Rencontré à Angoulême en début d'année sur le micro stand des éditions Vite (partagé avec d'autres tout petits éditeurs), David Wautier m'a immédiatement interpelé grâce à ses carnets de voyages. Deux grands formats où sont simplement reproduites les planches de ses carnets, illustrés pleine page. Deux volumes (carnets de Méditerranée et carnets de montagne) donnant à admirer un travail absolument magnifique dans lequel je me replonge régulièrement, presque à chaque fois que je range une nouvelle BD dans mes rayonnages. On pourra se faire une idée de la chose en allant vers ce lien qui contient les seules images que j'ai pu trouver de ce boulot : https://davidwautier.blogspot.com/
Sur la pile de mon libraire, j'ai repéré hier cette couverture superbe. En la feuilletant, j'ai immédiatement reconnu la patte de l'auteur, et malgré le bandeau rédigé par le libraire indiquant "à partir de 5 ans", je suis reparti avec cette BD sous le bras. Après tout, j'ai plus de 5 ans moi-aussi...
Le charme de cette histoire sans parole est saisissant. La tempête ne raconte pas grand chose : juste une tempête qui arrive et s'abat sur une famille de pionniers, quelque part dans Monument Valley. Mais il s'agit d'un pur plaisir esthétique. On éprouve des sensations, on ressent les émotions traverser les personnages. Le vent renverse la charrette, le toit prend l'eau, les enfants s'inquiètent et se bouchent les oreilles quand le tonnerre éclate dans le ciel bas et lourd, les parents rassurent...
Non, ça ne raconte pas grand chose, mais moi, j'aurais aimé raconter cette histoire à mes enfants aujourd'hui adultes. Il y a tellement à dire, à montrer. Tout y est suggéré. Narrativement, tout passe par ce coup de crayon aux p'tits oignons frais. Et c'est presque un modèle de BD muette avec laquelle il est permis de faire comprendre aux enfants l'implicite et les codes du genre.
Je le redis : le dessin de Wautier est pour moi ce qui se fait de mieux. Son charme est indéniable. Il est certain que La Tempête laissera sur le carreau les amatrices et teurs de scénarios ciselés, ce qui s'entend tout à fait. Mais pour ma part, ce fut un petit plaisir fugace et un beau coup de cœur.
Une ville où il fait bon se rendre pour séjourner en tant qu'habitant, mais aussi en tant que lecteur
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Ce tome regroupe les épisodes 21 & 22, les 5 épisodes de la minisérie Local heroes, le numéro spécial de 2004 et l'histoire courte réalisée en mémoire des pompiers du 11 septembre 2001. Il se compose de plusieurs histoires indépendantes ayant comme point commun la ville d'Astro City. Il est possible de lire ce tome indépendamment des autres.
Histoire (1), Pete Donacek (le portier d'un hôtel d'Astro City) accueille plusieurs visiteurs dans le hall. Ces individus viennent pour des raisons différentes qui vont du tourisme d'un jour ou deux, à la recherche d'un contact avec les plus grands superhéros de la ville pour conclure un contrat. Histoire (2), Sally Twinings accepte un emploi de scénariste pour une maison d'édition de comics menée par Manny Monkton, un patron qui sort de l'ordinaire et qui entretient des rapports directs avec les vrais héros (et supercriminels) d'Astro City qui sont les personnages principaux des comics qu'il édite.
Histoire (3), un acteur interprétant un superhéros dans un feuilleton télévisé arrête un vrai criminel devant les caméras. Sa carrière va bénéficier d'une accélération inattendue. Histoire (4), Irene est une journaliste reconnue dans un grand quotidien et elle tombe amoureuse d'Atomicus, un superhéros très puissant, qui semble venir d'ailleurs (une autre planète ou une autre dimension). Leur histoire d'amour évoque forcément celle de Loïs Lane et Clark Kent, mais elle n'y ressemble pas.
Histoire (5), une jeune adolescente de la ville se retrouve à passer un mois de vacances à la campagne où il n'y a qu'un seul superhéros local dont elle évente vite la véritable identité. Histoire (6) en 2 épisodes, un jeune avocat doit défendre le fils d'un caïd de la pègre, accusé d'avoir fracassé le crâne de sa compagne en plein restaurant devant une tripotée de témoins. L'histoire se déroule en 1974 alors qu'un vigilant tue des criminels ordinaires. Histoire (7), un policier à la retraite vient exiger l'aide de Supersonic (un superhéros à la retraite) pour stopper la destruction d'une ville de banlieue par un super-robot. Histoire (8) en 6 pages, Astro City rend hommage aux pompiers.
Il s'agit du cinquième tome de cette série et Busiek revient à une suite d'histoires indépendantes vaguement reliées par des références à des superhéros récurrents. Évidemment il y a à boire et à manger, mais il s'agit d'un repas de gourmet. Busiek reprend le dispositif qui consiste à raconter des histoires d'individus vivant dans une mégapole où les superhéros et les supercriminels (avec les affrontements destructeurs inhérents) sont une réalité. En fonction de votre sensibilité, vous serez plus ou moins touché par telle ou telle histoire. Pour ma part, je me suis aisément reconnu dans le portier qui exerce son métier de son mieux tout en observant les individus qui passent la porte de l'hôtel à la recherche de choses différentes.
L'histoire de Sally Twinings dégage évidemment un parfum enivrant pour les amateurs de comics antérieurs aux années 1970 avec des clins d'oeil aux grands professionnels des comics. L'histoire de l'acteur m'a semblé plus convenue et moins prenante avec une forme de morale très fataliste. le jeu de la séduction entre Irene et Atomicus m'a captivé de bout en bout pour sa sensibilité, son jeu habile avec les codes établis entre Superman et Loïs et l'aboutissement de cette relation entre 2 individus devenus familiers en l'espace de quelques pages. le séjour à la campagne joue sur les a priori trop classiques de la citadine vis-à-vis des provinciaux. Les difficultés rencontrées par le jeune avocat entraînent le lecteur dans un dilemme moral et philosophique d'une profondeur inattendue et dans lequel il est facile de reconnaître des choix que chaque individu doit affronter. le numéro spécial consacré à Supersonic aborde le thème de la retraite et de la vie active d'une façon trop simpliste. L'histoire dédiée aux héros du 11 septembre est un peu courte pour être mémorable.
Comme d'habitude les créations graphiques d'Alex Ross permettent à chaque superhéros et chaque supercriminel de disposer d'une apparence spécifique et évocatrice de sa personnalité et de l'époque à laquelle se déroule l'action. À ce titre les pages bonus permettent de mieux visualiser l'apport déterminant de Ross à la série. Brent Anderson continue d'être la force tranquille sur laquelle Busiek peut se reposer pour donner vie aux personnages. Anderson utilise un style assez sage avec des mises en page basées sur des cases rectangulaires. Il prend un soin particulier à dessiner les gens ordinaires pour que les superhéros ressortent mieux.
Dans ces histoires où les êtres humains normaux sont les principaux protagonistes, Anderson fait des merveilles en créant autant d'individus différents, ordinaires et pourtant inoubliables. Je suis sûr que je reconnaîtrais l'avocat si je le croisais dans la rue, ainsi que le jeune acteur, son collègue et la spécialiste des effets spéciaux, sans parler de Manny Morton. En fait, Anderson évite toute planche démonstrative (sauf les pleines pages de l'épisode consacré à Supersonic) pour se mettre entièrement au service des scénarios. Il le fait avec un tel savoir faire qu'il est facile d'oublier son apport, de ne pas se rendre compte de ce qu'il fait. En réexaminant les pages, le lecteur s'aperçoit que pour les 2 épisodes se déroulant en 1974, Anderson retranscrit fidèlement les tenues vestimentaires de l'époque, ainsi que les éléments décoratifs, jusqu'au type de télévision. Il en va de même pour les habits d'Irene en 1960. Lorsque Sally Twinings se rend dans une convention de comics, le lecteur reconnaît aisément l'agencement de ces grands halls avec les stands des éditeurs, et même les noms des artistes sur leur badge (Mark Waid et Devyn Grayson par exemple).
Et puis le lecteur constate le soin apporté à chaque détail. Pour citer un autre exemple, Busiek et Anderson évitent de recourir à la solution de facilité que sont les lorem ipsum pour les articles de journaux ; ils insèrent de vrais articles rédigés et se rapportant aux faits évoqués dans les titres.
Ces huit incursions à Astro City (et ses environs) tiennent parfaitement la promesse faite par Kurt Busiek de raconter toutes sortes d'histoires dans un monde habité par des superhéros. Il invente des personnages avec des espoirs et des limites qui vivent dans une ville où les superhéros sont une réalité d'autant plus crédible qu'ils disposent d'identités graphiques élaborées et cohérentes avec leurs histoires, leurs pouvoirs et leurs époques.
VOUS ÊTES ICI. - L'ordre de lecture des tomes d'Astro City est le suivant : (1) Life in the Big City, (2) Family Album, (3) Confession, (4) The Tarnished Angel, (5) Local Heroes, (6) The Dark Age 1, (7) The Dark Age 2, (8) Shinning Stars, (9) Through open doors, (10) Victory, (11) Private lives.
Que 2 volumes à cette BD, c'est le principal reproche que j'ai à formuler pour cette série. L'univers décrit est cohérent mais les indices, les explications viennent ici et là. Mais déjà dès les premières pages, tout est en place. Les scénaristes ont peut-être bien pensé leur monde, mais le lecteur s'y perd parfois.
Oui, il y a des femmes nues partout, des hommes masqués, un fort parfum de SM, mais ça passe bien, malgré parfois des concepts pas toujours très "soft". C'est un monde précolombien avec ses clans, ses institutions assez sanglantes.
L'histoire est plus banale, un peu comme un policier des années 50, avec une très grosse louche exotique par dessus.
Le dessin est très (trop ?) proche de celui de Moebius, ce qui n'est quand même pas rien. Parfois, le dessinateur se fait plaisir avec des corps féminins ou des images de décor. Et des grandes images plus proches du poster que de la BD. On ne peut néanmoins pas lui jeter la pierre de dessiner avec ses pieds.
J'ai failli mettre culte, mais cette BD est difficile d'accès et concerne un public plutôt averti. Beaucoup n'y verront que des culs et des fesses, passant à côté de l'univers décrit et d'une histoire construite, mais pas très retorse.
Le 1er volume est dur à trouver, le 2ème existe sous différents noms... ce qui complique un peu la tâche, surtout quand on commande par internet.
---Édit août 2024---
Il n'existe que 2 volumes à ce jour et je ne pense pas qu'il y en aura d'autres, le plus récent étant de mars 2002 (ce que je lis en page intérieure).
Je viens de relire les 2 albums, l'univers est reste original, bien qu'il y ait des choses qu'on ne découvre que quelques pages plus tard, ce qui oblige parfois à revenir en arrière pour mieux comprendre certaines cases ou dialogues.
C'est gentiment sexy, sans doute sulfureux outre-Atlantique dans les années 90 (le volume 1 date de 1996). C'est assez fortement inspiré de Moebius, mais quitte à faire hurler les puristes, je préfère Dave Taylor.
J'aurais été preneur d'un tome 3, mais celui-ci ne sortira jamais, sauf si je décide de prendre le crayon et la plume :)
Un bête truc pour me tenir hors d’un récit à cause d’un détail visuel, c’est de dessiner des oreilles sans aspérités, sans cavité. Je sais, c’est stupide mais immanquablement, je me focalise là-dessus et ça me perturbe durant toute ma lecture. Et du coup, il faut vraiment que le scénario me prenne pour que je passe outre ce détail.
On l’appellait Bebeto m’a fait oublier ce détail…
Le récit nous plonge dans une cité de la grande banlieue de Barcelone. Le personnage central arrive à cet âge où l’on n’est plus vraiment un enfant mais pas encore pleinement adolescent. Les parties de football ne sont pas encore supplantées par l’attrait des jeunes filles et l’amitié entre gamins demeure indestructible. Mais Carlos a une fêlure en lui, un deuil qui a du mal à cicatriser, et ce passage n’en est que plus délicat. Sa rencontre avec Bebeto, dont le surnom évoque bien plus l’apparente ‘simplicité’ de cet étrange adolescent que le nom du célèbre joueur de football brésilien, va lui ouvrir les portes de la maturité et de l’acceptation.
Ce récit a réussi à me toucher. J’ai réellement été ému par le parcours de Carlos, qui quitte progressivement son regard d’enfant pour gagner en maturité. En allant vers l’autre, il se trouve lui-même et parvient à faire face à ses démons. J’ai aimé le fait que tout ne se passe pas bien sans que tout ne soit noir pour autant. L’auteur nous offre une belle tranche de vie, emplie d’une nostalgie amère, qui m’a parfois mis mal à l’aise tant ça sonne juste. C’est beau, parfois drôle, souvent triste… c’est la vie qui passe et qui ne reviendra pas.
Au niveau du dessin, s’il n’y avait cette histoire d’oreilles, j’aurai été séduit. Le découpage est bon, le trait est facile à lire, la colorisation apporte la lumière en accord avec le contexte.
Parce que ce récit a réussi à faire naître en moi un sentiment de nostalgie amère alors même que dès la couverture je me suis dit « mais c’est quoi, ces oreilles à la con !?! », j’accorde à l’album la note de 4/5 rehaussée d’un coup de cœur. Vraiment une très belle surprise sur une double thématique pourtant déjà souvent explorée (le deuil et la nostalgie de l’enfance).
État de grâce
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À l'issue des événements de Avengers disassembled et New X-Men: Planet X, Magneto prend en charge sa fille et s'en va. Ce tome commence peu de temps après. Wanda Maximoff a perdu le contrôle de ses pouvoirs et a accordé à chaque mutant de réaliser ses aspirations secrètes dans un monde altéré où les mutants occupent la place de l'espèce dominante. Quelques héros ont gardé le souvenir de la réalité précédente et vont tout faire pour rétablir cet ordre originel du monde. Parmi eux, se trouvent Wolverine, Captain America, Rogue, Luke Cage, Cloak, She-Hulk, Doctor Strange, Emma Frost, Hawkeye, Spiderman…
Tous les éditeurs le savent : une minisérie événementielle peut vous augmenter votre chiffre de ventes facilement... le seul risque est que votre série soit pourrie et que les fans vous saquent sur internet (pas si grave que ça à court terme).
Tous les fans le savent : une minisérie événementielle réussie peut vous doubler le plaisir de lecture. Et dans House of M toute est parfait. Déjà, l'édition dite Deluxe est sublime : format plus grand que le format comics, intégralité des couvertures et images promotionnelles, interview de Brian Michael Bendis parue dans Newsarama, script du premier épisode, crayonnés des pages du premier épisode, et numéros spéciaux de The Pulse et Secrets of the house of M.
Ensuite Brian Michael Bendis a réussi à trouver un équilibre parfait entre le développement des personnages, le rythme de narration, le ton de nostalgie. L'histoire se lit comme une histoire complète, le lecteur n'a pas l'impression qu'il lui manque des moments essentiels (comme dans la majorité des autres miniséries événementielles). Les scénaristes des autres séries mensuelles ont pu développer l'univers de House of M en fonction de leurs envies. le statu quo est significativement modifié par cette histoire (très fortement même), son impact se fait encore sentir dans les séries en cours.
Les illustrations d'Olivier Coipel bénéficient de ce même état de grâce. le parti pris esthétique traduit magnifiquement le ton de la série avec une légère pointe de nostalgie, et ce qu'il faut de dynamisme. C'est une bande dessinée magique où le scénariste et le dessinateur sont parfaitement à l'unisson.
Que vous cherchiez une bonne histoire à lire pour elle même ou un moment significatif de l'évolution de l'univers Marvel, ce recueil comblera vos attentes. Pour pleinement apprécier l'histoire, il faut quand même disposer d'une solide connaissance des personnages Marvel.
Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa publication initiale date de 2019. Elle a été réalisée par Edmond Baudoin & Mariette Nodet pour l'histoire, et par le premier pour les dessins. Ce récit est en noir & blanc et compte environ cent-six pages de bande dessinée. Il s'ouvre avec un texte introductif d'une page qui n'est pas signé (mais vraisemblablement de la main de l'autrice), évoquant les rails, les lignes de nos vies, et ces traverses qui relient les vies entre elles, comme ce livre.
En première page, Edmond est assis à même le sol et indique en guise de présentation, qu'il ne sait plus combien il a fait de livres et qu'il n'a pas envie de compter, mais toujours celui qu'il fait est le premier. C'est au tour de Mariette de se présenter, elle aussi assise à même le sol : elle est ici dans sa montagne immuable, il est là-bas au milieu de tellement de gens, pourtant elle ressent, pour eux deux, une même énergie, une action constante. Ce qui les différencie vraiment, c'est le silence. Les crêtes d'une chaine de montagnes en Himalaya. le silence est dans sa vie comme un ami. Elle le regarde comme empreint de liberté et de joie. Plus elle avance dans sa vie, plus elle marche dans les hauteurs, plus elle est certaine de cela : le silence est une présence joyeuse aux choses, il la façonne comme un artiste amoureux. le silence, l'horizon qui en cache un autre, et la solitude. Elle aime ressentir l'existence du tout qui n'a aucune intention, et elle partie du tout. Pouvoir porter le regard au loin est une manière sans réfléchir de comprendre sa place dans ce monde. Être là, rechercher cet état l'aspire et l'éloigne du précipice dans lequel elle est tombée un jour. Elle se tient assise sur le bord d'une falaise à pic, son esprit s'envolant comme une forme d'aile issue de la transformation de sa tête.
Toujours le regard porté vers l'horizon, avec des crêtes à perte de vue et dans le lointain sur sa droite, un rapace en plein ciel, elle continue de laisser les pensées venir à elle. Depuis ce jour, elle fait toujours le même cauchemar, celui de son enfant qui tombe de la falaise. C'est peut-être la peur de la perte du dernier être important pour elle. Mais elle est bien ancrée, et c'est plutôt elle qui tombe sans fin. En baissant un peu le regard, les pentes des montagnes s'imposent à elle. Est-ce pour sortir de cette chute dans le précipice qu'elle retourne sans cesse sur son bord ? Elle avance, elle ne peut que ça, et c'est ça qui la sauve. Rester immobile, être au fond de la vallée, c'est avoir froid, c'est avoir l'horizon bouché. Il y a toujours un col à atteindre pour aller plus loin. Mariette a repris sa marche dans cette zone de haute montagne, sur les crêtes. Elle éprouve la sensation que des rochers la survolent. Être là en montagne comme en soi-même, mettre un pied devant l'autre, jouer avec le relief, toujours dans le déséquilibre de la marche, transpirer, parfois grimper ou désescalader, chercher l'itinéraire.
Pas de présentation en quatrième de couverture, une couverture énigmatique avec cette personne sur une hauteur rocheuse contemplant la montagne devant elle, avec sa tête mangée se confondant avec l'ombre d'une pente, ou semblant partir en fumée. le lecteur peut y voir comme un écho visuel de la couverture de le chemin de Saint-Jean (2002) de Baudoin, où l'auteur se représente assis sur des pierres, avec un rocher flottant là où devrait se trouver sa tête. En fonction de ses affinités électives, le lecteur peut être venu à cet ouvrage en amateur transi des œuvres du bédéiste et se demander avec qui il s'est acoquiné, ou avoir été attiré par le nom de cette grande randonneuse en montagne, ancienne championne de ski télémark et pigiste pour des revues de montagne. Dans les deux cas, il ne dispose pas de moyens de savoir qui a apporté quoi à l'ouvrage et dans quelle proportion. Il découvre ce texte sur la métaphore des traverses, la page de présentation de Baudoin, puis celle de Nodet, très succincte l'une comme l'autre. Vient un dessin de flanc de montagne en illustration pleine page, sans texte, avec des coups de pinceau à la fois spontanés, à la fois capturant avec une précision surnaturelle l'impression que produit la montagne. le lecteur découvre ensuite une succession de sept illustrations en double page, toutes consacrées à la montagne de haute altitude, avec les pensées de Mariette, entre réflexions organisées et flux libre. Page d'après, trois personnages assis sur une grande banquette semi-circulaire en train de consulter des cartes à même le sol, et, pour la première fois, des phylactères. Puis une illustration pleine page sans un mot.
C'est reparti pour le voyage en montagne, cette fois-ci dans un lieu identifié, à partir de Ladakh, une région du Tibet qui forme un territoire de l'Union indienne. À l'évidence, Mariette Nodet évoque le drame qui frappé sa vie, et un voyage en particulier, accompagnée de sa fille, émaillé de réflexions sur ce que lui apportent la montagne et le silence, sur sa soif de sortir de sa zone de confort pour rencontrer des étrangers au mode de vie radicalement différent du sien. À chaque page tournée, le lecteur découvre une autre vision à couper le souffle de la montagne, avec ou sans êtres humains, comme si l'artiste dessinait le paysage pris sur le vif. Baudoin lui-même n'apparaît que peu : en première page pour se présenter en deux phrases lapidaires, page vingt en train de regarder des cartes avec Mariette et Lou, puis de manière un peu plus régulière à partir de la page trente-cinq, toujours dans de brèves séquences d'une ou deux pages, et en nombre beaucoup plus petit que celles consacrées aux deux femmes. le lecteur relève plusieurs thèmes évoqués au fil des pages : le silence, l'attrait du vide, le plaisir de se projeter dans un voyage en consultant des cartes, le dépouillement du mode de vie dans le Ladakh, l'étrange communion qui s'installe avec les guides lors de la randonnée et même temps que la distance infranchissable qui sépare européens et tibétains, l'artificialité d'une frontière par rapport à la réalité géographique, l'écart entre carte et territoire, l'effort physique de la marche en montagne en même temps que son rythme hypnotique, l'altérité de tout autre être humain, la disparition définitive de tout individu décédé.
Le lecteur peut s'en tenir là : une randonnée en haute montagne un peu exotique, avec des illustrations rudes et évocatrices, et de temps à autres les souvenirs du bédéiste resté dans le Var vaguement rattachés au fil principal par le thème de l'étranger, de l'altérité et de la mortalité… En fonction de son histoire personnelle, le lecteur prend conscience qu'un élément ou un autre de cette œuvre lui parle avec acuité : une remarque en passant sur le rapport au silence, à la solitude, sur l'envie de découvrir l'altérité de l'autre pour se décentrer de sa vie et de son enfermement mental, sur le plaisir de lire une carte, de découvrir la réalité du territoire (remarque qui renvoie à l'aphorisme d'Alfred Korzybski : une carte n'est pas le territoire qu'elle représente), etc. Ces réflexions lui parlent alors, révélant la richesse d'une expérience de vie, pas juste une collection de remarques superficielles prêtes à penser : elles sont l'expression des acquis de l'expérience de l'autrice, de son cheminement personnel, pas des recettes artificielles prêtes à l'emploi de développement personnel. Comme elle l'écrit, Mariette Nodet a éprouvé ces sensations, ces découvertes : Sortir de la carte, ne plus avoir la sécurité des courbes et des noms, franchir une frontière. Quitter le trop plein de ce côté-ci et aller vers le néant de ce côté-là. Un pied dans le jour et un pied dans la nuit. Accepter le risque de l'inconnu, du hors-soi. Et, jour après jour, se rendre compte que c'est là, dans ce hors-soi, que l'on vit pleinement !
Le lecteur peut également éprouver la sensation de cheminer en montagne aux côtés de la mère et de la fille : il voit des paysages de montagnes à la fois concrets et uniques, par les yeux de la personne qui s'y trouve, avec sa perception. C'est un tour de force impressionnant que réalise Edmond Baudoin car il n'a pas fait ce chemin, il n'a pas accompagné les deux femmes, et pour autant chaque représentation apparaît authentique, avec la même âpreté que les représentations de Jean-Marc Rochette dans ?Ailefroide : Altitude 3 954 (2018). Peut-être a-t-il travaillé d'après photographies, certainement en étroite collaboration avec l'autrice, totalement à son service. Il partage avec elle l'appétence pour l'énergie, la volonté passée à vouloir exister, un regard sur la vie, sans aucune animosité, aucune critique, une espèce d'attention intérieure. Cette communauté d'esprit aboutit à un ouvrage qui semble avoir été réalisé par une seule et même personne, avec la narration visuelle si personnelle et si particulière de Baudoin, avec l'expérience de la montagne de Nodet, une création fusionnelle, une façon d'habiter le monde très similaire.
Une collaboration entre Edmond Baudoin et une ex-championne de ski amoureuse de la montagne : une narration qui semble totalement issue du premier et réalisée par lui dans cette bande dessinée au format libre. En même temps, la transmission de l'expérience personnelle de la seconde d'une randonnée au Ladakh et d'un deuil. Une communion d'esprit organique pour une façon peu commune d'habiter le monde, de repousser symboliquement les frontières, de faire l'expérience que l'imagination ne pourra jamais embrasser la beauté et la complexité de la réalité, d'emprunter les chemins que l'on connaît, ceux qui relient les hommes aux hommes, de la manière la plus évidente. Des instants magiques.
Iconique
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Je suis un grand fan de Matt Wagner, surtout pour ses deux créations Mage et Grendel. C'est toujours avec plaisir que je me plonge dans l'une de ses œuvres, même s'il s'agit ici des héros de DC. Ce recueil regroupe les trois numéros de la minisérie du même nom.
Ra's al Ghul (terroriste écologiste) a mis la main sur plusieurs armes de destruction massive dont Bizarro. Il souhaite éradiquer plusieurs cités et profiter d'une bizarrerie des satellites de communication pour créer le chaos et diminuer drastiquement la population terrestre. Les exactions de ses séides attirent l'attention de Superman et de Batman qui décident de collaborer. Une maladresse de Bizarro entraîne l'explosion d'un missile nucléaire à coté de Paradise Island ce qui amène Wonder Woman à enquêter dans le monde des hommes.
Comme à son habitude, Matt Wagner préfère situer l'action au début la carrière de chacun de ces héros et il raconte la première rencontre entre les trois piliers de l'univers DC (sa trinité). L'histoire commence lentement et il faut attendre le milieu du tome pour que le rythme de l'action s'accélère. Par contre dès le début, Wagner cerne admirablement la personnalité des trois héros. Clark Kent se donne un mal fou pour passer pour un être humain normal en ratant régulièrement son métro pour aller travailler. Batman est préparé à toutes les situations, il dirige Superman (sans le commander ou le mépriser pour autant) et il succombe au charme de la Princesse Diana, tout en jalousant son avion robot. Coté Wonder Woman, Wagner reprend l'intégralité des éléments du mythe : Themyscira, les amazones, la Reine Hyppolita, l'avion robot, le lasso, les aigles guetteurs… Autant Wagner a fait un effort de simplification et de cohérence pour Clark Kent et Bruce Wayne, autant il garde tous les éléments (même s'ils sont contradictoires) pour Diana. Et pour autant, sa maîtrise de son profil psychologique nous montre une Wonder Woman parfaitement crédible : royale, légèrement féministe sans être caricaturale, vive d'esprit, respectueuse de l'environnement…
Coté illustrations, Matt Wagner est fidèle à son credo : il choisit une mise en page très sage (pas de cases en trapèze) et aérée, un style rétro pour ancrer sa narration dans le début de ces héros, des dessins précis qui privilégient le trait juste à la myriade de lignes inutiles.
Ce tome est à la hauteur des promesses : la première rencontre de Wonder Woman avec Batman et Superman. Les réactions des uns et des autres font admirablement ressortir leurs différences et ce qui les unit. Les péripéties sont lentes à démarrer mais le scénario est solidement construit, il rend intéressant cette nouvelle attaque de Ra's al Ghul et il contient son lot de surprises. Il s'agit d'un comics qui mise sur la nuance plutôt que sur le rentre dedans. Si vous avez apprécié, ne vous privez pas des autres histoires de Batman réalisées par Matt Wagner (Batman et les Monstres par exemple).
Dark Moon rising, acte 2
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Ce tome est la suite directe de Batman et les Monstres et la lecture du premier tome est quasiment indispensable pour comprendre l'intrigue du second. D'ailleurs les deux portent le titre commun de Dark Moon Rising.
On retrouve le graphisme si maîtrisé de Matt Wagner qui va à l'essentiel tout en donnant à chaque personnage et chaque élément de décors une identité propre. Comme à son habitude, il a choisi un style épuré en ne traçant que les lignes significatives et chaque dessin possède une immédiateté et une efficacité rare. La mise en couleur de Dave Stewart repose sur une palette chromatique limitée pour renforcer les atmosphères des différentes scènes qui complètent à merveille les dessins.
Comme pour le premier tome, l'action se situe dans la deuxième année d'activité du Batman. Et de ce fait le héros n'est pas encore complètement blasé et cynique, il commet même parfois des erreurs tactiques. Cette faillibilité rend Batman beaucoup plus humain et plus accessible, l'empathie que l'on éprouve pour le héros s'en trouve accentuée. Batman doit découvrir ce qui se cache derrière une série de cadavres exsangues et les exactions de la famille Maroni.
Ce tome est une fois de plus un coup de maître pour Matt Wagner qui maîtrise son Batman comme pas deux et qui nous livre une histoire prenante et attachante reposant sur de belles planches. Il ne reste plus qu'au lecteur à savourer et à déguster… et à tenter les autres œuvres de ce créateur avec Batman (Trinité - Batman/Superman/Wonder Woman, Batman/Grendel) ou sur ses propres créations Grendel ou Mage.
J'aime beaucoup Mortelle Adèle.
Et j'ai déjà 6 livres ,1 roman et 3 grandes aventures !
J'aime beaucoup, car grâce à Adèle, je me sens moins seule, des fois. J'aimerais bien être comme Adèle des fois, car elle dit ce qu'elle pense sur celles qui les embêtent, et j'aime sa personnalité, ses cheveux roux, avec deux grosses couettes derrière et son uniforme.
Elle montre qu'on peut être qui on veut, où on veut.
Et les dessins sont bien faits et l'imagination ne manque pas.
Poussez vous les moches !
Aucun organisme ne peut grossir indéfiniment. Il finit inévitablement par s'effondrer sous son propre poids.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première publication date de 2022. Il a été entièrement réalisé par Amaury Bündgen, scénario et dessin. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc qui compte cent-deux planches.
Dans une zone très montagneuse, des rapaces vols au-dessus des cimes. Sur des pentes rocheuses, sans une once de végétation, une silhouette encapuchonnée avance. L'homme serre bien sa cape autour de son cou. Il avance posément, avec un rythme régulier. Son regard est calme, il contemple les sommets devant lui. Il s'arrête protégé par un énorme rocher, derrière lequel il se cache. Il regarde tranquillement par-dessus. Au loin, il aperçoit une demi-douzaine de silhouettes en train de monter la garde, une lance à la main, autour d'un feu de camp. Il continue de marcher, en faisant en sorte de rester masqué par les rochers, pour que sa présence ne soit pas détectée. Il s'engage dans une grande vallée en hauteur, et il s'arrête au bord d'un ruisseau de montagne. Il se désaltère. Il reprend sa marche et le vent souffle fort de face. Il arrive à proximité d'un lac de montagne, en prenant soin de ne pas être aperçu. Il observe et détecte d'autres sentinelles. Il déjoue leur attention et parvient à continuer à avancer. Il s'assoit adossé à un rocher et il médite. Quand les nuages masquent le soleil, il se lève et marche vers la rive du lac.
L'homme, un Kévark, laisse sa cape à capuche tomber à terre, il enlève ses bottes. Il prononce une courte incantation, effectue des passes avec les mains, en prononce une deuxième : une petite flamme apparaît entre ses paumes.il se sent investit d'une grande énergie. Il se remet en mouvement et il marche sur la surface de l'eau du lac. Arrivé au milieu de l'étendue d'eau, il s'assoit en position du lotus, toujours flottant à la surface. La nuit passe ainsi. À l'aube, un soldat haïmar va réveiller Osmir, un serviteur, pour qu'il aille chercher de l'eau lac. Celui-ci y va et commence à remplir sa jarre : il finit par remarquer la silhouette du Kévark au milieu du lac. Il va avertir les soldats haïmars. le soldat qui l'a réveillé se moque de sa frayeur, mais Osmir se montre insistant et les convainc quand il dit qu'il s'agit d'un Kevark. Un groupe d'une demi-douzaine de soldats va voir par eux-mêmes : c'est bien un Kevark, même si leur peuple a été exterminé. L'un d'eux rappelle que c'est un peuple d'illusionnistes et de menteurs. Dans une zone boisée non loin de là dans la même région, un centaure scorne suit la trace de son gibier, un roufle, aidé par Hardelin, son traqueur. Ce dernier se met à gesticuler en s'exclamant dans sa langue. le Scorne n'a pas tout compris, mais il a saisi le sens général : la proie est toute proche. Ils arrivent donc à l'issue de cette traque. Des préparatifs doivent être faits. le Scorne indique à Hardelin qu'il peut ranger sa lame. Il en faut une autre pour la mise à mort. Il lui recommande de bien prendre soin de ne pas sortir Aalbex de son étui. Les conditions ne sont pas réunies.
Le lecteur regarde la couverture avec sa partie basse, l'eau, et sa partie haute, les pentes d'une montagne et la rive, et le personnage en plein rite qui fait le lien entre les deux. Il se lance dans sa lecture : quinze pages sans texte à suivre un individu progresser dans la montagne, jusqu'à s'assoir en tailleur sur l'eau d'un lac. La narration visuelle se fait par des dessins en noir & blanc, avec un trait fin et sec, parfois un peu plus épais et gras, des aplats de noir assez réduits de forme irrégulière. Une passe magique avec une incantation dans une langue inconnue, un simple glyphe, puis un second, la manifestation d'une énergie qui emplit l'individu. Une coiffure étrange, comme des tatouages sur le bas du visage. En page vingt-deux, le fil narratif quitte ce personnage et les soldats du campement avoisinant, pour prendre en cours de route la traque d'un animal sauvage, un roufle, par un centaure et un humanoïde à grosses moustaches, mais au visage caché par une capuche. le trait est toujours aussi fin et bien dosé pour évoquer l'herbe de la forêt, les troncs d'arbre et leur texture, les rochers et leurs aspérités, le déplacement mi-homme mi-bête de Hardelin, la majesté un peu lourde du centaure, et la forme très exotique de son arme blanche. Mais que se passe-t-il ? le narrateur sait très bien ce qu'il fait, il dose à la perfection les ingrédients de son récit, la manière dont il les égraine. le cerveau du lecteur effectue le travail de manière automatique et inconsciente. Un homme à l'allure étrange, aux habits moyenâgeux : une forme ou une autre du genre Fantasy. Des soldats, une guerre ou plutôt une conquête. Un centaure : des créatures fantastiques, avec des us et des coutumes barbares ou primordiaux.
Le lecteur ne s'est rendu compte de rien : pourtant il est déjà en train de supputer, d'établir des liens de cause à effet, d'échafauder des schémas de fonctionnement, de s'interroger sur les motivations des uns et des autres, de projeter du sens sur la base des éléments épars dont il dispose. Il s'est pris au jeu, sans bien s'en rendre compte. Il regarde le Kévark (c'est le nom de son peuple, mais il n'est jamais mentionné son nom à lui) avancer dans la montagne et se prendre ce souffle de vent en pleine face, un instant comme il peut s'en produire en montagne. Il voit le Scorne tout à sa traque, une activité d'une grande importance dans sa culture, une traque qui participe à définir le personnage, sans qu'il n'en mesure bien toutes les ramifications. À partir de la page trente-deux, la situation est posée : un face-à-face entre ce Kévark immobile assis au beau milieu du lac, et le commandant de l'armée haïvar. La suite s'apparente donc à un face-à-face en deux parties, une nuit s'écoulant entre les deux, le commandant essayant d'établir le contact avec l'un des derniers représentants du peuple Kévark, d'abord avec un interprète, puis directement, et cet individu, peut-être un mage, seul face à une armée de la nation qui a anéanti son peuple. D'un point de vue narratif, cela constitue une gageure maintenir un suspense dans une longue discussion statique.
L'auteur s'en sort très bien, car plusieurs questions posées par le Kévark appellent une réponse développant des faits passés, ce qui donne lieu à leur représentation : des femmes esclaves, la mythologie du peuple Kévark, les conquêtes successives des Haïmars, leur formidable armée, jusqu'à une bataille entre ces deux peuples donnant lieu à une superbe illustration en double page, soixante-dix et soixante-et-onze. En fonction des séquences, l'artiste peut aussi bien réaliser une narration séquentielle traditionnelle à base d'actions découpées dans des bandes de cases, que glisser vers un registre plus illustratif, pouvant évoque Hal Foster et Prince Vaillant. Alors même qu'il sent bien l'immobilité de la confrontation de ces échanges verbaux, le lecteur ne s'ennuie pas visuellement. le commandant a clairement expliqué à ses hommes la nature du lac : il est magique car pour les Kévarks c'est le lac originel, celui dont ils sont sortis à l'aube des temps. Puis la discussion s'engage entre le commandant et le Kévark, par l'entremise du traducteur, un érudit tavoule. le Kévark semble bien calme. La confrontation s'engage entre l'envahisseur, le commandant à la tête de sa puissante armée, et le faible individu. le commandant explicite clairement ce qu'il en est : les forts écrasent les faibles, et les autres doivent prendre parti. le rapport ne force ne laisse pas place au doute.
Comme le Kévark au milieu du lac semble inoffensif, mais aussi inaccessible, le Haïmar accepte d'engager la conversation ; de toute façon, l'autre n'a aucune chance d'y réchapper. le fort donne donc sa version des faits, sa version de la conquête, sa version de la consolidation de la position de pouvoir de son peuple, la nécessité de faire plier les autres, de grossir. L'homme au milieu du lac pose des questions qui mettent en lumière les incohérences de cette version, le fait que ces démonstrations de force cachent une faiblesse, une inquiétude tout du moins. Il bénéficie en plus d'un témoin, le Scorne, un individu capable de réfléchir par lui-même, un allié de circonstance des Haïmars, mais qui ne leur est pas inféodé. le lecteur continue d'essayer d'anticiper les révélations, de détecter une conséquence implicite, une implication que l'un ou l'autre essaye de faire dire explicitement à son interlocuteur. Qu'est-il en train de se jouer ? Quel est l'enjeu ? Que peu un homme seul face à une armée ? Que prépare-t-il ? de temps à autre, une remarque en passant vient donner un autre sens à un fait évoqué précédemment.
En fonction de ses lectures passées, le lecteur peut estimer qu'il y a peu de chances qu'un récit de Fantasy de plus puisse receler beaucoup de surprises. Pour autant, il se laisse vite prendre à la narration visuelle, solide et délicate, claire et minutieuse. Il note les noms exotiques, les petits décalages anatomiques, la présence d'un centaure, des armes blanches. Il se rend compte que l'auteur a su capturer son attention, et que sa narration engendre une envie d'anticiper, de faire des déductions pour comprendre. Il se retrouve à jauger les deux camps lors de cette conversation où à l'évidence l'un comme l'autre cherchent à faire admettre sa vérité à son ennemi. Il se fait cueillir par la résolution de ce conflit, implacable, sans être prévisible. Un récit sans concession, en forme de jeu de pouvoir et d'intimidation, sur la détermination des forts, et celles des faibles.
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La Tempête (David Wautier)
Rencontré à Angoulême en début d'année sur le micro stand des éditions Vite (partagé avec d'autres tout petits éditeurs), David Wautier m'a immédiatement interpelé grâce à ses carnets de voyages. Deux grands formats où sont simplement reproduites les planches de ses carnets, illustrés pleine page. Deux volumes (carnets de Méditerranée et carnets de montagne) donnant à admirer un travail absolument magnifique dans lequel je me replonge régulièrement, presque à chaque fois que je range une nouvelle BD dans mes rayonnages. On pourra se faire une idée de la chose en allant vers ce lien qui contient les seules images que j'ai pu trouver de ce boulot : https://davidwautier.blogspot.com/ Sur la pile de mon libraire, j'ai repéré hier cette couverture superbe. En la feuilletant, j'ai immédiatement reconnu la patte de l'auteur, et malgré le bandeau rédigé par le libraire indiquant "à partir de 5 ans", je suis reparti avec cette BD sous le bras. Après tout, j'ai plus de 5 ans moi-aussi... Le charme de cette histoire sans parole est saisissant. La tempête ne raconte pas grand chose : juste une tempête qui arrive et s'abat sur une famille de pionniers, quelque part dans Monument Valley. Mais il s'agit d'un pur plaisir esthétique. On éprouve des sensations, on ressent les émotions traverser les personnages. Le vent renverse la charrette, le toit prend l'eau, les enfants s'inquiètent et se bouchent les oreilles quand le tonnerre éclate dans le ciel bas et lourd, les parents rassurent... Non, ça ne raconte pas grand chose, mais moi, j'aurais aimé raconter cette histoire à mes enfants aujourd'hui adultes. Il y a tellement à dire, à montrer. Tout y est suggéré. Narrativement, tout passe par ce coup de crayon aux p'tits oignons frais. Et c'est presque un modèle de BD muette avec laquelle il est permis de faire comprendre aux enfants l'implicite et les codes du genre. Je le redis : le dessin de Wautier est pour moi ce qui se fait de mieux. Son charme est indéniable. Il est certain que La Tempête laissera sur le carreau les amatrices et teurs de scénarios ciselés, ce qui s'entend tout à fait. Mais pour ma part, ce fut un petit plaisir fugace et un beau coup de cœur.
Astro City - Héros Locaux
Une ville où il fait bon se rendre pour séjourner en tant qu'habitant, mais aussi en tant que lecteur - Ce tome regroupe les épisodes 21 & 22, les 5 épisodes de la minisérie Local heroes, le numéro spécial de 2004 et l'histoire courte réalisée en mémoire des pompiers du 11 septembre 2001. Il se compose de plusieurs histoires indépendantes ayant comme point commun la ville d'Astro City. Il est possible de lire ce tome indépendamment des autres. Histoire (1), Pete Donacek (le portier d'un hôtel d'Astro City) accueille plusieurs visiteurs dans le hall. Ces individus viennent pour des raisons différentes qui vont du tourisme d'un jour ou deux, à la recherche d'un contact avec les plus grands superhéros de la ville pour conclure un contrat. Histoire (2), Sally Twinings accepte un emploi de scénariste pour une maison d'édition de comics menée par Manny Monkton, un patron qui sort de l'ordinaire et qui entretient des rapports directs avec les vrais héros (et supercriminels) d'Astro City qui sont les personnages principaux des comics qu'il édite. Histoire (3), un acteur interprétant un superhéros dans un feuilleton télévisé arrête un vrai criminel devant les caméras. Sa carrière va bénéficier d'une accélération inattendue. Histoire (4), Irene est une journaliste reconnue dans un grand quotidien et elle tombe amoureuse d'Atomicus, un superhéros très puissant, qui semble venir d'ailleurs (une autre planète ou une autre dimension). Leur histoire d'amour évoque forcément celle de Loïs Lane et Clark Kent, mais elle n'y ressemble pas. Histoire (5), une jeune adolescente de la ville se retrouve à passer un mois de vacances à la campagne où il n'y a qu'un seul superhéros local dont elle évente vite la véritable identité. Histoire (6) en 2 épisodes, un jeune avocat doit défendre le fils d'un caïd de la pègre, accusé d'avoir fracassé le crâne de sa compagne en plein restaurant devant une tripotée de témoins. L'histoire se déroule en 1974 alors qu'un vigilant tue des criminels ordinaires. Histoire (7), un policier à la retraite vient exiger l'aide de Supersonic (un superhéros à la retraite) pour stopper la destruction d'une ville de banlieue par un super-robot. Histoire (8) en 6 pages, Astro City rend hommage aux pompiers. Il s'agit du cinquième tome de cette série et Busiek revient à une suite d'histoires indépendantes vaguement reliées par des références à des superhéros récurrents. Évidemment il y a à boire et à manger, mais il s'agit d'un repas de gourmet. Busiek reprend le dispositif qui consiste à raconter des histoires d'individus vivant dans une mégapole où les superhéros et les supercriminels (avec les affrontements destructeurs inhérents) sont une réalité. En fonction de votre sensibilité, vous serez plus ou moins touché par telle ou telle histoire. Pour ma part, je me suis aisément reconnu dans le portier qui exerce son métier de son mieux tout en observant les individus qui passent la porte de l'hôtel à la recherche de choses différentes. L'histoire de Sally Twinings dégage évidemment un parfum enivrant pour les amateurs de comics antérieurs aux années 1970 avec des clins d'oeil aux grands professionnels des comics. L'histoire de l'acteur m'a semblé plus convenue et moins prenante avec une forme de morale très fataliste. le jeu de la séduction entre Irene et Atomicus m'a captivé de bout en bout pour sa sensibilité, son jeu habile avec les codes établis entre Superman et Loïs et l'aboutissement de cette relation entre 2 individus devenus familiers en l'espace de quelques pages. le séjour à la campagne joue sur les a priori trop classiques de la citadine vis-à-vis des provinciaux. Les difficultés rencontrées par le jeune avocat entraînent le lecteur dans un dilemme moral et philosophique d'une profondeur inattendue et dans lequel il est facile de reconnaître des choix que chaque individu doit affronter. le numéro spécial consacré à Supersonic aborde le thème de la retraite et de la vie active d'une façon trop simpliste. L'histoire dédiée aux héros du 11 septembre est un peu courte pour être mémorable. Comme d'habitude les créations graphiques d'Alex Ross permettent à chaque superhéros et chaque supercriminel de disposer d'une apparence spécifique et évocatrice de sa personnalité et de l'époque à laquelle se déroule l'action. À ce titre les pages bonus permettent de mieux visualiser l'apport déterminant de Ross à la série. Brent Anderson continue d'être la force tranquille sur laquelle Busiek peut se reposer pour donner vie aux personnages. Anderson utilise un style assez sage avec des mises en page basées sur des cases rectangulaires. Il prend un soin particulier à dessiner les gens ordinaires pour que les superhéros ressortent mieux. Dans ces histoires où les êtres humains normaux sont les principaux protagonistes, Anderson fait des merveilles en créant autant d'individus différents, ordinaires et pourtant inoubliables. Je suis sûr que je reconnaîtrais l'avocat si je le croisais dans la rue, ainsi que le jeune acteur, son collègue et la spécialiste des effets spéciaux, sans parler de Manny Morton. En fait, Anderson évite toute planche démonstrative (sauf les pleines pages de l'épisode consacré à Supersonic) pour se mettre entièrement au service des scénarios. Il le fait avec un tel savoir faire qu'il est facile d'oublier son apport, de ne pas se rendre compte de ce qu'il fait. En réexaminant les pages, le lecteur s'aperçoit que pour les 2 épisodes se déroulant en 1974, Anderson retranscrit fidèlement les tenues vestimentaires de l'époque, ainsi que les éléments décoratifs, jusqu'au type de télévision. Il en va de même pour les habits d'Irene en 1960. Lorsque Sally Twinings se rend dans une convention de comics, le lecteur reconnaît aisément l'agencement de ces grands halls avec les stands des éditeurs, et même les noms des artistes sur leur badge (Mark Waid et Devyn Grayson par exemple). Et puis le lecteur constate le soin apporté à chaque détail. Pour citer un autre exemple, Busiek et Anderson évitent de recourir à la solution de facilité que sont les lorem ipsum pour les articles de journaux ; ils insèrent de vrais articles rédigés et se rapportant aux faits évoqués dans les titres. Ces huit incursions à Astro City (et ses environs) tiennent parfaitement la promesse faite par Kurt Busiek de raconter toutes sortes d'histoires dans un monde habité par des superhéros. Il invente des personnages avec des espoirs et des limites qui vivent dans une ville où les superhéros sont une réalité d'autant plus crédible qu'ils disposent d'identités graphiques élaborées et cohérentes avec leurs histoires, leurs pouvoirs et leurs époques. VOUS ÊTES ICI. - L'ordre de lecture des tomes d'Astro City est le suivant : (1) Life in the Big City, (2) Family Album, (3) Confession, (4) The Tarnished Angel, (5) Local Heroes, (6) The Dark Age 1, (7) The Dark Age 2, (8) Shinning Stars, (9) Through open doors, (10) Victory, (11) Private lives.
Tongue Lash
Que 2 volumes à cette BD, c'est le principal reproche que j'ai à formuler pour cette série. L'univers décrit est cohérent mais les indices, les explications viennent ici et là. Mais déjà dès les premières pages, tout est en place. Les scénaristes ont peut-être bien pensé leur monde, mais le lecteur s'y perd parfois. Oui, il y a des femmes nues partout, des hommes masqués, un fort parfum de SM, mais ça passe bien, malgré parfois des concepts pas toujours très "soft". C'est un monde précolombien avec ses clans, ses institutions assez sanglantes. L'histoire est plus banale, un peu comme un policier des années 50, avec une très grosse louche exotique par dessus. Le dessin est très (trop ?) proche de celui de Moebius, ce qui n'est quand même pas rien. Parfois, le dessinateur se fait plaisir avec des corps féminins ou des images de décor. Et des grandes images plus proches du poster que de la BD. On ne peut néanmoins pas lui jeter la pierre de dessiner avec ses pieds. J'ai failli mettre culte, mais cette BD est difficile d'accès et concerne un public plutôt averti. Beaucoup n'y verront que des culs et des fesses, passant à côté de l'univers décrit et d'une histoire construite, mais pas très retorse. Le 1er volume est dur à trouver, le 2ème existe sous différents noms... ce qui complique un peu la tâche, surtout quand on commande par internet. ---Édit août 2024--- Il n'existe que 2 volumes à ce jour et je ne pense pas qu'il y en aura d'autres, le plus récent étant de mars 2002 (ce que je lis en page intérieure). Je viens de relire les 2 albums, l'univers est reste original, bien qu'il y ait des choses qu'on ne découvre que quelques pages plus tard, ce qui oblige parfois à revenir en arrière pour mieux comprendre certaines cases ou dialogues. C'est gentiment sexy, sans doute sulfureux outre-Atlantique dans les années 90 (le volume 1 date de 1996). C'est assez fortement inspiré de Moebius, mais quitte à faire hurler les puristes, je préfère Dave Taylor. J'aurais été preneur d'un tome 3, mais celui-ci ne sortira jamais, sauf si je décide de prendre le crayon et la plume :)
On l'appelait Bebeto
Un bête truc pour me tenir hors d’un récit à cause d’un détail visuel, c’est de dessiner des oreilles sans aspérités, sans cavité. Je sais, c’est stupide mais immanquablement, je me focalise là-dessus et ça me perturbe durant toute ma lecture. Et du coup, il faut vraiment que le scénario me prenne pour que je passe outre ce détail. On l’appellait Bebeto m’a fait oublier ce détail… Le récit nous plonge dans une cité de la grande banlieue de Barcelone. Le personnage central arrive à cet âge où l’on n’est plus vraiment un enfant mais pas encore pleinement adolescent. Les parties de football ne sont pas encore supplantées par l’attrait des jeunes filles et l’amitié entre gamins demeure indestructible. Mais Carlos a une fêlure en lui, un deuil qui a du mal à cicatriser, et ce passage n’en est que plus délicat. Sa rencontre avec Bebeto, dont le surnom évoque bien plus l’apparente ‘simplicité’ de cet étrange adolescent que le nom du célèbre joueur de football brésilien, va lui ouvrir les portes de la maturité et de l’acceptation. Ce récit a réussi à me toucher. J’ai réellement été ému par le parcours de Carlos, qui quitte progressivement son regard d’enfant pour gagner en maturité. En allant vers l’autre, il se trouve lui-même et parvient à faire face à ses démons. J’ai aimé le fait que tout ne se passe pas bien sans que tout ne soit noir pour autant. L’auteur nous offre une belle tranche de vie, emplie d’une nostalgie amère, qui m’a parfois mis mal à l’aise tant ça sonne juste. C’est beau, parfois drôle, souvent triste… c’est la vie qui passe et qui ne reviendra pas. Au niveau du dessin, s’il n’y avait cette histoire d’oreilles, j’aurai été séduit. Le découpage est bon, le trait est facile à lire, la colorisation apporte la lumière en accord avec le contexte. Parce que ce récit a réussi à faire naître en moi un sentiment de nostalgie amère alors même que dès la couverture je me suis dit « mais c’est quoi, ces oreilles à la con !?! », j’accorde à l’album la note de 4/5 rehaussée d’un coup de cœur. Vraiment une très belle surprise sur une double thématique pourtant déjà souvent explorée (le deuil et la nostalgie de l’enfance).
House of M
État de grâce - À l'issue des événements de Avengers disassembled et New X-Men: Planet X, Magneto prend en charge sa fille et s'en va. Ce tome commence peu de temps après. Wanda Maximoff a perdu le contrôle de ses pouvoirs et a accordé à chaque mutant de réaliser ses aspirations secrètes dans un monde altéré où les mutants occupent la place de l'espèce dominante. Quelques héros ont gardé le souvenir de la réalité précédente et vont tout faire pour rétablir cet ordre originel du monde. Parmi eux, se trouvent Wolverine, Captain America, Rogue, Luke Cage, Cloak, She-Hulk, Doctor Strange, Emma Frost, Hawkeye, Spiderman… Tous les éditeurs le savent : une minisérie événementielle peut vous augmenter votre chiffre de ventes facilement... le seul risque est que votre série soit pourrie et que les fans vous saquent sur internet (pas si grave que ça à court terme). Tous les fans le savent : une minisérie événementielle réussie peut vous doubler le plaisir de lecture. Et dans House of M toute est parfait. Déjà, l'édition dite Deluxe est sublime : format plus grand que le format comics, intégralité des couvertures et images promotionnelles, interview de Brian Michael Bendis parue dans Newsarama, script du premier épisode, crayonnés des pages du premier épisode, et numéros spéciaux de The Pulse et Secrets of the house of M. Ensuite Brian Michael Bendis a réussi à trouver un équilibre parfait entre le développement des personnages, le rythme de narration, le ton de nostalgie. L'histoire se lit comme une histoire complète, le lecteur n'a pas l'impression qu'il lui manque des moments essentiels (comme dans la majorité des autres miniséries événementielles). Les scénaristes des autres séries mensuelles ont pu développer l'univers de House of M en fonction de leurs envies. le statu quo est significativement modifié par cette histoire (très fortement même), son impact se fait encore sentir dans les séries en cours. Les illustrations d'Olivier Coipel bénéficient de ce même état de grâce. le parti pris esthétique traduit magnifiquement le ton de la série avec une légère pointe de nostalgie, et ce qu'il faut de dynamisme. C'est une bande dessinée magique où le scénariste et le dessinateur sont parfaitement à l'unisson. Que vous cherchiez une bonne histoire à lire pour elle même ou un moment significatif de l'évolution de l'univers Marvel, ce recueil comblera vos attentes. Pour pleinement apprécier l'histoire, il faut quand même disposer d'une solide connaissance des personnages Marvel.
La Traverse
Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa publication initiale date de 2019. Elle a été réalisée par Edmond Baudoin & Mariette Nodet pour l'histoire, et par le premier pour les dessins. Ce récit est en noir & blanc et compte environ cent-six pages de bande dessinée. Il s'ouvre avec un texte introductif d'une page qui n'est pas signé (mais vraisemblablement de la main de l'autrice), évoquant les rails, les lignes de nos vies, et ces traverses qui relient les vies entre elles, comme ce livre. En première page, Edmond est assis à même le sol et indique en guise de présentation, qu'il ne sait plus combien il a fait de livres et qu'il n'a pas envie de compter, mais toujours celui qu'il fait est le premier. C'est au tour de Mariette de se présenter, elle aussi assise à même le sol : elle est ici dans sa montagne immuable, il est là-bas au milieu de tellement de gens, pourtant elle ressent, pour eux deux, une même énergie, une action constante. Ce qui les différencie vraiment, c'est le silence. Les crêtes d'une chaine de montagnes en Himalaya. le silence est dans sa vie comme un ami. Elle le regarde comme empreint de liberté et de joie. Plus elle avance dans sa vie, plus elle marche dans les hauteurs, plus elle est certaine de cela : le silence est une présence joyeuse aux choses, il la façonne comme un artiste amoureux. le silence, l'horizon qui en cache un autre, et la solitude. Elle aime ressentir l'existence du tout qui n'a aucune intention, et elle partie du tout. Pouvoir porter le regard au loin est une manière sans réfléchir de comprendre sa place dans ce monde. Être là, rechercher cet état l'aspire et l'éloigne du précipice dans lequel elle est tombée un jour. Elle se tient assise sur le bord d'une falaise à pic, son esprit s'envolant comme une forme d'aile issue de la transformation de sa tête. Toujours le regard porté vers l'horizon, avec des crêtes à perte de vue et dans le lointain sur sa droite, un rapace en plein ciel, elle continue de laisser les pensées venir à elle. Depuis ce jour, elle fait toujours le même cauchemar, celui de son enfant qui tombe de la falaise. C'est peut-être la peur de la perte du dernier être important pour elle. Mais elle est bien ancrée, et c'est plutôt elle qui tombe sans fin. En baissant un peu le regard, les pentes des montagnes s'imposent à elle. Est-ce pour sortir de cette chute dans le précipice qu'elle retourne sans cesse sur son bord ? Elle avance, elle ne peut que ça, et c'est ça qui la sauve. Rester immobile, être au fond de la vallée, c'est avoir froid, c'est avoir l'horizon bouché. Il y a toujours un col à atteindre pour aller plus loin. Mariette a repris sa marche dans cette zone de haute montagne, sur les crêtes. Elle éprouve la sensation que des rochers la survolent. Être là en montagne comme en soi-même, mettre un pied devant l'autre, jouer avec le relief, toujours dans le déséquilibre de la marche, transpirer, parfois grimper ou désescalader, chercher l'itinéraire. Pas de présentation en quatrième de couverture, une couverture énigmatique avec cette personne sur une hauteur rocheuse contemplant la montagne devant elle, avec sa tête mangée se confondant avec l'ombre d'une pente, ou semblant partir en fumée. le lecteur peut y voir comme un écho visuel de la couverture de le chemin de Saint-Jean (2002) de Baudoin, où l'auteur se représente assis sur des pierres, avec un rocher flottant là où devrait se trouver sa tête. En fonction de ses affinités électives, le lecteur peut être venu à cet ouvrage en amateur transi des œuvres du bédéiste et se demander avec qui il s'est acoquiné, ou avoir été attiré par le nom de cette grande randonneuse en montagne, ancienne championne de ski télémark et pigiste pour des revues de montagne. Dans les deux cas, il ne dispose pas de moyens de savoir qui a apporté quoi à l'ouvrage et dans quelle proportion. Il découvre ce texte sur la métaphore des traverses, la page de présentation de Baudoin, puis celle de Nodet, très succincte l'une comme l'autre. Vient un dessin de flanc de montagne en illustration pleine page, sans texte, avec des coups de pinceau à la fois spontanés, à la fois capturant avec une précision surnaturelle l'impression que produit la montagne. le lecteur découvre ensuite une succession de sept illustrations en double page, toutes consacrées à la montagne de haute altitude, avec les pensées de Mariette, entre réflexions organisées et flux libre. Page d'après, trois personnages assis sur une grande banquette semi-circulaire en train de consulter des cartes à même le sol, et, pour la première fois, des phylactères. Puis une illustration pleine page sans un mot. C'est reparti pour le voyage en montagne, cette fois-ci dans un lieu identifié, à partir de Ladakh, une région du Tibet qui forme un territoire de l'Union indienne. À l'évidence, Mariette Nodet évoque le drame qui frappé sa vie, et un voyage en particulier, accompagnée de sa fille, émaillé de réflexions sur ce que lui apportent la montagne et le silence, sur sa soif de sortir de sa zone de confort pour rencontrer des étrangers au mode de vie radicalement différent du sien. À chaque page tournée, le lecteur découvre une autre vision à couper le souffle de la montagne, avec ou sans êtres humains, comme si l'artiste dessinait le paysage pris sur le vif. Baudoin lui-même n'apparaît que peu : en première page pour se présenter en deux phrases lapidaires, page vingt en train de regarder des cartes avec Mariette et Lou, puis de manière un peu plus régulière à partir de la page trente-cinq, toujours dans de brèves séquences d'une ou deux pages, et en nombre beaucoup plus petit que celles consacrées aux deux femmes. le lecteur relève plusieurs thèmes évoqués au fil des pages : le silence, l'attrait du vide, le plaisir de se projeter dans un voyage en consultant des cartes, le dépouillement du mode de vie dans le Ladakh, l'étrange communion qui s'installe avec les guides lors de la randonnée et même temps que la distance infranchissable qui sépare européens et tibétains, l'artificialité d'une frontière par rapport à la réalité géographique, l'écart entre carte et territoire, l'effort physique de la marche en montagne en même temps que son rythme hypnotique, l'altérité de tout autre être humain, la disparition définitive de tout individu décédé. Le lecteur peut s'en tenir là : une randonnée en haute montagne un peu exotique, avec des illustrations rudes et évocatrices, et de temps à autres les souvenirs du bédéiste resté dans le Var vaguement rattachés au fil principal par le thème de l'étranger, de l'altérité et de la mortalité… En fonction de son histoire personnelle, le lecteur prend conscience qu'un élément ou un autre de cette œuvre lui parle avec acuité : une remarque en passant sur le rapport au silence, à la solitude, sur l'envie de découvrir l'altérité de l'autre pour se décentrer de sa vie et de son enfermement mental, sur le plaisir de lire une carte, de découvrir la réalité du territoire (remarque qui renvoie à l'aphorisme d'Alfred Korzybski : une carte n'est pas le territoire qu'elle représente), etc. Ces réflexions lui parlent alors, révélant la richesse d'une expérience de vie, pas juste une collection de remarques superficielles prêtes à penser : elles sont l'expression des acquis de l'expérience de l'autrice, de son cheminement personnel, pas des recettes artificielles prêtes à l'emploi de développement personnel. Comme elle l'écrit, Mariette Nodet a éprouvé ces sensations, ces découvertes : Sortir de la carte, ne plus avoir la sécurité des courbes et des noms, franchir une frontière. Quitter le trop plein de ce côté-ci et aller vers le néant de ce côté-là. Un pied dans le jour et un pied dans la nuit. Accepter le risque de l'inconnu, du hors-soi. Et, jour après jour, se rendre compte que c'est là, dans ce hors-soi, que l'on vit pleinement ! Le lecteur peut également éprouver la sensation de cheminer en montagne aux côtés de la mère et de la fille : il voit des paysages de montagnes à la fois concrets et uniques, par les yeux de la personne qui s'y trouve, avec sa perception. C'est un tour de force impressionnant que réalise Edmond Baudoin car il n'a pas fait ce chemin, il n'a pas accompagné les deux femmes, et pour autant chaque représentation apparaît authentique, avec la même âpreté que les représentations de Jean-Marc Rochette dans ?Ailefroide : Altitude 3 954 (2018). Peut-être a-t-il travaillé d'après photographies, certainement en étroite collaboration avec l'autrice, totalement à son service. Il partage avec elle l'appétence pour l'énergie, la volonté passée à vouloir exister, un regard sur la vie, sans aucune animosité, aucune critique, une espèce d'attention intérieure. Cette communauté d'esprit aboutit à un ouvrage qui semble avoir été réalisé par une seule et même personne, avec la narration visuelle si personnelle et si particulière de Baudoin, avec l'expérience de la montagne de Nodet, une création fusionnelle, une façon d'habiter le monde très similaire. Une collaboration entre Edmond Baudoin et une ex-championne de ski amoureuse de la montagne : une narration qui semble totalement issue du premier et réalisée par lui dans cette bande dessinée au format libre. En même temps, la transmission de l'expérience personnelle de la seconde d'une randonnée au Ladakh et d'un deuil. Une communion d'esprit organique pour une façon peu commune d'habiter le monde, de repousser symboliquement les frontières, de faire l'expérience que l'imagination ne pourra jamais embrasser la beauté et la complexité de la réalité, d'emprunter les chemins que l'on connaît, ceux qui relient les hommes aux hommes, de la manière la plus évidente. Des instants magiques.
Trinité
Iconique - Je suis un grand fan de Matt Wagner, surtout pour ses deux créations Mage et Grendel. C'est toujours avec plaisir que je me plonge dans l'une de ses œuvres, même s'il s'agit ici des héros de DC. Ce recueil regroupe les trois numéros de la minisérie du même nom. Ra's al Ghul (terroriste écologiste) a mis la main sur plusieurs armes de destruction massive dont Bizarro. Il souhaite éradiquer plusieurs cités et profiter d'une bizarrerie des satellites de communication pour créer le chaos et diminuer drastiquement la population terrestre. Les exactions de ses séides attirent l'attention de Superman et de Batman qui décident de collaborer. Une maladresse de Bizarro entraîne l'explosion d'un missile nucléaire à coté de Paradise Island ce qui amène Wonder Woman à enquêter dans le monde des hommes. Comme à son habitude, Matt Wagner préfère situer l'action au début la carrière de chacun de ces héros et il raconte la première rencontre entre les trois piliers de l'univers DC (sa trinité). L'histoire commence lentement et il faut attendre le milieu du tome pour que le rythme de l'action s'accélère. Par contre dès le début, Wagner cerne admirablement la personnalité des trois héros. Clark Kent se donne un mal fou pour passer pour un être humain normal en ratant régulièrement son métro pour aller travailler. Batman est préparé à toutes les situations, il dirige Superman (sans le commander ou le mépriser pour autant) et il succombe au charme de la Princesse Diana, tout en jalousant son avion robot. Coté Wonder Woman, Wagner reprend l'intégralité des éléments du mythe : Themyscira, les amazones, la Reine Hyppolita, l'avion robot, le lasso, les aigles guetteurs… Autant Wagner a fait un effort de simplification et de cohérence pour Clark Kent et Bruce Wayne, autant il garde tous les éléments (même s'ils sont contradictoires) pour Diana. Et pour autant, sa maîtrise de son profil psychologique nous montre une Wonder Woman parfaitement crédible : royale, légèrement féministe sans être caricaturale, vive d'esprit, respectueuse de l'environnement… Coté illustrations, Matt Wagner est fidèle à son credo : il choisit une mise en page très sage (pas de cases en trapèze) et aérée, un style rétro pour ancrer sa narration dans le début de ces héros, des dessins précis qui privilégient le trait juste à la myriade de lignes inutiles. Ce tome est à la hauteur des promesses : la première rencontre de Wonder Woman avec Batman et Superman. Les réactions des uns et des autres font admirablement ressortir leurs différences et ce qui les unit. Les péripéties sont lentes à démarrer mais le scénario est solidement construit, il rend intéressant cette nouvelle attaque de Ra's al Ghul et il contient son lot de surprises. Il s'agit d'un comics qui mise sur la nuance plutôt que sur le rentre dedans. Si vous avez apprécié, ne vous privez pas des autres histoires de Batman réalisées par Matt Wagner (Batman et les Monstres par exemple).
Batman et le Moine Fou
Dark Moon rising, acte 2 - Ce tome est la suite directe de Batman et les Monstres et la lecture du premier tome est quasiment indispensable pour comprendre l'intrigue du second. D'ailleurs les deux portent le titre commun de Dark Moon Rising. On retrouve le graphisme si maîtrisé de Matt Wagner qui va à l'essentiel tout en donnant à chaque personnage et chaque élément de décors une identité propre. Comme à son habitude, il a choisi un style épuré en ne traçant que les lignes significatives et chaque dessin possède une immédiateté et une efficacité rare. La mise en couleur de Dave Stewart repose sur une palette chromatique limitée pour renforcer les atmosphères des différentes scènes qui complètent à merveille les dessins. Comme pour le premier tome, l'action se situe dans la deuxième année d'activité du Batman. Et de ce fait le héros n'est pas encore complètement blasé et cynique, il commet même parfois des erreurs tactiques. Cette faillibilité rend Batman beaucoup plus humain et plus accessible, l'empathie que l'on éprouve pour le héros s'en trouve accentuée. Batman doit découvrir ce qui se cache derrière une série de cadavres exsangues et les exactions de la famille Maroni. Ce tome est une fois de plus un coup de maître pour Matt Wagner qui maîtrise son Batman comme pas deux et qui nous livre une histoire prenante et attachante reposant sur de belles planches. Il ne reste plus qu'au lecteur à savourer et à déguster… et à tenter les autres œuvres de ce créateur avec Batman (Trinité - Batman/Superman/Wonder Woman, Batman/Grendel) ou sur ses propres créations Grendel ou Mage.
Mortelle Adèle
J'aime beaucoup Mortelle Adèle. Et j'ai déjà 6 livres ,1 roman et 3 grandes aventures ! J'aime beaucoup, car grâce à Adèle, je me sens moins seule, des fois. J'aimerais bien être comme Adèle des fois, car elle dit ce qu'elle pense sur celles qui les embêtent, et j'aime sa personnalité, ses cheveux roux, avec deux grosses couettes derrière et son uniforme. Elle montre qu'on peut être qui on veut, où on veut. Et les dessins sont bien faits et l'imagination ne manque pas. Poussez vous les moches !
Le Rite
Aucun organisme ne peut grossir indéfiniment. Il finit inévitablement par s'effondrer sous son propre poids. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première publication date de 2022. Il a été entièrement réalisé par Amaury Bündgen, scénario et dessin. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc qui compte cent-deux planches. Dans une zone très montagneuse, des rapaces vols au-dessus des cimes. Sur des pentes rocheuses, sans une once de végétation, une silhouette encapuchonnée avance. L'homme serre bien sa cape autour de son cou. Il avance posément, avec un rythme régulier. Son regard est calme, il contemple les sommets devant lui. Il s'arrête protégé par un énorme rocher, derrière lequel il se cache. Il regarde tranquillement par-dessus. Au loin, il aperçoit une demi-douzaine de silhouettes en train de monter la garde, une lance à la main, autour d'un feu de camp. Il continue de marcher, en faisant en sorte de rester masqué par les rochers, pour que sa présence ne soit pas détectée. Il s'engage dans une grande vallée en hauteur, et il s'arrête au bord d'un ruisseau de montagne. Il se désaltère. Il reprend sa marche et le vent souffle fort de face. Il arrive à proximité d'un lac de montagne, en prenant soin de ne pas être aperçu. Il observe et détecte d'autres sentinelles. Il déjoue leur attention et parvient à continuer à avancer. Il s'assoit adossé à un rocher et il médite. Quand les nuages masquent le soleil, il se lève et marche vers la rive du lac. L'homme, un Kévark, laisse sa cape à capuche tomber à terre, il enlève ses bottes. Il prononce une courte incantation, effectue des passes avec les mains, en prononce une deuxième : une petite flamme apparaît entre ses paumes.il se sent investit d'une grande énergie. Il se remet en mouvement et il marche sur la surface de l'eau du lac. Arrivé au milieu de l'étendue d'eau, il s'assoit en position du lotus, toujours flottant à la surface. La nuit passe ainsi. À l'aube, un soldat haïmar va réveiller Osmir, un serviteur, pour qu'il aille chercher de l'eau lac. Celui-ci y va et commence à remplir sa jarre : il finit par remarquer la silhouette du Kévark au milieu du lac. Il va avertir les soldats haïmars. le soldat qui l'a réveillé se moque de sa frayeur, mais Osmir se montre insistant et les convainc quand il dit qu'il s'agit d'un Kevark. Un groupe d'une demi-douzaine de soldats va voir par eux-mêmes : c'est bien un Kevark, même si leur peuple a été exterminé. L'un d'eux rappelle que c'est un peuple d'illusionnistes et de menteurs. Dans une zone boisée non loin de là dans la même région, un centaure scorne suit la trace de son gibier, un roufle, aidé par Hardelin, son traqueur. Ce dernier se met à gesticuler en s'exclamant dans sa langue. le Scorne n'a pas tout compris, mais il a saisi le sens général : la proie est toute proche. Ils arrivent donc à l'issue de cette traque. Des préparatifs doivent être faits. le Scorne indique à Hardelin qu'il peut ranger sa lame. Il en faut une autre pour la mise à mort. Il lui recommande de bien prendre soin de ne pas sortir Aalbex de son étui. Les conditions ne sont pas réunies. Le lecteur regarde la couverture avec sa partie basse, l'eau, et sa partie haute, les pentes d'une montagne et la rive, et le personnage en plein rite qui fait le lien entre les deux. Il se lance dans sa lecture : quinze pages sans texte à suivre un individu progresser dans la montagne, jusqu'à s'assoir en tailleur sur l'eau d'un lac. La narration visuelle se fait par des dessins en noir & blanc, avec un trait fin et sec, parfois un peu plus épais et gras, des aplats de noir assez réduits de forme irrégulière. Une passe magique avec une incantation dans une langue inconnue, un simple glyphe, puis un second, la manifestation d'une énergie qui emplit l'individu. Une coiffure étrange, comme des tatouages sur le bas du visage. En page vingt-deux, le fil narratif quitte ce personnage et les soldats du campement avoisinant, pour prendre en cours de route la traque d'un animal sauvage, un roufle, par un centaure et un humanoïde à grosses moustaches, mais au visage caché par une capuche. le trait est toujours aussi fin et bien dosé pour évoquer l'herbe de la forêt, les troncs d'arbre et leur texture, les rochers et leurs aspérités, le déplacement mi-homme mi-bête de Hardelin, la majesté un peu lourde du centaure, et la forme très exotique de son arme blanche. Mais que se passe-t-il ? le narrateur sait très bien ce qu'il fait, il dose à la perfection les ingrédients de son récit, la manière dont il les égraine. le cerveau du lecteur effectue le travail de manière automatique et inconsciente. Un homme à l'allure étrange, aux habits moyenâgeux : une forme ou une autre du genre Fantasy. Des soldats, une guerre ou plutôt une conquête. Un centaure : des créatures fantastiques, avec des us et des coutumes barbares ou primordiaux. Le lecteur ne s'est rendu compte de rien : pourtant il est déjà en train de supputer, d'établir des liens de cause à effet, d'échafauder des schémas de fonctionnement, de s'interroger sur les motivations des uns et des autres, de projeter du sens sur la base des éléments épars dont il dispose. Il s'est pris au jeu, sans bien s'en rendre compte. Il regarde le Kévark (c'est le nom de son peuple, mais il n'est jamais mentionné son nom à lui) avancer dans la montagne et se prendre ce souffle de vent en pleine face, un instant comme il peut s'en produire en montagne. Il voit le Scorne tout à sa traque, une activité d'une grande importance dans sa culture, une traque qui participe à définir le personnage, sans qu'il n'en mesure bien toutes les ramifications. À partir de la page trente-deux, la situation est posée : un face-à-face entre ce Kévark immobile assis au beau milieu du lac, et le commandant de l'armée haïvar. La suite s'apparente donc à un face-à-face en deux parties, une nuit s'écoulant entre les deux, le commandant essayant d'établir le contact avec l'un des derniers représentants du peuple Kévark, d'abord avec un interprète, puis directement, et cet individu, peut-être un mage, seul face à une armée de la nation qui a anéanti son peuple. D'un point de vue narratif, cela constitue une gageure maintenir un suspense dans une longue discussion statique. L'auteur s'en sort très bien, car plusieurs questions posées par le Kévark appellent une réponse développant des faits passés, ce qui donne lieu à leur représentation : des femmes esclaves, la mythologie du peuple Kévark, les conquêtes successives des Haïmars, leur formidable armée, jusqu'à une bataille entre ces deux peuples donnant lieu à une superbe illustration en double page, soixante-dix et soixante-et-onze. En fonction des séquences, l'artiste peut aussi bien réaliser une narration séquentielle traditionnelle à base d'actions découpées dans des bandes de cases, que glisser vers un registre plus illustratif, pouvant évoque Hal Foster et Prince Vaillant. Alors même qu'il sent bien l'immobilité de la confrontation de ces échanges verbaux, le lecteur ne s'ennuie pas visuellement. le commandant a clairement expliqué à ses hommes la nature du lac : il est magique car pour les Kévarks c'est le lac originel, celui dont ils sont sortis à l'aube des temps. Puis la discussion s'engage entre le commandant et le Kévark, par l'entremise du traducteur, un érudit tavoule. le Kévark semble bien calme. La confrontation s'engage entre l'envahisseur, le commandant à la tête de sa puissante armée, et le faible individu. le commandant explicite clairement ce qu'il en est : les forts écrasent les faibles, et les autres doivent prendre parti. le rapport ne force ne laisse pas place au doute. Comme le Kévark au milieu du lac semble inoffensif, mais aussi inaccessible, le Haïmar accepte d'engager la conversation ; de toute façon, l'autre n'a aucune chance d'y réchapper. le fort donne donc sa version des faits, sa version de la conquête, sa version de la consolidation de la position de pouvoir de son peuple, la nécessité de faire plier les autres, de grossir. L'homme au milieu du lac pose des questions qui mettent en lumière les incohérences de cette version, le fait que ces démonstrations de force cachent une faiblesse, une inquiétude tout du moins. Il bénéficie en plus d'un témoin, le Scorne, un individu capable de réfléchir par lui-même, un allié de circonstance des Haïmars, mais qui ne leur est pas inféodé. le lecteur continue d'essayer d'anticiper les révélations, de détecter une conséquence implicite, une implication que l'un ou l'autre essaye de faire dire explicitement à son interlocuteur. Qu'est-il en train de se jouer ? Quel est l'enjeu ? Que peu un homme seul face à une armée ? Que prépare-t-il ? de temps à autre, une remarque en passant vient donner un autre sens à un fait évoqué précédemment. En fonction de ses lectures passées, le lecteur peut estimer qu'il y a peu de chances qu'un récit de Fantasy de plus puisse receler beaucoup de surprises. Pour autant, il se laisse vite prendre à la narration visuelle, solide et délicate, claire et minutieuse. Il note les noms exotiques, les petits décalages anatomiques, la présence d'un centaure, des armes blanches. Il se rend compte que l'auteur a su capturer son attention, et que sa narration engendre une envie d'anticiper, de faire des déductions pour comprendre. Il se retrouve à jauger les deux camps lors de cette conversation où à l'évidence l'un comme l'autre cherchent à faire admettre sa vérité à son ennemi. Il se fait cueillir par la résolution de ce conflit, implacable, sans être prévisible. Un récit sans concession, en forme de jeu de pouvoir et d'intimidation, sur la détermination des forts, et celles des faibles.