qu'y en est faite, et vous constaterez avec plaisir qu'Alan Moore les connaît sur les bouts de doigts, y compris les liens avec les inventions de Clark Ashton Smith ou de Arthur Machen . Sinon, vous serez peut être un peu déçu par cette mythologie banalisée par des dizaines d'autres auteurs. Toutefois, Moore ajoute une autre couche, pour le coup entièrement personnelle, sur la mythologie de Cthulhu qui fait écho à la conception du temps de Jon Osterman . Enfin il tient sa promesse de rendre plus explicite les sous-entendus des récits de Lovecraft et d'écrire de vrais morceaux d'horreur et de terreur. Jacen Burrows a donc la lourde tâche de dessiner l'indicible et les horreurs innommables. Il doit donner une forme à ce que Lovecraft laissait à l'imagination du lecteur. Il utilise un style clair, avec des délimitations de contours, pour les objets comme pour les individus, effectuées avec un trait fin sans variation d'épaisseur. Il s'agit d'un dessinateur appliqué qui ne sacrifie pas les décors. Le lecteur se sent donc pleinement présent dans chaque scène, dans des lieux concrets et plausibles. Il a adopté pour la minisérie une mise en page de 4 cases superposées, de la largeur de la page (avec de rares variations sur cette trame). Là encore Burrows emploie des cadrages qui utilisent toute la largeur de chaque case ; il n'y pas simplement 2 têtes en train de parler à chaque extrémité de la case, et un vague fond coloré en guise de remplissages. Il s'avère un peu moins convaincant pour les personnages qui sont souvent anémiés, avec des expressions faciales pas toujours justes. Malgré tout cette approche prosaïque de la représentation de l'histoire fonctionne très bien et les parties horrifiques dégagent un vrai malaise qui force le lecteur à sortir de son confort de voyeur complaisant (effectivement Moore n'y a encore pas été avec le dos de la cuillère pour un personnage féminin). Cet aspect graphique des atrocités et de la sexualité destine cet ouvrage à un public mature. La mise en couleurs de Juanmar intensifie judicieusement les ambiances et les textures, tout en restant discrète. Ce tome se révèle une lecture facile et simple, à de rares occasions à la limite de l'insipide quand l'hommage à Howard Philips Lovecraft se rapproche trop de l'original, avec des illustrations et une mise en page entièrement au service de l'histoire, avec une application qui leur permet de dépasser la simple fonctionnalité pour acquérir un début de personnalité. Dans les 2 ou 3 scènes dans lesquelles Alan Moore s'éloigne des écrits de Lovecraft, le récit acquiert tout de suite plus de substance et de saveur. Il s'agit donc d'un très bel hommage à Lovecraft avec quelques morceaux plus consistants et plus originaux que le matériau de d'origine. Alan Moore a à nouveau pioché dans la mythologie lovecraftienne pour Coeur de glace .

10/04/2024 (modifier)
Couverture de la série Murena
Murena

Je ne ferai pas l’affront de présenter Murena, cette série accompagne et régale de nombreux lecteurs depuis un bon bout de temps. Je suis tombé dans la marmite lors du premier cycle et depuis je suis systématiquement au rendez-vous. Déjà niveau graphisme, c’est magistral. Le regretté Philippe Delaby sort d’entrée le grand jeu et peaufinera son style pour atteindre l’apothéose en cours de route. Même si je garde une préférence pour ce trait d’origine, Théo, qui a eu la lourde tâche de poursuivre les pinceaux, s’en sort tout aussi bien. Costumes, décors … tout est soigné pour nous immerger à l’époque des César. Somptueux !! Niveau histoire, je vais utiliser un terme que je n’utilise jamais « du grand Dufaux », je ne retrouve pas ses tics habituels. Aucun passage ne m’a fait sortir de ma lecture, il faut dire que le côté un peu racoleur passe mieux à cette période et surtout rien n’est gratuit. De loin la meilleure série de son scénariste, ses intrigues, comme pour le dessin, nous immergent totalement dans cette Rome antique. On s’y croirait !! A ce jour, trois cycles de très hautes tenues, je considère Murena comme une BD immanquable sur la période, en plus de devenir un petit classique dans le monde du 9ème Art. Je dois toutefois avouer ma préférence pour les 2 premiers cycles (Mère, et Épouse), le dernier en date (Complot) est un peu plus lourd à digérer concernant l’histoire. J’attends donc le cycle définitif annoncé pour attribuer la note de culte mais cette série reste une sacré pépite.

10/04/2024 (modifier)