4.5 pour la série à succès du prolifique Nob qui couche parfaitement sur papier ce que sont la famille et les responsabilitiés attenantes.
Une famille recomposée gérée du mieux possible par un père maladroit mais qui a su accumuler les conquètes de tous genres. Résultat, un quatuor de jeunes filles allant du bébé rampant à la grande studieuse représentant tout ce à quoi s'attendre lorsqu'on élève un enfant (enfin précisement une fille, à moins que votre garçon aime se pomponner). Chacune son caractère et ses centres d'intérêt, pas grand chose pour rendre la tribu soudée et pourtant si, comme dans la vie.
Les situations bien que parfois exagérées feront rire les jeunes et rendront nostaligiques certains parents revivant de beaux moments partagés (j'en suis à vivre le 4ème âge de ma fille, que de chemin parcouru). Les modes vestimentaires, les décors sont intemporels à la façon des Simpson mais la série intègre l'impact au quotidien d'éléments actuels comme les réseaux sociaux. Mais comme un astérix, cette série pourra se lire sans gêne dans quelques décennies.
Malgré le nombre de tomes, certaines histoires parviennent toujours à faire mouche et la direction prise de détailler le passé de chaque protagoniste est intéressante. Rajoutons à cela un dessin propre et joliment coloré et l'on obtient une série qui réjouit tout le monde à la maison.
3.5 pour des passages s'étirant un peu trop mais vers le haut pour la beauté du livre.
Une belle relecture de la dureté du Capitaine Nemo, mentor d'une enfant devenant adulte dans les 2 sens du terme, physiquement et psychologiquement.
Notre monde a disparu, on saura par la suite pourquoi merci à lui de ne pas éluder les explications par paresse (sous couvert du fréquent pétexte de "pour conserver une part de mystère"). C'est un monde où la nature est, ni bonne ni mauvaise. Les traces de notre civilisation demeurent dans les abyssses, remués pour une raison obscure par les bras du robot du capitaine qui semble animé, presque hypnostisé, par un but là aussi mystérieux mais qui sera développé.
Il est mâitre à bord d'un vaisseau à la fois protecteur et prison de nos deux personnages, forcés au début de cohabiter et puis s'attanchant l'un à l'autre, ne sommes-nous pas tous des animaux sociaux? Le taciturne Nemo acceptera peu à peu de reconnaître les qualités d'une fillette à qui il passera bien évidemment le relais, de manière assez flamboyante il faut le reconnaître.
Le dessin semble inspiré par l'animation américaine et judicieusement stylisé. Le ressenti des grands espaces, intérieuer et extérieurs, est bien rendu, la colorisation colle également, beau boulot. Une lecture pour ados qui a le mérite de glisser quelques réflexions philosophiques sur la transmission du savoir et la pérennité d'une civilisation.
J’aime vraiment beaucoup les documentaires engagés de Squarzoni, et j’étais à la fois curieux et circonspect de découvrir cette série, dans laquelle il adapte un bouquin d’un américain ayant suivi durant plusieurs mois le travail des policiers de Baltimore.
Au final, c’est plutôt une lecture intéressante. Sans doute moins dynamique qu’un pur polar, car il n’y a pas les à-côtés scénaristiques, la construction imaginée par le cerveau d’un scénariste tortueux, la création de personnages ambigus.
Et c’est déjà la première réussite de cette série que de ne jamais être ennuyeuse sur la durée (cinq albums). Car la réalité se révèle pourvoyeuse d’action, d’histoires sordides, d’absurdités administratives. Et les policiers que nous suivons ont tous des personnalités différentes.
Plusieurs affaires s’étalent sur une longue durée, sur plusieurs albums, constituant une sorte de fil rouge (l’une d’elle en particulier), alors qu’une multitude « d’homicides » plus quelconques – c’est-à-dire dont les coupables ont été ??? et arrêtés – dynamisent le récit, permettant d’alterner les inspecteurs, leurs points de vue. Les réflexions en off des flics sont aussi bien amenées, rendent vivant le récit. Et, contrairement aux polars classiques, il n’y a pas forcément de résolution des affaires…
Le dessin de Squarzoni, dans un style réaliste sec, agrémenté d’un Noir et Blanc et de toutes les nuances de gris (virant vers une bichromie), ne jouant là non plus jamais sur l’esbroufe, accompagne très bien ce long récit quasi documentaire traitant au ras du sol le travail ordinaire des policiers d’une grande ville états-unienne.
Je suis quand même sceptique sur le fait que ces flics soient totalement représentatifs des policiers du pays dans les années 1980, tant le racisme semble absent (même s’il est évoqué, il est présenté comme une affaire d'une autre époque), et l’intégrité mise en avant systématiquement. Mais tous les rouages du métier sont montrés (les interrogatoires en particulier – j’ai trouvé amusant – même si j’ai eu du mal à croire que des types s’y laissent prendre – le truc de la photocopieuse présentée comme un détecteur de mensonges).
En tout cas, l’autre mérite – indirect – de cette série, est de mettre en lumière certains aspects peu reluisants de la société de Baltimore (et des Etats-Unis), les policiers que nous suivons remuant la fange des quartiers déshérités des ghettos noirs surtout. Les inégalités, la drogue, la misère sociale et affective y sont omniprésentes.
Une lecture exigeante : pas mal de texte, un peu sec au niveau narratif. Mais une lecture vraiment captivante (qui vaut bien des polars classiques). Une lecture recommandée, ce documentaire est un vraiment un bon polar social.
Cette BD semblait faire suffisamment l'unanimité pour que je sois intéressé par sa lecture, en l'empruntant à un ami qui se l'était fait offrir. Un joli cadeau, quand on voit le bestiau en face, et également une belle lecture.
Franchement, je n'ai pas grand chose à ajouter aux autres avis : c'est léger et linéaire comme récit, mais sans être totalement manichéen non plus. On a la classique opposition entre deux mondes, la confrontation d'un jeune homme avec son père qui a de grands projets pour lui, les ennuis familiales et quelques considérations sur la transmission. Le tout englobé dans des histoires de sortir de la Seconde Guerre Mondiale et, bien évidemment, la cuisine. C'est d'ailleurs une BD que je déconseille de lire à jeun, ça risque de vous donner une de ces fringale !
Clairement la BD simple et claire, classique mais excellente, comme une très bonne recette légèrement revisitée. J'ai apprécié cette lecture porté par un dessin simple, clair et jouant assez habilement des couleurs. Le tout dans une mise en page grand format qui permet de profiter pleinement des détails. Le genre de BD dont je raffole parce qu'elle est de cette simplicité qui se suffit largement. Recommandé, n'en attendez pas le chef-d’œuvre du siècle et vous serez sans doute comblé !
Même si l'Afghanistan n'a plus beaucoup de place dans les médias occidentaux d'aujourd'hui, j'ai trouvé cette lecture bien intéressante. Le reportage date de 2010 et le récit de 2014 juste avant l'élection présidentielle et la première victoire d'Ashraf Ghani. Quinze ans plus tard cette série reportage passe presque de la série documentaire journalistique au récit historique. En effet il présente les germes de la victoire écrasante et totale des Talibans en 2021. En effet Pascale Bourgaux note comment le point de vue des Talibans progresse au sein même de la famille de son hôte. Cet échec est attribué à la quasi unanimité à deux causes premières: la corruption et les maladresses meurtrières des militaires ou sociétales des occidentaux. La journaliste se met elle même parfois en difficultés dans son récit ce qui montre la difficulté de la tâche. Pouvait-il en être autrement? La journaliste ne prétend pas répondre à cette question même si elle souligne quelques anecdotes ( la mini jupe, les morts amis provoqués par les soldats allemands) qui ont surtout vocation à faire réagir émotionnellement. De même la situation dans ce petit village du nord de l'Afghanistan ne peut pas prétendre à délivrer une vision universelle de toutes les régions afghanes.
A mon avis la principale qualité du récit est de faire sentir que l'on était sur le fil du rasoir avec un possible basculement d'un côté comme de l'autre. Malgré la tension de certaines séquences les auteurs avaient choisi de parier sur une présentation plutôt optimiste. Je l'ai ressenti à travers un graphisme paisible qui privilégie les beaux paysages, les marché aux tissus flamboyants ou à une reconstruction des axes de communications par une société turque.
On connait la suite et depuis le 15 août 2021 Pascale Bourgaux a eu la réponse à la dernière question qu'elle se pose dans la BD.
Une vie comme marcher, courir, devenir une route, un chemin.
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, entre évocation du chemin et association libre d’idées. Son édition originale date de 2002. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend quatre-vingt-huit pages de bande dessinée en noir & blanc.
Un chemin ensoleillé dans l’arrière-pays niçois, partant de Villars-sur-Var dans les Alpes-Maritimes. Edmond n’est pas le seul à marcher sur ce chemin. Les chasseurs y viennent en automne, les randonneurs au printemps, le berger souvent. Le berger y vient peut-être plus souvent que lui. Mais son problème principal consiste à faire vivre en belle harmonie des chèvres, des moutons, un chien. Alors que lui Edmond ne m’intéresse qu’à lui et il s’étale ensuite sur du papier. Cette préoccupation constante ressemble un peu à une maladie. Elle ne le place pas au-dessus du berger, des chasseurs, des randonneurs. Elle a fait simplement qu’avec le temps et quelque chose de l’apprentissage, il veut essayer de dessiner le chemin et d’écrire sur lui. Il y a dans le monde des chemins plus beaux, mais c’est de celui-là qu’il veut parler. C’est son chemin. Il ne lui appartient pas, mais c’est un peu lui qui l’a fait. Il dit Son chemin comme on dit Sa mère. Quand il a fait le premier dessin, il était assis sur une pierre avec une sorte de fatigue. C’est souvent comme ça au début d’une promenade. Son chemin fait un cercle, où commence un cercle ? Il peut décider qu’il commence à partir de cette pierre, c’est bien une pierre, c’est ancien. Mais ensuite ? Comment choisir une image plutôt qu’une autre ? Il lui faudrait s’arrêter à chaque pas, faire un dessin, se retourner, en faire un autre. Et puis dessiner ce qu’il voit sur le côté, à droite, à gauche. Et pourquoi à chaque pas ? Pourquoi pas tous les dix centimètres ? Ou tous les un ? Il faudrait aussi refaire le même paysage plusieurs fois. Dans des heures différentes, dans d’autres jours, dans d’autres saisons. Avec le temps il comprendrait ses erreurs, il affinerait son trait. Son style changerait, il viendrait avec d’autres papiers, de la couleur. Tout est trop ou trop peu. Qu’est-ce qu’il doit faire ?
Dessiner simplement la pierre sur laquelle il se trouve ? À elle aussi, il appartient. Il la recopierait sous tous les angles. Ensuite pourquoi pas, il irait chercher une loupe. Mais il deviendrait fou. Et il voudrait avec un microscope peindre jusqu’aux atomes de ce stupide bloc de calcaire qui lui fait mal aux fesses. Vers la fin de l’été avec son frère Piero, ils venaient là avec des sacs de charbonnier. La forêt de pins était dense. C’était avant l’incendie, bien avant, ils étaient encore des petits. La mère voulait des provisions de pignes pour les feux de l’hiver. En français, on dit pommes de pins. Edmond n’a jamais mangé de pignes. Un des deux restait sur le chemin, l’autre allait en amont et provoquait des avalanches de pignes que celui d’en bas essayait de stopper. Ils s’écorchaient les mains, ils détestaient cette corvée. Ils riaient beaucoup.
C’est du Baudoin pur jus… Ce créateur a fait preuve d’une voix aussi personnelle qu’originale dès le début de sa carrière. De prime abord, soit en feuilletant, soit en lisant quelques cartouches de texte, le lecteur se trouve bien en peine de déterminer la nature de l’ouvrage, son thème principal, ou même s’il y a une histoire. Voire il peut s’interroger sur la cohérence de ce qu’il va lire. Le titre s’avère très premier degré : l’auteur raconte ce chemin dit de Saint-Jean qui part du village de Villars-sur-Var. Déjà, la démarche de raconter un chemin le place à part de 99% de la production de bande dessinée, voire littéraire. Ensuite, difficile d’envisager un dessin de couverture plus cryptique. Avec ses coups de pinceau si caractéristiques de son art, il représente un homme assis sur le bord du chemin, certainement lui-même avec une large pierre à la place de la tête, flottant au-dessus des épaules, sans cou. La première planche comprend deux cases : une avec bordure certainement le point de départ du chemin de Saint-Jean, et une autre sans bordure avec le même dessin que la couverture et un arbuste sur la droite. Par la suite, en feuilletant, le regard du lecteur peut être attiré par des éléments aussi disparates que l’esquisse du plan de principe du chemin, de magnifiques représentations du chemin et de la nature en bordure, quelques cases à l’encre proches de l’épure chinoise allant vers l’abstraction, et puis une décomposition des mouvements d’un homme qui danse, une église, une case blanche, des fleurs, etc.
Oui, la promesse contenue dans le titre est tenue : le lecteur parcourt le chemin de Saint-Jean avec Edmond Baudoin. Dans la troisième planche, il découvre ce fac-similé de plan qui montre la boucle que fait le chemin autour du mont sur lequel se trouve la chapelle Saint-Jean. Il voit le point où se situe la pierre qui sert de tête au personnage sur la couverture. Il marche tranquillement, avec la vision du chemin devant lui, les arbres en bordure, le précipice à un moment, la végétation propre à cette région. L’auteur évoque la boucle comme un cercle. Il explique donc son attachement à ce chemin, ainsi que cette notion de cercle. Avec cette capacité extraordinaire, il donne la sensation de balade, chaque dessin correspondant à son regard, à sa façon de voir le monde. Le lecteur se dit qu’il pourrait très bien considérer cette bande dessinée comme un simple recueil de dessins du chemin, les différents endroits, ce qui constituerait déjà un ouvrage extraordinaire, une transcription d’un lieu souvent parcouru, chargé de souvenirs. Il se laisse aller dans sa lecture, chaque dessin commençant par produire un effet d’ensemble, chaque dessin capturant un état d’esprit, un moment particulier, transcrivant des sensations, à la fois dans la continuité des précédents, à la fois unique. Régulièrement le lecteur s’attarde sur l’un ou l’autre, sur un élément particulier : l’équilibre entre les traits noirs et les surfaces blanches, les grands coups de pinceaux, leurs contours charbonneux, les traits plus fins, les surfaces patinées. Il se perd dans une portion, voyant un assemblage tracés hétéroclites, de formes abstraites, une réunion de trucs et de machins sans rapport. Puis il reprend du recul et l’harmonie de l’ensemble lui apparaît comme une évidence.
L’approche picturale de Baudoin exprime son originalité dans chaque trait. Il mystifie le lecteur jusqu’à un état mêlant confusion et exaltation. Finalement, il ne s’agit que de dessin d’après nature, d’un chemin comme il en existe beaucoup d’autres dans la région. Dans le même temps, comment fait-on pour exprimer ses ressentis avec des constructions de traits aussi improbables ? De surcroît, ce voyage s’avère plein de surprises, allant au-delà d’une collection de photographies prises sous l’inspiration du moment. Le lecteur ressent à chaque page que ce chemin a fait l’auteur, comme il l’écrit. Tel endroit lui rappelle son frère Piero (à qui il a consacré un album en 1998)quand il ramassait des pignes, tel autre son père assis au bord d’un petit canal (une construction de page bizarre : le portrait du père assis comme son fils plus tard, encadré par douze représentations différentes de son visage, plus ou moins précises, comme si la mémoire fluctuait), un surplomb au-dessus du ravin qui lui rappelle sa mère dont il tenait la main à cet endroit, les ruines d’une maison qui se dégrade au fil des années, l’église Saint-Jean qui lui évoque la procession dont il ne comprenait pas le sens du chant, etc. L’auteur développe chaque élément au fil de sa balade, pas comme une suite de souvenirs ponctuels, car le lecteur ressent bien qu’ils appartiennent tous à la même personne, qu’ils apparaissent de manière organique à tel ou tel endroit.
Puis en planche quarante, le lecteur tombe sur une case évoquant Michel, ami défunt, avec un dessin fait à partir de l’œuvre picturale : Happé par un oiseau (1980), réalisée par Pootoogook, une femme artiste inuit. Planche quarante-sept, l’auteur raconte que début août 2001, il est de retour au Québec pour une deuxième année à l’université, en tant que professeur (il digresse pour ajouter qu’il n’est pas professeur, comme il n’est pas auteur de bandes dessinées, comme il n’est pas grand-père, comme il n’a jamais été comptable). Puis viennent deux planches totalisant dix-neuf cases, et autant de fleurs différentes. Puis retour à l’évocation de son séjour au Québec. Le même phénomène se produit à nouveau : une association d’éléments hétéroclites reliés par le flux des souvenirs, ou du vagabondage de l’esprit de l’auteur… tout en formant un tout d’une grande cohérence. Au fil du flux de pensée : le vol de forteresses volantes de la seconde guerre mondiale, l’artiste Napache Pootoogook, femme artiste inuit, des paysages du Québec, le rapprochement visuels des traits des coureurs et des traits des balles, un Inuksuk, la considération que le Québec n’a pas d’Histoire mais beaucoup de Géographie, la considération de voir les plus vieilles pierres, une anecdote sur un ami qui lui avait vendu un lot de toiles (ses peintures recouvertes de blanc, redevenues vierges), et pour finir le sort de la pierre sur laquelle il a fait le premier dessin. C’est du Baudoin, et même du Baudoin de haute volée : pas de récit, et pourtant une structure rigoureuse, une longue digression au Québec, et pourtant une thématique filée avec élégance, des considérations d’ordre générale sur la beauté de la nature et la vilenie de l’être humain, des souvenirs éminemment personnels partagés avec une honnêteté émotionnelle totale au point que le lecteur les fait siens.
Une bande dessinée entre carnet de voyage, réminiscences, réflexions existentielles, parsemés des thèmes habituels de l’auteur, de ce créateur sans pareil. Le lecteur se laisse porter par la balade sur le chemin de Saint-Jean, par les souvenirs intimes, éprouve des sensations et des états d’esprit uniques, personnels à partir des moments de vie qui lui sont étrangers, attestant de sa qualité de frère en humanité. Avec cet ouvrage, Edmond Baudoin atteint un nouveau sommet : un récit libre et une narration visuelle libre, affranchis de toute convention, et dans le même temps une œuvre construite et réfléchie, une expérience littéraire de haute volée. Transcendant.
Les personnages féminins qui incarnent le Mal absolu ne sont pas légion dans la littérature. Serena est rentrée dans un club très fermé au côté de Lady Mac Beth et de Médée. Je n'ai pas lu le roman de Ron Rash mais on sent que l'auteur s'est inspiré avec doigté de la personnalité des illustres ancêtres de Serena. Toute la maîtrise d'Anne-Caroline Pandolfo est de ne pas trahir le personnage dans sa complexité. Comme ces rudes bucherons des Appalaches le lecteur passe de la surprise amusée, à un étonnement respectueux pour finir à la détestation horrifiée devant cette quête du pouvoir absolu. Aucun ours n'est assez sauvage, aucune pente assez abrupte ou aucun homme assez fort pour empêcher cette Médée moderne d'atteindre son but. Pandolfo a très bien su rendre cette ambiance de tragédie théâtrale orchestrée par un cercle restreint de personnages et commentée par le chœur des bucherons. Contrairement au mythe de Médée, Rash déplace le climax de sa tragédie du fils vers le père. C'est probablement le seul souffle de légèreté dans ce récit aride.
Même si la personnalité de Serena écrase l'histoire, le récit est riche de nombreuses autres thématiques modernes (la déforestation, le conflit entre un travail vital pour le bucheron et la sauvegarde de l'environnement pour les générations futures, les conditions de travail et leurs risques, la crise économique et sociale).
Le graphisme de Risbjerg peut détourner certains lecteurs par son âpreté et son aridité. Pourtant l'essentiel est là et je me suis très vite approprié cette raideur du trait qui rend merveilleusement bien la dureté du caractère de Serena et les innombrables rudesses des conditions de vie des travailleurs. Cela fait même plaisir de rencontrer de tels graphismes avec une patte qui sort du classicisme habituel.
Une très belle lecture qui m'a vraiment séduit par la justesse de son traitement.
Un album qui conforte, une nouvelle fois, tout le bien que je pense de cet auteur. D’un côté je ne suis pas surpris et d’un autre ça me rassure de le suivre les yeux fermés. Lire du Nicolas Juncker est toujours un plaisir, j’aime son approche sur des sujets ardus et leurs traitements.
Après Un général, des généraux avec F. Boucq, il revient sur le sujet France/Algérie mais sous un autre angle (tout aussi farce et parodique).
Cette fois l’histoire est fictive (protagonistes, ville …) mais s’inspire d’un fait réel des années post 2000, à savoir la mise en place d’un mémorial dédié aux victimes de la guerre d’Algérie. Un projet bien casse gueule que l’auteur nous propose de suivre à travers une belle brochette de personnages : politiciens, artistes, historiens, associations …
Le résultat m’a bien bien plu, l’auteur pose l’ambiance façon vaudeville, ça va vite, c’est comique et surtout ça n’oublie pas de développer le fond (la mémoire) à travers ces divers témoignages.
Le titre et la couverture (3D ;) amène un beau clin d’œil à l’ensemble et la maîtrise graphique de l’auteur s’est encore améliorée.
Bref une nouvelle fois conquis, du bel ouvrage.
La caste des métabarons...
Une série déjà tellement commentée sur le site, à tel point que je me suis demandé si cela avait encore un quelconque intérêt de donner mon avis...
Mais bon, en ce moment je ressens le besoin de laisser par écrit mes impressions et je viens enfin d'en terminer la lecture.
Note du rédacteur : au moment où je démarre l'écriture de cet avis, j'ai encore quelques tomes à dévorer. Ceci est donc une critique publiée dans un proche futur et écrite dans un passé récent à l'instant où vous lisez ces lignes. Woh, on nage en pleine SF !
Justement! Jodoroswky choisit le personnage du meta-baron aperçu dans l'Incal pour nous conter cette fois-ci une grande saga de science fiction.
J'avais interrompu ma lecture il y a un an et je ne me souvenais plus pourquoi. En relisant les premiers tomes, la mémoire m'est revenue : ces satanés robots !!!
En effet les conteurs de cette histoire sont deux petits androïdes qui vous racontent la généalogie des méta-barons en faisant des blagues pourries toutes les 10 pages environ. Mais c'est suffisant pour les détester puisque leur humour ne s'accorde pas du tout au ton de l'histoire. Ce sont eux les véritables antagonistes de cette saga, vous allez apprendre à les haïr intensément... Jusqu'à leur pardonner à la fin grâce à un tour de magie de Jodoroswky.
Passé ce défaut qui n'est pas rédhibitoire,
les deux talents du scénariste et du dessinateur s'additionnent vraiment dans cette œuvre pour nous livrer un récit où l'épique côtoie le grandiloquent, où le bizarre s'accouple avec le malsain : on retrouve dans cette série tout le spectre des obsessions de Jodoroswky.
La narration est très fluide, rien n'est jamais compliqué. Jodo enchaine les situations et péripéties rocambolesques en poussant le curseur à chaque tome un peu plus loin, ce qui provoque chez le lecteur de bon goût un véritable plaisir ludique.
Et le dessin ? Le trait de Gimenez donne corps aux descriptions hallucinatoires de Jodoroswky. Vous allez passer du temps à admirer les vaisseaux et les explosions de couleurs sur certaines pages !
On a parfois l'impression que Jodo, tout à sa joie de travailler avec un tel dessinateur, cherche en permanence à le pousser dans ses retranchements, en inventant des situations qui semblent impossible à mettre en images.
Mais Gimenez ne fléchira jamais.
Pendant huit albums.
Il va s'améliorer même !
Un véritable exploit.
Un 5 au présent, au passé et au futur.
La lecture de ce diptyque fut une agréable surprise. Je ne suis pas du tout expert en Arts Martiaux et en MMA (Mixed Martial ARTS) en particulier. Ce dernier a eu très mauvaise réputation en Europe et en France jusqu'à peu. C'est la ministre des sports Roxana Maracineanu qui a sorti ce sport d'une marginalité dangereuse. La série de Jack Manini participe à cette entreprise de visibilité et de dédiabolisation. Je ne sais pas si je laisserai mon fils s'engager facilement dans cette pratique mais la série de Manini est assez convaincante. Attention Manini ne cache rien de la dureté et de l'âpreté des combats. Son champion Jimmy Perez sort souvent cabossé de ses affrontements pourtant vainqueur, "Et encore, imaginez ma tronche si j'avais perdu !" (p17 T2). L'auteur intègre des figures de combats et l'histoire du MMA dans un scénario de type thriller familial bien construit où la part des combats est somme toute assez faible. Le tome 1 installe immédiatement le héros Jimmy dans une forte tension dramatique avec un accident de vie totalement étranger au combat. La suite propose un scénario plein de rebondissements et de trahisons qui font de "Total Combat" une vraie histoire plaisante et divertissante.
Le graphisme est un peu rugueux mais colle bien à l'âpreté du milieu. La narration visuelle est dynamique avec des scènes de combats qui privilégient une certaine beauté de la gestuelle sans nier la violence. J'ai bien aimé les ambiances de rues à NY. Rio est un peu moins à mon goût mais cela reste un détail.
Une série intéressante avec plusieurs objectifs atteints. Une réussite malgré deux couvertures peu sexy.
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4.5 pour la série à succès du prolifique Nob qui couche parfaitement sur papier ce que sont la famille et les responsabilitiés attenantes. Une famille recomposée gérée du mieux possible par un père maladroit mais qui a su accumuler les conquètes de tous genres. Résultat, un quatuor de jeunes filles allant du bébé rampant à la grande studieuse représentant tout ce à quoi s'attendre lorsqu'on élève un enfant (enfin précisement une fille, à moins que votre garçon aime se pomponner). Chacune son caractère et ses centres d'intérêt, pas grand chose pour rendre la tribu soudée et pourtant si, comme dans la vie. Les situations bien que parfois exagérées feront rire les jeunes et rendront nostaligiques certains parents revivant de beaux moments partagés (j'en suis à vivre le 4ème âge de ma fille, que de chemin parcouru). Les modes vestimentaires, les décors sont intemporels à la façon des Simpson mais la série intègre l'impact au quotidien d'éléments actuels comme les réseaux sociaux. Mais comme un astérix, cette série pourra se lire sans gêne dans quelques décennies. Malgré le nombre de tomes, certaines histoires parviennent toujours à faire mouche et la direction prise de détailler le passé de chaque protagoniste est intéressante. Rajoutons à cela un dessin propre et joliment coloré et l'on obtient une série qui réjouit tout le monde à la maison.
Mobilis - Ma vie avec le Capitaine Nemo
3.5 pour des passages s'étirant un peu trop mais vers le haut pour la beauté du livre. Une belle relecture de la dureté du Capitaine Nemo, mentor d'une enfant devenant adulte dans les 2 sens du terme, physiquement et psychologiquement. Notre monde a disparu, on saura par la suite pourquoi merci à lui de ne pas éluder les explications par paresse (sous couvert du fréquent pétexte de "pour conserver une part de mystère"). C'est un monde où la nature est, ni bonne ni mauvaise. Les traces de notre civilisation demeurent dans les abyssses, remués pour une raison obscure par les bras du robot du capitaine qui semble animé, presque hypnostisé, par un but là aussi mystérieux mais qui sera développé. Il est mâitre à bord d'un vaisseau à la fois protecteur et prison de nos deux personnages, forcés au début de cohabiter et puis s'attanchant l'un à l'autre, ne sommes-nous pas tous des animaux sociaux? Le taciturne Nemo acceptera peu à peu de reconnaître les qualités d'une fillette à qui il passera bien évidemment le relais, de manière assez flamboyante il faut le reconnaître. Le dessin semble inspiré par l'animation américaine et judicieusement stylisé. Le ressenti des grands espaces, intérieuer et extérieurs, est bien rendu, la colorisation colle également, beau boulot. Une lecture pour ados qui a le mérite de glisser quelques réflexions philosophiques sur la transmission du savoir et la pérennité d'une civilisation.
Homicide - Une année dans les rues de Baltimore
J’aime vraiment beaucoup les documentaires engagés de Squarzoni, et j’étais à la fois curieux et circonspect de découvrir cette série, dans laquelle il adapte un bouquin d’un américain ayant suivi durant plusieurs mois le travail des policiers de Baltimore. Au final, c’est plutôt une lecture intéressante. Sans doute moins dynamique qu’un pur polar, car il n’y a pas les à-côtés scénaristiques, la construction imaginée par le cerveau d’un scénariste tortueux, la création de personnages ambigus. Et c’est déjà la première réussite de cette série que de ne jamais être ennuyeuse sur la durée (cinq albums). Car la réalité se révèle pourvoyeuse d’action, d’histoires sordides, d’absurdités administratives. Et les policiers que nous suivons ont tous des personnalités différentes. Plusieurs affaires s’étalent sur une longue durée, sur plusieurs albums, constituant une sorte de fil rouge (l’une d’elle en particulier), alors qu’une multitude « d’homicides » plus quelconques – c’est-à-dire dont les coupables ont été ??? et arrêtés – dynamisent le récit, permettant d’alterner les inspecteurs, leurs points de vue. Les réflexions en off des flics sont aussi bien amenées, rendent vivant le récit. Et, contrairement aux polars classiques, il n’y a pas forcément de résolution des affaires… Le dessin de Squarzoni, dans un style réaliste sec, agrémenté d’un Noir et Blanc et de toutes les nuances de gris (virant vers une bichromie), ne jouant là non plus jamais sur l’esbroufe, accompagne très bien ce long récit quasi documentaire traitant au ras du sol le travail ordinaire des policiers d’une grande ville états-unienne. Je suis quand même sceptique sur le fait que ces flics soient totalement représentatifs des policiers du pays dans les années 1980, tant le racisme semble absent (même s’il est évoqué, il est présenté comme une affaire d'une autre époque), et l’intégrité mise en avant systématiquement. Mais tous les rouages du métier sont montrés (les interrogatoires en particulier – j’ai trouvé amusant – même si j’ai eu du mal à croire que des types s’y laissent prendre – le truc de la photocopieuse présentée comme un détecteur de mensonges). En tout cas, l’autre mérite – indirect – de cette série, est de mettre en lumière certains aspects peu reluisants de la société de Baltimore (et des Etats-Unis), les policiers que nous suivons remuant la fange des quartiers déshérités des ghettos noirs surtout. Les inégalités, la drogue, la misère sociale et affective y sont omniprésentes. Une lecture exigeante : pas mal de texte, un peu sec au niveau narratif. Mais une lecture vraiment captivante (qui vaut bien des polars classiques). Une lecture recommandée, ce documentaire est un vraiment un bon polar social.
Ulysse & Cyrano
Cette BD semblait faire suffisamment l'unanimité pour que je sois intéressé par sa lecture, en l'empruntant à un ami qui se l'était fait offrir. Un joli cadeau, quand on voit le bestiau en face, et également une belle lecture. Franchement, je n'ai pas grand chose à ajouter aux autres avis : c'est léger et linéaire comme récit, mais sans être totalement manichéen non plus. On a la classique opposition entre deux mondes, la confrontation d'un jeune homme avec son père qui a de grands projets pour lui, les ennuis familiales et quelques considérations sur la transmission. Le tout englobé dans des histoires de sortir de la Seconde Guerre Mondiale et, bien évidemment, la cuisine. C'est d'ailleurs une BD que je déconseille de lire à jeun, ça risque de vous donner une de ces fringale ! Clairement la BD simple et claire, classique mais excellente, comme une très bonne recette légèrement revisitée. J'ai apprécié cette lecture porté par un dessin simple, clair et jouant assez habilement des couleurs. Le tout dans une mise en page grand format qui permet de profiter pleinement des détails. Le genre de BD dont je raffole parce qu'elle est de cette simplicité qui se suffit largement. Recommandé, n'en attendez pas le chef-d’œuvre du siècle et vous serez sans doute comblé !
Les Larmes du Seigneur Afghan
Même si l'Afghanistan n'a plus beaucoup de place dans les médias occidentaux d'aujourd'hui, j'ai trouvé cette lecture bien intéressante. Le reportage date de 2010 et le récit de 2014 juste avant l'élection présidentielle et la première victoire d'Ashraf Ghani. Quinze ans plus tard cette série reportage passe presque de la série documentaire journalistique au récit historique. En effet il présente les germes de la victoire écrasante et totale des Talibans en 2021. En effet Pascale Bourgaux note comment le point de vue des Talibans progresse au sein même de la famille de son hôte. Cet échec est attribué à la quasi unanimité à deux causes premières: la corruption et les maladresses meurtrières des militaires ou sociétales des occidentaux. La journaliste se met elle même parfois en difficultés dans son récit ce qui montre la difficulté de la tâche. Pouvait-il en être autrement? La journaliste ne prétend pas répondre à cette question même si elle souligne quelques anecdotes ( la mini jupe, les morts amis provoqués par les soldats allemands) qui ont surtout vocation à faire réagir émotionnellement. De même la situation dans ce petit village du nord de l'Afghanistan ne peut pas prétendre à délivrer une vision universelle de toutes les régions afghanes. A mon avis la principale qualité du récit est de faire sentir que l'on était sur le fil du rasoir avec un possible basculement d'un côté comme de l'autre. Malgré la tension de certaines séquences les auteurs avaient choisi de parier sur une présentation plutôt optimiste. Je l'ai ressenti à travers un graphisme paisible qui privilégie les beaux paysages, les marché aux tissus flamboyants ou à une reconstruction des axes de communications par une société turque. On connait la suite et depuis le 15 août 2021 Pascale Bourgaux a eu la réponse à la dernière question qu'elle se pose dans la BD.
Le Chemin de Saint-Jean
Une vie comme marcher, courir, devenir une route, un chemin. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, entre évocation du chemin et association libre d’idées. Son édition originale date de 2002. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend quatre-vingt-huit pages de bande dessinée en noir & blanc. Un chemin ensoleillé dans l’arrière-pays niçois, partant de Villars-sur-Var dans les Alpes-Maritimes. Edmond n’est pas le seul à marcher sur ce chemin. Les chasseurs y viennent en automne, les randonneurs au printemps, le berger souvent. Le berger y vient peut-être plus souvent que lui. Mais son problème principal consiste à faire vivre en belle harmonie des chèvres, des moutons, un chien. Alors que lui Edmond ne m’intéresse qu’à lui et il s’étale ensuite sur du papier. Cette préoccupation constante ressemble un peu à une maladie. Elle ne le place pas au-dessus du berger, des chasseurs, des randonneurs. Elle a fait simplement qu’avec le temps et quelque chose de l’apprentissage, il veut essayer de dessiner le chemin et d’écrire sur lui. Il y a dans le monde des chemins plus beaux, mais c’est de celui-là qu’il veut parler. C’est son chemin. Il ne lui appartient pas, mais c’est un peu lui qui l’a fait. Il dit Son chemin comme on dit Sa mère. Quand il a fait le premier dessin, il était assis sur une pierre avec une sorte de fatigue. C’est souvent comme ça au début d’une promenade. Son chemin fait un cercle, où commence un cercle ? Il peut décider qu’il commence à partir de cette pierre, c’est bien une pierre, c’est ancien. Mais ensuite ? Comment choisir une image plutôt qu’une autre ? Il lui faudrait s’arrêter à chaque pas, faire un dessin, se retourner, en faire un autre. Et puis dessiner ce qu’il voit sur le côté, à droite, à gauche. Et pourquoi à chaque pas ? Pourquoi pas tous les dix centimètres ? Ou tous les un ? Il faudrait aussi refaire le même paysage plusieurs fois. Dans des heures différentes, dans d’autres jours, dans d’autres saisons. Avec le temps il comprendrait ses erreurs, il affinerait son trait. Son style changerait, il viendrait avec d’autres papiers, de la couleur. Tout est trop ou trop peu. Qu’est-ce qu’il doit faire ? Dessiner simplement la pierre sur laquelle il se trouve ? À elle aussi, il appartient. Il la recopierait sous tous les angles. Ensuite pourquoi pas, il irait chercher une loupe. Mais il deviendrait fou. Et il voudrait avec un microscope peindre jusqu’aux atomes de ce stupide bloc de calcaire qui lui fait mal aux fesses. Vers la fin de l’été avec son frère Piero, ils venaient là avec des sacs de charbonnier. La forêt de pins était dense. C’était avant l’incendie, bien avant, ils étaient encore des petits. La mère voulait des provisions de pignes pour les feux de l’hiver. En français, on dit pommes de pins. Edmond n’a jamais mangé de pignes. Un des deux restait sur le chemin, l’autre allait en amont et provoquait des avalanches de pignes que celui d’en bas essayait de stopper. Ils s’écorchaient les mains, ils détestaient cette corvée. Ils riaient beaucoup. C’est du Baudoin pur jus… Ce créateur a fait preuve d’une voix aussi personnelle qu’originale dès le début de sa carrière. De prime abord, soit en feuilletant, soit en lisant quelques cartouches de texte, le lecteur se trouve bien en peine de déterminer la nature de l’ouvrage, son thème principal, ou même s’il y a une histoire. Voire il peut s’interroger sur la cohérence de ce qu’il va lire. Le titre s’avère très premier degré : l’auteur raconte ce chemin dit de Saint-Jean qui part du village de Villars-sur-Var. Déjà, la démarche de raconter un chemin le place à part de 99% de la production de bande dessinée, voire littéraire. Ensuite, difficile d’envisager un dessin de couverture plus cryptique. Avec ses coups de pinceau si caractéristiques de son art, il représente un homme assis sur le bord du chemin, certainement lui-même avec une large pierre à la place de la tête, flottant au-dessus des épaules, sans cou. La première planche comprend deux cases : une avec bordure certainement le point de départ du chemin de Saint-Jean, et une autre sans bordure avec le même dessin que la couverture et un arbuste sur la droite. Par la suite, en feuilletant, le regard du lecteur peut être attiré par des éléments aussi disparates que l’esquisse du plan de principe du chemin, de magnifiques représentations du chemin et de la nature en bordure, quelques cases à l’encre proches de l’épure chinoise allant vers l’abstraction, et puis une décomposition des mouvements d’un homme qui danse, une église, une case blanche, des fleurs, etc. Oui, la promesse contenue dans le titre est tenue : le lecteur parcourt le chemin de Saint-Jean avec Edmond Baudoin. Dans la troisième planche, il découvre ce fac-similé de plan qui montre la boucle que fait le chemin autour du mont sur lequel se trouve la chapelle Saint-Jean. Il voit le point où se situe la pierre qui sert de tête au personnage sur la couverture. Il marche tranquillement, avec la vision du chemin devant lui, les arbres en bordure, le précipice à un moment, la végétation propre à cette région. L’auteur évoque la boucle comme un cercle. Il explique donc son attachement à ce chemin, ainsi que cette notion de cercle. Avec cette capacité extraordinaire, il donne la sensation de balade, chaque dessin correspondant à son regard, à sa façon de voir le monde. Le lecteur se dit qu’il pourrait très bien considérer cette bande dessinée comme un simple recueil de dessins du chemin, les différents endroits, ce qui constituerait déjà un ouvrage extraordinaire, une transcription d’un lieu souvent parcouru, chargé de souvenirs. Il se laisse aller dans sa lecture, chaque dessin commençant par produire un effet d’ensemble, chaque dessin capturant un état d’esprit, un moment particulier, transcrivant des sensations, à la fois dans la continuité des précédents, à la fois unique. Régulièrement le lecteur s’attarde sur l’un ou l’autre, sur un élément particulier : l’équilibre entre les traits noirs et les surfaces blanches, les grands coups de pinceaux, leurs contours charbonneux, les traits plus fins, les surfaces patinées. Il se perd dans une portion, voyant un assemblage tracés hétéroclites, de formes abstraites, une réunion de trucs et de machins sans rapport. Puis il reprend du recul et l’harmonie de l’ensemble lui apparaît comme une évidence. L’approche picturale de Baudoin exprime son originalité dans chaque trait. Il mystifie le lecteur jusqu’à un état mêlant confusion et exaltation. Finalement, il ne s’agit que de dessin d’après nature, d’un chemin comme il en existe beaucoup d’autres dans la région. Dans le même temps, comment fait-on pour exprimer ses ressentis avec des constructions de traits aussi improbables ? De surcroît, ce voyage s’avère plein de surprises, allant au-delà d’une collection de photographies prises sous l’inspiration du moment. Le lecteur ressent à chaque page que ce chemin a fait l’auteur, comme il l’écrit. Tel endroit lui rappelle son frère Piero (à qui il a consacré un album en 1998)quand il ramassait des pignes, tel autre son père assis au bord d’un petit canal (une construction de page bizarre : le portrait du père assis comme son fils plus tard, encadré par douze représentations différentes de son visage, plus ou moins précises, comme si la mémoire fluctuait), un surplomb au-dessus du ravin qui lui rappelle sa mère dont il tenait la main à cet endroit, les ruines d’une maison qui se dégrade au fil des années, l’église Saint-Jean qui lui évoque la procession dont il ne comprenait pas le sens du chant, etc. L’auteur développe chaque élément au fil de sa balade, pas comme une suite de souvenirs ponctuels, car le lecteur ressent bien qu’ils appartiennent tous à la même personne, qu’ils apparaissent de manière organique à tel ou tel endroit. Puis en planche quarante, le lecteur tombe sur une case évoquant Michel, ami défunt, avec un dessin fait à partir de l’œuvre picturale : Happé par un oiseau (1980), réalisée par Pootoogook, une femme artiste inuit. Planche quarante-sept, l’auteur raconte que début août 2001, il est de retour au Québec pour une deuxième année à l’université, en tant que professeur (il digresse pour ajouter qu’il n’est pas professeur, comme il n’est pas auteur de bandes dessinées, comme il n’est pas grand-père, comme il n’a jamais été comptable). Puis viennent deux planches totalisant dix-neuf cases, et autant de fleurs différentes. Puis retour à l’évocation de son séjour au Québec. Le même phénomène se produit à nouveau : une association d’éléments hétéroclites reliés par le flux des souvenirs, ou du vagabondage de l’esprit de l’auteur… tout en formant un tout d’une grande cohérence. Au fil du flux de pensée : le vol de forteresses volantes de la seconde guerre mondiale, l’artiste Napache Pootoogook, femme artiste inuit, des paysages du Québec, le rapprochement visuels des traits des coureurs et des traits des balles, un Inuksuk, la considération que le Québec n’a pas d’Histoire mais beaucoup de Géographie, la considération de voir les plus vieilles pierres, une anecdote sur un ami qui lui avait vendu un lot de toiles (ses peintures recouvertes de blanc, redevenues vierges), et pour finir le sort de la pierre sur laquelle il a fait le premier dessin. C’est du Baudoin, et même du Baudoin de haute volée : pas de récit, et pourtant une structure rigoureuse, une longue digression au Québec, et pourtant une thématique filée avec élégance, des considérations d’ordre générale sur la beauté de la nature et la vilenie de l’être humain, des souvenirs éminemment personnels partagés avec une honnêteté émotionnelle totale au point que le lecteur les fait siens. Une bande dessinée entre carnet de voyage, réminiscences, réflexions existentielles, parsemés des thèmes habituels de l’auteur, de ce créateur sans pareil. Le lecteur se laisse porter par la balade sur le chemin de Saint-Jean, par les souvenirs intimes, éprouve des sensations et des états d’esprit uniques, personnels à partir des moments de vie qui lui sont étrangers, attestant de sa qualité de frère en humanité. Avec cet ouvrage, Edmond Baudoin atteint un nouveau sommet : un récit libre et une narration visuelle libre, affranchis de toute convention, et dans le même temps une œuvre construite et réfléchie, une expérience littéraire de haute volée. Transcendant.
Serena
Les personnages féminins qui incarnent le Mal absolu ne sont pas légion dans la littérature. Serena est rentrée dans un club très fermé au côté de Lady Mac Beth et de Médée. Je n'ai pas lu le roman de Ron Rash mais on sent que l'auteur s'est inspiré avec doigté de la personnalité des illustres ancêtres de Serena. Toute la maîtrise d'Anne-Caroline Pandolfo est de ne pas trahir le personnage dans sa complexité. Comme ces rudes bucherons des Appalaches le lecteur passe de la surprise amusée, à un étonnement respectueux pour finir à la détestation horrifiée devant cette quête du pouvoir absolu. Aucun ours n'est assez sauvage, aucune pente assez abrupte ou aucun homme assez fort pour empêcher cette Médée moderne d'atteindre son but. Pandolfo a très bien su rendre cette ambiance de tragédie théâtrale orchestrée par un cercle restreint de personnages et commentée par le chœur des bucherons. Contrairement au mythe de Médée, Rash déplace le climax de sa tragédie du fils vers le père. C'est probablement le seul souffle de légèreté dans ce récit aride. Même si la personnalité de Serena écrase l'histoire, le récit est riche de nombreuses autres thématiques modernes (la déforestation, le conflit entre un travail vital pour le bucheron et la sauvegarde de l'environnement pour les générations futures, les conditions de travail et leurs risques, la crise économique et sociale). Le graphisme de Risbjerg peut détourner certains lecteurs par son âpreté et son aridité. Pourtant l'essentiel est là et je me suis très vite approprié cette raideur du trait qui rend merveilleusement bien la dureté du caractère de Serena et les innombrables rudesses des conditions de vie des travailleurs. Cela fait même plaisir de rencontrer de tels graphismes avec une patte qui sort du classicisme habituel. Une très belle lecture qui m'a vraiment séduit par la justesse de son traitement.
Trous de mémoires
Un album qui conforte, une nouvelle fois, tout le bien que je pense de cet auteur. D’un côté je ne suis pas surpris et d’un autre ça me rassure de le suivre les yeux fermés. Lire du Nicolas Juncker est toujours un plaisir, j’aime son approche sur des sujets ardus et leurs traitements. Après Un général, des généraux avec F. Boucq, il revient sur le sujet France/Algérie mais sous un autre angle (tout aussi farce et parodique). Cette fois l’histoire est fictive (protagonistes, ville …) mais s’inspire d’un fait réel des années post 2000, à savoir la mise en place d’un mémorial dédié aux victimes de la guerre d’Algérie. Un projet bien casse gueule que l’auteur nous propose de suivre à travers une belle brochette de personnages : politiciens, artistes, historiens, associations … Le résultat m’a bien bien plu, l’auteur pose l’ambiance façon vaudeville, ça va vite, c’est comique et surtout ça n’oublie pas de développer le fond (la mémoire) à travers ces divers témoignages. Le titre et la couverture (3D ;) amène un beau clin d’œil à l’ensemble et la maîtrise graphique de l’auteur s’est encore améliorée. Bref une nouvelle fois conquis, du bel ouvrage.
La Caste des Méta-barons
La caste des métabarons... Une série déjà tellement commentée sur le site, à tel point que je me suis demandé si cela avait encore un quelconque intérêt de donner mon avis... Mais bon, en ce moment je ressens le besoin de laisser par écrit mes impressions et je viens enfin d'en terminer la lecture. Note du rédacteur : au moment où je démarre l'écriture de cet avis, j'ai encore quelques tomes à dévorer. Ceci est donc une critique publiée dans un proche futur et écrite dans un passé récent à l'instant où vous lisez ces lignes. Woh, on nage en pleine SF ! Justement! Jodoroswky choisit le personnage du meta-baron aperçu dans l'Incal pour nous conter cette fois-ci une grande saga de science fiction. J'avais interrompu ma lecture il y a un an et je ne me souvenais plus pourquoi. En relisant les premiers tomes, la mémoire m'est revenue : ces satanés robots !!! En effet les conteurs de cette histoire sont deux petits androïdes qui vous racontent la généalogie des méta-barons en faisant des blagues pourries toutes les 10 pages environ. Mais c'est suffisant pour les détester puisque leur humour ne s'accorde pas du tout au ton de l'histoire. Ce sont eux les véritables antagonistes de cette saga, vous allez apprendre à les haïr intensément... Jusqu'à leur pardonner à la fin grâce à un tour de magie de Jodoroswky. Passé ce défaut qui n'est pas rédhibitoire, les deux talents du scénariste et du dessinateur s'additionnent vraiment dans cette œuvre pour nous livrer un récit où l'épique côtoie le grandiloquent, où le bizarre s'accouple avec le malsain : on retrouve dans cette série tout le spectre des obsessions de Jodoroswky. La narration est très fluide, rien n'est jamais compliqué. Jodo enchaine les situations et péripéties rocambolesques en poussant le curseur à chaque tome un peu plus loin, ce qui provoque chez le lecteur de bon goût un véritable plaisir ludique. Et le dessin ? Le trait de Gimenez donne corps aux descriptions hallucinatoires de Jodoroswky. Vous allez passer du temps à admirer les vaisseaux et les explosions de couleurs sur certaines pages ! On a parfois l'impression que Jodo, tout à sa joie de travailler avec un tel dessinateur, cherche en permanence à le pousser dans ses retranchements, en inventant des situations qui semblent impossible à mettre en images. Mais Gimenez ne fléchira jamais. Pendant huit albums. Il va s'améliorer même ! Un véritable exploit. Un 5 au présent, au passé et au futur.
Total Combat
La lecture de ce diptyque fut une agréable surprise. Je ne suis pas du tout expert en Arts Martiaux et en MMA (Mixed Martial ARTS) en particulier. Ce dernier a eu très mauvaise réputation en Europe et en France jusqu'à peu. C'est la ministre des sports Roxana Maracineanu qui a sorti ce sport d'une marginalité dangereuse. La série de Jack Manini participe à cette entreprise de visibilité et de dédiabolisation. Je ne sais pas si je laisserai mon fils s'engager facilement dans cette pratique mais la série de Manini est assez convaincante. Attention Manini ne cache rien de la dureté et de l'âpreté des combats. Son champion Jimmy Perez sort souvent cabossé de ses affrontements pourtant vainqueur, "Et encore, imaginez ma tronche si j'avais perdu !" (p17 T2). L'auteur intègre des figures de combats et l'histoire du MMA dans un scénario de type thriller familial bien construit où la part des combats est somme toute assez faible. Le tome 1 installe immédiatement le héros Jimmy dans une forte tension dramatique avec un accident de vie totalement étranger au combat. La suite propose un scénario plein de rebondissements et de trahisons qui font de "Total Combat" une vraie histoire plaisante et divertissante. Le graphisme est un peu rugueux mais colle bien à l'âpreté du milieu. La narration visuelle est dynamique avec des scènes de combats qui privilégient une certaine beauté de la gestuelle sans nier la violence. J'ai bien aimé les ambiances de rues à NY. Rio est un peu moins à mon goût mais cela reste un détail. Une série intéressante avec plusieurs objectifs atteints. Une réussite malgré deux couvertures peu sexy.