Je suis une grande amatrice de théâtre, j'y ai dédié une grande partie de ma vie et j'ai eu pendant longtemps le projet d'en vivre. Donc une histoire racontant les coulisses de la création d'une pièce, non seulement je connais bien mais en plus ça m'intéresse tout particulièrement.
Ici, on nous raconte l'histoire derrière la création de Cyrano de Bergerac, sans aucun doute l'une des pièces du répertoire théâtral français les plus connues et, accessoirement, ma pièce préférée. C'est grâce à elle (et en partie aussi grâce à De Cape et de Crocs) que j'ai enfin réalisé à l'adolescence que le lyrisme et la poésie n'étaient pas uniquement des langages un peu extra-terrestres ne visant qu'un esthétisme sonore, mais qu'il s'agissait bien de formes d'expression et que leurs mots n'avaient pas pour seuls buts d'être lus ou écoutés mais d'êtres joués, d'être vivants. Pour celleux ne connaissant pas la pièce d'origine d'Edmond Rostand, je ne peux que vivement vous la conseiller, c'est une mine de poésie, d'humour et de jeux sur les mots et la langue.
Pour revenir à "Edmond", je n'avais pas pu voir la pièce de Michalik quand elle jouait encore, mais j'avais pu voir son adaptation cinématographique à sa sortie. Je connaissais donc déjà la trame avant d'essayer cet album et je trouve l'adaptation bonne. J'aurais sans doute eu plus à dire si j'avais effectivement pu voir la version scénique, les différences doivent être forcément plus nombreuses.
L'histoire, donc, est celle d'Edmond Rostand, endetté et en pleine panne d'inspiration, qui va devoir écrire une pièce révolutionnaire dans un délai très court afin de pouvoir sauver sa carrière. L'histoire est simple mais très bien menée. C'est drôle, intéressant, bien rythmé et ça reflète bien le chaos et la panique qui précèdent la plupart des créations artistiques scéniques écrites dans des délais si court (je parle d'expérience).
La principale qualité de cette œuvre, selon moi, c'est qu'elle réinterprète de manière assez intéressante l'histoire même de Cyrano de Bergerac. Les personnages et leurs interprètes, la scène et les coulisses, l'écrivain, sa vie et sa création, tout se bouscule et se fait écho de manière satisfaisante. Comme dans Cyrano nous retrouvons donc un triangle amoureux ("relativement" platonique d'un côté et bassement corporelle de l'autre), de l'action (douce comparée à l'œuvre d'origine), des beaux mots et surtout (SURTOUT) du panache !
Peu de chose à dire sur les graphismes, ils sont très beaux et illustrent bien le récit. J'aime bien le dessin de Chemineau, je le trouve assez chaleureux et ici il ne fait pas exception.
Je conseille fortement l'album à toute personne aimant un tant soit peu le théâtre, Cyrano de Bergerac ou qui serait tout simplement curieux-se.
Pour moi, c'est un coup de cœur, mais je ne sais pas vraiment si ce coup de cœur vient du texte original de Michalik ou de cette adaptation en bande-dessinée précisément.
Allez, ça le mérite quand-même !
Les violences faites aux femmes sont un sujet essentiel dans notre société en mutation, et alors que de nombreuses évolutions politiques n'ont de cesse de mettre en péril leur sécurité (nouvelle élection de Donald Trump, montée de l'extrême droite, procès de Mazan...).
Nous suivons ici le quotidien d'Anne Bouillon, une avocate basée à Nantes qui a décidé de concentrer son action de défense sur ce sujet, en accord avec ses convictions. On la suit donc dans les prétoires, dans son cabinet, lors de ses échanges avec les victimes, au cours de plaidoiries, d'échanges avec ses collègues... C'est très intéressant, cela aide bien à comprendre le mécanisme de la justice sur le sujet en France, qui se heurte encore à certains préjugés (voir ce petit passage où un de ses collègues estime que #MeToo est une occasion pour les femmes de se faire remarquer...).
Sans en rajouter dans le militantisme (qu'elle revendique cependant), Anne Bouillon tente de faire son travail sereinement, en travaillant pour la liberté, la sécurité, la santé mentale des femmes victimes. Le chemin est long, entre le peu de plaintes enregistrées au regard du nombre réel d'agressions, et le nombre encore plus réduit d'affaires réellement instruites, jugées, et résolues. Anne Bouillon ne fait pas que défendre les femmes, elle les aide également, au travers de Citad'elles, une structure d'accueil et d'aide installée à Nantes, probablement unique en France, et dont le modèle mérite d'être décliné partout sur le territoire national.
Charlotte Rotman est journaliste, et en tant que telle elle a suivi Maître Bouillon pendant trois ans, prenant des tonnes de notes afin de construire ce portrait en BD, en accord bien sûr avec son sujet. Si le résultat est intéressant, il aurait mérité un peu plus de pep's, d'avoir peut-être un volet plus important consacré au militantisme de Maître Bouillon. Mais en tant que tel, c'est déjà un album essentiel.
La scénariste bénéficie des talents graphiques de Lison Ferné, dont c'est l'un des premiers albums. Elle réalise un travail intéressant sur les visages, ordinaires, des auteurs de violences, et reste sobre dans sa mise en scène. On sent qu'elle n'a pas encore atteint sa maturité graphique dans les autres compartiments du dessin, mais sa complémentarité avec Juliette Vaast aux couleurs est évidente.
Pour œuvrer à une société où la voix de chaque corps peut exister, compter et être entendue.
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Ce tome contient une histoire complète, une fiction nourrie par la biographie de l'autrice. Sa publication originale date de 2023. Il a été réalisé par Fanny Vella pour le scénario et les dessins, la mise en couleurs a été réalisée par Poppy. Il comprend cent-seize pages de bande dessinée. Il débute par un court avertissement au lecteur : Cet ouvrage aborde des sujets difficiles ; pour en savoir plus, consulter la liste des thèmes en page cent-vingt-trois, c'est-à-dire : automutilation, dysmorphobie, dépression, malnutrition, viol. En fin d'ouvrage se trouve une postface de deux pages, explicitant l'intention d'informer, le plus tôt possible, de lever les peurs, les tabous. le tome s'achève avec un texte de remerciements de deux pages, rédigé par l'autrice évoquant son histoire personnelle.
Dans un pavillon, ordinaire, la jeune Émilie répète un chapelet de Non, aux toilettes. Ses règles sont arrivées quand elle avait dix ans. Elles sont arrivées tout juste deux jours avant l'anniversaire d'une copine. Ce genre de copine populaire à qui on veut plaire à tout prix. Émilie avait hâte. Elle avait pu acheter son premier maillot de grande, mais ça allait être la cata avec ce mauvais timing. Parce qu'évidemment il avait fallu que ce soit une fête organisée à la piscine municipale. Elle avait tellement honte de saigner qu'elle avait inventé un prétexte pour ne pas rentrer dans l'eau. Elle avait alors passé l'après-midi sur une serviette de bain à côté de la maman de Marion pendant qu'elle, Christelle et Kadidja, ses trois meilleures copines, jouaient dans l'eau. Elle lui en voulait tellement à ce corps qui l'avait trahie ! Elle bouillonnait intérieurement. À cet âge-là, ce genre de moments était déterminant pour les amitiés, et elle loupait tout… Elle avait déjà l'époque une fâcheuse tendance à se trouver moins bien que les autres. Elle se comparait sans cesse et l'arrivée de ses règles n'arrangeait rien ! Il faut dire que les hormones avaient déjà commencé à opérer quelques changements. Des changements qui la laissaient perplexe.
À la dérobée, Émilie observe la maman de Marion : elle est si belle. Sa peau parfaite. Son absence totale de pilosité. Sa vie devait être simple. Elle n'avait qu'à se laisser vivre, sans se préoccuper de son allure. Vivre paisiblement sous le regard des autres, pendant qu'Émilie, elle, était tétanisée à l'idée qu'on ne la regarde de trop près. La maman de Marion avait-elle la moindre conscience de la tranquillité d'esprit totale que son corps de rêve lui offrait, pendant qu'Émilie était terrorisée à l'idée que quelqu'un pointe du doigt le sien ? Ah oui, et sinon on surnomme Émilie, le coquelicot depuis qu'elle est toute petite, inutile d'expliquer pourquoi. Encore un coup bas de ce satané corps. Elle, elle voulait disparaître, et lui il la faisait déborder partout dans la couleur la moins discrète possible. À voir ainsi la maman de Marion, Émilie pensait que cette adulte n'aurait pas pu comprendre ce genre de tracas qui étaient à des milliers d'années-lumière d'elle. Avec le recul, elle se rend compte qu'il n'est facile pour personne de se porter un regard bienveillant.
La couverture semble annoncer une histoire sur l'adolescence et l'affliction de rougir à la moindre émotion, comme si cette réaction physiologique mettait à nu l'adolescente sous le regard des autres. Le texte de la quatrième de couverture annonce une autre sorte de récit, en évoquant le corps d'Émilie qui ne cesse de la trahir, qui la fait reculer d'un pas dès qu'un garçon l'approche, son incapacité à insérer une protection périodique, la douleur lors des rapports sexuels, ce qui fait qu'Émilie en vient à haïr et craindre ce corps qui semble avoir une volonté propre. Quoi qu'il en soit, le lecteur découvre un dessin en pleine page pour la première page : la table de la cuisine, avec le lait aromatisé, le pain et le chocolat, le sac à dos, un cahier et des stylos, la nappe à carreaux, une plante en pot, une chaise, une commode avec une lampe, c'est-à-dire un endroit très familier, avec un dessin immédiatement lisible. Émilie est aux toilettes, le pantalon sur les chevilles, une tache de sang sur sa culotte, le tout représenté de manière chaste, et naturelle. le personnage est dessiné avec une forme de simplification dans la silhouette, une approche similaire à la ligne claire, avec une mise en couleurs plus riche, ajoutant un peu de relief, et des motifs sur le teeshirt. le lecteur se trouve tout suite séduit par l'accessibilité et la gentillesse des dessins, tout en appréciant la gestion de la densité des informations visuelles en fonction des cases.
Voici donc une demoiselle, puis une dame qui se retrouve en butte à des difficultés pour ce qui relève de l'intimité physique, tout en étant sûre de son orientation hétérosexuelle. Elle évoque ses difficultés avec l'insertion de tampon hygiénique, son malaise physique à se faire embrasser, puis caresser, puis lors de l'acte sexuel, au fur et à mesure qu'elle grandit. Elle décrit les stratégies qu'elle met en place entre se forcer, ou bien cesser tout effort et mentir à ses copines sur son activité amoureuse. Elle explique qu'elle s'était résignée à ce que les garçons devraient toujours forcer le passage et ce qu'on disait du plaisir ne lui serait certainement jamais accessible. Les relations débutaient toujours de la même façon pour elle. Un engouement et un entrain certains pour la chose au début… puis un désintérêt quasi-total… et finalement un renoncement pendant des semaines voire des mois. Elle s'était toujours retrouvée avec des garçons qui passaient outre son manque de libido, souhaitant rester avec elle pour tout le reste. Elle a fini par se mettre en relation avec un garçon moins conciliant, ce qui fut une épreuve douloureuse. Le lecteur apprécie la gentillesse et la délicatesse de la narration visuelle : il n'éprouve jamais la sensation d'être un voyeur. L'artiste bannit toute nudité. Les personnages sont expressifs grâce à la simplification des traits de leur visage, avec des postures très parlantes quant à leur état émotionnel. Les garçons puis les hommes sont représentés normalement, sans caricature, sans en faire des pervers soumis à leurs pulsions sexuelles. Le lecteur accompagne ainsi Émilie dans différentes phases de sa vie, en partageant ses souffrances, et les manifestations physiques comme des plaques de rougeur très envahissante sur tout le corps.
Tout du long du récit, les différentes scènes sont commentées par la voix intérieure d'Émilie. Elle apparaît dans chaque page, le lecteur écoutant ses paroles, ou bien ayant accès à ses pensées, ou encore bénéficiant de ses commentaires. Il remarque qu'Émilie ne porte jamais de jugement de valeur négatif sur les personnes qui l'entourent que ce soient ses compagnons ou le corps médical. Ce récit ne s'apparente ni à une vengeance, ni à une dénonciation ou un pamphlet. Elle raconte ses difficultés, ses blocages, ses douleurs mais aussi ses amours et ses amitiés. La narration visuelle s'avère vivante et diversifiée, sans exagération dramatique ou émotionnelle. Le lecteur suit Émilie dans des endroits variés : les toilettes, une piscine municipale en plein air, une salle de classe, dans sa chambre, dans un voyage en car, à une soirée, sur la pelouse d'un parc pour une discussion entre copines, chez la gynécologue pour une visite, à la terrasse d'un café, dans son appartement avec son conjoint, dans la salle d'accouchement, etc. Les dessins présentent une apparence très facile à lire avec un niveau de détails qui rend chaque endroit spécifique, chaque individu avec une tenue vestimentaire particulière, sans ostentation, sans gestion à l'économie non plus, avec toujours un respect de chaque personne.
Les sujets difficiles annoncés sont bien présents : ils correspondent aux comportements d'Émilie en réaction au comportement de son corps qu'elle ne comprend pas. Il s'agit d'une personne dont le mal être est évident, que les aides successives ne parviennent pas à soulager, ni la bienveillance de ses amis et amoureux. Le récit ne s'aventure pas sur le terrain de la psychologie, encore moins de la psychanalyse. Il suit l'histoire personnelle d'Émilie, et le lecteur suppose qu'il s'agit également de l'histoire personnelle de l'autrice. La compréhension de la problématique ne se fait donc pas selon une analyse linéaire, mais selon le hasard des rencontres, des consultations. Le premier élément concret intervient lors de la visite chez la gynécologue, plus le constat d'une maladie et sa classification que son explication. Le lecteur peut également être surpris par l'absence d'accompagnement de la jeune femme, encore qu'il s'agisse d'un sujet dont un ou une adolescente, puis une jeune femme ne souhaite pas parler avec ses parents. Cette manière de raconter déconcerte un peu car le lecteur ne peut pas en tirer une méthode de compréhension, encore moins de prévention. Il ressort de sa lecture avec l'histoire d'une jeune femme dont la vie a été rendue très difficile par cette condition, et la manière dont elle a appris ce dont il s'agit, et le processus par lequel elle a pu trouver des solutions alternatives. Comme l'évoque la postface, il en ressort avec une meilleure compréhension de la santé génésique et sexuelle d'une femme, au travers de cet exemple. Il ne demande qu'à croire que ce savoir sur l'état de santé des femmes constitue un déterminant majeur de la santé de leurs enfants et de leur famille.
Pas facile de savoir a priori de quoi parle exactement cette bande dessinée, en se basant sur le dessin de couverture, ou sur le texte de la quatrième de couverture. L'autrice raconte une partie de sa vie par l'intermédiaire d'un avatar appelé Émilie, ses difficultés avec l'intimité physique, que ce soit pour les règles, ou dans le cadre de rapport avec les garçons puis avec les hommes. Elle utilise une narration visuelle très agréable à l’œil et très prévenante du respect de la personne pour tous ses personnages. Elle met en œuvre un ton descriptif, dépourvu d'acrimonie envers qui que ce soit. Elle expose ainsi les troubles dont elle a souffert et qui ont fortement pesé sur sa vie personnelle et amoureuse, ainsi que les consultations et les dialogues qui lui ont permis de comprendre et de surmonter ces troubles.
Une BD d’excellente facture. Et pourtant, elle ne m’a pleinement convaincu qu’à la sortie de sa deuxième moitié.
La première partie n’est pas inintéressante, l’auteure raconte son histoire avec un manipulateur. Du roman graphique a tendance autobiographique, l’héroïne est touchante, on compatit mais on a aussi envie de la bousculer un peu (compliqué les sentiments). Le dessin est dans un style « blog féminin » mais il s’avère agréable, lisible et dans une narration maîtrisée.
Il faut aimer le genre, perso la passion n’était pas trop là. En tout cas, ça se lit facilement.
Heureusement, la prise de conscience et la libération de cette relation toxique arrive en milieu de tome.
En fait, toute cette partie résonne comme un passage obligé à la suite. L’auteure quitte le récit « nombrilisme » et emmène le récit dans des sphères plus universelles sur ce qu’elle a vécu.
Cette suite est d’un tout autre acabit, elle revient sur son sujet mais, un peu à la manière de Lou Lubie, de façon drôle et ludique. J’ai franchement apprécié, en plus d’apprendre plein de trucs sur ce type de comportement (que l’on peut extrapoler aux amis, familles, collègues …).
Franchement bien, une bonne formule pour du chouette boulot. Dans le traitement, j ai trouvé ça bien plus pertinent que Il m'a volé ma vie par exemple.
Sadly, no one who reads the Airtight Garage in its collected form can begin to imagine how it was experienced when read a few pages a month, over a period of three years, when Giraud/Moebius was virtually unknown. It was a joyful, mind-expanding comic/poem/dream that forever made it difficult to appreciate the usual comic book fare. To say the story is confusing and the characters not well developed would be like reading Herriman's 'The Dingbat Family' and then 'Krazy Kat' in compiled form and making the same complaints. For a lover of comic art, there is the world before The Airtight Garage, and the world afterwards.
Comment dire tout le bien que je pense de cette œuvre sans plagier honteusement mes prédécesseurs ? Pour bien faire, je n’aurais pas dû lire leurs avis. Mais si je n’avais pas lu leurs avis, je n’aurais pas acheté la bd. Vous me suivez ? Parce que le genre sagas familiales au long cours n’est d’habitude pas ma tasse de thé.
J’ai plus trouvé ici une impression d’une époque, celle de ces années où la rébellion des sixties prend lentement forme. Les jeunes veulent autre chose que le modèle patriarcal et religieux sclérosant.
Lulu, Jo et Chiara, la fille d’immigrés italiens, rêvent de liberté et d’égalité dans un lieu communautaire où tout peut être à tous, même en amitié et en amour.
C’est une époque que j’ai connue, mais d’un peu loin, avec mes yeux d’enfant, j’avais à peu près l’âge des petites sœurs de Lulu. Et tout ça me parle.
Surtout qu’au fil des tomes on voit vieillir les personnages, et on les sent évoluer au gré de leurs expériences, pas toujours heureuses, de leurs désillusions aussi. Désillusions sur le fait de changer le monde, mais aussi sur la nature humaine, car tous n’ont pas forcément les mêmes aspirations. Même si Lulu s’accroche à leurs espoirs communs.
Une belle lecture. Je les ai vu vivre, construire, pleurer, aimer, avec passion et avec une vérité dans les sentiments et les dialogues. Les auteurs n’ont pas pu tout inventer, il y a du réel là dedans !
Bien aimé aussi le dernier chapitre ajouté dans l’intégrale.
Nos héros vieillissants, qui voient ce qui reste de leur communauté en miettes et ce que le monde est devenu, sans eux ou malgré eux. Touchant.
Lisez les avis de Grogro et des autres, ils vous ont dit tout ça bien mieux que moi.
Un album réussi. Même si ça fait bizarre de parler de plaisir de lecture lorsque le sujet est aussi dur. Car il s’agit de présenter la vie dans l’une des dictatures les plus dures, un fossile stalinien anachronique qui broie les habitants de la Corée du Nord.
Le premier tiers de l’album est presque humoristique. En effet, l’absurdité des injonctions pesant sur les Nord-Coréens, et le comportement béat et quasi fanatique de Jun Sang, le gamin dont nous allons suivre le destin et qui incarne au départ l’idéal du parfait admirateur de l’œuvre du grand leader Kim Jong-Il, tout pousse le lecteur à sourire, tant le ridicule, le grotesque l’emportent.
Mais rapidement cette absurdité mène à l’horreur. L’euphorie disparait – comme les couleurs d’ailleurs – pour mettre en avant, en sus de la propagande et du culte de la personnalité (omniprésents), un appareil répressif féroce et aveugle. Les camps de concentration/rééducation, la famine institutionnalisée, transforment le pays en vaste prison. Et du coup on n’a plus envie de rire ou de sourire.
Même si c’est une histoire inventée, elle est hélas tellement crédible – en tout cas par rapport à ce que l’on sait de ce régime – qu’elle en est glaçante. Mais la lecture est recommandée.
C’est un reportage très intéressant. Les problèmes évoqués n’ont pas été résolus, et le phénomène des migrants, leur accueil (ou leur refoulement) est encore plus d’actualité, hélas.
Mais les auteurs ont réalisé là un reportage à la fois instructif et vivant. Le dessin est minimaliste, mais efficace et agréable, il fait parfaitement le travail.
Surtout, l’entièreté des aspects, des intervenants, est ici présentée aux lecteurs, qui peut se faire une idée plus précise de la situation. Sur un sujet souvent mal traité (et maltraité) par les médias.
L’autre point intéressant est que ça donne chair, figure humaine à ces migrants.
On voit donc comment « fonctionnent » les camps de migrants, l’action des forces de l’ordre, celle des associations, et les relations parfois tendues entre migrants selon leur origine. On voit aussi comment l’État se désengage souvent de ses responsabilités (envers les migrants, mais aussi envers les populations riveraines des camps).
Un très bon reportage, qui laisse quand même un goût amer, tant on se rend compte que rien n’est fait pour traiter les causes des problèmes évoqués ici.
Les romans de L'Épouvanteur sont des romans pré-adolescents que j'ai toujours un peu eu envie d'essayer étant jeune mais que je n'avais jamais vraiment pu lire.
Je découvre donc l'histoire via ce premier album, adaptant vraisemblablement le premier roman dans son intégralité.
L'histoire est bonne : on y suit Thomas, un jeune garçon apprenant les ficèles du métier d'épouvanteur, des gens chargés de protéger les gens des sorcières et des gobelins. J'ai beaucoup aimé le côté horrifique du récit, avec des sorcières à l'apparence monstrueuse, aux coutumes atroces (elles mangent de la chair humaine) et à la menace plus que réelle.
J'ai également aimé Thomas, son côté réfléchis et débrouillard mis en contraste avec son côté encore un peu naïf et immature en font un protagoniste très intéressant. J'ai bien aimé sa relation, amicale mais chaotique, avec Alice, la jeune (presque) sorcière.
Le dessin de Delaney est joli, plutôt stylisé. Ce n'est pas mon style de dessin préféré mais je trouve qu'il appui beaucoup le côté angoissant de certaines scènes (surtout de nuit, avec son jeu sur les noirs et les bleus).
Bref, une bonne découvert et un lecture sympathique. Je compte lire la suite.
(Note réelle 3,5)
N’y a-t-il donc à l’orgueil d’autre issue que l’humilité ?
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Avant d’être rassemblées en album publié par Casterman, les planches de ce récit paraissent dans les numéros un à douze de la revue (À Suivre) entre février 1978 et janvier 1979. La première édition en album date de 1979. Il a été réalisé par Jean-Claude Forest (1930-1998) pour le scénario, et par Jacques Tardi (1947-) pour les dessins. Il comprend cent soixante-trois pages de bande dessinée en noir & blanc. En ouverture, se trouve une préface de quatre pages, rédigée par le scénariste évoquant sa collaboration avec l’artiste, ainsi que la question du sens de l’œuvre.
Arthur Même se tient sur le faîte du mur de séparation, et il s’adresse aux ouvriers en train de réparer un autre mur : il leur demande s’ils veulent boire quelque chose. L’un d’eux répond par la formule de politesse : si M. Même insiste… Arthur indique qu’il ne se souvient pas d’avoir insisté et il ne se souvient pas non plus avoir jamais compris pourquoi les gens boivent tant… Il continue à voix haute : il se demande si un jour quelqu’un lui expliquera ce qu’il y a dans le vin. Pour lui, le vin et l’huile c’est pareil. Avec le vin sur la langue, les gens dérapent de la tête, comme avec l’huile sur le pavé, on dérape de la semelle. Comment discuter avec des gens qui dérapent et qui, à tort et à travers, lui attribuent de l’insistance, pourquoi pas de l’entêtement ? Tout en monologuant, il a débouché une bouteille de vin avec le tire-bouchon passé à l’anneau de son trousseau de clés, et il a servi un verre aux deux ouvriers. Celui avec la casquette s’adresse à lui : il faut qu’il lui dise une chose, une chose qui n’a pas bien d’importance, mais qui l’asticote sérieusement : Gâcher le ciment, bien gras ou maigre (c’est selon), poser une pierre sur une l’autre, etc. tout ça c’est son affaire. Et avant de toucher la truelle pour Arthur Même, il la touchait déjà pour sa pauvre mère. L’ouvrier demande alors : Pourquoi faut-il qu’Arthur soit là à lorgner tous ses gestes, comme s’il passait le plus clair de son temps à se cracher dans les mains ?
Arthur Même répond que l’entretien des murs est à sa charge. Si une pierre se détache, tue une bête ou un enfant, lui Arthur est responsable et au moindre accident, ils essaieront de le chasser des murs. Alors il ne surveille pas les ouvriers, il veille. L’ouvrier lui répond qu’à sa place, il vendrait. Même s’emporte : il est facile de faire l’intéressant lorsqu’il s’agit des affaires des autres. Il continue : Ces collines, cette campagne morcelée, découpée comme bête à l’abattoir, ces propriétés comme des escalopes et qui s’étalent du lac aux coteaux de Machepaille, sans les murs, c’est un seul et magnifique domaine : Mornemont ! Et Mornemont, au début du siècle, appartenait tout entier à sa famille. À la suite de querelles avec les voisins à propos de misérables lopins de terre, sa famille a dû entamer une ribambelle de procès, elle a perdu… Et peu à peu le domaine tout entier a changé de propriétaire !
Un homme perché sur un mur, des ouvriers qui réparent un autre bout de mur, un domaine dont les demeures et les terrains appartiennent à différentes familles, mais les murs d’enceinte appartiennent à un unique individu qui a en charge d’ouvrir et de fermer les portails qui constituent autant de péages dont encaisse l’argent. À l’évidence, une métaphore… Grossière erreur !!! Dans son introduction, Jean-Claude Forest pose clairement les choses : Mais qu’on ne vienne pas lui écrire dans le dos ce qu’il n’a pas écrit. Ni travestir par rajouts, en filigranes ou estampilles, la mise en images. Qu’on n’aille pas voir dans Ici Même un pamphlet, une satire de la société ou des représentants de son régime politique. Il n’a pas eu davantage l’intention particulière de tourner en dérision l’attachement à la propriété. […] Il veut dire qu’à la tradition, aux habitudes culturelles qui toujours poussent le lecteur à être un raisonneur s’ajoute une incitation renforcée à chercher dans la moindre idée, dans le moindre récit, la morale, l’idéologie clairement ou obscurément véhiculées. Il faut donc au lecteur une belle indépendance d’esprit pour s’accrocher au seul récit et jetant la leçon aux orties, ne tirer parti que du charme des situations et de la surprise des rebondissements, sinon du rêve offert en prime. Pourtant il lui serait malvenu de critiquer ce type de lecture orientée.
Ainsi averti, le lecteur se garde bien de passer en mode analytique et il suit la recommandation du scénariste à la lettre en restant au premier degré. Il plonge donc dans un monde en noir & blanc (non, pas d’interprétation sur ce choix) : des images avec un fort contraste. Des traits de contour fins, parfois un peu tremblé, plus comme vivants que comme mal assurés. Un usage des aplats de noir important pour le costume noir de monsieur Même, pour des chevelures, pour des ombres portées, pour le relief des objets et des décors, ce qui donnent une consistance visuelle à chaque planche. Bien sûr, le lecteur peut se demander si l’histoire d’un type qui se balade sur des murs va être visuellement intéressante… sauf s’il a déjà lu des œuvres de ce bédéiste. Indépendamment de l’interaction limitée entre scénariste et dessinateur évoquée dans l’introduction, le lecteur éprouve la sensation qu’il s’agit de pages d’une seule et même personne. Le scénariste a visiblement pensé à la dimension visuelle de son histoire, variant régulièrement les décors grâce aux séquences consacrées à des personnages secondaires, et il parvient même à introduire de la diversité dans l’arpentage des faîtes de mur grâce à des éléments inattendus. Le lecteur commence par admirer la variété des tuiles et des sommets de mur, exigeant parfois un excellent équilibre de la part de Même. Il jette régulièrement des coups d’œil aux différents jardins, pelouses et arbres, et aux demeures. Il apprécie le goût de l’artiste pour la pierre, la brique, les ferrures, les persiennes, les toitures, les portails, les colonnes, et même une serre de jardin.
Le récit s’aventure donc dans d’autres endroits, décrits avec autant de soin : un cimetière, l’intérieur de la chambre de Julie Maillard, le petit bateau à moteur de l’Épicier, le palais présidentiel, les appartements du Président, la salle du conseil des ministres, et l’intérieur de la petite guérite servant d’habitation au personnage principal. Il prend le temps de regarder les accessoires : l’antique modèle de téléphone de Même, son trousseau de clés, un chevalet de peinture, les stèles des tombes, le lustre à pendeloques dans la salle du conseil des ministres, la plante verte en pot dans la chambre du Président, le bidet dans la salle de bain de Julie, les marchandises de l’Épicier, etc. Il découvre ou il retrouve la capacité surnaturelle de Tardi à donner des trognes à chacun de ses personnages, à la limite du plausible sans jamais franchir la ligne de la carricature, des visages très expressifs, des silhouettes diversifiées, chacune en disant long sur la personnalité de l’individu. Le lecteur se dit qu’un personnage servile à sa manière comme Arthur Même ne pouvait qu’avoir une constitution longiligne, que Julie se devait d’être solidement charpentée du fait son assurance et de son indépendance, les petits yeux et les grandes oreilles de l’Épicier insensible au regard des autres, etc.
Mais voilà, cette diversité des personnages met en lumière l’ouverture vers l’extérieur : ces familles qui vivent dans toutes ces demeures (une dizaine d’évoquées même si elles n’apparaissent pas toutes : Maillard, Gandelut, Pouilleron, Sergy-Merival, Michelot, La mère Linéa, Morlebœuf, Gandelu, Maury-de-Nancelles, Clairbeaux), le Président et ses ministres (Harlan, Badinski, Debarandon, Hayouli-Hayounberg, plus quelques autres non nommés), Gisèle la première dame, Georges le valet particulier, De Barandon, le général Desgriottes, le colonel Demalpine, Harlan ministre des armées. Il faut encore ajouter les avocats (Maître Roubillard, Maître Bougreval, Maître Patelot, la secrétaire mademoiselle Mireille) et l’espion Quatre-Septembre. Alors, même s’il veut bien faire l’effort de ne tirer parti que du charme des situations et de la surprise des rebondissements, le lecteur reste incapable de s’arrêter là. Quand même, il est question de gouvernement, d’élection et de leur résultat à venir, de propriétaires qui profitent, d’une guerre même. Et puis le scénariste lui-même titille le lecteur : Qu’est-ce que c’est que ce nom de Quatre-Septembre pour l’espion ? Cela ne peut que renvoyer à la date du 4 septembre 1870, quand Léon Gambetta proclame la Troisième République, à la suite de la défaite de Sedan et de la chute du Second Empire. Puis cette reprise de la formule Aujourd’hui rien, attribuée à Louis XVI dans son journal pour le 14 juillet 1789. Mais quel rapport avec la situation d’Arthur Même ? Et aussi ce nom de pays Mornemont, quelle similitude avec l’adverbe Mornement. En outre à plusieurs reprises, la narration visuelle glisse vers la fantasmagorie : Arthur Même recouvert par des insectes, une oreille géante qui empêche le cheminement sur le mur, deux coureurs avec dossard portant au-dessus de leur tête le lit d’Arthur avec lui et Julie dedans, le macabre carnaval venant menacer Arthur. Tout cela revêt l’apparence de métaphores visuelles, et même d’allégories parfois. Sans même parler de la mise en scène de la sexualité, avec une touche d’ondinisme, ou encore de la relation à la mère. Heureusement que le scénariste accorde que pourtant il serait malvenu de de critiquer ce type de lecture orientée…
Un monsieur dégingandé qui parcourt le faîte des murs d’enceinte pour aller ouvrir des portails : assurément il s’agit d’un conte. La narration visuelle s’avère d’une justesse extraordinaire, entre description factuelle et prosaïque et éléments décalés s’intégrant parfaitement. L’histoire au premier degré se dévore comme un feuilleton, chaque chapitre bâtissant sur le suivant, avec une logique interne et une progression d’une solidité inattendue. Mais quand même, il y a matière à interprétation de ce conte, et même à interprétations multiples, et peut-être même à psychanalyse de ce conte même s’il est dépourvu de fées.
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Indépendante depuis sa création en 1998, Cultura se donne pour mission de faire vivre et aimer la culture.
La création de Cultura repose sur une vision de la culture, accessible et contributive. Nous avons ainsi considéré depuis toujours notre responsabilité sociétale, et par conviction, développé les pratiques durables et sociales. C’est maintenant au sein de notre stratégie de création de valeur et en accord avec les Objectifs de Développement Durable que nous déployons nos actions. Nous traitons avec lucidité l’impact de nos activités, avec une vision de long terme. Mais agir en responsabilité implique d’aller bien plus loin, en contribuant positivement à trois grands enjeux de développement durable.
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Edmond
Je suis une grande amatrice de théâtre, j'y ai dédié une grande partie de ma vie et j'ai eu pendant longtemps le projet d'en vivre. Donc une histoire racontant les coulisses de la création d'une pièce, non seulement je connais bien mais en plus ça m'intéresse tout particulièrement. Ici, on nous raconte l'histoire derrière la création de Cyrano de Bergerac, sans aucun doute l'une des pièces du répertoire théâtral français les plus connues et, accessoirement, ma pièce préférée. C'est grâce à elle (et en partie aussi grâce à De Cape et de Crocs) que j'ai enfin réalisé à l'adolescence que le lyrisme et la poésie n'étaient pas uniquement des langages un peu extra-terrestres ne visant qu'un esthétisme sonore, mais qu'il s'agissait bien de formes d'expression et que leurs mots n'avaient pas pour seuls buts d'être lus ou écoutés mais d'êtres joués, d'être vivants. Pour celleux ne connaissant pas la pièce d'origine d'Edmond Rostand, je ne peux que vivement vous la conseiller, c'est une mine de poésie, d'humour et de jeux sur les mots et la langue. Pour revenir à "Edmond", je n'avais pas pu voir la pièce de Michalik quand elle jouait encore, mais j'avais pu voir son adaptation cinématographique à sa sortie. Je connaissais donc déjà la trame avant d'essayer cet album et je trouve l'adaptation bonne. J'aurais sans doute eu plus à dire si j'avais effectivement pu voir la version scénique, les différences doivent être forcément plus nombreuses. L'histoire, donc, est celle d'Edmond Rostand, endetté et en pleine panne d'inspiration, qui va devoir écrire une pièce révolutionnaire dans un délai très court afin de pouvoir sauver sa carrière. L'histoire est simple mais très bien menée. C'est drôle, intéressant, bien rythmé et ça reflète bien le chaos et la panique qui précèdent la plupart des créations artistiques scéniques écrites dans des délais si court (je parle d'expérience). La principale qualité de cette œuvre, selon moi, c'est qu'elle réinterprète de manière assez intéressante l'histoire même de Cyrano de Bergerac. Les personnages et leurs interprètes, la scène et les coulisses, l'écrivain, sa vie et sa création, tout se bouscule et se fait écho de manière satisfaisante. Comme dans Cyrano nous retrouvons donc un triangle amoureux ("relativement" platonique d'un côté et bassement corporelle de l'autre), de l'action (douce comparée à l'œuvre d'origine), des beaux mots et surtout (SURTOUT) du panache ! Peu de chose à dire sur les graphismes, ils sont très beaux et illustrent bien le récit. J'aime bien le dessin de Chemineau, je le trouve assez chaleureux et ici il ne fait pas exception. Je conseille fortement l'album à toute personne aimant un tant soit peu le théâtre, Cyrano de Bergerac ou qui serait tout simplement curieux-se. Pour moi, c'est un coup de cœur, mais je ne sais pas vraiment si ce coup de cœur vient du texte original de Michalik ou de cette adaptation en bande-dessinée précisément. Allez, ça le mérite quand-même !
Les Femmes ne meurent pas par hasard
Les violences faites aux femmes sont un sujet essentiel dans notre société en mutation, et alors que de nombreuses évolutions politiques n'ont de cesse de mettre en péril leur sécurité (nouvelle élection de Donald Trump, montée de l'extrême droite, procès de Mazan...). Nous suivons ici le quotidien d'Anne Bouillon, une avocate basée à Nantes qui a décidé de concentrer son action de défense sur ce sujet, en accord avec ses convictions. On la suit donc dans les prétoires, dans son cabinet, lors de ses échanges avec les victimes, au cours de plaidoiries, d'échanges avec ses collègues... C'est très intéressant, cela aide bien à comprendre le mécanisme de la justice sur le sujet en France, qui se heurte encore à certains préjugés (voir ce petit passage où un de ses collègues estime que #MeToo est une occasion pour les femmes de se faire remarquer...). Sans en rajouter dans le militantisme (qu'elle revendique cependant), Anne Bouillon tente de faire son travail sereinement, en travaillant pour la liberté, la sécurité, la santé mentale des femmes victimes. Le chemin est long, entre le peu de plaintes enregistrées au regard du nombre réel d'agressions, et le nombre encore plus réduit d'affaires réellement instruites, jugées, et résolues. Anne Bouillon ne fait pas que défendre les femmes, elle les aide également, au travers de Citad'elles, une structure d'accueil et d'aide installée à Nantes, probablement unique en France, et dont le modèle mérite d'être décliné partout sur le territoire national. Charlotte Rotman est journaliste, et en tant que telle elle a suivi Maître Bouillon pendant trois ans, prenant des tonnes de notes afin de construire ce portrait en BD, en accord bien sûr avec son sujet. Si le résultat est intéressant, il aurait mérité un peu plus de pep's, d'avoir peut-être un volet plus important consacré au militantisme de Maître Bouillon. Mais en tant que tel, c'est déjà un album essentiel. La scénariste bénéficie des talents graphiques de Lison Ferné, dont c'est l'un des premiers albums. Elle réalise un travail intéressant sur les visages, ordinaires, des auteurs de violences, et reste sobre dans sa mise en scène. On sent qu'elle n'a pas encore atteint sa maturité graphique dans les autres compartiments du dessin, mais sa complémentarité avec Juliette Vaast aux couleurs est évidente.
Coquelicot
Pour œuvrer à une société où la voix de chaque corps peut exister, compter et être entendue. - Ce tome contient une histoire complète, une fiction nourrie par la biographie de l'autrice. Sa publication originale date de 2023. Il a été réalisé par Fanny Vella pour le scénario et les dessins, la mise en couleurs a été réalisée par Poppy. Il comprend cent-seize pages de bande dessinée. Il débute par un court avertissement au lecteur : Cet ouvrage aborde des sujets difficiles ; pour en savoir plus, consulter la liste des thèmes en page cent-vingt-trois, c'est-à-dire : automutilation, dysmorphobie, dépression, malnutrition, viol. En fin d'ouvrage se trouve une postface de deux pages, explicitant l'intention d'informer, le plus tôt possible, de lever les peurs, les tabous. le tome s'achève avec un texte de remerciements de deux pages, rédigé par l'autrice évoquant son histoire personnelle. Dans un pavillon, ordinaire, la jeune Émilie répète un chapelet de Non, aux toilettes. Ses règles sont arrivées quand elle avait dix ans. Elles sont arrivées tout juste deux jours avant l'anniversaire d'une copine. Ce genre de copine populaire à qui on veut plaire à tout prix. Émilie avait hâte. Elle avait pu acheter son premier maillot de grande, mais ça allait être la cata avec ce mauvais timing. Parce qu'évidemment il avait fallu que ce soit une fête organisée à la piscine municipale. Elle avait tellement honte de saigner qu'elle avait inventé un prétexte pour ne pas rentrer dans l'eau. Elle avait alors passé l'après-midi sur une serviette de bain à côté de la maman de Marion pendant qu'elle, Christelle et Kadidja, ses trois meilleures copines, jouaient dans l'eau. Elle lui en voulait tellement à ce corps qui l'avait trahie ! Elle bouillonnait intérieurement. À cet âge-là, ce genre de moments était déterminant pour les amitiés, et elle loupait tout… Elle avait déjà l'époque une fâcheuse tendance à se trouver moins bien que les autres. Elle se comparait sans cesse et l'arrivée de ses règles n'arrangeait rien ! Il faut dire que les hormones avaient déjà commencé à opérer quelques changements. Des changements qui la laissaient perplexe. À la dérobée, Émilie observe la maman de Marion : elle est si belle. Sa peau parfaite. Son absence totale de pilosité. Sa vie devait être simple. Elle n'avait qu'à se laisser vivre, sans se préoccuper de son allure. Vivre paisiblement sous le regard des autres, pendant qu'Émilie, elle, était tétanisée à l'idée qu'on ne la regarde de trop près. La maman de Marion avait-elle la moindre conscience de la tranquillité d'esprit totale que son corps de rêve lui offrait, pendant qu'Émilie était terrorisée à l'idée que quelqu'un pointe du doigt le sien ? Ah oui, et sinon on surnomme Émilie, le coquelicot depuis qu'elle est toute petite, inutile d'expliquer pourquoi. Encore un coup bas de ce satané corps. Elle, elle voulait disparaître, et lui il la faisait déborder partout dans la couleur la moins discrète possible. À voir ainsi la maman de Marion, Émilie pensait que cette adulte n'aurait pas pu comprendre ce genre de tracas qui étaient à des milliers d'années-lumière d'elle. Avec le recul, elle se rend compte qu'il n'est facile pour personne de se porter un regard bienveillant. La couverture semble annoncer une histoire sur l'adolescence et l'affliction de rougir à la moindre émotion, comme si cette réaction physiologique mettait à nu l'adolescente sous le regard des autres. Le texte de la quatrième de couverture annonce une autre sorte de récit, en évoquant le corps d'Émilie qui ne cesse de la trahir, qui la fait reculer d'un pas dès qu'un garçon l'approche, son incapacité à insérer une protection périodique, la douleur lors des rapports sexuels, ce qui fait qu'Émilie en vient à haïr et craindre ce corps qui semble avoir une volonté propre. Quoi qu'il en soit, le lecteur découvre un dessin en pleine page pour la première page : la table de la cuisine, avec le lait aromatisé, le pain et le chocolat, le sac à dos, un cahier et des stylos, la nappe à carreaux, une plante en pot, une chaise, une commode avec une lampe, c'est-à-dire un endroit très familier, avec un dessin immédiatement lisible. Émilie est aux toilettes, le pantalon sur les chevilles, une tache de sang sur sa culotte, le tout représenté de manière chaste, et naturelle. le personnage est dessiné avec une forme de simplification dans la silhouette, une approche similaire à la ligne claire, avec une mise en couleurs plus riche, ajoutant un peu de relief, et des motifs sur le teeshirt. le lecteur se trouve tout suite séduit par l'accessibilité et la gentillesse des dessins, tout en appréciant la gestion de la densité des informations visuelles en fonction des cases. Voici donc une demoiselle, puis une dame qui se retrouve en butte à des difficultés pour ce qui relève de l'intimité physique, tout en étant sûre de son orientation hétérosexuelle. Elle évoque ses difficultés avec l'insertion de tampon hygiénique, son malaise physique à se faire embrasser, puis caresser, puis lors de l'acte sexuel, au fur et à mesure qu'elle grandit. Elle décrit les stratégies qu'elle met en place entre se forcer, ou bien cesser tout effort et mentir à ses copines sur son activité amoureuse. Elle explique qu'elle s'était résignée à ce que les garçons devraient toujours forcer le passage et ce qu'on disait du plaisir ne lui serait certainement jamais accessible. Les relations débutaient toujours de la même façon pour elle. Un engouement et un entrain certains pour la chose au début… puis un désintérêt quasi-total… et finalement un renoncement pendant des semaines voire des mois. Elle s'était toujours retrouvée avec des garçons qui passaient outre son manque de libido, souhaitant rester avec elle pour tout le reste. Elle a fini par se mettre en relation avec un garçon moins conciliant, ce qui fut une épreuve douloureuse. Le lecteur apprécie la gentillesse et la délicatesse de la narration visuelle : il n'éprouve jamais la sensation d'être un voyeur. L'artiste bannit toute nudité. Les personnages sont expressifs grâce à la simplification des traits de leur visage, avec des postures très parlantes quant à leur état émotionnel. Les garçons puis les hommes sont représentés normalement, sans caricature, sans en faire des pervers soumis à leurs pulsions sexuelles. Le lecteur accompagne ainsi Émilie dans différentes phases de sa vie, en partageant ses souffrances, et les manifestations physiques comme des plaques de rougeur très envahissante sur tout le corps. Tout du long du récit, les différentes scènes sont commentées par la voix intérieure d'Émilie. Elle apparaît dans chaque page, le lecteur écoutant ses paroles, ou bien ayant accès à ses pensées, ou encore bénéficiant de ses commentaires. Il remarque qu'Émilie ne porte jamais de jugement de valeur négatif sur les personnes qui l'entourent que ce soient ses compagnons ou le corps médical. Ce récit ne s'apparente ni à une vengeance, ni à une dénonciation ou un pamphlet. Elle raconte ses difficultés, ses blocages, ses douleurs mais aussi ses amours et ses amitiés. La narration visuelle s'avère vivante et diversifiée, sans exagération dramatique ou émotionnelle. Le lecteur suit Émilie dans des endroits variés : les toilettes, une piscine municipale en plein air, une salle de classe, dans sa chambre, dans un voyage en car, à une soirée, sur la pelouse d'un parc pour une discussion entre copines, chez la gynécologue pour une visite, à la terrasse d'un café, dans son appartement avec son conjoint, dans la salle d'accouchement, etc. Les dessins présentent une apparence très facile à lire avec un niveau de détails qui rend chaque endroit spécifique, chaque individu avec une tenue vestimentaire particulière, sans ostentation, sans gestion à l'économie non plus, avec toujours un respect de chaque personne. Les sujets difficiles annoncés sont bien présents : ils correspondent aux comportements d'Émilie en réaction au comportement de son corps qu'elle ne comprend pas. Il s'agit d'une personne dont le mal être est évident, que les aides successives ne parviennent pas à soulager, ni la bienveillance de ses amis et amoureux. Le récit ne s'aventure pas sur le terrain de la psychologie, encore moins de la psychanalyse. Il suit l'histoire personnelle d'Émilie, et le lecteur suppose qu'il s'agit également de l'histoire personnelle de l'autrice. La compréhension de la problématique ne se fait donc pas selon une analyse linéaire, mais selon le hasard des rencontres, des consultations. Le premier élément concret intervient lors de la visite chez la gynécologue, plus le constat d'une maladie et sa classification que son explication. Le lecteur peut également être surpris par l'absence d'accompagnement de la jeune femme, encore qu'il s'agisse d'un sujet dont un ou une adolescente, puis une jeune femme ne souhaite pas parler avec ses parents. Cette manière de raconter déconcerte un peu car le lecteur ne peut pas en tirer une méthode de compréhension, encore moins de prévention. Il ressort de sa lecture avec l'histoire d'une jeune femme dont la vie a été rendue très difficile par cette condition, et la manière dont elle a appris ce dont il s'agit, et le processus par lequel elle a pu trouver des solutions alternatives. Comme l'évoque la postface, il en ressort avec une meilleure compréhension de la santé génésique et sexuelle d'une femme, au travers de cet exemple. Il ne demande qu'à croire que ce savoir sur l'état de santé des femmes constitue un déterminant majeur de la santé de leurs enfants et de leur famille. Pas facile de savoir a priori de quoi parle exactement cette bande dessinée, en se basant sur le dessin de couverture, ou sur le texte de la quatrième de couverture. L'autrice raconte une partie de sa vie par l'intermédiaire d'un avatar appelé Émilie, ses difficultés avec l'intimité physique, que ce soit pour les règles, ou dans le cadre de rapport avec les garçons puis avec les hommes. Elle utilise une narration visuelle très agréable à l’œil et très prévenante du respect de la personne pour tous ses personnages. Elle met en œuvre un ton descriptif, dépourvu d'acrimonie envers qui que ce soit. Elle expose ainsi les troubles dont elle a souffert et qui ont fortement pesé sur sa vie personnelle et amoureuse, ainsi que les consultations et les dialogues qui lui ont permis de comprendre et de surmonter ces troubles.
Tant pis pour l'amour, ou comment j'ai survécu à un manipulateur
Une BD d’excellente facture. Et pourtant, elle ne m’a pleinement convaincu qu’à la sortie de sa deuxième moitié. La première partie n’est pas inintéressante, l’auteure raconte son histoire avec un manipulateur. Du roman graphique a tendance autobiographique, l’héroïne est touchante, on compatit mais on a aussi envie de la bousculer un peu (compliqué les sentiments). Le dessin est dans un style « blog féminin » mais il s’avère agréable, lisible et dans une narration maîtrisée. Il faut aimer le genre, perso la passion n’était pas trop là. En tout cas, ça se lit facilement. Heureusement, la prise de conscience et la libération de cette relation toxique arrive en milieu de tome. En fait, toute cette partie résonne comme un passage obligé à la suite. L’auteure quitte le récit « nombrilisme » et emmène le récit dans des sphères plus universelles sur ce qu’elle a vécu. Cette suite est d’un tout autre acabit, elle revient sur son sujet mais, un peu à la manière de Lou Lubie, de façon drôle et ludique. J’ai franchement apprécié, en plus d’apprendre plein de trucs sur ce type de comportement (que l’on peut extrapoler aux amis, familles, collègues …). Franchement bien, une bonne formule pour du chouette boulot. Dans le traitement, j ai trouvé ça bien plus pertinent que Il m'a volé ma vie par exemple.
Le Garage hermétique (Major Fatal)
Sadly, no one who reads the Airtight Garage in its collected form can begin to imagine how it was experienced when read a few pages a month, over a period of three years, when Giraud/Moebius was virtually unknown. It was a joyful, mind-expanding comic/poem/dream that forever made it difficult to appreciate the usual comic book fare. To say the story is confusing and the characters not well developed would be like reading Herriman's 'The Dingbat Family' and then 'Krazy Kat' in compiled form and making the same complaints. For a lover of comic art, there is the world before The Airtight Garage, and the world afterwards.
Les Indociles
Comment dire tout le bien que je pense de cette œuvre sans plagier honteusement mes prédécesseurs ? Pour bien faire, je n’aurais pas dû lire leurs avis. Mais si je n’avais pas lu leurs avis, je n’aurais pas acheté la bd. Vous me suivez ? Parce que le genre sagas familiales au long cours n’est d’habitude pas ma tasse de thé. J’ai plus trouvé ici une impression d’une époque, celle de ces années où la rébellion des sixties prend lentement forme. Les jeunes veulent autre chose que le modèle patriarcal et religieux sclérosant. Lulu, Jo et Chiara, la fille d’immigrés italiens, rêvent de liberté et d’égalité dans un lieu communautaire où tout peut être à tous, même en amitié et en amour. C’est une époque que j’ai connue, mais d’un peu loin, avec mes yeux d’enfant, j’avais à peu près l’âge des petites sœurs de Lulu. Et tout ça me parle. Surtout qu’au fil des tomes on voit vieillir les personnages, et on les sent évoluer au gré de leurs expériences, pas toujours heureuses, de leurs désillusions aussi. Désillusions sur le fait de changer le monde, mais aussi sur la nature humaine, car tous n’ont pas forcément les mêmes aspirations. Même si Lulu s’accroche à leurs espoirs communs. Une belle lecture. Je les ai vu vivre, construire, pleurer, aimer, avec passion et avec une vérité dans les sentiments et les dialogues. Les auteurs n’ont pas pu tout inventer, il y a du réel là dedans ! Bien aimé aussi le dernier chapitre ajouté dans l’intégrale. Nos héros vieillissants, qui voient ce qui reste de leur communauté en miettes et ce que le monde est devenu, sans eux ou malgré eux. Touchant. Lisez les avis de Grogro et des autres, ils vous ont dit tout ça bien mieux que moi.
L'Anniversaire de Kim Jong-Il
Un album réussi. Même si ça fait bizarre de parler de plaisir de lecture lorsque le sujet est aussi dur. Car il s’agit de présenter la vie dans l’une des dictatures les plus dures, un fossile stalinien anachronique qui broie les habitants de la Corée du Nord. Le premier tiers de l’album est presque humoristique. En effet, l’absurdité des injonctions pesant sur les Nord-Coréens, et le comportement béat et quasi fanatique de Jun Sang, le gamin dont nous allons suivre le destin et qui incarne au départ l’idéal du parfait admirateur de l’œuvre du grand leader Kim Jong-Il, tout pousse le lecteur à sourire, tant le ridicule, le grotesque l’emportent. Mais rapidement cette absurdité mène à l’horreur. L’euphorie disparait – comme les couleurs d’ailleurs – pour mettre en avant, en sus de la propagande et du culte de la personnalité (omniprésents), un appareil répressif féroce et aveugle. Les camps de concentration/rééducation, la famine institutionnalisée, transforment le pays en vaste prison. Et du coup on n’a plus envie de rire ou de sourire. Même si c’est une histoire inventée, elle est hélas tellement crédible – en tout cas par rapport à ce que l’on sait de ce régime – qu’elle en est glaçante. Mais la lecture est recommandée.
Les Nouvelles de la jungle (de Calais)
C’est un reportage très intéressant. Les problèmes évoqués n’ont pas été résolus, et le phénomène des migrants, leur accueil (ou leur refoulement) est encore plus d’actualité, hélas. Mais les auteurs ont réalisé là un reportage à la fois instructif et vivant. Le dessin est minimaliste, mais efficace et agréable, il fait parfaitement le travail. Surtout, l’entièreté des aspects, des intervenants, est ici présentée aux lecteurs, qui peut se faire une idée plus précise de la situation. Sur un sujet souvent mal traité (et maltraité) par les médias. L’autre point intéressant est que ça donne chair, figure humaine à ces migrants. On voit donc comment « fonctionnent » les camps de migrants, l’action des forces de l’ordre, celle des associations, et les relations parfois tendues entre migrants selon leur origine. On voit aussi comment l’État se désengage souvent de ses responsabilités (envers les migrants, mais aussi envers les populations riveraines des camps). Un très bon reportage, qui laisse quand même un goût amer, tant on se rend compte que rien n’est fait pour traiter les causes des problèmes évoqués ici.
L'Épouvanteur
Les romans de L'Épouvanteur sont des romans pré-adolescents que j'ai toujours un peu eu envie d'essayer étant jeune mais que je n'avais jamais vraiment pu lire. Je découvre donc l'histoire via ce premier album, adaptant vraisemblablement le premier roman dans son intégralité. L'histoire est bonne : on y suit Thomas, un jeune garçon apprenant les ficèles du métier d'épouvanteur, des gens chargés de protéger les gens des sorcières et des gobelins. J'ai beaucoup aimé le côté horrifique du récit, avec des sorcières à l'apparence monstrueuse, aux coutumes atroces (elles mangent de la chair humaine) et à la menace plus que réelle. J'ai également aimé Thomas, son côté réfléchis et débrouillard mis en contraste avec son côté encore un peu naïf et immature en font un protagoniste très intéressant. J'ai bien aimé sa relation, amicale mais chaotique, avec Alice, la jeune (presque) sorcière. Le dessin de Delaney est joli, plutôt stylisé. Ce n'est pas mon style de dessin préféré mais je trouve qu'il appui beaucoup le côté angoissant de certaines scènes (surtout de nuit, avec son jeu sur les noirs et les bleus). Bref, une bonne découvert et un lecture sympathique. Je compte lire la suite. (Note réelle 3,5)
Ici même
N’y a-t-il donc à l’orgueil d’autre issue que l’humilité ? - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Avant d’être rassemblées en album publié par Casterman, les planches de ce récit paraissent dans les numéros un à douze de la revue (À Suivre) entre février 1978 et janvier 1979. La première édition en album date de 1979. Il a été réalisé par Jean-Claude Forest (1930-1998) pour le scénario, et par Jacques Tardi (1947-) pour les dessins. Il comprend cent soixante-trois pages de bande dessinée en noir & blanc. En ouverture, se trouve une préface de quatre pages, rédigée par le scénariste évoquant sa collaboration avec l’artiste, ainsi que la question du sens de l’œuvre. Arthur Même se tient sur le faîte du mur de séparation, et il s’adresse aux ouvriers en train de réparer un autre mur : il leur demande s’ils veulent boire quelque chose. L’un d’eux répond par la formule de politesse : si M. Même insiste… Arthur indique qu’il ne se souvient pas d’avoir insisté et il ne se souvient pas non plus avoir jamais compris pourquoi les gens boivent tant… Il continue à voix haute : il se demande si un jour quelqu’un lui expliquera ce qu’il y a dans le vin. Pour lui, le vin et l’huile c’est pareil. Avec le vin sur la langue, les gens dérapent de la tête, comme avec l’huile sur le pavé, on dérape de la semelle. Comment discuter avec des gens qui dérapent et qui, à tort et à travers, lui attribuent de l’insistance, pourquoi pas de l’entêtement ? Tout en monologuant, il a débouché une bouteille de vin avec le tire-bouchon passé à l’anneau de son trousseau de clés, et il a servi un verre aux deux ouvriers. Celui avec la casquette s’adresse à lui : il faut qu’il lui dise une chose, une chose qui n’a pas bien d’importance, mais qui l’asticote sérieusement : Gâcher le ciment, bien gras ou maigre (c’est selon), poser une pierre sur une l’autre, etc. tout ça c’est son affaire. Et avant de toucher la truelle pour Arthur Même, il la touchait déjà pour sa pauvre mère. L’ouvrier demande alors : Pourquoi faut-il qu’Arthur soit là à lorgner tous ses gestes, comme s’il passait le plus clair de son temps à se cracher dans les mains ? Arthur Même répond que l’entretien des murs est à sa charge. Si une pierre se détache, tue une bête ou un enfant, lui Arthur est responsable et au moindre accident, ils essaieront de le chasser des murs. Alors il ne surveille pas les ouvriers, il veille. L’ouvrier lui répond qu’à sa place, il vendrait. Même s’emporte : il est facile de faire l’intéressant lorsqu’il s’agit des affaires des autres. Il continue : Ces collines, cette campagne morcelée, découpée comme bête à l’abattoir, ces propriétés comme des escalopes et qui s’étalent du lac aux coteaux de Machepaille, sans les murs, c’est un seul et magnifique domaine : Mornemont ! Et Mornemont, au début du siècle, appartenait tout entier à sa famille. À la suite de querelles avec les voisins à propos de misérables lopins de terre, sa famille a dû entamer une ribambelle de procès, elle a perdu… Et peu à peu le domaine tout entier a changé de propriétaire ! Un homme perché sur un mur, des ouvriers qui réparent un autre bout de mur, un domaine dont les demeures et les terrains appartiennent à différentes familles, mais les murs d’enceinte appartiennent à un unique individu qui a en charge d’ouvrir et de fermer les portails qui constituent autant de péages dont encaisse l’argent. À l’évidence, une métaphore… Grossière erreur !!! Dans son introduction, Jean-Claude Forest pose clairement les choses : Mais qu’on ne vienne pas lui écrire dans le dos ce qu’il n’a pas écrit. Ni travestir par rajouts, en filigranes ou estampilles, la mise en images. Qu’on n’aille pas voir dans Ici Même un pamphlet, une satire de la société ou des représentants de son régime politique. Il n’a pas eu davantage l’intention particulière de tourner en dérision l’attachement à la propriété. […] Il veut dire qu’à la tradition, aux habitudes culturelles qui toujours poussent le lecteur à être un raisonneur s’ajoute une incitation renforcée à chercher dans la moindre idée, dans le moindre récit, la morale, l’idéologie clairement ou obscurément véhiculées. Il faut donc au lecteur une belle indépendance d’esprit pour s’accrocher au seul récit et jetant la leçon aux orties, ne tirer parti que du charme des situations et de la surprise des rebondissements, sinon du rêve offert en prime. Pourtant il lui serait malvenu de critiquer ce type de lecture orientée. Ainsi averti, le lecteur se garde bien de passer en mode analytique et il suit la recommandation du scénariste à la lettre en restant au premier degré. Il plonge donc dans un monde en noir & blanc (non, pas d’interprétation sur ce choix) : des images avec un fort contraste. Des traits de contour fins, parfois un peu tremblé, plus comme vivants que comme mal assurés. Un usage des aplats de noir important pour le costume noir de monsieur Même, pour des chevelures, pour des ombres portées, pour le relief des objets et des décors, ce qui donnent une consistance visuelle à chaque planche. Bien sûr, le lecteur peut se demander si l’histoire d’un type qui se balade sur des murs va être visuellement intéressante… sauf s’il a déjà lu des œuvres de ce bédéiste. Indépendamment de l’interaction limitée entre scénariste et dessinateur évoquée dans l’introduction, le lecteur éprouve la sensation qu’il s’agit de pages d’une seule et même personne. Le scénariste a visiblement pensé à la dimension visuelle de son histoire, variant régulièrement les décors grâce aux séquences consacrées à des personnages secondaires, et il parvient même à introduire de la diversité dans l’arpentage des faîtes de mur grâce à des éléments inattendus. Le lecteur commence par admirer la variété des tuiles et des sommets de mur, exigeant parfois un excellent équilibre de la part de Même. Il jette régulièrement des coups d’œil aux différents jardins, pelouses et arbres, et aux demeures. Il apprécie le goût de l’artiste pour la pierre, la brique, les ferrures, les persiennes, les toitures, les portails, les colonnes, et même une serre de jardin. Le récit s’aventure donc dans d’autres endroits, décrits avec autant de soin : un cimetière, l’intérieur de la chambre de Julie Maillard, le petit bateau à moteur de l’Épicier, le palais présidentiel, les appartements du Président, la salle du conseil des ministres, et l’intérieur de la petite guérite servant d’habitation au personnage principal. Il prend le temps de regarder les accessoires : l’antique modèle de téléphone de Même, son trousseau de clés, un chevalet de peinture, les stèles des tombes, le lustre à pendeloques dans la salle du conseil des ministres, la plante verte en pot dans la chambre du Président, le bidet dans la salle de bain de Julie, les marchandises de l’Épicier, etc. Il découvre ou il retrouve la capacité surnaturelle de Tardi à donner des trognes à chacun de ses personnages, à la limite du plausible sans jamais franchir la ligne de la carricature, des visages très expressifs, des silhouettes diversifiées, chacune en disant long sur la personnalité de l’individu. Le lecteur se dit qu’un personnage servile à sa manière comme Arthur Même ne pouvait qu’avoir une constitution longiligne, que Julie se devait d’être solidement charpentée du fait son assurance et de son indépendance, les petits yeux et les grandes oreilles de l’Épicier insensible au regard des autres, etc. Mais voilà, cette diversité des personnages met en lumière l’ouverture vers l’extérieur : ces familles qui vivent dans toutes ces demeures (une dizaine d’évoquées même si elles n’apparaissent pas toutes : Maillard, Gandelut, Pouilleron, Sergy-Merival, Michelot, La mère Linéa, Morlebœuf, Gandelu, Maury-de-Nancelles, Clairbeaux), le Président et ses ministres (Harlan, Badinski, Debarandon, Hayouli-Hayounberg, plus quelques autres non nommés), Gisèle la première dame, Georges le valet particulier, De Barandon, le général Desgriottes, le colonel Demalpine, Harlan ministre des armées. Il faut encore ajouter les avocats (Maître Roubillard, Maître Bougreval, Maître Patelot, la secrétaire mademoiselle Mireille) et l’espion Quatre-Septembre. Alors, même s’il veut bien faire l’effort de ne tirer parti que du charme des situations et de la surprise des rebondissements, le lecteur reste incapable de s’arrêter là. Quand même, il est question de gouvernement, d’élection et de leur résultat à venir, de propriétaires qui profitent, d’une guerre même. Et puis le scénariste lui-même titille le lecteur : Qu’est-ce que c’est que ce nom de Quatre-Septembre pour l’espion ? Cela ne peut que renvoyer à la date du 4 septembre 1870, quand Léon Gambetta proclame la Troisième République, à la suite de la défaite de Sedan et de la chute du Second Empire. Puis cette reprise de la formule Aujourd’hui rien, attribuée à Louis XVI dans son journal pour le 14 juillet 1789. Mais quel rapport avec la situation d’Arthur Même ? Et aussi ce nom de pays Mornemont, quelle similitude avec l’adverbe Mornement. En outre à plusieurs reprises, la narration visuelle glisse vers la fantasmagorie : Arthur Même recouvert par des insectes, une oreille géante qui empêche le cheminement sur le mur, deux coureurs avec dossard portant au-dessus de leur tête le lit d’Arthur avec lui et Julie dedans, le macabre carnaval venant menacer Arthur. Tout cela revêt l’apparence de métaphores visuelles, et même d’allégories parfois. Sans même parler de la mise en scène de la sexualité, avec une touche d’ondinisme, ou encore de la relation à la mère. Heureusement que le scénariste accorde que pourtant il serait malvenu de de critiquer ce type de lecture orientée… Un monsieur dégingandé qui parcourt le faîte des murs d’enceinte pour aller ouvrir des portails : assurément il s’agit d’un conte. La narration visuelle s’avère d’une justesse extraordinaire, entre description factuelle et prosaïque et éléments décalés s’intégrant parfaitement. L’histoire au premier degré se dévore comme un feuilleton, chaque chapitre bâtissant sur le suivant, avec une logique interne et une progression d’une solidité inattendue. Mais quand même, il y a matière à interprétation de ce conte, et même à interprétations multiples, et peut-être même à psychanalyse de ce conte même s’il est dépourvu de fées.