Pour mon 7000ème avis sur ce formidable site je vais parler d'une bande dessinée qui m'a touché d'une manière qu'une bande dessinée ne la fait depuis un certain temps. En plus, j'ai un peu lu cette bande dessinée par hasard parce qu'il y avait le nom d'Eldiablo sur la couverture. Je m'attendais à un truc sympathique et j'ai eu un choc. C'est toujours un plaisir de tomber sur une œuvre exceptionnelle par hasard.
C'est l'adaptation d'un roman québécois que je n'ai jamais lu parce que je ne lis pas les romans modernes. Je ne peux pas donc pas comparer, mais de toute façon l'adaptation en BD est tellement bonne qu'on en dirait même pas que c'est une adaptation. Il n'y a aucun texte inutile qui explique ce que l'on voit déjà avec le dessin. Il faut dire que le texte dans les cartouches sont uniquement les pensés du personnage principal qui raconte sa vie et ses pensés en général. Le scénario en lui-même, un homme asocial qui a été séparé sa mère suicidaire par les services sociaux lorsqu'il était jeune et il veut la retrouve, est un peu banal et on devine vite que tout va mal finir pour cet homme au comportement autodestructeur et déconnecté de la réalité. Mais j'ai trouvé le scénario palpitant grâce à deux éléments importants.
La première est la qualité du texte. Les pensés du personnage principal sont savoureux et très bien écrits. Je ne sais pas quels sont les dialogues issues du roman et quels ont été inventé par Eldiablo, mais dans tous les cas le résultat est excellent. Et comme c'est écrit dans le langage populaire québécois, cela va sonner exotique pour un lecteur européen. Le scénario réussit aussi à me faire suivre sans problème la vie d'un personnage détestable. Il a certes grandit dans un mauvais environnement, mais cela n'excuse pas son comportement de salaud qui se fout des conséquences de ses actes et qui blâme tout le monde pour ses problèmes.
La seconde qualité est le dessin. Le style du dessinateur est particulier et je ne sais pas trop comment la décrire. Mais ce que je sais est que c'était un style parfait pour ce type de récit au ton cru. Avec un dessin plus conventionnel, j'aurais surement moins accroché. Pour moi ce dessin montre clairement tout le potentiel du médium de la bande dessinée, mon médium préféré. On sent la violence du personnage principal et du monde qu'il l'entoure. Le noir et blanc dont la seule couleur qui ressorte est le rouge est sublime. Ce mariage parfait entre le texte et le dessin me fait penser à quel point j'adore la BD.
Même si j'ai adoré, je préviens que ce n'est pas une bande dessinée pour tout le monde. Le langage est cru, il y a du sexe et de la violence. Peut-être même que je vais être le seul lecteur au monde qui va donner une note parfaite à cette œuvre, mais je m'en fois j'ai passé un excellent moment de lecture et j'espère que cela sera le cas pour d'autres lecteurs.
Michel Viau continue de raconter la vie de personnes qui ont marqué le Québec et pour l'instant je pense que c'est sa meilleure bande dessinée. En effet, les codes de la bande dessinée sont pleines maitrisé et je vois clairement une amélioration depuis ses débuts. Il faut dire qu'il est bien aidé par un remarquable dessinateur qui a un style beau style réaliste.
L'album raconte le combat du docteur Henry Morgentaler pour le droit des femmes à avorter. Il pratique des avortements alors qu'il n'en a pas le droit ce qui lui vaudra des ennuis avec une justice qui va s'acharner sur lui. Pareillement, on suit une jeune militante pro-avortement qui a elle-même avorté clandestinement dans des conditions atroces. En effet, au travers de la lutte pour l'avortement on va aussi l'évolution de la société québécoise de la fin des années 60 au milieu des années 70. C'est une période très particulière pour un Québec porté par une jeunesse revendicatrice qui rejettent le conservatisme catholique qui a dominé pendant longtemps la province, mais qui est encore gouverné par des vieux souvent fervent catholiques. On verra d'ailleurs la fracture entre le peuple et les élites sur la question de l'avortement. Un lecteur européen qui s'intéresse à l'histoire va être gâté avec cet album où apparaissent plusieurs politiciens et personnalités de l'époque.
Un album riche et passionnant et qui est complété par un dossier sur l'histoire de l'avortement au Québec et au Canada en général.
Pas grand chose à sauver là-dedans. En mode blog ça passe sans doute mais là 160 pages assez vite lues sur le monde de l'intérim mal payé et de surcroit avec un dessin loin d'être fabuleux, c'est compliqué d'adhérer. Les 2 auteurs se mettent en scène en tant que parisiens diplômés, bac+5 dans une filière sans débouché, dans toutes les missions qu'ils ont pu avoir sur des salons professionnels, dans des boutiques ou encore chez Disney. Ça vire à plusieurs reprises dans le scabreux - téléphone rose et backrooms homos. Voilà c'est sans doute plus destiné à faire rire qu'une réelle dénonciation d'un système économique. La bêtise humaine des personnes rencontrées est parfois sacrément gratinée.
Je suis un peu déçu de ne mettre que 3 étoiles car j'aurais adoré mettre plus à cet album dont le sujet est intéressant.
L'auteur est un québécois issue de parents haïtiens et il parle de son enfance, de la vie de sa famille et aussi de sa vie maintenant. C'est donc un album qui parle d'immigration vu que ses parents font parti des haïtiens qui sont venus au Québec à partir des années 70 pour essayer de trouver une vie meilleur Tout le long des pages on va voir le meilleur et le pire de la société québécoise parce que si certains aiment bien aider les nouveaux arrivants, il y a aussi les gros racistes qui ne veulent pas de ses sales noires dégénérés qui font juste que voler le boulot de grave blancs et les comportements haineux sont encore présent de nos jours. J'ai bien aimé plusieurs anecdotes et l'auteur brase plusieurs thèmes. Il montre notamment la complexité de sa relation avec un père qui était contrôlant avec ses fils car il ne voulait pas qu'ils finissent délinquant ou encore l'incompréhension de ses parents face au fait que, étant né au Québec, il n'a pas d'attache particulier pour Haiti.
Malheureusement, il y a quelques défauts qui font en sorte que mon enthousiaste pour cet album est moyen. On fait plusieurs allers-retours entre le passé et le présent et ce n'es pas toujours clair. J'ai, par exemple, cru un moment qu'on suivait l'enfance de l'auteur alors qu'en fait il parlait d'un de ses frères ainés. On saute souvent du coq à l'âne comme si l'auteur dessinait les anecdotes au fur et à mesure qu’ils lui venaient dans la tête. Un autre problème est le dessin. Il est bon, mais l'auteur a surtout fait de l'illustration et disons que ça se voit. Il y a des cases qui prit tout seul ferait de très belles illustrations, mais qu'on on les mets ensemble cela donne un truc surchargé. Je pense que s'est l'autobiographie avec la narration la plus dynamique que j'ai lu sauf qu'on est pas dans une histoire d'action. Je pense que cela aurait été mieux d'avoir une mise en scène plus calme et de garder le dynamisme pour les quelques scènes de violences qu'on voit dans l'album, cela aurait mit mieux en avant ce qu'à parfois vécu l'auteur dans sa vie.
Cela reste un album que je recommande malgré tout.
Quel casse-bonbon ce Richard. Le personnage pourra en énerver certains, toujours à chercher la petite bête. Le premier album est plutôt drôle, son ami demande juste un avis sur son travail et Richard le fait tourner en bourrique jusqu'à lui passer l'envie de dîner avec lui ensuite. La pression monte petit à petit jusqu'à faire disjoncter l'interlocuteur. Des albums Patte de mouche courts mais qui ont de la substance. J'ai lu les 5 à la suite. Les sujets peuvent être délicats, Dieu, les juifs etc. Trondheim s'en sort bien. J'en lirai bien de nouveaux, les thèmes possibles et polémiques sont nombreux, Richard et les zadistes, Richard rencontre un député RN, Richard va chez son boucher etc.
Certes il faut être tolérant car c'est plutôt destiné à un public jeune. C'est une histoire dans l'air du temps sur le dérèglement climatique, on se trouve dans un village peuplé de mignons animaux où il pleut tout le temps, un peu comme en Bretagne en ce moment. Du coup l'eau monte, les rivières débordent. Est-ce l'apocalypse ? On suit des enfants qui s'inquiètent. Cela reste naïf et sans trop de réflexion derrière. Le dessin est bien, il y a malgré tout un fort problème d'architecture au niveau des fenêtres, elles sont mal posées dans les vues intérieures, normalement elles arrivent à fleur du mur.
Un manga assez court de 130 pages, avec 3 histoires inspirées de la vie de Coco Chanel. Etonnamment on y voit des bouteilles de n°5, je me suis demandé si c'était pas sponsorisé par la marque. A part cela le lien avec la vie de Chanel est ténu. Les histoires sont plutôt anecdotiques et rapidement oubliées. La première rappelle Alice au pays des merveilles. Une autre plus longue porte sur un couple de garçons qui sèchent les cours et décident de s'habiller en jupe en surmontant leur peur du regard des passants dans la rue. Il y a toute une interview des auteurs plutôt longue à la fin, une bonne dizaine de pages et que je n'ai fait que survoler. On comprend l'hommage qu'ont voulu réaliser les auteurs mais ça ne m'a pas emballé.
Voici une histoire bien menée que j'aurai classée en Policier/Thriller, il est vrai qu'il y a aussi une touche de fantastique. C'est un album avec pas mal de pages qui a le temps de camper ses personnages, une petite fille un peu étrange et solitaire qui devient amie avec un épouvantail proche de la ferme familiale. Un père qui travaille, une belle-mère, on comprend que la mère a disparu tragiquement. Le dessin est aussi très bon, assez épuré. Cela se lit relativement rapidement malgré environ 150 pages. Concernant une trame parallèle sur un accident de voiture, on peut dire qu'on sent venir la fin mais le tout est de bon niveau.
Quelle belle évolution du travail de Daria Schmitt, depuis que je l’avais découverte avec Acqua Alta.
Une évolution notable au niveau graphique déjà. Ici dans un Noir et Blanc dont les hachures donnent un trait nerveux se rapprochant des gravures.
Une constante toutefois, avec toujours une petite touche d’étrange, d’onirique, ce qui est d’autant plus surprenant que le sujet – Descartes et la conservation de son squelette – est a priori plutôt « sérieux ».
L’album est assez dense, avec un texte abondant, texte lui-même rempli de réflexions, connaissances. Ça ne se lit pas en cinq minutes ! mais ça n’est pas non plus aride. En effet, quelques pointes d’humour se glissent dans le récit (autour des os disparaissant au fur et à mesure, faisant de la relique de Descartes quelque chose de plus en plus réduit à son simple chef).
Un récit original (sujet et construction), qui donne à voir l’Histoire et la science en mouvement. Une lecture relativement exigeante, mais intéressante et recommandable.
Maintenant, tout le monde emploie le mot Maraude, sans savoir d’où ça vient.
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Ce tome contient un reportage complet qui se suffit à lui-même et qui ne nécessite pas de connaissances préalables. Son édition originale de 2017. Il a été réalisé par Aude Massot pour le scénario et les dessins. Il comprend cent-treize pages de bande dessinée. Il se termine avec un reportage réalisé dans le Burkina Fasso en juin 2017, puis à Moscou, sous forme d’un texte illustré de dix pages. Il commence par une introduction de deux pages, un texte rédigé par Xavier Emmanuelli (1938-2025), cofondateur de Médecins sans frontières et fondateur du SAMU social de Paris.
Rue des Pyrénées, le dix juillet 2015, Aude appelle le service communication du Samu Social de Paris. À son interlocuteur, elle explique qu’elle appelle concernant le projet BD qu’elle leur a soumis : elle voudrait réaliser une enquête sur le Samu Social, du coup elle voudrait demander si elle peut venir en observation. Aux questions posées, elle explique que son éditeur s’appelle Steinkis, et qu’elle voudrait faire une sorte de documentaire en BD. À l’autre bout du fil, la voix lui dit qu’il faut qu’elle en parle à sa direction, et qu’ils la rappelleront. Le cinq aout 2015, au métro Alésia, Aude rencontre pour la première fois Xavier Emmanuelli. Il l’invite à manger dans un restaurant où il commande un demi de vin noir, avec de la glace, et des calamars et crevettes à la provençale. Aude prend le poulet et elle pose son enregistreur sur la table. Une fois servi en vin, il commence à lui raconter l’histoire du SAMU Social.
Le Samu Social, c’est une création personnelle de Xavier Emmanuelli. C’est devenu un terme générique et il en est content. C’est quand même une réussite. Il est lié à son parcours personnel. Il va le lui expliquer en trois mots pour qu’elle comprenne d’où ça vient. Quand il a commencé sa carrière, il était médecin d’urgence à la marine marchande. Puis il a continué dans l’urgence au moment où naissait le SAMU. Ça a été une période dure mais aussi de bonheur, car on découvrait la médecine de première instance. Et bien qu’il fût médecin depuis longtemps, il a fait son apprentissage à l’hôpital Henri Mondor, à Créteil, où il y avait un mec exceptionnel, le professeur Pierre Huguenard. Il a été son élève, son disciple, ou comme il dit souvent, son premier couteau. À l’époque, c’était le fléau des accidents de voiture. On avait de sérieux cas en traumatologie. Médecins sans Frontières est né par la suite, en 1971. Cela leur a permis de passer de l’urgence individuelle à l’urgence collective. Il s’y est beaucoup intéressé, apportant du secours aux populations en détresse, victimes des guerres, catastrophes naturelles dans les zones sinistrées, ou les camps de réfugiés. Il a vu disparaître la variole et apparaître le SIDA. Puis il s’est fait nommer comme praticien à la prison de Fleury-Mérogis. C’est là qu’il a appris ce qu’était l’exclusion. Avec les quatre grands éléments qui structurent chaque individu, elle, lui, les uns, les autres, la perception du corps, du temps, de l’espace et des codes.
En fonction du lecteur, la couverture peut aussi bien constituer un repoussoir, qu’une invitation puissante. Certes l’ambiance ne va pas être au divertissement, et dans le même temps la composition de l’image constitue une promesse du respect des personnes à la rue puisque celui-ci est placé au premier plan et de la mise en scène des interventions du SAMU social, avec le véhicule au second plan. La construction de cet ouvrage repose sur un déroulé classique : une personne néophyte qui va effectuer un stage en immersion avec des équipes intervenantes. La narratrice découvre cette structure d’aide, et la fait découvrir en même temps au lecteur, par ses yeux, avec sa sensibilité bienveillante. Cette lecture offre plus que la description d’une ou deux maraudes, puisque l’autrice bénéficie d’un entretien en tête à tête avec Xavier Emmanuelli, le fondateur du SAMU social. Il lui explique d’où il vient : médecin d’urgence à la marine marchande, puis médecin urgentiste au moment où naissait le SAMU, premier couteau du professeur Pierre Huguenard, Médecins sans Frontières, praticien à la prison de Fleury-Mérogis, Nanterre. Et enfin création du SAMU social à Paris, avec l’aide Jacques Chirac (1932-2019) maire de Paris, avec des équipes mobiles ayant la mission d’aller à la rencontre des personnes qui, dans la rue, paraissent en détresse physique et sociale. Quand Chirac devient président, Emmanuelli accepte un poste de Secrétaire d’État, et il fait créer le 115, par analogie au 15, les Équipes Mobiles d’Aide, qu'il fait appeler Maraude.
Dès ce chapitre, le lecteur apprécie la narration visuelle : l’artiste mêle habilement quelques images des deux personnages en train de prendre leur repas, rappelant ainsi qu’il s’agit des propos d’Emmanuelli, et des reconstitutions de ce qu’il évoque. Elle sait faire usage de la diversité offerte par la bande dessinée : soit une simple illustration venant compléter le propos, soit une suite de deux ou trois cases pour montrer l’évolution d’une situation, et aussi des illustrations plus pédagogiques. Par exemple un stéthoscope posé sur une carte du monde pour évoquer l’institution de Médecins sans Frontières, une trentaine de petites silhouettes anonymes disposées en trois bandes de dix pour évoquer l’urgence collective, un pou grossi pas une loupe pour illustrer le détournement de l’abréviation PP (passant de Préfecture de Police à Poux & Puces), des dessins schématiques pour le parcours d’un véhicule de soins hors les murs ou pour l’opposition politique entre droite et gauche, une vue du ciel schématique d’un quartier de Paris, la statue du Commandeur pour un effet de métaphore, un noyau avec quatre cercles concentriques pour les quatre grandes catégories d’exclus, etc. Elle fait ainsi œuvre de pédagogie visuelle pour raconter le parcours de l’interviewé, et pour évoquer ses valeurs morales, ses conceptions, et les obstacles auxquels il se heurte.
Suivent ensuite quatre courts chapitres servant de transition, ayant pour objet une réflexion sur l’exclusion, le corps, le temps, l’espace et l’altérité, ces deux derniers thèmes étant traités ensemble. En termes simples et clairs, l’autrice réfléchit sur les raisons pour lesquelles la société crée des exclus, mettant à nouveau à profit les possibilités graphiques de la narration visuelle, pour évoquer l’ultra-moderne solitude et les mégapoles dont le fonctionnement favorise l’isolement, l’image que l’on a de soi, l’image que les autres peuvent avoir de soi, et l’idée qu’on se fait de cette image, la première perte de repère qui s’opère quand on est à la rue avec chaque jour qui se ressemble, et enfin la notion de proxémie, c’est-à-dire distance physique qu'acceptent ou souhaitent des personnes en interaction sociale. En octobre 2015, le secrétariat du SAMU social rappelle Aude pour lui indiquer que sa demande d’accompagner des maraudes a été acceptée. La dernière partie raconte donc ces maraudes réalisées en janvier 2016.
Avec les deux premières parties, le regard du lecteur a déjà changé sur la notion d’exclusion, sur la démarche volontariste qui n’avait rien d’évidente qui a conduit à la création du 115, service d’aide dont il a vraisemblablement toujours connu l’existence. Et par voie de conséquence sur les personnes à la rue elles-mêmes. Avec un regard toujours aussi respectueux, l’autrice relate son expérience, avec des dessins dans un registre descriptif, réaliste et un peu simplifié. Le lecteur la découvre à côté d’Éva sur le plateau, une écoutante qui a pour mission d’accueillir les usagers qui composent le 115. Celle-ci explique ce qu’elle fait, à Aude, avec une grande pédagogie, tout en répondant à un appel qui sert d’exemple pour le lecteur, qui a bien conscience que la pédagogie de la séquence est également imputable à la bédéaste. Vient le temps du briefing puis de la première maraude. La narration visuelle reste dans un registre factuel, montrant les situations avec bienveillance et respect pour les personnes à la rue. Elle sait mettre en lumière le professionnalisme des membres du SAMU social, attirer l’attention avec une simple phrase sur un geste technique, sur le savoir-faire, qu’il s’agisse du vouvoiement, ou de la façon de se mettre à leur hauteur. Le lecteur peut également ressentir la force des émotions qui s’emparent d’Aude en face de ces situations de détresse sociale, d’exclusion. Il éprouve une forte empathie pour elle quand elle découvre les photographies qu’Emmanuelli lui a envoyées pour son livre, de différentes pathologies : syndrome de la chaussette, traumatologie, complications du diabète, nécrose, gale. Dans un autre format, les deux reportages, l’un au Burkina Faso, l’autre à Moscou, sont tout aussi touchants et éclairants sur le travail du SAMU social dans le contexte de deux autres pays, que ce soit avec les enfants orphelins dans les rues de Ouagadougou, ou les sans-abris bien obéissant en Russie.
A priori, le lecteur est venu à cet ouvrage intrigué de découvrir comment fonctionne le SAMU social, ce service d’aide également connu par son numéro d’appel le 115. Ayant feuilleté l’ouvrage, il a été rassuré par des dessins faciles à lire, dépourvus de voyeurisme, et par la diversité des dispositifs visuels mis en œuvre. Il comprend rapidement que l’autrice lui donne plus que son horizon d’attente : une synthèse de la création du SAMU social, racontée par son créateur, une réflexion personnelle sur le phénomène de l’exclusion, et sur ses principaux mécanismes (l’altération de la perception du corps, du temps, de l’espace et des codes), une immersion qui comprend une observation avec une équipe de maraude, et aussi la prise d’appels par une écoutante, la visite de l’hospice Saint-Michel à Saint-Mandé, et une ouverture grâce à l’expérience du SAMU social dans deux pays différents. Édifiant, bienveillant, épatant.
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La Bête à sa mère
Pour mon 7000ème avis sur ce formidable site je vais parler d'une bande dessinée qui m'a touché d'une manière qu'une bande dessinée ne la fait depuis un certain temps. En plus, j'ai un peu lu cette bande dessinée par hasard parce qu'il y avait le nom d'Eldiablo sur la couverture. Je m'attendais à un truc sympathique et j'ai eu un choc. C'est toujours un plaisir de tomber sur une œuvre exceptionnelle par hasard. C'est l'adaptation d'un roman québécois que je n'ai jamais lu parce que je ne lis pas les romans modernes. Je ne peux pas donc pas comparer, mais de toute façon l'adaptation en BD est tellement bonne qu'on en dirait même pas que c'est une adaptation. Il n'y a aucun texte inutile qui explique ce que l'on voit déjà avec le dessin. Il faut dire que le texte dans les cartouches sont uniquement les pensés du personnage principal qui raconte sa vie et ses pensés en général. Le scénario en lui-même, un homme asocial qui a été séparé sa mère suicidaire par les services sociaux lorsqu'il était jeune et il veut la retrouve, est un peu banal et on devine vite que tout va mal finir pour cet homme au comportement autodestructeur et déconnecté de la réalité. Mais j'ai trouvé le scénario palpitant grâce à deux éléments importants. La première est la qualité du texte. Les pensés du personnage principal sont savoureux et très bien écrits. Je ne sais pas quels sont les dialogues issues du roman et quels ont été inventé par Eldiablo, mais dans tous les cas le résultat est excellent. Et comme c'est écrit dans le langage populaire québécois, cela va sonner exotique pour un lecteur européen. Le scénario réussit aussi à me faire suivre sans problème la vie d'un personnage détestable. Il a certes grandit dans un mauvais environnement, mais cela n'excuse pas son comportement de salaud qui se fout des conséquences de ses actes et qui blâme tout le monde pour ses problèmes. La seconde qualité est le dessin. Le style du dessinateur est particulier et je ne sais pas trop comment la décrire. Mais ce que je sais est que c'était un style parfait pour ce type de récit au ton cru. Avec un dessin plus conventionnel, j'aurais surement moins accroché. Pour moi ce dessin montre clairement tout le potentiel du médium de la bande dessinée, mon médium préféré. On sent la violence du personnage principal et du monde qu'il l'entoure. Le noir et blanc dont la seule couleur qui ressorte est le rouge est sublime. Ce mariage parfait entre le texte et le dessin me fait penser à quel point j'adore la BD. Même si j'ai adoré, je préviens que ce n'est pas une bande dessinée pour tout le monde. Le langage est cru, il y a du sexe et de la violence. Peut-être même que je vais être le seul lecteur au monde qui va donner une note parfaite à cette œuvre, mais je m'en fois j'ai passé un excellent moment de lecture et j'espère que cela sera le cas pour d'autres lecteurs.
Morgentaler : Avec elles
Michel Viau continue de raconter la vie de personnes qui ont marqué le Québec et pour l'instant je pense que c'est sa meilleure bande dessinée. En effet, les codes de la bande dessinée sont pleines maitrisé et je vois clairement une amélioration depuis ses débuts. Il faut dire qu'il est bien aidé par un remarquable dessinateur qui a un style beau style réaliste. L'album raconte le combat du docteur Henry Morgentaler pour le droit des femmes à avorter. Il pratique des avortements alors qu'il n'en a pas le droit ce qui lui vaudra des ennuis avec une justice qui va s'acharner sur lui. Pareillement, on suit une jeune militante pro-avortement qui a elle-même avorté clandestinement dans des conditions atroces. En effet, au travers de la lutte pour l'avortement on va aussi l'évolution de la société québécoise de la fin des années 60 au milieu des années 70. C'est une période très particulière pour un Québec porté par une jeunesse revendicatrice qui rejettent le conservatisme catholique qui a dominé pendant longtemps la province, mais qui est encore gouverné par des vieux souvent fervent catholiques. On verra d'ailleurs la fracture entre le peuple et les élites sur la question de l'avortement. Un lecteur européen qui s'intéresse à l'histoire va être gâté avec cet album où apparaissent plusieurs politiciens et personnalités de l'époque. Un album riche et passionnant et qui est complété par un dossier sur l'histoire de l'avortement au Québec et au Canada en général.
Salaire net et monde de brutes - Chroniques ordinaires du travail temporaire
Pas grand chose à sauver là-dedans. En mode blog ça passe sans doute mais là 160 pages assez vite lues sur le monde de l'intérim mal payé et de surcroit avec un dessin loin d'être fabuleux, c'est compliqué d'adhérer. Les 2 auteurs se mettent en scène en tant que parisiens diplômés, bac+5 dans une filière sans débouché, dans toutes les missions qu'ils ont pu avoir sur des salons professionnels, dans des boutiques ou encore chez Disney. Ça vire à plusieurs reprises dans le scabreux - téléphone rose et backrooms homos. Voilà c'est sans doute plus destiné à faire rire qu'une réelle dénonciation d'un système économique. La bêtise humaine des personnes rencontrées est parfois sacrément gratinée.
Migrasyon
Je suis un peu déçu de ne mettre que 3 étoiles car j'aurais adoré mettre plus à cet album dont le sujet est intéressant. L'auteur est un québécois issue de parents haïtiens et il parle de son enfance, de la vie de sa famille et aussi de sa vie maintenant. C'est donc un album qui parle d'immigration vu que ses parents font parti des haïtiens qui sont venus au Québec à partir des années 70 pour essayer de trouver une vie meilleur Tout le long des pages on va voir le meilleur et le pire de la société québécoise parce que si certains aiment bien aider les nouveaux arrivants, il y a aussi les gros racistes qui ne veulent pas de ses sales noires dégénérés qui font juste que voler le boulot de grave blancs et les comportements haineux sont encore présent de nos jours. J'ai bien aimé plusieurs anecdotes et l'auteur brase plusieurs thèmes. Il montre notamment la complexité de sa relation avec un père qui était contrôlant avec ses fils car il ne voulait pas qu'ils finissent délinquant ou encore l'incompréhension de ses parents face au fait que, étant né au Québec, il n'a pas d'attache particulier pour Haiti. Malheureusement, il y a quelques défauts qui font en sorte que mon enthousiaste pour cet album est moyen. On fait plusieurs allers-retours entre le passé et le présent et ce n'es pas toujours clair. J'ai, par exemple, cru un moment qu'on suivait l'enfance de l'auteur alors qu'en fait il parlait d'un de ses frères ainés. On saute souvent du coq à l'âne comme si l'auteur dessinait les anecdotes au fur et à mesure qu’ils lui venaient dans la tête. Un autre problème est le dessin. Il est bon, mais l'auteur a surtout fait de l'illustration et disons que ça se voit. Il y a des cases qui prit tout seul ferait de très belles illustrations, mais qu'on on les mets ensemble cela donne un truc surchargé. Je pense que s'est l'autobiographie avec la narration la plus dynamique que j'ai lu sauf qu'on est pas dans une histoire d'action. Je pense que cela aurait été mieux d'avoir une mise en scène plus calme et de garder le dynamisme pour les quelques scènes de violences qu'on voit dans l'album, cela aurait mit mieux en avant ce qu'à parfois vécu l'auteur dans sa vie. Cela reste un album que je recommande malgré tout.
Richard
Quel casse-bonbon ce Richard. Le personnage pourra en énerver certains, toujours à chercher la petite bête. Le premier album est plutôt drôle, son ami demande juste un avis sur son travail et Richard le fait tourner en bourrique jusqu'à lui passer l'envie de dîner avec lui ensuite. La pression monte petit à petit jusqu'à faire disjoncter l'interlocuteur. Des albums Patte de mouche courts mais qui ont de la substance. J'ai lu les 5 à la suite. Les sujets peuvent être délicats, Dieu, les juifs etc. Trondheim s'en sort bien. J'en lirai bien de nouveaux, les thèmes possibles et polémiques sont nombreux, Richard et les zadistes, Richard rencontre un député RN, Richard va chez son boucher etc.
Le Pays de l'eau qui monte
Certes il faut être tolérant car c'est plutôt destiné à un public jeune. C'est une histoire dans l'air du temps sur le dérèglement climatique, on se trouve dans un village peuplé de mignons animaux où il pleut tout le temps, un peu comme en Bretagne en ce moment. Du coup l'eau monte, les rivières débordent. Est-ce l'apocalypse ? On suit des enfants qui s'inquiètent. Cela reste naïf et sans trop de réflexion derrière. Le dessin est bien, il y a malgré tout un fort problème d'architecture au niveau des fenêtres, elles sont mal posées dans les vues intérieures, normalement elles arrivent à fleur du mur.
Miroirs
Un manga assez court de 130 pages, avec 3 histoires inspirées de la vie de Coco Chanel. Etonnamment on y voit des bouteilles de n°5, je me suis demandé si c'était pas sponsorisé par la marque. A part cela le lien avec la vie de Chanel est ténu. Les histoires sont plutôt anecdotiques et rapidement oubliées. La première rappelle Alice au pays des merveilles. Une autre plus longue porte sur un couple de garçons qui sèchent les cours et décident de s'habiller en jupe en surmontant leur peur du regard des passants dans la rue. Il y a toute une interview des auteurs plutôt longue à la fin, une bonne dizaine de pages et que je n'ai fait que survoler. On comprend l'hommage qu'ont voulu réaliser les auteurs mais ça ne m'a pas emballé.
Épouvantail
Voici une histoire bien menée que j'aurai classée en Policier/Thriller, il est vrai qu'il y a aussi une touche de fantastique. C'est un album avec pas mal de pages qui a le temps de camper ses personnages, une petite fille un peu étrange et solitaire qui devient amie avec un épouvantail proche de la ferme familiale. Un père qui travaille, une belle-mère, on comprend que la mère a disparu tragiquement. Le dessin est aussi très bon, assez épuré. Cela se lit relativement rapidement malgré environ 150 pages. Concernant une trame parallèle sur un accident de voiture, on peut dire qu'on sent venir la fin mais le tout est de bon niveau.
La Tête de mort venue de Suède
Quelle belle évolution du travail de Daria Schmitt, depuis que je l’avais découverte avec Acqua Alta. Une évolution notable au niveau graphique déjà. Ici dans un Noir et Blanc dont les hachures donnent un trait nerveux se rapprochant des gravures. Une constante toutefois, avec toujours une petite touche d’étrange, d’onirique, ce qui est d’autant plus surprenant que le sujet – Descartes et la conservation de son squelette – est a priori plutôt « sérieux ». L’album est assez dense, avec un texte abondant, texte lui-même rempli de réflexions, connaissances. Ça ne se lit pas en cinq minutes ! mais ça n’est pas non plus aride. En effet, quelques pointes d’humour se glissent dans le récit (autour des os disparaissant au fur et à mesure, faisant de la relique de Descartes quelque chose de plus en plus réduit à son simple chef). Un récit original (sujet et construction), qui donne à voir l’Histoire et la science en mouvement. Une lecture relativement exigeante, mais intéressante et recommandable.
Chronique du 115 - Une histoire du SAMU social
Maintenant, tout le monde emploie le mot Maraude, sans savoir d’où ça vient. - Ce tome contient un reportage complet qui se suffit à lui-même et qui ne nécessite pas de connaissances préalables. Son édition originale de 2017. Il a été réalisé par Aude Massot pour le scénario et les dessins. Il comprend cent-treize pages de bande dessinée. Il se termine avec un reportage réalisé dans le Burkina Fasso en juin 2017, puis à Moscou, sous forme d’un texte illustré de dix pages. Il commence par une introduction de deux pages, un texte rédigé par Xavier Emmanuelli (1938-2025), cofondateur de Médecins sans frontières et fondateur du SAMU social de Paris. Rue des Pyrénées, le dix juillet 2015, Aude appelle le service communication du Samu Social de Paris. À son interlocuteur, elle explique qu’elle appelle concernant le projet BD qu’elle leur a soumis : elle voudrait réaliser une enquête sur le Samu Social, du coup elle voudrait demander si elle peut venir en observation. Aux questions posées, elle explique que son éditeur s’appelle Steinkis, et qu’elle voudrait faire une sorte de documentaire en BD. À l’autre bout du fil, la voix lui dit qu’il faut qu’elle en parle à sa direction, et qu’ils la rappelleront. Le cinq aout 2015, au métro Alésia, Aude rencontre pour la première fois Xavier Emmanuelli. Il l’invite à manger dans un restaurant où il commande un demi de vin noir, avec de la glace, et des calamars et crevettes à la provençale. Aude prend le poulet et elle pose son enregistreur sur la table. Une fois servi en vin, il commence à lui raconter l’histoire du SAMU Social. Le Samu Social, c’est une création personnelle de Xavier Emmanuelli. C’est devenu un terme générique et il en est content. C’est quand même une réussite. Il est lié à son parcours personnel. Il va le lui expliquer en trois mots pour qu’elle comprenne d’où ça vient. Quand il a commencé sa carrière, il était médecin d’urgence à la marine marchande. Puis il a continué dans l’urgence au moment où naissait le SAMU. Ça a été une période dure mais aussi de bonheur, car on découvrait la médecine de première instance. Et bien qu’il fût médecin depuis longtemps, il a fait son apprentissage à l’hôpital Henri Mondor, à Créteil, où il y avait un mec exceptionnel, le professeur Pierre Huguenard. Il a été son élève, son disciple, ou comme il dit souvent, son premier couteau. À l’époque, c’était le fléau des accidents de voiture. On avait de sérieux cas en traumatologie. Médecins sans Frontières est né par la suite, en 1971. Cela leur a permis de passer de l’urgence individuelle à l’urgence collective. Il s’y est beaucoup intéressé, apportant du secours aux populations en détresse, victimes des guerres, catastrophes naturelles dans les zones sinistrées, ou les camps de réfugiés. Il a vu disparaître la variole et apparaître le SIDA. Puis il s’est fait nommer comme praticien à la prison de Fleury-Mérogis. C’est là qu’il a appris ce qu’était l’exclusion. Avec les quatre grands éléments qui structurent chaque individu, elle, lui, les uns, les autres, la perception du corps, du temps, de l’espace et des codes. En fonction du lecteur, la couverture peut aussi bien constituer un repoussoir, qu’une invitation puissante. Certes l’ambiance ne va pas être au divertissement, et dans le même temps la composition de l’image constitue une promesse du respect des personnes à la rue puisque celui-ci est placé au premier plan et de la mise en scène des interventions du SAMU social, avec le véhicule au second plan. La construction de cet ouvrage repose sur un déroulé classique : une personne néophyte qui va effectuer un stage en immersion avec des équipes intervenantes. La narratrice découvre cette structure d’aide, et la fait découvrir en même temps au lecteur, par ses yeux, avec sa sensibilité bienveillante. Cette lecture offre plus que la description d’une ou deux maraudes, puisque l’autrice bénéficie d’un entretien en tête à tête avec Xavier Emmanuelli, le fondateur du SAMU social. Il lui explique d’où il vient : médecin d’urgence à la marine marchande, puis médecin urgentiste au moment où naissait le SAMU, premier couteau du professeur Pierre Huguenard, Médecins sans Frontières, praticien à la prison de Fleury-Mérogis, Nanterre. Et enfin création du SAMU social à Paris, avec l’aide Jacques Chirac (1932-2019) maire de Paris, avec des équipes mobiles ayant la mission d’aller à la rencontre des personnes qui, dans la rue, paraissent en détresse physique et sociale. Quand Chirac devient président, Emmanuelli accepte un poste de Secrétaire d’État, et il fait créer le 115, par analogie au 15, les Équipes Mobiles d’Aide, qu'il fait appeler Maraude. Dès ce chapitre, le lecteur apprécie la narration visuelle : l’artiste mêle habilement quelques images des deux personnages en train de prendre leur repas, rappelant ainsi qu’il s’agit des propos d’Emmanuelli, et des reconstitutions de ce qu’il évoque. Elle sait faire usage de la diversité offerte par la bande dessinée : soit une simple illustration venant compléter le propos, soit une suite de deux ou trois cases pour montrer l’évolution d’une situation, et aussi des illustrations plus pédagogiques. Par exemple un stéthoscope posé sur une carte du monde pour évoquer l’institution de Médecins sans Frontières, une trentaine de petites silhouettes anonymes disposées en trois bandes de dix pour évoquer l’urgence collective, un pou grossi pas une loupe pour illustrer le détournement de l’abréviation PP (passant de Préfecture de Police à Poux & Puces), des dessins schématiques pour le parcours d’un véhicule de soins hors les murs ou pour l’opposition politique entre droite et gauche, une vue du ciel schématique d’un quartier de Paris, la statue du Commandeur pour un effet de métaphore, un noyau avec quatre cercles concentriques pour les quatre grandes catégories d’exclus, etc. Elle fait ainsi œuvre de pédagogie visuelle pour raconter le parcours de l’interviewé, et pour évoquer ses valeurs morales, ses conceptions, et les obstacles auxquels il se heurte. Suivent ensuite quatre courts chapitres servant de transition, ayant pour objet une réflexion sur l’exclusion, le corps, le temps, l’espace et l’altérité, ces deux derniers thèmes étant traités ensemble. En termes simples et clairs, l’autrice réfléchit sur les raisons pour lesquelles la société crée des exclus, mettant à nouveau à profit les possibilités graphiques de la narration visuelle, pour évoquer l’ultra-moderne solitude et les mégapoles dont le fonctionnement favorise l’isolement, l’image que l’on a de soi, l’image que les autres peuvent avoir de soi, et l’idée qu’on se fait de cette image, la première perte de repère qui s’opère quand on est à la rue avec chaque jour qui se ressemble, et enfin la notion de proxémie, c’est-à-dire distance physique qu'acceptent ou souhaitent des personnes en interaction sociale. En octobre 2015, le secrétariat du SAMU social rappelle Aude pour lui indiquer que sa demande d’accompagner des maraudes a été acceptée. La dernière partie raconte donc ces maraudes réalisées en janvier 2016. Avec les deux premières parties, le regard du lecteur a déjà changé sur la notion d’exclusion, sur la démarche volontariste qui n’avait rien d’évidente qui a conduit à la création du 115, service d’aide dont il a vraisemblablement toujours connu l’existence. Et par voie de conséquence sur les personnes à la rue elles-mêmes. Avec un regard toujours aussi respectueux, l’autrice relate son expérience, avec des dessins dans un registre descriptif, réaliste et un peu simplifié. Le lecteur la découvre à côté d’Éva sur le plateau, une écoutante qui a pour mission d’accueillir les usagers qui composent le 115. Celle-ci explique ce qu’elle fait, à Aude, avec une grande pédagogie, tout en répondant à un appel qui sert d’exemple pour le lecteur, qui a bien conscience que la pédagogie de la séquence est également imputable à la bédéaste. Vient le temps du briefing puis de la première maraude. La narration visuelle reste dans un registre factuel, montrant les situations avec bienveillance et respect pour les personnes à la rue. Elle sait mettre en lumière le professionnalisme des membres du SAMU social, attirer l’attention avec une simple phrase sur un geste technique, sur le savoir-faire, qu’il s’agisse du vouvoiement, ou de la façon de se mettre à leur hauteur. Le lecteur peut également ressentir la force des émotions qui s’emparent d’Aude en face de ces situations de détresse sociale, d’exclusion. Il éprouve une forte empathie pour elle quand elle découvre les photographies qu’Emmanuelli lui a envoyées pour son livre, de différentes pathologies : syndrome de la chaussette, traumatologie, complications du diabète, nécrose, gale. Dans un autre format, les deux reportages, l’un au Burkina Faso, l’autre à Moscou, sont tout aussi touchants et éclairants sur le travail du SAMU social dans le contexte de deux autres pays, que ce soit avec les enfants orphelins dans les rues de Ouagadougou, ou les sans-abris bien obéissant en Russie. A priori, le lecteur est venu à cet ouvrage intrigué de découvrir comment fonctionne le SAMU social, ce service d’aide également connu par son numéro d’appel le 115. Ayant feuilleté l’ouvrage, il a été rassuré par des dessins faciles à lire, dépourvus de voyeurisme, et par la diversité des dispositifs visuels mis en œuvre. Il comprend rapidement que l’autrice lui donne plus que son horizon d’attente : une synthèse de la création du SAMU social, racontée par son créateur, une réflexion personnelle sur le phénomène de l’exclusion, et sur ses principaux mécanismes (l’altération de la perception du corps, du temps, de l’espace et des codes), une immersion qui comprend une observation avec une équipe de maraude, et aussi la prise d’appels par une écoutante, la visite de l’hospice Saint-Michel à Saint-Mandé, et une ouverture grâce à l’expérience du SAMU social dans deux pays différents. Édifiant, bienveillant, épatant.