Vous croyez pouvoir m’intimider ?
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Ce tome fait suite aux aventure d’Adélie d’Arcueil racontée dans Nuits Indiennes (2015). Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Labrémure (Frédéric Brémaud) pour le scénario, et par Artoupan (Benoît Girier) pour les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.
Un film muet en noir et blanc est projeté sur un écran. Un texte en insert explique : À l’heure de la messe, pendant que les bons Marseillais se rendent à Notre-Dame de la Garde dans le jardin d’une villa de la Canebière… Une si belle plante… Il eut été un crime de ne pas l’arroser ! Une jeune femme est sortie d’une belle villa, dans le jardin, et elle hume le parfum de fleurs grimpantes, se courbant un peu, ce qui met son postérieur en valeur. Un bel homme en costume de torero sort des buissons derrière elle, et il soulève sa robe, mettant ainsi à nu son postérieur charnu. Il sort son sexe de belle taille de son pantalon et honore la jeune femme. Dans la salle plongée dans le noir, le commissaire déclare aux personnes présentes qu’ils en ont assez vu. L’abbé lui demande s’il ne désire pas connaître la fin, peut-être qu’il y a ensuite des pratiques contre-nature, des animaux… L’affaire serait plus grave encore. Le commissaire tourne le dos et coiffe son chapeau, en déclarant que le labo vérifiera, et que lui en a assez vu. En lui-même, il se demande dans quel monde on vit. Une bien vilaine affaire en somme. Retour plusieurs mois en arrière, à Paris, à l’origine des faits, quelque part dans le beau quartier de Montmartre, Lucien, photographe de profession, se fait frapper par deux costauds qui menacent de s’en prendre à son chat. L’un d’eux saisit Lucien par sa tignasse et lui indique qu’il fait ce qu’il veut avec ses sous, mais quand on emprunte au boss, faut rendre. Le temps est venu pour Lucien d’abouler l’oseille ou ils vont balancer son appareil dans la Seine. Le photographe promet de payer, il préfère mourir que de perdre son cinématographe. L’autre gros bras le menace de lui couper le sexe s’il ne paye pas. Enfin, ils s’en vont. Une heure plus, Lucien se trouve à la gare de Lyon d’où il prend le train pour Marseille, certain qu’ils ne le retrouveront pas.
Quelques mois plus tard, là où toute cette histoire a commencé, dans une villa de la Corniche à Marseille, la servante Léontine vient annoncer à sa maîtresse Adélie d’Arcueil que le détective de Pinkerton est arrivé. Adélie descend au jardin où patiente le détective ; elle lui demande s’il a des nouvelles. Il répond que oui, et que l’oiseau n’a pas été facile à retrouver, l’agence commençait à croire qu’il s’agissait d’un phénix. Heureusement l’agence Pinkerton qu’il se fait l’honneur de représenter ici, a de bonnes antennes au Brésil. Le gourou recherché par Adélie a été aperçu à Manaus par un de leurs Indiens informateurs. Sa cliente lui demande ce qu’il attend pour le capturer. Le détective explique que les moyens manquent malgré tout l’argent qu’elle a versé, un enlèvement, ça coûte cher sous ces latitudes lointaines et hostiles. Il lui suggère de faire les poches de son prince, car elle sait y faire avec son passé de Pie voleuse.
Il s’agit bien de la suite de l’intrigue entamée dans le tome précédent, et trouvant sa conclusion dans Mahârâja paru en 2012, c’est-à-dire avant les deux tomes dont l’action se déroule avant (bref, on se comprend). L’héroïne est toujours Adélie d’Arcueil, surnommée la Pie voleuse, suite à ses précédentes activités de cambrioleuse. Elle reste à la poursuite de l’individu qui se fait appeler Mahârâja et qui a eu l’indélicatesse de lui barboter un diamant (appelé Ookoondor) sous le nez. Elle ne se laisse pas faire, et elle a engagé un détective de la célèbre agence américaine Pinkerton pour retrouver l’aigrefin et lui faire rendre la pierre précieuse. Mais voilà : tout ça coûte de l’argent, et l’individu sur lequel elle a mis le grappin pour qu’il l’entretienne elle, est momentanément sans le sou. Comme le laisse supposer la scène introductive, Adélie est pleine de ressources et elle va saisir une occasion au bond pour mettre à profit un autre pan de ses compétences. À l’instar du tome précédent, le scénariste concocte une véritable intrigue : des personnages disparates comprennent qu’il y a de l’argent à se faire en améliorant la piètre qualité des films pornographiques produits à l’époque : de meilleurs décors, de meilleurs acteurs, de meilleurs acheteurs. Le lecteur se rend compte que le scénario tient la route et tient ses promesses, avec des acheteurs turcs et des participants consentants pour les orgies sexuelles, filmés à leur insu.
Le lecteur retrouve également les dessins soignés, sans comparaison possible avec l’ordinaire des bandes dessinées à caractère pornographique produites au kilomètre, avec un niveau flirtant avec l’amateurisme. Visiblement, les auteurs ont le goût de la reconstitution historique, au moins en ce qu’elle sert l’intrigue, sans prétendre à faire une bande dessinée de nature historique. Ainsi l’artiste prend plaisir à inventer et à représenter les robes de ces dames, avec moult jupons (enfin, sauf pour certaines ayant sciemment omis d’en porter en vue d’une activité physique), sans oublier le corset, les bas et leur porte-jarretelle. Le lecteur apprécie tout autant la robe de chambre transparente d’Adélie (avec rien en-dessous) quand elle accueille le détective Pinkerton, sa belle robe à franges avec des motifs de fleur quand elle reçoit Pierre-Alexis Grimaldi, les tenues strictes des bonnes en robe noire avec tablier blanc, le costume plus que révélateur de maîtresse Ishtar (qui met surtout en valeur la nudité de sa poitrine et sa toison pubienne), les belles robes blanches bien comme il faut des jumelles Trémonti, ou encore les magnifiques chapeaux à large bord, pour finir en apothéose avec le costume moulant de monte-en-l’air de la Pie voleuse (avec même un loup, ce qui fait penser à une Fantômette d’un autre genre). Même si la garde-robe de la gent masculine se prête à moins de diversité, l’artiste les soigne quand même avec des costumes noirs stricts et chemise blanche, le costume blanc du détective, la tenue plus farfelue du cinéaste Lucien avec son pantalon à motif, l’habit très élégant de l’héritier Grimaldi, les uniformes des policiers.
Le dessinateur investit également du temps pour représenter chaque environnement, et pour concevoir les prises de vue. Le fac-similé de film en noir & blanc fonctionne très bien avec son intertitre, et même avec une définition bien meilleure que sur les copies usagées d’époque. Le lecteur peut ensuite admirer l’ombre chinoise de la tour Eiffel, puis l’entrelacs de poutrelles métallique de la gare de Lyon. Il apparaît que l’artiste s’inspire d’Alfons Mucha pour le rendu des fleurs de la villa de la marquise de Saint-Pierre et Miquelon, ainsi que pour sa coiffure. Le dénuement de l’entrepôt qui sert pour les prises de vue fournit un fort contraste avec la munificence de la décoration intérieure d’un appartement de la bonne société d’Istanbul. Les falaises arides non loin de Marseille dégagent une sensation de chaleur et de vent. Lors d’un bref passage à Paris, le lecteur identifie au premier coup d’œil, le lion de la place Denfert-Rochereau. L’embarquement sur un paquebot séduit autant par sa passerelle que par ses beaux matelots en uniformes avec casquette à pompon. Chaque scène dispose d’une prise de vue spécifique adaptée à sa nature, qu’il s’agisse d’un dialogue ou d’échanges de coup de feu fans les couloirs d’un commissariat, ou encore d’une partie fine et d’ébats fougueux.
En effet, cette bande dessinée est classée dans le registre pornographique du fait de scènes explicites. La nudité ou un acte sexuel sont présents dans une vingtaine de pages, soit près de la moitié de l’ouvrage. Ces scènes vont de la titillation à la pénétration représentée de manière explicite. Le lecteur éprouve toutes les peines du monde à refermer sa bouche devant l’opulence des charmes d’Adélie d’Arcueil, que ce soit dans sa robe de chambre transparente ou lorsqu’elle prend un bain. Il voit explicitement ses talents à l’œuvre lorsqu’elle joue le rôle de maîtresse Ishtar ou lorsqu’elle évoque ses souvenirs en Turquie : jambes grandes ouvertes, permettant de vérifier qu’il s’agit d’une vraie rousse. La majeure partie des hommes sont bien montés, à l’exception d’un qui a souffert de la polio étant jeune, et ils font usage avec vigueur de leur membre, utilisant toutes les portes qui leur sont offertes. Tout en n’étant cependant pas toujours à leur avantage, avec parfois le pantalon sur les chevilles devant une assistance venue pour autre chose.
Le lecteur découvre le récit, sans arrière-pensée, sans culpabilité, ou velléité de politiquement correct. Les auteurs racontent une aventure sans conséquences, dans un registre plus que coquin, un divertissement sans prétention. Le lecteur peut, s’il le souhaite, relever le fait que Adélie d’Arcueil est une femme libérée faisant usage de son corps comme elle l’entend, en particulier en faisant commerce pour en tirer profit, sachant faire respecter ses choix. Dans cette histoire, chaque personne se conduit selon son propre intérêt, sans héroïsme ou moralité à toute épreuve. Adélie d’Arcueil compte bien faire rendre son dû à l’individu qui l’a volé. Elle met son expérience et son ingéniosité à l’œuvre pour faire fructifier une entreprise de films X, alors que ce n’est même pas encore une industrie naissante. Lucien, le réalisateur, fuit pour sauver sa peau, en semant ses créanciers, son autre but étant d’assouvir ses besoins sexuels, malgré son défaut physique humiliant. Plusieurs individus recourent au chantage, en tirant profit de la lubricité des riches et puissants, ces derniers ne valant pas mieux que quiconque. Le lecteur ressent un sourire naître sur son visage au fil de ses aventures rocambolesques se déroulant dans la bonne humeur. Aussi il n’est pas surpris de la participation de Rocambole lui-même, personnage de fiction créé par Pierre Ponson du Terrail en 1857.
Un deuxième tome des aventures d’Adélie d’Arcueil, dite la Pie voleuse, aussi plaisant que le premier. Les auteurs prennent plaisir à raconter une intrigue bien construite, une affaire de mœurs et de chantage, avec une verve teintée d’humour. Le lecteur apprécie ce divertissement au premier degré, pour la belle héroïne peu farouche et intelligente, les parties de jambes en l’air, les beaux décors, et l’amoralité assumée. Ravigotant.
Tiens des avis partagés pour ce tome, personnellement je le trouve très très bon.
Dans ma petite tête, il serait même le parfait candidat pour ceux qui souhaitent découvrir l’univers. On y croise brièvement Célestin, une allusion est faite à Babel et surtout on assiste à une sorte d’avant première de certains événements du tome sur Fannie.
Bref, un album qui chronologiquement a son importance tout en donnant déjà énormément de cohérence et de densité au monde créé par Gess.
L’intrigue développée autour de notre trouveur sera peut-être la moins surprenante de la série, mais boudiou que c’est efficace !! Et j’adore cette fin. Je trouve que ce tome dépeint particulièrement bien l’époque et ce microcosme parisien (en y ajoutant bien sûr cette petite touche de fantastique avec les talents). La géographie sera bien explorée comme l’histoire, nous sommes après la Commune de Paris.
La patte graphique de l’auteur finit de m’achever pour m’entraîner avec délectation dans son monde des Contes de la Pieuvre.
Pour moi, un petit bijou cette série et ce tome en est une belle pièce maîtresse. J’adore, j’adhère à mort.
Que c’est bon.
J'ai toujours beaucoup apprécié le travail d'Éric Herenguel. Sa dernière création ne déroge pas à la règle. Et c'est tant mieux.
Avec son imagination fertile et débridée, l'auteur comme à son habitude se fait d'abord plaisir en racontant une histoire plaisante, enlevée, et totalement invraisemblable.
Plaisir de création complètement partagé pour le lecteur avec des planches à l'encrage magnifique et de haute volée. Les différentes vues de Manhattan, la faune diverse et variée, les scènes d'action, d'aviation et de cadrage sont parfaitement maitrisées dans des décors qui ne cèdent en rien à la facilité. Un vrai régal ! On en redemande...
Tout le plaisir également de retrouver un artiste qui mélange avec un très grand savoir faire des univers totalement opposés et joue à fond la carte de tout ce que peuvent permettre les codes de la BD.
Ici on retrouve tous les ingrédients qui font la réussite de cette série.
Au sortir de la seconde Guerre Mondiale, on y croise dans l'ordre ou dans le désordre et de façon improbable, des dinosaures avec des avions militaires dans un New York revisité style jungle urbanisée, un King Kong, un teckel trop choupi, de belles et dangereuses Amazones, un bel héros aviateur de l'US Air Force, des militaires pas toujours futés, des jolies filles style Pin-up et leur faire valoir, un journaliste, un scientifique allumé, des bolides de toutes sortes...
Dans cet univers invraisemblable où la survie semble être la règle, on retrouve des personnages livrés à eux-même ou l'ambition, la jalousie, le brutal et parfois la naïveté se côtoient parfaitement et rendent à ce milieu un côté humain et attachant. Bref ! Un beau et savant mélange de création "no limit " totalement assumé comme on aimerait en lire plus souvent.
Pour achever de satisfaire les plus exigeants les Éditions Ankama pour les versions dos toilés et les Éditions Caurette pour la version Intégral noir & blanc ont fait du super boulot.
Si comme moi, vous aimez la création délirante, les teckels et l'univers débridé que propose cet auteur, n'hésitez pas à vous plonger dans l'aventure The Kong Crew. Vous passerez un agréable moment.
Quelle super série !
Un univers intriguant et original qui se découvre au fil des tomes et qui s'étoffe. En fait nous avancons dans la compréhension de l'univers au même rythme que les héros. Procédé classique qui fonctionne diablement
Les personnages d'enfants s'adaptent, en particuliers notre groupe de "héros" qui sont bien écrits, et touchants.
Les dessins de Gazzoti sont très beaux.
C'est une série qui, pour moi fonctionne, autant pour les enfants, les ados que les adultes.
A l'heure ou j'écris nous en sommes au tome 15 et j'ai hâte de lire la suite !
Idéal est une bande dessinée profonde et complexe qui explore les thèmes de l’amour, de l’identité, du temps et de l’IA. L’histoire suit Hélène, une pianiste dont la vie change radicalement après un accident qui l’empêche de jouer correctement du piano. Dans un effort désespéré de raviver son couple, Hélène introduit clandestinement une androïde à son image plus jeune, ce qui bouleverse la dynamique de sa relation avec son mari Edo.
Le récit est loin d’être simple, il soulève des questions profondes sur l’illusion du passé, la quête de l’idéal et la manière dont nous nous accrochons à nos souvenirs. Le dessin, inspiré des estampes japonaises, accentue l’ambiance mélancolique et poétique de l’histoire. Chaque page est un vrai plaisir visuel, avec une atmosphère qui complète parfaitement le ton introspectif du scénario.
Idéal est une œuvre complexe et subtile, qui mérite une lecture attentive et qui pousse à la réflexion sur la nature de l’amour et du changement. Un coup de cœur, à mon sens, méritant un 5/5.
Inès est une bande dessinée percutante qui aborde le sujet des violences conjugales avec réalisme et sobriété. À travers le quotidien d’une jeune femme piégée dans une relation toxique, l’histoire nous plonge dans un enchaînement de tensions et de silences lourds de sens.
Le récit, découpé en quatre actes sur une journée, montre avec justesse l’emprise psychologique et la banalisation des abus. Le dessin en noir et blanc, épuré mais expressif, accentue l’intensité des émotions et laisse une place importante à l’interprétation du lecteur.
Ce qui frappe, c’est la manière dont Inès nous confronte à l’indifférence ambiante. Le regard des autres, la peur, l’inertie… tout est raconté sans surenchère, ce qui rend l’histoire d’autant plus poignante.
C’est une lecture marquante, dure mais nécessaire, qui rappelle une réalité malheureusement bien trop présente. Une bande dessinée à mettre entre toutes les mains pour sensibiliser et pousser à la réflexion.
Elle sait y faire avec les bestioles.
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Ce tome contient une bande dessinée de nature biographique, relative à une période de la vie de l’écrivaine Colette. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Jean-Luc Cornette pour le scénario, et par Joub (Marc Le Grand) pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-seize pages de bande dessinée.
Dans la commune de Saint-Coulomb, la propriétaire du manoir de Rozven ne peut plus supporter la Bretagne, son temps exécrable : elle informe Titouan, son homme à tout faire, qu’ils partent. Il entre dans la pièce et elle insiste : elle se demande ce qui lui a pris le jour où elle a décidé de s’installer dans un pays où il pleut de janvier à décembre. Elle ne sait pas encore exactement pour où elle veut partir : à Tombouctou, à Jaïpur, aux Grenadines… Ou à Saint-Tropez, c’est bien aussi Saint-Tropez. En tout cas, Titouan doit mettre la maison en vente. À la pointe du Grouin en mai 1910, Sidonie-Gabrielle Colette et Mathilde Mornu, dite Missy, contemple la Manche. L’écrivaine s’émerveille : La Manche est la plus belle mer du monde ! Elle aimerait vivre face à elle le restant de ses jours. Elle enjoint Missy, de humer ce Noroit qui leur fouette la face et leur rougit les joues. N’exhale-t-il pas de délicates senteurs de moules, d’huîtres, d’ormeaux sauvages… De coques, de palourdes, de patelles, de bigorneaux… Et de homard ! Colette est prise d’une envie aussi soudaine qu’irrépressible de homard : il lui faut un homard tout de suite, sinon elle meurt !
Les deux femmes remontent dans leur automobile et Missy les conduit vers Cancale. Colette continue : La Manche est le plus beau garde-manger de France, elles doivent rendre honneur à ce qu’elle leur offre. Elles s’arrêtent à un restaurant, et elles déjeunent en terrasse. Elle commande un homard pour elle, et un pour Missy. Elle indique au serveur comment elle le souhaite : il faut le faire revenir dans une demi-livre de beurre, avec beaucoup de sel et beaucoup de poivre. Et en attendant, elles vont prendre deux douzaines d’huîtres chacune. Après, elles reprennent la route, Missy se demandant si le homard de Saint-Malo n’est pas meilleur que celui de Cancale. Chemin faisant, elles passent devant un panneau indiquant que le manoir de Rozven est à vendre. Missy arrête la voiture, et va faire une offre à la propriétaire, mais celle-ci refuse de vendre à une femme habillée en homme. Après en avoir été informée, Colette descend de voiture et va faire une proposition à son tour. Elle explique à la propriétaire que c’est elle qui va acquérir sa baraque, et si son interlocutrice veut vérifier que son acheteuse est une vraie femme, elle peut soulever ses jupes et la laisser contempler l’origine du monde, joignant le geste à la parole. L’affaire est conclue, et elles doivent passer le lendemain devant le notaire. Les deux femmes reprennent la route et vont déguster un homard à Saint-Malo, ce qui ne leur permet pas de conclure, car leurs saveurs se ressemblent entre ceux de Saint-Malo et ceux de Cancale. Le lendemain, elles prennent possession du manoir, et elles essayent le lit. Puis Colette rejoint Monte-Carlo où elle effectue un numéro de pantomime dans la pièce intitulée La Chair.
Une vie de Colette ? Pas tout à fait, le sous-titre indique Un ouragan sur la Bretagne, et le récit se focalise sur la période de la vie de l’écrivaine, quand elle est propriétaire du manoir Roz-ven, c’est-à-dire entre 1910 et 1925. Le lecteur est amené à se rappeler de ce parti-pris à au moins deux reprises. Quand il découvre que les années de la première guerre mondiale sont traitées en ombre chinoise dans le chapitre qui y est consacré, de la page soixante-sept à la page soixante-treize. De manière plus diffuse quand il se fait la réflexion que les ouvrages de l’écrivaine sont mentionnés juste en passant, et qu’il n’y a qu’une ou deux scènes où il la voit écrire. Le texte de la quatrième de couverture attire l’attention du lecteur sur ce choix : En 1910, Colette acquiert le manoir de Rozven en Bretagne et elle y fit de nombreux séjours jusqu’en 1926, mentionnant des aventures sentimentales tumultueuses avec son deuxième mari, et plus tard avec le fils de celui-ci, Bertrand. Le lecteur peut apprécier cette bande dessinée, sans rien connaître de l’écrivaine et de son œuvre. Il en goûtera plus de saveurs s’il dispose d’une connaissance superficielle des principaux romans de l’œuvre de Colette. Quoi qu’il en soit, les personnages sont présentés en douceur, et le lecteur succombe rapidement, et en plein consentement, au charme de cette femme, vive, entraînante et sachant ce qu’elle veut.
De séquence en séquence, les auteurs font œuvre de reconstitution historique, à l’évidence avec les personnages, et aussi au sein de la narration visuelle. Le lecteur est aspiré à la suite de Sidonie-Gabrielle Colette (1873-1953), donc âgée de trente-sept ans lorsqu’elle fait l’acquisition de Roz-ven. Il se prend tout de suite d’amitié et d’admiration pour cette femme qui sait ce qu’elle veut et qui conduit sa vie comme elle l’entend. Les dessins s’inscrivent dans un registre réaliste, avec un degré de simplification qui les rend plus immédiatement lisibles, avec une petite exagération de temps à autre dans l’expression des visages. Cela a pour effet d’atténuer l’intensité scandaleuse (pour l’époque) du comportement de l’actrice, qu’elle montre un sein dénudé sur scène, ou qu’elle couche avec son amant du moment au gré de sa fantaisie. Cela lui confère également une forme de spontanéité allié à une nature enjouée, qui la rend séduisante et agréable au quotidien. Par la force des choses, le lecteur compare Missy (Mathilde de Mornu, 1863-1944, artiste) visiblement moins souriante, et résistant aux élans de son amante. Parmi les personnages féminins, le lecteur tombe également sous le charme de Jeanne Roques (1889-1957, Musidora, actrice et réalisatrice), plus jeune que Colette et plus facétieuse.
Pendant ces années, l’actrice et écrivaine croise le chemin de plusieurs hommes. Il y a le serviteur bourru qui décide de rester à s’occuper du domaine de Roz-ven après son rachat par Colette : chapeau à large bord, sabots et large moustache délicatement entretenue. Le lecteur peut y voir un Breton typique, ou au moins pittoresque, qui ne part pas en mer, et qui n’est pas paysan, agréable et doté de bon sens. Séduit par son jeu d’actrice dans La Chair, Auguste-Olympe Hériot (1886-1951) la rejoint dans sa loge où il a vite fait de se faire dépasser par la répartie de Colette, et il se retrouve à lui obéir, malgré son magnifique costume queue de pie et liquette blanche (et aussi une fine moustache) qui attestent de son rang social et de sa valeur économique. Le lecteur établit la comparaison avec Henry de Jouvenel (1876-1935, époux de Colette de 1912 à 1923) : son costume noir est plus simple et tout aussi strict, son comportement est plus assuré que celui d’Auguste-Olympe (on ne se lasse pas de ce prénom), peut-être est-ce pour partie imputable à sa moustache tout aussi fine, mais plus longue (elle gagnera en épaisseur au fil des années). Georges Wague (1874-1965) dispose de moins de temps d’exposition : quelques cases pour faire connaissance avec ce mime et pédagogue, tout aussi séduisant, dans un autre registre. En fin de récit, Colette rencontre enfin Maurice Ravel (1875-1937), lui aussi fort élégant, et très à l’aise dans le décor fastueux de l’opéra de Monte-Carlo, pour la représentation de L’enfant et les sortilèges, son œuvre commune avec Colette.
Comme indiqué sur la couverture, le récit se focalise sur période bretonne de Colette : enfin, la période durant laquelle est la propriétaire de la malouinière Roz-ven. Cette région de la Bretagne remplit également le rôle de personnage. Le dessinateur représente la Manche vue depuis la pointe du Grouin, un quai de Saint-Malo, ladite malouinière, quelques paysages côtiers avec la plage, la Manche, les sentiers, et le mont Saint-Michel. Ces mises en scène ne relèvent pas du guide touristique ; elles mettent en avant le grand air, la présence de la mer et le calme de la région… sans la pluie comme le fait remarquer l’ancienne propriétaire de la demeure. Les pérégrinations de Colette l’amènent également à Paris, à Monte-Carlo, à Paris dans le seizième arrondissement, et même à Alger. L’artiste représente chaque lieu avec un niveau de détail le rendant unique et conforme à l’esprit de l’endroit.
Dans un premier temps, le lecteur éprouve la sensation de suivre une suite de tableaux sur la vie de Colette, respectant l’ordre chronologique, ne développant ni son œuvre littéraire, ni son mode d’écriture ou comment elle se consacre à son art, ni sa vie d’actrice. Cela peut déconcerter, malgré la référence à deux ou trois de ses livres, en lien direct avec l’une de ses relations amoureuses, en particulier avec Bertrand de Jouvenel (1903-1987, écrivain et journaliste), fils de Henry de Jouvenel et de Claire Boas de Jouvenel, c’est-à-dire le fils du mari de Colette à ce moment-là. En cours de route, le lecteur prend conscience de la liberté dont dispose Colette et dont elle jouit. Il voit une femme avec un amour profond et prononcé de la nature, une femme libérée en particulier dans ses relations sexuelles très diversifiées, et assumant sa bisexualité. La narration visuelle atténue ces caractéristiques par son apparence bienveillante et sa bonne humeur, accentuée encore par ces animaux de compagnie (Gamelle la chienne, Pati-Pati la chatte et Pitiriki l’écureuil) qui donne un petit air de princesse de dessin animé à Colette. Il peut falloir un peu de temps au lecteur pour bien mesurer le caractère hors du commun d’une telle forme de vie, à une époque où le port du pantalon par une femme n'était permis qu'après une autorisation dérogatoire accordée par l'autorité administrative pour motif particulier. Son regard se fait alors plus admiratif pour cette femme libérée dans une société qui ne l’était pas.
Un ouragan sur la Bretagne : c’est tout à fait ça. Les auteurs focalisent leur bande dessinée sur la période de la vie de Colette pendant laquelle elle a été propriétaire de la villa Roz-ven à Saint-Coulomb, dans le département d’Ille-et-Vilaine en Bretagne. Plutôt que l’œuvre de l’écrivaine, sa manière d’écrire ou ses talents d’actrice, le lecteur découvre la vie personnelle de Colette, son énergie qui semble inépuisable, son attachement à cette région, ses amours et ses voyages, bain de minuit compris.
Une petite perle relativement passée inaperçue en fin d’année dernière qu’il est temps de réhabiliter. Le Secret du Roi se pose comme une série historique très romancée racontant en quelque sorte les premiers pas des services secrets au temps de Louis XV durant la Guerre de Sept Ans. Alors, ce n’est pas une uchronie où on modifierai le sens des grands évènements, nous sommes plutôt dans « l’Histoire secrète » où on nous cache des choses sur le comment cela s’est déroulé. Il y a de grosses libertés prises notamment concernant la technologie militaire, sans que l’on soit pour autant dans la SF le récit reste ancré dans le réel : et là l’inspiration est clair, c’est du James Bond avec le carrosse truffé de gadgets, des flingues improbables qui fonctionnent et ont une utilité, entrecoupé d’images et clins d’œil assez équivoques.
Le récit réussit son pari d’être à la fois fun et entraînant, tout en restant tangible historiquement. De plus il y a de vrais bons rebondissements, cela fait du bien de lire une histoire qui s’écarte des sentiers battus. Les personnages sont bien campés, l’héroïne a du mordant, les seconds couteaux ont de la ressources, et les méchants… pas de spoilers :) Cet album nous laissant sur notre faim, il faudra attendre au moins le tome 2 pour connaître le fin mot de ce complot hourdi par la perfide Albion et ses cobelligérants.
Dessins et couleurs m’ont tout de suite fait de l’œil, du semi-réaliste bien chatoyant qui me fait penser à du Eric Herenguel dans l’idée : c’est vachement généreux, après les proportions… chacun jugera. C’est dynamique comme se le doit un récit d’aventure, les personnages sont facilement reconnaissables, rien de négatif à redire là-dessus.
En fait, tout est bien maîtrisé ici, juste, peut-être qu’un manque de pub fait que cette série n’a pour l’instant pas trouvé son public. Reste plus qu’à espérer que le bouche à oreille fera son effet.
L’espérance est un risque à courir. – Bernanos
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Ce tome contient une histoire, de nature biographique, complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Emmanuel Lepage pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend trois cents pages de bande dessinée.
Il y a des dizaines d’années de cela, un groupe d’une demi-douzaine d’enfants joue à cache-cache bâton à la nuit tombée. Quatre d’entre eux sont assis et ils regardent intensément, les deux autres étant tout aussi intensément impliqués dans le jeu. En parallèle, Jean-Paul Lepage échange avec son fils, en lui indiquant que ce projet de bande dessinée lui donne des sueurs froides, que raconter c’est figer. Emmanuel lui répond que cet homme qu’il va raconter, ce n’est plus son père, et puis ce sera l’interprétation de l’artiste. Il continue : on change, Jean-Paul n’est plus l’homme qu’il était il y a cinquante ans. On se défait de ses vies, comme des mues. Comme ceux qui ont partagé l’aventure d’alors. On a le droit de s’accorder de nouvelles chances. C’est une histoire ancienne, et lui Emmanuel a besoin de comprendre. Juin 2015, Emmanuel arrive au lieu-dit Gille Pesset. Il entend la voix de son père en son for intérieur : c’est Jean qui avait planté ces bouts de poutre dans le sol, moins pour signifier la limite de propriété que pour inciter les voitures à ralentir. Mais pour Jean-Paul, c’est comme franchir la porte du Paradis. Quarante-cinq ans après, évidemment, tout est devenu plus petit. Emmanuel pousse la porte de la maison commune, et il entre et salue les personnes présentes : Marie-France, Yves, et les autres. La discussion porte sur les habitats partagés : réduire son train de vie, faire des choses avec d’autres, avoir des projets collectifs, ne pas vieillir bêtement dans son coin, etc.
Emmanuel est toujours troublé par les gens qui imaginent de vivre autrement, les gens qui inventent d’autres façons d’être ensemble. Et il voudrait comprendre aussi pourquoi ça le touche autant. Place de la République, avril 2016, nuit debout. Emmanuel aime les gens qui tentent, quitte parfois à trébucher. Il aime les gens qui rêvent de tout remettre à plat. Ceux qui se disent : Et si… Notre-Dame-des-Landes. Chaque fois, de Nuit debout à Notre-Dame-des-Landes, dans le chaos des idées qui fusent, dans les mots qui se cherchent, dans l’émotion à fleur de peau, dans l’espoir ou les déceptions… Un frisson monte en lui, comme une nostalgie… Lepage père reprend la parole : Six familles ont imaginé ce lieu, Gille Pesset. Il ne reste aujourd’hui plus que trois des fondateurs. Sa famille était l’une d’elle. Rennes, janvier 2019, le père et le fils marchent ensemble dans la rue, Jean-Paul Lepage évoque son enfance : C’est ici qu’il a vécu, boulevard de la Liberté. Son père était vaguemestre. Il distribuait le courrier d’une caserne à l’autre. Rennes était alors une grosse ville de garnison. Sa mère faisait office de concierge et de femme de chambre. Pour sa peine, ils étaient logés dans un deux pièces, une de chaque côté d’un couloir.
Le texte de la quatrième de couverture synthétise bien la démarche de l’auteur : De cinq à neuf ans j’ai grandi dans une communauté en Bretagne, j’ai toujours su que j’en ferai un livre. Le lecteur s’attend plus ou moins à un récit chronologique de cette période la vie d’Emmanuel Lepage, entrecoupé de digressions pour expliquer tel ou tel aspect de cette forme d’habitat partagé. La bande dessinée s’ouvre avec une partie de cache-cache bâton dépourvue de toute explications quant aux règles du jeu, avec l’explicitation de la motivation de l’auteur, c’est-à-dire sa fascination pour les individus qui souhaitent changer l’ordre établi. Le lecteur découvre les règles dudit jeu en page 163 : Emmanuel Lepage les énonce, avec une mise en situation. Il indique également qu’un de ses amis lui a fait observer que choisir le nom de ce jeu spécifique à leur petit groupe d’enfants se heurterait à l’incompréhension des lecteurs. Le lecteur apprécie cette première séquence, racontée avec des images de type réaliste et descriptif, quelques contours encrés, des larges portions rendues en couleur direct, un degré de simplification imputable pour partie à la nuit tombante. Dans la séquence suivante, il constate que le bédéiste continue de jouer sur le degré de précision de dessins, que les traits de contour peuvent devenir prépondérants, que les personnages parlent beaucoup tout en continuant à vaquer à leur occupations banales et ordinaires. Enfin, le récit suit une construction découlant des souvenirs des uns et des autres, au fur et à mesure que l’auteur les interroge et recueille leur témoignage. Il s’agit indubitablement d’un récit de nature autobiographique, et aussi biographique touchant à la vie de différentes personnes, à commencer par celle des parents d’Emmanuel, pour dessiner les chemins de vie ayant amené une douzaine de personnes à créer une communauté, celle de Gille Pesset.
Le lecteur se laisse donc porter par la narration de l’auteur, lui accordant sa confiance pour savoir où il va, pour que chaque nouvelle partie s’intègre avec les précédentes pour former un tout cohérent. Lepage lui-même indique en cours de route que certains faits se sont peut-être déroulés dans un ordre différent, que la mémoire peut être trompeuse. Il montre que le ressenti des uns peut être différent de celui des autres pour un même événement, en l’occurrence lorsque cette communauté indique à l’un des couples qu’elle ne souhaite pas l’accompagner dans l’adoption d’une fratrie de quatre enfants vietnamiens. La raison de cette forme kaléidoscopique apparaît progressivement, sa justification se trouvant dans l’effet qu’elle produit lorsque la communauté se constitue, que les uns et les autres interagissent. Un groupe de personnes est constitué de plusieurs individualités, chacune avec leur parcours de vie préalable, chacune avec leurs aspirations et leurs attentes. Le lecteur peut à certains moments se demander si c’est bien la peine de raconter telle ou telle chose : par exemple de passer autant de temps sur la jeunesse de de Jean-Paul Lepage, d’évoquer longuement l’état de l’Église à cette époque ainsi que Vatican II, de s’attarder sur la présence d’un chien amené par un couple, ou les problèmes de vue d’Emmanuel. Il accepte bien volontiers que l’auteur raconte son histoire à sa manière, il se rend compte les différentes pièces s’assemblent parfaitement, s’enrichissent de l’interaction avec les autres, se répondent entre elles, apportent un éclairage particulier, des saveurs qui se complètent. Plus que les pièces d’un miroir brisé (tels les fragments de la vérité détenu par chaque personne), c’est le constat et l’affirmation que chacun a vécu une expérience qui est propre au sein de la communauté, s’y est enrichi personnellement de manière différente aux autres, en résonnance avec son passé, son milieu socioprofessionnel, ses origines.
En fonction de sa propre vie, de son âge, de ses centres d’intérêt, l’expérience du lecteur s’avère également fort différente. Il peut avoir déjà entendu parler de ces expériences de création d’une communauté, ou il peut avoir vécu au moment de Vatican II en ayant été croyant, ou au contraire être ignorant de la Foi catholique, ou encore très sceptique d’une tentative de créer une société alternative en marge de la société. Et forcément très curieux de la forme qu’elle peut prendre, de la façon dont elle peut fonctionner. Dans tous les cas, il est sensible à la bienveillance et à la curiosité de l’auteur vis-à-vis de ses parents, de l’honnêteté intellectuelle avec laquelle les propos sont rapportés, avec lesquelles les amis s’expriment. La narration repose essentiellement sur les souvenirs des personnes interrogées, ainsi que sur les questions que se pose l’auteur. Tout du long, l’artiste fait œuvre de reconstitution historique, que ce soit pour la vie à Gille Pesset ou pour les grands événements de l’époque ayant un impact sur les familles. Le lecteur peut reconnaître aussi bien un modèle de tracteur que le maréchal Philippe Pétain (1856-1951), Paul VI (1897-1978), Monseigneur Lefèbvre (1905-1991) ou Georges Brassens (1921-1981). Il accompagne Emmanuel dans sa vie de tous les jours, dans le quotidien de cette vie en communauté, avec les autres enfants, les jeux, l’accueil des autres parents, la vie au grand air, etc. La narration visuelle se composent de cases rectangulaires avec bordure, sagement alignées en bande. La taille et le nombre de cases s’adaptent à la séquence, en fonction qu’elle présente de grands espaces, ou qu’elle soit de nature plus intimiste.
Le lecteur prend progressivement conscience de l’approche protéiforme de la narration : il s’agit d’une histoire collective, les différents points de vue rendent compte des différentes expériences. La présentation de l’histoire personnelle de Jean-Paul et de Marie-Thérèse, les parents, raconte comment ils en viennent à souhaiter vivre d’une manière différente, sur la base de quelles convictions. Au fil des semaines et des mois, le lecteur peut faire l’expérience d’une enfance dans un tel cadre de vie, atypique, ce que cela induit sur la méthode d’éducation. Dans le même temps, il (re)découvre l’importance de Vatican II, que ce soit par les signes extérieurs (le prêtre qui face au fidèle, et plus à Dieu), par ses enjeux fondamentaux (intégrer les laïcs dans la vie de l’institution), par ses frustrations (une réforme laissée en plan au décès du pape Jean XXIII, 1881-1963). Il mesure l’importance et l’impact de la communauté de Boquen, et des actions de Bernard Besret (Emmanuel relatant son entretien avec lui), dans la continuité historique (par exemple en évoquant les différents mouvements des jeunesses catholiques (JOC pour Jeunesse Ouvrière Catholique, JAC pour Agricole, JEC pour Étudiante, JIC pour Indépendante). Le lecteur constate que le contexte social de l’époque s’avère indispensable pour comprendre les motivations du groupe de personnes fondant Gille Pesset : l’importance de l’Église, la Vie Nouvelle (une association d’éducation populaire agréée par l’État), le personnalisme (courant d'idées spiritualiste qui met l'accent sur l'importance des personnes humaines, par opposition à l’individualisme et au totalitarisme) et le courant personnaliste fondé par Emmanuel Mounier (1905-1950, philosophe catholique français), etc. En toile de fond, se dessine l’utopie d’inventer une forme de société en accord avec des principes humanistes, à la fois dans ce qu’elle a d’exaltant, de frustrant au quotidien (la nécessité d’expliciter ce que cela signifie pour chaque personne de la communauté), et de démesuré (prendre en compte toutes les dimensions d’une société, des tâches de construction et d’entretien, à l’éducation, à l’épineuse question du partage des richesses, aussi bien en termes de revenus que de compétences). Le lecteur comprend petit à petit l’image récurrente des arbres, de magnifiques illustrations en pleine page, à la fois comme une enfance passée dans des espaces naturels, à la fois comme un être vivant avec des racines profondément enfouies et un développement vers le haut, comme l’existence de cette communauté.
Un titre peu explicite évoquant un jeu d’enfance, une couverture qui n’en dit pas beaucoup plus. Une narration visuelle personnelle à la fois très classique dans sa forme de cases rectangulaires alignées en bande, à la fois très libre dans sa gestion du niveau de détail, de l’approche réaliste ou plus évocatrice, de l’usage discret d’une métaphore visuelle. Un récit qui semble partir de loin, avec l’enfance des parents de l’auteur, de plusieurs endroits à la fois avec les souvenirs des différents membres de la communauté, de s’appesantir sur des éléments historiques très particulier (en l’occurrence le deuxième concile œcuménique du Vatican, 1962-1965). Au fil de l’eau, le lecteur voit comment chaque partie contribue à présenter l’expérience de vie en communauté dans sa globalité, une approche autant holistique, que personnelle, de la part d’un être humain revenant sur ses souvenirs d’enfance, voulant découvrir comment ses parents ont été les acteurs d’une démarche aussi singulière. Un partage généreux, chaleureux, formidable.
Bonne surprise que cette série.
La première impression que l'on a face à ce triptyque c'est qu'on se dit que c'est classique, une histoire sur le harcèlement et le mal-être des enfants. Et puis en fait on se rend compte que les deux enfants en question, Céline et Colin, sont fille et fils de croque-morts (enfin, d'employé-e-s de pompes funèbres) et que leur vie familiale n'est pas toute rose. Leurs parents les ont catégorisés comme "enfants à problèmes" et ne les écoutent plus, ne prêtent plus vraiment attention à elleux, ne remarque même pas que leurs enfants vont mal. Alors, quand un jour Céline et Colin tombent sur d'étranges marques sur des tombes, c'est une grande enquête qui se lance. Mais quand bien-même découvriraient-iels quelque chose, qui donc voudraient croire deux enfants bizarres ?
L'histoire est prenante de bout en bout, nos deux protagonistes sont attachant-e-s dans leur imagination enfantine et la dureté de ce qu'iels subissent, l'enquête prend rapidement des tournants dramatiques, la tension monte, nos protagonistes se montrent malins mais l'on craint jusqu'au bout qu'un malheur ne parvienne, ... bref, mine de rien un bon rythme s'installe rapidement et on est pris dans le récit.
J'ai été personnellement très touchée par la situation de ce frère et de cette sœur, martyrisé-e-s à l'école car vu-e-s comme des parias et ignoré-e-s à la maison car vu-e-s comme des enfants à problème. Ayant moi-même subit beaucoup de brimade durant ma scolarité et ayant été malheureusement aussi ignorée par mes parents et statufiée comme "enfant à problème" sans espoir de changement, les émotions que Céline et Colin vivent m'ont beaucoup parlé et surtout beaucoup émue (après, je rassure, je n'ai personnellement pas vécue de situation aussi grave que ces deux enfants). Je peux vous dire que des scènes et petits dialogues qui m'ont donné des larmes aux yeux, il y en avait à quelques tournants de page.
Le dessin de Léa Mazé est très beau, très expressif, vif quand il le faut. Je l'avais déjà apprécié dans Elma - Une vie d'ours et je compte bien trouver d'autres œuvres qu'elle aurait illustrer.
Bien sûr que je recommande la lecture.
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Le Cinéaste
Vous croyez pouvoir m’intimider ? - Ce tome fait suite aux aventure d’Adélie d’Arcueil racontée dans Nuits Indiennes (2015). Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Labrémure (Frédéric Brémaud) pour le scénario, et par Artoupan (Benoît Girier) pour les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Un film muet en noir et blanc est projeté sur un écran. Un texte en insert explique : À l’heure de la messe, pendant que les bons Marseillais se rendent à Notre-Dame de la Garde dans le jardin d’une villa de la Canebière… Une si belle plante… Il eut été un crime de ne pas l’arroser ! Une jeune femme est sortie d’une belle villa, dans le jardin, et elle hume le parfum de fleurs grimpantes, se courbant un peu, ce qui met son postérieur en valeur. Un bel homme en costume de torero sort des buissons derrière elle, et il soulève sa robe, mettant ainsi à nu son postérieur charnu. Il sort son sexe de belle taille de son pantalon et honore la jeune femme. Dans la salle plongée dans le noir, le commissaire déclare aux personnes présentes qu’ils en ont assez vu. L’abbé lui demande s’il ne désire pas connaître la fin, peut-être qu’il y a ensuite des pratiques contre-nature, des animaux… L’affaire serait plus grave encore. Le commissaire tourne le dos et coiffe son chapeau, en déclarant que le labo vérifiera, et que lui en a assez vu. En lui-même, il se demande dans quel monde on vit. Une bien vilaine affaire en somme. Retour plusieurs mois en arrière, à Paris, à l’origine des faits, quelque part dans le beau quartier de Montmartre, Lucien, photographe de profession, se fait frapper par deux costauds qui menacent de s’en prendre à son chat. L’un d’eux saisit Lucien par sa tignasse et lui indique qu’il fait ce qu’il veut avec ses sous, mais quand on emprunte au boss, faut rendre. Le temps est venu pour Lucien d’abouler l’oseille ou ils vont balancer son appareil dans la Seine. Le photographe promet de payer, il préfère mourir que de perdre son cinématographe. L’autre gros bras le menace de lui couper le sexe s’il ne paye pas. Enfin, ils s’en vont. Une heure plus, Lucien se trouve à la gare de Lyon d’où il prend le train pour Marseille, certain qu’ils ne le retrouveront pas. Quelques mois plus tard, là où toute cette histoire a commencé, dans une villa de la Corniche à Marseille, la servante Léontine vient annoncer à sa maîtresse Adélie d’Arcueil que le détective de Pinkerton est arrivé. Adélie descend au jardin où patiente le détective ; elle lui demande s’il a des nouvelles. Il répond que oui, et que l’oiseau n’a pas été facile à retrouver, l’agence commençait à croire qu’il s’agissait d’un phénix. Heureusement l’agence Pinkerton qu’il se fait l’honneur de représenter ici, a de bonnes antennes au Brésil. Le gourou recherché par Adélie a été aperçu à Manaus par un de leurs Indiens informateurs. Sa cliente lui demande ce qu’il attend pour le capturer. Le détective explique que les moyens manquent malgré tout l’argent qu’elle a versé, un enlèvement, ça coûte cher sous ces latitudes lointaines et hostiles. Il lui suggère de faire les poches de son prince, car elle sait y faire avec son passé de Pie voleuse. Il s’agit bien de la suite de l’intrigue entamée dans le tome précédent, et trouvant sa conclusion dans Mahârâja paru en 2012, c’est-à-dire avant les deux tomes dont l’action se déroule avant (bref, on se comprend). L’héroïne est toujours Adélie d’Arcueil, surnommée la Pie voleuse, suite à ses précédentes activités de cambrioleuse. Elle reste à la poursuite de l’individu qui se fait appeler Mahârâja et qui a eu l’indélicatesse de lui barboter un diamant (appelé Ookoondor) sous le nez. Elle ne se laisse pas faire, et elle a engagé un détective de la célèbre agence américaine Pinkerton pour retrouver l’aigrefin et lui faire rendre la pierre précieuse. Mais voilà : tout ça coûte de l’argent, et l’individu sur lequel elle a mis le grappin pour qu’il l’entretienne elle, est momentanément sans le sou. Comme le laisse supposer la scène introductive, Adélie est pleine de ressources et elle va saisir une occasion au bond pour mettre à profit un autre pan de ses compétences. À l’instar du tome précédent, le scénariste concocte une véritable intrigue : des personnages disparates comprennent qu’il y a de l’argent à se faire en améliorant la piètre qualité des films pornographiques produits à l’époque : de meilleurs décors, de meilleurs acteurs, de meilleurs acheteurs. Le lecteur se rend compte que le scénario tient la route et tient ses promesses, avec des acheteurs turcs et des participants consentants pour les orgies sexuelles, filmés à leur insu. Le lecteur retrouve également les dessins soignés, sans comparaison possible avec l’ordinaire des bandes dessinées à caractère pornographique produites au kilomètre, avec un niveau flirtant avec l’amateurisme. Visiblement, les auteurs ont le goût de la reconstitution historique, au moins en ce qu’elle sert l’intrigue, sans prétendre à faire une bande dessinée de nature historique. Ainsi l’artiste prend plaisir à inventer et à représenter les robes de ces dames, avec moult jupons (enfin, sauf pour certaines ayant sciemment omis d’en porter en vue d’une activité physique), sans oublier le corset, les bas et leur porte-jarretelle. Le lecteur apprécie tout autant la robe de chambre transparente d’Adélie (avec rien en-dessous) quand elle accueille le détective Pinkerton, sa belle robe à franges avec des motifs de fleur quand elle reçoit Pierre-Alexis Grimaldi, les tenues strictes des bonnes en robe noire avec tablier blanc, le costume plus que révélateur de maîtresse Ishtar (qui met surtout en valeur la nudité de sa poitrine et sa toison pubienne), les belles robes blanches bien comme il faut des jumelles Trémonti, ou encore les magnifiques chapeaux à large bord, pour finir en apothéose avec le costume moulant de monte-en-l’air de la Pie voleuse (avec même un loup, ce qui fait penser à une Fantômette d’un autre genre). Même si la garde-robe de la gent masculine se prête à moins de diversité, l’artiste les soigne quand même avec des costumes noirs stricts et chemise blanche, le costume blanc du détective, la tenue plus farfelue du cinéaste Lucien avec son pantalon à motif, l’habit très élégant de l’héritier Grimaldi, les uniformes des policiers. Le dessinateur investit également du temps pour représenter chaque environnement, et pour concevoir les prises de vue. Le fac-similé de film en noir & blanc fonctionne très bien avec son intertitre, et même avec une définition bien meilleure que sur les copies usagées d’époque. Le lecteur peut ensuite admirer l’ombre chinoise de la tour Eiffel, puis l’entrelacs de poutrelles métallique de la gare de Lyon. Il apparaît que l’artiste s’inspire d’Alfons Mucha pour le rendu des fleurs de la villa de la marquise de Saint-Pierre et Miquelon, ainsi que pour sa coiffure. Le dénuement de l’entrepôt qui sert pour les prises de vue fournit un fort contraste avec la munificence de la décoration intérieure d’un appartement de la bonne société d’Istanbul. Les falaises arides non loin de Marseille dégagent une sensation de chaleur et de vent. Lors d’un bref passage à Paris, le lecteur identifie au premier coup d’œil, le lion de la place Denfert-Rochereau. L’embarquement sur un paquebot séduit autant par sa passerelle que par ses beaux matelots en uniformes avec casquette à pompon. Chaque scène dispose d’une prise de vue spécifique adaptée à sa nature, qu’il s’agisse d’un dialogue ou d’échanges de coup de feu fans les couloirs d’un commissariat, ou encore d’une partie fine et d’ébats fougueux. En effet, cette bande dessinée est classée dans le registre pornographique du fait de scènes explicites. La nudité ou un acte sexuel sont présents dans une vingtaine de pages, soit près de la moitié de l’ouvrage. Ces scènes vont de la titillation à la pénétration représentée de manière explicite. Le lecteur éprouve toutes les peines du monde à refermer sa bouche devant l’opulence des charmes d’Adélie d’Arcueil, que ce soit dans sa robe de chambre transparente ou lorsqu’elle prend un bain. Il voit explicitement ses talents à l’œuvre lorsqu’elle joue le rôle de maîtresse Ishtar ou lorsqu’elle évoque ses souvenirs en Turquie : jambes grandes ouvertes, permettant de vérifier qu’il s’agit d’une vraie rousse. La majeure partie des hommes sont bien montés, à l’exception d’un qui a souffert de la polio étant jeune, et ils font usage avec vigueur de leur membre, utilisant toutes les portes qui leur sont offertes. Tout en n’étant cependant pas toujours à leur avantage, avec parfois le pantalon sur les chevilles devant une assistance venue pour autre chose. Le lecteur découvre le récit, sans arrière-pensée, sans culpabilité, ou velléité de politiquement correct. Les auteurs racontent une aventure sans conséquences, dans un registre plus que coquin, un divertissement sans prétention. Le lecteur peut, s’il le souhaite, relever le fait que Adélie d’Arcueil est une femme libérée faisant usage de son corps comme elle l’entend, en particulier en faisant commerce pour en tirer profit, sachant faire respecter ses choix. Dans cette histoire, chaque personne se conduit selon son propre intérêt, sans héroïsme ou moralité à toute épreuve. Adélie d’Arcueil compte bien faire rendre son dû à l’individu qui l’a volé. Elle met son expérience et son ingéniosité à l’œuvre pour faire fructifier une entreprise de films X, alors que ce n’est même pas encore une industrie naissante. Lucien, le réalisateur, fuit pour sauver sa peau, en semant ses créanciers, son autre but étant d’assouvir ses besoins sexuels, malgré son défaut physique humiliant. Plusieurs individus recourent au chantage, en tirant profit de la lubricité des riches et puissants, ces derniers ne valant pas mieux que quiconque. Le lecteur ressent un sourire naître sur son visage au fil de ses aventures rocambolesques se déroulant dans la bonne humeur. Aussi il n’est pas surpris de la participation de Rocambole lui-même, personnage de fiction créé par Pierre Ponson du Terrail en 1857. Un deuxième tome des aventures d’Adélie d’Arcueil, dite la Pie voleuse, aussi plaisant que le premier. Les auteurs prennent plaisir à raconter une intrigue bien construite, une affaire de mœurs et de chantage, avec une verve teintée d’humour. Le lecteur apprécie ce divertissement au premier degré, pour la belle héroïne peu farouche et intelligente, les parties de jambes en l’air, les beaux décors, et l’amoralité assumée. Ravigotant.
Un destin de trouveur
Tiens des avis partagés pour ce tome, personnellement je le trouve très très bon. Dans ma petite tête, il serait même le parfait candidat pour ceux qui souhaitent découvrir l’univers. On y croise brièvement Célestin, une allusion est faite à Babel et surtout on assiste à une sorte d’avant première de certains événements du tome sur Fannie. Bref, un album qui chronologiquement a son importance tout en donnant déjà énormément de cohérence et de densité au monde créé par Gess. L’intrigue développée autour de notre trouveur sera peut-être la moins surprenante de la série, mais boudiou que c’est efficace !! Et j’adore cette fin. Je trouve que ce tome dépeint particulièrement bien l’époque et ce microcosme parisien (en y ajoutant bien sûr cette petite touche de fantastique avec les talents). La géographie sera bien explorée comme l’histoire, nous sommes après la Commune de Paris. La patte graphique de l’auteur finit de m’achever pour m’entraîner avec délectation dans son monde des Contes de la Pieuvre. Pour moi, un petit bijou cette série et ce tome en est une belle pièce maîtresse. J’adore, j’adhère à mort. Que c’est bon.
The Kong Crew
J'ai toujours beaucoup apprécié le travail d'Éric Herenguel. Sa dernière création ne déroge pas à la règle. Et c'est tant mieux. Avec son imagination fertile et débridée, l'auteur comme à son habitude se fait d'abord plaisir en racontant une histoire plaisante, enlevée, et totalement invraisemblable. Plaisir de création complètement partagé pour le lecteur avec des planches à l'encrage magnifique et de haute volée. Les différentes vues de Manhattan, la faune diverse et variée, les scènes d'action, d'aviation et de cadrage sont parfaitement maitrisées dans des décors qui ne cèdent en rien à la facilité. Un vrai régal ! On en redemande... Tout le plaisir également de retrouver un artiste qui mélange avec un très grand savoir faire des univers totalement opposés et joue à fond la carte de tout ce que peuvent permettre les codes de la BD. Ici on retrouve tous les ingrédients qui font la réussite de cette série. Au sortir de la seconde Guerre Mondiale, on y croise dans l'ordre ou dans le désordre et de façon improbable, des dinosaures avec des avions militaires dans un New York revisité style jungle urbanisée, un King Kong, un teckel trop choupi, de belles et dangereuses Amazones, un bel héros aviateur de l'US Air Force, des militaires pas toujours futés, des jolies filles style Pin-up et leur faire valoir, un journaliste, un scientifique allumé, des bolides de toutes sortes... Dans cet univers invraisemblable où la survie semble être la règle, on retrouve des personnages livrés à eux-même ou l'ambition, la jalousie, le brutal et parfois la naïveté se côtoient parfaitement et rendent à ce milieu un côté humain et attachant. Bref ! Un beau et savant mélange de création "no limit " totalement assumé comme on aimerait en lire plus souvent. Pour achever de satisfaire les plus exigeants les Éditions Ankama pour les versions dos toilés et les Éditions Caurette pour la version Intégral noir & blanc ont fait du super boulot. Si comme moi, vous aimez la création délirante, les teckels et l'univers débridé que propose cet auteur, n'hésitez pas à vous plonger dans l'aventure The Kong Crew. Vous passerez un agréable moment.
Seuls
Quelle super série ! Un univers intriguant et original qui se découvre au fil des tomes et qui s'étoffe. En fait nous avancons dans la compréhension de l'univers au même rythme que les héros. Procédé classique qui fonctionne diablement Les personnages d'enfants s'adaptent, en particuliers notre groupe de "héros" qui sont bien écrits, et touchants. Les dessins de Gazzoti sont très beaux. C'est une série qui, pour moi fonctionne, autant pour les enfants, les ados que les adultes. A l'heure ou j'écris nous en sommes au tome 15 et j'ai hâte de lire la suite !
Idéal
Idéal est une bande dessinée profonde et complexe qui explore les thèmes de l’amour, de l’identité, du temps et de l’IA. L’histoire suit Hélène, une pianiste dont la vie change radicalement après un accident qui l’empêche de jouer correctement du piano. Dans un effort désespéré de raviver son couple, Hélène introduit clandestinement une androïde à son image plus jeune, ce qui bouleverse la dynamique de sa relation avec son mari Edo. Le récit est loin d’être simple, il soulève des questions profondes sur l’illusion du passé, la quête de l’idéal et la manière dont nous nous accrochons à nos souvenirs. Le dessin, inspiré des estampes japonaises, accentue l’ambiance mélancolique et poétique de l’histoire. Chaque page est un vrai plaisir visuel, avec une atmosphère qui complète parfaitement le ton introspectif du scénario. Idéal est une œuvre complexe et subtile, qui mérite une lecture attentive et qui pousse à la réflexion sur la nature de l’amour et du changement. Un coup de cœur, à mon sens, méritant un 5/5.
Inès
Inès est une bande dessinée percutante qui aborde le sujet des violences conjugales avec réalisme et sobriété. À travers le quotidien d’une jeune femme piégée dans une relation toxique, l’histoire nous plonge dans un enchaînement de tensions et de silences lourds de sens. Le récit, découpé en quatre actes sur une journée, montre avec justesse l’emprise psychologique et la banalisation des abus. Le dessin en noir et blanc, épuré mais expressif, accentue l’intensité des émotions et laisse une place importante à l’interprétation du lecteur. Ce qui frappe, c’est la manière dont Inès nous confronte à l’indifférence ambiante. Le regard des autres, la peur, l’inertie… tout est raconté sans surenchère, ce qui rend l’histoire d’autant plus poignante. C’est une lecture marquante, dure mais nécessaire, qui rappelle une réalité malheureusement bien trop présente. Une bande dessinée à mettre entre toutes les mains pour sensibiliser et pousser à la réflexion.
Colette - Un ouragan sur la Bretagne
Elle sait y faire avec les bestioles. - Ce tome contient une bande dessinée de nature biographique, relative à une période de la vie de l’écrivaine Colette. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Jean-Luc Cornette pour le scénario, et par Joub (Marc Le Grand) pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-seize pages de bande dessinée. Dans la commune de Saint-Coulomb, la propriétaire du manoir de Rozven ne peut plus supporter la Bretagne, son temps exécrable : elle informe Titouan, son homme à tout faire, qu’ils partent. Il entre dans la pièce et elle insiste : elle se demande ce qui lui a pris le jour où elle a décidé de s’installer dans un pays où il pleut de janvier à décembre. Elle ne sait pas encore exactement pour où elle veut partir : à Tombouctou, à Jaïpur, aux Grenadines… Ou à Saint-Tropez, c’est bien aussi Saint-Tropez. En tout cas, Titouan doit mettre la maison en vente. À la pointe du Grouin en mai 1910, Sidonie-Gabrielle Colette et Mathilde Mornu, dite Missy, contemple la Manche. L’écrivaine s’émerveille : La Manche est la plus belle mer du monde ! Elle aimerait vivre face à elle le restant de ses jours. Elle enjoint Missy, de humer ce Noroit qui leur fouette la face et leur rougit les joues. N’exhale-t-il pas de délicates senteurs de moules, d’huîtres, d’ormeaux sauvages… De coques, de palourdes, de patelles, de bigorneaux… Et de homard ! Colette est prise d’une envie aussi soudaine qu’irrépressible de homard : il lui faut un homard tout de suite, sinon elle meurt ! Les deux femmes remontent dans leur automobile et Missy les conduit vers Cancale. Colette continue : La Manche est le plus beau garde-manger de France, elles doivent rendre honneur à ce qu’elle leur offre. Elles s’arrêtent à un restaurant, et elles déjeunent en terrasse. Elle commande un homard pour elle, et un pour Missy. Elle indique au serveur comment elle le souhaite : il faut le faire revenir dans une demi-livre de beurre, avec beaucoup de sel et beaucoup de poivre. Et en attendant, elles vont prendre deux douzaines d’huîtres chacune. Après, elles reprennent la route, Missy se demandant si le homard de Saint-Malo n’est pas meilleur que celui de Cancale. Chemin faisant, elles passent devant un panneau indiquant que le manoir de Rozven est à vendre. Missy arrête la voiture, et va faire une offre à la propriétaire, mais celle-ci refuse de vendre à une femme habillée en homme. Après en avoir été informée, Colette descend de voiture et va faire une proposition à son tour. Elle explique à la propriétaire que c’est elle qui va acquérir sa baraque, et si son interlocutrice veut vérifier que son acheteuse est une vraie femme, elle peut soulever ses jupes et la laisser contempler l’origine du monde, joignant le geste à la parole. L’affaire est conclue, et elles doivent passer le lendemain devant le notaire. Les deux femmes reprennent la route et vont déguster un homard à Saint-Malo, ce qui ne leur permet pas de conclure, car leurs saveurs se ressemblent entre ceux de Saint-Malo et ceux de Cancale. Le lendemain, elles prennent possession du manoir, et elles essayent le lit. Puis Colette rejoint Monte-Carlo où elle effectue un numéro de pantomime dans la pièce intitulée La Chair. Une vie de Colette ? Pas tout à fait, le sous-titre indique Un ouragan sur la Bretagne, et le récit se focalise sur la période de la vie de l’écrivaine, quand elle est propriétaire du manoir Roz-ven, c’est-à-dire entre 1910 et 1925. Le lecteur est amené à se rappeler de ce parti-pris à au moins deux reprises. Quand il découvre que les années de la première guerre mondiale sont traitées en ombre chinoise dans le chapitre qui y est consacré, de la page soixante-sept à la page soixante-treize. De manière plus diffuse quand il se fait la réflexion que les ouvrages de l’écrivaine sont mentionnés juste en passant, et qu’il n’y a qu’une ou deux scènes où il la voit écrire. Le texte de la quatrième de couverture attire l’attention du lecteur sur ce choix : En 1910, Colette acquiert le manoir de Rozven en Bretagne et elle y fit de nombreux séjours jusqu’en 1926, mentionnant des aventures sentimentales tumultueuses avec son deuxième mari, et plus tard avec le fils de celui-ci, Bertrand. Le lecteur peut apprécier cette bande dessinée, sans rien connaître de l’écrivaine et de son œuvre. Il en goûtera plus de saveurs s’il dispose d’une connaissance superficielle des principaux romans de l’œuvre de Colette. Quoi qu’il en soit, les personnages sont présentés en douceur, et le lecteur succombe rapidement, et en plein consentement, au charme de cette femme, vive, entraînante et sachant ce qu’elle veut. De séquence en séquence, les auteurs font œuvre de reconstitution historique, à l’évidence avec les personnages, et aussi au sein de la narration visuelle. Le lecteur est aspiré à la suite de Sidonie-Gabrielle Colette (1873-1953), donc âgée de trente-sept ans lorsqu’elle fait l’acquisition de Roz-ven. Il se prend tout de suite d’amitié et d’admiration pour cette femme qui sait ce qu’elle veut et qui conduit sa vie comme elle l’entend. Les dessins s’inscrivent dans un registre réaliste, avec un degré de simplification qui les rend plus immédiatement lisibles, avec une petite exagération de temps à autre dans l’expression des visages. Cela a pour effet d’atténuer l’intensité scandaleuse (pour l’époque) du comportement de l’actrice, qu’elle montre un sein dénudé sur scène, ou qu’elle couche avec son amant du moment au gré de sa fantaisie. Cela lui confère également une forme de spontanéité allié à une nature enjouée, qui la rend séduisante et agréable au quotidien. Par la force des choses, le lecteur compare Missy (Mathilde de Mornu, 1863-1944, artiste) visiblement moins souriante, et résistant aux élans de son amante. Parmi les personnages féminins, le lecteur tombe également sous le charme de Jeanne Roques (1889-1957, Musidora, actrice et réalisatrice), plus jeune que Colette et plus facétieuse. Pendant ces années, l’actrice et écrivaine croise le chemin de plusieurs hommes. Il y a le serviteur bourru qui décide de rester à s’occuper du domaine de Roz-ven après son rachat par Colette : chapeau à large bord, sabots et large moustache délicatement entretenue. Le lecteur peut y voir un Breton typique, ou au moins pittoresque, qui ne part pas en mer, et qui n’est pas paysan, agréable et doté de bon sens. Séduit par son jeu d’actrice dans La Chair, Auguste-Olympe Hériot (1886-1951) la rejoint dans sa loge où il a vite fait de se faire dépasser par la répartie de Colette, et il se retrouve à lui obéir, malgré son magnifique costume queue de pie et liquette blanche (et aussi une fine moustache) qui attestent de son rang social et de sa valeur économique. Le lecteur établit la comparaison avec Henry de Jouvenel (1876-1935, époux de Colette de 1912 à 1923) : son costume noir est plus simple et tout aussi strict, son comportement est plus assuré que celui d’Auguste-Olympe (on ne se lasse pas de ce prénom), peut-être est-ce pour partie imputable à sa moustache tout aussi fine, mais plus longue (elle gagnera en épaisseur au fil des années). Georges Wague (1874-1965) dispose de moins de temps d’exposition : quelques cases pour faire connaissance avec ce mime et pédagogue, tout aussi séduisant, dans un autre registre. En fin de récit, Colette rencontre enfin Maurice Ravel (1875-1937), lui aussi fort élégant, et très à l’aise dans le décor fastueux de l’opéra de Monte-Carlo, pour la représentation de L’enfant et les sortilèges, son œuvre commune avec Colette. Comme indiqué sur la couverture, le récit se focalise sur période bretonne de Colette : enfin, la période durant laquelle est la propriétaire de la malouinière Roz-ven. Cette région de la Bretagne remplit également le rôle de personnage. Le dessinateur représente la Manche vue depuis la pointe du Grouin, un quai de Saint-Malo, ladite malouinière, quelques paysages côtiers avec la plage, la Manche, les sentiers, et le mont Saint-Michel. Ces mises en scène ne relèvent pas du guide touristique ; elles mettent en avant le grand air, la présence de la mer et le calme de la région… sans la pluie comme le fait remarquer l’ancienne propriétaire de la demeure. Les pérégrinations de Colette l’amènent également à Paris, à Monte-Carlo, à Paris dans le seizième arrondissement, et même à Alger. L’artiste représente chaque lieu avec un niveau de détail le rendant unique et conforme à l’esprit de l’endroit. Dans un premier temps, le lecteur éprouve la sensation de suivre une suite de tableaux sur la vie de Colette, respectant l’ordre chronologique, ne développant ni son œuvre littéraire, ni son mode d’écriture ou comment elle se consacre à son art, ni sa vie d’actrice. Cela peut déconcerter, malgré la référence à deux ou trois de ses livres, en lien direct avec l’une de ses relations amoureuses, en particulier avec Bertrand de Jouvenel (1903-1987, écrivain et journaliste), fils de Henry de Jouvenel et de Claire Boas de Jouvenel, c’est-à-dire le fils du mari de Colette à ce moment-là. En cours de route, le lecteur prend conscience de la liberté dont dispose Colette et dont elle jouit. Il voit une femme avec un amour profond et prononcé de la nature, une femme libérée en particulier dans ses relations sexuelles très diversifiées, et assumant sa bisexualité. La narration visuelle atténue ces caractéristiques par son apparence bienveillante et sa bonne humeur, accentuée encore par ces animaux de compagnie (Gamelle la chienne, Pati-Pati la chatte et Pitiriki l’écureuil) qui donne un petit air de princesse de dessin animé à Colette. Il peut falloir un peu de temps au lecteur pour bien mesurer le caractère hors du commun d’une telle forme de vie, à une époque où le port du pantalon par une femme n'était permis qu'après une autorisation dérogatoire accordée par l'autorité administrative pour motif particulier. Son regard se fait alors plus admiratif pour cette femme libérée dans une société qui ne l’était pas. Un ouragan sur la Bretagne : c’est tout à fait ça. Les auteurs focalisent leur bande dessinée sur la période de la vie de Colette pendant laquelle elle a été propriétaire de la villa Roz-ven à Saint-Coulomb, dans le département d’Ille-et-Vilaine en Bretagne. Plutôt que l’œuvre de l’écrivaine, sa manière d’écrire ou ses talents d’actrice, le lecteur découvre la vie personnelle de Colette, son énergie qui semble inépuisable, son attachement à cette région, ses amours et ses voyages, bain de minuit compris.
Le Secret du Roi
Une petite perle relativement passée inaperçue en fin d’année dernière qu’il est temps de réhabiliter. Le Secret du Roi se pose comme une série historique très romancée racontant en quelque sorte les premiers pas des services secrets au temps de Louis XV durant la Guerre de Sept Ans. Alors, ce n’est pas une uchronie où on modifierai le sens des grands évènements, nous sommes plutôt dans « l’Histoire secrète » où on nous cache des choses sur le comment cela s’est déroulé. Il y a de grosses libertés prises notamment concernant la technologie militaire, sans que l’on soit pour autant dans la SF le récit reste ancré dans le réel : et là l’inspiration est clair, c’est du James Bond avec le carrosse truffé de gadgets, des flingues improbables qui fonctionnent et ont une utilité, entrecoupé d’images et clins d’œil assez équivoques. Le récit réussit son pari d’être à la fois fun et entraînant, tout en restant tangible historiquement. De plus il y a de vrais bons rebondissements, cela fait du bien de lire une histoire qui s’écarte des sentiers battus. Les personnages sont bien campés, l’héroïne a du mordant, les seconds couteaux ont de la ressources, et les méchants… pas de spoilers :) Cet album nous laissant sur notre faim, il faudra attendre au moins le tome 2 pour connaître le fin mot de ce complot hourdi par la perfide Albion et ses cobelligérants. Dessins et couleurs m’ont tout de suite fait de l’œil, du semi-réaliste bien chatoyant qui me fait penser à du Eric Herenguel dans l’idée : c’est vachement généreux, après les proportions… chacun jugera. C’est dynamique comme se le doit un récit d’aventure, les personnages sont facilement reconnaissables, rien de négatif à redire là-dessus. En fait, tout est bien maîtrisé ici, juste, peut-être qu’un manque de pub fait que cette série n’a pour l’instant pas trouvé son public. Reste plus qu’à espérer que le bouche à oreille fera son effet.
Cache-cache bâton
L’espérance est un risque à courir. – Bernanos - Ce tome contient une histoire, de nature biographique, complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Emmanuel Lepage pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend trois cents pages de bande dessinée. Il y a des dizaines d’années de cela, un groupe d’une demi-douzaine d’enfants joue à cache-cache bâton à la nuit tombée. Quatre d’entre eux sont assis et ils regardent intensément, les deux autres étant tout aussi intensément impliqués dans le jeu. En parallèle, Jean-Paul Lepage échange avec son fils, en lui indiquant que ce projet de bande dessinée lui donne des sueurs froides, que raconter c’est figer. Emmanuel lui répond que cet homme qu’il va raconter, ce n’est plus son père, et puis ce sera l’interprétation de l’artiste. Il continue : on change, Jean-Paul n’est plus l’homme qu’il était il y a cinquante ans. On se défait de ses vies, comme des mues. Comme ceux qui ont partagé l’aventure d’alors. On a le droit de s’accorder de nouvelles chances. C’est une histoire ancienne, et lui Emmanuel a besoin de comprendre. Juin 2015, Emmanuel arrive au lieu-dit Gille Pesset. Il entend la voix de son père en son for intérieur : c’est Jean qui avait planté ces bouts de poutre dans le sol, moins pour signifier la limite de propriété que pour inciter les voitures à ralentir. Mais pour Jean-Paul, c’est comme franchir la porte du Paradis. Quarante-cinq ans après, évidemment, tout est devenu plus petit. Emmanuel pousse la porte de la maison commune, et il entre et salue les personnes présentes : Marie-France, Yves, et les autres. La discussion porte sur les habitats partagés : réduire son train de vie, faire des choses avec d’autres, avoir des projets collectifs, ne pas vieillir bêtement dans son coin, etc. Emmanuel est toujours troublé par les gens qui imaginent de vivre autrement, les gens qui inventent d’autres façons d’être ensemble. Et il voudrait comprendre aussi pourquoi ça le touche autant. Place de la République, avril 2016, nuit debout. Emmanuel aime les gens qui tentent, quitte parfois à trébucher. Il aime les gens qui rêvent de tout remettre à plat. Ceux qui se disent : Et si… Notre-Dame-des-Landes. Chaque fois, de Nuit debout à Notre-Dame-des-Landes, dans le chaos des idées qui fusent, dans les mots qui se cherchent, dans l’émotion à fleur de peau, dans l’espoir ou les déceptions… Un frisson monte en lui, comme une nostalgie… Lepage père reprend la parole : Six familles ont imaginé ce lieu, Gille Pesset. Il ne reste aujourd’hui plus que trois des fondateurs. Sa famille était l’une d’elle. Rennes, janvier 2019, le père et le fils marchent ensemble dans la rue, Jean-Paul Lepage évoque son enfance : C’est ici qu’il a vécu, boulevard de la Liberté. Son père était vaguemestre. Il distribuait le courrier d’une caserne à l’autre. Rennes était alors une grosse ville de garnison. Sa mère faisait office de concierge et de femme de chambre. Pour sa peine, ils étaient logés dans un deux pièces, une de chaque côté d’un couloir. Le texte de la quatrième de couverture synthétise bien la démarche de l’auteur : De cinq à neuf ans j’ai grandi dans une communauté en Bretagne, j’ai toujours su que j’en ferai un livre. Le lecteur s’attend plus ou moins à un récit chronologique de cette période la vie d’Emmanuel Lepage, entrecoupé de digressions pour expliquer tel ou tel aspect de cette forme d’habitat partagé. La bande dessinée s’ouvre avec une partie de cache-cache bâton dépourvue de toute explications quant aux règles du jeu, avec l’explicitation de la motivation de l’auteur, c’est-à-dire sa fascination pour les individus qui souhaitent changer l’ordre établi. Le lecteur découvre les règles dudit jeu en page 163 : Emmanuel Lepage les énonce, avec une mise en situation. Il indique également qu’un de ses amis lui a fait observer que choisir le nom de ce jeu spécifique à leur petit groupe d’enfants se heurterait à l’incompréhension des lecteurs. Le lecteur apprécie cette première séquence, racontée avec des images de type réaliste et descriptif, quelques contours encrés, des larges portions rendues en couleur direct, un degré de simplification imputable pour partie à la nuit tombante. Dans la séquence suivante, il constate que le bédéiste continue de jouer sur le degré de précision de dessins, que les traits de contour peuvent devenir prépondérants, que les personnages parlent beaucoup tout en continuant à vaquer à leur occupations banales et ordinaires. Enfin, le récit suit une construction découlant des souvenirs des uns et des autres, au fur et à mesure que l’auteur les interroge et recueille leur témoignage. Il s’agit indubitablement d’un récit de nature autobiographique, et aussi biographique touchant à la vie de différentes personnes, à commencer par celle des parents d’Emmanuel, pour dessiner les chemins de vie ayant amené une douzaine de personnes à créer une communauté, celle de Gille Pesset. Le lecteur se laisse donc porter par la narration de l’auteur, lui accordant sa confiance pour savoir où il va, pour que chaque nouvelle partie s’intègre avec les précédentes pour former un tout cohérent. Lepage lui-même indique en cours de route que certains faits se sont peut-être déroulés dans un ordre différent, que la mémoire peut être trompeuse. Il montre que le ressenti des uns peut être différent de celui des autres pour un même événement, en l’occurrence lorsque cette communauté indique à l’un des couples qu’elle ne souhaite pas l’accompagner dans l’adoption d’une fratrie de quatre enfants vietnamiens. La raison de cette forme kaléidoscopique apparaît progressivement, sa justification se trouvant dans l’effet qu’elle produit lorsque la communauté se constitue, que les uns et les autres interagissent. Un groupe de personnes est constitué de plusieurs individualités, chacune avec leur parcours de vie préalable, chacune avec leurs aspirations et leurs attentes. Le lecteur peut à certains moments se demander si c’est bien la peine de raconter telle ou telle chose : par exemple de passer autant de temps sur la jeunesse de de Jean-Paul Lepage, d’évoquer longuement l’état de l’Église à cette époque ainsi que Vatican II, de s’attarder sur la présence d’un chien amené par un couple, ou les problèmes de vue d’Emmanuel. Il accepte bien volontiers que l’auteur raconte son histoire à sa manière, il se rend compte les différentes pièces s’assemblent parfaitement, s’enrichissent de l’interaction avec les autres, se répondent entre elles, apportent un éclairage particulier, des saveurs qui se complètent. Plus que les pièces d’un miroir brisé (tels les fragments de la vérité détenu par chaque personne), c’est le constat et l’affirmation que chacun a vécu une expérience qui est propre au sein de la communauté, s’y est enrichi personnellement de manière différente aux autres, en résonnance avec son passé, son milieu socioprofessionnel, ses origines. En fonction de sa propre vie, de son âge, de ses centres d’intérêt, l’expérience du lecteur s’avère également fort différente. Il peut avoir déjà entendu parler de ces expériences de création d’une communauté, ou il peut avoir vécu au moment de Vatican II en ayant été croyant, ou au contraire être ignorant de la Foi catholique, ou encore très sceptique d’une tentative de créer une société alternative en marge de la société. Et forcément très curieux de la forme qu’elle peut prendre, de la façon dont elle peut fonctionner. Dans tous les cas, il est sensible à la bienveillance et à la curiosité de l’auteur vis-à-vis de ses parents, de l’honnêteté intellectuelle avec laquelle les propos sont rapportés, avec lesquelles les amis s’expriment. La narration repose essentiellement sur les souvenirs des personnes interrogées, ainsi que sur les questions que se pose l’auteur. Tout du long, l’artiste fait œuvre de reconstitution historique, que ce soit pour la vie à Gille Pesset ou pour les grands événements de l’époque ayant un impact sur les familles. Le lecteur peut reconnaître aussi bien un modèle de tracteur que le maréchal Philippe Pétain (1856-1951), Paul VI (1897-1978), Monseigneur Lefèbvre (1905-1991) ou Georges Brassens (1921-1981). Il accompagne Emmanuel dans sa vie de tous les jours, dans le quotidien de cette vie en communauté, avec les autres enfants, les jeux, l’accueil des autres parents, la vie au grand air, etc. La narration visuelle se composent de cases rectangulaires avec bordure, sagement alignées en bande. La taille et le nombre de cases s’adaptent à la séquence, en fonction qu’elle présente de grands espaces, ou qu’elle soit de nature plus intimiste. Le lecteur prend progressivement conscience de l’approche protéiforme de la narration : il s’agit d’une histoire collective, les différents points de vue rendent compte des différentes expériences. La présentation de l’histoire personnelle de Jean-Paul et de Marie-Thérèse, les parents, raconte comment ils en viennent à souhaiter vivre d’une manière différente, sur la base de quelles convictions. Au fil des semaines et des mois, le lecteur peut faire l’expérience d’une enfance dans un tel cadre de vie, atypique, ce que cela induit sur la méthode d’éducation. Dans le même temps, il (re)découvre l’importance de Vatican II, que ce soit par les signes extérieurs (le prêtre qui face au fidèle, et plus à Dieu), par ses enjeux fondamentaux (intégrer les laïcs dans la vie de l’institution), par ses frustrations (une réforme laissée en plan au décès du pape Jean XXIII, 1881-1963). Il mesure l’importance et l’impact de la communauté de Boquen, et des actions de Bernard Besret (Emmanuel relatant son entretien avec lui), dans la continuité historique (par exemple en évoquant les différents mouvements des jeunesses catholiques (JOC pour Jeunesse Ouvrière Catholique, JAC pour Agricole, JEC pour Étudiante, JIC pour Indépendante). Le lecteur constate que le contexte social de l’époque s’avère indispensable pour comprendre les motivations du groupe de personnes fondant Gille Pesset : l’importance de l’Église, la Vie Nouvelle (une association d’éducation populaire agréée par l’État), le personnalisme (courant d'idées spiritualiste qui met l'accent sur l'importance des personnes humaines, par opposition à l’individualisme et au totalitarisme) et le courant personnaliste fondé par Emmanuel Mounier (1905-1950, philosophe catholique français), etc. En toile de fond, se dessine l’utopie d’inventer une forme de société en accord avec des principes humanistes, à la fois dans ce qu’elle a d’exaltant, de frustrant au quotidien (la nécessité d’expliciter ce que cela signifie pour chaque personne de la communauté), et de démesuré (prendre en compte toutes les dimensions d’une société, des tâches de construction et d’entretien, à l’éducation, à l’épineuse question du partage des richesses, aussi bien en termes de revenus que de compétences). Le lecteur comprend petit à petit l’image récurrente des arbres, de magnifiques illustrations en pleine page, à la fois comme une enfance passée dans des espaces naturels, à la fois comme un être vivant avec des racines profondément enfouies et un développement vers le haut, comme l’existence de cette communauté. Un titre peu explicite évoquant un jeu d’enfance, une couverture qui n’en dit pas beaucoup plus. Une narration visuelle personnelle à la fois très classique dans sa forme de cases rectangulaires alignées en bande, à la fois très libre dans sa gestion du niveau de détail, de l’approche réaliste ou plus évocatrice, de l’usage discret d’une métaphore visuelle. Un récit qui semble partir de loin, avec l’enfance des parents de l’auteur, de plusieurs endroits à la fois avec les souvenirs des différents membres de la communauté, de s’appesantir sur des éléments historiques très particulier (en l’occurrence le deuxième concile œcuménique du Vatican, 1962-1965). Au fil de l’eau, le lecteur voit comment chaque partie contribue à présenter l’expérience de vie en communauté dans sa globalité, une approche autant holistique, que personnelle, de la part d’un être humain revenant sur ses souvenirs d’enfance, voulant découvrir comment ses parents ont été les acteurs d’une démarche aussi singulière. Un partage généreux, chaleureux, formidable.
Les Croques
Bonne surprise que cette série. La première impression que l'on a face à ce triptyque c'est qu'on se dit que c'est classique, une histoire sur le harcèlement et le mal-être des enfants. Et puis en fait on se rend compte que les deux enfants en question, Céline et Colin, sont fille et fils de croque-morts (enfin, d'employé-e-s de pompes funèbres) et que leur vie familiale n'est pas toute rose. Leurs parents les ont catégorisés comme "enfants à problèmes" et ne les écoutent plus, ne prêtent plus vraiment attention à elleux, ne remarque même pas que leurs enfants vont mal. Alors, quand un jour Céline et Colin tombent sur d'étranges marques sur des tombes, c'est une grande enquête qui se lance. Mais quand bien-même découvriraient-iels quelque chose, qui donc voudraient croire deux enfants bizarres ? L'histoire est prenante de bout en bout, nos deux protagonistes sont attachant-e-s dans leur imagination enfantine et la dureté de ce qu'iels subissent, l'enquête prend rapidement des tournants dramatiques, la tension monte, nos protagonistes se montrent malins mais l'on craint jusqu'au bout qu'un malheur ne parvienne, ... bref, mine de rien un bon rythme s'installe rapidement et on est pris dans le récit. J'ai été personnellement très touchée par la situation de ce frère et de cette sœur, martyrisé-e-s à l'école car vu-e-s comme des parias et ignoré-e-s à la maison car vu-e-s comme des enfants à problème. Ayant moi-même subit beaucoup de brimade durant ma scolarité et ayant été malheureusement aussi ignorée par mes parents et statufiée comme "enfant à problème" sans espoir de changement, les émotions que Céline et Colin vivent m'ont beaucoup parlé et surtout beaucoup émue (après, je rassure, je n'ai personnellement pas vécue de situation aussi grave que ces deux enfants). Je peux vous dire que des scènes et petits dialogues qui m'ont donné des larmes aux yeux, il y en avait à quelques tournants de page. Le dessin de Léa Mazé est très beau, très expressif, vif quand il le faut. Je l'avais déjà apprécié dans Elma - Une vie d'ours et je compte bien trouver d'autres œuvres qu'elle aurait illustrer. Bien sûr que je recommande la lecture.