'Dans la tête de Sherlock Holmes' brille surtout, il faut l'avouer, par l'originalité de sa mise en page qui se retrouve jusque dans la première de couverture dont la tête de Sherlock Holmes est découpée, comme une fenêtre ouverte dans l'esprit du célèbre détective. Esthétiquement, tout est parfait, du vieillissement artificiel des pages avec des jaunissements et des taches d'encre, en passant par les cases dont les formes rappellent le sujet de l'intrigue, jusqu'au trait des personnages très original et collant parfaitement à l'esprit de la bande dessinée.
Ici, comme indiqué au dos des ouvrages, tout est voué et dédié au déroulement et à la mécanique de l'enquête. Le parti-pris initial est ainsi d'immerger le lecteur dans la tête de Sherlock Holmes en le faisant pénétrer à l'intérieur de son mental et en déroulant avec lui le fil des indices et des déductions qui en découlent. Cet enchainement est d'ailleurs matérialisé par un fil rouge qui se déroule tout au long des pages des deux tomes composant chaque histoire. L'enquête est également agrémentée de quelques cartes très esthétiques situant les déplacements effectués par le détective et son partenaire, le docteur Watson. Ce duo est d'ailleurs assez comique avec un Sherlock rabrouant régulièrement Watson et se moquant de son manque de flair.
De part l'idée de départ des auteurs, cette série qui, rappelons-le, ne fait que débuter (trois tomes parus à ce jour), possède toutefois le défaut de ses qualités à savoir un certain classicisme dans l'histoire traitée qui pourra manquer, selon certains, de dramaturgie ou de quelques retournements de situations. Mais cela n'a pas été préjudiciable concernant ma lecture. J'ai tout de même une petite préférence pour l'intrique du tome 3 dont l'univers écossais et le mystère du loch Leathan ajoutent à l'ambiance de la BD.
En conclusion, je ne peux attribuer que la note maximale pour saluer l'originalité de la démarche et la qualité de la réalisation. Vivement les prochains tomes !
SCENARIO (Originalité, Histoire, personnages) : 8/10
GRAPHISME (Dessin, colorisation) : 10/10
NOTE GLOBALE : 18/20
Une fin que je n’ai pas forcément saisie dans l’hypothèse où quelque chose est à saisir car c’est bien l’évolution émotionnelle des différents protagonistes qui constituent le cœur de cette histoire.
Ici, le décor (une crique), le background des personnages (médecin, écrivain, migrant, jeune, vieux …ect) ne sont que prétexte pour illustrer cette pièce théâtrale. Il aurait pu en être différemment que cela aurait tout autant fonctionné à mon avis.
On se laisse ainsi volontiers happé par l’enchaînement des péripéties et par les réactions de chacun face à cette situation extraordinaire : de profondes angoisses pour certains, de l’insouciance pour d’autres…
Le début est d’autant plus plaisant que le lecteur a le temps d’analyser ces réactions au fur et à mesure que la scène se charge en intensité émotionnelle.
En revanche, à l’approche d’une chute scénaristique connue, le récit s’emballe trop vite à mon goût et l’on ne peut apprécier à leur juste valeur et dans leur grande diversité l’ensemble des émotions pouvant ressurgir à la veille d’une mort certaine et imminente.
Même si je pense qu’il ne sert à rien d’essayer de détricoter plus que ce que les auteurs ont bien voulu nous laisser voir, je suis toutefois sceptique quant à certains élements secondaires qui n’apportent rien au récit et qui, au contraire, sont venus parasiter l’histoire :
Quid des saignements de nez ? (au passage pas évident à distinguer en NetB avec les ombres projetées de la végétation sur un visage).
Quid de la femme morte (noyée ?) au tout début du récit ?
Quid du fils de l’hôtelier qui fait une soudaine et très brève interruption dans le récit ??
Quid d’une ombre aperçue au loin à travers les rochers ???
Le dessin est toujours sympa avec Peeters mais pour le coup j’ai moins accroché que d’autres BD dont il est à la manœuvre.
En bref, une BD agréable qui questionne sur les relations intra/interpersonelles, sur la relation au temps ainsi que sur l’importance de l’instant présent.
Une BD tout aussi déroutante que son titre ! Et que de difficultés à poser sur papier mon ressenti.
Avec du recul, le dessin est bon voire très bon si l’on se concentre plus particulièrement sur les corps.
C’est davantage la colorisation au feutre qui peut perturber.
Les couleurs sont criardes mais cela colle plutôt bien à l’environnement global du récit (sans détour, tranché..).
Le travail de colorisation sur les ombres est parfois un peu léger : de grands aplats avec des coloris inadaptés et disposés de manière hasardeuse sur les visages et/ou chevelures.
En soit, rien de bien méchant au regard des deux gros bémols que j’ai noté :
- L’identification d’un personnage d’une scène à l’autre ou pire, lors d’une même scène.
En effet, les choix de l’auteur de mettre en avant des visages informes (surtout lors de scènes familiales avec beaucoup de personnes), de couper ces visages par le cadrage ainsi que de ne pas réutiliser (délibérément (?)) d’une case à l’autre la même palette de couleurs propre à un personnage (cheveux, teinte de peau, habits…) sont autant d’obstacles à la reconnaissance des personnages.
- L’identification de la parole avec une lecture pas toujours intuitive des bulles : un sens prioritaire de lecture plutôt de haut en bas que de gauche à droite, des bulles éloignées de leur source et bien souvent dépourvues de direction.
Et quand ces deux problèmes se cumulent, alors là jackpot !
Je ne vous dis pas la difficulté à se reconstituer les échanges. J’ai parfois dû m’y reprendre à 3 ou 4 fois pour bien comprendre qui dit quoi…
Côté narration, j’ai trouvé le traitement de l’histoire déséquilibré.
Après recherche, le roman sur lequel repose cette BD a été construit comme un triptyque. Et même si j’ai plus perçu cette BD comme un diptyque, je comprends donc mieux le choix de Sylvain Bordesoules de respecter cette construction narrative.
La première partie du récit est lente.
Elle pose les bases afin de bien appréhender l’environnement dans lequel les personnages évoluent. Pour cela, la narration s’appuie sur un enchaînement de scènes du quotidien ayant lieu durant l’été qui précède l’entrée au collège de notre protagoniste et de son pote de tous les combats.
On y découvre une violence normalisée dans les relations sociales et plus généralement dans la relation au vivant. La violence pour rompre l’ennui, la violence pour tromper ses peurs ?
A L’inverse, la narration s’accélère en seconde moitié de récit.
Cette fois-ci, elle se repose davantage sur des événements clés de la jeune vie du protagoniste, tout d’abord durant ses années collèges et ensuite lors de la période internat au lycée.
C’est d’ailleurs cette toute dernière tranche de vie (années lycée) qui me laisse malheureusement sur ma faim.
Comme grogro avant moi, j’ai eu l’impression que l’auteur s’empêtrait et que le chemin à suivre s’obscurcissait à l’approche de la fin du récit.
J’ai par exemple fini par perdre le sens de la représentation allégorique du chien (présente pourtant depuis le tout début du récit).
Pour résumé très brièvement : une narration encore trop brouillonne dans sa construction (1ère BD de l’auteur si je me réfère au site) mais qui ne laisse personne indifférent de par les thématiques abordées et le traitement de ces dernières.
Une histoire touchante, et il me semble, crue de vérités.
Note réelle : 3.5 / 5
Eu égard à mes précédentes lectures de ces deux auteurs, j’attendais beaucoup de Lemire, et j’étais plus dubitatif concernant la participation de Kindt. J’étais en tout cas curieux de voir ce que leur collaboration pouvait donner au niveau scénario.
Eh bien je n’ai pas été convaincu ou captivé par cet album. Dessin et colorisation – pas exempts de défauts pour le premier – sont peut-être ce qui passe le mieux pour moi. Une ambiance SF/polar foutraque, avec un rendu très sombre, énormément de planches muettes où Rubin se lâche. Pas désagréable.
Mais pour ce qui est de l’intrigue, elle m’a laissé de côté. Déjà elle est quand même minimaliste, il ne se passe réellement pas grand-chose, le tout étant narré de façon très linéaire – malgré quelques artifices de pure forme.
Les magouilles des Dieux, et pas mal de détails m’ont aussi échappé. Mais j’avoue n’avoir pas fait d’effort pour tout raccrocher, tant ma lecture – rapide au demeurant, ç c’est déjà ça – m’a ennuyé.
Gros bof donc. Je n’ai à aucun moment retrouvé ce qui souvent chez Lemire dynamise ses récits, une certaine poésie, un étrange virant au merveilleux. Ça n’est pas ma came.
Je découvre ici un Delisle éloigné de ce que je connais majoritairement de lui. C’est évidemment beaucoup moins autocentré. Mais, cet album possède quand même des qualités documentaires qu’on retrouve dans plusieurs de ses productions.
En tout cas, au-delà d’une biographie d’Eadweard Muybridge, de sa relation avec la magnat californien Stanford, c’est un pan d’Histoire entier que Delisle nous fait découvrir, à savoir le cheminement, lent mais s’accélérant, qui va mener à l’invention, au développement de la photographie, puis du cinéma (toutes les principales figures – américaines, mais surtout françaises – apparaissent donc dans cet album).
Un album très riche donc, mais avec une narration fluide, aérée, glissant régulièrement les photos originales pour compléter le récit. On ne s’ennuie jamais, et on est captivé par cette histoire, bien au-delà du personnage de Muybridge.
Comme tout le monde, je connaissais ses célèbres photographies décomposant le mouvement d’animaux, d’hommes. J’avais découvert le bonhomme et Stanford avec l’album Le Maître de California Hill. Mais ce dernier était centré sur Stanford, et ses relations avec Muybridge, tandis que l’album de Delisle est plus complet et ambitieux – par là même plus intéressant.
J’ajoute que son dessin est lui aussi agréable, dynamique, simple et efficace. Mention spéciale pour la conclusion, et la façon dont Delisle nous présente la mort (crise cardiaque) de Muybridge.
Un bel album, instructif et plaisant à lire.
Le Familistère de Guise est une utopie sociale qui a fonctionné pour de bon pendant près d'un siècle. Créée grâce à la fortune, à l'intelligence et au bon cœur de Jean-Baptiste Godin, il a offert un lieu d'habitation parfaitement équilibré et organisé à des centaines de familles ouvrières qui pouvaient bénéficier ainsi de l'accès aux bienfaits de la richesse sans être riches. JD Morvan prend pour base cette merveille d'architecture et de société pour imaginer une intrigue où l'une des protégées de Godin, issue du monde de la petite criminalité, va répliquer ce même concept de familistère au cœur de Paris pour créer une utopie de Cour des Miracles alimentée par le crime, s'attirant par là même la haine des plus radicaux soutiens du projet initial de Godin.
C'est un scénario taillé sur mesure pour le dessinateur Romain Rousseaux Perin qui est issu du monde de l'architecture et de la sociologie. Si son dessin des personnages est simplement bien, ses représentations des bâtiments, intérieurs et extérieurs, et des vues de Paris et d'ailleurs sont purement impressionnantes. Cela commence par une vue épatante du Paris de 1861, puis plus tard une incroyable vue plongeante en fish-eye du familistère de la Truanderie. Et cela continue comme ça, avec un tel soin du détail dans les décors qu'on sent que l'auteur s'est véritablement fait plaisir. Rien que pour ça et pour que la (re)découverte du Familistère de Guise, cela vaut le coup de la lecture.
L'intrigue pour sa part a la belle qualité de mettre en avant ce fameux endroit et la merveille architecturale et sociale qu'il représentait, malheureusement maintenue par une ressource économique qui ne pouvait pas être éternelle. Et c'est justement pour trouver une source de revenus inépuisable que JD Morvan et son personnage principal ont imaginé l'obtenir du crime organisé. S'ensuit une histoire de vengeance punitive, de kidnapping et d'hypnotisme qui est un peu plus tirée par les cheveux, notamment motivée par un fils de Jean-Baptiste Godin qui est présenté en personnage détestable (alors qu'a priori il n'était que simplement médiocre dans la vraie vie). On y trouve un peu trop de facilités qui rabaissent les bonnes qualités du reste de l'histoire et de l'idée même de la baser sur le concept de ces familistères.
En outre, alors que l'intrigue tient relativement la route jusqu'à la fin du second tome, elle se conclut de manière très abrupte par un retournement de situation qui survient dans les toutes dernières pages et qui manque fortement de logique et de constance par rapport au reste du récit. Bref, une fin qui se veut tragique et forte mais qui déçoit en fait singulièrement, comme si elle avait dû être expédiée en trois pages au lieu d'un troisième tome complet.
En définitive, il y a donc du très bon et du franchement moins bon dans cette série qui a toutefois l'intérêt de faire découvrir aux lecteurs ce fameux Familistère.
Note : 2,5/5
Le gris est entré à l’intérieur des hommes.
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Ce tome constitue un recueil de plusieurs histoires courtes d’un même auteur. Son édition originale date de 1981. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour les dessins, avec des scénarios de Baudoin, Dominique Diani, Michel Gaudo, et Arthur Rimbaud. Il comprend neuf récit de deux à sept pages, pour un total de quarante-quatre pages.
Ville, cinq pages, d’après Arthur Rimbaud. Un jeune homme considère la ville autour de lui ; il est un éphémère et point trop mécontent. Autour de lui d’immenses cheminées d’usine, et des individus en robe noire indistincte également rasés. Citoyen d’une métropole crue moderne parce que tout goût connu a été éludé dans les ameublements et l’extérieur des maisons aussi bien que dans le plan de la ville. Ici on ne signalerait les traces d’aucun monument de superstition. La morale et la langue seront réduites à leur plus simple expression. Enfin ! Ces millions de gens qui n’ont pas besoin de se connaître amènent si pareillement l’éducation, le métier et la vieillesse, que ce cours de vie doit être plusieurs fois moins long que ce qu’une statistique folle trouve pour les peuples du continent. Aussi comme de sa fenêtre, il voit des spectres nouveaux roulant à travers l’épaisse et éternelle fumée de charbon – leur ombre des bois, leur nuit d’été – des Erinnyes nouvelles devant son cottage qui est sa patrie et tout son cœur puisque tout ici ressemble à ceci. La mort sans pleurs, leur active fille et servante, un amour désespéré, et un joli crime piaulant dans la boue de la rue.
Éducation, texte de Dominique Diani, six pages. À la campagne, une vielle femme est adossée à un muret de pierre devant sa modeste maison, et un adolescent est assis dans l’herbe devant elle, l’écoutant. Il aimait parler avec elle, elle vivait seule. Elle avait peut-être cent ans, un regard jeune. Et ses paroles faisaient rêver. Il lui demande comment c’était l’amour. Elle le lui décrit : L’amour, c’est… C’est la mer qui caresse et qui enveloppe. La mer qui doucement l’envahit toute. Et soudain, violemment, elle est la mer. Ses vagues dans son ventre et dans sa tête. Ciel et terre roulant en vagues que rien ne peut arrêter, rien ni personne. Aucun de ces obstacles que les hommes tirent des fonds de leur bonne conscience. Mais au loin apparaissent des silhouettes toutes de noir vêtu. Elles se rapprochent et s’en prennent à la vieille qu’elles commencent à rouer de coups avec des bâtons. – Rencontre, trois pages : Une jeune femme se promène entre des rangées de hauts arbres. Dans la lumière finissante, l’odeur des arbres envahit l’air tiède : elle s’avance. La nuit gagne sur le jour et sa silhouette gracile est nimbée de l’or du soir. Belle, elle est belle. Les lignes des arbres se perdent derrière elle. L’ombre effaçant le jour, il sort du parc et il la rencontre de nouveau dans la foule. Elle parle à un jeune homme barbu, le narrateur sent monter en lui une bouffée de jalousie. Elle a mis son pull et la nuit tombant enfin, ils se quittent, ce qui rend sa joie au narrateur.
Pour être précis, il s’agit de la deuxième bande dessinée de l’auteur, après le recueil de récits de science-fiction Civilisation, publié par l’éditeur Glénat en 1981. À nouveau, il s’agit d’un recueil de nouvelles. Pour cinq d’entre elles, le bédéaste collabore avec un scénariste : Dominique Diani pour le récit Éducation, Michel Gaudo pour trois histoires (La balle au bond, Georges Pourcellier, Charon le nocher), et avec Arthur Rimbaud (1854-1891), ou du moins il s’en inspire pour le premier récit. Au travers de ces neuf histoires, il raconte des sortes de fables, avec une touche poétique, onirique, fantastique, morbide, répressive, normalisatrice, et même mythologique. Le lecteur familier de l’auteur décèle dans ces premières œuvres, l’humanisme qui court tout au long de ses créations, la fascination et le respect pour les femmes et leur mystère, le plaisir du milieu naturel et le caractère oppressant de la ville et du béton. Il remarque plusieurs expressions d’une sensibilité Hippie : défiance vis-à-vis de la police et l’autorité, états de conscience alternatifs à défaut d’être chimiquement altérés, envie de liberté et de rapports humains plus authentiques, retour à la nature ou tout du moins connexion avec elle. Dans cette phase initiale de sa carrière, l’artiste utilise plus volontiers la plume que le pinceau. Cela donne une sensation plus griffée dans ses dessins, avec des aplats de noir présentant des irrégularités, une approche plus descriptive que par la suite, plus appliquée et moins déliée.
Le lecteur peut appréhender de se plonger dans des œuvres de jeunesse, quand bien même il s’agit d’un de ses créateurs préférés : les sensations seront différentes de celles engendrées par ses œuvres ultérieures des années, des décennies plus tard. En effet, les dessins présentent une apparence moins organique, plus sèche, plus acérée, parfois un peu maladroite. Le lecteur peut parfois s’interroger sur une proportion anatomique ou sur la taille d’un élément en comparaison avec celle d’un autre avec lequel il est en rapport dans la même case. Dans le même temps, il se trouve vite impressionné par l’inventivité visuelle déjà déployée par un artiste dont l’originalité transparaît. Dès la première planche : le jeu sur le contraste entre le personnage fortement encré et les zones laissées blanches dans chaque case, puis le jeu géométrique avec les canalisations et tuyaux de fort diamètre. Dans la deuxième histoire, il joue avec la masse noire des robes des villageois, et les cases aérées et claires où évolue la vieille femme redevenue jeune. Dans Rencontre, il met à profit l’expressivité du visage de la jeune femme. Dans Une vie inutile, il réalise une magnifique illustration : un homme pêchant un poisson à main nue dans un cours d’eau impétueux. Dans nombreuses d’entre elles, il joue avec les hachures courtes et sèches pour réaliser des fonds de case expressionnistes.
En passant à Immigration, le lecteur découvre une histoire en deux pages, seize cases, trois courtes bulles : poignante. Dans la deuxième planche de La maladie, la dernière case relève d’une composition quasi abstraite, les façades des immeubles ayant été comme surexposées pour aboutir à un assemblage géométrique de triangles, de rectangles et de segments, contrastant totalement avec les traits plus souples pour l’herbe qui ondule, ou l’entrelacs de traits fins pour la complexité des houppiers des arbres, et les courbes d’un corps féminin dénudé. Alors même qu’il n’a pas encore adopté le pinceau ou acquis cette élégance extraordinaire dans la représentation des environnements naturels et dans l’expressivité de la personnalité des êtres humains, l’artiste fait déjà preuve de sa propre personnalité graphique, faisant apparaître ses influences, à savoir d’autres bédéastes de l’époque, et son originalité dans sa capacité à mettre à profit ces techniques en noir & blanc pour exprimer son monde intérieur. Le lecteur ressent à la fois l’oppression de la concentration urbaine, et le plaisir des milieux naturels, ainsi que la complexité de la relation à l’autre, et la sensation de l’oppression générée par la foule indistincte.
Tout seul ou avec un scénariste, le créateur réalise de courtes histoires, avec une fin bien claire, abordant des sujets divers. Au cours de ces neuf récits, il fait ressentir l’anonymat insupportable et angoissant de l’individu face à la foule urbaine, la répression normative que la société fait peser sur l’individu, l’élan amoureux pour une inconnue qui n’est pas libre, la question fondamentale sur le sens de la vie ou la raison de l’existence. Puis il met en scène une veuve qui s’émancipe, l’ordre bourgeois qui finit par triompher, un pilote d’avion militaire face à la mort, un étranger interpellant un habitant dans une ville, la grisaille omniprésente à l’œuvre dans la ville. Le lecteur sent bien l’influence des préoccupations soixante-huitardes : le thème de la vie urbaine qui aliène l’individu, qui rend les uns étrangers aux autres, qui oppresse et opprime l’individu. Dans le même temps, le récit mettant en scène des individus nommés Georges Pourcellier de génération en génération évoque le fait que dans une bonne famille, les membres de la famille se conforment aux diktats de la bonne éducation, et que les quelques excentriques sont confinés à des épiphénomènes bien vite oubliés avec le retour à la normale, ou dans le droit chemin de la génération suivante.
Une partie de ces récits mettent en scène personnage féminin, dans un rôle secondaire. L’auteur met à chaque fois en scène un jeu de séduction, explicite ou implicite, sans être forcément amoureux. Dans le premier récit, il est possible d’interpréter la dernière case comme une femme tenant un couteau ensanglanté, le texte évoquant : Un joli crime piaulant dans la boue de la rue, une image de femme fatale. Dans la seconde, la vieille femme semble accueillir avec plaisir la compagnie d’un jeune homme, puis évoquer sa folle jeunesse à elle, et la répression qu’elle a subie, tout en tournant en dérision l’impulsion du jeune homme à se voir en sauveur comme un chevalier sur sa monture. L’histoire suivante surprend par ce jeune acceptant que la jeune femme qui le fascine et qu’il a abordée, ne soit pas libre. Vient une veuve qui s’épanouit après le décès de son mari, en profitant de la vie, des femmes servant de muse. Et enfin une femme gagnée par la grisaille, pour le plus grand chagrin de son compagnon. Déjà cet auteur se démarque totalement des autres bédéastes de l’époque et des suivantes par la singularité de son rapport aux femmes, basé sur le respect et le consentement, de manière authentiquement naturelle.
De courts récits mêlant poésie et fantastique, avec une fibre sociale et rebelle. Une collection fascinante à la fois par ses dessins déjà très personnels, par le positionnement de l’auteur et de ses collaborateurs dans leur époque, par sa sensibilité humaniste en développement et par son rapport singulier aux femmes. Séduisant.
Petit album par le format, mais grand par la pagination, ce livre attire d'abord le regard grace à sa très jolie couverture. Ce casque d'astronaute qui laisse apparaitre partiellement un visage entravé du reflet d'une navette spatiale symbolise parfaitement le rêve de la conquête de l'espace. Et la palette de couleurs nous envoie direct dans les années 80... nous voici directement dans le bain avant même d'ouvrir l'album.
Ce récit documentaire est signé par un des co-scénariste de La Bombe. Le sujet abordé ici est l'explosion qui a suivi le décollage de la navette Challenger en janvier 1986. Drame diffusé en direct à la télévision devant des millions de téléspectateurs. Le récit s'attarde sur les passagers qui composent l'équipage. Il sera particulièrement question de l'un d'entre eux. Une professeur, choisie sur le volet après un long processus de sélection, devant devenir la première civile envoyée dans l'espace.
Le récit s'attarde sur les années et les mois précédents le drame, habilement décomptés à la manière d'un compte à rebours. Comment nos astronautes se sont préparés : On y suivra leur entrainement, un peu, leurs questionnements et états d'âmes, beaucoup. Il y a d'ailleurs quelques longueurs. Savoir que nos héros s'interrogent, qu'ils stressent et que cela à des répercussions sur leurs vies de famille, c'est logique. D'autant insister, comme par exemple lors de l'enchainement de scènes à Thanksgiving, où chacun découpe la dinde en famille en se retrouvant confrontés aux mêmes questions de leurs proches, c'est un peu longuet à force.
A coté de ça, le récit introduit assez tôt le rôle d'un fournisseur de joints toriques utilisés sur le lanceur de la navette. Très vite on comprend que ces pièces auront un role à jouer dans l'explosion à venir. Ce qui est vraiment intéressant, c'est de voir que de nombreuses alertes, parfois virulentes, ont été signalées à plusieurs reprises. Ce qui est terrible, c'est de voir comment la NASA ne les a pas prises en compte, préférant ne pas décaler le lancement pour des problématique d'image et de budget.
Tout ça nous conduit inéluctablement au drame annoncé. La fin, probablement légèrement romancée, raconte les dernières secondes de l'équipage et ajoute un peu de tension et de drama à l'ensemble. Un final assez réussi pour conclure une histoire terrible qui aura durablement marqué le monde de l'aérospatial.
La Promesse de la Tortue est une bonne bande dessinée de pirates, solide et agréable à lire, qui se distingue surtout par son choix de placer des héroïnes féminines au centre du récit. Le contexte historique et pirate est crédible et restitue un univers rude sans complaisance excessive.
Le scénario repose sur une construction efficace : trois trajectoires féminines qui avancent tour à tour ensemble puis séparément pour se retrouver. Cette alternance donne un rythme maîtrisé et permet de suivre l’évolution personnelle de chacune des héroïnes, dont la progression est l’un des vrais points forts de la série.
Les romances apportent une respiration bienvenue et participent à l’humanisation des personnages, même si elles restent parfois un peu faibles ou convenues. L’ensemble fonctionne néanmoins bien : une aventure prenante, portée par des personnages attachants, dans un univers dur mais jamais gratuit.
Ça n’est pas forcément le récit le plus original, et il y a quelques facilités scénaristiques auxquelles il faut s’habituer. Mais, globalement, ces trois albums procurent une lecture plaisante, rythmée, intéressante.
On est dans un classique huis-clos dans l’espace (ici dans un vaisseau spatial endommagé/abandonné), dans lequel Kuroi (auteur que je découvre avec cette série) fait monter la tension (il y a un peu de « Sa majesté des mouches » dans cette lutte à mort entre gamins).
Deux niveaux de narration s’entrecroisent – ce qui permet de varier les plaisirs, et de multiplier les sources d’angoisse/tension : quelques dizaines d’enfants/ados seuls survivants dans un vaisseau spatial où l’oxygène va commencer à manquer, et alors qu’une information (une capsule existe permettant à une seule personne de s’enfuir et d’être sauvée) entraine un déchaînement de violence pour être le/la survivant(e) (ceci est narré par l’un des gamins, qui tient un journal, et des pilleurs d’épaves, découvrant longtemps après ce drame le vaisseau abandonné – et le journal – et progressant de plus en plus difficilement dans celui-ci.
Le huis-clos est bien utilisé, le côté survival désespéré des gamins, l’exploration dangereuse des visiteurs tiennent le lecteur en haleine. Le dessin de Kuroi est bon – même si les scènes de combats/massacres ne sont pas toujours très claires. Chaque début d’album voit quelques pages traitées différemment, avec une sorte de colorisation métallique donnant un rendu hyper réaliste pas désagréable, avant qu’on ne retourne au Noir et Blanc classique.
Le troisième tome joue sur un autre registre que les précédents. Les derniers survivants éliminés, quelques révélations, rebondissements maintiennent le lecteur en haleine, même si le rythme baisse clairement. L’auteur a fait le choix d’un atterrissage en douceur, avec une fin plus lumineuse et optimiste que ne le laissait entrevoir les sanglants épisodes précédents.
Quelques remarques bémols (les facilités évoquées plus haut). D’abord on peut être étonné en tant que lecteur que le jeune tenant à jour les événements dramatiques dans son journal le fasse de façon dépassionnée (alors que la priorité est de sauver sa peau, tout le monde s’entre tuant sauvagement). Ensuite le fait qu’il relate tous les événements se déroulant partout – y compris forcément ceux auxquels il n’a ni participé ni eu de témoignage direct.
Ensuite, comme dans certaines séries télé se déroulant dans un lieu circonscrit, et dans lesquelles à chaque épisode apparaissent des protagonistes surgis d’on ne sait où – et qui vont évidemment être les victimes de l’épisode, Kuroi use parfois de personnages (ados/gamins) qu’on n’avait jamais vus auparavant, pour un court moment, avant qu’ils ne soient éliminés (je pense à ces deux adolescentes dans le deuxième tome).
Enfin, je n’ai pas été convaincu par le cynisme absolu – et un peu trop caricatural de ceux qui étaient aux baguettes de cette struggle for life.
Mais bon, malgré ces remarques, ça reste quand même une série prenante et qui, sans sortir des sentiers battus, n’ennuie jamais le lecteur, maintient toujours suffisamment de tension pour le captiver. Un bon divertissement, donc, noir et sanglant.
Note réelle 3,5/5.
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Dans la tête de Sherlock Holmes
'Dans la tête de Sherlock Holmes' brille surtout, il faut l'avouer, par l'originalité de sa mise en page qui se retrouve jusque dans la première de couverture dont la tête de Sherlock Holmes est découpée, comme une fenêtre ouverte dans l'esprit du célèbre détective. Esthétiquement, tout est parfait, du vieillissement artificiel des pages avec des jaunissements et des taches d'encre, en passant par les cases dont les formes rappellent le sujet de l'intrigue, jusqu'au trait des personnages très original et collant parfaitement à l'esprit de la bande dessinée. Ici, comme indiqué au dos des ouvrages, tout est voué et dédié au déroulement et à la mécanique de l'enquête. Le parti-pris initial est ainsi d'immerger le lecteur dans la tête de Sherlock Holmes en le faisant pénétrer à l'intérieur de son mental et en déroulant avec lui le fil des indices et des déductions qui en découlent. Cet enchainement est d'ailleurs matérialisé par un fil rouge qui se déroule tout au long des pages des deux tomes composant chaque histoire. L'enquête est également agrémentée de quelques cartes très esthétiques situant les déplacements effectués par le détective et son partenaire, le docteur Watson. Ce duo est d'ailleurs assez comique avec un Sherlock rabrouant régulièrement Watson et se moquant de son manque de flair. De part l'idée de départ des auteurs, cette série qui, rappelons-le, ne fait que débuter (trois tomes parus à ce jour), possède toutefois le défaut de ses qualités à savoir un certain classicisme dans l'histoire traitée qui pourra manquer, selon certains, de dramaturgie ou de quelques retournements de situations. Mais cela n'a pas été préjudiciable concernant ma lecture. J'ai tout de même une petite préférence pour l'intrique du tome 3 dont l'univers écossais et le mystère du loch Leathan ajoutent à l'ambiance de la BD. En conclusion, je ne peux attribuer que la note maximale pour saluer l'originalité de la démarche et la qualité de la réalisation. Vivement les prochains tomes ! SCENARIO (Originalité, Histoire, personnages) : 8/10 GRAPHISME (Dessin, colorisation) : 10/10 NOTE GLOBALE : 18/20
Château de sable
Une fin que je n’ai pas forcément saisie dans l’hypothèse où quelque chose est à saisir car c’est bien l’évolution émotionnelle des différents protagonistes qui constituent le cœur de cette histoire. Ici, le décor (une crique), le background des personnages (médecin, écrivain, migrant, jeune, vieux …ect) ne sont que prétexte pour illustrer cette pièce théâtrale. Il aurait pu en être différemment que cela aurait tout autant fonctionné à mon avis. On se laisse ainsi volontiers happé par l’enchaînement des péripéties et par les réactions de chacun face à cette situation extraordinaire : de profondes angoisses pour certains, de l’insouciance pour d’autres… Le début est d’autant plus plaisant que le lecteur a le temps d’analyser ces réactions au fur et à mesure que la scène se charge en intensité émotionnelle. En revanche, à l’approche d’une chute scénaristique connue, le récit s’emballe trop vite à mon goût et l’on ne peut apprécier à leur juste valeur et dans leur grande diversité l’ensemble des émotions pouvant ressurgir à la veille d’une mort certaine et imminente. Même si je pense qu’il ne sert à rien d’essayer de détricoter plus que ce que les auteurs ont bien voulu nous laisser voir, je suis toutefois sceptique quant à certains élements secondaires qui n’apportent rien au récit et qui, au contraire, sont venus parasiter l’histoire : Quid des saignements de nez ? (au passage pas évident à distinguer en NetB avec les ombres projetées de la végétation sur un visage). Quid de la femme morte (noyée ?) au tout début du récit ? Quid du fils de l’hôtelier qui fait une soudaine et très brève interruption dans le récit ?? Quid d’une ombre aperçue au loin à travers les rochers ??? Le dessin est toujours sympa avec Peeters mais pour le coup j’ai moins accroché que d’autres BD dont il est à la manœuvre. En bref, une BD agréable qui questionne sur les relations intra/interpersonelles, sur la relation au temps ainsi que sur l’importance de l’instant présent.
L'Été des charognes
Une BD tout aussi déroutante que son titre ! Et que de difficultés à poser sur papier mon ressenti. Avec du recul, le dessin est bon voire très bon si l’on se concentre plus particulièrement sur les corps. C’est davantage la colorisation au feutre qui peut perturber. Les couleurs sont criardes mais cela colle plutôt bien à l’environnement global du récit (sans détour, tranché..). Le travail de colorisation sur les ombres est parfois un peu léger : de grands aplats avec des coloris inadaptés et disposés de manière hasardeuse sur les visages et/ou chevelures. En soit, rien de bien méchant au regard des deux gros bémols que j’ai noté : - L’identification d’un personnage d’une scène à l’autre ou pire, lors d’une même scène. En effet, les choix de l’auteur de mettre en avant des visages informes (surtout lors de scènes familiales avec beaucoup de personnes), de couper ces visages par le cadrage ainsi que de ne pas réutiliser (délibérément (?)) d’une case à l’autre la même palette de couleurs propre à un personnage (cheveux, teinte de peau, habits…) sont autant d’obstacles à la reconnaissance des personnages. - L’identification de la parole avec une lecture pas toujours intuitive des bulles : un sens prioritaire de lecture plutôt de haut en bas que de gauche à droite, des bulles éloignées de leur source et bien souvent dépourvues de direction. Et quand ces deux problèmes se cumulent, alors là jackpot ! Je ne vous dis pas la difficulté à se reconstituer les échanges. J’ai parfois dû m’y reprendre à 3 ou 4 fois pour bien comprendre qui dit quoi… Côté narration, j’ai trouvé le traitement de l’histoire déséquilibré. Après recherche, le roman sur lequel repose cette BD a été construit comme un triptyque. Et même si j’ai plus perçu cette BD comme un diptyque, je comprends donc mieux le choix de Sylvain Bordesoules de respecter cette construction narrative. La première partie du récit est lente. Elle pose les bases afin de bien appréhender l’environnement dans lequel les personnages évoluent. Pour cela, la narration s’appuie sur un enchaînement de scènes du quotidien ayant lieu durant l’été qui précède l’entrée au collège de notre protagoniste et de son pote de tous les combats. On y découvre une violence normalisée dans les relations sociales et plus généralement dans la relation au vivant. La violence pour rompre l’ennui, la violence pour tromper ses peurs ? A L’inverse, la narration s’accélère en seconde moitié de récit. Cette fois-ci, elle se repose davantage sur des événements clés de la jeune vie du protagoniste, tout d’abord durant ses années collèges et ensuite lors de la période internat au lycée. C’est d’ailleurs cette toute dernière tranche de vie (années lycée) qui me laisse malheureusement sur ma faim. Comme grogro avant moi, j’ai eu l’impression que l’auteur s’empêtrait et que le chemin à suivre s’obscurcissait à l’approche de la fin du récit. J’ai par exemple fini par perdre le sens de la représentation allégorique du chien (présente pourtant depuis le tout début du récit). Pour résumé très brièvement : une narration encore trop brouillonne dans sa construction (1ère BD de l’auteur si je me réfère au site) mais qui ne laisse personne indifférent de par les thématiques abordées et le traitement de ces dernières. Une histoire touchante, et il me semble, crue de vérités. Note réelle : 3.5 / 5
Cosmic detective
Eu égard à mes précédentes lectures de ces deux auteurs, j’attendais beaucoup de Lemire, et j’étais plus dubitatif concernant la participation de Kindt. J’étais en tout cas curieux de voir ce que leur collaboration pouvait donner au niveau scénario. Eh bien je n’ai pas été convaincu ou captivé par cet album. Dessin et colorisation – pas exempts de défauts pour le premier – sont peut-être ce qui passe le mieux pour moi. Une ambiance SF/polar foutraque, avec un rendu très sombre, énormément de planches muettes où Rubin se lâche. Pas désagréable. Mais pour ce qui est de l’intrigue, elle m’a laissé de côté. Déjà elle est quand même minimaliste, il ne se passe réellement pas grand-chose, le tout étant narré de façon très linéaire – malgré quelques artifices de pure forme. Les magouilles des Dieux, et pas mal de détails m’ont aussi échappé. Mais j’avoue n’avoir pas fait d’effort pour tout raccrocher, tant ma lecture – rapide au demeurant, ç c’est déjà ça – m’a ennuyé. Gros bof donc. Je n’ai à aucun moment retrouvé ce qui souvent chez Lemire dynamise ses récits, une certaine poésie, un étrange virant au merveilleux. Ça n’est pas ma came.
Pour une fraction de seconde - La vie mouvementée d'Eadweard Muybridge
Je découvre ici un Delisle éloigné de ce que je connais majoritairement de lui. C’est évidemment beaucoup moins autocentré. Mais, cet album possède quand même des qualités documentaires qu’on retrouve dans plusieurs de ses productions. En tout cas, au-delà d’une biographie d’Eadweard Muybridge, de sa relation avec la magnat californien Stanford, c’est un pan d’Histoire entier que Delisle nous fait découvrir, à savoir le cheminement, lent mais s’accélérant, qui va mener à l’invention, au développement de la photographie, puis du cinéma (toutes les principales figures – américaines, mais surtout françaises – apparaissent donc dans cet album). Un album très riche donc, mais avec une narration fluide, aérée, glissant régulièrement les photos originales pour compléter le récit. On ne s’ennuie jamais, et on est captivé par cette histoire, bien au-delà du personnage de Muybridge. Comme tout le monde, je connaissais ses célèbres photographies décomposant le mouvement d’animaux, d’hommes. J’avais découvert le bonhomme et Stanford avec l’album Le Maître de California Hill. Mais ce dernier était centré sur Stanford, et ses relations avec Muybridge, tandis que l’album de Delisle est plus complet et ambitieux – par là même plus intéressant. J’ajoute que son dessin est lui aussi agréable, dynamique, simple et efficace. Mention spéciale pour la conclusion, et la façon dont Delisle nous présente la mort (crise cardiaque) de Muybridge. Un bel album, instructif et plaisant à lire.
Rue de la Grande Truanderie
Le Familistère de Guise est une utopie sociale qui a fonctionné pour de bon pendant près d'un siècle. Créée grâce à la fortune, à l'intelligence et au bon cœur de Jean-Baptiste Godin, il a offert un lieu d'habitation parfaitement équilibré et organisé à des centaines de familles ouvrières qui pouvaient bénéficier ainsi de l'accès aux bienfaits de la richesse sans être riches. JD Morvan prend pour base cette merveille d'architecture et de société pour imaginer une intrigue où l'une des protégées de Godin, issue du monde de la petite criminalité, va répliquer ce même concept de familistère au cœur de Paris pour créer une utopie de Cour des Miracles alimentée par le crime, s'attirant par là même la haine des plus radicaux soutiens du projet initial de Godin. C'est un scénario taillé sur mesure pour le dessinateur Romain Rousseaux Perin qui est issu du monde de l'architecture et de la sociologie. Si son dessin des personnages est simplement bien, ses représentations des bâtiments, intérieurs et extérieurs, et des vues de Paris et d'ailleurs sont purement impressionnantes. Cela commence par une vue épatante du Paris de 1861, puis plus tard une incroyable vue plongeante en fish-eye du familistère de la Truanderie. Et cela continue comme ça, avec un tel soin du détail dans les décors qu'on sent que l'auteur s'est véritablement fait plaisir. Rien que pour ça et pour que la (re)découverte du Familistère de Guise, cela vaut le coup de la lecture. L'intrigue pour sa part a la belle qualité de mettre en avant ce fameux endroit et la merveille architecturale et sociale qu'il représentait, malheureusement maintenue par une ressource économique qui ne pouvait pas être éternelle. Et c'est justement pour trouver une source de revenus inépuisable que JD Morvan et son personnage principal ont imaginé l'obtenir du crime organisé. S'ensuit une histoire de vengeance punitive, de kidnapping et d'hypnotisme qui est un peu plus tirée par les cheveux, notamment motivée par un fils de Jean-Baptiste Godin qui est présenté en personnage détestable (alors qu'a priori il n'était que simplement médiocre dans la vraie vie). On y trouve un peu trop de facilités qui rabaissent les bonnes qualités du reste de l'histoire et de l'idée même de la baser sur le concept de ces familistères. En outre, alors que l'intrigue tient relativement la route jusqu'à la fin du second tome, elle se conclut de manière très abrupte par un retournement de situation qui survient dans les toutes dernières pages et qui manque fortement de logique et de constance par rapport au reste du récit. Bref, une fin qui se veut tragique et forte mais qui déçoit en fait singulièrement, comme si elle avait dû être expédiée en trois pages au lieu d'un troisième tome complet. En définitive, il y a donc du très bon et du franchement moins bon dans cette série qui a toutefois l'intérêt de faire découvrir aux lecteurs ce fameux Familistère. Note : 2,5/5
Les Sentiers cimentés
Le gris est entré à l’intérieur des hommes. - Ce tome constitue un recueil de plusieurs histoires courtes d’un même auteur. Son édition originale date de 1981. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour les dessins, avec des scénarios de Baudoin, Dominique Diani, Michel Gaudo, et Arthur Rimbaud. Il comprend neuf récit de deux à sept pages, pour un total de quarante-quatre pages. Ville, cinq pages, d’après Arthur Rimbaud. Un jeune homme considère la ville autour de lui ; il est un éphémère et point trop mécontent. Autour de lui d’immenses cheminées d’usine, et des individus en robe noire indistincte également rasés. Citoyen d’une métropole crue moderne parce que tout goût connu a été éludé dans les ameublements et l’extérieur des maisons aussi bien que dans le plan de la ville. Ici on ne signalerait les traces d’aucun monument de superstition. La morale et la langue seront réduites à leur plus simple expression. Enfin ! Ces millions de gens qui n’ont pas besoin de se connaître amènent si pareillement l’éducation, le métier et la vieillesse, que ce cours de vie doit être plusieurs fois moins long que ce qu’une statistique folle trouve pour les peuples du continent. Aussi comme de sa fenêtre, il voit des spectres nouveaux roulant à travers l’épaisse et éternelle fumée de charbon – leur ombre des bois, leur nuit d’été – des Erinnyes nouvelles devant son cottage qui est sa patrie et tout son cœur puisque tout ici ressemble à ceci. La mort sans pleurs, leur active fille et servante, un amour désespéré, et un joli crime piaulant dans la boue de la rue. Éducation, texte de Dominique Diani, six pages. À la campagne, une vielle femme est adossée à un muret de pierre devant sa modeste maison, et un adolescent est assis dans l’herbe devant elle, l’écoutant. Il aimait parler avec elle, elle vivait seule. Elle avait peut-être cent ans, un regard jeune. Et ses paroles faisaient rêver. Il lui demande comment c’était l’amour. Elle le lui décrit : L’amour, c’est… C’est la mer qui caresse et qui enveloppe. La mer qui doucement l’envahit toute. Et soudain, violemment, elle est la mer. Ses vagues dans son ventre et dans sa tête. Ciel et terre roulant en vagues que rien ne peut arrêter, rien ni personne. Aucun de ces obstacles que les hommes tirent des fonds de leur bonne conscience. Mais au loin apparaissent des silhouettes toutes de noir vêtu. Elles se rapprochent et s’en prennent à la vieille qu’elles commencent à rouer de coups avec des bâtons. – Rencontre, trois pages : Une jeune femme se promène entre des rangées de hauts arbres. Dans la lumière finissante, l’odeur des arbres envahit l’air tiède : elle s’avance. La nuit gagne sur le jour et sa silhouette gracile est nimbée de l’or du soir. Belle, elle est belle. Les lignes des arbres se perdent derrière elle. L’ombre effaçant le jour, il sort du parc et il la rencontre de nouveau dans la foule. Elle parle à un jeune homme barbu, le narrateur sent monter en lui une bouffée de jalousie. Elle a mis son pull et la nuit tombant enfin, ils se quittent, ce qui rend sa joie au narrateur. Pour être précis, il s’agit de la deuxième bande dessinée de l’auteur, après le recueil de récits de science-fiction Civilisation, publié par l’éditeur Glénat en 1981. À nouveau, il s’agit d’un recueil de nouvelles. Pour cinq d’entre elles, le bédéaste collabore avec un scénariste : Dominique Diani pour le récit Éducation, Michel Gaudo pour trois histoires (La balle au bond, Georges Pourcellier, Charon le nocher), et avec Arthur Rimbaud (1854-1891), ou du moins il s’en inspire pour le premier récit. Au travers de ces neuf histoires, il raconte des sortes de fables, avec une touche poétique, onirique, fantastique, morbide, répressive, normalisatrice, et même mythologique. Le lecteur familier de l’auteur décèle dans ces premières œuvres, l’humanisme qui court tout au long de ses créations, la fascination et le respect pour les femmes et leur mystère, le plaisir du milieu naturel et le caractère oppressant de la ville et du béton. Il remarque plusieurs expressions d’une sensibilité Hippie : défiance vis-à-vis de la police et l’autorité, états de conscience alternatifs à défaut d’être chimiquement altérés, envie de liberté et de rapports humains plus authentiques, retour à la nature ou tout du moins connexion avec elle. Dans cette phase initiale de sa carrière, l’artiste utilise plus volontiers la plume que le pinceau. Cela donne une sensation plus griffée dans ses dessins, avec des aplats de noir présentant des irrégularités, une approche plus descriptive que par la suite, plus appliquée et moins déliée. Le lecteur peut appréhender de se plonger dans des œuvres de jeunesse, quand bien même il s’agit d’un de ses créateurs préférés : les sensations seront différentes de celles engendrées par ses œuvres ultérieures des années, des décennies plus tard. En effet, les dessins présentent une apparence moins organique, plus sèche, plus acérée, parfois un peu maladroite. Le lecteur peut parfois s’interroger sur une proportion anatomique ou sur la taille d’un élément en comparaison avec celle d’un autre avec lequel il est en rapport dans la même case. Dans le même temps, il se trouve vite impressionné par l’inventivité visuelle déjà déployée par un artiste dont l’originalité transparaît. Dès la première planche : le jeu sur le contraste entre le personnage fortement encré et les zones laissées blanches dans chaque case, puis le jeu géométrique avec les canalisations et tuyaux de fort diamètre. Dans la deuxième histoire, il joue avec la masse noire des robes des villageois, et les cases aérées et claires où évolue la vieille femme redevenue jeune. Dans Rencontre, il met à profit l’expressivité du visage de la jeune femme. Dans Une vie inutile, il réalise une magnifique illustration : un homme pêchant un poisson à main nue dans un cours d’eau impétueux. Dans nombreuses d’entre elles, il joue avec les hachures courtes et sèches pour réaliser des fonds de case expressionnistes. En passant à Immigration, le lecteur découvre une histoire en deux pages, seize cases, trois courtes bulles : poignante. Dans la deuxième planche de La maladie, la dernière case relève d’une composition quasi abstraite, les façades des immeubles ayant été comme surexposées pour aboutir à un assemblage géométrique de triangles, de rectangles et de segments, contrastant totalement avec les traits plus souples pour l’herbe qui ondule, ou l’entrelacs de traits fins pour la complexité des houppiers des arbres, et les courbes d’un corps féminin dénudé. Alors même qu’il n’a pas encore adopté le pinceau ou acquis cette élégance extraordinaire dans la représentation des environnements naturels et dans l’expressivité de la personnalité des êtres humains, l’artiste fait déjà preuve de sa propre personnalité graphique, faisant apparaître ses influences, à savoir d’autres bédéastes de l’époque, et son originalité dans sa capacité à mettre à profit ces techniques en noir & blanc pour exprimer son monde intérieur. Le lecteur ressent à la fois l’oppression de la concentration urbaine, et le plaisir des milieux naturels, ainsi que la complexité de la relation à l’autre, et la sensation de l’oppression générée par la foule indistincte. Tout seul ou avec un scénariste, le créateur réalise de courtes histoires, avec une fin bien claire, abordant des sujets divers. Au cours de ces neuf récits, il fait ressentir l’anonymat insupportable et angoissant de l’individu face à la foule urbaine, la répression normative que la société fait peser sur l’individu, l’élan amoureux pour une inconnue qui n’est pas libre, la question fondamentale sur le sens de la vie ou la raison de l’existence. Puis il met en scène une veuve qui s’émancipe, l’ordre bourgeois qui finit par triompher, un pilote d’avion militaire face à la mort, un étranger interpellant un habitant dans une ville, la grisaille omniprésente à l’œuvre dans la ville. Le lecteur sent bien l’influence des préoccupations soixante-huitardes : le thème de la vie urbaine qui aliène l’individu, qui rend les uns étrangers aux autres, qui oppresse et opprime l’individu. Dans le même temps, le récit mettant en scène des individus nommés Georges Pourcellier de génération en génération évoque le fait que dans une bonne famille, les membres de la famille se conforment aux diktats de la bonne éducation, et que les quelques excentriques sont confinés à des épiphénomènes bien vite oubliés avec le retour à la normale, ou dans le droit chemin de la génération suivante. Une partie de ces récits mettent en scène personnage féminin, dans un rôle secondaire. L’auteur met à chaque fois en scène un jeu de séduction, explicite ou implicite, sans être forcément amoureux. Dans le premier récit, il est possible d’interpréter la dernière case comme une femme tenant un couteau ensanglanté, le texte évoquant : Un joli crime piaulant dans la boue de la rue, une image de femme fatale. Dans la seconde, la vieille femme semble accueillir avec plaisir la compagnie d’un jeune homme, puis évoquer sa folle jeunesse à elle, et la répression qu’elle a subie, tout en tournant en dérision l’impulsion du jeune homme à se voir en sauveur comme un chevalier sur sa monture. L’histoire suivante surprend par ce jeune acceptant que la jeune femme qui le fascine et qu’il a abordée, ne soit pas libre. Vient une veuve qui s’épanouit après le décès de son mari, en profitant de la vie, des femmes servant de muse. Et enfin une femme gagnée par la grisaille, pour le plus grand chagrin de son compagnon. Déjà cet auteur se démarque totalement des autres bédéastes de l’époque et des suivantes par la singularité de son rapport aux femmes, basé sur le respect et le consentement, de manière authentiquement naturelle. De courts récits mêlant poésie et fantastique, avec une fibre sociale et rebelle. Une collection fascinante à la fois par ses dessins déjà très personnels, par le positionnement de l’auteur et de ses collaborateurs dans leur époque, par sa sensibilité humaniste en développement et par son rapport singulier aux femmes. Séduisant.
Le Visage du Créateur
Petit album par le format, mais grand par la pagination, ce livre attire d'abord le regard grace à sa très jolie couverture. Ce casque d'astronaute qui laisse apparaitre partiellement un visage entravé du reflet d'une navette spatiale symbolise parfaitement le rêve de la conquête de l'espace. Et la palette de couleurs nous envoie direct dans les années 80... nous voici directement dans le bain avant même d'ouvrir l'album. Ce récit documentaire est signé par un des co-scénariste de La Bombe. Le sujet abordé ici est l'explosion qui a suivi le décollage de la navette Challenger en janvier 1986. Drame diffusé en direct à la télévision devant des millions de téléspectateurs. Le récit s'attarde sur les passagers qui composent l'équipage. Il sera particulièrement question de l'un d'entre eux. Une professeur, choisie sur le volet après un long processus de sélection, devant devenir la première civile envoyée dans l'espace. Le récit s'attarde sur les années et les mois précédents le drame, habilement décomptés à la manière d'un compte à rebours. Comment nos astronautes se sont préparés : On y suivra leur entrainement, un peu, leurs questionnements et états d'âmes, beaucoup. Il y a d'ailleurs quelques longueurs. Savoir que nos héros s'interrogent, qu'ils stressent et que cela à des répercussions sur leurs vies de famille, c'est logique. D'autant insister, comme par exemple lors de l'enchainement de scènes à Thanksgiving, où chacun découpe la dinde en famille en se retrouvant confrontés aux mêmes questions de leurs proches, c'est un peu longuet à force. A coté de ça, le récit introduit assez tôt le rôle d'un fournisseur de joints toriques utilisés sur le lanceur de la navette. Très vite on comprend que ces pièces auront un role à jouer dans l'explosion à venir. Ce qui est vraiment intéressant, c'est de voir que de nombreuses alertes, parfois virulentes, ont été signalées à plusieurs reprises. Ce qui est terrible, c'est de voir comment la NASA ne les a pas prises en compte, préférant ne pas décaler le lancement pour des problématique d'image et de budget. Tout ça nous conduit inéluctablement au drame annoncé. La fin, probablement légèrement romancée, raconte les dernières secondes de l'équipage et ajoute un peu de tension et de drama à l'ensemble. Un final assez réussi pour conclure une histoire terrible qui aura durablement marqué le monde de l'aérospatial.
La Promesse de la Tortue
La Promesse de la Tortue est une bonne bande dessinée de pirates, solide et agréable à lire, qui se distingue surtout par son choix de placer des héroïnes féminines au centre du récit. Le contexte historique et pirate est crédible et restitue un univers rude sans complaisance excessive. Le scénario repose sur une construction efficace : trois trajectoires féminines qui avancent tour à tour ensemble puis séparément pour se retrouver. Cette alternance donne un rythme maîtrisé et permet de suivre l’évolution personnelle de chacune des héroïnes, dont la progression est l’un des vrais points forts de la série. Les romances apportent une respiration bienvenue et participent à l’humanisation des personnages, même si elles restent parfois un peu faibles ou convenues. L’ensemble fonctionne néanmoins bien : une aventure prenante, portée par des personnages attachants, dans un univers dur mais jamais gratuit.
Léviathan (Ki-oon)
Ça n’est pas forcément le récit le plus original, et il y a quelques facilités scénaristiques auxquelles il faut s’habituer. Mais, globalement, ces trois albums procurent une lecture plaisante, rythmée, intéressante. On est dans un classique huis-clos dans l’espace (ici dans un vaisseau spatial endommagé/abandonné), dans lequel Kuroi (auteur que je découvre avec cette série) fait monter la tension (il y a un peu de « Sa majesté des mouches » dans cette lutte à mort entre gamins). Deux niveaux de narration s’entrecroisent – ce qui permet de varier les plaisirs, et de multiplier les sources d’angoisse/tension : quelques dizaines d’enfants/ados seuls survivants dans un vaisseau spatial où l’oxygène va commencer à manquer, et alors qu’une information (une capsule existe permettant à une seule personne de s’enfuir et d’être sauvée) entraine un déchaînement de violence pour être le/la survivant(e) (ceci est narré par l’un des gamins, qui tient un journal, et des pilleurs d’épaves, découvrant longtemps après ce drame le vaisseau abandonné – et le journal – et progressant de plus en plus difficilement dans celui-ci. Le huis-clos est bien utilisé, le côté survival désespéré des gamins, l’exploration dangereuse des visiteurs tiennent le lecteur en haleine. Le dessin de Kuroi est bon – même si les scènes de combats/massacres ne sont pas toujours très claires. Chaque début d’album voit quelques pages traitées différemment, avec une sorte de colorisation métallique donnant un rendu hyper réaliste pas désagréable, avant qu’on ne retourne au Noir et Blanc classique. Le troisième tome joue sur un autre registre que les précédents. Les derniers survivants éliminés, quelques révélations, rebondissements maintiennent le lecteur en haleine, même si le rythme baisse clairement. L’auteur a fait le choix d’un atterrissage en douceur, avec une fin plus lumineuse et optimiste que ne le laissait entrevoir les sanglants épisodes précédents. Quelques remarques bémols (les facilités évoquées plus haut). D’abord on peut être étonné en tant que lecteur que le jeune tenant à jour les événements dramatiques dans son journal le fasse de façon dépassionnée (alors que la priorité est de sauver sa peau, tout le monde s’entre tuant sauvagement). Ensuite le fait qu’il relate tous les événements se déroulant partout – y compris forcément ceux auxquels il n’a ni participé ni eu de témoignage direct. Ensuite, comme dans certaines séries télé se déroulant dans un lieu circonscrit, et dans lesquelles à chaque épisode apparaissent des protagonistes surgis d’on ne sait où – et qui vont évidemment être les victimes de l’épisode, Kuroi use parfois de personnages (ados/gamins) qu’on n’avait jamais vus auparavant, pour un court moment, avant qu’ils ne soient éliminés (je pense à ces deux adolescentes dans le deuxième tome). Enfin, je n’ai pas été convaincu par le cynisme absolu – et un peu trop caricatural de ceux qui étaient aux baguettes de cette struggle for life. Mais bon, malgré ces remarques, ça reste quand même une série prenante et qui, sans sortir des sentiers battus, n’ennuie jamais le lecteur, maintient toujours suffisamment de tension pour le captiver. Un bon divertissement, donc, noir et sanglant. Note réelle 3,5/5.