Une BD de Chabouté ne se laisse pas apprivoiser facilement.
Celle-ci intrigue et rebute à la fois, le genre à traîner quelques semaines sur une table de nuit, sous une pile d'autres lectures en attente. Parce qu'elle porte en elle un horizon d'attente ne laissant pas augurer du frais, du sympathiquement léger. Déjà par sa couverture, intrigante et austère, avec certes une fenêtre ouverte apportant de la lumière, mais aussi beaucoup de noir, un humanisme simplement esquissé, pouvant possiblement évoluer vers de l'ironie mordante, sinon de la cruauté. Les premières pages confirment cette sensation : un trait fin et précis, un noir et blanc ultra contrasté, des cases amples, une rareté du texte : c'est beau mais froid ! L'histoire accompagne cet élan : on apprend à connaître un homme socialement invisible, dont la vie se résume à son travail purement alimentaire, duquel il s'évade via le dessin et ce rêve d'aventure, de voyage, de découverte d'un ailleurs enthousiasmant, une vie fascinante à la Jack London, une vie que la perspective fort proche d'un trek en Alaska permettra d'emprunter quelques jours durant.
Mais la vie s'acharnera et de voyage, il n'y aura point. On craint alors un humour très noir à la Franquin, qui s'étirerait sur une BD entière. Et en effet, le pathétique s'invitera, une bien cruelle honte aussi. Jusqu'à ce que le beau s'infiltre peu à peu, s'épanouisse au-delà des regards et préjugés, qu'un bel humanisme envahisse cet univers peuplé de petits riens et pourtant de tout.
Cette BD est une bien étrange invitation au voyage, une émouvante et délicatement simpliste réflexion sur le beau et sur la vie, une merveilleuse mise en abyme de l'horizon d'attente de tout lecteur, une fort belle lecture s'enrichissant du cheminement chaotique mélancoliquement emprunté.
"Pas de trauma, juste de l'oubli. L'espace de quelques heures, notre réponse émotionnelle est éteinte. Une anesthésie des émotions, une déconnexion du corps et de l'esprit. Mémoire sélective et plasticité cérébrale. L'argent remplace le dégoût par de l'apaisement."
Avec Sibylline, sa première œuvre, Sixtine Dano nous livre une tranche de vie d'une étudiante qui va devenir escort girl pour pouvoir payer ses études d'architecture. L'autrice retrace ainsi tous les événements, depuis sa plus tendre enfance, qui vont conduire une jeune femme (fille?) brillante à faire ce choix.
Tout sonne juste ici, de la diversité des profils de clients rencontrés (du vieux riche sûr de lui au timide puceau), jusqu'aux émotions ressenties par l'héroïne et aux rencontres non tarifées de cette jeune étudiante. Sixtine Dano choisit ici une héroïne aux traits très juvéniles, tant dans les formes que dans le visage, augmentant ainsi le malaise du lecteur lors des scènes de rencontres et de sexe avec ses "sugar daddy".
Bien qu'il n'y ait aucune voyeurisme ni jugement des choix opérés par Raphaëlle alias Sibylline et son amie pratiquant également l'escort, je suis ressorti de cette lecteur avec un sentiment de malaise mêlé de colère voire de dégoût pour cette société consumériste et cette frange de la gente masculine que j'exècre. Peut-être est-ce par ce que je suis père d'une lycéenne qui dans quelques années deviendra également étudiante ? Toujours est-il que cela démontre la pertinence et la justesse de cette œuvre qui ne laisse personne indifférent. En témoignent également les avis précédents.
Côté dessin, si de prime abord, il semble très simple, il n'en est rien. En effet, en restant très minimaliste, le trait de Sixtine Dano est d'une précision implacable et les cadrages très intelligents. Le grisé (au fusain?) colle parfaitement avec l'ambiance de cette bande dessinée, les blancs étant utilisés pour créer de manière très habile des halos de lumière. La couverture, magnifique, en est l'un des plus beaux exemples.
Une œuvre utile à lire et partager.
SCENARIO (Originalité, Histoire, personnages) : 8,5/10
GRAPHISME (Dessin, colorisation) : 8,5/10
NOTE GLOBALE : 17/20
Mouais. Voilà une énième collection concept dirigée chez Soleil par Istin. Ils ne laissent pas passer beaucoup de créneaux !
J’ai eu l’occasion de lire les quatre premiers albums, constituant la « première saison ». Disons que je vais m’arrêter là et que je ne fais vraiment pas une priorité de découvrir les suites.
Chaque album peut se lire indépendamment. Et les équipes changent d’un album à l’autre. Le dessin fait à chaque fois le boulot, mais c’est passe-partout et pas mon truc (j’ai quand même préféré le style de dessin du quatrième tome). Mais à chaque fois le dessin manque de développement, de détails (traits des personnages et décors). Quant à colorisation, elle lisse trop et ne me convient pas généralement.
Concernant les histoires proprement dites, l’ensemble m’a globalement laissé sur ma faim.
La première se laisse lire agréablement, elle est assez bien fichue.
Dans le deuxième tome, il y a pas mal de déjà-vu, et, comme la plupart du temps dans ce type de récit, je n’ai pas du tout trouvé crédible l’énorme régression – préhistorique ! – en quelques siècles (au niveau du langage, des connaissances, des modes de vie), alors que tout semblait avoir été conservé, hormis la plupart des êtres humains. Et l’histoire elle-même n’est pas emballante.
J’ai encore moins accroché à l’histoire du troisième tome, qui m’a laissé de côté (c’est en plus sûrement l’album où le dessin m’a le moins plu).
Le quatrième tome est intéressant, jouant sur un robot « s’humanisant », découvrant sensualité et pulsions sexuelles. Un scénario que j’aurais bien vu développé chez Tabou dans une version plus hot ! Et avec une chute surprenante : c’est clairement l’histoire la plus intéressante des quatre que j’ai lues dans cette collection. C’est ce dernier album (avec le premier qui est à un degré moindre lui aussi intéressant) qui me fait arrondir aux trois étoiles. Mais sur l’ensemble de l’échantillon lu, la série m’a déçu.
Note réelle 2,5/5
Toute la vie !, C’est si peu de temps !
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1982. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend quarante-quatre pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec un texte introductif écrit par Jean Solé, évoquant les différentes possibilités qui s’offrent au préfaceur occasionnel et novice : faire un dessin, parler de sa relation avec Baudoin, ou consacrer l’intégralité du texte à expliquer la difficulté qu’il éprouve à écrire une préface, ou encore mieux profiter de l’occase pour parler uniquement de lui.
Un jeune homme court dans une forêt dont les arbres présentent une forme onirique. Les souvenirs accrochés aux semelles, s’échapper et revenir dans le temps du village. Il finit par déboucher sur un large chemin, avec le village au loin. Il reconnaît ce boulevard, il y est venu il y a… Il y a longtemps ou peut-être dans son avenir ? Il entre dans le village, et il passe devant un manège au rideau descendu, ne laissant voir qu’une chèvre en bois. Il a joué ici un jour, il a aimé aussi il y a longtemps. Ou peut-être plus tard. Plus tard ? Il passe devant l’église et son haut clocher. En marchant maintenant, il parvient à la place du village. Un vieil homme est assis sur un banc, en train de contempler la fontaine en fonctionnement. Il enjoint le jeune homme à venir s’assoir à côté de lui. Il lui parle : Il n’y a plus personne, tous partis. Le vieil homme continue : Il ne lui reste que les souvenirs, que le passé, le temps a passé si vite. Toujours à haute voix, il se fait la réflexion : Hier encore il était enfant, déjà son interlocuteur est un homme, et demain ce dernier sera lui. Il n’y a que cette place qui ne bouge pas.
Le vieil homme indique que pourtant cette place n’était pas la même, il se souvient : La fontaine était là, elle n’a pas bougé, mais lui n’était pas assis avec les vieux, il était de l’autre côté de la place, avec ceux de son âge, les jeunes. Un groupe d’une dizaine d’adolescents et jeunes adultes squattent un banc, un jeune garçon devant eux à quelques mètres avec les yeux fixant le vide, et un jeune homme assis sur un autre banc en train d’interpréter à la guitare et de chanter Le petit cheval blanc. Deux des adolescents sont en train de s’insulter, un troisième propose de faire une partie de ballon pour dissiper la tension. Le vieil homme commente au bénéfice du jeune assis à côté de lui : Toujours le bon samaritain, pour la paix des ménages, quel idiot il faisait ! Des journées entières à s’ennuyer sur les bancs, pourtant il était impossible de quitter le groupe même une minute. La peur que ce soit justement dans cette minute que l’événement arrive : un incendie, un tremblement de terre, ou une fille. Le petit groupe de jeunes continue de s’ennuyer, et l’un d’eux remarque que Florence est en train d’arriver. Celui en vespa fait mine de foncer vers elle, et s’arrête juste à ses pieds. Ils papotent, puis elle monte derrière lui et ils s’en vont. Parmi ceux toujours sur le banc, un dit tout haut que c’est quand même bien d’avoir une Vespa, et Paul lui demande si Florence sort avec Roger.
Ces petits rien de la jeunesse en train de zoner, et pas que, présentés avec une forme de recul. Une des œuvres de début de carrière de bédéaste de ce créateur hors norme. En fonction de sa familiarité avec lui, le lecteur retrouve ses idiosyncrasies, et relève les particularités qui s’effaceront par la suite, pas tant des tâtonnements, plutôt les spécificités de sa personnalité de l’époque qui évolueront au fil des années qui passent. Visuellement, l’artiste utilise plus la plume pour des traits secs, des hachures pour des texture, pour accentuer des volumes, des reliefs. Il utilise autrement le pinceau, en particulier pour des ombres portées plus appuyées, et des aplats de noir plus massifs. D’une certaine manière, le dessinateur s’inscrit ainsi dans un registre plus descriptif que par la suite, sans être moins dans les ressentis ou l’émotion pour autant. Dans le même ordre d’idée, la sensibilité de l’auteur se trouve déjà dans cette œuvre : il met en scène les symptômes de la vie intérieure du personnage principal, appelé Paul. D’une certaine manière, ce dernier reste assez taiseux, s’exprimant de façon pragmatique, sans jamais se lancer dans un long discours pour exposer ses émotions ou ses convictions. L’approche s’inscrit dans un registre naturaliste, avec un élément fantastique : ce vieil homme qui parle au jeune Paul, et qui est sans aucun doute le vieil homme qu’il deviendra.
Dans les quatre premières pages, le dessinateur favorise l’usage de petits traits secs à la plume, pour un résultat très texturé et mouvant en même temps, induisant cette sensation onirique, permettant une forme de glissement fluide dans des éléments fusionnés du décor. À partir de la cinquième planche, les noirs se font plus solides, les traits de contours plus tranchés, pour la narration au temps présent. Le premier mode de représentation revient en planche quinze, pour les cases consacrées au vieil homme qui semble tout connaître de la vie du jeune homme. Il va en être ainsi à chaque fois que le lecteur se retrouve à côté de ces deux personnages assis sur un banc dans une atmosphère nocturne, à regarder fixement devant eux, dans la direction de la fontaine, la regardant réellement on non. Le lecteur en déduit que ces moments sont hors du temps, détachés de son écoulement normal. Ce mode de représentation exhale une intensité plus dense quand des personnages apparaissent portant un cercueil, avec des individus au visage indistinct, semblant tous chauves, et exprimant d’une phrase courte et synthétique leur regret sur la vie qu’ils ont menée. L’effet visuel est saisissant.
Pour les séquences au temps présent du récit, le lecteur retrouve une partie des sensations qui se dégageront de ses ouvrages ultérieurs : un mélange de description et d’impression. Le lecteur sent la chaleur au soleil de cette place, ainsi que le plaisir de l’ombre sur le banc sous les arbres. Il peut voir la vitalité de la jeunesse, ses codes vestimentaires, ses postures, ses accessoires comme la Vespa.il peut aisément se reconnaître dans cette phase où chacun succombe à l’ennui, et pourtant il est impossible de quitter le groupe même une minute, de peur que ce soit justement dans cette minute que l’événement arrive ; un incendie, un tremblement de terre, ou une fille. Il reconnaît les sensations attachées à une promenade dans la campagne en pleine nuit (sans lampe de torche ni portable), la sensation unique de solitude à se promener de jour dans les chemins de campagne, l’agitation de la fête et du bal en soirée. À la fois, le dessinateur montre des éléments concrets que ce soit la nature ou les guirlandes de fanions accrochées aux arbres, à la fois il peut lire l’état d’esprit sur chaque personnage, il peut ressentir l’émotion dominante du moment. Il voit littéralement l’entrain et la joie de vivre de la jeunesse, ainsi que le comportement beaucoup plus en retenue des adultes. Il observe également les maladresses de ces derniers, ainsi que la force de leurs désirs, et leur pureté. Il ressent tout l’unicité et la bizarrerie de parler avec un berger dans la solitude de la nature, tout comme la personnalité agressive de l’Antoine, toujours avec un fusil et des pantalons militaires, avec il faut faire attention car l’Algérie lui a un peu dérangé la tête. Baudoin dispose déjà de cette capacité extraordinaire d’observation de chaque être humain, d’empathie, et de retranscrire sa personnalité par de simples traits noirs sur une page blanche.
L’auteur rend explicite le dispositif narratif dès le début du récit : Paul, un jeune homme revient dans son village d’enfance, à l’époque où il était adolescent, ou tout juste adulte, et le vieil homme sur le banc n’est autre que lui-même vers la fin de sa vie. Il reste le mystère du jeune enfant qui tourne le dos aux autres personnages, et qui semble tourné vers le lecteur, apparaissant régulièrement dans une case, même si le lecteur peut facilement deviner ce qu’il incarne. À l’évidence, le vieil homme attire l’attention du jeune homme sur ce que les années ont rendu précieux à ses yeux : la période dorée de cette amitié, de ces vrais amis, l’intensité des passions amoureuses, le plaisir de la chair qui peut en être déconnecté. Avec cette réflexion sur Josiane qui couchait avec la plupart des hommes : Elle a apporté tant de bonheur qu’elle aurait dû être canonisée. Josiane ! Ça c’était une belle fille pleine de vie et de santé. Eux se cachaient pour la voir. Elle, elle ne sa cachait pas beaucoup. Sa liberté et tous les ragots qui couraient sur elle les rendaient malades. Elle était magnifique. L’auteur dispose déjà de la maturité suffisante pour prendre du recul sur sa vie et pour s’adresser comme un vieil homme au jeune adulte qu’il a été, et vraisemblablement à celui qu’il est au moment où il réalise cette bande dessinée. Il lui prodigue ce conseil : Il aimerait que le jeune Paul prenne le temps de s’aimer un peu. S’aimer un peu, que lui le vieux puisse mourir moins idiot. Alors que les villageois suivent un cortège funéraire, l’un d’eux commente sur le défunt : Il se voulait original pourtant il finit dans le trou, comme tout le monde. Il n’a rien fait de sa vie. Sauf un roman. Le lecteur se dit que l’auteur avait quarante ans à ce moment-là, et qu’il s’interrogeait sur ce qu’il avait fait de sa vie jusqu’alors.
Une œuvre de jeunesse d’Edmond Baudoin ? Certes cela fait dix ans qu’il dessine, mais seulement deux ou trois années qu’il réalise des bandes dessinées. D’un autre côté, il a déjà quatre décennies au compteur, et sa personnalité est bien affirmée. Sa personnalité graphique est encore en évolution tout en étant déjà très personnelle. Il raconte à sa manière tant visuellement que sur la base de souvenirs qui lui sont propres, un moment de réflexion sur le chemin déjà parcouru, sur ce qu’il en restera, la dernière phrase du récit étant laissée à l’enfant Paul ne disposant d’aucun recul et étant soumis aux lois de la nature les plus triviales. Une autre forme de relativisation.
J’aime profondément la science-fiction en général, et j’ai lu ce roman graphique avec un enthousiasme presque vorace. Il est vraiment passionnant — c’est de la science-fiction au sens plein du terme.
La seule chose qui m’a légèrement déçu, c’est la fin. Non pas qu’elle soit illogique ou en contradiction avec le reste de l’œuvre, mais elle paraît trop prévisible, presque forcée.
J’ai également du mal à croire que des nazis fanatisés, s’ils recevaient l’ordre de s’auto-anéantir et de se suicider, exécuteraient tous docilement cet ordre — en se supprimant eux-mêmes, en détruisant leurs familles, leurs proches, leurs amis, leurs planètes, etc. Or c’est précisément ce que la conclusion semble nous demander d’accepter : que le « grand méchant » donne l’ordre à tous ses officiers et subordonnés de se suicider à l’aide d’une technologie de « trou noir », et que tous obéissent sans hésitation.
Je comprends que nous sommes dans la fiction, mais cela me paraît excessivement invraisemblable. Beaucoup d’éléments du récit restent plausibles dans son propre cadre — les générateurs de trous noirs, un régime planétaire totalitaire mêlant libertarianisme et capitalisme sous l’œil d’un Big Brother, les technologies antigravité… Tout cela fonctionne. Mais l’idée que des officiers supérieurs exécutent un ordre de suicide collectif simplement parce que le « chef suprême » l’exige me semble hautement improbable. Cela fragilise la structure logique, pourtant solide et élégante, de la narration.
On pourrait objecter que le principal antagoniste était convaincu qu’au cours des cinq dernières minutes de sa vie il obtiendrait la formule de téléportation, et que sa corporation totalitaire pourrait ainsi fuir au-delà de la galaxie. Mais cela reste une prise de risque étonnamment imprudente de sa part.
Malgré ces réserves, c’est un excellent roman graphique — une histoire véritablement impressionnante. Pour tout amateur de science-fiction, la lecture est indispensable.
SPOILERS À PARTIR D’ICI — À LIRE À VOS RISQUES ET PÉRILS.
De plus, si le « grand méchant » se retrouve transporté dans le passé et devient l’homme le plus riche de la planète, pourquoi choisirait-il de recréer précisément l’avenir qui l’a fait souffrir et lui a coûté l’être aimé ? Là encore, cela me paraît peu crédible. Un individu sachant avec certitude que ses actions entraîneront inévitablement sa propre souffrance ne devrait logiquement pas les entreprendre. Or, dans le cas de cet antagoniste, c’est exactement l’impression que donne le récit.
Je pense que de tous les récits de guerre de Garth Ennis que j'ai lus, c'est celui-ci le meilleur.
Les auteurs remettent au goût du jour un héros que je ne connaissais pas du tout et, au vu de la qualité de l'album, je pense que c'est clair que les auteurs adorent Johnny Red et ont voulu lui rendre le meilleur hommage possible. Certes, le scénario n'est pas des plus originaux (rien que la manière dont est racontée l'histoire sent le déjà vu) et les personnages sont des archétypes avec une personnalité peu profonde, mais le scénario est efficace et j'ai bien aimé suivre les aventures de Johnny Red. Comme souvent avec Ennis il y a de bons dialogues et il y a des scènes mémorables.
Quant au dessin de Keith Burns, je pense que c'est la première fois que son travail me marque autant. C'est le point fort de l'album selon moi. C'est un type réaliste pas du tout figé et sans vie. La mise en scène est dynamique et rien qu'en regardant une page j'ai envie de lire cette bande dessinée. Je ne suis pas un grand fan d'histoires de guerre, mais celle-ci m'a bien diverti.
Cela fait longtemps que j'ai lu la série Marvel Zombies et disons que cela ne m'a pas trop marqué et je pense que je n'ai même pas fini la série tellement Marvel a trop tiré la corde sur ce concept.
C'est donc un recueil d'histoires courtes dont le principal intérêt est le dessin. En effet, la plupart des dessinateurs ont un bon graphisme et en plus c'est en noir et blanc, sauf pour la couleur rouge et du coup on peut admirer leur travail sans les couleurs fades que l'on retrouve trop souvent dans les comics modernes et qui dévaluent souvent le travail du dessinateur.
Au niveau du scénario, évidemment je le savais déjà que cela allait être inégal, non seulement parce que le scénariste change tout le temps, mais aussi parce qu'il y a des héros de Marvel que j'aime plus que d'autres. Ce n'est donc pas surprenant si les histoires qui m'ont le plus marqué mettent en vedette les héros que j'aime le plus (Spider-Man, Fantastic Four....), quoique même ces histoires sont décevantes selon moi. J'ai l'impression de ne lire que le début d'une histoire plus longue vu comment les fins sont brutales. De plus, comme la plupart des histoires tournent autour de la réaction des super-héros face au début de l'épidémie de zombies, cela finit par être répétitif.
La série Mac Coy est rarement citée parmi les meilleures séries de Western et c'est pour moi une injustice tant cette série est de qualité. Le lieutenant Mac Coy sévit essentiellement dans le sud de États-Unis avec certains aller / retour vers le Mexique. Membre de l'armée confédérée, il apprend sa débâcle alors qu'il est en mission au Mexique. Parvenu à quitter le pays en pleine effervescence du rebelle Juajez, il rejoindra finalement l'armée légale et deviendra l'homme de confiance du général Hood du côté du Nouveau Mexique. Fin connaisseur des tribus indiennes, il sera appelé à mener les missions les plus périlleuses, qui mêlent parfois et le réel et le fantastique (la malle au sortilèges, le fantôme de l'Espagnol). Mais Mac Coy côtoie aussi la grande histoire comme dans l'album Little big horn. Les scénarios de Gourmelen sont à la fois variés et très bien menés. Et que dire du dessin de Palacios? Si blueberry avait les traits de Belmondo, on reconnaît derrière le lieutenant Mc Coy ceux de Robert Redford qui s'était illustré dans les années 60/70 au cinéma dans les western célèbres. Son trait réaliste fait de légères hachures est inimitable et reconnaissable entre tous. À part peut être Serpieri, je ne vois aucun autre dessinateur Italien ou Espagnol capable de rivaliser dans le domaine du réalisme. Si la colorisation n'est pas d'une grande qualité dans les années 70, elle s'améliore avec le temps notamment dans les derniers albums. Si vous ne connaissez pas cette série, je vous invite à la découvrir ou à la redécouvrir; je doute que vous soyez déçu.
Dans le genre scénario complètement barré, j'avoue que là on a du lourd ! J'en étais encore à me demander quel était l'énergumène qui avait pu nous pondre un opus aussi disjoncté quand j'ai réalisé que c'était Garth Ennis, le scénariste de la série The Boys... Aaahhhhh ba oui, du coup je comprends mieux !
Avec ce oneshot fantastique, il ne déroge pas à ses habitudes et nous propose un récit où se mêle fantastique, trash, humour (noir souvent) et un petite touche de cul. Cocktail explosif s'il en est, son Freddie, s'il n'est pas Krugger, n'est pas loin de croiser régulièrement les griffes de la nuit. Son boulot ? Faire le ménage après le pétage de plombs de superstars qui sont en réalité des créatures fantastiques. Sauf qu'une fois bien parties, ça dérape sévère du côté des starlettes... Un loup garou bourré ou un extraterrestre défoncé, ça éparpille vite façon puzzle un humain pas prévenu ! Et c'est Freddie qui gère...
Il faut donc aimer les scénarios bien perchés qui défrisent pour apprécier l'album. Pour ce qui est du dessin, on retrouve le trait classique pour du comics de Mike Perkins, que j'avais découvert et apprécié avec un autre récit d'horreur : La Malédiction de Rowans. Il maitrise bien son bestiaire fantastique & Co : parfait pour l'exercice. Passé la surprise du pitch, on se surprend même à finalement trouver tout ça un peu court, les 42 pages de l'album sont vite avalées façon T-Rex !
Monsieur Léon, quinquagénaire anonyme à l'allure terne, traverse une France grise marquée par le Covid, les attestations et les gilets jaunes. Mais derrière son imperméable et son visage fermé se cache un monde intérieur foisonnant, coloré, musical, où l'imagination, la danse et l'amour pour sa voisine Sophie transforment le quotidien en comédie poétique.
J'ai trouvé le concept vraiment charmant : confronter un introverti un peu effacé à la grisaille de l'époque pour mieux faire jaillir, par contraste, une vie intérieure pleine de couleurs, d'élan et de fantaisie. Cette opposition entre extérieur morose et intériorité flamboyante fonctionne très bien visuellement et symboliquement. J'aime aussi beaucoup la relation tendre et un peu gauche qu'il entretient avec sa M'oiselle Jeanne à lui, qui évoque forcément celle de Gaston Lagaffe, avec ce mélange de pudeur, de romantisme et de décalage.
Comme toujours, j'aime vraiment beaucoup le graphisme de Julien Solé. Il est excellent, plein de détails, avec un sens du rythme et de la mise en scène très maîtrisé. Les variations de couleurs accompagnent parfaitement les états d'âme de Léon : le gris domine dans la ville anxiogène, tandis que des teintes éclatantes surgissent dès qu'il s'évade dans sa vie privée. C'est beau, inventif, et souvent très juste dans sa manière de traduire une poésie urbaine contemporaine.
En revanche, si l'album est agréable et parfois attendrissant, je ne l'ai pas trouvé vraiment drôle. J'ai souri, rarement plus. L'ensemble repose davantage sur la douceur, la fantaisie et une forme de mélancolie lumineuse que sur de véritables gags marquants. Au-delà de son charme indéniable et de son parti-pris esthétique fort, je crains que la série ait du mal à véritablement enthousiasmer les foules. Cela reste une lecture sympathique, délicate, mais qui ne m'a pas totalement embarqué.
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Une BD de Chabouté ne se laisse pas apprivoiser facilement. Celle-ci intrigue et rebute à la fois, le genre à traîner quelques semaines sur une table de nuit, sous une pile d'autres lectures en attente. Parce qu'elle porte en elle un horizon d'attente ne laissant pas augurer du frais, du sympathiquement léger. Déjà par sa couverture, intrigante et austère, avec certes une fenêtre ouverte apportant de la lumière, mais aussi beaucoup de noir, un humanisme simplement esquissé, pouvant possiblement évoluer vers de l'ironie mordante, sinon de la cruauté. Les premières pages confirment cette sensation : un trait fin et précis, un noir et blanc ultra contrasté, des cases amples, une rareté du texte : c'est beau mais froid ! L'histoire accompagne cet élan : on apprend à connaître un homme socialement invisible, dont la vie se résume à son travail purement alimentaire, duquel il s'évade via le dessin et ce rêve d'aventure, de voyage, de découverte d'un ailleurs enthousiasmant, une vie fascinante à la Jack London, une vie que la perspective fort proche d'un trek en Alaska permettra d'emprunter quelques jours durant. Mais la vie s'acharnera et de voyage, il n'y aura point. On craint alors un humour très noir à la Franquin, qui s'étirerait sur une BD entière. Et en effet, le pathétique s'invitera, une bien cruelle honte aussi. Jusqu'à ce que le beau s'infiltre peu à peu, s'épanouisse au-delà des regards et préjugés, qu'un bel humanisme envahisse cet univers peuplé de petits riens et pourtant de tout. Cette BD est une bien étrange invitation au voyage, une émouvante et délicatement simpliste réflexion sur le beau et sur la vie, une merveilleuse mise en abyme de l'horizon d'attente de tout lecteur, une fort belle lecture s'enrichissant du cheminement chaotique mélancoliquement emprunté.
Sibylline - Chroniques d'une escort girl
"Pas de trauma, juste de l'oubli. L'espace de quelques heures, notre réponse émotionnelle est éteinte. Une anesthésie des émotions, une déconnexion du corps et de l'esprit. Mémoire sélective et plasticité cérébrale. L'argent remplace le dégoût par de l'apaisement." Avec Sibylline, sa première œuvre, Sixtine Dano nous livre une tranche de vie d'une étudiante qui va devenir escort girl pour pouvoir payer ses études d'architecture. L'autrice retrace ainsi tous les événements, depuis sa plus tendre enfance, qui vont conduire une jeune femme (fille?) brillante à faire ce choix. Tout sonne juste ici, de la diversité des profils de clients rencontrés (du vieux riche sûr de lui au timide puceau), jusqu'aux émotions ressenties par l'héroïne et aux rencontres non tarifées de cette jeune étudiante. Sixtine Dano choisit ici une héroïne aux traits très juvéniles, tant dans les formes que dans le visage, augmentant ainsi le malaise du lecteur lors des scènes de rencontres et de sexe avec ses "sugar daddy". Bien qu'il n'y ait aucune voyeurisme ni jugement des choix opérés par Raphaëlle alias Sibylline et son amie pratiquant également l'escort, je suis ressorti de cette lecteur avec un sentiment de malaise mêlé de colère voire de dégoût pour cette société consumériste et cette frange de la gente masculine que j'exècre. Peut-être est-ce par ce que je suis père d'une lycéenne qui dans quelques années deviendra également étudiante ? Toujours est-il que cela démontre la pertinence et la justesse de cette œuvre qui ne laisse personne indifférent. En témoignent également les avis précédents. Côté dessin, si de prime abord, il semble très simple, il n'en est rien. En effet, en restant très minimaliste, le trait de Sixtine Dano est d'une précision implacable et les cadrages très intelligents. Le grisé (au fusain?) colle parfaitement avec l'ambiance de cette bande dessinée, les blancs étant utilisés pour créer de manière très habile des halos de lumière. La couverture, magnifique, en est l'un des plus beaux exemples. Une œuvre utile à lire et partager. SCENARIO (Originalité, Histoire, personnages) : 8,5/10 GRAPHISME (Dessin, colorisation) : 8,5/10 NOTE GLOBALE : 17/20
Androïdes
Mouais. Voilà une énième collection concept dirigée chez Soleil par Istin. Ils ne laissent pas passer beaucoup de créneaux ! J’ai eu l’occasion de lire les quatre premiers albums, constituant la « première saison ». Disons que je vais m’arrêter là et que je ne fais vraiment pas une priorité de découvrir les suites. Chaque album peut se lire indépendamment. Et les équipes changent d’un album à l’autre. Le dessin fait à chaque fois le boulot, mais c’est passe-partout et pas mon truc (j’ai quand même préféré le style de dessin du quatrième tome). Mais à chaque fois le dessin manque de développement, de détails (traits des personnages et décors). Quant à colorisation, elle lisse trop et ne me convient pas généralement. Concernant les histoires proprement dites, l’ensemble m’a globalement laissé sur ma faim. La première se laisse lire agréablement, elle est assez bien fichue. Dans le deuxième tome, il y a pas mal de déjà-vu, et, comme la plupart du temps dans ce type de récit, je n’ai pas du tout trouvé crédible l’énorme régression – préhistorique ! – en quelques siècles (au niveau du langage, des connaissances, des modes de vie), alors que tout semblait avoir été conservé, hormis la plupart des êtres humains. Et l’histoire elle-même n’est pas emballante. J’ai encore moins accroché à l’histoire du troisième tome, qui m’a laissé de côté (c’est en plus sûrement l’album où le dessin m’a le moins plu). Le quatrième tome est intéressant, jouant sur un robot « s’humanisant », découvrant sensualité et pulsions sexuelles. Un scénario que j’aurais bien vu développé chez Tabou dans une version plus hot ! Et avec une chute surprenante : c’est clairement l’histoire la plus intéressante des quatre que j’ai lues dans cette collection. C’est ce dernier album (avec le premier qui est à un degré moindre lui aussi intéressant) qui me fait arrondir aux trois étoiles. Mais sur l’ensemble de l’échantillon lu, la série m’a déçu. Note réelle 2,5/5
Passe le temps
Toute la vie !, C’est si peu de temps ! - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1982. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend quarante-quatre pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec un texte introductif écrit par Jean Solé, évoquant les différentes possibilités qui s’offrent au préfaceur occasionnel et novice : faire un dessin, parler de sa relation avec Baudoin, ou consacrer l’intégralité du texte à expliquer la difficulté qu’il éprouve à écrire une préface, ou encore mieux profiter de l’occase pour parler uniquement de lui. Un jeune homme court dans une forêt dont les arbres présentent une forme onirique. Les souvenirs accrochés aux semelles, s’échapper et revenir dans le temps du village. Il finit par déboucher sur un large chemin, avec le village au loin. Il reconnaît ce boulevard, il y est venu il y a… Il y a longtemps ou peut-être dans son avenir ? Il entre dans le village, et il passe devant un manège au rideau descendu, ne laissant voir qu’une chèvre en bois. Il a joué ici un jour, il a aimé aussi il y a longtemps. Ou peut-être plus tard. Plus tard ? Il passe devant l’église et son haut clocher. En marchant maintenant, il parvient à la place du village. Un vieil homme est assis sur un banc, en train de contempler la fontaine en fonctionnement. Il enjoint le jeune homme à venir s’assoir à côté de lui. Il lui parle : Il n’y a plus personne, tous partis. Le vieil homme continue : Il ne lui reste que les souvenirs, que le passé, le temps a passé si vite. Toujours à haute voix, il se fait la réflexion : Hier encore il était enfant, déjà son interlocuteur est un homme, et demain ce dernier sera lui. Il n’y a que cette place qui ne bouge pas. Le vieil homme indique que pourtant cette place n’était pas la même, il se souvient : La fontaine était là, elle n’a pas bougé, mais lui n’était pas assis avec les vieux, il était de l’autre côté de la place, avec ceux de son âge, les jeunes. Un groupe d’une dizaine d’adolescents et jeunes adultes squattent un banc, un jeune garçon devant eux à quelques mètres avec les yeux fixant le vide, et un jeune homme assis sur un autre banc en train d’interpréter à la guitare et de chanter Le petit cheval blanc. Deux des adolescents sont en train de s’insulter, un troisième propose de faire une partie de ballon pour dissiper la tension. Le vieil homme commente au bénéfice du jeune assis à côté de lui : Toujours le bon samaritain, pour la paix des ménages, quel idiot il faisait ! Des journées entières à s’ennuyer sur les bancs, pourtant il était impossible de quitter le groupe même une minute. La peur que ce soit justement dans cette minute que l’événement arrive : un incendie, un tremblement de terre, ou une fille. Le petit groupe de jeunes continue de s’ennuyer, et l’un d’eux remarque que Florence est en train d’arriver. Celui en vespa fait mine de foncer vers elle, et s’arrête juste à ses pieds. Ils papotent, puis elle monte derrière lui et ils s’en vont. Parmi ceux toujours sur le banc, un dit tout haut que c’est quand même bien d’avoir une Vespa, et Paul lui demande si Florence sort avec Roger. Ces petits rien de la jeunesse en train de zoner, et pas que, présentés avec une forme de recul. Une des œuvres de début de carrière de bédéaste de ce créateur hors norme. En fonction de sa familiarité avec lui, le lecteur retrouve ses idiosyncrasies, et relève les particularités qui s’effaceront par la suite, pas tant des tâtonnements, plutôt les spécificités de sa personnalité de l’époque qui évolueront au fil des années qui passent. Visuellement, l’artiste utilise plus la plume pour des traits secs, des hachures pour des texture, pour accentuer des volumes, des reliefs. Il utilise autrement le pinceau, en particulier pour des ombres portées plus appuyées, et des aplats de noir plus massifs. D’une certaine manière, le dessinateur s’inscrit ainsi dans un registre plus descriptif que par la suite, sans être moins dans les ressentis ou l’émotion pour autant. Dans le même ordre d’idée, la sensibilité de l’auteur se trouve déjà dans cette œuvre : il met en scène les symptômes de la vie intérieure du personnage principal, appelé Paul. D’une certaine manière, ce dernier reste assez taiseux, s’exprimant de façon pragmatique, sans jamais se lancer dans un long discours pour exposer ses émotions ou ses convictions. L’approche s’inscrit dans un registre naturaliste, avec un élément fantastique : ce vieil homme qui parle au jeune Paul, et qui est sans aucun doute le vieil homme qu’il deviendra. Dans les quatre premières pages, le dessinateur favorise l’usage de petits traits secs à la plume, pour un résultat très texturé et mouvant en même temps, induisant cette sensation onirique, permettant une forme de glissement fluide dans des éléments fusionnés du décor. À partir de la cinquième planche, les noirs se font plus solides, les traits de contours plus tranchés, pour la narration au temps présent. Le premier mode de représentation revient en planche quinze, pour les cases consacrées au vieil homme qui semble tout connaître de la vie du jeune homme. Il va en être ainsi à chaque fois que le lecteur se retrouve à côté de ces deux personnages assis sur un banc dans une atmosphère nocturne, à regarder fixement devant eux, dans la direction de la fontaine, la regardant réellement on non. Le lecteur en déduit que ces moments sont hors du temps, détachés de son écoulement normal. Ce mode de représentation exhale une intensité plus dense quand des personnages apparaissent portant un cercueil, avec des individus au visage indistinct, semblant tous chauves, et exprimant d’une phrase courte et synthétique leur regret sur la vie qu’ils ont menée. L’effet visuel est saisissant. Pour les séquences au temps présent du récit, le lecteur retrouve une partie des sensations qui se dégageront de ses ouvrages ultérieurs : un mélange de description et d’impression. Le lecteur sent la chaleur au soleil de cette place, ainsi que le plaisir de l’ombre sur le banc sous les arbres. Il peut voir la vitalité de la jeunesse, ses codes vestimentaires, ses postures, ses accessoires comme la Vespa.il peut aisément se reconnaître dans cette phase où chacun succombe à l’ennui, et pourtant il est impossible de quitter le groupe même une minute, de peur que ce soit justement dans cette minute que l’événement arrive ; un incendie, un tremblement de terre, ou une fille. Il reconnaît les sensations attachées à une promenade dans la campagne en pleine nuit (sans lampe de torche ni portable), la sensation unique de solitude à se promener de jour dans les chemins de campagne, l’agitation de la fête et du bal en soirée. À la fois, le dessinateur montre des éléments concrets que ce soit la nature ou les guirlandes de fanions accrochées aux arbres, à la fois il peut lire l’état d’esprit sur chaque personnage, il peut ressentir l’émotion dominante du moment. Il voit littéralement l’entrain et la joie de vivre de la jeunesse, ainsi que le comportement beaucoup plus en retenue des adultes. Il observe également les maladresses de ces derniers, ainsi que la force de leurs désirs, et leur pureté. Il ressent tout l’unicité et la bizarrerie de parler avec un berger dans la solitude de la nature, tout comme la personnalité agressive de l’Antoine, toujours avec un fusil et des pantalons militaires, avec il faut faire attention car l’Algérie lui a un peu dérangé la tête. Baudoin dispose déjà de cette capacité extraordinaire d’observation de chaque être humain, d’empathie, et de retranscrire sa personnalité par de simples traits noirs sur une page blanche. L’auteur rend explicite le dispositif narratif dès le début du récit : Paul, un jeune homme revient dans son village d’enfance, à l’époque où il était adolescent, ou tout juste adulte, et le vieil homme sur le banc n’est autre que lui-même vers la fin de sa vie. Il reste le mystère du jeune enfant qui tourne le dos aux autres personnages, et qui semble tourné vers le lecteur, apparaissant régulièrement dans une case, même si le lecteur peut facilement deviner ce qu’il incarne. À l’évidence, le vieil homme attire l’attention du jeune homme sur ce que les années ont rendu précieux à ses yeux : la période dorée de cette amitié, de ces vrais amis, l’intensité des passions amoureuses, le plaisir de la chair qui peut en être déconnecté. Avec cette réflexion sur Josiane qui couchait avec la plupart des hommes : Elle a apporté tant de bonheur qu’elle aurait dû être canonisée. Josiane ! Ça c’était une belle fille pleine de vie et de santé. Eux se cachaient pour la voir. Elle, elle ne sa cachait pas beaucoup. Sa liberté et tous les ragots qui couraient sur elle les rendaient malades. Elle était magnifique. L’auteur dispose déjà de la maturité suffisante pour prendre du recul sur sa vie et pour s’adresser comme un vieil homme au jeune adulte qu’il a été, et vraisemblablement à celui qu’il est au moment où il réalise cette bande dessinée. Il lui prodigue ce conseil : Il aimerait que le jeune Paul prenne le temps de s’aimer un peu. S’aimer un peu, que lui le vieux puisse mourir moins idiot. Alors que les villageois suivent un cortège funéraire, l’un d’eux commente sur le défunt : Il se voulait original pourtant il finit dans le trou, comme tout le monde. Il n’a rien fait de sa vie. Sauf un roman. Le lecteur se dit que l’auteur avait quarante ans à ce moment-là, et qu’il s’interrogeait sur ce qu’il avait fait de sa vie jusqu’alors. Une œuvre de jeunesse d’Edmond Baudoin ? Certes cela fait dix ans qu’il dessine, mais seulement deux ou trois années qu’il réalise des bandes dessinées. D’un autre côté, il a déjà quatre décennies au compteur, et sa personnalité est bien affirmée. Sa personnalité graphique est encore en évolution tout en étant déjà très personnelle. Il raconte à sa manière tant visuellement que sur la base de souvenirs qui lui sont propres, un moment de réflexion sur le chemin déjà parcouru, sur ce qu’il en restera, la dernière phrase du récit étant laissée à l’enfant Paul ne disposant d’aucun recul et étant soumis aux lois de la nature les plus triviales. Une autre forme de relativisation.
Universal War One
J’aime profondément la science-fiction en général, et j’ai lu ce roman graphique avec un enthousiasme presque vorace. Il est vraiment passionnant — c’est de la science-fiction au sens plein du terme. La seule chose qui m’a légèrement déçu, c’est la fin. Non pas qu’elle soit illogique ou en contradiction avec le reste de l’œuvre, mais elle paraît trop prévisible, presque forcée. J’ai également du mal à croire que des nazis fanatisés, s’ils recevaient l’ordre de s’auto-anéantir et de se suicider, exécuteraient tous docilement cet ordre — en se supprimant eux-mêmes, en détruisant leurs familles, leurs proches, leurs amis, leurs planètes, etc. Or c’est précisément ce que la conclusion semble nous demander d’accepter : que le « grand méchant » donne l’ordre à tous ses officiers et subordonnés de se suicider à l’aide d’une technologie de « trou noir », et que tous obéissent sans hésitation. Je comprends que nous sommes dans la fiction, mais cela me paraît excessivement invraisemblable. Beaucoup d’éléments du récit restent plausibles dans son propre cadre — les générateurs de trous noirs, un régime planétaire totalitaire mêlant libertarianisme et capitalisme sous l’œil d’un Big Brother, les technologies antigravité… Tout cela fonctionne. Mais l’idée que des officiers supérieurs exécutent un ordre de suicide collectif simplement parce que le « chef suprême » l’exige me semble hautement improbable. Cela fragilise la structure logique, pourtant solide et élégante, de la narration. On pourrait objecter que le principal antagoniste était convaincu qu’au cours des cinq dernières minutes de sa vie il obtiendrait la formule de téléportation, et que sa corporation totalitaire pourrait ainsi fuir au-delà de la galaxie. Mais cela reste une prise de risque étonnamment imprudente de sa part. Malgré ces réserves, c’est un excellent roman graphique — une histoire véritablement impressionnante. Pour tout amateur de science-fiction, la lecture est indispensable. SPOILERS À PARTIR D’ICI — À LIRE À VOS RISQUES ET PÉRILS. De plus, si le « grand méchant » se retrouve transporté dans le passé et devient l’homme le plus riche de la planète, pourquoi choisirait-il de recréer précisément l’avenir qui l’a fait souffrir et lui a coûté l’être aimé ? Là encore, cela me paraît peu crédible. Un individu sachant avec certitude que ses actions entraîneront inévitablement sa propre souffrance ne devrait logiquement pas les entreprendre. Or, dans le cas de cet antagoniste, c’est exactement l’impression que donne le récit.
Johnny Red - The Hurricane
Je pense que de tous les récits de guerre de Garth Ennis que j'ai lus, c'est celui-ci le meilleur. Les auteurs remettent au goût du jour un héros que je ne connaissais pas du tout et, au vu de la qualité de l'album, je pense que c'est clair que les auteurs adorent Johnny Red et ont voulu lui rendre le meilleur hommage possible. Certes, le scénario n'est pas des plus originaux (rien que la manière dont est racontée l'histoire sent le déjà vu) et les personnages sont des archétypes avec une personnalité peu profonde, mais le scénario est efficace et j'ai bien aimé suivre les aventures de Johnny Red. Comme souvent avec Ennis il y a de bons dialogues et il y a des scènes mémorables. Quant au dessin de Keith Burns, je pense que c'est la première fois que son travail me marque autant. C'est le point fort de l'album selon moi. C'est un type réaliste pas du tout figé et sans vie. La mise en scène est dynamique et rien qu'en regardant une page j'ai envie de lire cette bande dessinée. Je ne suis pas un grand fan d'histoires de guerre, mais celle-ci m'a bien diverti.
Marvel Zombies - Black, White & Blood
Cela fait longtemps que j'ai lu la série Marvel Zombies et disons que cela ne m'a pas trop marqué et je pense que je n'ai même pas fini la série tellement Marvel a trop tiré la corde sur ce concept. C'est donc un recueil d'histoires courtes dont le principal intérêt est le dessin. En effet, la plupart des dessinateurs ont un bon graphisme et en plus c'est en noir et blanc, sauf pour la couleur rouge et du coup on peut admirer leur travail sans les couleurs fades que l'on retrouve trop souvent dans les comics modernes et qui dévaluent souvent le travail du dessinateur. Au niveau du scénario, évidemment je le savais déjà que cela allait être inégal, non seulement parce que le scénariste change tout le temps, mais aussi parce qu'il y a des héros de Marvel que j'aime plus que d'autres. Ce n'est donc pas surprenant si les histoires qui m'ont le plus marqué mettent en vedette les héros que j'aime le plus (Spider-Man, Fantastic Four....), quoique même ces histoires sont décevantes selon moi. J'ai l'impression de ne lire que le début d'une histoire plus longue vu comment les fins sont brutales. De plus, comme la plupart des histoires tournent autour de la réaction des super-héros face au début de l'épidémie de zombies, cela finit par être répétitif.
Mac Coy
La série Mac Coy est rarement citée parmi les meilleures séries de Western et c'est pour moi une injustice tant cette série est de qualité. Le lieutenant Mac Coy sévit essentiellement dans le sud de États-Unis avec certains aller / retour vers le Mexique. Membre de l'armée confédérée, il apprend sa débâcle alors qu'il est en mission au Mexique. Parvenu à quitter le pays en pleine effervescence du rebelle Juajez, il rejoindra finalement l'armée légale et deviendra l'homme de confiance du général Hood du côté du Nouveau Mexique. Fin connaisseur des tribus indiennes, il sera appelé à mener les missions les plus périlleuses, qui mêlent parfois et le réel et le fantastique (la malle au sortilèges, le fantôme de l'Espagnol). Mais Mac Coy côtoie aussi la grande histoire comme dans l'album Little big horn. Les scénarios de Gourmelen sont à la fois variés et très bien menés. Et que dire du dessin de Palacios? Si blueberry avait les traits de Belmondo, on reconnaît derrière le lieutenant Mc Coy ceux de Robert Redford qui s'était illustré dans les années 60/70 au cinéma dans les western célèbres. Son trait réaliste fait de légères hachures est inimitable et reconnaissable entre tous. À part peut être Serpieri, je ne vois aucun autre dessinateur Italien ou Espagnol capable de rivaliser dans le domaine du réalisme. Si la colorisation n'est pas d'une grande qualité dans les années 70, elle s'améliore avec le temps notamment dans les derniers albums. Si vous ne connaissez pas cette série, je vous invite à la découvrir ou à la redécouvrir; je doute que vous soyez déçu.
Freddie l'Arrangeur
Dans le genre scénario complètement barré, j'avoue que là on a du lourd ! J'en étais encore à me demander quel était l'énergumène qui avait pu nous pondre un opus aussi disjoncté quand j'ai réalisé que c'était Garth Ennis, le scénariste de la série The Boys... Aaahhhhh ba oui, du coup je comprends mieux ! Avec ce oneshot fantastique, il ne déroge pas à ses habitudes et nous propose un récit où se mêle fantastique, trash, humour (noir souvent) et un petite touche de cul. Cocktail explosif s'il en est, son Freddie, s'il n'est pas Krugger, n'est pas loin de croiser régulièrement les griffes de la nuit. Son boulot ? Faire le ménage après le pétage de plombs de superstars qui sont en réalité des créatures fantastiques. Sauf qu'une fois bien parties, ça dérape sévère du côté des starlettes... Un loup garou bourré ou un extraterrestre défoncé, ça éparpille vite façon puzzle un humain pas prévenu ! Et c'est Freddie qui gère... Il faut donc aimer les scénarios bien perchés qui défrisent pour apprécier l'album. Pour ce qui est du dessin, on retrouve le trait classique pour du comics de Mike Perkins, que j'avais découvert et apprécié avec un autre récit d'horreur : La Malédiction de Rowans. Il maitrise bien son bestiaire fantastique & Co : parfait pour l'exercice. Passé la surprise du pitch, on se surprend même à finalement trouver tout ça un peu court, les 42 pages de l'album sont vite avalées façon T-Rex !
Monsieur Léon
Monsieur Léon, quinquagénaire anonyme à l'allure terne, traverse une France grise marquée par le Covid, les attestations et les gilets jaunes. Mais derrière son imperméable et son visage fermé se cache un monde intérieur foisonnant, coloré, musical, où l'imagination, la danse et l'amour pour sa voisine Sophie transforment le quotidien en comédie poétique. J'ai trouvé le concept vraiment charmant : confronter un introverti un peu effacé à la grisaille de l'époque pour mieux faire jaillir, par contraste, une vie intérieure pleine de couleurs, d'élan et de fantaisie. Cette opposition entre extérieur morose et intériorité flamboyante fonctionne très bien visuellement et symboliquement. J'aime aussi beaucoup la relation tendre et un peu gauche qu'il entretient avec sa M'oiselle Jeanne à lui, qui évoque forcément celle de Gaston Lagaffe, avec ce mélange de pudeur, de romantisme et de décalage. Comme toujours, j'aime vraiment beaucoup le graphisme de Julien Solé. Il est excellent, plein de détails, avec un sens du rythme et de la mise en scène très maîtrisé. Les variations de couleurs accompagnent parfaitement les états d'âme de Léon : le gris domine dans la ville anxiogène, tandis que des teintes éclatantes surgissent dès qu'il s'évade dans sa vie privée. C'est beau, inventif, et souvent très juste dans sa manière de traduire une poésie urbaine contemporaine. En revanche, si l'album est agréable et parfois attendrissant, je ne l'ai pas trouvé vraiment drôle. J'ai souri, rarement plus. L'ensemble repose davantage sur la douceur, la fantaisie et une forme de mélancolie lumineuse que sur de véritables gags marquants. Au-delà de son charme indéniable et de son parti-pris esthétique fort, je crains que la série ait du mal à véritablement enthousiasmer les foules. Cela reste une lecture sympathique, délicate, mais qui ne m'a pas totalement embarqué.