Thriller intense, magnifié par les illustrations
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Il s'agit d'une histoire complète en 63 pages publiée sous forme d'une graphic novel en 1986. le scénario est de Frank Miller et les illustrations peintes par Bill Sienkiewicz.
Vanessa Fisk (la femme de Wilson Fisk, le Kingpin) est dans une léthargie dont elle ne sort qu'à de brefs intervalles. Or le Kingpin est toujours amoureux d'elle. Il a donc décidé de prendre les choses en main et de lui trouver le meilleur docteur en psychiatrie qui soit. Mais engager Paul Mondat ne lui suffit pas, il veut être sûr d'obtenir son entière implication pour soigner sa femme.
Donc plutôt que de simplement lui demander de soigner Vanessa, il fait enlever Cheryl Mondat, sa femme qui est aveugle) par un individu prénommé Victor qui se révèle être un dangereux psychopathe pas bien du tout dans sa tête. de son coté Daredevil a le sentiment que le Kingpin est sur un gros coup ; donc il se rend Chez Josie, un bar mal fréquenté, pour faire pression sur Turk Barrett, indicateur pas très futé.
3 ans après avoir quitté la série de Daredevil, Frank Miller revient au personnage pour une histoire complète illustrée par un artiste exceptionnel. Ils collaboreront à nouveau pour Elektra, l'intégrale. Dès les premières pages, le lecteur assiste à un spectacle extraordinaire, hors du commun. La première est une illustration pleine page figurant l'horizon des immeubles newyorkais, avec le building du Kingpin dépassant de plusieurs étages cet horizon et captant toute la lumière du soleil. Les bâtiments en dessous sont essentiellement représentés par des rectangles striés de traits de pinceau horizontaux et verticaux pour évoquer les divisions en étages et en fenêtres.
La deuxième page comporte 4 cases de la largeur de la page où le lecteur découvre le visage apaisé d'une jeune femme au milieu de draps d'un blanc étincelant dans un lit immense. La seconde case est mangée au deux tiers par une sorte de tissu imprimé dont la troisième case montre qu'il s'agit des motifs sur le gilet du Kingpin. Il est représenté comme une masse imposante (5 fois celle de sa femme), avec un torse disproportionnée et une toute petite tête ronde perdue au milieu. Tout au long de l'histoire, Sienkiewicz va adapter son style graphique à la scène qu'il représente.
Le lecteur passera ainsi d'un style de peinture évoquant le stylisme de magazine féminin (la première fois que l'on voit le visage quasi angélique de Cheryl Mondat, pas Monday), à des représentations symboliques tels les tuyaux pour figurer les canalisations des égouts, ou des bruits directement représentés à la peinture dans la case (le vacarme assourdissant de la rame de métro), en passant par une aquarelle pleine page dans laquelle un chevalier s'en va vers le soleil couchant, en chevauchant sa monture dans un ciel embrasé.
La mise en images de cette histoire constitue une incroyable aventure graphique qui transfigure un récit bien tordu d'enlèvement d'une jeune femme sans défense, réduite à l'état de pion dans un jeu de pouvoir pervers. Sienkiewicz fait fi de tous les codes graphiques propres aux superhéros, pour interpréter chaque scène, en donner une vision amalgamant des éléments figuratifs, avec des formes symboliques traduisant l'état psychologique des individus où la manière dont ils sont perçus par ceux qui les entourent. Cet emploi de différents styles graphiques peut constituer soit une débauche de moyens démesurés par rapport au récit, soit une révélation de la manière dont un artiste doué peut donner à voir des sensations, et des paysages intérieurs des individus.
De son coté, Frank Miller a amélioré ses techniques de narration par rapport aux épisodes de Daredevil, et le fait de livrer une histoire complète lui évite de s'éparpiller. le lecteur de ses épisodes de Daredevil retrouve avec plaisir le Kingpin, ainsi que Turk Barrett et le bar Chez Josie. Mais arrivé à la moitié du récit, il se rend compte que Daredevil n'est que l'un des 2 personnages principaux, l'autre étant Victor, ce tueur psychopathe. En effet il apparaît dans 26 pages sur 63. Et Miller a développé pour lui une écriture en flux de pensée qui rend compte de l'état de perturbation de ses processus mentaux. Il n'y a pas de bulles de pensées à proprement parler, mais des brèves cellules de texte accolées au personnage dans lesquelles ses pensées sont retranscrites comme un flux (Mondat, not Monday), avec des phrases inachevées, qui passent d'un sujet à un autre. Cette technique est d'une efficacité incroyable pour rendre compte des pulsions antagonistes qui se bousculent dans ce cerveau dérangé.
Bien sûr la mise en image non conventionnelle de Sienkiewicz permet d'encore accentuer l'effet déstabilisant et finit par rendre angoissante une petite culotte à fleurs dans un placard. Victor est la grande réussite de cette histoire avec un accès à ses pensées établissant son caractère dangereux et incontrôlable comme dans peu de récits.
La contrepartie de la place accordée à Victor est que Daredevil parait presque invité dans cette histoire, plutôt que de remplir la fonction de (super)héros conventionnel. Ce décalage est encore accentué par le fait qu'il ne participe que peu à la résolution du conflit principal. Par contre la nature finie du récit permet également à Miller de développer une thématique selon plusieurs points de vue, aboutissant à un fil conducteur des plus sardoniques (celle du chevalier et de la princesse à sauver). La collaboration entre Miller et Sienkiewicz atteindra un stade encore supérieur dans "Elektra assassin".
Ce récit constitue la première collaboration entre 2 créateurs d'exception dont les forces s'additionnent pour aboutir à un récit bien noir, magnifié par des illustrations à base de styles différents pour mieux traduire la vision de la réalité de chaque personnage. Un tour de force graphique.
Lait, batteur à œuf et mayonnaise
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Ce tome regroupe les 8 épisodes de la minisérie initialement parue en 1986/1987.
Quelque part dans un asile de San Conception, un pays d'Amérique du Sud, une jeune femme subit l'incarcération primitive réservée aux malades mentaux tout en examinant ses bulles de souvenirs. Elle se souvient quand elle était le ventre de sa mère, de la mort de sa mère, de sa tentative de suicide, de ses années de formation d'arts martiaux avec un sensei, puis avec des ninjas mythiques (Star, Shaft, Flame, Claw, Wing, Stone et Stick), etc. Petit à petit elle se rappelle l'enchaînement des événements qui l'a conduite à cette situation. Elle doit maintenant s'évader et empêcher la Bête de déclencher une apocalypse nucléaire. Elle doit également échapper aux équipes du SHIELD (une organisation étatsunienne de contre-espionnage aux gadgets haute technologie). Pour ça elle va manipuler sans vergogne John Garrett, un agent très spécial, même parmi ceux du SHIELD.
L'introduction apprend au lecteur que ce projet était un souhait de Frank Miller qui a eu la latitude d'être publié par Epic Comics (la branche adulte de Marvel à l'époque) et que dès le départ il avait souhaité que l'histoire soit illustrée par Bill Sienkiewicz. Pour les puristes, le récit se situe avant qu'Elektra ne réapparaisse aux cotés de Matt Murdock dans la série Daredevil. En cours de lecture, il apparaît que le rôle à venir d'Elektra dans l'univers partagé Marvel n'a aucune espèce d'importance et "Elektra : assassin" peut lu, doit être lu indépendamment de la continuité.
Frank Miller n'y va pas avec le dos de la cuillère (c'est d'ailleurs un peu son habitude) : Elektra est une ninja qui maîtrise plusieurs techniques surnaturelles dérivées de sa formation avec les 7 maîtres ninjas. Elle est capable de télépathie rudimentaire, de manipulation mentale complexe, de prouesses physiques dépassant les possibilités naturelles du corps humain. Cet aspect superhéros peut devenir un trop exagéré dans certaines scènes (2 combats d'affilé sous l'eau, sans respirer). Miller s'en sert également à plusieurs reprises comme d'un deus ex machina permettant de trouver une porte de sortie artificielle d'une situation désespérée. le récit n'est donc pas à prendre au premier degré, et s'il possède sa logique interne, Miller tourne en dérision plusieurs péripéties. Comme à son habitude, il charge également la barque sur la représentation des politiques : tous pourris, menteurs, névrosés, hypocrites, à moitié fou (le président en exercice remportant la palme haut la main). Malgré tout, au premier degré, l'aventure tient la route et entretient un suspense soutenu, dans un pastiche mêlant ninja, complot et contre-espionnage, avec une franche violence.
Ce ton narratif décalé et ironique doit beaucoup aux illustrations de Bill Sienkiewicz, avec qui Miller avait déjà collaboré pour une Graphic Novel de Daredevil Guerre et amour en 1986. Sienkiewicz prend grand plaisir à interpréter à sa sauce chaque scène, chaque case, avec le style graphique qu'il juge le plus approprié au propos. La première page commence avec une illustration pleine page à la peinture d'une plage paradisiaque avec la mer, le ciel et des cocotiers dont le feuillage est d'un vert saturé. Page suivante, Elektra évoque ses souvenirs et le rendu devient un dessin d'enfant aux crayons de couleur. 3 pages plus loin 3 illustrations mélangent peinture et collage. 1 page plus loin, Sienkiewicz a recours à des formes simples au contour presque abstrait avec des couleurs plates et uniformes. La page d'après il semble avoir découpé des forme dans une feuille de papier blanc, qu'il a collé sur une feuille orange dans une variation de tangram. Quelques pages plus loin, une pleine page à l'aquarelle représente les femmes internées dans des conditions concentrationnaires. Contrairement à ce que le lecteur pourrait craindre, le résultat ne ressemble pas à un patchwork indigeste, ou à un collage psychédélique pénible. le saut d'une technique à l'autre est plus intense dans le premier épisode que dans les suivants parce que l'histoire est racontée du point de vue d'Elektra dont le fonctionnement intellectuel est perturbé par la rémanence d'un puissant psychotrope dans son sang.
Il faut dire également que Frank Miller accompagne parfaitement chaque changement de style en établissant un fil conducteur d'une solidité à toute épreuve. Avec cette histoire, il a parfait ses techniques de narration. Il écrit les flux de pensées des personnages en courtes phrases parfois interrompues quand une idée en supplante une autre, parfois avec des associations de mots sans former de phrase. Ces pensées sont écrites dans de petites cellules dont la couleur du fond change avec le personnage. John Garrett dispose de cellules de pensée, à fond bleu, Elektra à fond blanc, Sandy à fond rose, etc. Frank Miller adopte également un style rédactionnel différent pour chaque personnage, le pompon revenant à Sandy avec ses cellules à fonds rose et ses phrases à la guimauve fleurant bon les romans de gare à l'eau de rose.
Ainsi Miller assure la continuité narrative et justifie chaque changement de style. Mary Jo Duffy indique dans l'introduction américaine que Miller rectifiait ses textes (et même son scénario) après avoir vu chaque planche pour s'adapter à la démesure graphique de Sienkiewicz.
Sienkiewicz ne se contente pas de changer de style pictural régulièrement, il interprète également la réalité. le scénario de Miller ne fait pas dans la dentelle, il incorpore un niveau de violence très élevé avec des éléments surnaturels, Sienkiewicz relève le défi. Dans le deuxième épisode, Elektra se souvient des 6 instructions fondamentales de son sensei. Il est représenté uniquement sous la forme des yeux et des sourcils qui dépassent sous un calot blanc et un foulard qui lui mange le bas du visage. Ses consignes sont directement lettrées sur le calot et sur le foulard. Épisode 3, Garrett est attaché à une machine technologique futuriste dont la forme est fortement inspirée par celle d'une machine à coudre du début du vingtième siècle. Dernière page de l'épisode 5, Elektra et Garrett sont sur un engin volant dérobé au SHIELD qui évoque fortement une locomotive à vapeur.
Ce qui achève de rendre cette lecture agréable est l'humour ironique, sarcastique, moqueur, vachard, tant dans les textes que dans les images. Il faut voir Elektra et Garrett assis sur un lit en forme de cœur et fourbir leurs armes amoureusement, Chastity (une agente du SHIELD) déguisée en nonne, Perry (l'ex coéquipier de Garrett), parler le plus naturellement du monde alors qu'il a un couteau fiché en plein du front, le caleçon logotisé SHIELD de Garrett, la forme des aides laborantins clonés, etc.
Avec cette histoire, Frank Miller a écrit un gros défouloir sadique à l'humour corrosif dont il a le secret. Sous les pinceaux de Sienkiewicz, ce récit potache est sublimé en un tour de force picturale hors norme. En écrivant les textes après avoir vu les pages dessinées, Miller eut la présence d'esprit et le talent de les revoir pour s'adapter à ce foisonnement d'idées, en renforçant le fil conducteur, et en recourant à des techniques narratives plus élaborées. le tout est un produit de divertissement cynique, drôle et méchant, assez trash.
Voir n'est pas croire.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première parution date de 2021, sans prépublication. Elle a été réalisée par Dave McKean pour le scénario et les illustrations, le lettrage, tout.
Si vous avez marché seul dans les bois, ou sur un chemin des douaniers, ou dans un sentier en bordure de la mer et de la terre, ou si vous avez écouté avec attention le souffle du monde, ce livre est pour vous. Je suis revenu à moi, voilà une expression qui interroge. Un rapace plane haut dans le ciel, le long d'une falaise, au-dessus de l'océan. Il effectue un piqué sur un petit oiseau, le lacère de ses griffes et coupe sa moelle épinière d'un coup de bec. le narrateur éprouve l'impression de pouvoir sentir le sang, métallique, chaud, avec une petite montée d'acide dans sa gorge, à la fois de la faim et de la répulsion. Puis il sent qu'il revient à lui. Et il descend. Un homme emmitouflé, avec un capuchon et un masque sur le visage, une écharpe masquant le bas de son visage : Sokól. Il descend un escalier taillé à même la roche de la falaise, vers la grève. Il voit les veines de roches dans le flanc, trois bondrées apivores dans volant haut dans le ciel. Il atteint la plage, et se fait la remarque que c'est un lieu de transition, parfaitement adapté à son rendez-vous. Il avance entre les poteaux de bois rongés par la marée, étendant son bras gauche en avant : le rapace vient se poser sur son gant de fauconnier. Il regarde ses deux yeux totalement blancs, puis le rapace va se percher sur le sommet d'un des poteaux. Sokól continue d'avancer se rendant au poteau suivant, comme un mot sans contexte sur une page vierge. Il y a un bruit non identifiable.
Sokól attend car il est sûr d'avoir correctement interprété les signes. Mais il n'y a rien, juste des mots, comme de petites floraisons bactériennes sur un papier de Petri. Il n'y a rien de tangible, alors que dans le brouillard devant lui la silhouette d'un monstre d'une vingtaine de mètres de haut semble se dessiner. le reste de l'après-midi se déroule dans le calme. le rapace s'envole de son perchoir et se dirige vers la silhouette fantomatique du monstre. Il effectue un passage devant lui et le griffe, faisant gicler un peu de sang. le silence continue de régner. Des hommes approchent de Sokól sur la plage. le monstre s'agit en tous sens, alors que les serres du rapace lacèrent à nouveau sa carapace. Il semble cracher une pièce au loin. Puis s'effondrer. Sokól se baisse et ramasse la médaille, usée par le temps. le rapace vient se poser sur le gant de fauconnier. Les hommes se sont rapprochés de Sokól : celui en tête lui demande s'il veut bien être leur maire. Sokól lui jette la médaille en la qualifiant de pourboire. Dans un village du pays de Galle, dans le cimetière à l'arrière de l'église, une cérémonie d'enterrement prend fin, à laquelle assiste une douzaine de personnes. Arthur est assis à sa table de travail en train d'écrire un roman. Il relève la tête et regarde le portrait de son épouse défunte. Ed, son ami, entre dans la maison.
C'est un événement : Dave McKean a réalisé une nouvelle bande dessinée, la précédente étant Black Dog: The Dreams of Paul Nash (2016). Ce créateur a durablement marqué le monde des comics de la bande dessinée, avec Arkham Asylum (scénario de Grant Morrison), puis ses collaborations avec Neil Gaiman, et sa bande dessinée Cages (1998) sur l'acte de création artistique. le lecteur sait qu'il va plonger dans un monde à nul autre pareil sur le plan graphique, et certainement dans une histoire racontée de manière très personnelle. Il commence par s'immerger dans ce monde mangé par le brouillard, aux côtés de ce personnage tellement emmitouflé qu'il est impossible de voir une zone de peau. Il regarde le rapace voler, le monstre à la consistance douteuse, à la forme indiscernable dans le brouillard, cette plage sans autre élément visible que les poteaux de bois rongés par la mer et l'air. Il lit les dessins qui racontent l'histoire. Il se demande si le flux de pensée qui les accompagne est bien celui du personnage représenté, ou celui d'un autre qui sera montré plus tard. Il s'imprègne du vocabulaire recherché qui est utilisé pour décrire les lieux. Il ressent que les dessins oscillent entre descriptif et impressionniste. Il ne perçoit pas d'intrigue à proprement parler, mais l'expérience esthétique est agréable et divertissante.
Rapidement, le lecteur comprend qu'il suit deux fils narratifs distincts. Celui de Sokól à une époque médiévale dans une région côtière d'un pays qui peut être la grande Bretagne, mais ça n'est pas précisé. Celui d'Arthur, récemment veuf, écrivain, vivant dans une petite ville du pays de Galle, et recevant régulièrement son ami Ed. Ces deux fils narratifs sont racontés de manière linéaire et traditionnelle. Ils se côtoient, et s'intriquent de temps à autre, à un degré plus ou moins élevé. Ça va d'une sensation similaire dans l'un et l'autre, à une forme de rencontre des deux personnages principaux. D'un côté, Sokól est un voyageur qui séjourne plus longtemps que d'habitude dans un village et ses abords. de l'autre côté, Arthur essaye de se remettre à écrire, espérant ainsi faciliter son travail de deuil pour son épouse. le lecteur suit Sokól se baladant dans les bois au gré son inspiration, jusqu'à l'incendie d'une ville. Il voit Arthur essayer d'écrire, papoter avec son ami Ed jusqu'à une surprenante séance de spiritisme, impliquant une douzaine de personnes. L'histoire est donc celle de ces deux hommes, le premier semblant prendre la vie comme elle vient et vendant ses services guère précisés, à des villageois, le second subissant son deuil, affecté d'un vague à l'âme. Il règne une forte composante introspective, sans qu'elle ne devienne psychanalytique, plutôt nourrie par des états d'esprit.
S'il ne connaît pas déjà d'autres œuvres de cet artiste, un simple coup d’œil à la couverture indique au lecteur qu'il possède une forte personnalité graphique. La première page s'apparente à une image à l'aquarelle (la paroi de la falaise), illustrant un texte qui est une citation du premier chant des Enfers de la Divine Comédie de Dante Alighieri (1265-1321). Les deux pages suivantes ressemblent également à de l'aquarelle, avec des cases à fond jaune Flave, sans bordure, avec une représentation impressionniste beaucoup plus évocatrice que descriptive, et deux cases pouvant relever de l'abstraction car incompréhensibles sur le plan figuratif et narratif si on les détache des cases adjacentes. Au fil des pages, le lecteur relève plusieurs particularités graphiques qui transcrivent la personnalité de l'artiste, et qui confèrent un caractère totalement unique à cette bande dessinée. Régulièrement, mais pas systématiquement, McKean gauchit ses perspectives pour leur donner un caractère étrange, mais aussi pour indiquer l'état d'esprit du personnage qui contemple ou qui habite cet environnement. Il joue également sur les proportions des visages, les allongeant, les penchant, exagérant la dimension d'un front, ou des joues, ou des yeux. Ces écarts avec les proportions anatomiques rendent les visages plus expressifs, mais aussi plus vivants, comme si l'artiste avait saisi un soupçon de la trace d'un mouvement de tête, de bouche ou des yeux. le lecteur se rend compte que le mode de dessin ou de peinture varie en fonction des séquences : formes détourées avec un trait de contour encré, aquarelle diaphane, peintre à l'huile ou à la gouache pour des séquences oniriques muettes, motif complexe intégré en arrière-plan. le lecteur ne retrouve pas de manière flagrante des photomontages comme pour les couvertures de Sandman, mais l'artiste a expliqué qu'il avait dessiné chaque planche de manière traditionnelle ou en tout cas sur un support physique, avant de les traiter l'infographie, soit simplement pour les nettoyer et les rendre propres à l'impression, soit en les complétant, modifiant, triturant avec des effets spéciaux.
Il ne s'agit pas pour l'artiste d'étaler sa maîtrise de telle ou telle technique picturale, mais d'exprimer ce qu'il souhaite avec les outils appropriés. le lecteur peut d'ailleurs n'y prêter aucune attention car il est plus absorbé par ce que racontent les pages, que par la manière dont elles ont été réalisées, cet aspect n'étant pas démonstratif. En fonction de sa sensibilité, certaines images ou certains propos attirent plus fortement son attention, ou génèrent une émotion ou un écho plus parlant. Il peut ressentir plus d'empathie pour la mélancolie d'Arthur que pour les pensées teintées d'ésotérisme de Sokól. Il peut se sentir emporté par le vol du rapace, ou plutôt par l'utilisation d'un registre de vocabulaire sortant de l'ordinaire (bondrée apivore, bécasse, huard, mouette tridactyle, bécasse arctique, le papillon sphinx, bractée, crécelle, tégument…). Ainsi, l'auteur emmène le lecteur sur cette grève, dans les bois pour une balade avec une personne en parlant avec le vocabulaire spécifique approprié. de la même manière qu'il ferait connaissance avec une personne, cherchant les points en commun, les thèmes familiers pour établir un premier contact, les prémices d'une nouvelle relation, il se sent plus intéressé par telle ou telle remarque ou tel thème : la responsabilité du pouvoir, la relation entre le réel et l'imaginaire, la révélation que peut amener l'usage des cartes du tarot, les métaphores (le miroir est la porte, le livre est la clé), Sokól qui se sent piégé entre deux états (celui du chasseur, et celui de la proie). Il perçoit également l'amour de la nature qui se dégage de plusieurs passages, l'écart en vie civilisée et vie sauvage, les interactions à double sens entre rêveur et rêve, la vie de l'esprit qui donne un sens personnel aux événements. Il peut aussi être rétif à certains passages, par exemple la cérémonie ritualisée d'une séance de tarot divinatoire.
Dans le même temps, il se dit que l'auteur l'invite à plusieurs reprises à prendre chaque passage comme une image, comme une interprétation de la réalité, une représentation sciemment biaisée pour en faire ressortir une facette sous un éclairage choisi et orienté. Il perçoit plus ou moins consciemment que le thème de l'entre-deux, de la transition est présent dans chaque séquence, la mise en scène d'un déséquilibre entre deux états opposés, réalité ou fantaisie, humain ou oiseau, artiste ou public, réalité matérielle et vie spirituelle, etc. Avec ce point de vue en tête, il se surprend à sourire quand un personnage dit que Voir n'est pas croire, comme si l'auteur encourageait le lecteur à ne pas croire les images qu'il voit. À un autre moment, Arthur affirme que ce n'est pas lui qui a écrit les phrases qui se trouvent dans le livre qu'il écrit, à nouveau proposant au lecteur de prendre du recul et de ne pas attribuer littéralement chaque image ou chaque phrase à l'auteur. Il apprécie la manière dont l'auteur imagine en toute liberté et en toute sensibilité. Il comprend mieux pourquoi Arthur a choisi le mot d'Apophonie pour le titre de son livre : l'accent que le lecteur met sur une phrase ou une image en change significativement le sens. Il y a autant d'interprétations de l’œuvre que de lecteurs : la bande dessinée est différente à chaque fois qu'elle est lue.
Dès la couverture, le lecteur sait qu'il va plonger dans une bande dessinée singulière. Il en a immédiatement la confirmation par la personnalité diverse de la narration visuelle, et par l'intrigue dont la nature ne se discerne que très progressivement. Il se laisse bien volontiers emmener dans ces déambulations sortant de l'ordinaire, une expérience esthétique, émotionnelle et spirituelle, un flottement entre deux réalités, entre deux états, une liberté imaginative incomparable qui lui donne la sensation de se détacher d'un monde convenu et prévisible pour dériver dans un monde imaginaire qui lui permet de considérer autrement son existence, d'y retrouver du merveilleux. Chef d’œuvre.
Percevoir autrement…
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. L'histoire a été publié sans prépublication, la première édition datant de 2016. Cette bande dessinée est l'oeuvre de Dave McKean, auteur complet, illustrateur hors pair. Il s'inspire de la vie du peintre Paul Nash (1889-1946). Elle s'ouvre avec une introduction de Jenny Wadman, directrice du programme quinquennal 14-18 NOW, une autre de Julie Tait & Aileen McEvoy, directrices du festival international de bandes dessinées de Lakes.
Chapitre 1 : 1904, la maison de Wood Lane, à Iver Heath dans le Buckinghamshire. C'était son premier rêve, en tout cas le premier rêve dont il se souvienne. de toutes les histoires qui produisent des échos dans le passé de l'être humain, comme des bougies allumées s'accrochant à la vie contre le froid, l'humidité et le courant d'air, les rêves sont les plus insaisissables, se cachant dans les vallées et les plis de l'esprit, solitaires. S'affaissant dans les ombres des temps passé et présent, dans les tranchées. Paul avance dans son rêve, avec les pieds comme dans un labyrinthe, vers une ouverture lumineuse, mais avec des ombres géométriques menaçantes semblant fondre sur lui. Toujours dans la pénombre, il progresse, encore enfant vers la sortie qui a perdu en luminosité, mais il aperçoit un chien noir aux yeux rouges devant lui. le chien lui barre le chemin, et l'enfant n'ose pas l'approcher pour forcer le passage. le chien s'éloigne vers l'embrasure, et l'enfant le suit en courant. le chien sort dans la lumière, et l'enfant en fait autant, ébloui par tant de lumière. Il aperçoit devant lui un menhir avec un trou circulaire, une grosse Lune dans le ciel, et une femme assise au soleil sur une chaise au dossier très droit, en train de lire.
Paul enfant s'approche de la femme. le chien se trouve déjà devant elle, la regarde, lui lèche la main doucement. La femme écarte sa main en lâchant son livre et regarde le chien. La plume rouge au ruban de son chapeau semble s'écouler dans le ciel comme du sang qui forme bientôt un nuage recouvrant toute la zone. C'était le premier rêve du petit Paul, en considérant les détails maintenant, l'enfant qu'il était, le lieu, le chien, sa mère, l'inquiétude que tout cela exprimait, il a pensé à ce rêve à de nombreuses reprises. Il a essayé de l'interpréter et de lire entre les lignes. Il a même essayé de rendre ces émotions dans des dessins parfois. Mais comme le chien noir étrangement sensible à la maladie, se méfiant de la vaste tristesse dévorante de la mère, Paul semble percevoir le paysage à travers un sens élémentaire, sans faux-semblant. Quand il se réveille, il réalise un sketch rapide de ce qui subsiste dans son esprit, pendant que l'image plane encore, dans cet état hypnagogique derrière les yeux. de grands traits pour la composition, une touche d'ombre, un effort pour représenter les détails encore présents à l'esprit, pour fixer une ressemblance qui est déjà en train de s'estomper, de se brouiller, de mourir. Se ressouvenir d'un rêve est comme d'essayer de réaliser une esquisse à partir d'une esquisse.
La première page explicite l'intention de l'ouvrage : une plaque de rue indiquant que Paul Nash (1889-1946) a vécu à cet endroit. Au cas où cela ne suffit pas, les deux introductions permettent de se faire une idée de la portée de l’œuvre de cet artiste britannique : un des plus influents et des plus importants de son époque, ayant fait la première guerre mondiale à l'âge de vingt-cinq ans. Il a peint cette première guerre mondiale en tant que soldat, puis il est devenu un peintre officiel de l'armée. Il s'est concentré sur la représentation des paysages plutôt que des individus, ses œuvres s'inscrivant dans le surréalisme. Les responsables de 14-18 NOW ont alors passé commande à Dave McKean, d'une bande dessinée sur cet artiste, et il a accepté étant depuis longtemps fasciné par lui et son imagination. Un vrai défi : rendre hommage à l’œuvre artistique d'un peintre, et évoquer sa vie et ses inspirations. S'il est familier des œuvres de McKean, par exemple Cages, le lecteur sait qu'il va plonger dans une œuvre graphique ambitieuse. Sinon, il en prend conscience dès la première page. Il y a des éléments figuratifs tout du long du récit : Paul Nash lui-même, le souvenir qu'il a de sa mère, de son ami Gordon, de son frère John croisé dans une tranchée, d'un professeur de mathématiques, son ami Claude Lovat Fraser, d'autres soldats et même du chien noir. Encore que pour ce dernier, sa représentation fluctue et le lecteur peut sentir qu'il s'agit parfois plus d'un concept ou d'une métaphore émotionnelle, que d'un animal de chair. L'illustration d'ouverture en pleine page, une scène d'un rêve récurrent de Nash, s'inscrit dans le registre surréaliste avec la représentation d'un rêve.
Le récit est découpé en 15 chapitres, chacun s'ouvrant avec une photographie, certaines sans retouche, d'autres reprises à l'infographie. Chaque chapitre a droit à un titre avec une année et un lieu u parfois deux : 1904 à Wood Lane House, 1905 à Hawk's Wood & 1913 au cimetière Highgate à Londres, 1914 à Silverdale & 1914 au café Royal à Londres, 1917 dans l'hôpital militaire de Gosport, 1906 à l'école préparatoire à Londres, 1917 à Southampton au bord de la Manche, 1917 au saillant d'Ypres, 1921 à l'hôpital Queen Square pour les maladies nerveuses, à Londres. Au fil des chapitres, le lecteur découvre des éléments biographiques de l'artiste : la maladie de sa mère, son mariage et le découpage du gâteau, sa relation avec son grand-père, sa blessure en 1917 et son séjour en hôpital militaire, ses mauvais résultats scolaires en particulier en mathématiques, la rencontre avec son frère au saillant d'Ypres, la mort d'un jeune soldat plein de projets d'avenir sous yeux, son deuxième séjour en hôpital pour syndrome de stress post traumatique, etc. Ces moments dans la réalité sont représentés avec la même liberté picturale que ceux relevant de la vie intérieure de l'artiste. McKean conçoit ses séquences en fonction de leur nature, pas en imposant une grille prédéfinie de cases alignées en bande. Il peut aussi bien organiser sa planche avec des cases bien alignées avec une bordure propre, que alignées mais sans bordure, ou dans une grille de 16 cases (4*4), ou seulement deux de la largeur de la page, ou des illustrations en pleine page, ou encore deux dessins entremêlés sur les cases d'un échiquier de 8 par 8, un personnage représenté plusieurs fois dans une illustration en double page pour montrer qu'il se déplace, une pellicule de film déroulée sur deux pages en vis-à-vis avec un dessin par image, etc. de la même manière, il ne se sent pas tenu par une technique de dessin particulier et utilise celui qui lui semble le plus adapté : de la photographie retouchée à l'infographie, à des dessins aux crayons de couleurs, en passant par de véritables tableaux, certains reprenant ceux de Paul Nash, ou encore de savantes compositions à base de plusieurs outils de nature différente.
Ainsi le lecteur découvre un récit qui rend compte de la liberté d'expression de l'artiste, aussi bien le peintre que le bédéiste. Il découvre une narration quelques fois en dialogue, souvent en flux de pensée, parfois sous forme de poésie en prose, à quelques reprises sous forme de poésie en vers. Mckean rend compte de la vie intérieure de Paul Nash, ou tout du moins reconstruit celle-ci à partir de la sensibilité du peintre et de ses écrits. Il est donc question de cette figure du chien noir, un élément récurrent de ses cauchemars, une incarnation de ses angoisses vives ou diffuses. Sur le canevas assez lâche de la biographie parcellaire de l'artiste avec quelques inversions chronologiques, l'auteur développe les thèmes récurrents du peintre, parfois par association d'idées quand il rapproche des événements de deux années différentes ou par association de visuels : la perte de la réalité dans la représentation picturale mais aussi la mise à jour d'un élément implicite, la beauté dans les paysages naturels, la marchandisation de l'art et sa futilité en temps de guerre, la relation de son père avec son grand-père en ce qu'elle peut augurer de sa propre relation à son père, les conditions de vie terrifiantes des soldats dans les tranchées, l'absurdité existentielle de certaines situations de vie, la vie apportée par les végétaux sur le champ de bataille, la symbolique d'oiseaux comme le corbeau, le rouge-gorge ou la crécerelle, la translucidité d'un œuf opposée à un obusier de 140 tonnes tirant des obus d'une tonne, le dessin comme thérapie des traumatismes, l'espoir que tout cela ait un sens, etc. Au fil de cette introspection artistique et existentielle, le lecteur arrête parfois sa lecture pour savourer une sensation picturale extraordinaire : la chaleur humaine régnant dans un café, un zeppelin amalgamé à une forme de poisson au-dessus de Londres, la cruauté d'un professeur, la force de la couleur verte contrastée avec le gris brun des tranchées, la vague démesurée de la vie déferlante, s'opposant à la désolation du champ de bataille dévasté, le rappel de cette vague dans le geyser de terre soulevé par un obus, les couleurs atténuées mais vibrantes dans le visage et le corps de Claude Lovat Fraser, la verdure irrépressible d'un bois, etc.
C'est un pari insensé que de vouloir rendre compte de la vie intérieure d'un artiste pour mieux comprendre son œuvre. Dave McKean se glisse dans la peau de Paul Nash et sait faire vivre cet artiste, au travers des événements de sa vie, de son expérience des champs de bataille de la première guerre mondiale, de ses relations avec ses parents, de ce qu'il souhaite retranscrire et exprimer avec son art. Il lui rend hommage en reprenant des éléments de ses tableaux, tout en utilisant comme bon lui semble les nombreuses techniques picturales qu'il maîtrise, et la construction de pages en fonction de ce qu'il souhaite exprimer. le tout forme une expérience de lecture à nulle autre pareille, d'une rare richesse, d'une rare diversité, tout en offrant une cohérence parfaite. le lecteur voit sa perception du monde changée, élargie, adaptée pour être en phase avec celle de Paul Nash, enfilant sa sensibilité pour voir le monde autrement, en partie par ses yeux, en partie par ceux de Dave McKean se glissant dans la peau du peintre. Extraordinaire.
Appréhender la réalité
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Il s'agit d'une histoire complète et indépendante de toute autre, initialement parue en 1994.
Un homme se souvient de plusieurs épisodes de son enfance essentiellement lors de l'été de ses 8 ans : une partie de pêche avec l'un de ses grands pères, la découverte des spectacles de marionnettes de Punch et Judy, les agissements incompréhensibles et coupables des adultes qui l'entourent. le narrateur contemple ses souvenirs d'enfants et les analyse à la lumière de sa maturité d'adulte pour prendre conscience de la signification de faits incompréhensibles à l'époque.
C'est sûr qu'avec un résumé pareil, le lecteur peut craindre une introspection intello, dans le mauvais sens du terme. La lecture de ce récit s'avère tout à fait différente. Il s'agit d'une bande dessinée avec un scénario de Neil Gaiman et des illustrations de Dave McKean. On a l'impression que ces 2 créateurs se sont retrouvés au summum de leur force créatrice pour aborder à nouveau (dans le sens "de manière nouvelle") les thèmes qu'ils avaient abordés en 1987 au début de leur carrière dans Violent Cases. Et cette fois-ci, le scénariste comme l'illustrateur sont dans la catégorie "talent exceptionnel" ; le lecteur n'a plus qu'à se laisser emmener dans ce monde enchanteur et à profiter.
Neil Gaiman enfourche ses dadas préférés, mais dans une construction littéraire plus élaborée que d'habitude. le lecteur se trouve face à un narrateur qui effeuille ses souvenirs d'enfance et tout de suite les illustrations de Dave McKean font la différence. Il a pris le parti de rendre les scènes de théâtre de marionnettes avec des photomontages travaillés à l'infographie. Et la couverture est à elle toute seule un poème d'une force onirique sans égale. Il est facile de se perdre dans les détails et de s'interroger sur la présence d'un coquillage dans ce qui semble tout d'abord être un mécanisme d'horlogerie, comme il est facile de se laisser porter par le visage inquiétant de Punch qui domine cet improbable assemblage. Pour les personnages humains, il a choisi de les dessiner et de les encrer de manière traditionnelle, puis de les peindre. Mais son choix de formes évoque les expérimentations du des peintres du début du vingtième siècle. Cette juxtaposition de style renforce le décalage entre les individus, les lieux dans lesquels ils évoluent et les spectacles de Punch et Judy.
Comme d'habitude, Neil Gaiman insère des histoires dans l'histoire et un métacommentaire par le biais des spectacles de marionnettes. Cette fois-ci ce dispositif gagne en efficacité car il ne se limite pas à renvoyer un reflet déformé de la réalité ou à une simple mise en abyme. Ces spectacles ont une influence sur le jeune homme, sur sa perception des événements et ils peuvent être interprétés par le lecteur comme le sens des scènes qui échappe au jeune narrateur. Ils enrichissent autant l'histoire que les scènes du Black Freighter (Les contes du vaisseau noir) dans Watchmen. Et au final, le lecteur se rend compte dans la scène du mariage et dans la dernière scène à l'arcade que Gaiman est en train de broder subtilement sur le mythe de la caverne de Platon. Ces séquences fonctionnent d'autant mieux que Dave McKean trouve des représentations d'une grande élégance pour évoquer ce mythe, sans avoir recours à des illustrations littérales.
Neil Gaiman se sert à nouveau du point de vue de l'enfant pour réenchanter le monde. La capacité limitée des enfants à comprendre le monde qui les entoure leur permet d'évoluer dans un univers où la magie est présente, où chaque jour amène un lot de découvertes merveilleuses. Il leur est impossible d'être blasés comme des adultes usés par le quotidien. L'une des forces de Dave McKean est de savoir composer des images à nulle autre pareilles qui sont capables de capturer la féerie de l'enfance. McKean ne sert pas de photoshop pour en mettre plein la vue à ses lecteurs. Il s'en sert pour composer des tableaux à la fois impossibles et magnifiques, défiant la logique et capturant des associations d'idées indicibles et d'une beauté envoutante. Son talent de composition défie la logique pour atteindre le poétique et l'enchanteur. Il utilise tout le champ des possibles en terme de styles d'illustrations couvrant presque a totalité de la surface de la pyramide imaginée par Scott McCloud dans L'art invisible. Sa maîtrise d'autant de styles relève presque de la magie.
C'est le mariage de ces 2 rêveurs experts dans leur art qui aboutit à une histoire défiant les lois naturelles pour transporter le lecteur dans le monde de la mémoire, sans oublier l'humour, l'émotion et la magie du monde. Pour être honnête et malgré le charme sous lequel je suis tombé, il faut avouer que cette histoire pourra déplaire aux esprits les plus cartésiens car il n'y a pas de véritable résolution, ni de vérité absolue quant aux questions du narrateur sur son passé et ceux de ses proches. Il règne également une angoisse diffuse par moment liée à la présence d'un bossu, d'une infidélité conjugale cachée, d'un potentiel avortement et de l'ombre de la folie.
Neil Gaiman et Dave McKean ont également créé la bande dessinée Signal / Bruit. Ils ont réalisé 2 albums pour les enfants : Des loups dans les murs & le Jour où j'ai échangé mon père contre deux poissons rouges.
Et Dave McKean a continué à matérialiser ses visions intérieures dans des histoires courtes en bandes dessinées Pictures That Tick (en VO) et dans une longue histoire en bande dessinée Cages. Et ses couvertures pour la série Sandman ont été regroupées dans Dust covers. Il a également réalisé un ouvrage érotique sans paroles : Celluloid.
Ce manga est une pépite ! J'ai lu beaucoup de manga et peu d'entre eux m'on autant plongé dans leur univers que Gloutons & Dragons. Un TRES grand nombre de personnages sont détaillés et étayés avec des caractères différents et attachants. De plus la description des lieux arpentés est chirurgicale de même que les créatures rencontrées ce qui nous plonge encore plus dans les méandres de ce riche univers bourré d'excellentes idées et de design intéressant. Je le recommande chaudement surtout si vous êtes un joueur de jeu de rôle, un fan de médiéval fantasy (approfondie), un fan de cryptozoologie ou un fan de biologie. Personnellement cette œuvre m'a pour la 2e fois en plus de 200 manga fait croire en son monde grâce à son réalisme. Sans déconner je suis tout le temps frustré dans mes lectures quand les monstres qu'affrontent les personnages ne font pas de sens, sont redondants, ou trop faibles, mais là rien à dire le manga va jusqu'à détailler leurs anatomies pour expliquer leur fonctionnement et rôle dans l'écosystème (lui même approfondi).
En bref un super manga au gout de Made in Abyss en moins hardcore qui m'a tenu en haleine jusqu'au bout.
PS : point positif en plus y'a pas de fan service mal placé.
La nature est un monde infini. Sa modestie est la quintessence d'une forme de beauté : l'Utsukushi.
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Ce tome contient un exposé sur dix femmes philosophes. Il a été réalisé à partir d'une idée originale de Jean-Philippe Thivet, avec un scénario et des dialogues de Jérôme Vermer (agrégé de philosophie), Anne Idoux (agrégé d'histoire), Thivet et Marie Dubois, avec une adaptation en BD, des dessins, une mise en scène et des couleurs de Marie Dubois. Sa parution initiale date de 2023. Il comprend cent-soixante-sept pages de bande dessinée. Il s'ouvre avec une introduction des quatre auteurs indiquant que ce livre est féministe dans le sens où il contribue à corriger un manque : celui de la place des femmes en philosophie. Il se termine avec une bibliographie commentée de dix pages sur les oeuvres ou les mentions relatives à ces dix philosophes.
La nébulosité des énigmes dissimule un savoir. La dissiper laisse entrevoir la sagesse. Cléobuline, ou Eumétis (la Prudence), poétesse, philosophe, milieu du VIe siècle avant JC. La sagacité des femmes. Sa philosophie : se confronter aux énigmes ! Situées au carrefour des savoirs que l'on reçoit, questionne et façonne, elles aiguillonnent notre intelligence et exercent notre raisonnement. Là où ça se passe : les cités grecques. Époque archaïque entre 800 et 500 environ avant JC. Dans le monde grec, le banquet devient le haut lieu de la sociabilité et de la convivialité. L'élite des cités prend l'habitude de se retrouver autour d'un repas suivi d'un symposium où le vin et les paroles coulent à flots. Autour de l'an 1000 après JC, Plutarque met en scène un des banquets les plus fameux, celui des sept sages, survenu presque sept siècles plus tôt. Corinthe, vers 560 avant JC, venus De Grèce et d'Asie Mineure, sept sages se réunissent pour parler poésie, législation et philosophie. Cléobuline, une jeune adolescente, est la fille de Cléobule, un des sept sages. Et quand elle se joint à eux, ce n'est pas pour faire de la figuration. Sont présents Thalès, Pittacos, Bias, Cléobule, Anacharsis, Chilon et Solon. Elle participe au jeu des énigmes et trouve la solution à la première.
Pour atteindre l'extase, il faut mener une vie de philosophe. Hypatie d'Alexandrie, philosophe, mathématicienne et physicienne, née vers 355 et morte vers 415 à Alexandrie. La vie idéale des philosophes. Sa philosophie : chacun devrait aspirer à mener une vie de philosophe : là est la clé du bonheur et de la sagesse. Pour y parvenir, faire feu de tout bois et explorer l'immensité du champ des sciences en exerçant sa raison. Là où se passe : à Alexandrie dans l'empire d'Orient, face à l'empire d'Occident. Au tournant des IVe et Ve siècles, Alexandrie est une des villes les plus importantes de l'Empire romain. Épicentre intellectuel du bassin méditerranéen, elle est également un carrefour religieux où cohabitent païens (tenants d'un polythéisme hellénistique), juifs et chrétiens. Hypatie naît vers 355 à Alexandrie. Elle est la fille de Théon, le directeur de Mouseïon, un véritable centre universitaire dans lequel se trouve une des plus grandes bibliothèques de l'antiquité.
Comme l'annoncent les auteurs et la quatrième de couverture, cet ouvrage présente dix femmes qui ont été philosophes, ou qui ont vécu une vie philosophique : Cléobuline (vers -550), Hypatie d'Alexandrie (355-415), Sei Shônagon (966-1025), Hildegarde de Bingen (1098-1179), Christine de Pizan (1364-1430), Gabrielle Suchon (1631-1703), Louise Michel (1830-1905), Nathalie Sarraute (1900-1999), Simone de Beauvoir (1908-1986), Etty Hillesum (1914-1943). Chaque chapitre se déroule suivant la même structure. Pour commencer, une page de titre avec une grande illustration de la dame en question, son nom et une phrase évoquant son précepte phare. Par exemple pour Christine de Pizan : l'ordre est une noble vertu pour l'individu comme pour la société. Puis vient une page présentant la personne, qualité, dates de naissance et de mort, sa philosophie en une ou deux phrases, ses principales oeuvres, la région du monde où elle a vécu, et le contexte géopolitique en deux ou trois phrases. le lecteur assiste ensuite au déroulé de sa vie, en bande dessinée, avec une pagination oscillant entre dix et dix-huit pages. Il découvre alors son milieu familial, son origine sociale, les grandes phases de sa vie, émaillée de phases d'apprentissage et de formulation de ses idées, en lien direct avec ce qu'elle vit. Les auteurs synthétisent ces étapes dans le développement de sa pensée, par des phrases introduites par le terme de Leçon, cinq, six ou sept en fonction de la philosophe. Par exemple, pour Sei Shônagon : Leçon n° 1 : la nature est un monde infini. Sa modestie est la quintessence d'une forme de beauté : l'Utsukushi. Leçon n° 2 : du fait de son essence impermanente, le beau Utsukushi entre en résonance avec le bouddhisme et le taoïsme. Leçon n° 3 : la beauté liée au faste ou à un visage harmonieux engendre de l'admiration esthétique. Les détails du beau Utsukushi font battre le coeur. Leçon n° 4 : ce qui est Utsukushi suscite l'affection et un sentiment protecteur. Leçon n° 5 : le beau Utsukushi participe de l'Aware, une empathie envers les choses éphémères, teintée de mélancolie et de compassion. Leçon n° 6 : notre monde est en perpétuelle métamorphose. le beau Utsukushi, lui, est intemporel.
Lorsqu'il découvre un ouvrage de ce type, le lecteur s'interroge sur la nature de la bande dessinée qu'il va découvrir, ainsi que sur le niveau de vulgarisation des entrées. À l'évidence, la narration visuelle va être entièrement assujettie à l'exposé, avec le risque d'avoir des illustrations figées, ou une suite de cases avec uniquement des têtes en train de parler. Effectivement, la bédéiste utilise régulièrement des cadrages allant du plan taille au gros plan, avec des personnages, souvent la philosophe, en train de parler. Ce mode de présentation fait sens au vu du besoin de présenter les idées. Pour autant, ce type de cases ne constituent pas la majorité, voire reste dans une proportion bien maîtrisée. de plus ces cases maintiennent l'apparence de la dame sous les yeux du lecteur qui continue de voir dans quelle époque elle évolue. L'artiste a choisi un mode de représentation tout public pour ses personnages, une apparence simplifiée et des expressions de visage un peu appuyées, ce qui leur insuffle un bon élan vital. En fonction de sa familiarité avec les unes et les autres, le lecteur peut également relever que Marie Dubois reproduit avec une bonne fidélité l'apparence des personnalités connues, par exemple pour Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre.
Certaines vies contiennent plus d'événements remarquables que d'autres, et la bédéiste adapte sa narration visuelle en conséquence. Cela saute aux yeux du lecteur avec la vie de Louise Michel : sa jeunesse durant laquelle elle a bénéficié d'une solide éducation, les cours qu'elle donne comme institutrice, son voyage en train pour monter à Paris, ses discours publics en tant que présidente du Comité de Vigilance des Citoyennes du 18e arrondissement, sa participation à la Commune de Paris, ses discours pour convaincre les soldats à Versailles, sa lutte sur les barricades, son séjour en prison suivi de son procès et sa traversée de l'océan Pacifique en navire à voiles pour rallier le bagne de Nouvelle Calédonie, son séjour dans la communauté canaque, le cortège funéraire de cent-vingt mille personnes pour accompagner son cercueil de la gare de Lyon au cimetière de Levallois-Perret. le lecteur ne peut pas avoir l'assurance totale de l'exactitude visuelle historique de chaque objet, chaque lieu, cependant il peut en faire l'expérience quand il voit un dessin fait d'après une photographie. D'une manière générale, il se dit que la narration visuelle fait plus qu'établir une ambiance générale, et qu'elle est nourrie par des recherches de référence significatives.
Au fil des chapitres, le lecteur remarque également que la narration visuelle peut quitter le domaine représentatif pour utiliser d'autres registres. Ainsi pour celui consacré à Hypatie d'Alexandrie, il voit apparaître des étoiles : pour passer à un niveau conceptuel, la bédéiste fait usage de cette icône avec deux branches évoquant des bras, deux autres des jambes, deux points pour les yeux, un trait pour la bouche, ce qui permet de passer dans le monde des idées. Pour Christine de Pizan, l'opinion devient une tête habitant un nuage qui s'insinue partout. Pour Gabrielle Suchon, la page quatre-vingt-quinze comprend un schéma en trois colonnes, chacune pour un état différent de la femme (sacrement du mariage, état monastique, célibat volontaire). Dans le chapitre consacré à Nathalie Sarraute, le lecteur découvre une reproduction du tableau Les coquelicots (1873), de Claude Monet (1840-1926). Dans le dernier chapitre, celui consacré à Etty Hillesum, c'est un dessin reprenant la tristement célèbre photographie des voies ferrées menant à l'entrée du cap de concentration et d'extermination d'Auschwitz. Sans oublier le retour des étoiles dans plusieurs chapitres.
Dans la bibliographie commentée, les auteurs explicitent leurs choix. Par exemple concernant Cléobuline, ils indiquent que les très rares éléments biographiques proviennent d'auteurs de l'Antiquité postérieurs au VIe siècle avant JC. Pour Hypatie d'Alexandrie, ils indiquent que ce chapitre doit énormément au livre de référence qui lui a consacré Maria Dzielska, historienne, professeur d'histoire de la Rome antique à l'université Jagelonne de Cracovie. le lecteur peut ainsi se faire une idée par lui-même, de la manière dont ils ont orienté lesdits choix. Il note également que chaque chapitre a été construit sur mesure pour la philosophe concernée. Par exemple, celui consacré à Sei Shônagon comprend de nombreuses citations de ses ouvrages pour illustrer le concept de Utsukushi, celui sur Louise Michel se focalise plus sur son engagement dans de grands mouvements historiques, celui sur Etty Hillesum sur sa vie personnelle. Il en découle une lecture rendue très agréable par la bienveillance des dessins, et la solidité de la narration visuelle, et par l'exposé de pensées philosophiques rendues plus vivantes par la mise en scène de ces femmes, rendues plus intelligibles en les contextualisant ainsi dans leur époque.
Rien ne remplace la lecture directe des textes des philosophes, de préférence agrémentée par une explication, ou accompagné par un guide. Pour autant, cet ouvrage remplit plus qu'une simple mission de vulgarisation ou de découverte. La bande dessinée s'avère très pertinente pour donner à voir les conditions de vie de chacune de ces femmes, leur époque, leur environnement, rendant ainsi plus intelligible leur point de vue. La présentation faite par les auteurs relie les idées à l'expérience de vie de chacune, avec habileté, exposant clairement leur philosophie, ou au moins une idée phare, comme issue d'une personne curieuse et immergée dans son époque.
Contes philosophiques merveilleux
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La série mensuelle Sandman s'est arrêtée en 1998 avec une conclusion claire et définitive. Neil Gaiman y avait ajouté une coda sous la forme d'un texte illustré (The Dream Hunters, en anglais) en 1999. Avec ce tome paru en 2003, Neil Gaiman revient à nouveau à l'univers de Morpheus sous la forme de 7 histoires courtes, chacune consacrée à l'un des Endless.
Death - En 1751, sur îlot proche de Venise un groupe de nobles organise les festivités de la nuit qui s'ouvriront sur la mort du maître de céans écrasé sous un éléphant entre 2 vierges. Non loin de là, à l'époque contemporaine, un homme déambule à Venise à la recherche d'une femme qui est l'incarnation de la mort. Cette histoire est illustrée par P. Craig Russel (qui a collaboré à plusieurs reprises avec Gaiman : Ramadan dans Fables et réflexions et Les mystères du meurtre) dans son style si délicat et si fragile. Les illustrations sont un bijou de subtilité. L'histoire est agréable à lire, mais le personnage de Death est en dessous de ce à quoi Gaiman nous avait habitué.
Desire - Aux environs du premier siècle de notre ère, une jeune femme n'a d'yeux que pour un homme exceptionnel qui saute sur tout ce qui bouge. L'endless Desire va donner lui donner les moyens de se l'attacher, mais il y a un prix à payer. L'histoire est agréable à lire et encore plus regarder car les dessins sont signés Milo Manara (celui de le déclic). le concept de désir est très bien développé et le prix à payer n'est pas aussi téléphoné qu'on aurait pu croire.
Dream (Sandman) - Bien avant que la terre ne soit peuplée d'êtres humains, Morpheus s'était lié d'amitié avec une jeune femme qui semble originaire de la planète Oa (celle des Guardians of the Universe) et il l'emmène à un séminaire entre planètes et dimensions organisé par Desire. le lecteur croise Delight (avant qu'elle ne devienne Delirium), Death, le soleil de notre terre et le soleil de Krypton. Les dessins de Miguelanxo Prado (auteur également de Trait de craie) sont de toute beauté et très aérien. Encore une fois, cette histoire est un peu faible par rapport à la dimension philosophique du personnage principal.
Despair - Cette histoire est très particulière : Neil Gaiman a travaillé avec un artiste contemporain du nom de Barron Storey (influence majeure de Bill Sienkiewicz, Dave McKean, Kent Williams, George Pratt) qui lui a livré une série d'illustrations qui ont été mises en page par Dave McKean. Chaque série d'illustrations tire fortement vers l'art abstrait et est accompagnée de courts textes qui illustrent la notion de désespoir au travers de situations. Cette partie est assez expérimentale et Gaiman tire tout le profit possible de travailler avec un tel illustrateur pour 15 portraits du désespoir.
Delirium - Je ne remercierai jamais assez Neil Gaiman d'avoir trouvé les arguments pour que Bill Sienkiewicz (Stray Toasters) crée de nouvelles pages. Là aussi, l'histoire embrasse l'abstraction, tirant le meilleur parti possible du savoir faire extraordinaire de l'illustrateur. La lecture est un peu compliquée mais le résultat vaut entièrement l'investissement nécessaire pour s'immerger et comprendre. Dream organise une équipe pour tirer Delirium de son chaos mental.
Destruction - Avec cette histoire, Gaiman revient à une trame plus classique. Une équipe d'archéologues se trouve confrontée à d'inexplicables reliques du futur. Destruction et Delirium sont dans un village avoisinant et Destruction prête main forte pour extraire les vestiges. Les illustrations de Glenn Fabry nous ramènent également à un style plus traditionnel, restant travaillé avec une forte sensibilité européenne et le concept de destruction est développé de manière intéressante.
Destiny - Pour finir, Gaiman nous remmène faire un tour dans le jardin de Destiny. Cette histoire apparaît comme superfétatoire et redondante par rapport à ce que l'on connaît déjà du personnage. Les dessins de Frank Quitely lorgnent comme d'habitude vers Moebius, sans en avoir le génie.
Cette lecture s'est révélé un immense plaisir pour moi, même si toutes les histoires ne se valent pas. Vous pouvez vous plonger dans ce tome sans rien connaître des Endless ou en ayant lu les 10 tomes de Sandman. Les illustrateurs sont tous dans le haut du panier avec une mention spéciale pour les plus extraordinaires : Russell, Prado, Storey et Sienkiewicz. Neil Gaiman est toujours aussi bon dans les histoires courtes et avoisine l'indispensable avec les illustrateurs précités.
Vous voyez la tâche est énorme.
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Ce tome contient un récit complet indépendant de tout autre. La première édition date de 2019. Il a entièrement réalisé (scénario, dessin, couleur) par Fabrice le Hénanff. Il comprend 70 pages de bande dessinée en couleurs couvrant la conférence de Wannsee, ainsi que 11 pages dessinées supplémentaires présentant le premier propriétaire de la villa au bord du lac de Wannsee, ainsi que les différents participants à la conférence. le tome s'ouvre avec un court avertissement de l'auteur explicitant qu'il s'agit 'une fiction, une introduction d'une page rédigée par Didier Pasamonik (éditeur, directeur de collection, journaliste et commissaire d'exposition dans le domaine de la bande dessinée), évoquant les questions de ressenti, de séduction esthétique et de transmission par le biais d'une bande dessinée historique.
Dans la villa Marlier en banlieue de Berlin, le 19 janvier 1942, le personnel s'affaire pour préparer les chambres des invités, et pour les questions logistiques de la conférence qui doit se dérouler sous la responsabilité de Reinhard Heydrich (1904-1942). Sur place, Adolf Eichmann (1906-1962) fait enlever les fanions SS, et exige qu'à la place soient hissés des fanions aux couleurs du drapeau. Il a fait amener avec lui de bonnes bouteilles pour le buffet du lendemain. le 20 janvier 1942, Eichmann accueille lui-même certains arrivants : Rudolf Lange (1910-1945), Karl Eberhard Schöngarth (1903-1946). Il les accompagne à l'intérieur et fait le point avec l'adjudant : il ne manque plus que Reinhard Heydrich et Wilhelm Kritzinger (1890-1947). Il indique à Lange et Schöngarth qu'ils peuvent aller se restaurer au buffet en attendant que la conférence commence. Kritzinger arrive dans sa voiture avec chauffeur, au moment où Heydrich survole le domaine dans son avion. En attendant le début, les conversations s'engagent sur plusieurs thèmes : la solution finale à la question juive, les combats à Moscou, la mort du général Walter von Reichenau(1884-1942), Herman Göring et le pillage des musées d'Europe, les lois de Nuremberg de 1935 (dont celle sur loi sur la protection du sang allemand et de l'honneur allemand).
Chacun ayant fait un peu connaissance avec les autres, et Reinhard Heydrich étant arrivé, tout le monde pénètre dans la salle de réunion et prend place autour de la table. Heydrich a la ferme intention de boucler la réunion en une heure et demie, deux heures maximum. Il pénètre dans la salle, et propose que tout le monde se dispense du salut nazi. Il organise un tour de table pour que chacun se présente. Chacun à tour de rôle annonce son nom, son titre, et sa position dans le gouvernement : Adolf Eichmann, Roland Freisler, Josef Bühler, Garhard Klopfer, Wilhelm Kritzinger, Alfred Meyer, Martin Luther, Georg Leibbrandt, Wilhelm Stuckart, Heinrich Müller, Otto Hofmann, Karl Schöngarth, Rudolf Lange, Erich Neumann, et donc Reinhard Heyrich. Ce dernier rappelle qu'il est l'organisateur de la réunion et qu'il la préside, que tous les participants sont tenus au secret, qu'ils ont droit de prendre des notes mais pas de les conserver, ni de les emmener avec eux, et qu'il s'agit de régler les détails techniques de la question juive.
Il y a des bandes dessinées au thème tellement fort qu'elles intimident le lecteur : la solution finale ! Il est vraisemblable qu'elles doivent également intimider leur auteur : c'est sûr qu'il est attendu au tournant par tous les historiens professionnels, et aussi amateur, par tous les férus de cette période de l'histoire, fourbissant leurs critiques avant même d'avoir lu une seule page. Il n'est pas possible de faire dans la demi-mesure avec un tel sujet : exemplarité, rigueur et exactitude. En outre, il s'agit de raconter dans un média visuel, le déroulement d'une réunion, c'est-à-dire majoritairement des gens statiques sur une chaise en train de parler : un défi à la limite de l'inconscience. de fait, cette bande dessinée est bien telle que le lecteur peut se l'imaginer : présentation un par un des 15 participants à la réunion, avec leur fonction au sein du gouvernement ou de l'armée, explication du déroulement de la réunion, passage en revue des objectifs et suggestions sur les méthodes et les moyens à mettre en œuvre, et beaucoup de cases avec uniquement une tête en train de parler. D'un autre côté, comme le lecteur s'y attendait, il est déjà préparé à fournir l'effort nécessaire pour se plonger dans une bande dessinée sans action, sans scène spectaculaire, et un peu alourdie par les informations historiques, parfois trop précises, parfois pas assez.
Dès la première page, le lecteur est frappé par les choix de mise en couleurs : entre naturalisme et approche conceptuelle. À la fois, les couleurs jouent leur rôle habituel : accentuer la distinction entre les formes détourées, ajouter un peu de relief à chaque forme, rendre compte de des couleurs réelles en fonction de l'éclairage. À la fois, l'artiste a retenu une palette limitée, à base de marron clair, d'ocre et de vert de gris. En fonction des séquences, l'impression du lecteur passe d'une sensation d'uniformité un peu glauque, à une immersion dans un état d'esprit grisâtre dominé par un processus technocratique sans âme ni émotion. Tout du long de ces pages, le lecteur constate également que l'artiste a appliqué des traits verticaux, sur la plupart des cases, mais pas sur toutes les surfaces. Il s'agit le plus souvent de segments, parfois un peu courbes, parfois discontinus. Cela produit un effet de voile comme si les images étaient rayées, portent la marque du temps qui a passé. Étrangement, cela ne surcharge pas les dessins, ne les rend pas plus compliqués ou plus longs à lire. Par contre les sens du lecteur se retrouvent comme engourdis, à la fois par les couleurs ternes, à la fois par ces striures qui forment comme une sorte de voile affadissant la réalité.
Le lecteur se rend également vite compte de la difficulté de rendre visuellement intéressante une réunion de personnes assises autour d'une table. Fabrice le Hénanff fait de son mieux pour inclure un peu de variété : vues de la façade de la villa Marlier, l'avion de Heydrich dans le ciel, phase d'attente dans les salons, 5 pages consacrées à la prise de Kiev… Il n'en reste pas moins qu'il y a beaucoup de cases ne comprenant qu'une tête en train de parler, ou des gros plans, à la rigueur des plans poitrine sur les participants. Malgré les présentations lors du tour de table initial, il est possible que le lecteur décroche en cours de route et n'identifie pas tel ou tel intervenant. de ce point de vue, les 11 pages en fin permettent de revoir chacun des participants et de se les remettre en mémoire. Malgré ces caractéristiques visuelles et narratives, le lecteur ressent bien une impression d'immersion et de narration graphique. Au fil des pages, il voit bien qu'il y a de nombreux détails qui nourrissent la reconstitution historique : modèle de voiture, modèle d'avion, uniformes, portrait d'Adolf Hitler, décorations militaires, déportation de population, exécution sommaire et fosse commune, facsimilé de document administratif, etc. Il a conscience que l'utilisation d'une palette de couleurs réduite et un peu terne et que les hachures discrètes évitent tout effet voyeuriste, tout regard complaisant ou malsain, en produisant un effet de prise de recul.
Alors que la réunion progresse, le lecteur s'immerge complètement dans les échanges, comme s'il était lui aussi assis à la table de réunion, ou sur une chaise un peu en retrait. Les choix graphiques lui rappellent qu'il s'agit bien d'une reconstitution, d'une fiction, grâce à cette distanciation visuelle d'une représentation de type photographique. Il remarque facilement les éléments chiffrés ou les rappels de faits qui fournissent des points d'ancrage dans la réalité historique et qui sont facilement vérifiables. Fabrice le Hénanff se montre transparent dans ce qui relève de faits avérés (la quantification de la population juive en page 26, la prise de Kiev) et de mise en scène fictionnelle. Il n'y a pas de tricherie, pas d'imposture. Visiblement, les différents officiels ne se connaissent pas plus que ça, et la plupart restent sur leur quant-à-soi, évitant de trop s'engager, de prononcer une parole qui pourrait les compromettre. Certains se montrent habiles dans l'art de la manipulation pour influencer, évoquant le nom du Führer en passant, rappelant une prise de position publique de l'un ou l'autre des participants. Petit à petit, le lecteur observe également qu'il se produit un glissement sémantique : les participants ne parlent plus d'êtres humains mais de processus de traitement, la rationalisation bureautique s'applique ainsi à des processus. Chacun propose une idée, émet une suggestion : la responsabilité se dilue dans le groupe, chacun pouvant estimer qu'il n'est en rien responsable du processus global.
Au fur et à mesure que les fonctionnaires et les militaires analysent les possibilités d'action, le scénariste intègre des éléments historiques plus pointus : la Babi Yar (un lieu-dit de la ville de Kiev où les soldats allemands fusillaient les juifs de Kiev et de ses environs), le traumatisme des soldats allemands chargés des exécutions, la consommation en munition, le traitement des Mischlinge et des mariages mixtes, ainsi que l'origine de la politique de traitement des juifs (la Limpieza de Sangre, appliquée en Espagne et au Portugal à la fin du quinzième siècle). Même lorsque l'auteur a recours à un portrait d'un interlocuteur dessiné en pleine page et artificiellement découpé en 9 cases (3 rangées de 3 cases en page 49), le lecteur conserve l'impression d'une bande dessinée, du fait de la progression de la rhétorique dans les phylactères successifs. Il prend pleinement conscience de la démarche organisatrice et planificatrice à l'œuvre, maintenant totalement déconnectée des individus, de la notion d'être humain. Pendant 4 pages (51 à 54), les participants examinent la question des mariages mixtes et des personnes d'ascendance partiellement non-allemande. C'est d'une efficacité redoutable, à la fois pour catégoriser les individus, leur situation et leur sort, à la fois pour que le lecteur fasse l'expérience de cette logique de traitement. Il est tellement absorbé par la normalité du discours et son décalage avec la réalité de ce qu'il recouvre, qu'il est possible qu'il ne prête plus attention aux informations visuelles qui l'accompagnent : les allées et venues des rats, la composition de la page 41 silencieuse et des bordures de case dessinant l'étoile juive. Même dans un moment aussi technocratique, l'auteur réussit à mettre à profit la narration visuelle.
Avec cette bande dessinée, Fabrice le Hénanff relève un pari risqué : évoquer un moment de l'Histoire dans une période très visitée, raconter une réunion statique autour d'une table dans un lieu clos dans un média visuel. Sans surprise, le lecteur découvre que la bande dessinée prend vite en charge de nombreuses informations historiques et que la réunion est dépourvue d'action. Progressivement, il se rend compte qu'il écoute les participants, comme un réel observateur à cette réunion, et que la partie visuelle est pleine de personnalité et ne se limite pas à une soixantaine de pages montrant des têtes en train de parler. Une fois les participants partis, il reste sous le choc de l'extermination qui a été organisée avec professionnalisme, ayant vu comment un tel massacre est devenu un défi administratif relevé avec compétence. L'addenda se révèle tout aussi cruel : le lecteur découvre ce qu'il est advenu des participants à la conférence de Wannsee, et il établit une comparaison avec ce qu'ils ont participé à organiser, et le sort des êtres humains exterminés dans ces opérations.
Les autres, de simples figurants dans ma vie
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Ce tome comprend une histoire complète indépendante de toute autre. Il est initialement paru en 2007. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, entièrement réalisée par Christian de Metter qui a adapté le roman Figurec (2006) écrit par Fabrice Caro.
Le narrateur (son nom n'est pas indiqué) assiste à un enterrement, celui de Paul Giroud, une personne qu'il ne connaissait pas. Il trouve la cérémonie ratée, sans réelle émotion. Il y avait du monde, mais le curé n'était pas dans son meilleur jour. Il en a déjà assisté à de meilleurs. le soir, il va manger chez un couple d'amis, Claire & Julien, chez qui il dîne 5 jours par semaine. Julien lui montre sa dernière acquisition vinylique : un 45 tours de Jeanne Mas dédicacé. Claire a préparé du lapin à la moutarde. le narrateur avait fait la connaissance de Julien à l'occasion d'une brocante. le lendemain, il va manger chez ses parents. Dans les 2 cas, il indique à ses interlocuteurs qu'il ne souhaite pas parler de sa pièce de théâtre dont l'écriture avance lentement. Comme d'habitude il ressent une pointe d'agacement en se comparant à son frère cadet (marié à Anna) qui a beaucoup mieux réussi dans la vie que lui. Peu de temps après il assiste à une messe d'enterrement et il a la surprise de repérer parmi les présents un individu un peu rondouillard avec une moustache fournie et une calvitie bien avancée, monsieur Bouvier.
À la fin de la cérémonie, Bouvier s'approche du narrateur, lui fait un clin d'œil et prononce un mot : Figurec. le narrateur évoque le comportement étrange de cet individu avec Julien, en transformant la scène, la plaçant dans une boulangerie. Son ami n'est pas très inquiet. Lors de l'enterrement suivant, cette fois-ci pendant la mise en terre, Bouvier vient à nouveau trouver le narrateur, lui parle de Figurec et se fâche pensant que le narrateur simule l'incompréhension. Il en parle à nouveau à Claire et Julien. Quelques jours plus tard, il rencontre à nouveau Bouvier dans les allées d'un supermarché. Il l'aborde et s'excuse de son comportement. Bouvier comprend qu'il y a méprise, mais donne rendez-vous au narrateur le soir même dans un troquet. Là il évoque sa carrière de 30 ans chez Figurec, ainsi que la fondation de cette entreprise, il y a 200 ans, par Roquebrun, un dissident de la grande loge maçonnique.
A priori, c'est surtout le nom de l'auteur qui attire le lecteur vers cette bande dessinée. Christian de Metter est un bédéaste confirmé, ayant réalisé d'autres adaptations comme Shutter Island (BD) (2009) d'après le roman de Dennis Lehanne, et Piège nuptial (2012) d'après le roman de Douglas Kennedy, et des œuvres originales comme la série No body - Saison 1, tome 1 : Soldat inconnu (commencée en 2016). Il est vraisemblable que peu de lecteurs du roman de Fab Caro aient la curiosité de voir ce que ça donne sous forme de bande dessinée. De Metter réalise ses planches en conservant de légers crayonnés lui ayant servi à dégrossir le dessin dans la case, à assurer un bon niveau descriptif. Celui lui permet d'établir des contours un peu plus précis qu'à l'aquarelle, sans non plus donner une impression de dessins encrés peints, car la peinture écrase ces quelques traits de crayon. Il combine ainsi une apparence proche de la bande dessinée traditionnelle, avec un ressenti de spontanéité du fait de certaines formes un peu lâches. Il joue avec les possibilités de l'aquarelle en appliquant plusieurs couleurs dans une même surface, ce qui y amène à la fois de la texture et du relief, ainsi qu'un jeu sur la luminosité complexe. Pour une poignée de cases, l'artiste réduit le nombre de formes détourées au crayon pour une peinture plus impressionniste.
Les 2 tiers de la première page sont occupés par une seule case qui montre la partie supérieure des stèles d'un cimetière avec des croix dépassant de 3 tombes. Au fond le lecteur devine les personnes venues assister à la cérémonie. le ciel bleu est à demi masqué par les nuages dont les bords deviennent progressivement gris. 2 pages plus loin, le lecteur découvre les étals d'une brocante sur le trottoir, puis au fil des séquences l'intérieur d'une église, l'appartement du narrateur, l'intérieur d'un café, une rue parisienne, un supermarché, un manège, etc. L'artiste a donc conservé une réelle dimension descriptive à ses dessins, montrant des décors variés et ben campés. S'il le souhaite, le lecteur peut également s'attarder sur quelques effets picturaux, que ce soit les verticales dans l'église qui ressortent à grands coups de pinceaux (page 7), ou la fluctuation des teintes d'un carrelage couleur terre (page 38). Lorsque la scène se passe dans un intérieur ou autour d'une table, De Metter prête la même attention aux accessoires : la présentation du lapin à la moutarde dans l''assiette (page 4), les reliefs du maigre repas du narrateur chez lui avec le pot de yaourt renversé dans son assiette (page 25) ou encore le bazar dans le tiroir de la cuisine de ses parents (page 41).
En faisant la démarche d'adapter un roman, l'adaptateur se heurte à la difficulté de donner une apparence aux personnages et de rendre visuellement intéressants les dialogues souvent statiques. le lecteur apprécie tout de suite la qualité du choix des acteurs, de leur apparence, de leur morphologie. Sous réserve qu'il ne s'en soit pas fait une autre idée à la lecture du roman, il découvre un individu d'une trentaine d'années, avec les cheveux en pétard. De Metter sait montrer les émotions du narrateur de manière naturelle, ainsi que son évolution physique très progressive au fil du récit. le lecteur peut ainsi constater les conséquences psychologiques des épreuves et des révélations sur le narrateur, dans la manière dont il se laisse aller. Il est tout aussi happé par la personnalité graphique très cohérente de Bouvier, ce petit monsieur rondouillard, revêche, avec une touche de familiarité qui donne l'impression d'exister, de s'ouvrir progressivement, sans rien perdre de son côté abrasif, mais en retrouvant une attitude un peu plus constructive. Bien sûr, il tombe aussi sous le charme de Tania, l'employée de Figurec dont le narrateur achète des prestations de figuration participative à ses côtés. Les illustrations montrent une belle jeune femme naturelle, à la franche cordialité, à l'empathie sincère, à la chevelure vaporeuse dans la lumière du soleil, un très bel effet de l'aquarelle. le lecteur se prend à croire à l'existence de ces individus au jeu d'acteur impeccable.
Ce casting intelligent est complété par une direction d'acteur très juste, ce qui fait que les scènes de dialogue s'élèvent au-dessus de l'enfilade de cases avec uniquement des têtes en train de parler. le lecteur se retrouve assis aux côtés des personnages, à les observer en train de parler, comme il ferait avec des proches. Il ne résiste pas à la petite mine que fait Claire quand elle propose son lapin à la moutarde. Il sent toute la hargne de Bouvier quand il s'adresse au narrateur en lui disant de ne pas faire le délateur. Lorsque Bouvier s'installe à la table de café, le lecteur se retrouve à l'examiner comme s'il était le narrateur en prêtant attention à ses mimiques, à ses petits mouvements, en cherchant par là-même à capter des signaux qui permettraient de se faire une certitude sur sa sincérité, sur la confiance à lui accorder, sur la véracité de ce qu'il raconte. Il se retrouve entièrement sous le charme de Tania (Sylvie) quand elle accepte de prendre un verre avec lui (enfin, avec le narrateur) après sa prestation, regardant la douceur de son visage, la manière dont la lumière joue dans ses cheveux. Il est tout aussi attentif aux émotions qui passent sur le visage de Julien au fur et à mesure que sa relation avec Claire évolue et qu'il annonce les événements survenus, au narrateur, pas très attentif ceci dit. En ayant travaillé son casting, l'auteur a su rendre les personnages crédibles et proches du lecteur au point de les faire exister et d'impliquer le lecteur dans les différentes conversations.
Complètement impliqué dans les personnages, le lecteur se laisse emmener par l'intrigue. Il apprécie l'entrée en la matière, avec cet individu qui assiste aux enterrements d'inconnus et qui leur attribue un jugement de qualité. Il découvre la notion d'une société secrète où l'on peut louer des figurants pour enjoliver sa vie ou faire de la publicité subliminale pour un produit en le baladant dans son chariot. Il suit le narrateur utiliser ces services, en devenir dépendant, se prendre les pieds dans le tapis entre la réalité des comportements et la fiction mise en œuvre par ces figurants. Il est pris au dépourvu par la révélation finale que rien n'annonce. Au premier degré, l'intrigue part d'une idée originale et subversive, mais elle semble s'enfoncer dans un développement nécessitant un surcroît de suspension consentie d'incrédulité pour son dénouement. Dans le même temps, à la lumière de cette révélation, les thèmes développés gagnent en profondeur et en cruauté.
En soi, l'idée de pouvoir enjoliver sa vie avec des figurants est originale et déjà pessimiste. Cela revient à se dire que pour avoir une vie avec plus d'éclat, plus intéressante, il suffit d'une transaction financière, d'acheter des prestations tarifées. Mais le récit gagne encore en cruauté quand le narrateur recourt à cette entreprise, et finit par être contraint de douter de la nature d'autres personnes qu'il croise, avec lesquelles il interagit. Elle gagne encore un degré de cruauté quand le narrateur essaye d'établir un contact réel avec l'un des employés qu'il a engagé. Il apparaît alors que la relation entre le client et le prestataire est faussé à la fois pour le client qui peut en venir à croire aux déclarations du figurant au premier degré parce qu'elles comblent un besoin affectif, à la fois pour le figurant qui joue un rôle qui ne correspond pas à sa personnalité. La cruauté devient totale quand la confusion s'installe chez le narrateur et que les employés de Figurec s'apparentent finalement aux autres personnes de notre vie. Même si nos relations interpersonnelles ne se font pas dans le cadre d'un contrat tarifé, l'auteur les considère sous la forme d'une transaction lors de laquelle chaque individu est contraint de jouer un rôle social, l'obligeant à respecter un certain nombre de règles explicites et implicites, l'empêchant d'exprimer sa personnalité profonde, nécessitant de la filtrer.
À la lecture, la nature d'adaptation de cette bande dessinée ne se ressent pas, ou peu et elle peut s'apprécier pour elle-même. Christian de Metter réalise un travail époustouflant de création de personnages et de direction d'acteurs, les faisant exister avec une conviction épatante. Prise au premier degré l'intrigue bénéficie d'un point de départ original, et d'un déroulé chargé d'émotion, même si la fin semble sortir de (presque) nulle part. Néanmoins cette fin provoque un élargissement de la perspective des thèmes abordés, dressant un tableau très noir de la solitude, et de la nature profonde des relations interpersonnelles.
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DareDevil - Guerre et amour
Thriller intense, magnifié par les illustrations - Il s'agit d'une histoire complète en 63 pages publiée sous forme d'une graphic novel en 1986. le scénario est de Frank Miller et les illustrations peintes par Bill Sienkiewicz. Vanessa Fisk (la femme de Wilson Fisk, le Kingpin) est dans une léthargie dont elle ne sort qu'à de brefs intervalles. Or le Kingpin est toujours amoureux d'elle. Il a donc décidé de prendre les choses en main et de lui trouver le meilleur docteur en psychiatrie qui soit. Mais engager Paul Mondat ne lui suffit pas, il veut être sûr d'obtenir son entière implication pour soigner sa femme. Donc plutôt que de simplement lui demander de soigner Vanessa, il fait enlever Cheryl Mondat, sa femme qui est aveugle) par un individu prénommé Victor qui se révèle être un dangereux psychopathe pas bien du tout dans sa tête. de son coté Daredevil a le sentiment que le Kingpin est sur un gros coup ; donc il se rend Chez Josie, un bar mal fréquenté, pour faire pression sur Turk Barrett, indicateur pas très futé. 3 ans après avoir quitté la série de Daredevil, Frank Miller revient au personnage pour une histoire complète illustrée par un artiste exceptionnel. Ils collaboreront à nouveau pour Elektra, l'intégrale. Dès les premières pages, le lecteur assiste à un spectacle extraordinaire, hors du commun. La première est une illustration pleine page figurant l'horizon des immeubles newyorkais, avec le building du Kingpin dépassant de plusieurs étages cet horizon et captant toute la lumière du soleil. Les bâtiments en dessous sont essentiellement représentés par des rectangles striés de traits de pinceau horizontaux et verticaux pour évoquer les divisions en étages et en fenêtres. La deuxième page comporte 4 cases de la largeur de la page où le lecteur découvre le visage apaisé d'une jeune femme au milieu de draps d'un blanc étincelant dans un lit immense. La seconde case est mangée au deux tiers par une sorte de tissu imprimé dont la troisième case montre qu'il s'agit des motifs sur le gilet du Kingpin. Il est représenté comme une masse imposante (5 fois celle de sa femme), avec un torse disproportionnée et une toute petite tête ronde perdue au milieu. Tout au long de l'histoire, Sienkiewicz va adapter son style graphique à la scène qu'il représente. Le lecteur passera ainsi d'un style de peinture évoquant le stylisme de magazine féminin (la première fois que l'on voit le visage quasi angélique de Cheryl Mondat, pas Monday), à des représentations symboliques tels les tuyaux pour figurer les canalisations des égouts, ou des bruits directement représentés à la peinture dans la case (le vacarme assourdissant de la rame de métro), en passant par une aquarelle pleine page dans laquelle un chevalier s'en va vers le soleil couchant, en chevauchant sa monture dans un ciel embrasé. La mise en images de cette histoire constitue une incroyable aventure graphique qui transfigure un récit bien tordu d'enlèvement d'une jeune femme sans défense, réduite à l'état de pion dans un jeu de pouvoir pervers. Sienkiewicz fait fi de tous les codes graphiques propres aux superhéros, pour interpréter chaque scène, en donner une vision amalgamant des éléments figuratifs, avec des formes symboliques traduisant l'état psychologique des individus où la manière dont ils sont perçus par ceux qui les entourent. Cet emploi de différents styles graphiques peut constituer soit une débauche de moyens démesurés par rapport au récit, soit une révélation de la manière dont un artiste doué peut donner à voir des sensations, et des paysages intérieurs des individus. De son coté, Frank Miller a amélioré ses techniques de narration par rapport aux épisodes de Daredevil, et le fait de livrer une histoire complète lui évite de s'éparpiller. le lecteur de ses épisodes de Daredevil retrouve avec plaisir le Kingpin, ainsi que Turk Barrett et le bar Chez Josie. Mais arrivé à la moitié du récit, il se rend compte que Daredevil n'est que l'un des 2 personnages principaux, l'autre étant Victor, ce tueur psychopathe. En effet il apparaît dans 26 pages sur 63. Et Miller a développé pour lui une écriture en flux de pensée qui rend compte de l'état de perturbation de ses processus mentaux. Il n'y a pas de bulles de pensées à proprement parler, mais des brèves cellules de texte accolées au personnage dans lesquelles ses pensées sont retranscrites comme un flux (Mondat, not Monday), avec des phrases inachevées, qui passent d'un sujet à un autre. Cette technique est d'une efficacité incroyable pour rendre compte des pulsions antagonistes qui se bousculent dans ce cerveau dérangé. Bien sûr la mise en image non conventionnelle de Sienkiewicz permet d'encore accentuer l'effet déstabilisant et finit par rendre angoissante une petite culotte à fleurs dans un placard. Victor est la grande réussite de cette histoire avec un accès à ses pensées établissant son caractère dangereux et incontrôlable comme dans peu de récits. La contrepartie de la place accordée à Victor est que Daredevil parait presque invité dans cette histoire, plutôt que de remplir la fonction de (super)héros conventionnel. Ce décalage est encore accentué par le fait qu'il ne participe que peu à la résolution du conflit principal. Par contre la nature finie du récit permet également à Miller de développer une thématique selon plusieurs points de vue, aboutissant à un fil conducteur des plus sardoniques (celle du chevalier et de la princesse à sauver). La collaboration entre Miller et Sienkiewicz atteindra un stade encore supérieur dans "Elektra assassin". Ce récit constitue la première collaboration entre 2 créateurs d'exception dont les forces s'additionnent pour aboutir à un récit bien noir, magnifié par des illustrations à base de styles différents pour mieux traduire la vision de la réalité de chaque personnage. Un tour de force graphique.
Elektra (Delcourt)
Lait, batteur à œuf et mayonnaise - Ce tome regroupe les 8 épisodes de la minisérie initialement parue en 1986/1987. Quelque part dans un asile de San Conception, un pays d'Amérique du Sud, une jeune femme subit l'incarcération primitive réservée aux malades mentaux tout en examinant ses bulles de souvenirs. Elle se souvient quand elle était le ventre de sa mère, de la mort de sa mère, de sa tentative de suicide, de ses années de formation d'arts martiaux avec un sensei, puis avec des ninjas mythiques (Star, Shaft, Flame, Claw, Wing, Stone et Stick), etc. Petit à petit elle se rappelle l'enchaînement des événements qui l'a conduite à cette situation. Elle doit maintenant s'évader et empêcher la Bête de déclencher une apocalypse nucléaire. Elle doit également échapper aux équipes du SHIELD (une organisation étatsunienne de contre-espionnage aux gadgets haute technologie). Pour ça elle va manipuler sans vergogne John Garrett, un agent très spécial, même parmi ceux du SHIELD. L'introduction apprend au lecteur que ce projet était un souhait de Frank Miller qui a eu la latitude d'être publié par Epic Comics (la branche adulte de Marvel à l'époque) et que dès le départ il avait souhaité que l'histoire soit illustrée par Bill Sienkiewicz. Pour les puristes, le récit se situe avant qu'Elektra ne réapparaisse aux cotés de Matt Murdock dans la série Daredevil. En cours de lecture, il apparaît que le rôle à venir d'Elektra dans l'univers partagé Marvel n'a aucune espèce d'importance et "Elektra : assassin" peut lu, doit être lu indépendamment de la continuité. Frank Miller n'y va pas avec le dos de la cuillère (c'est d'ailleurs un peu son habitude) : Elektra est une ninja qui maîtrise plusieurs techniques surnaturelles dérivées de sa formation avec les 7 maîtres ninjas. Elle est capable de télépathie rudimentaire, de manipulation mentale complexe, de prouesses physiques dépassant les possibilités naturelles du corps humain. Cet aspect superhéros peut devenir un trop exagéré dans certaines scènes (2 combats d'affilé sous l'eau, sans respirer). Miller s'en sert également à plusieurs reprises comme d'un deus ex machina permettant de trouver une porte de sortie artificielle d'une situation désespérée. le récit n'est donc pas à prendre au premier degré, et s'il possède sa logique interne, Miller tourne en dérision plusieurs péripéties. Comme à son habitude, il charge également la barque sur la représentation des politiques : tous pourris, menteurs, névrosés, hypocrites, à moitié fou (le président en exercice remportant la palme haut la main). Malgré tout, au premier degré, l'aventure tient la route et entretient un suspense soutenu, dans un pastiche mêlant ninja, complot et contre-espionnage, avec une franche violence. Ce ton narratif décalé et ironique doit beaucoup aux illustrations de Bill Sienkiewicz, avec qui Miller avait déjà collaboré pour une Graphic Novel de Daredevil Guerre et amour en 1986. Sienkiewicz prend grand plaisir à interpréter à sa sauce chaque scène, chaque case, avec le style graphique qu'il juge le plus approprié au propos. La première page commence avec une illustration pleine page à la peinture d'une plage paradisiaque avec la mer, le ciel et des cocotiers dont le feuillage est d'un vert saturé. Page suivante, Elektra évoque ses souvenirs et le rendu devient un dessin d'enfant aux crayons de couleur. 3 pages plus loin 3 illustrations mélangent peinture et collage. 1 page plus loin, Sienkiewicz a recours à des formes simples au contour presque abstrait avec des couleurs plates et uniformes. La page d'après il semble avoir découpé des forme dans une feuille de papier blanc, qu'il a collé sur une feuille orange dans une variation de tangram. Quelques pages plus loin, une pleine page à l'aquarelle représente les femmes internées dans des conditions concentrationnaires. Contrairement à ce que le lecteur pourrait craindre, le résultat ne ressemble pas à un patchwork indigeste, ou à un collage psychédélique pénible. le saut d'une technique à l'autre est plus intense dans le premier épisode que dans les suivants parce que l'histoire est racontée du point de vue d'Elektra dont le fonctionnement intellectuel est perturbé par la rémanence d'un puissant psychotrope dans son sang. Il faut dire également que Frank Miller accompagne parfaitement chaque changement de style en établissant un fil conducteur d'une solidité à toute épreuve. Avec cette histoire, il a parfait ses techniques de narration. Il écrit les flux de pensées des personnages en courtes phrases parfois interrompues quand une idée en supplante une autre, parfois avec des associations de mots sans former de phrase. Ces pensées sont écrites dans de petites cellules dont la couleur du fond change avec le personnage. John Garrett dispose de cellules de pensée, à fond bleu, Elektra à fond blanc, Sandy à fond rose, etc. Frank Miller adopte également un style rédactionnel différent pour chaque personnage, le pompon revenant à Sandy avec ses cellules à fonds rose et ses phrases à la guimauve fleurant bon les romans de gare à l'eau de rose. Ainsi Miller assure la continuité narrative et justifie chaque changement de style. Mary Jo Duffy indique dans l'introduction américaine que Miller rectifiait ses textes (et même son scénario) après avoir vu chaque planche pour s'adapter à la démesure graphique de Sienkiewicz. Sienkiewicz ne se contente pas de changer de style pictural régulièrement, il interprète également la réalité. le scénario de Miller ne fait pas dans la dentelle, il incorpore un niveau de violence très élevé avec des éléments surnaturels, Sienkiewicz relève le défi. Dans le deuxième épisode, Elektra se souvient des 6 instructions fondamentales de son sensei. Il est représenté uniquement sous la forme des yeux et des sourcils qui dépassent sous un calot blanc et un foulard qui lui mange le bas du visage. Ses consignes sont directement lettrées sur le calot et sur le foulard. Épisode 3, Garrett est attaché à une machine technologique futuriste dont la forme est fortement inspirée par celle d'une machine à coudre du début du vingtième siècle. Dernière page de l'épisode 5, Elektra et Garrett sont sur un engin volant dérobé au SHIELD qui évoque fortement une locomotive à vapeur. Ce qui achève de rendre cette lecture agréable est l'humour ironique, sarcastique, moqueur, vachard, tant dans les textes que dans les images. Il faut voir Elektra et Garrett assis sur un lit en forme de cœur et fourbir leurs armes amoureusement, Chastity (une agente du SHIELD) déguisée en nonne, Perry (l'ex coéquipier de Garrett), parler le plus naturellement du monde alors qu'il a un couteau fiché en plein du front, le caleçon logotisé SHIELD de Garrett, la forme des aides laborantins clonés, etc. Avec cette histoire, Frank Miller a écrit un gros défouloir sadique à l'humour corrosif dont il a le secret. Sous les pinceaux de Sienkiewicz, ce récit potache est sublimé en un tour de force picturale hors norme. En écrivant les textes après avoir vu les pages dessinées, Miller eut la présence d'esprit et le talent de les revoir pour s'adapter à ce foisonnement d'idées, en renforçant le fil conducteur, et en recourant à des techniques narratives plus élaborées. le tout est un produit de divertissement cynique, drôle et méchant, assez trash.
Raptor
Voir n'est pas croire. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première parution date de 2021, sans prépublication. Elle a été réalisée par Dave McKean pour le scénario et les illustrations, le lettrage, tout. Si vous avez marché seul dans les bois, ou sur un chemin des douaniers, ou dans un sentier en bordure de la mer et de la terre, ou si vous avez écouté avec attention le souffle du monde, ce livre est pour vous. Je suis revenu à moi, voilà une expression qui interroge. Un rapace plane haut dans le ciel, le long d'une falaise, au-dessus de l'océan. Il effectue un piqué sur un petit oiseau, le lacère de ses griffes et coupe sa moelle épinière d'un coup de bec. le narrateur éprouve l'impression de pouvoir sentir le sang, métallique, chaud, avec une petite montée d'acide dans sa gorge, à la fois de la faim et de la répulsion. Puis il sent qu'il revient à lui. Et il descend. Un homme emmitouflé, avec un capuchon et un masque sur le visage, une écharpe masquant le bas de son visage : Sokól. Il descend un escalier taillé à même la roche de la falaise, vers la grève. Il voit les veines de roches dans le flanc, trois bondrées apivores dans volant haut dans le ciel. Il atteint la plage, et se fait la remarque que c'est un lieu de transition, parfaitement adapté à son rendez-vous. Il avance entre les poteaux de bois rongés par la marée, étendant son bras gauche en avant : le rapace vient se poser sur son gant de fauconnier. Il regarde ses deux yeux totalement blancs, puis le rapace va se percher sur le sommet d'un des poteaux. Sokól continue d'avancer se rendant au poteau suivant, comme un mot sans contexte sur une page vierge. Il y a un bruit non identifiable. Sokól attend car il est sûr d'avoir correctement interprété les signes. Mais il n'y a rien, juste des mots, comme de petites floraisons bactériennes sur un papier de Petri. Il n'y a rien de tangible, alors que dans le brouillard devant lui la silhouette d'un monstre d'une vingtaine de mètres de haut semble se dessiner. le reste de l'après-midi se déroule dans le calme. le rapace s'envole de son perchoir et se dirige vers la silhouette fantomatique du monstre. Il effectue un passage devant lui et le griffe, faisant gicler un peu de sang. le silence continue de régner. Des hommes approchent de Sokól sur la plage. le monstre s'agit en tous sens, alors que les serres du rapace lacèrent à nouveau sa carapace. Il semble cracher une pièce au loin. Puis s'effondrer. Sokól se baisse et ramasse la médaille, usée par le temps. le rapace vient se poser sur le gant de fauconnier. Les hommes se sont rapprochés de Sokól : celui en tête lui demande s'il veut bien être leur maire. Sokól lui jette la médaille en la qualifiant de pourboire. Dans un village du pays de Galle, dans le cimetière à l'arrière de l'église, une cérémonie d'enterrement prend fin, à laquelle assiste une douzaine de personnes. Arthur est assis à sa table de travail en train d'écrire un roman. Il relève la tête et regarde le portrait de son épouse défunte. Ed, son ami, entre dans la maison. C'est un événement : Dave McKean a réalisé une nouvelle bande dessinée, la précédente étant Black Dog: The Dreams of Paul Nash (2016). Ce créateur a durablement marqué le monde des comics de la bande dessinée, avec Arkham Asylum (scénario de Grant Morrison), puis ses collaborations avec Neil Gaiman, et sa bande dessinée Cages (1998) sur l'acte de création artistique. le lecteur sait qu'il va plonger dans un monde à nul autre pareil sur le plan graphique, et certainement dans une histoire racontée de manière très personnelle. Il commence par s'immerger dans ce monde mangé par le brouillard, aux côtés de ce personnage tellement emmitouflé qu'il est impossible de voir une zone de peau. Il regarde le rapace voler, le monstre à la consistance douteuse, à la forme indiscernable dans le brouillard, cette plage sans autre élément visible que les poteaux de bois rongés par la mer et l'air. Il lit les dessins qui racontent l'histoire. Il se demande si le flux de pensée qui les accompagne est bien celui du personnage représenté, ou celui d'un autre qui sera montré plus tard. Il s'imprègne du vocabulaire recherché qui est utilisé pour décrire les lieux. Il ressent que les dessins oscillent entre descriptif et impressionniste. Il ne perçoit pas d'intrigue à proprement parler, mais l'expérience esthétique est agréable et divertissante. Rapidement, le lecteur comprend qu'il suit deux fils narratifs distincts. Celui de Sokól à une époque médiévale dans une région côtière d'un pays qui peut être la grande Bretagne, mais ça n'est pas précisé. Celui d'Arthur, récemment veuf, écrivain, vivant dans une petite ville du pays de Galle, et recevant régulièrement son ami Ed. Ces deux fils narratifs sont racontés de manière linéaire et traditionnelle. Ils se côtoient, et s'intriquent de temps à autre, à un degré plus ou moins élevé. Ça va d'une sensation similaire dans l'un et l'autre, à une forme de rencontre des deux personnages principaux. D'un côté, Sokól est un voyageur qui séjourne plus longtemps que d'habitude dans un village et ses abords. de l'autre côté, Arthur essaye de se remettre à écrire, espérant ainsi faciliter son travail de deuil pour son épouse. le lecteur suit Sokól se baladant dans les bois au gré son inspiration, jusqu'à l'incendie d'une ville. Il voit Arthur essayer d'écrire, papoter avec son ami Ed jusqu'à une surprenante séance de spiritisme, impliquant une douzaine de personnes. L'histoire est donc celle de ces deux hommes, le premier semblant prendre la vie comme elle vient et vendant ses services guère précisés, à des villageois, le second subissant son deuil, affecté d'un vague à l'âme. Il règne une forte composante introspective, sans qu'elle ne devienne psychanalytique, plutôt nourrie par des états d'esprit. S'il ne connaît pas déjà d'autres œuvres de cet artiste, un simple coup d’œil à la couverture indique au lecteur qu'il possède une forte personnalité graphique. La première page s'apparente à une image à l'aquarelle (la paroi de la falaise), illustrant un texte qui est une citation du premier chant des Enfers de la Divine Comédie de Dante Alighieri (1265-1321). Les deux pages suivantes ressemblent également à de l'aquarelle, avec des cases à fond jaune Flave, sans bordure, avec une représentation impressionniste beaucoup plus évocatrice que descriptive, et deux cases pouvant relever de l'abstraction car incompréhensibles sur le plan figuratif et narratif si on les détache des cases adjacentes. Au fil des pages, le lecteur relève plusieurs particularités graphiques qui transcrivent la personnalité de l'artiste, et qui confèrent un caractère totalement unique à cette bande dessinée. Régulièrement, mais pas systématiquement, McKean gauchit ses perspectives pour leur donner un caractère étrange, mais aussi pour indiquer l'état d'esprit du personnage qui contemple ou qui habite cet environnement. Il joue également sur les proportions des visages, les allongeant, les penchant, exagérant la dimension d'un front, ou des joues, ou des yeux. Ces écarts avec les proportions anatomiques rendent les visages plus expressifs, mais aussi plus vivants, comme si l'artiste avait saisi un soupçon de la trace d'un mouvement de tête, de bouche ou des yeux. le lecteur se rend compte que le mode de dessin ou de peinture varie en fonction des séquences : formes détourées avec un trait de contour encré, aquarelle diaphane, peintre à l'huile ou à la gouache pour des séquences oniriques muettes, motif complexe intégré en arrière-plan. le lecteur ne retrouve pas de manière flagrante des photomontages comme pour les couvertures de Sandman, mais l'artiste a expliqué qu'il avait dessiné chaque planche de manière traditionnelle ou en tout cas sur un support physique, avant de les traiter l'infographie, soit simplement pour les nettoyer et les rendre propres à l'impression, soit en les complétant, modifiant, triturant avec des effets spéciaux. Il ne s'agit pas pour l'artiste d'étaler sa maîtrise de telle ou telle technique picturale, mais d'exprimer ce qu'il souhaite avec les outils appropriés. le lecteur peut d'ailleurs n'y prêter aucune attention car il est plus absorbé par ce que racontent les pages, que par la manière dont elles ont été réalisées, cet aspect n'étant pas démonstratif. En fonction de sa sensibilité, certaines images ou certains propos attirent plus fortement son attention, ou génèrent une émotion ou un écho plus parlant. Il peut ressentir plus d'empathie pour la mélancolie d'Arthur que pour les pensées teintées d'ésotérisme de Sokól. Il peut se sentir emporté par le vol du rapace, ou plutôt par l'utilisation d'un registre de vocabulaire sortant de l'ordinaire (bondrée apivore, bécasse, huard, mouette tridactyle, bécasse arctique, le papillon sphinx, bractée, crécelle, tégument…). Ainsi, l'auteur emmène le lecteur sur cette grève, dans les bois pour une balade avec une personne en parlant avec le vocabulaire spécifique approprié. de la même manière qu'il ferait connaissance avec une personne, cherchant les points en commun, les thèmes familiers pour établir un premier contact, les prémices d'une nouvelle relation, il se sent plus intéressé par telle ou telle remarque ou tel thème : la responsabilité du pouvoir, la relation entre le réel et l'imaginaire, la révélation que peut amener l'usage des cartes du tarot, les métaphores (le miroir est la porte, le livre est la clé), Sokól qui se sent piégé entre deux états (celui du chasseur, et celui de la proie). Il perçoit également l'amour de la nature qui se dégage de plusieurs passages, l'écart en vie civilisée et vie sauvage, les interactions à double sens entre rêveur et rêve, la vie de l'esprit qui donne un sens personnel aux événements. Il peut aussi être rétif à certains passages, par exemple la cérémonie ritualisée d'une séance de tarot divinatoire. Dans le même temps, il se dit que l'auteur l'invite à plusieurs reprises à prendre chaque passage comme une image, comme une interprétation de la réalité, une représentation sciemment biaisée pour en faire ressortir une facette sous un éclairage choisi et orienté. Il perçoit plus ou moins consciemment que le thème de l'entre-deux, de la transition est présent dans chaque séquence, la mise en scène d'un déséquilibre entre deux états opposés, réalité ou fantaisie, humain ou oiseau, artiste ou public, réalité matérielle et vie spirituelle, etc. Avec ce point de vue en tête, il se surprend à sourire quand un personnage dit que Voir n'est pas croire, comme si l'auteur encourageait le lecteur à ne pas croire les images qu'il voit. À un autre moment, Arthur affirme que ce n'est pas lui qui a écrit les phrases qui se trouvent dans le livre qu'il écrit, à nouveau proposant au lecteur de prendre du recul et de ne pas attribuer littéralement chaque image ou chaque phrase à l'auteur. Il apprécie la manière dont l'auteur imagine en toute liberté et en toute sensibilité. Il comprend mieux pourquoi Arthur a choisi le mot d'Apophonie pour le titre de son livre : l'accent que le lecteur met sur une phrase ou une image en change significativement le sens. Il y a autant d'interprétations de l’œuvre que de lecteurs : la bande dessinée est différente à chaque fois qu'elle est lue. Dès la couverture, le lecteur sait qu'il va plonger dans une bande dessinée singulière. Il en a immédiatement la confirmation par la personnalité diverse de la narration visuelle, et par l'intrigue dont la nature ne se discerne que très progressivement. Il se laisse bien volontiers emmener dans ces déambulations sortant de l'ordinaire, une expérience esthétique, émotionnelle et spirituelle, un flottement entre deux réalités, entre deux états, une liberté imaginative incomparable qui lui donne la sensation de se détacher d'un monde convenu et prévisible pour dériver dans un monde imaginaire qui lui permet de considérer autrement son existence, d'y retrouver du merveilleux. Chef d’œuvre.
Black Dog - Les Rêves de Paul Nash
Percevoir autrement… - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. L'histoire a été publié sans prépublication, la première édition datant de 2016. Cette bande dessinée est l'oeuvre de Dave McKean, auteur complet, illustrateur hors pair. Il s'inspire de la vie du peintre Paul Nash (1889-1946). Elle s'ouvre avec une introduction de Jenny Wadman, directrice du programme quinquennal 14-18 NOW, une autre de Julie Tait & Aileen McEvoy, directrices du festival international de bandes dessinées de Lakes. Chapitre 1 : 1904, la maison de Wood Lane, à Iver Heath dans le Buckinghamshire. C'était son premier rêve, en tout cas le premier rêve dont il se souvienne. de toutes les histoires qui produisent des échos dans le passé de l'être humain, comme des bougies allumées s'accrochant à la vie contre le froid, l'humidité et le courant d'air, les rêves sont les plus insaisissables, se cachant dans les vallées et les plis de l'esprit, solitaires. S'affaissant dans les ombres des temps passé et présent, dans les tranchées. Paul avance dans son rêve, avec les pieds comme dans un labyrinthe, vers une ouverture lumineuse, mais avec des ombres géométriques menaçantes semblant fondre sur lui. Toujours dans la pénombre, il progresse, encore enfant vers la sortie qui a perdu en luminosité, mais il aperçoit un chien noir aux yeux rouges devant lui. le chien lui barre le chemin, et l'enfant n'ose pas l'approcher pour forcer le passage. le chien s'éloigne vers l'embrasure, et l'enfant le suit en courant. le chien sort dans la lumière, et l'enfant en fait autant, ébloui par tant de lumière. Il aperçoit devant lui un menhir avec un trou circulaire, une grosse Lune dans le ciel, et une femme assise au soleil sur une chaise au dossier très droit, en train de lire. Paul enfant s'approche de la femme. le chien se trouve déjà devant elle, la regarde, lui lèche la main doucement. La femme écarte sa main en lâchant son livre et regarde le chien. La plume rouge au ruban de son chapeau semble s'écouler dans le ciel comme du sang qui forme bientôt un nuage recouvrant toute la zone. C'était le premier rêve du petit Paul, en considérant les détails maintenant, l'enfant qu'il était, le lieu, le chien, sa mère, l'inquiétude que tout cela exprimait, il a pensé à ce rêve à de nombreuses reprises. Il a essayé de l'interpréter et de lire entre les lignes. Il a même essayé de rendre ces émotions dans des dessins parfois. Mais comme le chien noir étrangement sensible à la maladie, se méfiant de la vaste tristesse dévorante de la mère, Paul semble percevoir le paysage à travers un sens élémentaire, sans faux-semblant. Quand il se réveille, il réalise un sketch rapide de ce qui subsiste dans son esprit, pendant que l'image plane encore, dans cet état hypnagogique derrière les yeux. de grands traits pour la composition, une touche d'ombre, un effort pour représenter les détails encore présents à l'esprit, pour fixer une ressemblance qui est déjà en train de s'estomper, de se brouiller, de mourir. Se ressouvenir d'un rêve est comme d'essayer de réaliser une esquisse à partir d'une esquisse. La première page explicite l'intention de l'ouvrage : une plaque de rue indiquant que Paul Nash (1889-1946) a vécu à cet endroit. Au cas où cela ne suffit pas, les deux introductions permettent de se faire une idée de la portée de l’œuvre de cet artiste britannique : un des plus influents et des plus importants de son époque, ayant fait la première guerre mondiale à l'âge de vingt-cinq ans. Il a peint cette première guerre mondiale en tant que soldat, puis il est devenu un peintre officiel de l'armée. Il s'est concentré sur la représentation des paysages plutôt que des individus, ses œuvres s'inscrivant dans le surréalisme. Les responsables de 14-18 NOW ont alors passé commande à Dave McKean, d'une bande dessinée sur cet artiste, et il a accepté étant depuis longtemps fasciné par lui et son imagination. Un vrai défi : rendre hommage à l’œuvre artistique d'un peintre, et évoquer sa vie et ses inspirations. S'il est familier des œuvres de McKean, par exemple Cages, le lecteur sait qu'il va plonger dans une œuvre graphique ambitieuse. Sinon, il en prend conscience dès la première page. Il y a des éléments figuratifs tout du long du récit : Paul Nash lui-même, le souvenir qu'il a de sa mère, de son ami Gordon, de son frère John croisé dans une tranchée, d'un professeur de mathématiques, son ami Claude Lovat Fraser, d'autres soldats et même du chien noir. Encore que pour ce dernier, sa représentation fluctue et le lecteur peut sentir qu'il s'agit parfois plus d'un concept ou d'une métaphore émotionnelle, que d'un animal de chair. L'illustration d'ouverture en pleine page, une scène d'un rêve récurrent de Nash, s'inscrit dans le registre surréaliste avec la représentation d'un rêve. Le récit est découpé en 15 chapitres, chacun s'ouvrant avec une photographie, certaines sans retouche, d'autres reprises à l'infographie. Chaque chapitre a droit à un titre avec une année et un lieu u parfois deux : 1904 à Wood Lane House, 1905 à Hawk's Wood & 1913 au cimetière Highgate à Londres, 1914 à Silverdale & 1914 au café Royal à Londres, 1917 dans l'hôpital militaire de Gosport, 1906 à l'école préparatoire à Londres, 1917 à Southampton au bord de la Manche, 1917 au saillant d'Ypres, 1921 à l'hôpital Queen Square pour les maladies nerveuses, à Londres. Au fil des chapitres, le lecteur découvre des éléments biographiques de l'artiste : la maladie de sa mère, son mariage et le découpage du gâteau, sa relation avec son grand-père, sa blessure en 1917 et son séjour en hôpital militaire, ses mauvais résultats scolaires en particulier en mathématiques, la rencontre avec son frère au saillant d'Ypres, la mort d'un jeune soldat plein de projets d'avenir sous yeux, son deuxième séjour en hôpital pour syndrome de stress post traumatique, etc. Ces moments dans la réalité sont représentés avec la même liberté picturale que ceux relevant de la vie intérieure de l'artiste. McKean conçoit ses séquences en fonction de leur nature, pas en imposant une grille prédéfinie de cases alignées en bande. Il peut aussi bien organiser sa planche avec des cases bien alignées avec une bordure propre, que alignées mais sans bordure, ou dans une grille de 16 cases (4*4), ou seulement deux de la largeur de la page, ou des illustrations en pleine page, ou encore deux dessins entremêlés sur les cases d'un échiquier de 8 par 8, un personnage représenté plusieurs fois dans une illustration en double page pour montrer qu'il se déplace, une pellicule de film déroulée sur deux pages en vis-à-vis avec un dessin par image, etc. de la même manière, il ne se sent pas tenu par une technique de dessin particulier et utilise celui qui lui semble le plus adapté : de la photographie retouchée à l'infographie, à des dessins aux crayons de couleurs, en passant par de véritables tableaux, certains reprenant ceux de Paul Nash, ou encore de savantes compositions à base de plusieurs outils de nature différente. Ainsi le lecteur découvre un récit qui rend compte de la liberté d'expression de l'artiste, aussi bien le peintre que le bédéiste. Il découvre une narration quelques fois en dialogue, souvent en flux de pensée, parfois sous forme de poésie en prose, à quelques reprises sous forme de poésie en vers. Mckean rend compte de la vie intérieure de Paul Nash, ou tout du moins reconstruit celle-ci à partir de la sensibilité du peintre et de ses écrits. Il est donc question de cette figure du chien noir, un élément récurrent de ses cauchemars, une incarnation de ses angoisses vives ou diffuses. Sur le canevas assez lâche de la biographie parcellaire de l'artiste avec quelques inversions chronologiques, l'auteur développe les thèmes récurrents du peintre, parfois par association d'idées quand il rapproche des événements de deux années différentes ou par association de visuels : la perte de la réalité dans la représentation picturale mais aussi la mise à jour d'un élément implicite, la beauté dans les paysages naturels, la marchandisation de l'art et sa futilité en temps de guerre, la relation de son père avec son grand-père en ce qu'elle peut augurer de sa propre relation à son père, les conditions de vie terrifiantes des soldats dans les tranchées, l'absurdité existentielle de certaines situations de vie, la vie apportée par les végétaux sur le champ de bataille, la symbolique d'oiseaux comme le corbeau, le rouge-gorge ou la crécerelle, la translucidité d'un œuf opposée à un obusier de 140 tonnes tirant des obus d'une tonne, le dessin comme thérapie des traumatismes, l'espoir que tout cela ait un sens, etc. Au fil de cette introspection artistique et existentielle, le lecteur arrête parfois sa lecture pour savourer une sensation picturale extraordinaire : la chaleur humaine régnant dans un café, un zeppelin amalgamé à une forme de poisson au-dessus de Londres, la cruauté d'un professeur, la force de la couleur verte contrastée avec le gris brun des tranchées, la vague démesurée de la vie déferlante, s'opposant à la désolation du champ de bataille dévasté, le rappel de cette vague dans le geyser de terre soulevé par un obus, les couleurs atténuées mais vibrantes dans le visage et le corps de Claude Lovat Fraser, la verdure irrépressible d'un bois, etc. C'est un pari insensé que de vouloir rendre compte de la vie intérieure d'un artiste pour mieux comprendre son œuvre. Dave McKean se glisse dans la peau de Paul Nash et sait faire vivre cet artiste, au travers des événements de sa vie, de son expérience des champs de bataille de la première guerre mondiale, de ses relations avec ses parents, de ce qu'il souhaite retranscrire et exprimer avec son art. Il lui rend hommage en reprenant des éléments de ses tableaux, tout en utilisant comme bon lui semble les nombreuses techniques picturales qu'il maîtrise, et la construction de pages en fonction de ce qu'il souhaite exprimer. le tout forme une expérience de lecture à nulle autre pareille, d'une rare richesse, d'une rare diversité, tout en offrant une cohérence parfaite. le lecteur voit sa perception du monde changée, élargie, adaptée pour être en phase avec celle de Paul Nash, enfilant sa sensibilité pour voir le monde autrement, en partie par ses yeux, en partie par ceux de Dave McKean se glissant dans la peau du peintre. Extraordinaire.
La Tragédie Comique ou Comédie Tragique de Mr. Punch
Appréhender la réalité - Il s'agit d'une histoire complète et indépendante de toute autre, initialement parue en 1994. Un homme se souvient de plusieurs épisodes de son enfance essentiellement lors de l'été de ses 8 ans : une partie de pêche avec l'un de ses grands pères, la découverte des spectacles de marionnettes de Punch et Judy, les agissements incompréhensibles et coupables des adultes qui l'entourent. le narrateur contemple ses souvenirs d'enfants et les analyse à la lumière de sa maturité d'adulte pour prendre conscience de la signification de faits incompréhensibles à l'époque. C'est sûr qu'avec un résumé pareil, le lecteur peut craindre une introspection intello, dans le mauvais sens du terme. La lecture de ce récit s'avère tout à fait différente. Il s'agit d'une bande dessinée avec un scénario de Neil Gaiman et des illustrations de Dave McKean. On a l'impression que ces 2 créateurs se sont retrouvés au summum de leur force créatrice pour aborder à nouveau (dans le sens "de manière nouvelle") les thèmes qu'ils avaient abordés en 1987 au début de leur carrière dans Violent Cases. Et cette fois-ci, le scénariste comme l'illustrateur sont dans la catégorie "talent exceptionnel" ; le lecteur n'a plus qu'à se laisser emmener dans ce monde enchanteur et à profiter. Neil Gaiman enfourche ses dadas préférés, mais dans une construction littéraire plus élaborée que d'habitude. le lecteur se trouve face à un narrateur qui effeuille ses souvenirs d'enfance et tout de suite les illustrations de Dave McKean font la différence. Il a pris le parti de rendre les scènes de théâtre de marionnettes avec des photomontages travaillés à l'infographie. Et la couverture est à elle toute seule un poème d'une force onirique sans égale. Il est facile de se perdre dans les détails et de s'interroger sur la présence d'un coquillage dans ce qui semble tout d'abord être un mécanisme d'horlogerie, comme il est facile de se laisser porter par le visage inquiétant de Punch qui domine cet improbable assemblage. Pour les personnages humains, il a choisi de les dessiner et de les encrer de manière traditionnelle, puis de les peindre. Mais son choix de formes évoque les expérimentations du des peintres du début du vingtième siècle. Cette juxtaposition de style renforce le décalage entre les individus, les lieux dans lesquels ils évoluent et les spectacles de Punch et Judy. Comme d'habitude, Neil Gaiman insère des histoires dans l'histoire et un métacommentaire par le biais des spectacles de marionnettes. Cette fois-ci ce dispositif gagne en efficacité car il ne se limite pas à renvoyer un reflet déformé de la réalité ou à une simple mise en abyme. Ces spectacles ont une influence sur le jeune homme, sur sa perception des événements et ils peuvent être interprétés par le lecteur comme le sens des scènes qui échappe au jeune narrateur. Ils enrichissent autant l'histoire que les scènes du Black Freighter (Les contes du vaisseau noir) dans Watchmen. Et au final, le lecteur se rend compte dans la scène du mariage et dans la dernière scène à l'arcade que Gaiman est en train de broder subtilement sur le mythe de la caverne de Platon. Ces séquences fonctionnent d'autant mieux que Dave McKean trouve des représentations d'une grande élégance pour évoquer ce mythe, sans avoir recours à des illustrations littérales. Neil Gaiman se sert à nouveau du point de vue de l'enfant pour réenchanter le monde. La capacité limitée des enfants à comprendre le monde qui les entoure leur permet d'évoluer dans un univers où la magie est présente, où chaque jour amène un lot de découvertes merveilleuses. Il leur est impossible d'être blasés comme des adultes usés par le quotidien. L'une des forces de Dave McKean est de savoir composer des images à nulle autre pareilles qui sont capables de capturer la féerie de l'enfance. McKean ne sert pas de photoshop pour en mettre plein la vue à ses lecteurs. Il s'en sert pour composer des tableaux à la fois impossibles et magnifiques, défiant la logique et capturant des associations d'idées indicibles et d'une beauté envoutante. Son talent de composition défie la logique pour atteindre le poétique et l'enchanteur. Il utilise tout le champ des possibles en terme de styles d'illustrations couvrant presque a totalité de la surface de la pyramide imaginée par Scott McCloud dans L'art invisible. Sa maîtrise d'autant de styles relève presque de la magie. C'est le mariage de ces 2 rêveurs experts dans leur art qui aboutit à une histoire défiant les lois naturelles pour transporter le lecteur dans le monde de la mémoire, sans oublier l'humour, l'émotion et la magie du monde. Pour être honnête et malgré le charme sous lequel je suis tombé, il faut avouer que cette histoire pourra déplaire aux esprits les plus cartésiens car il n'y a pas de véritable résolution, ni de vérité absolue quant aux questions du narrateur sur son passé et ceux de ses proches. Il règne également une angoisse diffuse par moment liée à la présence d'un bossu, d'une infidélité conjugale cachée, d'un potentiel avortement et de l'ombre de la folie. Neil Gaiman et Dave McKean ont également créé la bande dessinée Signal / Bruit. Ils ont réalisé 2 albums pour les enfants : Des loups dans les murs & le Jour où j'ai échangé mon père contre deux poissons rouges. Et Dave McKean a continué à matérialiser ses visions intérieures dans des histoires courtes en bandes dessinées Pictures That Tick (en VO) et dans une longue histoire en bande dessinée Cages. Et ses couvertures pour la série Sandman ont été regroupées dans Dust covers. Il a également réalisé un ouvrage érotique sans paroles : Celluloid.
Gloutons & Dragons
Ce manga est une pépite ! J'ai lu beaucoup de manga et peu d'entre eux m'on autant plongé dans leur univers que Gloutons & Dragons. Un TRES grand nombre de personnages sont détaillés et étayés avec des caractères différents et attachants. De plus la description des lieux arpentés est chirurgicale de même que les créatures rencontrées ce qui nous plonge encore plus dans les méandres de ce riche univers bourré d'excellentes idées et de design intéressant. Je le recommande chaudement surtout si vous êtes un joueur de jeu de rôle, un fan de médiéval fantasy (approfondie), un fan de cryptozoologie ou un fan de biologie. Personnellement cette œuvre m'a pour la 2e fois en plus de 200 manga fait croire en son monde grâce à son réalisme. Sans déconner je suis tout le temps frustré dans mes lectures quand les monstres qu'affrontent les personnages ne font pas de sens, sont redondants, ou trop faibles, mais là rien à dire le manga va jusqu'à détailler leurs anatomies pour expliquer leur fonctionnement et rôle dans l'écosystème (lui même approfondi). En bref un super manga au gout de Made in Abyss en moins hardcore qui m'a tenu en haleine jusqu'au bout. PS : point positif en plus y'a pas de fan service mal placé.
Libres de penser - Dix femmes, dix vies philosophiques
La nature est un monde infini. Sa modestie est la quintessence d'une forme de beauté : l'Utsukushi. - Ce tome contient un exposé sur dix femmes philosophes. Il a été réalisé à partir d'une idée originale de Jean-Philippe Thivet, avec un scénario et des dialogues de Jérôme Vermer (agrégé de philosophie), Anne Idoux (agrégé d'histoire), Thivet et Marie Dubois, avec une adaptation en BD, des dessins, une mise en scène et des couleurs de Marie Dubois. Sa parution initiale date de 2023. Il comprend cent-soixante-sept pages de bande dessinée. Il s'ouvre avec une introduction des quatre auteurs indiquant que ce livre est féministe dans le sens où il contribue à corriger un manque : celui de la place des femmes en philosophie. Il se termine avec une bibliographie commentée de dix pages sur les oeuvres ou les mentions relatives à ces dix philosophes. La nébulosité des énigmes dissimule un savoir. La dissiper laisse entrevoir la sagesse. Cléobuline, ou Eumétis (la Prudence), poétesse, philosophe, milieu du VIe siècle avant JC. La sagacité des femmes. Sa philosophie : se confronter aux énigmes ! Situées au carrefour des savoirs que l'on reçoit, questionne et façonne, elles aiguillonnent notre intelligence et exercent notre raisonnement. Là où ça se passe : les cités grecques. Époque archaïque entre 800 et 500 environ avant JC. Dans le monde grec, le banquet devient le haut lieu de la sociabilité et de la convivialité. L'élite des cités prend l'habitude de se retrouver autour d'un repas suivi d'un symposium où le vin et les paroles coulent à flots. Autour de l'an 1000 après JC, Plutarque met en scène un des banquets les plus fameux, celui des sept sages, survenu presque sept siècles plus tôt. Corinthe, vers 560 avant JC, venus De Grèce et d'Asie Mineure, sept sages se réunissent pour parler poésie, législation et philosophie. Cléobuline, une jeune adolescente, est la fille de Cléobule, un des sept sages. Et quand elle se joint à eux, ce n'est pas pour faire de la figuration. Sont présents Thalès, Pittacos, Bias, Cléobule, Anacharsis, Chilon et Solon. Elle participe au jeu des énigmes et trouve la solution à la première. Pour atteindre l'extase, il faut mener une vie de philosophe. Hypatie d'Alexandrie, philosophe, mathématicienne et physicienne, née vers 355 et morte vers 415 à Alexandrie. La vie idéale des philosophes. Sa philosophie : chacun devrait aspirer à mener une vie de philosophe : là est la clé du bonheur et de la sagesse. Pour y parvenir, faire feu de tout bois et explorer l'immensité du champ des sciences en exerçant sa raison. Là où se passe : à Alexandrie dans l'empire d'Orient, face à l'empire d'Occident. Au tournant des IVe et Ve siècles, Alexandrie est une des villes les plus importantes de l'Empire romain. Épicentre intellectuel du bassin méditerranéen, elle est également un carrefour religieux où cohabitent païens (tenants d'un polythéisme hellénistique), juifs et chrétiens. Hypatie naît vers 355 à Alexandrie. Elle est la fille de Théon, le directeur de Mouseïon, un véritable centre universitaire dans lequel se trouve une des plus grandes bibliothèques de l'antiquité. Comme l'annoncent les auteurs et la quatrième de couverture, cet ouvrage présente dix femmes qui ont été philosophes, ou qui ont vécu une vie philosophique : Cléobuline (vers -550), Hypatie d'Alexandrie (355-415), Sei Shônagon (966-1025), Hildegarde de Bingen (1098-1179), Christine de Pizan (1364-1430), Gabrielle Suchon (1631-1703), Louise Michel (1830-1905), Nathalie Sarraute (1900-1999), Simone de Beauvoir (1908-1986), Etty Hillesum (1914-1943). Chaque chapitre se déroule suivant la même structure. Pour commencer, une page de titre avec une grande illustration de la dame en question, son nom et une phrase évoquant son précepte phare. Par exemple pour Christine de Pizan : l'ordre est une noble vertu pour l'individu comme pour la société. Puis vient une page présentant la personne, qualité, dates de naissance et de mort, sa philosophie en une ou deux phrases, ses principales oeuvres, la région du monde où elle a vécu, et le contexte géopolitique en deux ou trois phrases. le lecteur assiste ensuite au déroulé de sa vie, en bande dessinée, avec une pagination oscillant entre dix et dix-huit pages. Il découvre alors son milieu familial, son origine sociale, les grandes phases de sa vie, émaillée de phases d'apprentissage et de formulation de ses idées, en lien direct avec ce qu'elle vit. Les auteurs synthétisent ces étapes dans le développement de sa pensée, par des phrases introduites par le terme de Leçon, cinq, six ou sept en fonction de la philosophe. Par exemple, pour Sei Shônagon : Leçon n° 1 : la nature est un monde infini. Sa modestie est la quintessence d'une forme de beauté : l'Utsukushi. Leçon n° 2 : du fait de son essence impermanente, le beau Utsukushi entre en résonance avec le bouddhisme et le taoïsme. Leçon n° 3 : la beauté liée au faste ou à un visage harmonieux engendre de l'admiration esthétique. Les détails du beau Utsukushi font battre le coeur. Leçon n° 4 : ce qui est Utsukushi suscite l'affection et un sentiment protecteur. Leçon n° 5 : le beau Utsukushi participe de l'Aware, une empathie envers les choses éphémères, teintée de mélancolie et de compassion. Leçon n° 6 : notre monde est en perpétuelle métamorphose. le beau Utsukushi, lui, est intemporel. Lorsqu'il découvre un ouvrage de ce type, le lecteur s'interroge sur la nature de la bande dessinée qu'il va découvrir, ainsi que sur le niveau de vulgarisation des entrées. À l'évidence, la narration visuelle va être entièrement assujettie à l'exposé, avec le risque d'avoir des illustrations figées, ou une suite de cases avec uniquement des têtes en train de parler. Effectivement, la bédéiste utilise régulièrement des cadrages allant du plan taille au gros plan, avec des personnages, souvent la philosophe, en train de parler. Ce mode de présentation fait sens au vu du besoin de présenter les idées. Pour autant, ce type de cases ne constituent pas la majorité, voire reste dans une proportion bien maîtrisée. de plus ces cases maintiennent l'apparence de la dame sous les yeux du lecteur qui continue de voir dans quelle époque elle évolue. L'artiste a choisi un mode de représentation tout public pour ses personnages, une apparence simplifiée et des expressions de visage un peu appuyées, ce qui leur insuffle un bon élan vital. En fonction de sa familiarité avec les unes et les autres, le lecteur peut également relever que Marie Dubois reproduit avec une bonne fidélité l'apparence des personnalités connues, par exemple pour Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre. Certaines vies contiennent plus d'événements remarquables que d'autres, et la bédéiste adapte sa narration visuelle en conséquence. Cela saute aux yeux du lecteur avec la vie de Louise Michel : sa jeunesse durant laquelle elle a bénéficié d'une solide éducation, les cours qu'elle donne comme institutrice, son voyage en train pour monter à Paris, ses discours publics en tant que présidente du Comité de Vigilance des Citoyennes du 18e arrondissement, sa participation à la Commune de Paris, ses discours pour convaincre les soldats à Versailles, sa lutte sur les barricades, son séjour en prison suivi de son procès et sa traversée de l'océan Pacifique en navire à voiles pour rallier le bagne de Nouvelle Calédonie, son séjour dans la communauté canaque, le cortège funéraire de cent-vingt mille personnes pour accompagner son cercueil de la gare de Lyon au cimetière de Levallois-Perret. le lecteur ne peut pas avoir l'assurance totale de l'exactitude visuelle historique de chaque objet, chaque lieu, cependant il peut en faire l'expérience quand il voit un dessin fait d'après une photographie. D'une manière générale, il se dit que la narration visuelle fait plus qu'établir une ambiance générale, et qu'elle est nourrie par des recherches de référence significatives. Au fil des chapitres, le lecteur remarque également que la narration visuelle peut quitter le domaine représentatif pour utiliser d'autres registres. Ainsi pour celui consacré à Hypatie d'Alexandrie, il voit apparaître des étoiles : pour passer à un niveau conceptuel, la bédéiste fait usage de cette icône avec deux branches évoquant des bras, deux autres des jambes, deux points pour les yeux, un trait pour la bouche, ce qui permet de passer dans le monde des idées. Pour Christine de Pizan, l'opinion devient une tête habitant un nuage qui s'insinue partout. Pour Gabrielle Suchon, la page quatre-vingt-quinze comprend un schéma en trois colonnes, chacune pour un état différent de la femme (sacrement du mariage, état monastique, célibat volontaire). Dans le chapitre consacré à Nathalie Sarraute, le lecteur découvre une reproduction du tableau Les coquelicots (1873), de Claude Monet (1840-1926). Dans le dernier chapitre, celui consacré à Etty Hillesum, c'est un dessin reprenant la tristement célèbre photographie des voies ferrées menant à l'entrée du cap de concentration et d'extermination d'Auschwitz. Sans oublier le retour des étoiles dans plusieurs chapitres. Dans la bibliographie commentée, les auteurs explicitent leurs choix. Par exemple concernant Cléobuline, ils indiquent que les très rares éléments biographiques proviennent d'auteurs de l'Antiquité postérieurs au VIe siècle avant JC. Pour Hypatie d'Alexandrie, ils indiquent que ce chapitre doit énormément au livre de référence qui lui a consacré Maria Dzielska, historienne, professeur d'histoire de la Rome antique à l'université Jagelonne de Cracovie. le lecteur peut ainsi se faire une idée par lui-même, de la manière dont ils ont orienté lesdits choix. Il note également que chaque chapitre a été construit sur mesure pour la philosophe concernée. Par exemple, celui consacré à Sei Shônagon comprend de nombreuses citations de ses ouvrages pour illustrer le concept de Utsukushi, celui sur Louise Michel se focalise plus sur son engagement dans de grands mouvements historiques, celui sur Etty Hillesum sur sa vie personnelle. Il en découle une lecture rendue très agréable par la bienveillance des dessins, et la solidité de la narration visuelle, et par l'exposé de pensées philosophiques rendues plus vivantes par la mise en scène de ces femmes, rendues plus intelligibles en les contextualisant ainsi dans leur époque. Rien ne remplace la lecture directe des textes des philosophes, de préférence agrémentée par une explication, ou accompagné par un guide. Pour autant, cet ouvrage remplit plus qu'une simple mission de vulgarisation ou de découverte. La bande dessinée s'avère très pertinente pour donner à voir les conditions de vie de chacune de ces femmes, leur époque, leur environnement, rendant ainsi plus intelligible leur point de vue. La présentation faite par les auteurs relie les idées à l'expérience de vie de chacune, avec habileté, exposant clairement leur philosophie, ou au moins une idée phare, comme issue d'une personne curieuse et immergée dans son époque.
Sandman - Nuits Éternelles
Contes philosophiques merveilleux - La série mensuelle Sandman s'est arrêtée en 1998 avec une conclusion claire et définitive. Neil Gaiman y avait ajouté une coda sous la forme d'un texte illustré (The Dream Hunters, en anglais) en 1999. Avec ce tome paru en 2003, Neil Gaiman revient à nouveau à l'univers de Morpheus sous la forme de 7 histoires courtes, chacune consacrée à l'un des Endless. Death - En 1751, sur îlot proche de Venise un groupe de nobles organise les festivités de la nuit qui s'ouvriront sur la mort du maître de céans écrasé sous un éléphant entre 2 vierges. Non loin de là, à l'époque contemporaine, un homme déambule à Venise à la recherche d'une femme qui est l'incarnation de la mort. Cette histoire est illustrée par P. Craig Russel (qui a collaboré à plusieurs reprises avec Gaiman : Ramadan dans Fables et réflexions et Les mystères du meurtre) dans son style si délicat et si fragile. Les illustrations sont un bijou de subtilité. L'histoire est agréable à lire, mais le personnage de Death est en dessous de ce à quoi Gaiman nous avait habitué. Desire - Aux environs du premier siècle de notre ère, une jeune femme n'a d'yeux que pour un homme exceptionnel qui saute sur tout ce qui bouge. L'endless Desire va donner lui donner les moyens de se l'attacher, mais il y a un prix à payer. L'histoire est agréable à lire et encore plus regarder car les dessins sont signés Milo Manara (celui de le déclic). le concept de désir est très bien développé et le prix à payer n'est pas aussi téléphoné qu'on aurait pu croire. Dream (Sandman) - Bien avant que la terre ne soit peuplée d'êtres humains, Morpheus s'était lié d'amitié avec une jeune femme qui semble originaire de la planète Oa (celle des Guardians of the Universe) et il l'emmène à un séminaire entre planètes et dimensions organisé par Desire. le lecteur croise Delight (avant qu'elle ne devienne Delirium), Death, le soleil de notre terre et le soleil de Krypton. Les dessins de Miguelanxo Prado (auteur également de Trait de craie) sont de toute beauté et très aérien. Encore une fois, cette histoire est un peu faible par rapport à la dimension philosophique du personnage principal. Despair - Cette histoire est très particulière : Neil Gaiman a travaillé avec un artiste contemporain du nom de Barron Storey (influence majeure de Bill Sienkiewicz, Dave McKean, Kent Williams, George Pratt) qui lui a livré une série d'illustrations qui ont été mises en page par Dave McKean. Chaque série d'illustrations tire fortement vers l'art abstrait et est accompagnée de courts textes qui illustrent la notion de désespoir au travers de situations. Cette partie est assez expérimentale et Gaiman tire tout le profit possible de travailler avec un tel illustrateur pour 15 portraits du désespoir. Delirium - Je ne remercierai jamais assez Neil Gaiman d'avoir trouvé les arguments pour que Bill Sienkiewicz (Stray Toasters) crée de nouvelles pages. Là aussi, l'histoire embrasse l'abstraction, tirant le meilleur parti possible du savoir faire extraordinaire de l'illustrateur. La lecture est un peu compliquée mais le résultat vaut entièrement l'investissement nécessaire pour s'immerger et comprendre. Dream organise une équipe pour tirer Delirium de son chaos mental. Destruction - Avec cette histoire, Gaiman revient à une trame plus classique. Une équipe d'archéologues se trouve confrontée à d'inexplicables reliques du futur. Destruction et Delirium sont dans un village avoisinant et Destruction prête main forte pour extraire les vestiges. Les illustrations de Glenn Fabry nous ramènent également à un style plus traditionnel, restant travaillé avec une forte sensibilité européenne et le concept de destruction est développé de manière intéressante. Destiny - Pour finir, Gaiman nous remmène faire un tour dans le jardin de Destiny. Cette histoire apparaît comme superfétatoire et redondante par rapport à ce que l'on connaît déjà du personnage. Les dessins de Frank Quitely lorgnent comme d'habitude vers Moebius, sans en avoir le génie. Cette lecture s'est révélé un immense plaisir pour moi, même si toutes les histoires ne se valent pas. Vous pouvez vous plonger dans ce tome sans rien connaître des Endless ou en ayant lu les 10 tomes de Sandman. Les illustrateurs sont tous dans le haut du panier avec une mention spéciale pour les plus extraordinaires : Russell, Prado, Storey et Sienkiewicz. Neil Gaiman est toujours aussi bon dans les histoires courtes et avoisine l'indispensable avec les illustrateurs précités.
Wannsee
Vous voyez la tâche est énorme. - Ce tome contient un récit complet indépendant de tout autre. La première édition date de 2019. Il a entièrement réalisé (scénario, dessin, couleur) par Fabrice le Hénanff. Il comprend 70 pages de bande dessinée en couleurs couvrant la conférence de Wannsee, ainsi que 11 pages dessinées supplémentaires présentant le premier propriétaire de la villa au bord du lac de Wannsee, ainsi que les différents participants à la conférence. le tome s'ouvre avec un court avertissement de l'auteur explicitant qu'il s'agit 'une fiction, une introduction d'une page rédigée par Didier Pasamonik (éditeur, directeur de collection, journaliste et commissaire d'exposition dans le domaine de la bande dessinée), évoquant les questions de ressenti, de séduction esthétique et de transmission par le biais d'une bande dessinée historique. Dans la villa Marlier en banlieue de Berlin, le 19 janvier 1942, le personnel s'affaire pour préparer les chambres des invités, et pour les questions logistiques de la conférence qui doit se dérouler sous la responsabilité de Reinhard Heydrich (1904-1942). Sur place, Adolf Eichmann (1906-1962) fait enlever les fanions SS, et exige qu'à la place soient hissés des fanions aux couleurs du drapeau. Il a fait amener avec lui de bonnes bouteilles pour le buffet du lendemain. le 20 janvier 1942, Eichmann accueille lui-même certains arrivants : Rudolf Lange (1910-1945), Karl Eberhard Schöngarth (1903-1946). Il les accompagne à l'intérieur et fait le point avec l'adjudant : il ne manque plus que Reinhard Heydrich et Wilhelm Kritzinger (1890-1947). Il indique à Lange et Schöngarth qu'ils peuvent aller se restaurer au buffet en attendant que la conférence commence. Kritzinger arrive dans sa voiture avec chauffeur, au moment où Heydrich survole le domaine dans son avion. En attendant le début, les conversations s'engagent sur plusieurs thèmes : la solution finale à la question juive, les combats à Moscou, la mort du général Walter von Reichenau(1884-1942), Herman Göring et le pillage des musées d'Europe, les lois de Nuremberg de 1935 (dont celle sur loi sur la protection du sang allemand et de l'honneur allemand). Chacun ayant fait un peu connaissance avec les autres, et Reinhard Heydrich étant arrivé, tout le monde pénètre dans la salle de réunion et prend place autour de la table. Heydrich a la ferme intention de boucler la réunion en une heure et demie, deux heures maximum. Il pénètre dans la salle, et propose que tout le monde se dispense du salut nazi. Il organise un tour de table pour que chacun se présente. Chacun à tour de rôle annonce son nom, son titre, et sa position dans le gouvernement : Adolf Eichmann, Roland Freisler, Josef Bühler, Garhard Klopfer, Wilhelm Kritzinger, Alfred Meyer, Martin Luther, Georg Leibbrandt, Wilhelm Stuckart, Heinrich Müller, Otto Hofmann, Karl Schöngarth, Rudolf Lange, Erich Neumann, et donc Reinhard Heyrich. Ce dernier rappelle qu'il est l'organisateur de la réunion et qu'il la préside, que tous les participants sont tenus au secret, qu'ils ont droit de prendre des notes mais pas de les conserver, ni de les emmener avec eux, et qu'il s'agit de régler les détails techniques de la question juive. Il y a des bandes dessinées au thème tellement fort qu'elles intimident le lecteur : la solution finale ! Il est vraisemblable qu'elles doivent également intimider leur auteur : c'est sûr qu'il est attendu au tournant par tous les historiens professionnels, et aussi amateur, par tous les férus de cette période de l'histoire, fourbissant leurs critiques avant même d'avoir lu une seule page. Il n'est pas possible de faire dans la demi-mesure avec un tel sujet : exemplarité, rigueur et exactitude. En outre, il s'agit de raconter dans un média visuel, le déroulement d'une réunion, c'est-à-dire majoritairement des gens statiques sur une chaise en train de parler : un défi à la limite de l'inconscience. de fait, cette bande dessinée est bien telle que le lecteur peut se l'imaginer : présentation un par un des 15 participants à la réunion, avec leur fonction au sein du gouvernement ou de l'armée, explication du déroulement de la réunion, passage en revue des objectifs et suggestions sur les méthodes et les moyens à mettre en œuvre, et beaucoup de cases avec uniquement une tête en train de parler. D'un autre côté, comme le lecteur s'y attendait, il est déjà préparé à fournir l'effort nécessaire pour se plonger dans une bande dessinée sans action, sans scène spectaculaire, et un peu alourdie par les informations historiques, parfois trop précises, parfois pas assez. Dès la première page, le lecteur est frappé par les choix de mise en couleurs : entre naturalisme et approche conceptuelle. À la fois, les couleurs jouent leur rôle habituel : accentuer la distinction entre les formes détourées, ajouter un peu de relief à chaque forme, rendre compte de des couleurs réelles en fonction de l'éclairage. À la fois, l'artiste a retenu une palette limitée, à base de marron clair, d'ocre et de vert de gris. En fonction des séquences, l'impression du lecteur passe d'une sensation d'uniformité un peu glauque, à une immersion dans un état d'esprit grisâtre dominé par un processus technocratique sans âme ni émotion. Tout du long de ces pages, le lecteur constate également que l'artiste a appliqué des traits verticaux, sur la plupart des cases, mais pas sur toutes les surfaces. Il s'agit le plus souvent de segments, parfois un peu courbes, parfois discontinus. Cela produit un effet de voile comme si les images étaient rayées, portent la marque du temps qui a passé. Étrangement, cela ne surcharge pas les dessins, ne les rend pas plus compliqués ou plus longs à lire. Par contre les sens du lecteur se retrouvent comme engourdis, à la fois par les couleurs ternes, à la fois par ces striures qui forment comme une sorte de voile affadissant la réalité. Le lecteur se rend également vite compte de la difficulté de rendre visuellement intéressante une réunion de personnes assises autour d'une table. Fabrice le Hénanff fait de son mieux pour inclure un peu de variété : vues de la façade de la villa Marlier, l'avion de Heydrich dans le ciel, phase d'attente dans les salons, 5 pages consacrées à la prise de Kiev… Il n'en reste pas moins qu'il y a beaucoup de cases ne comprenant qu'une tête en train de parler, ou des gros plans, à la rigueur des plans poitrine sur les participants. Malgré les présentations lors du tour de table initial, il est possible que le lecteur décroche en cours de route et n'identifie pas tel ou tel intervenant. de ce point de vue, les 11 pages en fin permettent de revoir chacun des participants et de se les remettre en mémoire. Malgré ces caractéristiques visuelles et narratives, le lecteur ressent bien une impression d'immersion et de narration graphique. Au fil des pages, il voit bien qu'il y a de nombreux détails qui nourrissent la reconstitution historique : modèle de voiture, modèle d'avion, uniformes, portrait d'Adolf Hitler, décorations militaires, déportation de population, exécution sommaire et fosse commune, facsimilé de document administratif, etc. Il a conscience que l'utilisation d'une palette de couleurs réduite et un peu terne et que les hachures discrètes évitent tout effet voyeuriste, tout regard complaisant ou malsain, en produisant un effet de prise de recul. Alors que la réunion progresse, le lecteur s'immerge complètement dans les échanges, comme s'il était lui aussi assis à la table de réunion, ou sur une chaise un peu en retrait. Les choix graphiques lui rappellent qu'il s'agit bien d'une reconstitution, d'une fiction, grâce à cette distanciation visuelle d'une représentation de type photographique. Il remarque facilement les éléments chiffrés ou les rappels de faits qui fournissent des points d'ancrage dans la réalité historique et qui sont facilement vérifiables. Fabrice le Hénanff se montre transparent dans ce qui relève de faits avérés (la quantification de la population juive en page 26, la prise de Kiev) et de mise en scène fictionnelle. Il n'y a pas de tricherie, pas d'imposture. Visiblement, les différents officiels ne se connaissent pas plus que ça, et la plupart restent sur leur quant-à-soi, évitant de trop s'engager, de prononcer une parole qui pourrait les compromettre. Certains se montrent habiles dans l'art de la manipulation pour influencer, évoquant le nom du Führer en passant, rappelant une prise de position publique de l'un ou l'autre des participants. Petit à petit, le lecteur observe également qu'il se produit un glissement sémantique : les participants ne parlent plus d'êtres humains mais de processus de traitement, la rationalisation bureautique s'applique ainsi à des processus. Chacun propose une idée, émet une suggestion : la responsabilité se dilue dans le groupe, chacun pouvant estimer qu'il n'est en rien responsable du processus global. Au fur et à mesure que les fonctionnaires et les militaires analysent les possibilités d'action, le scénariste intègre des éléments historiques plus pointus : la Babi Yar (un lieu-dit de la ville de Kiev où les soldats allemands fusillaient les juifs de Kiev et de ses environs), le traumatisme des soldats allemands chargés des exécutions, la consommation en munition, le traitement des Mischlinge et des mariages mixtes, ainsi que l'origine de la politique de traitement des juifs (la Limpieza de Sangre, appliquée en Espagne et au Portugal à la fin du quinzième siècle). Même lorsque l'auteur a recours à un portrait d'un interlocuteur dessiné en pleine page et artificiellement découpé en 9 cases (3 rangées de 3 cases en page 49), le lecteur conserve l'impression d'une bande dessinée, du fait de la progression de la rhétorique dans les phylactères successifs. Il prend pleinement conscience de la démarche organisatrice et planificatrice à l'œuvre, maintenant totalement déconnectée des individus, de la notion d'être humain. Pendant 4 pages (51 à 54), les participants examinent la question des mariages mixtes et des personnes d'ascendance partiellement non-allemande. C'est d'une efficacité redoutable, à la fois pour catégoriser les individus, leur situation et leur sort, à la fois pour que le lecteur fasse l'expérience de cette logique de traitement. Il est tellement absorbé par la normalité du discours et son décalage avec la réalité de ce qu'il recouvre, qu'il est possible qu'il ne prête plus attention aux informations visuelles qui l'accompagnent : les allées et venues des rats, la composition de la page 41 silencieuse et des bordures de case dessinant l'étoile juive. Même dans un moment aussi technocratique, l'auteur réussit à mettre à profit la narration visuelle. Avec cette bande dessinée, Fabrice le Hénanff relève un pari risqué : évoquer un moment de l'Histoire dans une période très visitée, raconter une réunion statique autour d'une table dans un lieu clos dans un média visuel. Sans surprise, le lecteur découvre que la bande dessinée prend vite en charge de nombreuses informations historiques et que la réunion est dépourvue d'action. Progressivement, il se rend compte qu'il écoute les participants, comme un réel observateur à cette réunion, et que la partie visuelle est pleine de personnalité et ne se limite pas à une soixantaine de pages montrant des têtes en train de parler. Une fois les participants partis, il reste sous le choc de l'extermination qui a été organisée avec professionnalisme, ayant vu comment un tel massacre est devenu un défi administratif relevé avec compétence. L'addenda se révèle tout aussi cruel : le lecteur découvre ce qu'il est advenu des participants à la conférence de Wannsee, et il établit une comparaison avec ce qu'ils ont participé à organiser, et le sort des êtres humains exterminés dans ces opérations.
Figurec
Les autres, de simples figurants dans ma vie - Ce tome comprend une histoire complète indépendante de toute autre. Il est initialement paru en 2007. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, entièrement réalisée par Christian de Metter qui a adapté le roman Figurec (2006) écrit par Fabrice Caro. Le narrateur (son nom n'est pas indiqué) assiste à un enterrement, celui de Paul Giroud, une personne qu'il ne connaissait pas. Il trouve la cérémonie ratée, sans réelle émotion. Il y avait du monde, mais le curé n'était pas dans son meilleur jour. Il en a déjà assisté à de meilleurs. le soir, il va manger chez un couple d'amis, Claire & Julien, chez qui il dîne 5 jours par semaine. Julien lui montre sa dernière acquisition vinylique : un 45 tours de Jeanne Mas dédicacé. Claire a préparé du lapin à la moutarde. le narrateur avait fait la connaissance de Julien à l'occasion d'une brocante. le lendemain, il va manger chez ses parents. Dans les 2 cas, il indique à ses interlocuteurs qu'il ne souhaite pas parler de sa pièce de théâtre dont l'écriture avance lentement. Comme d'habitude il ressent une pointe d'agacement en se comparant à son frère cadet (marié à Anna) qui a beaucoup mieux réussi dans la vie que lui. Peu de temps après il assiste à une messe d'enterrement et il a la surprise de repérer parmi les présents un individu un peu rondouillard avec une moustache fournie et une calvitie bien avancée, monsieur Bouvier. À la fin de la cérémonie, Bouvier s'approche du narrateur, lui fait un clin d'œil et prononce un mot : Figurec. le narrateur évoque le comportement étrange de cet individu avec Julien, en transformant la scène, la plaçant dans une boulangerie. Son ami n'est pas très inquiet. Lors de l'enterrement suivant, cette fois-ci pendant la mise en terre, Bouvier vient à nouveau trouver le narrateur, lui parle de Figurec et se fâche pensant que le narrateur simule l'incompréhension. Il en parle à nouveau à Claire et Julien. Quelques jours plus tard, il rencontre à nouveau Bouvier dans les allées d'un supermarché. Il l'aborde et s'excuse de son comportement. Bouvier comprend qu'il y a méprise, mais donne rendez-vous au narrateur le soir même dans un troquet. Là il évoque sa carrière de 30 ans chez Figurec, ainsi que la fondation de cette entreprise, il y a 200 ans, par Roquebrun, un dissident de la grande loge maçonnique. A priori, c'est surtout le nom de l'auteur qui attire le lecteur vers cette bande dessinée. Christian de Metter est un bédéaste confirmé, ayant réalisé d'autres adaptations comme Shutter Island (BD) (2009) d'après le roman de Dennis Lehanne, et Piège nuptial (2012) d'après le roman de Douglas Kennedy, et des œuvres originales comme la série No body - Saison 1, tome 1 : Soldat inconnu (commencée en 2016). Il est vraisemblable que peu de lecteurs du roman de Fab Caro aient la curiosité de voir ce que ça donne sous forme de bande dessinée. De Metter réalise ses planches en conservant de légers crayonnés lui ayant servi à dégrossir le dessin dans la case, à assurer un bon niveau descriptif. Celui lui permet d'établir des contours un peu plus précis qu'à l'aquarelle, sans non plus donner une impression de dessins encrés peints, car la peinture écrase ces quelques traits de crayon. Il combine ainsi une apparence proche de la bande dessinée traditionnelle, avec un ressenti de spontanéité du fait de certaines formes un peu lâches. Il joue avec les possibilités de l'aquarelle en appliquant plusieurs couleurs dans une même surface, ce qui y amène à la fois de la texture et du relief, ainsi qu'un jeu sur la luminosité complexe. Pour une poignée de cases, l'artiste réduit le nombre de formes détourées au crayon pour une peinture plus impressionniste. Les 2 tiers de la première page sont occupés par une seule case qui montre la partie supérieure des stèles d'un cimetière avec des croix dépassant de 3 tombes. Au fond le lecteur devine les personnes venues assister à la cérémonie. le ciel bleu est à demi masqué par les nuages dont les bords deviennent progressivement gris. 2 pages plus loin, le lecteur découvre les étals d'une brocante sur le trottoir, puis au fil des séquences l'intérieur d'une église, l'appartement du narrateur, l'intérieur d'un café, une rue parisienne, un supermarché, un manège, etc. L'artiste a donc conservé une réelle dimension descriptive à ses dessins, montrant des décors variés et ben campés. S'il le souhaite, le lecteur peut également s'attarder sur quelques effets picturaux, que ce soit les verticales dans l'église qui ressortent à grands coups de pinceaux (page 7), ou la fluctuation des teintes d'un carrelage couleur terre (page 38). Lorsque la scène se passe dans un intérieur ou autour d'une table, De Metter prête la même attention aux accessoires : la présentation du lapin à la moutarde dans l''assiette (page 4), les reliefs du maigre repas du narrateur chez lui avec le pot de yaourt renversé dans son assiette (page 25) ou encore le bazar dans le tiroir de la cuisine de ses parents (page 41). En faisant la démarche d'adapter un roman, l'adaptateur se heurte à la difficulté de donner une apparence aux personnages et de rendre visuellement intéressants les dialogues souvent statiques. le lecteur apprécie tout de suite la qualité du choix des acteurs, de leur apparence, de leur morphologie. Sous réserve qu'il ne s'en soit pas fait une autre idée à la lecture du roman, il découvre un individu d'une trentaine d'années, avec les cheveux en pétard. De Metter sait montrer les émotions du narrateur de manière naturelle, ainsi que son évolution physique très progressive au fil du récit. le lecteur peut ainsi constater les conséquences psychologiques des épreuves et des révélations sur le narrateur, dans la manière dont il se laisse aller. Il est tout aussi happé par la personnalité graphique très cohérente de Bouvier, ce petit monsieur rondouillard, revêche, avec une touche de familiarité qui donne l'impression d'exister, de s'ouvrir progressivement, sans rien perdre de son côté abrasif, mais en retrouvant une attitude un peu plus constructive. Bien sûr, il tombe aussi sous le charme de Tania, l'employée de Figurec dont le narrateur achète des prestations de figuration participative à ses côtés. Les illustrations montrent une belle jeune femme naturelle, à la franche cordialité, à l'empathie sincère, à la chevelure vaporeuse dans la lumière du soleil, un très bel effet de l'aquarelle. le lecteur se prend à croire à l'existence de ces individus au jeu d'acteur impeccable. Ce casting intelligent est complété par une direction d'acteur très juste, ce qui fait que les scènes de dialogue s'élèvent au-dessus de l'enfilade de cases avec uniquement des têtes en train de parler. le lecteur se retrouve assis aux côtés des personnages, à les observer en train de parler, comme il ferait avec des proches. Il ne résiste pas à la petite mine que fait Claire quand elle propose son lapin à la moutarde. Il sent toute la hargne de Bouvier quand il s'adresse au narrateur en lui disant de ne pas faire le délateur. Lorsque Bouvier s'installe à la table de café, le lecteur se retrouve à l'examiner comme s'il était le narrateur en prêtant attention à ses mimiques, à ses petits mouvements, en cherchant par là-même à capter des signaux qui permettraient de se faire une certitude sur sa sincérité, sur la confiance à lui accorder, sur la véracité de ce qu'il raconte. Il se retrouve entièrement sous le charme de Tania (Sylvie) quand elle accepte de prendre un verre avec lui (enfin, avec le narrateur) après sa prestation, regardant la douceur de son visage, la manière dont la lumière joue dans ses cheveux. Il est tout aussi attentif aux émotions qui passent sur le visage de Julien au fur et à mesure que sa relation avec Claire évolue et qu'il annonce les événements survenus, au narrateur, pas très attentif ceci dit. En ayant travaillé son casting, l'auteur a su rendre les personnages crédibles et proches du lecteur au point de les faire exister et d'impliquer le lecteur dans les différentes conversations. Complètement impliqué dans les personnages, le lecteur se laisse emmener par l'intrigue. Il apprécie l'entrée en la matière, avec cet individu qui assiste aux enterrements d'inconnus et qui leur attribue un jugement de qualité. Il découvre la notion d'une société secrète où l'on peut louer des figurants pour enjoliver sa vie ou faire de la publicité subliminale pour un produit en le baladant dans son chariot. Il suit le narrateur utiliser ces services, en devenir dépendant, se prendre les pieds dans le tapis entre la réalité des comportements et la fiction mise en œuvre par ces figurants. Il est pris au dépourvu par la révélation finale que rien n'annonce. Au premier degré, l'intrigue part d'une idée originale et subversive, mais elle semble s'enfoncer dans un développement nécessitant un surcroît de suspension consentie d'incrédulité pour son dénouement. Dans le même temps, à la lumière de cette révélation, les thèmes développés gagnent en profondeur et en cruauté. En soi, l'idée de pouvoir enjoliver sa vie avec des figurants est originale et déjà pessimiste. Cela revient à se dire que pour avoir une vie avec plus d'éclat, plus intéressante, il suffit d'une transaction financière, d'acheter des prestations tarifées. Mais le récit gagne encore en cruauté quand le narrateur recourt à cette entreprise, et finit par être contraint de douter de la nature d'autres personnes qu'il croise, avec lesquelles il interagit. Elle gagne encore un degré de cruauté quand le narrateur essaye d'établir un contact réel avec l'un des employés qu'il a engagé. Il apparaît alors que la relation entre le client et le prestataire est faussé à la fois pour le client qui peut en venir à croire aux déclarations du figurant au premier degré parce qu'elles comblent un besoin affectif, à la fois pour le figurant qui joue un rôle qui ne correspond pas à sa personnalité. La cruauté devient totale quand la confusion s'installe chez le narrateur et que les employés de Figurec s'apparentent finalement aux autres personnes de notre vie. Même si nos relations interpersonnelles ne se font pas dans le cadre d'un contrat tarifé, l'auteur les considère sous la forme d'une transaction lors de laquelle chaque individu est contraint de jouer un rôle social, l'obligeant à respecter un certain nombre de règles explicites et implicites, l'empêchant d'exprimer sa personnalité profonde, nécessitant de la filtrer. À la lecture, la nature d'adaptation de cette bande dessinée ne se ressent pas, ou peu et elle peut s'apprécier pour elle-même. Christian de Metter réalise un travail époustouflant de création de personnages et de direction d'acteurs, les faisant exister avec une conviction épatante. Prise au premier degré l'intrigue bénéficie d'un point de départ original, et d'un déroulé chargé d'émotion, même si la fin semble sortir de (presque) nulle part. Néanmoins cette fin provoque un élargissement de la perspective des thèmes abordés, dressant un tableau très noir de la solitude, et de la nature profonde des relations interpersonnelles.