Les derniers avis (7654 avis)

Par Kilossa
Note: 5/5
Couverture de la série Kursk - Tourmente d'acier
Kursk - Tourmente d'acier

Rien d'étonnant à ce que l'histoire soit du côté allemand, car c'est un ouvrage autobiographique. Dimitri, c'est Guy Mouminoux, alias Guy Sajer, auteur du fameux "Soldat oublié", récit de son passage dans la Wehrmacht de 1943 à 1945 (à 18 ans!). Un témoignage parfois hallucinant sur ce qu'ont vécu les fantassins allemands sur le front russe. Je vous recommande de lire "Le soldat oublié" avant ou après avoir vu la BD. Dimitri a réalisé une autre BD sur cette période : Raspoutitsa en 1989, sur le sort des prisonniers allemands des russes, après Stalingrad. Survivant de l'horreur, Guy Sajer est parti en 2022 à l'âge de 94 ans . RIP.

06/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Grand Silence
Grand Silence

Ils entendent les cris - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. le premier tirage date de 2021. Il a été réalisé par Théa Rojzman pour le scénario, et par Sandrine Revel pour les dessins et les couleurs. Il contient 116 pages de bande dessinée. Il se termine avec une postface de la scénariste expliquant son choix d'une forme de conte, d'une page recensant quelques chiffres indicatifs, d'une autre indiquant où trouver des informations, et d'une avec une courte biographie des autrices. La vue se rapproche d'une île abritant une petite ville, au-dessus et dans laquelle planent des lambeaux de nuage. Sur la grande place, les habitants essayent de fuir en tous sens, en se bouchant les oreilles avec les mains, et en suppliant pour que le silence revienne. Quelques années plutôt, madame enceinte et monsieur se marient. Pendant la noce, Octave, le frère de madame, député des Hauts Sommets, va trouver le mari pour le féliciter. le député remarque deux garçons en train de fumer en cachette derrière un arbre. Il s'approche d'eux, et l'un part en courant, l'autre Freddy, onze ans, reste, le neveu du mari. le député s'adresse au garçon en jouant à la fois sur la sympathie, une forme d'autorité, une mise en confiance et un chantage émotionnel. Il promet à Freddy de ne rien dire à ses parents sous réserve qu'il vienne avec lui. Pendant ce temps-là, la fête continue et le jeune époux passablement éméché se ressert une coupe de champagne, puis en remplit d'autres pour les invités. À l'écart au pied d'un arbre, Freddy est agenouillé par terre, le pantalon baissé, avec la sensation que sa tête s'est détachée du reste du corps et repose par terre à une dizaine de centimètres. Octave boit une coupe de champagne. La nuit, en rentrant en voiture, les parents s'étonnent du mutisme de leur fils Freddy le mettant sur le compte de la fatigue. Six ans plus tard, les jeunes époux divorcent, le mari se montrant violent. Ils ont eu des jumeaux : Ophélie et Arthur qui ont six ans. La fillette reste avec sa mère, et le fiston va vivre avec son papa. Les jumeaux dorment pour la dernière fois chacun dans leur lit dans la même chambre, se demandant s'ils se reverront, se disant que oui, au moins à l'école. Arthur se dit qu'Ophélie va avoir une grande maison, et lui une petite. Il coupe un bout de mèche de ses cheveux roux, et le remet à sa sœur. Ils finissent par dormir. Sur une colline, qui domine la ville, se trouve un bâtiment hérissé de piques portant l'inscription Grand Silence. Quelques jours plus tard, la mère présente sa nouvelle chambre à Ophélie, et le père présente sa nouvelle chambre à Arthur. le matin, les jumeaux se retrouvent et se prennent par la main devant les grilles de l'école, alors que les deux parents s'en vont en se tournant le dos, sans se parler. Dans la cours de l'école, les enfants parlent, mais on ne les entend pas. le soir, la mère embrasse le front de sa fille pour lui souhaiter bonne nuit. Ophélie lui demande : Pourquoi, maman ? Parce que, répond sa mère. le père embrasse le front de son garçon, et lui demande : Pas de baston demain. Pour répondre à son fils, il complète : pas de baston perdue. Il est vraisemblable qu'en entamant cette bande dessinée, le lecteur dispose déjà d'une idée de son thème et qu'il s'attende à une lecture ardue, pénible, voire insoutenable, une forme de témoignage douloureux, ou de pamphlet nécessaire. Il n'est pas préparé à la première page avec ce traveling avant vers une île et ces individus essayant d'échapper à des bruits sous-entendus. Il se demande bien également qui est cette femme en fauteuil roulant. Après ce prologue intrigant, arrive la scène du mariage et l'agression qui se déroule hors champ des cases, sans détail, mais sans possibilité de s'y tromper. En page 12, le lecteur découvre la tête séparée de du corps de l'enfant, après quelques instants, il la remet à sa place. Les couleurs sont douces, l'arbre s'élevant vers le ciel évoque un symbole phallique, les corbeaux prononcent des phrases culpabilisant l'enfant. Les autrices utilisent des conventions de conte pour enfants, une simplification des formes, des couleurs atténuées, des métaphores visuelles. le lecteur ne sent ni agressé, ni pris en otage, ni culpabilisé. Les phylactères ne contiennent pas énormément de texte et il y a une vingtaine de pages dépourvues de texte, ce qui donne un rythme rapide à la lecture, et la place au lecteur de réagir en son for intérieur, d'exprimer sa sensibilité sans qu'elle ne lui soit dictée. Le lecteur poursuit sa découverte de l'histoire, aux côtés d'Ophélie et d'Arthur, chacun de leur côté, comment leur vie est conditionnée par celle des adultes et leurs choix autour d'eux. Il découvre également la condition de Maria, l'institutrice en fauteuil roulant, sa sensibilité, et une partie de son histoire personnelle. Les dessins rendent chaque personnage attachant, dans sa simplicité et son expressivité, à l'exception d'Octave. Ils n'en deviennent pas simplistes pour autant. La dessinatrice sait montrer une large gamme d'émotions, à la fois par l'expression du visage, à la fois par le langage corporel. Il n'y a pas que de la souffrance et de la méchanceté. Les jumeaux sont mignons, sans être parfaits, et l'empathie fonctionne tout de suite, ainsi que pour Maria, sans qu'ils ne deviennent angéliques, sans que les adultes ne soient diabolisés. le lecteur apprécie le fait de lire une réelle bande dessinée, et pas un pamphlet ou une thèse illustrée. Il côtoie les individus pleinement réalisés, que ce soient les rôles principaux ou les figurants, chacun avec leur tenue vestimentaire et leur occupation. L'artiste sait mettre en scène les situations de la vie quotidienne avec une tonalité de couleur qui leur apporte une touche d'illustration pour enfant, ou de légère intemporalité. le lecteur se sent impliqué dans ces moments du quotidien, très parlants : personnes un peu gaies à la noce, retour dans la nuit à l'arrière de la voiture, chambre partagée avec son frère ou sa sœur, découverte d'une nouvelle chambre, arriver dans une cour d'école, faire ses devoirs, chercher à comprendre le comportement d'un adulte, etc. Elle rend admirablement bien les sensations de la vision du monde à hauteur d'enfant. Dans le même temps, le lecteur peut voir des adultes normaux et banals dans leur comportement : la maîtresse, le médecin, les passants anonymes dans la rue. Il sourit de temps à autres devant une représentation un peu décalée appartenant au domaine du conte, comme les costumes d'apparats des soldats dans les couloirs du ministère (page 53). le récit l'emmène dans des endroits variés les tables de la noce installées en extérieur, l'habitacle d'une voiture, un pavillon de banlieue, des chambres d'enfant, les rues de la ville, la cour d'école, un champ de coquelicots. Ces lieux sont eux aussi représentés avec un bon niveau de détail, et une licence artistique permettant d'en restituer l'esprit sans devoir se contraindre à un photoréalisme. le lecteur apprécie le plaisir de la lecture, et se prend au jeu de découvrir ce que recouvre l'appellation Grand Silence, ainsi que le sens de ces phylactères vierge de mot, et de ces têtes détachées du corps. Il est également vite submergé par l'émotion. A commencer avec le petit garçon qui ne sait pas dire à ses parents ce qui vient de se produire, puis la séparation du couple qui entraîne la séparation des jumeaux, la conduite à risque du cousin Freddy. Dans la postface, Théa Rojzman explique qu'elle a choisi la forme d'un conte pour de toutes les histoires en faire une seule qui soit fictionnelle, tout mêler, raconter autrement, imaginer, réunir, imager, zoomer et agrandir. La structure du récit, les séquences et la narration visuelle avec les phylactères y parviennent avec une sensibilité incroyable. le lecteur ressent le silence et la solitude des jumeaux, la souffrance qui est l'impossibilité de dire, à la fois du fait de la culpabilité imposée par l'autorité de l'adulte, mais aussi par manque de mots pour verbaliser un acte aussi inconcevable. le lecteur se rend compte qu'Ophélie et Arthur n'ont qu'une seule soupape : le fait qu'entre jumeaux ils se comprennent sans se parler. Il voit bien que non seulement ils ont été victimes d'un acte ignoble, mais qu'en plus ils ne peuvent pas exprimer leur souffrance. Au fil des séquences, il capte différentes facettes de ce crime : l'effet de dissonance cognitive chez l'enfant (la confiance en l'adulte et ce qu'il lui a fait subir, deux choses inconciliables qui provoquent cette dissociation), la prédation des adultes profitant de leur position d'autorité que leur confère l'âge et pour l'un d'entre eux la position sociale, le dégoût de soi-même et la somatisation, l'extériorisation de la souffrance par la violence, l'adulte comme modèle à imiter avec le risque de reproduire les schémas, le silence qui empêche de reconnaitre l'existence du crime, de la souffrance. le lecteur apprécie d'autant plus que le récit ne s'arrête pas là, que la lutte contre Grand Silence soit montrée sans manichéisme ou simplification, avec une idée visuelle aussi simple qu'efficace pour identifier victime et bourreau, mais aussi une autre catégorie. Les autrices vont jusqu'au bout et mettent en scène le début de la solution, dépassant la simple dénonciation qu'elles ont réalisée avec une rare intelligence. Peu de personne peut imaginer se lancer avec plaisir dans un ouvrage, fusse une bande dessinée, traitant d'un sujet aussi lourd que les violences sexuelles faites aux enfants. Théa Rojzman et Sandrine Revel ont relevé ce défi avec brio, ménageant la sensibilité du lecteur, sous la forme d'un conte, admirablement mis en image. Elles savent mettre en scène ce comportement ignoble et monstrueux, avec un regard et une compréhension d'adulte, placés à hauteur d'enfant. Non seulement, elles communiquent au lecteur toute l'atrocité de cette violence immonde et de cette confiance rompue avec les adultes, mais en plus elles mettent en scène les actions à mener, en mettant fin à la loi du silence, pour commencer à guérir la société malade de ces violences commises sur des enfants. Une réussite exceptionnelle.

06/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Le Baron (Masbou)
Le Baron (Masbou)

Vous vous en êtes sorti en vous tirant par les cheveux ?! - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition de cet ouvrage date de 2020. Il s'agit de l'adaptation libre en bande dessinée de la vie de Karl Friedrich Hiéronymus, baron de Münchhausen (1720-1797). L'adaptation a été réalisée par Jean-Luc Masbou, pour le scénario et les dessins. La bande dessinée compte 64 planches en couleurs. le tome se termine avec 3 pages d'étude graphique des personnages, ainsi que les croquis préparatoires de chaque page, rassemblés sur 2 pages, et ceux de la couverture sur une autre page. Il existe trois sortes de fabulateurs : ceux qui racontent leur vie de façon romanesque, ceux qui inventent des univers de toutes pièce, et ceux qui affirment avoir accompli des choses impossibles. le baron de Münchhausen était tout cela à la fois : menteur, conteur, poète. Karl Friedrich Hieronymus Freiherr von Münchhausen vint au monde le onze mai dix-sept cent vingt, dans le château de Bodenwerder, dans la région du Weserbergland. Il est vraisemblable qu'il attrapa très tôt le goût du mensonge, certainement pour se donner de l'importance. Il fut un page du prince de Brunswick, puis un mercenaire dans l'armée russe, à mener la guerre contre les turcs avec le grade de capitaine de cavalerie. Il racontait ses histoires de taverne en campement, et celles-ci commençaient à se répandre dans les salons. Finalement, lassé de la vie militaire, il revint vivre chez lui, retrouva sa femme Jacobine. Il partagea ses journées entre la chasse, l'entretien de son domaine et les bons repas. Pendant ce temps-là, ses aventures avaient été imprimées outre-Manche, puis traduites en français, et enfin en allemand en 1786. En mai 1787, Engelbert Bodmann, un colporteur, arrive à Bodenverder avec sa camelote. Parmi les marchandises qu'il propose aux habitants, se trouve un livre : Les fabuleuses aventures sur terre et sur mer du baron de Münchhausen. Les villageois sont interloqués : ils n'imaginaient pas que leur baron soit l'objet d'un livre. le colporteur a du mal à y croire : le baron dont il a lu les aventures une dizaine de fois, serait donc un être humain réel. Tout le monde s'installe en terrasse, à la table de l'aubergiste avec une bonne bière. le colporteur indique qu'il aimerait bien rencontrer le baron. Hélas, celui-ci ne vient plus à l'auberge, car il a promis à sa femme, de ne plus rentrer saoul. Gustav décide d'aller le trouver au château pour le faire changer d'avis. Il s'y rend à pied, et trouve le jeune Hans dans la cour du château à regarder une canne avec ses canetons. Celui-ci lui indique que le baron est parti à la chasse le matin, mails qu'il a oublié ses balles de plomb. Gustav prend le sac de balles de plomb et part dans les bois à la recherche du baron. Il le découvre à l'abri d'un bosquet, avec son fusil dans les mains, prêt à tirer sur un magnifique cerf. Il fait feu et l'atteint en pleine tête, mais avec des noyaux de cerise en guise de balle. Une simple adaptation des aventures du baron de Münchhausen ? Pas du tout. Déjà, les pages sont réalisées par Jean-Luc Masbou, l'illustrateur de la série de Cape et de Crocs (1995-2016, 12 tomes) avec Alain Ayrolles. le lecteur est donc assuré de dessins délicieux, et c'est le cas : une narration visuelle riche en décors, avec des personnages immédiatement sympathiques, une mise en couleurs claires et gaies. C'est un vrai plaisir de lecture dès la première page. En outre, l'artiste ménage de nombreuses surprises, que ce soit les 2 strips réalisés par des invités en page 1, avec un clin d’œil à Denis Bajram et à Jean-Michel Folon (1934-2005), ou encore les différentes formes d'illustration. Lorsque le Baron raconte une de ses aventures, l'artiste change de mode graphique. Ça commence dès l'évocation de sa vie : dessins avec des traits encrés très fins et des aplats de couleurs. Ça continue avec l'histoire qu'il raconte à Gustav : des cases évoquant une toile de Jouy, d'un joli rose cuisse de nymphe. Pour l'histoire suivante où il garde les ruches du sultan et doit mener les abeilles au champ, l'artiste prend le parti de représenter les personnages comme des pantins. Il ne s'agit pas d'une coquetterie esthétique pour épater la galerie, mais bien de donner une indication de la saveur de la narration du conteur extraordinaire qu'est le baron. Ce thème revient à plusieurs reprises : ce n'est pas la même chose entre lire ses histoires, ou l'entendre les raconter et de jouir de sa faconde. Une simple adaptation des aventures du baron de Münchhausen ? Pas du tout car l'auteur situe son récit après les dernières aventures du baron. Il commence par retracer la genèse du livre narrant ses aventures : en 1785, Rudolf Erich Raspe (1736-1794) publie ces récits en anglais. Puis, un an plus tard, le livre est traduit en allemand par Gottfried August Bürger (1747-1794) qui les réécrit pour un livre plus poétique et satirique. Mais il n'est pas fait mention de la version française, traduite par Théophile Gautier (1836-1904), avec des illustrations de Gustave Doré (1832-1883), car elle date de 1854, bien après le décès du baron. du coup, cette histoire reprend bien une douzaine de ses aventures : un lièvre à huit pattes, aller récupérer sa hache sur la Lune, un général à moustache à qui il manque le sommet du crâne, le cheval du baron coupé en deux, et bien sûr pour finir une version du boulet chevauché par le baron, mais dans une version inédite. Ces récits sont faits par le baron en personne, et interviennent dans le fil du récit qui se déroule en mai 1787, bien après qu'il se soit rangé de sa vie militaire. de fait, le lecteur bénéficie à la fois de certaines de ses aventures, et à la fois d'une prise de recul sur le succès de ses affabulations. Pendant ces passages au temps présent du récit (mai 1787), Jean-Luc Masbou reprend son mode de dessin classique, et c'est délicieux. Cela incite le lecteur à prendre son temps pour savourer chaque case. La bonhommie des personnages est irrésistible, d'autant plus que l'artiste exagère un soupçon l'expression de leur visage. Ils sont craquants à tous faire les yeux ronds quand le colporteur les informe de l'existence du livre sur les aventures du baron. L'aubergiste Bruder est souriant sans arrière-pensée, donnant une envie irrépressible d'aller manger une tourte chez lui, avec une bonne chope de bière. Gustav est rondouillard avec le crâne dégarni et il inspire une grande confiance, dès le premier coup d’œil. Les cheveux du baron grisonnent et il est très élancé. Il a un visage très expressif, souvent lunaire, parfois une peu agacé quand il s'adresse à son épouse qui a une tendance affirmée à le faire redescendre sur terre, et à ne pas s'en laisser conter. Celle-ci arbore un air tout le temps un peu pincé, et réprobateur. le dessinateur soigne tout autant les tenues vestimentaires, établissant une distinction clairement visible entre celles des roturiers et des serviteurs, celles des bourgeois, et celles de la baronne et du baron. C'est également un délice que de prendre le temps de regarder les décors, ou plutôt les environnements. le lecteur ouvre grand les yeux pour ne rien perdre des pavés des rues de Bodenwerder, des poutres apparentes en façade des maisons, des tuiles sur les toits, de la grande table en bois de l'auberge, de son enseigne avec un trou de boulet de canon, de la forme du dossier des chaises en bois. Plus loin, il regarde la porte d'entrée en pierre du domaine du château, les tourelles, la grande bâtisse principale, les escaliers menant au jardin et les rambardes en pierre. Plus loin encore, il établit la comparaison avec l'architecture du château du vicomte von Hertzberg et son jardin à la française, sans oublier les lieux exotiques où se déroulent les aventures du baron. Il prend tout autant plaisir à se promener dans les bois aux alentours du château pour retrouver le baron en train de s'adonner à la chasse avec son chien, et avec un succès très relatif. L'artiste associe les formes détourées par un trait très léger, avec une mise en couleurs riche et naturaliste, pour des paysages riants où le lecteur espère bien pouvoir se promener un jour. Bien évidemment, le lecteur comprend avec l'introduction que le thème principal est celui de l'affabulation, de l'histoire imaginaire. Mais ce thème ne prend pas le pas sur l'histoire : il ne l'écrase pas, elle ne devient pas un simple artifice sans substance. Bien sûr il se produit une mise en abîme puisque c'est l'histoire d'un conteur hors pair, qui redécouvre ses histoires dans un livre qui les regroupent, et cette histoire est elle-même racontée par le conteur qu'est le bédéiste. Mais la forme de la narration n'a rien de nombriliste, ni d'intellectuelle. le plaisir de lecture reste au premier degré, libre au lecteur d'envisager ce second degré s'il le souhaite. S'il y est sensible, il se rend également compte que le baron évoque d'autres thèmes en passant. Il parle avec sa femme de son choix d'abandonner la guerre, pour arrêter de tuer, de la futilité d'assommer ses invités en étalant ses possessions, ou encore de ce qu'un individu peut souhaiter laisser à la postérité. Juste une adaptation des aventures du baron de Münchhausen ? Que nenni ! Un album aux magnifiques dessins, une narration très agréable à l’œil, jouant gentiment sur la forme pour souligner l'importance de la qualité de la narration dans une histoire. Une évocation de certaines des aventures du baron, avec une verve et une faconde au goût inoubliable. Un récit avec des réflexions justes et touchantes. Une belle histoire qui célèbre les affabulateurs.

06/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Yellow Cab
Yellow Cab

L'époustouflante vitalité de cette ville - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition de cet ouvrage date de 2021. Il s'agit de l'adaptation en bande dessinée du roman Yellow Cab (2017) de Benoît Cohen, producteur, réalisateur, scénariste et écrivain. L'adaptation a été réalisée par Christophe Chabouté, pour le scénario et les dessins. La bande dessinée compte 162 planches en noir & blanc. Le mercredi 3 juin 2015, Benoît et sa compagne Éléonore se promène à New York, le long du fleuve. Elle remarque que quelque chose préoccupe son compagnon. Il lui répond qu'après 20 ans passés à réaliser des films et des séries, il ressent le besoin de souffler, se reposer, lâcher un peu. Maintenant qu'ils vivent leur rêve américain, il souhaite s'immerger plus dans la culture du pays, et faire un métier concret, un métier où il ne se triture pas le cerveau jour et nuit. Ils s'assoient sur un banc, et il continue : serveur, barman, chauffeur de taxi, de bus, vendeur de hot-dogs, ou même promeneur de chiens. Il continue : il pourrait ensuite se servir de cette expérience pour en faire un scénario dont le personnage serait un acteur venu aux États-Unis pour vivre son rêve américain, et qui se retrouverait tout en bas de l'échelle sociale, et deviendrait chauffeur de taxi. Sa compagne sourit : alors que Benoît déclarait cinq minutes avant être en panne d'inspiration, il est en train de débiter plusieurs idées. Chauffeur de taxi. Dès le lendemain, Benoît effectue une recherche sur internet pour savoir comment on devient chauffeur de taxi à New York. Il pense bien sûr à Taxi Driver, de Niro, Scorcese, Jarmush, Breakfast at Tiffany's, The Game de Fincher, Brand dans Sur les quais, James Cagney, Audrey Hepburn, Ben Gazzara, Benny the cab… C'est une fenêtre sur la folie, l'énergie, la diversité et la violence de cette ville. Il téléphone et effectue sa première démarche : s'inscrire dans une école spécialisée. Il obtient un rendez-vous pour le mardi d'après. le processus : valider un minimum de 24 heures de cours, passer un examen écrit, et faire un test qui prouve qu'il ne consomme pas de drogue. Coût moyen : 500 dollars. Une fois dans l'école, il regarde autour de lui : que des hommes de nationalité très diverse, une affiche du film Taxi Driver. Il repère une personne qui prend les inscriptions et oriente les clients vers les cours. Celui-ci lui explique qu'il doit commencer par prendre un cours de Defensive Driving, et qu'il doit aussi déposer un dossier au TLC, la Taxi Limousine Commission. En réponse à la question de Benoît, il précise qu'il s'agit d'un cours de prévention et d'information pour récupérer des points. Il lui précise également la salle, car le cours commence d'ici quelques minutes. Une dizaine d'hommes écoutent déjà l'intervenant. Celui-ci expose les cinq règles : viser haut, avoir une vision panoramique, garder les yeux en mouvement, toujours avoir une solution de repli, faire en sorte d'être vu tout le temps. Dès la première infraction, il faut immédiatement engager un avocat et faire durer le processus le plus longtemps possible pour pouvoir continuer à conduire. En découvrant cet ouvrage, le lecteur peut avoir deux a priori : ça devrait être pas mal parce qu'il s'agit d'une BD d'un bédéiste renommé, c'est dommage que ce soit une adaptation. Il espère également qu'il en apprendra plus sur le métier de chauffeur de taxi à New York. Sur ce dernier point, il est immédiatement rassuré : il va suivre Benoît alors qu'il effectue une à une les démarches pour exercer ce métier, et pendant les premiers mois où il effectue des courses. Cette dimension du récit participe du reportage, avec un le lecteur en journaliste embarqué qui observe chaque étape aux côtés du protagoniste. C'est instructif : découvrir chaque démarche, le cours exotique, les conseils des anciens aux nouveaux, regarder les clients en se demandant qui ils peuvent être, s'ils vont discuter ou pas du tout, flâner dans les rues de New York. À plusieurs reprises, le lecteur se retrouve surpris par un moment auquel il ne s'attendait pas : voir des dizaines d'adultes de tout âge en train de passer une épreuve écrite, se lancer pour la première fois dans la circulation new-yorkaise, attendre dans l'agence de taxi pour se voir attribuer un véhicule, ne pas retrouver son taxi après avoir mangé parce qu'il a été emmené à la fourrière, avoir un client s'endormir à l'arrière, prendre soi-même un taxi et bénéficier de conseils sur le l'agence où prendre son taxi, etc. Les dessins apparaissent comme très simple, vite fait, les personnages vite croqués, les contours pas très arrondis aux entournures. Cela insuffle une forme de naturel pris sur le vif à chaque individu, tout en conservant un naturalisme certain dans les tenues vestimentaires pour des personnes de cette classe sociale. Dès la première page, le lecteur constate que New York est un personnage à part entière, avec cette promenade en bord de fleuve, la rambarde en simple ombre chinoise, l'alignement des bancs qui fait comme une ligne de fuite, et un simple réverbère. En page 10, c'est la silhouette du pont à structure métallique qui domine la case occupant la moitié de la page. Tout du long, le lecteur s'amuse à repérer les éléments d'urbanisme typiques : la ligne de métro en aérien, les voitures du métro, les feux tricolores suspendus au milieu des carrefours, les entrées de métro, les entresols des immeubles, etc., et puis page 69, c'est parti pour la première journée de travail en taxi. Il s'en suit 7 pages muettes au cours desquelles, le lecteur regarde les panneaux de signalisation avec la même inquiétude que Benoît. Il voit les gratte-ciels et leur façade imposante, les lignes électriques aériennes. Il repère l'Empire State Building dans l'alignement d'une avenue. Il s'inquiète en voyant arriver un policier en uniforme alors que Benoît est garé. Il peut observer les différents immeubles lors des courses, constatant les changements de quartier avec les changements d'architecture. L'artiste ne réalise pas un guide touristique, mais il montre la ville au gré des destinations où le taxi emmène ses clients. de ce point de vue, l'ouvrage tient sa promesse implicite de voir du paysage, sans tomber dans l'enfilade de clichés pour touriste. Le lecteur est vite happé par la narration visuelle qui semble évidente à chaque page. Chabouté dose savamment la densité des décors, généralement réduit à quelques meubles lors des séquences d'intérieur et des dialogues, beaucoup plus descriptifs dans les séquences d'extérieur. Cela ne constitue pas un raccourci pour réaliser certaines plus rapidement : cela fait sens à la lecture. Lors des scènes d'intérieur, l'accent est mis sur la prise d'information, sur la compréhension des démarches à réaliser, et sur les personnages. Cela donne une lecture rapide et légère. À l'extérieur, il y a moins de dialogue, car finalement les clients ne sont pas si causants que ça. L'auteur en vient même parfois à dissocier image et texte, en plaçant ce dernier en dessous pour un ou deux paragraphes, que le lecteur devine repris du livre. Cela donne un ton naturaliste et une lecture très fluide, très agréable, entre les dialogues réalistes et concis, les pages dépourvues de mot montrant les rues, les immeubles et les clients, et les récitatifs épisodiques pas trop longs correspondant à Benoît en train de réfléchir à son scénario, à son personnage principal, à sa situation. En effet, il songe à restituer son expérience sous la forme d'un film dont le personnage principal serait une actrice venue à New York pour essayer d'y percer et exerçant un boulot alimentaire en attendant. le lecteur relève de petites touches sociologiques régulières. La place du Yellow Cab dans la représentation de New York, le fait que chaque nouvelle course soit une nouvelle histoire, le fait que la seule couleur de peau qui compte soit le vert (la couleur du dollar), la différence d'échanges avec des clientes s'il avait été une femme conductrice de taxi, le regard de ses amis sur lui maintenant qu'il exerce ce métier, son imposture (conducteur grâce au GPS dans une ville qu'il ne connaît pas), cette situation sociale qui est l'envers du décor du rêve américain. Et puis court tout du long du récit, ce projet de réaliser un film par la suite. Benoît y pense régulièrement en réfléchissant la manière dont il va mettre en scène son vécu de chauffeur de taxi, au travers de ce personnage d'actrice exerçant ce métier. Il se produit donc une double mise en abîme : le récit parle d'un autre récit imaginaire, tout en étant lui-même l'adaptation du récit d'une autre personne, celui de Benoît Cohen qui a écrit le roman, et qui est lui-même un créateur et un auteur d'histoires. Il n'y a bien sûr rien de fortuit dans ce dispositif en enfilade. du coup, le lecteur y voit aussi un auteur (Chabouté) qui parle de l'acte de raconter une histoire, de création, ce qui devient le thème majeur du récit. Il parle aussi du métier d'acteur, son personnage fictif, une actrice, disparaît du regard des autres en exerçant le métier de chauffeuse de taxi. Mais aussi, elle devient spectatrice de la vie des autres, comme lui est devenu spectateur dans sa bulle à l'abri du froid et du bruit, en écoutant sa musique et en regardant les passants dans la rue. Chabouté tient la promesse du titre et va même bien au-delà. le lecteur plonge dans l'adaptation d'un roman qui se lit comme une vraie bande dessinée, tout en conservant la personnalité et l'esprit de l’œuvre originale. Il place le lecteur aux côtés de Benoît qui se lance dans le processus de devenir chauffeur de Yellow Cab, dans une veine de quasi-reportage, avec des personnages presque croqués sur le vif, et une immersion remarquable dans les rues de New York. Il évoque les conditions capitalistes de l'exercice de ce métier, de façon sous-jacente. Par une narration très immédiate et simple de lecture, il immerge le lecteur dans le quotidien de son personnage, au point que le lecteur peut ne pas se rendre compte que l'auteur développe également une mise en perspective de l'art de raconter des histoires, une thématique autoréflexive sur son propre art.

06/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Les Amants d'Hérouville - Une histoire vraie
Les Amants d'Hérouville - Une histoire vraie

Ses ailes de géant l'empêchent de marcher. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition de cet ouvrage date de 2021. Elle a été écrite par Yann Quellec, avec la participation de Thomas Cadène, dessinée et mise en couleur par Romain Ronzeau. Il s'agit d'un ouvrage d'environ 250 pages. Les auteurs remercient Marcie-Claude Magne pour ses témoignages et l'accès à ses archives, Magali Magne et Serge Moreau pour leurs témoignages, et d'autres pour leur connaissance du château d'Hérouville et de la carrière de Michel Magne. Ils remercient également Bill Wyman, Sempé, Costa-Gavras et Eddie Mitchell pour leurs postfaces si personnelles et généreuses. le tome se termine par une histoire du château d'Hérouville richement illustrée par des œuvres picturales de Michel Magne, et par sa discographie et ses musiques de film. En 1969, un incendie détruit toute l'aile nord du château d'Hérouville, le lieu qui abritait toutes les partitions et toutes les bandes originales du compositeur Michel Magne. Pendant ce temps-là, il se fait attendre à un repas où ses amis sont déjà attablés au restaurant : il fait son entrée par la fenêtre, tout de noir vêtu. Un serveur vient lui apporter le téléphone alors qu'il évoque les Beatles à table. Il reprend le volant de son coupé sport et constate le désastre : toute sa musique, son œuvre entière a brûlé. À l'été 1970, il fait la route au volant de sa Porsche de Paris à Hérouville, et il prend une jeune autostoppeuse : Marie-Claude Calvet, 16 ans. Il en a 40. Il lui laisse son numéro de téléphone. Elle le rappelle avec une copine et il lui propose de passer une journée au château. Il répond à la sonnette en traversant la pelouse dans son tenue moulante noire, avec son doberman à ses côtés. Une semaine plus tard il est chez les Calvet, et explique qu'il souhaite louer les services de Marie-Claude comme baby-sitter pour ses deux enfants Magali & Marin de 9 et 6 ans. Marie-Claude vient s'installer dans une chambre du château. Michel l'invite pour une fête donnée le soir dans le parc. Il y a des dizaines d'invités, un cheval, un batteur, un groupe de jazz. Comme à son habitude, Michel fait l'équilibriste sur une pile instable de chaises. Tout le monde finit habillé dans la piscine. Le lendemain, Michel Magne revient du marché avec le cuisinier Serge Moreau et il lui expose ses projets : bâtir un studio pour réenregistrer tout ce qu'il a perdu dans l'incendie, inviter des artistes à enregistrer en résidence pour couvrir les frais. Serge est sceptique : il n'est pas certain que des artistes accepteront d'enregistrer loin de Paris. Il dit qu'il pense à l'Albatros de Charles Baudelaire. En 1970, le château d'Hérouville comprend une aile gauche à laquelle est accolé le bâtiment du réfectoire, une aile droite, une bergerie, une piscine, une mare, un donjon, une allée végétale, un court de tennis, dans un grand parc. Bientôt es travaux commencent et Marie-Claude s'occupe des enfants, tout en regardant ce châtelain à la belle prestance aller et venir. Les travaux vont bon train, avec des ouvriers, des techniciens, un responsable qui teste le son de chaque pièce en tirant des coups de pistolet. Il ne reste plus à Michel Magne que d'utiliser son Rolodex pour inviter les artistes. Le Château d'Hérouville : un lieu mythique pour les musiciens, mais aussi pour les amateurs de musique pop et rock, ayant investi du temps pour déchiffrer toutes les mentions sur les pochettes d'album. Dans des interviews, les auteurs ont expliqué que leur première intention était de faire revivre ces moments d'enregistrement mythique, avec des artistes en résidence dans un site prestigieux, et des conditions d'hébergement fastueuses. Pour ce faire, ils ont contacté des témoins de cette époque, à commencer par Marie-Claude la veuve de Michel Magne (1930-1984), puis le cuisinier Serge Moreau. Au fil des discussions, leur projet a évolué en intégrant pour une plus grande part la biographie de Michel Magne, et sa relation avec Marie-Claude. Cette dernière leur a confié des archives photographiques dont ils ont incorporé une partie dans leur bande dessinée. le lecteur découvre donc bien plus qu'une simple reconstitution d'une époque disparue, ou que la simple évocation factuelle d'un microcosme artistique, pendant une courte période de 1970 à 1972. L'ouvrage contient des morceaux d'anthologie des fêtes nocturnes où tout le monde termine dans la piscine, au concert gratuit donné par le groupe Grateful Dead le 21 juin 1971 au bénéfice des habitants du village, l'arrivée de Johnny Hallyday avec Sylvie Vartan, le dirigisme de Tony Visconti, etc. le lecteur venu chercher l'ambiance de l'époque et les frasques du milieu en a pour son argent. Romain Ronzeau réalise des dessins dans un registre descriptif, avec des traits de contour un peu lâches, pour des personnages très vivants, et une reconstitution très évocatrice, sans aller jusqu'à une précision photographique. le lecteur peut donc reconnaître des éléments de la vie de tous les jours d'époque, comme les modèles de voiture, ou les tenues vestimentaires. Il peut se projeter dans chaque lieu : l'artiste a effectué un travail de recherche solide pour pouvoir les décrire. Par exemple, il est évident qu'il a étudié les équipements d'un studio d'enregistrement, ainsi que les phases de construction, même si es pages correspondantes donnent une impression d'esquisse rapide. Il met l'accent sur les activités humaines dans chaque endroit, avec un effet irrésistible, par exemple le test de l'acoustique avec un pistolet. le lecteur peut ainsi se projeter dans chaque environnement au milieu des personnes qui l'habitent : les studios du château d'Hérouville, le parc avec sa piscine, les bureaux des studios Davout, les appartements de la bergerie, la plage de Saint Paul de Vence, la place où l'on joue aux boules, le petit appartement parisien, la chambre d'hôpital au Centre Hospitalier du Kremlin-Bicêtre. Le dessinateur représente les personnages avec un bon degré de simplification, parfois une forme de jeunisme. Cela leur confère une vitalité épatante, comme si le lecteur voyait plus leur vie émotionnelle. Il est impossible de résister au charme de Marie-Claude, sans jamais que cela ne devienne malsain, même si elle n'est pas majeure au début du récit. Les artistes célèbres sont facilement identifiables de Johnny Hallyday à Jerry Garcia, en passant par Marc Bolan (T-Rex) Elton John, et Eddy Mitchell, ou Jean Yanne. le lecteur remarque que Michel Magne bénéficie d'un traitement un peu particulier : ni sa pupille, ni son iris ne sont visibles, son regard étant toujours limité à ses sourcils épais. Par ailleurs il dispose d'une silhouette plus athlétique, sans aller jusqu'au culturisme. Il est visible que les auteurs ont souhaité le mettre en scène comme une force plus que comme un être humain, lui donner une discrète aura de mythe. La narration visuelle s'avère très agréable par son entrain communicatif, et sa joie de vivre sous-jacente, ce qui crée un très fort contraste avec l'assombrissement progressif de Michel Magne pendant les dernières années de sa vie. Elle s'avère également très variée : Ronzeau conçoit des plans de prise de vue spécifique pour chaque scène, intègre des photographies à bon escient, ajoute des éléments plus symboliques comme des portées, intègre des respirations avec des pages dépourvues de texte, etc. Arrivé à la page 41, le lecteur découvre un chapitre qui correspond à du texte illustré, et pas à une bande dessinée. Afin de d'ouvrir leur récit, les auteurs ont opté pour cette forme pour évoquer la biographie de Michel Magne (compositeur de 73 musiques de films, musicien, interprète, peintre) en plusieurs chapitres venant s'intercaler au cours de la bande dessinée : pages 41 à 47 Michel fait ses gammes (1930-1950), pages 103 à 111 À l'avant(-garde) 1950-1955 avec 1 dessin de Sempé pour la pochette d'un album de Michel Magne, pages 139 à 146 Les amitiés magnifiques de 1955 à 1960 (avec Françoise Sagan & Juliette Gréco), pages 171 à 175 Magne, star de la musique de films, de 1960 à 1965, pages 197 à 203 : Hérouville s'enflamme de 1965 à 1969. Dans un premier temps, le lecteur peut se demander si c'était bien nécessaire d'alourdir ainsi la bande dessinée, puis il se rend compte qu'il attend ces passages car la personnalité de Michel Magne est véritablement magnétique, et il souhaite en savoir plus sur cet être humain si formidable, cette puissance créatrice inépuisable. Il découvre ainsi progressivement un créateur hors norme, de musique de films mais aussi d’œuvres picturales conceptuelles, d’œuvres d'art modernes (les compositions réalisées avec les bandes magnétiques de ses propres enregistrements), la poursuite d'un rêve devenu inaccessible. Les auteurs réalisent leur hommage sur les années fastes d'enregistrement aux studios d'Hérouville. En revanche, ils ne portent pas de jugement de valeur sur la vie de Michel Magne. Ils ne cachent rien de ses facettes délicates : un mauvais gestionnaire, un individu hanté par une forme de ténèbres, la séduction d'une mineure plus jeune de 24 ans que lui, mais aussi des aspects sous-jacents. Les auteurs ne souhaitent pas s'étendre sur des aspects comme les pique-assiettes, les amis qui le laissent tomber, vraisemblablement l'usage de produits stupéfiant (dimension quasi occultée sauf pour le LSD ajouté à l'insu des invités dans leur boisson à l'occasion du concert gratuit du Grateful Dead), la justice des hommes favorables aux affaires plutôt qu'aux rêveurs. Ils préfèrent développer la création que ce soit directement celle de Michel Magne, ou par l'entremise des poèmes récités par le cuisinier singulier d'Hérouville, Serge Moreau présentant ses plats aux invités en récitant L'albatros de Charles Baudelaire, Colloque Sentimental de Paul Verlaine, À Clymène de Paul Verlaine, ou encore Les caprices de Marianne d'Alfred Musset. le lecteur est laissé libre de penser ce qu'il veut de la vie d'un individu aussi singulier. Il est possible que le lecteur vienne à cet ouvrage avant tout pour profiter de la reconstitution des fastes des conditions de vie des artistes en résidence pour enregistrer aux studios d'Hérouville. Avec le titre, il comprend bien qu'il sera également témoin de la relation amoureuse de Michel Magne, le propriétaire, avec sa compagne Marie-Claude. Il est très vite emporté par l'entrain de la narration visuelle, simple en apparence, riche en profondeur, et par la vie incroyable de Michel Magne. Il a vite fait de ressentir la même fascination que les auteurs, pour cet homme, pour ce créateur à l'énergie folle, et il les en remercie d'avoir fait évoluer une évocation très vivante et précise, en une évocation de sa vie.

05/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Le Choix du chômage
Le Choix du chômage

Le lien à un monde collectif : la solidarité ou l'intérêt privé - Ce tome contient un essai complet indépendant de tout autre. Il s'agit d'une enquête sur la gestion du chômage en France de 1981 à 1989, et de l'évolution de la situation ensuite. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc de 277 pages, dont la première édition date de 2021. Elle a été réalisée par Benoît Colombat et Damien Cuvillier, avec un lettrage réalisé par Stevan Roudaut. Cet ouvrage s'ouvre avec une préface de Ken Loach qui évoque le développement du néolibéralisme en Angleterre et les quatre leçons à en tirer. Il se termine avec quatre pages de références des différentes citations incluses dans l'exposé. Prologue. Fin 1973, Georges Pompidou entre dans la salle du conseil des ministres. Il annonce une nouvelle terrible : la France va passer le cap des 400.000 chômeurs. Chapitre 1 : on a tout essayé. À Saint Malo en octobre 2016, au Festival Quai des Bulles, Benoît Colombat discute à table avec un éditeur de Futuropolis : il indique qu'il aimerait écrire sur la violence économique. L'éditeur propose qu'il le fasse en bande dessinée et le dessinateur à côté de lui indique que c'est un sujet qui l'intéresse. Il se souvient quand il était petit et qu'il accompagnait sa mère à l'autre bout du département en Picardie pour se rendre à l'Agence Nationale Pour l'Emploi. Sa mère aura été au chômage, entrecoupé de petites missions par-ci, par-là, avant d'être définitivement radiée, en 2005. En août 2019, les deux auteurs se retrouvent devant un monceau de documents, et se demandent par où commencer. Ils sont frappés par la continuité du discours des politiques sur le sujet, et par le fait que la dernière réforme sur l'assurance chômage s'inscrit dans un cadre idéologique qui est resté le même depuis quarante ans. En France la barre du million de chômeurs est franchie en 1977, celle des 2 millions en 1983. En 1993, 3 millions. Et aujourd'hui : 2,4 millions selon l'INSEE. En réalité, plus de 6 millions de personnes inscrites à Pôle Emploi. Et 9 millions de précaires. Avec des conséquences aussi sur la santé des populations. En fait, le chômage et la précarité tuent, au sens propre. Selon une étude de l'Inserm, entre 10.000 et 14.000 décès peuvent être attribués chaque année au chômage : suicides, maladies ou rechutes de cancers. En passant en revue des articles de journaux, les auteurs retrouvent des chroniques écrites par François Hollande pour le journal le Matin, développant un discours libéral. Quand Emmanuel Macron accède à la présidence, Jean-Pierre Mignard, avocat proche de Hollande et de Macron, reconnaît dans son projet, celui qu'il avait décrit avec Hollande, Jean-Yves le Drian et Jean-Pierre Jouyet en 1985, dans un livre intitulé La Gauche Bouge. Les deux auteurs se mettent à la recherche de cet ouvrage : un exemplaire disponible chez un vendeur berlinois. L'enquête peut démarrer sur ce fil conducteur présent déjà dès les années 1980, et intact en 2019. Elle commence au printemps 2017. Elle va durer trois ans et demi, jusqu'à l'automne 2020. Ils vont interviewer des hommes politiques, des hauts fonctionnaires, et ils commencent avec le porte-parole du Mouvement national des chômeurs et précaires. Parmi les premiers interlocuteurs que les auteurs interviewent, l'un d'eux fait la réflexion que le format choisi (une BD) fait que c'est un livre pour les jeunes. le prologue commence doucement avec simplement l'annonce du premier ministre en 1973. À partir de la page 16, le lecteur parvient à la densité d'informations qui va être présente tout du long du récit. Elle est élevée et il en est ainsi pendant tout l'ouvrage, ce qui correspond bien à une approche adulte. Celui-ci se focalise beaucoup sur le premier septennat (1981-1988) de François Mitterrand, en le complétant par d'autres éléments antérieurs ou postérieurs. le lecteur voit ainsi passer beaucoup d'hommes politiques de cette époque, et également un peu d'avant et d'après : Michel Debré, De Gaulle, Raymond Barre, René Monory, Maurice Papon, Jean-Pierre Chevènement, Pierre Mauroy, Jacques Delors, Pierre Bérégovoy, Laurent Fabius, Édouard Balladur, Dominique Strauss-Kahn, Helmut Kohl, Margaret Thatcher. S'il a été témoin de cette époque, ou s'il l'a déjà étudiée, l'assimilation des nombreuses informations lui en est facilité. de même, les auteurs font appel à de nombreux experts : les ministres eux-mêmes, mais aussi le secrétaire général de l'Élysée, le Porte-parole du Mouvement National des Chômeurs, des sociologues, un maître de conférences en sociologie, un directeur du trésor, des directeurs de cabinet de ministre, un Commissaire au Plan, des économistes. Ils font œuvre de pédagogie et de vulgarisation, mais le sujet exige qu'ils développent de nombreux points bien au-delà de la vulgarisation. Les lecteurs annoncent explicitement dans le premier chapitre leur objectif : essayer de retracer les moments de bascule historiques relatifs à la gestion du chômage, retrouver les pièces à conviction correspondant aux grands choix économiques. L'ouvrage est divisé en 5 chapitres, avec un prologue, un épilogue et un post-scriptum : 1 On a tout essayé, 2 Des protections inadmissibles, 3 Vive la crise !, 4 Les vents dominants, 5 Y a pas d'argent magique. Ils commencent par s'interroger sur le début de la mondialisation, l'arrivée du libéralisme en France, le genre de ce libéralisme (en l'occurrence Ordolibéralisme), l'idée que le marché se régule lui-même, la crise et la rigueur budgétaire, les paramètres qui font que le chômage ne fait que croître et à qui ça profite. Cette enquête les amène à évoquer de nombreux phénomènes historiques qui ont contraint la France, ou justifié ces choix : les accords de Bretton Woods, le lien entre les banques de dépôts et les banques d'affaires, la financiarisation de l'économie, la construction du Deutsch Mark, la conversion du patronat français à l'ouverture à la concurrence internationale, la désindexation des salaires du coût de la vie, la désinflation compétitive, le plan Marshall, le traité de Rome en 1957, la construction d'une monnaie unique en Europe, etc. Ils éclairent certains faits récents à l'aune de ces choix : le référendum de 2005, la crise financière de 2008, la crise grecque de 2009, les Gilets Jaunes. Afin d'expliquer tous ces choix, ils citent également des économistes et des conseillers en économie tels que John Maynard Keynes, Walter Lippman, Friedrich Hayek, Jean Monnet, Robert Marjolin, Ludwig Erhard. Enfin, ils soulignent l'importance des idées et des actions de Jacques Delors, Michel Camdessus (directeur du Trésor), Tomaso Pado-Schioppa. À quelques reprises, le lecteur peut souffler un peu, par exemple avec les spots publicitaires où Paul-Loup Sulitzer explique la libre concurrence. Très rapidement, le lecteur constate la densité des informations et le fait que les chapitres sont thématiques, ce qui entraîne des va et vient chronologiques. À l'évidence, il ne s'agit pas d'une bande dessinée qui raconte une histoire, mais effectivement d'une enquête qui développe une thèse. le titre est explicite : les responsables politiques ont fait le choix du chômage, et il s'agit d'une violence économique. En fonction de ses convictions, le lecteur peut souscrire à ce point de vue a priori, ou y être opposé : les auteurs sont transparents sur leur point de vue, et la manière dont ils présentent les faits. le lecteur se rend vite compte des limites d'un tel ouvrage sous la forme d'une bande dessinée, mais aussi que ce format apporte à cet exposé. Bien souvent les auteurs exposent des faits historiques, des explications économiques, des avis d'experts, des prises de position d'élus et de leurs conseillers. C'est ce qui rend l'ouvrage dense, et ce qui rend compliqué la mise en images. L'artiste sait représenter les personnalités connues qui sont immédiatement reconnaissables. En fonction des passages, il met les intervenants en situation : à la tribune, dans leur fauteuil, en train d'écrire, en réunion, sur le terrain, dans leur bureau, chez eux. C'est le premier effet du format BD : montrer des individus prononçant ces propos, les rendre concrets, mais aussi de simples êtres humains. En outre, les auteurs se mettent en scène de manière chronique pour montrer leurs difficultés, ou un entretien, ce qui sert également à expliquer visuellement le travail qu'ils ont accompli, ce qui permet au lecteur de ressentir une forme d'empathie pour leurs efforts, et de mesurer l'énormité des décisions de simples êtres humains, engageant la vie quotidienne des citoyens d'une nation. La narration visuelle ne se limite pas à des individus en train de discuter, d'expliquer ou de discourir. Tout au long de ces 277 pages, le dessinateur utilise de nombreuses mises en scène différentes : des schémas, des reproductions d'articles, des références culturelles comme Charlot dans le film Les temps Modernes, l'âne du parti démocrate, Marianne, un match de boxe, Tintin en train d'expliquer une leçon à de jeunes africains comme dans Tintin au Congo, la différence entre la carpe et le brochet, une étape du Tour de France, une scène de théâtre, l'aigle américain, un sorcier avec un chapeau pointu. Il représente également des événements historiques comme le général De Gaulle descendant les champs Élysées, ou la chute du Mur de Berlin. le lecteur peut ne pas y prêter attention s'il est fortement concentré sur le texte : l'artiste change également de registre graphique pour des séquences particulières, passant d'un registre réaliste et descriptif, à un registre simplifié, ou de contours avec des traits encrés, à un rendu en nuances de gris. Cette variété et ces images permettent au lecteur de plus facilement fixer son attention, et d'associer un visuel à une séquence, ce qui la démarque mieux des autres et la rend plus facilement mémorable. Même si ce n'est pas forcément perceptible tellement les images sont subordonnées au texte, le travail du dessinateur est remarquable de bout en bout et apporte beaucoup au texte, à son animation, à sa clarté, à sa compréhension. Quelles que soient les convictions et le niveau de connaissance du lecteur, cet ouvrage est remarquable. Il aborde des notions basiques telles que les 3% ou les différentes formes de libéralisme économique (La galaxie libérale : Adam Smith, Milto, Friedman, Friedrich Hayek & Ludwig von Mises, Walter Eucken & Wilhelm Röpke), et propose une logique de progression historique qui fait froid dans le dos. Sa structure est rigoureuse : par exemple, le lecteur a bien noté la distinction entre les banques de dépôts et les banques d'affaires faite à l'occasion de la crise de 1929 aux États-Unis, et il la retrouve à la fin de l'ouvrage, cette distinction prenant une tout autre ampleur. le lecteur en ressort avec la sensation que l'avènement planétaire du néolibéralisme était inéluctable, et qu'il fut porté par les socialistes en France, ainsi qu'avec une vision claire du détricotage du programme du Conseil nationale de la Résistance. Après coup, il se rend compte du travail de narration visuelle, vivant et diversifié, un défi pour un ouvrage de cette nature.

05/06/2024 (modifier)
Par Emka
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Azimut
Azimut

Si je connaissais bien Wilfrid Lupano dont j’ai adoré Le Singe de Hartlepool, Un océan d'amour ou Les Vieux Fourneaux, je n’avais pas encore lu de BD dessinée par Jean-Baptiste Andreae, même si j’ai La Cuisine des ogres dans ma pile à lire. J’ai pris le temps de dormir avant de réfléchir à la note car je dois avouer que j’ai été bluffé par ce cocktail d’originalité, de profondeur narrative et cet univers visuel incroyable. J’étais passé à côté de cette série et c’est en lisant un commentaire ici que je m’en suis rendu compte. Wilfrid Lupano, connu pour son talent à créer des histoires profondes et engageantes, brille une fois de plus avec Azimut. Le scénario est riche et complexe, mêlant aventures rocambolesques, réflexions philosophiques et satire sociale. Lupano explore des thèmes variés tels que la quête de l’immortalité, la manipulation du temps, et la critique des excès de la société moderne, le tout avec une touche d’humour et de dérision mais sans en abuser. Je trouve l’équilibre très réussi à cet égard. Il crée ici un monde complet, étrange et fascinant où les lois du temps et de la nature sont constamment défiées. On y suit les aventures de personnages hauts en couleur autour de la quête de l’immortalité et de la recherche du “Nord”, dans ce monde où les points cardinaux sont volatils. Jean-Baptiste Andreae offre de son côté une véritable symphonie visuelle avec ses illustrations. J’ai été sous le charme dès les premières cases. Son style est à la fois détaillé et onirique, parfaitement adapté à l’univers fantastique d’Azimut. Les décors sont somptueux, foisonnants de détails, et les personnages sont dessinés avec une expressivité et une originalité remarquables. Les couleurs vives et les jeux de lumière renforcent l’atmosphère féerique de la série. Chaque page est une œuvre d’art en soi, invitant le lecteur à s’attarder pour apprécier la minutie et la créativité des illustrations. L’univers d’Azimut est à la fois merveilleux et déroutant. Lupano et Andreae ont créé des lieux, des créatures et des objets fantastiques qui constituent un univers unique et fascinant. J’ai trouvé cette série exceptionnelle et on est pour moi sur un cinq étoiles coup de cœur. Et le commentaire d’Alix m’a amené à commander les premiers tomes de La Nef des fous pour essayer de prolonger ce genre d’expériences.

04/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Célestin et le coeur de Vendrezanne
Célestin et le coeur de Vendrezanne

On ne vole pas la Pieuvre. - Ce tome est le troisième dans la série des contes de la pieuvre après La malédiction de Gustave Babel (2017) et Un destin de trouveur (2019). Ce tome contient une histoire complète centré sur le personnage du titre, qui peut être lu indépendamment, qui s'enrichit avec la lecture des 2 premiers tomes. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par Gess, pour le scénario, le dessin et les couleurs. À l'été 1842, 51 rue de la Montagne sainte Geneviève dans le cinquième arrondissement de Paris, un nouveau-né dort dans son berceau. Il se réveille et voit un cœur briller dans la pénombre, flottant dans les airs. Il sourit. le spectre d'une fillette en robe se matérialise et elle hurle. le père fait irruption dans la pièce, sabre au clair. Il pourfend le spectre en embrochant son cœur : elle explose. Il réunit ses restes dans le tapis, et l'emmène dans ce baluchon improvisé. le nourrisson saigne de l'oreille. Fin novembre 1879, dans les égouts du dix-huitième arrondissement, dans sa barque, le père Trouvaille supervise une opération de fouille des eaux usées pour récupérer les objets précieux. Soudain une énorme vague se propage, soulevant son embarcation, et noyant la majorité de son équipe. Quatre adolescents parviennent à en réchapper en montant les barreaux dans un conduit de cheminée. Ils débouchent dans une caverne souterraine. N'ayant d'autre choix, ils vont de l'avant avec dans l'idée de récupérer rapidement des vêtements secs. Ils découvrent un spectacle impressionnant. Début décembre 1879 à l'auberge de la Pieuvre dans le dix-septième arrondissement, Célestin a revêtu son habit de garçon de café et il est au travail. Il pense au fait que Dieu a créé l'homme à son image, mais qu'en contemplant ses semblables avec ses yeux, il constate la vertigineuse diversité des apparences des êtres humains. C'est son don : voir les gens tels qu'ils sont au fond. Petit, il pensait que tout le monde était comme lui, mais en observant des gravures, des peintures et maintenant des daguerréotypes, il a compris à quel point sa vision de l'humanité est différente de celle des autres, et combien il avait bien fait de n'en rien dire à personne. Francis, celui qui lui a tout appris, répétait sans cesse : le secret d'un bon serveur est d'être discret. Il circule entre les tables pour apporter les consommations, captant une bribe de la conversation à chaque fois. Une fois son plateau vide, il retourne au comptoir où mademoiselle Rose lui indique que ça va être le coup de feu. Il faut qu'il vérifie que Gros a fini, puis qu'il dresse les tables. Il se rend en cuisine et le chef lui indique qu'il est bien sûr prêt. Il prend la poubelle bien pleine et sort dans l'arrière-cour pour la vider directement à l'égout. Il repense à cet endroit quand il y est arrivé enfant. C'était encore une auberge de campagne, à l'extérieur de Paris, un relais de poste, et la propriété du père Maturel. Du fait de l'excellence du tome précédent, les attentes du lecteur sont déraisonnablement élevées pour ce tome 3. Dès la prise en main du tome, il constate le soin apporté à l'ouvrage : léger relief pour le titre, vernis sélectif pour le cœur sur la couverture, papier à l'apparence vieillie pour évoquer l'époque où se déroule le récit, découpage en chapitre avec numérotation, citation, localisation de la scène correspondante, et date. Tout au long de sa lecture, il ressent cette finition peaufinée. Il se dit que son expérience de lecture lui évoque celle d'un grand roman du dix-neuvième siècle : distribution importante sans être hors de contrôle, personnages substantiels sans être caricaturaux, diversité des lieux tout en restant dans Paris, mystères sur l'identité du spectre et son objectif, suspense quant au sort des principaux personnages car on ne fréquente pas impunément le milieu du crime organisé, reconstitution historique très soignée, évocation en filigrane de plusieurs facettes de la société, le tout servi par un récit populaire dans le bon sens du terme. Un délice de bout en bout. Le lecteur retrouve donc les caractéristiques des contes de la Pieuvre : une organisation criminelle qui règne en maître sur les trafics dans Paris, et des individus dotés de talents, c'est-à-dire des capacités surnaturelles. Il s'enfonce avec délice dans l'intrigue : le mystère de ce qui se cache dans les catacombes, le sort de Daumale qui a la pieuvre à ses trousses, le mystère de ce spectre appelé la Chose, la naissance à venir chez l'Œil, et d'autres phénomènes surprenant comme cette litanie de noms qui s'échappent avec des bulles d'air au pied de la passerelle de l'estacade de l'île Saint-Louis. Il absorbe les silhouettes des individus tels que Célestin les voit. Il lui faut un peu de temps pour pleinement réaliser que les dessins présentent une cohérence du début jusqu'à la fin, amalgamant tous ces ingrédients dans des visuels qui font sens. de prime abord, les dessins peuvent produire une impression un peu étrange, parfois avec trop de détails, d'autres fois avec une finition des traits de contour un peu rugueuse. de même certains choix de couleurs peuvent paraître curieux, comme ce rose persan. Mais en fait chaque élément est parfaitement à sa place, s'imbriquant avec les autres dans un tout homogène, chaque particularité visuelle étant signifiante. Une fois passé le prologue, le lecteur se rend compte qu'il s'attache immédiatement à Célestin, individu simple, enjoué, soucieux de bien faire son travail, un peu effacé, ayant conscience de sa différence. Il fait sa connaissance alors qu'il se tient au milieu de deux dessins en pleine page successifs, dans sa tenue de serveur, dans son milieu professionnel. de manière tout à fait naturelle, il s'adresse directement au lecteur, brisant ainsi le quatrième mur, et initiant ainsi ses remarques, son monologue intérieur. Cette accroche fonctionne parfaitement, le lecteur se sentant concerné puisqu'on s'adresse directement à lui. Au fil des pages, il peut apprécier le caractère foncièrement honnête et un peu altruiste de Célestin, satisfait de n'être rien de particulier, d'être quelqu'un d'ordinaire, de sa routine qu'il juge gratifiante. Au travers des dessins, le lecteur voit un jeune homme calme et posé, efficace et rapide dans son métier, naturellement souriant, sans hypocrisie professionnelle, à la fois banal dans son apparence, et unique en tant qu'être humain, sa seule fantaisie étant sa coupe de cheveux. Il porte une tenue vestimentaire adaptée à chaque occasion : tablier pour l'auberge, joli costume pour se rendre au cabaret monstrueux, longue chemise de nuit pour dormir. Indubitablement, Célestin est le personnage principal du récit, et pour autant le lecteur peut partager le point de vue d'autres protagonistes : l'Œil, Daumale, L Insomniaque, le Gros. Ils ne sont pas mis autant en avant que Célestin, et ils peuvent occuper le devant de la scène le temps d'une séquence, ou revenir de manière chronique en personnage secondaire le temps d'une ou deux cases, d'une ou deux répliques. le lecteur effectue également un investissement émotionnel en eux, de manière différente à chaque fois. Il peut être touché par la souffrance de l'un d'eux et transporté par un moment de grâce visuelle inattendu (l'Insomniaque et son rêve). Il peut s'accoutumer à un autre et le retrouver avec plaisir, l'amitié bourrue de Gros. Il se rend compte que l'Œil acquiert une épaisseur émotionnelle qui le fait exister, ne permettant plus de le réduire à son rôle de méchant au sein de la Pieuvre, devenant un individu complexe au-delà d'une simple dichotomie Bien / Mal. Chaque personnage dispose d'une apparence particulière, physique et vestimentaire, avec un registre de gestes dans lesquels transparaissent son caractère (l'emportement de l'Oeil), ou ses automatismes professionnels (la préparation des repas en cuisine). Il n'y a pas de petit personnage qui serait réduit à un simple artifice narratif. Tout au long de cette histoire, il y a un autre personnage qui apparait en fait dans plus de pages que Célestin : Paris. C'est un lieu commun de dire que le lieu constitue un personnage à part entière, mais dans cette bande dessinée, ce constat se situe à un autre niveau. L'artiste a apporté un grand soin et un investissement exemplaire pour recréer les rues, les intérieurs de la capitale à cette époque. Au fil des séquences, le lecteur peut se projeter dans un gros collecteur en égout, dans un troquet populaire, avec son arrière-cour et la trappe pour jeter les déchets directement à l'égout dans le dix-septième arrondissement, passage Vendrezanne dans le treizième arrondissement, quai de l'Archevêché, sur de la passerelle de l'estacade de l'île Saint-Louis, dans la cour de l'hôtel particulier de l'Œil dans le cinquième arrondissement, etc. La précision du lieu de la scène en début de chaque chapitre ne se limite pas à un simple expédient narratif pour indiquer le lieu, mais constitue une aide pour le lecteur impatient d'avancer sans s'appesantir sur les dessins, ainsi qu'un repère pour l'amoureux de Paris qui souhaite comparer les descriptions minutieuses et attentionnées à ses connaissances, ou aller les approfondir par des recherches ensuite. En fin du chapitre 8, il peut également recomposer le parcours de la fuite de Célestin grâce aux indications : rue de l'Abreuvoir, rue Girardon, rue du Faubourg Montmartre, Pont Neuf, rue Monsieur-le-Prince, rue Lhomond, rue des Cordelières, rue Croulebarbe, rue des Reculettes. La qualité de cette reconstitution historique ne donne pas simplement de la consistance aux décors : elle rend visuelle et apparente une réalité sociale. Mis à part pour les dirigeants de la Pieuvre, le lecteur côtoie des gens du peuple, les voit dans leur vie de tous les jours, aussi bien le serveur, que la responsable des consommations, le cuistot, les enfants et jeunes adolescents en bande organisée rapportant le fruit de leurs rapines et de leurs récupérations à un adulte, les nervis de la bande de la Pieuvre, les voleurs en train d'évoquer leurs futurs coups attablés à l'auberge, les dames faisant une pause avant de retourner battre le trottoir, etc. À la lecture, cette dimension du récit ne passe pas au premier plan : elle reste en arrière-plan, discrète et organique. Il n'y a pas de personnage qui se mette soudain à faire une déclaration attirant l'attention sur sa condition sociale, pour autant le récit met en scène des gens du peuple, ordinaires, faisant de leur mieux dans un contexte social peu favorable à leur classe. Cette direction d'acteurs naturaliste favorise l'empathie du lecteur pour des êtres humains normaux, comme lui, en butte aux difficultés quotidiennes de la vie. Il se retrouve émotionnellement impliqué par les actes de Célestin pour aider Daumale, par l'angoisse de ce dernier se sachant poursuivi par les séides de la Pieuvre, par l'inquiétude de l'Œil pour l'accouchement, et même par le plaisir par anticipation de Nez à manger un plat succulent, etc. Ainsi le lecteur est en immersion complète dans le récit, ressentant les émotions des personnages, partageant leur point de vue personnel, impatient de savoir ce qui va se passer, tout en en laisser porter par le rythme de la narration. Il ressent le fait que l'auteur raconte son histoire avec une honnêteté de cœur, sans dédain hautain. Il est perceptible qu'il aime ce genre, mélange historique et fantastique. Comme dans les deux premiers tomes, la mise en scène d'individus disposant de talents surnaturels peut être prise au premier degré, à la fois fascinant pour ces capacités extraordinaires et pour leur utilisation visuellement spectaculaire. C'est un divertissement populaire sans hypocrisie, sans condescendance intellectuelle. Dans le même temps, cette approche n'exclut pas l'ambition. Plusieurs têtes de chapitre comprennent une citation d'auteur : Guillaume Apollinaire (1880-1918), un verset de la Genèse, Évariste Gallois (1811-1832), Albert Samain (1858-1900), Victor Hugo (1802-1885), Honoré de Balzac (1799-1840), John Donne (1572-1631). le lecteur peut y voir une volonté de rattacher cette œuvre à la culture classique. Il peut aussi se dire que l'auteur a logiquement explicité certaines de ses sources d'inspiration, des œuvres qui l'ont nourri et qui affleurent de ci de là, comme cette forme de Cour de Miracles, ou cette volonté naturaliste et cette représentation d'une société au travers de plusieurs personnages liés entre eux, dont les chemins de vie se croisent et deviennent interdépendants. La présence ponctuelle de personnages dans chaque tome fait également penser à la structure d'une chronique de grande ampleur tissée dans plusieurs romans. Effectivement, les individus dotés d'une capacité extraordinaire (les talents) peuvent se voir également comme une métaphore d'une personne excellant dans son art, une lecture plus littéraire de ce divertissement, mais aussi une dimension quasi mythologique (l'un d'entre eux ne s'appelle-t-il pas Pluton ?). En outre, malgré leurs talents, ils restent soumis à la structure sociale de l'époque, à la propension naturelle de l'individu de profiter des autres, soit en exploitant sa faiblesse physique, soit en exploitant sa faiblesse sociale. Avec ce point de vue, d'autres thèmes sous-jacents apparaissent : la place de la femme dans la société à travers la Chose et Mama-Brûleur (Et puis quoi ensuite, le droit de vote ?), le désir très humain d'avoir une progéniture, les forces systémiques d'une société qui enserre le déroulement de la vie d'un individu (les conditions de sa naissance qui induisent son accès à l'éducation, à une classe sociale, à une place prédéterminée dans la société), un système de valeurs qu'il soit humaniste comme celui de Célestin, ou fondé sur les règles et l'obéissance à l'autorité comme celui de la Pieuvre, les mécanismes de perpétuation d'un système (la dictature de la Pieuvre), une économie parallèle, le devoir de mémoire pour les victimes, la puissance irrépressible du besoin de justice, etc. Avec l'évocation d'un embryon de syndicalisme ou d'une entreprise en autogestion, l'auteur évoque à la fois les gens du peuple s'organisant de manière solidaire pour contrecarrer les effets d'une oppression capitaliste par les possesseurs des outils de production, mais aussi la façon dont ces mêmes propriétaires contrattaquent pour rendre ces initiatives inefficaces et inoffensives. Cette lecture s'avère aussi puissante et profonde qu'un grand roman du dix-neuvième siècle. Au fur et à mesure le lecteur s'imprègne de sa richesse et de sa gentillesse, de son humanité. Il savoure les mots d'argot employés, en nombre maîtrisé, sans que cela ne devienne un artifice ou que les que cela ne rende les propos abscons. Il ressent l'horreur primale de certaines situations : devoir pourfendre un cœur battant toutes les deux minutes, quelle sorte de séquelle cela peut-il laisser chez le bourreau de s'acharner ainsi à exterminer une vie ? Il ressent des échos entre différentes situations. Par exemple, il apparaît que la dernière image du prologue signifie que le nouveau-né a les tympans percés, qu'il sera donc sourd à vie. En lisant le monologue de Célestin, le lecteur peut le voir comme un individu parlant de sa différence, qui pourrait très bien être compris comme des propos relatifs à une infirmité, s'appliquant alors à la situation de ce nouveau-né qui va grandir sourd parmi des bien-entendants. Troisième tome des contes de la Pieuvre : troisième réussite exceptionnelle pour l'histoire, la reconstitution historique qui transpire l'amour du vieux Paris, la finesse de la narration visuelle, la richesse d'un récit populaire et ambitieux. En artisan méticuleux et incroyablement généreux, Gess réalise un chef d’œuvre ayant sa place aux côtés des œuvres littéraires populaires.

04/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Un destin de trouveur
Un destin de trouveur

En quoi cela est-il bon ? - Ce tome contient une histoire complète racontant la vie du Trouveur. Elle se déroule dans le même environnement que le premier tome de la série La malédiction de Gustave Babel (2017) avec l'apparition de personnages qui en sont tirés. Il est possible d'apprécier cette nouvelle histoire sans avoir lu la première, mais ce serait se priver d'une excellente lecture. Il est paru en 2019, écrit, dessiné, encré, mis en couleurs par Gess qui a également réalisé le lettrage. En début se trouve un court texte de l'auteur évoquant la situation du petit peuple de Paris à la fin du dix-neuvième siècle, ainsi que les événements de la commune. Ce tome comprend un récit principal de 200 pages de bande dessinée, et un récit complémentaire consacré à la Bête (un personnage secondaire du récit) de 20 pages de bande dessinée. L'histoire s'ouvre avec une lettre adressée par Jean-Baptiste Farges à son fils Émile, datée du 28 mai 1871, évoquant du contrat Social (1762) de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) et la Commune de Paris (1871). Pendant l'hiver 1888, dans l'impasse de la Cerisaie (treizième arrondissement), 2 policiers Émile Farges et Alphonse Lepic s'avancent prudemment arme à la main. Ils découvrent l'Hypnotiseur en train de s'adonner à sa sale besogne : assassiner une pauvre victime à grand coup de cane. Il utilise son talent pour faire s'agenouiller les 2 policiers dans la neige, car son talent annihile toute volonté. Il les contraint à lui indiquer comment ils l'ont trouvé : grâce au talent d'Émile Farges qui est un Trouveur. Il lance un caillou sur une carte en pensant à ce qu'il cherche et le caillou va se positionner à l'endroit correspondant. L'Hypnotiseur leur impose de l'oublier, de rêver de lui toutes les nuits sous la forme d'un crâne qui rit, et à Alphonse Lepic de se suicider avec son arme de service le lendemain. Plus tard dans la nuit, quand Émile Farges et Alphonse Lepic reprennent connaissance, ils s'apprêtent à pénétrer dans l'église de la Trinité dans le neuvième arrondissement. le caillou du Trouveur les balade dans l'église, sans les mener au criminel, les laissant interdits. Émile Farges se remémore quand enfant (en 1869) son père l'avait présenté à une vieille dame avec un talent, lui avait offert cadeau d'une valeur inestimable et qui peut-être aisément remplacé, et qu'elle avait indiqué qu'Émile dispose d'un talent de trouveur. En hiver 1888, Émile Farges explique à son épouse enceinte Léonie l'impasse où l'a mené son talent. Elle lui fait tester sur d'autres personnes à trouver, et le talent est opérationnel et précis. Dans la nuit, Émile Farges se réveille à 04h47 précise du fait d'un cauchemar éprouvant. Il se lève et va se préparer un café. En même temps, il teste à nouveau son talent pour trouver l'Hypnotiseur et le caillou lui indique encore l'église de la Trinité. Il s'y rend et trouve Alphonse Lepic déjà présent, tout aussi déconcerté en ayant reconstitué leur emploi du temps car il y a deux heures pendant lesquelles il ne sait pas ce qu'ils ont pu faire. Ils sortent de l'église et se rendent au commissariat. Le lecteur a hâte de découvrir un nouveau conte de la Pieuvre, cette fois-ci centré sur un autre personnage que le premier. Il découvre la lettre du père d'Émile qui apporte une touche politique au récit, puis les méfaits de l'Hypnotiseur, l'histoire personnelle d'Émile par petits retours en arrière, ainsi que l'intrigue principale : l'enlèvement de Zélie la fille de la Bouche, et l'implication du Trouveur dans sa recherche. Il entre très facilement dans le récit : une enquête où l'on suit le policier, enfin plutôt une deuxième enquête qui s'apparente à une course contre la montre pour retrouver à temps l'enfant enlevé. le principe est simple et l'intrigue se déroule de manière linaire (sauf pour les retours en arrière sur la relation entre Léonie & Émile). Cette forme de course-poursuite fournit une dynamique classique au récit, et le lecteur se laisse prendre au jeu de retrouver la demoiselle et de capturer la Bête. Il note que l'auteur met en œuvre des conventions de genre attendues et banales : la rivalité entre 2 policiers, le chantage exercé sur Émile Farges par l'organisation criminelle, l'obligation de collaborer entre des individus qui sont ennemis, l'emprise du crime organisé. En cours de route, Gess ajoute l'emploi de conventions d'autres genres. C'est ainsi que l'accumulation d'individus disposant de talents fait penser à des personnes que les pouvoirs mettent à l'écart de la société normale qui se défie d'eux, un peu comme un groupe de mutants dans l'univers partagé Marvel. Le lecteur retrouve également les caractéristiques des pages de l'auteur : des dessins descriptifs dont les formes sont détourées avec un trait encré non lissé, souvent une teinte dominante par séquence, déclinée en nuances, une absence de volonté pour rendre les personnages beaux ou les endroits spectaculaires, des cases sagement rectangulaires, des pages comptant généralement entre 6 et 8 cases, avec des variations entre 3 à 11 par page, des phylactères pouvant occuper les 2 tiers d'une case. Il s'agit donc de dessins plutôt fonctionnels, assurant une narration visuelle efficace, ne cherchant pas à se faire admirer. La lecture donne la sensation d'une fluidité sans heurt, mais sans éclat non plus. Plus que ça, le ressenti du lecteur est plutôt celui de la simplicité, du plaisir immédiat et de la transparence quant aux influences et références. Il ne faut pas longtemps pour se rendre compte qu'en fait la banalité et la simplicité de la narration relèvent en fait d'une maîtrise sophistiquée et d'une grande générosité de conteur. L'auteur ne s'appuie sur aucun effet de manche pyrotechnique et indique explicitement à son lecteur d'où vient son inspiration. Lorsque le nombre de talents va augmentant, le lecteur de comics pense tout de suite aux X-Men, au fait que la population civile se défient d'eux et qu'ils sont obligés de vivre à part. Pour autant, il n'éprouve pas l'impression d'un plagiat. Au contraire, il prend progressivement conscience que Gess est parvenu à la quadrature du cercle : établir des superhéros français, sans impression de succédané des superhéros américains. Il s'agit bien d'individus dotés de superpouvoirs, mais ils ne portent pas de costume bariolé, ni ne lutte contre le crime par altruisme inné. le fait qu'ils se reconnaissent entre eux tient autant de la visibilité de leur talent, qu'à une expérience de la vie similaire concernant la défiance dont ils sont l'objet. Gess apporte la même attention à tous les éléments du récit, qu'à la coexistence contrainte des talents avec les êtres humains. le lecteur peut très bien ne pas y prêter attention et savourer les déplacements des personnages à Paris et en proche banlieue. S'il connaît un ou deux de ces lieux, il se rend compte que ces dessins en apparence rapides et faciles décrivent avec exactitude leurs caractéristiques. Non seulement, la narration visuelle ne comporte pas d'endroit générique construit à la va-vite, mais en plus la cohérence des temps de déplacements, de la configuration des lieux est rigoureuse et fait que le lecteur éprouve la sensation d'y être. À nouveau cette dimension de la narration ne prend pas le pas sur l'histoire, n'est pas mise au premier plan pour être admirée. S'il le souhaite, le lecteur peut y attacher de l'intérêt, relire la courte introduction de l'auteur et y avoir la confirmation de son investissement pour satisfaire son goût du réel. C'est ce degré d'implication discret, restant en arrière-plan, qui aboutit à une aventure dont le plaisir de lecture est immédiat, sans besoin d'investissement ou de concentration. Les péripéties d'Émile Farges en acquièrent une consistance épatante, et une logique interne qui s'appuie sur cette reconstitution du réel. Au-delà de cet aspect, le lecteur ressent également l'honnêteté de la narration, l'humilité du narrateur, et sa générosité. Le plaisir de lecture provient tout d'abord du mystère qui entoure l'Hypnotiseur (Émile Farges pourra-t-il se défaire de cet ordre hypnotique ?), puis du risque encouru par Zélie et sa mère, et du chantage sur la vie de Léonie et leur fille Claire. le lecteur se rend compte progressivement de l'ampleur du récit qui s'apparente à un véritable roman, avec les différents personnages, leur histoire personnelle, leurs interactions. Gess ne se contente pas d'un récit mené par l'intrigue aux dépends des personnages. Ceux-ci acquièrent de l'épaisseur et de la personnalité au fur et à mesure des pages. Émile Farges est un simple policier consciencieux avec un talent particulier au début du récit. Petit à petit, le lecteur découvre l'influence de son père, sa relation avec sa femme et avec la communauté des Sœurs de l'Ubiquité (Mama-Brûleur, Léonie, Lisette & Mathilde, Margot, Colette, Clara), l'incidence que cela a sur ses opinions, ses convictions, ses valeurs héritées de son père, ses engagements. Il observe également Léonie, son talent et son caractère indissolublement liés, sa sollicitude pour son époux, sans incidence sur son autonomie. L'auteur fait en sorte que chaque personnage ne soit pas cantonné dans une simple dichotomie Bon ou Méchant. Même le Dresseur qui utilise un autre homme (la Bête) pour commettre ses assassinats raconte son histoire et le lecteur peut comprendre qui il est, comment il en est venu à adopter ce mode de vie, sans pour autant qu'il ne devienne un héros aux yeux du lecteur. Même Pluton, un autre homme de main sans pitié, acquiert une touche d'humanité quand Claire se rend compte d'une particularité le concernant. Il n'y a que 2 individus qui restent sans rien pour les racheter. le premier est La Bouche (Édouard Ronsard) parce qu'il refuse de changer face à l'évidence. le second est l'Hypnotiseur dans lequel le lecteur peut voir une forme de clin d’œil, pas simplement parce qu'il apparaît dans La malédiction de Gustave Babel, mais aussi parce qu'il est traqué en 1888, la même année où Jack l'Éventreur avait sévi à Withechapel. Coïncidence ? Je ne crois pas. Le plaisir de lecture se trouve encore augmenté par les différents thèmes abordés. Gess ouvre chaque chapitre de son histoire avec une citation de Jean-Jacques Rousseau, extraite du Contrat Social, ou de Émile, ou, de l'éducation (1762). le lecteur apprécie l'intérêt de ces extraits pour eux-mêmes, mais aussi mis en résonance par l'expérience de la Commune, ou par la manière dont les personnages ont été élevés, ou ont élevés leurs propres enfants. L'auteur évoque également la condition féminine au travers de la position sociale des personnages féminins, mais aussi des crimes commis contre elles, et de l'action des Sœurs de l'Ubiquité pour aider et même venger certaines femmes. Conscient de ces thématiques, le lecteur peut également reconnaître dans la notion de talent une forme d'expertise des personnes qui les possèdent, c'est-à-dire une métaphore de la manière dont l'excellence dans un métier ou un art place une personne un peu à part de la masse, sans qu'il ne s'agisse d'un discours élitiste. le lecteur en identifie le mécanisme de mise à l'écart, de tentative de récupération par certains pour monétiser le talent des autres. Il sourit également quand, enfants, les personnes douées d'un talent doivent aller voir une vieille femme pour qu'elle identifie le talent, et doivent payer avec un cadeau d'une valeur inestimable et qui peut être aisément remplace, une formulation de conte. le lecteur se fait alors la remarque que Gess lui-même dispose d'un talent de conteur extraordinaire, et que le questionnement d'Émile Farges (En cela est-il bon ?) est également celui de l'auteur quant à l'utilisation de son propre talent, à nouveau en toute humilité. Ce deuxième récit des contes de la Pieuvre s'avère encore plus abouti que le premier qui est déjà extraordinaire. Gess raconte une histoire prenante, avec des personnages sympathiques ou au moins humains, avec une intrigue vive et inquiétante (n'oubliant pas le sous-titre de Conte de la Pieuvre), en abordant avec naturel des thèmes complexes et intelligents. L'auteur donne énormément au lecteur, en toute simplicité, en toute modestie, en toute générosité. Comme Mama-Brûleur le dit de Clara : il rend le monde plus vivable. le lecteur n'éprouve aucune difficulté à appliquer la question de fond du récit (En quoi cela est-il bon ?) au présent récit, et à trouver une multitude de réponse. Chef d’œuvre.

04/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Le Dramaturge
Le Dramaturge

Vieillir et créer au cours de crises existentielles - Ce tome comprend une histoire originale parue en 2010 sur un scénario de Daren White avec des illustrations d'Eddie Campbell. L'histoire met en scène un auteur de pièce de théâtre dénommé uniquement sous l'appellation de Dramaturge. Elle se décompose en dix scènes. Dans la première intitulée Dans le bus, l'écrivain est assis dans un bus et il contemple une jeune femme assise non loin de lui dont le chemisier est légèrement serré. Il la catalogue comme matériau de référence pour l'une de ses futures pièces, ou autre écrit. Il s'invente une fantaisie sexuelle ayant pour thème sa poitrine et il se souvient d'une de ses précédentes conquêtes, de sa tentative d'avoir recours à une professionnelle, Puis il rentre prendre un thé dans la maison dans laquelle il loue une chambre au vieux propriétaire. Dans le deuxième chapitre En ligne, il surfe sur internet de page d'accueil en page d'accueil de site à caractère pornographique. Il dîne avec son agent littéraire et s'invente une liaison et une vie avec elle. Puis il repense à son frère attardé mental. Chacun des chapitres (plus ou moins court) suit l'écrivain dans un des moments de sa vie quotidienne et fait partager au lecteur le ou les souvenirs qui remontent à la surface de sa conscience à ce moment là. Ce récit intimiste est raconté d'une façon très particulière. Il y a d'abord le format de cette bande dessinée : un format paysage, chaque page étant composée de 3 cases comme un strip d'un quotidien, sans phylactères. Chaque page se compose de cases peintes à l'aquarelle avec une phrase au dessus de chaque case. Il y a ensuite la forme narrative : le texte est raconté par un narrateur omniscient qui parle de l'écrivain comme d'une tierce personne en évoquant les faits, mais aussi les sentiments du personnage. Enfin il y a les thèmes abordés : l'acte de création (sujet périphérique, mais activité au centre de la vie de l'écrivain), le vieillissement (l'écrivain semble avoir une bonne quarantaine au début de l'histoire, une petite soixantaine à la fin) et des questionnements existentiels (la relation à l'autre, l'empathie, le sentiment éprouvé pour autrui, les liens familiaux, la sourde peur de l'autre, l'altérité). À l'énoncé de ces thèmes, on peut craindre la bande dessinée à thèse ou le drame existentialiste lourdaud et pesant. À la lecture, on est étonné par la légèreté de l'histoire, son caractère éthéré, évanescent, passager, dépourvu de toute culpabilité, apaisé et serein. Daren White ne joue pas sur la fibre larmoyante du regret, du pessimisme ou de l'angoisse face à l'existence. Il compose son histoire par petites touches impressionnistes éclairant tel ou tel aspect de la vie de l'écrivain. Pour mettre en image ce récit singulier, Eddie Campbell a proposé ses talents à Daren White (ils avaient déjà collaboré sur une histoire de Batman). Campbell est un professionnel de la bande dessiné avec un parcours singulier et éclectique : une autobiographie (Alec, l'intégrale), une illustration de la vie de Jack l'Éventreur selon Alan Moore (From Hell), d'autres collaborations avec Alan Moore (A disease of language), une variation sur les dieux grecs (Bacchus) et une adaptation de pièce de théâtre (Black Diamond Detective Agency). Il a conserve ici son style esquissé et rêche, mais qui est fortement atténué, voire gommé par la mise en peinture. Campbell a choisi d'être le plus factuel possible sans tomber dans le photoréalisme. Il aborde chaque case comme un instantané dont il ne fait ressortir que l'essentiel. La mise en page des différentes scènes varie d'une juxtaposition d'images qui ne forme une séquence que par le biais du texte, à des séquences plus traditionnelles décomposant un mouvement ou un déplacement, ou un zoom avant. La mise en couleurs sait rester sobre, sans être tristounette ou convenue, imaginative, sans être un kaléidoscope de couleurs improbables. À l'évidence, cette œuvre ne s'adresse pas aux plus jeunes, non pas à cause de son caractère sexué, mais plutôt parce qu'il faut déjà une expérience de la vie pour apprécier et reconnaître la justesse des sentiments dépeints. Elle constitue un vrai roman, avec un parti pris parfois déconcertant (l'apparente banalisation de chaque situation), un ton qui décrit les difficultés de la vie sans s'en émouvoir d'une manière faussement naïve et simpliste. Et malgré cette approche distanciée qui rend la lecture très facile, je me suis senti en pleine communion d'esprit avec cet écrivain qui éprouve l'incommunicabilité et l'altérité.

03/06/2024 (modifier)