Toutes les mouches ont une ombre. – Proverbe espagnol
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, plusieurs enquêtes différentes menées par un détective privé. L’édition originale date de 1998. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Durandur (Michel Durand, également auteur de Les Travailleurs de la mer, 2024) pour les dessins. Il comporte quatre-vingt-six pages de bande dessinée en noir & blanc. Il commence par une introduction, un texte d’une page, rédigé par le scénariste en septembre 2002. Il évoque un proverbe espagnol : Toutes les mouches ont une ombre. Puis il explique son intention : une série dont l’antihéros concentrerait la bassesse morale du monde. Il indique qu’il a vu en Durandur un dessinateur féroce, le seul qui ait bien voulu se prêter à cette aventure, politiquement incorrecte jusqu’à la moelle, et qui partageait son sens de l’humour. Il termine avec la réaction des libraires remplis d’appréhension devant un tel ouvrage, les faibles ventes, le statut culte auprès des jeunes lecteurs, et l’espoir que cette réédition permettra à cette monstruosité d’être comprise.
Dans le quartier le plus mal famé de New York, les prostituées attendent le client sur le trottoir. L’indic surnommé Face de rat vient solliciter les services de l’une d’elle, en lui proposant cinq dollars alors qu’elle en demande quinze. Il se prend une grande mandale en pleine poire, généreusement assénée par Gilles Hamesh qui rentre dans l’hôtel avec la dame, pour une relation tarifée et agitée. Une fois son affaire faite, il évoque sa vie : il a reçu sur la tronche tout ce qu’on peut recevoir, il a dû tremper ses boules dans pas mal de groupes sanguins, sans faire attention au sexe et à l’âge de la carcasse avec laquelle il avait un rapport. Il a sniffé la puanteur de tas d’hommes et de femmes, et il n’a jamais bronché, parce que son job était d’avoir le pif collé sur toutes ces horreurs qui n’étaient pas belles à voir. Il s’est battu à poing nu. Puis il raconte à la dame une chaude journée au cours de laquelle il a assisté à un meurtre depuis sa fenêtre.
Le dimanche soir, au milieu des immondices, d’énormes poubelles vomissent leurs ordures : morceaux d’hamburgers, vieux journaux, seringues, et toutes sortes de vomis, les travelos sud-américains, ramassent les derniers sous du week-end. Ces petits derrières affamés n’ont même pas un mac pour les soutenir. Il suffit de leur montrer ses fafs de privé, de leur mettre les menottes, et on se fait tailler une pipe royale. Et après avoir fait le travail gratis, ils font encore la bise pour te dire merci. Que c’est bon de se sentir généreux ! C’est ainsi que comblé, Gilles Hamesh quitte la professionnelle au coin de la rue, et qu’il assiste à son accident mortel : un chauffard tournant le coin de la rue à toute berzingue et la faisant littéralement voler à plusieurs mètres, renversant au passage une poubelle. Celle-ci déversant son contenu sur le trottoir : des déchets et le cadavre d’une femme nue. Le privé se précipite et constate qu’il manque au cadavre, un bon morceau de hanche et le mont de Vénus.
À l’occasion de la réédition de 2002, le scénariste le dit fort bien lui-même dans son avant-propos : une œuvre jouissant d’une mauvaise réputation, un exercice dans la bassesse morale du monde, un personnage sale, amoral, dépravé, qui, immergé dans la pourriture sociale, l’aspire goulument, à plein poumon. Le scénariste ajoute : Hamesh est si profondément plongé dans la réalité négative qu’il mène le lecteur au-delà du cauchemar et, en pissant sur les anges, à un rire salutaire. Il apparaît que l’auteur, déjà connu pour ses exagérations de mauvais goût, a choisi de se rouler dans la fange, d’embrasser ses pires tendances pour contrebalancer ses œuvres tournées vers l’élévation spirituelle : la recherche de la Conscience cosmique dans L’Incal (avec Mœbius), la vérité dans Alef-Thau (avec Arno), l’illumination dans Le Lama Blanc (avec Georges Bess), la rédemption dans Juan Solo (également avec Bess). Il loue le courage du dessinateur d’avoir accepté de collaborer avec lui sur un tel projet. Le lecteur découvre des pages chargées en noir, que ce soit les aplats, ou le lavis de gris, et des traits de contours à l’épaisseur variable. Tout cela concourt à une sensation d’environnement sale, marqué par l’usure, des sensations tactiles désagréables, des zones indistinctes parce que trop crasseuses ou mal éclairées, et lorsque le blanc reprend de l’espace, c’est encore pire parce ce qu’il suggère ou ce qu’il représente.
Comme il a pu le faire pour d’autres de ses créations, le scénariste a conçu celui-ci comme une suite de plusieurs histoires indépendantes, la dernière pouvant se voir comme une forme de conclusion. Ainsi le lecteur découvre cinq récits de pagination différente : douze pages pour la première, puis quinze pour la seconde, puis quatorze pages, vingt-et-une et encore vingt-et-une pour la dernière. Il fait connaissance avec le personnage principal alors qu’il requiert les services d’une prostituée. Gilles Hamesh apparaît comme un individu massivement charpenté, une force de la nature, musculeux, avec une gueule burinée et son galurin quasiment vissé sur la tête, y compris pendant l’acte. Le lecteur le retrouve de temps à autre dans son bureau professionnel, qui semble également lui servir d’appartement : assis sur un fauteuil pivotant, les pieds sur le bureau et le regard mauvais, tous les clichés du genre sont respectés, avec même la clope au bec, et un regard accompagnant une posture très premier degré, très intense. Ce détective privé (de tout) fait preuve d’un solide cynisme sans illusion sur la condition humaine et ses pires travers, dans un décor évoquant les années 1950.
Les autres personnages exhalent tous une forme de bassesse, de vilenie, d’infâmie, de compromission, une allure et des expressions transpirant d’indignité, de lâcheté, de mesquinerie, de pleutrerie, etc. Des êtres humains dans tout ce qu’ils peuvent avoir de méprisables et de fourbe. La première prostituée (oui, il y en a plusieurs) présente un physique bien en chair, et se comporte avec un professionnalisme débarrassé de toute forme de dégoût, ce qui implique un abandon de tout respect de soi, des sentiments négatifs vis-à-vis de soi-même. Le lecteur se met alors à regarder les autres personnages, rôles secondaires ou figurants anonymes à travers ce prisme d’une appréciation de soi dépréciative, la pleine conscience de ses propres défauts, de ses manquements, de ses vices, et du fait de s’y adonner, de l’acceptation de son incapacité à s’améliorer, à s’en émanciper. Une fois ce point de vue ancré dans son esprit, le lecteur ne voit plus que des individus méprisables, faillibles… comme lui-même l’est aussi.
Le scénariste embrasse donc les actions immorales de son personnage principal et des autres, et le dessinateur fait preuve d’une implication remarquable pour transcrire ce positionnement et le dégout qu’il peut susciter. Il représente des lieux sales et déliquescents, des corps gras et répugnants : les rues de New York jonchées de détritus et mal éclairées (où parfois l’influence de Will Eisner, 1917-2005, peut se faire sentir), les fluides corporels visqueux et malodorants, les déjections tartinées à même le corps (atteignant des proportions insoutenables dans la quatrième histoire), les corps mutilés de façon atroce, la chair triste, les manifestations concrètes de la pestilence, l’insalubrité, etc. Le lecteur se sent souillé en regardant les planches, sans aucun répit. Il relève bien de ci de là des éléments comiques ou absurdes, incongrus et peinant à lutter contre l’insalubrité généralisée : Hamesh écrasant sa clope dans sa paume pour l’éteindre, un dentier abandonné sur le trottoir, des odeurs assaillant Hamesh sous forme d’onomatopées passant par sa fenêtre, Hamesh shootant dans une prothèse de jambe en marchant dans la rue, des chaussettes trouées, un rabbin avec une coiffe de type oreilles de Mickey, etc.
Cependant la démarche du scénariste, son intention, s’avère fort ambitieuse et difficile à réaliser. Il souhaite embrasser la bassesse du monde au travers d’un personnage qu’il décrit dans ces termes : un personnage sale, amoral, dépravé, qui, immergé dans la pourriture sociale, l’aspire goulument à plein poumon. Cela renvoie forcément à un système de valeurs morales, à des qualités morales comme l'amitié, l'amour, la confiance, le courage, l'empathie, l'entraide, l'équité, la famille, la fidélité, l'honnêteté, l'intégrité, la justice, la loyauté, la paix, le partage, la persévérance, le respect, la solidarité, la tolérance, le travail, etc. D’une certaine manière, les travers de Gilles Hamesh se définissent de manière négative par tout ce qu’il ne respecte pas. Or dans chacun de ces cinq récits, il participe au dénouement en châtiant un assassin, en mettant un terme aux agissements d’un cannibale (même s’il lui rend un hommage de la pire des façons), en neutralisant un autre assassin, en stoppant les pratiques toxiques d’un rebouteux exerçant une forme mortelle de chirurgie esthétique, et pour finir en rétablissant l’ordre établi ! Certes son comportement est souvent abject, entre usage de la violence pour imposer sa volonté ou cannibalisme (Ah, oui, quand même !). En outre, les auteurs, surtout le scénariste, mettent en scène des moments scatologiques et l‘onanisme comme récurrents d’un récit à l’autre. Il est possible d’y voir aussi bien des provocations et des transgressions, que du simple mauvais goût faute de réussir à élever le débat, ou à l’entraîner dans les tréfonds de l’immoralité, et de ce que cela veut dire. Certes, mais aussi de vraies transgressions comme la sexualité à voile et à vapeur de ce véritable mâle virile, et son acceptation, voire sa délectation, de se montrer aussi compromis que tous les individus qu’il fréquente ou qu’il traque. Les auteurs vont jusqu’au bout, posant la question : Mais ne reste-t-il rien de sacré ? Et ils y répondent… en restant dans un domaine circonscrit aux valeurs morales judéo-chrétiennes.
Œuvre culte ? Transgression réelle ? Difficile de répondre, car cela dépend beaucoup de la sensibilité de chaque lecteur. En tout cas, le dessinateur ne triche pas : il représente tout, y compris le plus crade et le plus avilissant, le plus abject et le plus répugnant. Le scénariste tient sa promesse d’inverser le dosage habituel de ses histoires, entre les épreuves sur le chemin de l’élévation spirituelle et la compromission morale, faisant la part belle à cette dernière. Les transgressions se heurte toutefois à la conception d’une morale circonscrite à des valeurs judéo-chrétienne un peu étriquées. Provocateur et dérangeant, mais pas trop.
Je me doutais en l’empruntant que je n’aimerais pas.
Alors pourquoi me direz-vous ? Parce que j’aime plutôt bien ce dessin un peu désuet, que l’album est court et vite lu, et que au moins, je saurai ce qu’il y a dedans.
Donc, je n’ai pas aimé.
L’auteur a visiblement le fantasme du harem. Toutes les femmes de son entourage, sa copine, son ex, la femme de son pote… ont visiblement le « culte du phallus », de son phallus bien entendu.
Et tout ça se passe dans le milieu de ces « intellectuels » parisiens qui n’ont d’autres soucis que d’évoluer dans les milieux artistiques et littéraires, n’est-ce pas.
C’est très fort : ça parle de cul à toutes les pages et c’est anti érotique au possible. C’est presque drôle.
J’ai bien dit presque, hein.
J’aurais bien mis une deuxième étoile pour le dessin, mais là non.
Le projet est très intéressant : un quasi-documentaire sur les ravages de l'économie de marché mondialisée autour de la problématique de la pêche. Comment l'incursion des multinationales déstabilise des filières locales artisanales, impacte durablement les écosystèmes, déstabilise des équilibres sociaux, dans des territoires non suffisamment structurés pour gérer les conséquences du libéralisme et de l'interdépendance. L'idée était de travailler ce sujet sans manichéisme, de proposer le portrait de pêcheurs pragmatiques, capables de tout, dont pactiser avec le diable pour pouvoir subvenir aux besoins de leur famille.
La fiction propose le portrait de différents acteurs : le père de famille pêcheur pauvre, la militante écolo, l'opportuniste commercial nouveau riche s'alliant à la multinationale, etc. S'ajoutent des enjeux familiaux (l'un est le frère de l'autre, quelles conséquences pour femme et enfants), un propos sur la concupiscence du pouvoir en place, des moments de respiration et espoir via le conte ou les rêves de football, etc. L'ensemble est apparemment riche, mais maladroitement structuré. L'on adopte principalement le point de vue du pauvre pêcheur, puis celui de son fils, ce qui permet modérément de comprendre l'interdépendance, la violence économique, sociale et écologique de la multinationale, ni même les choix individuels (le militantisme soudain du fils). Les choix et positionnements du gouvernement ne sont pas détaillés, si bien que la répression policière, l'éventuelle corruption, les mesures d'accompagnement, les accords financiers... échappent aux lecteurs.
Tout apparaît un peu soudain, exagéré dans ses développements, militant malgré le refus du manichéisme. Une brève fiction n'était sans doute pas adaptée au sujet, tout comme le sensationnalisme nuit à l'implacable réquisitoire. Bref, une BD qui laisse un goût d'inachevé : je n'imagine pas qu'elle convainque des personnes réfractaires à ce discours "de gauche", mais elle ne me satisfait pas vraiment non plus par excès de fiction et d'éléments surdramatiques.
Seconde Guerre mondiale. Deux frères issus de la noblesse allemande sont pilotes dans la Luftwaffe. Autant l'un, basé à Guernesey alors occupée par les nazis, connaît le succès auprès des femmes et bénéficie surtout de l'admiration de leur père, autant l'autre est perçu comme un faible par ce dernier et survit à coups d'amphétamines sur l'éprouvant front russe. Pourtant, c'est bien ce plus jeune frère qui s'attire les honneurs après avoir détruit plus de cinquante chars soviétiques à bord de son lourd avion de combat. A l'inverse, l'aîné finit par faire la honte de sa famille en épousant une Britannique… juive.
Rhino s'ouvre comme une série d'aviation et d'aventure historique très académique. Quelques flashbacks viennent préciser le contexte familial des protagonistes, les scènes de combat aérien sont propres et lisibles, et l'on découvre le portrait d'une famille noble en pleine déliquescence (un père handicapé et autoritaire, une mère qui se perd dans l'opium, un fils cadet qui lutte pour obtenir la reconnaissance paternelle, et un autre qui trahit l'honneur familial par amour pour une juive).
Julien Camp a déjà fait ses preuves au dessin avec Eagle - L'Aigle à deux têtes. Son trait est impeccable, notamment dans la représentation des avions, parfaitement maîtrisée. La mise en couleur est plus inégale : parfois trop froide et informatique, notamment dans le flashback d'introduction, elle se révèle à d'autres moments lumineuse et convaincante, en particulier dans les scènes diurnes.
L'intrigue est correcte et suscite l'intérêt, notamment par la question de l'évolution de cette relation familiale complexe au cœur de la Seconde Guerre mondiale. Mais elle manque encore d'envergure et d'originalité. La mise en scène souffre aussi d'un certain manque de clarté, avec des changements de lieux et de personnages peu balisés temporellement, ce qui rend la lecture parfois confuse tant que l'on n'a pas bien assimilé les différents éléments. Par ailleurs, tout n'est pas expliqué, en particulier la nature et la signification de ces "marques d'infamie" que les deux frères peignent successivement sur leurs avions (leur sens ne peut être que déduit a posteriori). N'ayant trouvé aucune trace historique de ce type de marquage, je ne vois pas non plus ce qui justifierait la réaction immédiate de Göring, ni pourquoi leur simple vue provoquerait sa fuite.
Ce premier tome ne suffit pas à faire réellement décoller l'intrigue, mais il introduit des éléments qui pourraient devenir intéressants par la suite. Je demande donc encore à voir.
Jérémie Moreau développe une œuvre originale, qui le plus souvent sort des sentiers battus, au niveau du fond et de la forme. Ici, je suis globalement resté sur ma faim.
Le dessin déjà m’a laissé froid. Formellement réaliste, son trait s’accommode de décors et « fonds » le plus souvent escamotés. Mais c’est surtout la colorisation qui se remarque. Il poursuit ici dans la lignée de ce qu’il avait fait dans Les Pizzlys, avec des couleurs semble-t-il informatiques, s’écartant du réalisme, avec de fortes tendances flashy, voire fluos. Je n’en suis pas vraiment fan.
Pour ce qui l’en est de l’intrigue, je l’ai suivie sans problème, mais aussi hélas sans passion. Certes, il y a sous-jacentes des questions intéressantes : préservation de la faune et de la flore, menacée par les hommes, artificialisation et parcellisation des espaces – ici avec la menace que fait peser la route sur tous ceux qui doivent et veulent la traverser, etc.
Et la différence entre tuer pour vivre/survivre – la plupart des animaux croisés par notre crapaud de héros finissent croquer par d’autres bestioles – et tuer par plaisir ou indifférence comme le font les hommes.
Mais bon, la narration est finalement trop linéaire, monotone (et la colorisation ôte la poésie qui aurait pu s’installer et faire passer cette monotonie). Par exemple j’aurais bien aimé voir un peu d’humour s’inviter, comme dans Nage libre (album auquel le début m’a fait penser, lorsque notre têtard accompagne un saumon).
Je ne suis sans doute pas le cœur de cible de cet album, par ailleurs – mais c’est leur habitude ! – très bien mis en avant par le travail éditorial des éditions 2024.
Note réelle 2,5/5.
Ayant été nourri à la littérature fantastique avec bien sûr du Lovecraft en veux-tu en voilà, c'est avec appétit et curiosité que je me suis lancé dans la lecture de cette nouvelle série.
S'étant spécialisé dans la littérature populaire, fantastique et paranormale, c'est sans surprise que nous retrouvons Richard D. Nolane au scénario avec au dessin Manuel Garcia. Nos deux auteurs vont donc jongler avec tous les ingrédients qui font le bonheur des amateurs de Lovecraft.
Aventure, mystères, monstres, folie, ésotérisme et superstitions sont donc au rendez-vous en suivant les pas mouvementés de Seth Armitage, professeur à l'université de Harvard. Ce dernier va perdre toute sa notoriété et sa crédibilité en voulant aider un de ses meilleurs amis disparu en Mongolie. Il va rentrer de ce voyage traumatisé, au bord de la folie, le dos tatoué d'un étrange énorme tatouage... C'est à Arkham qu'Armitage va finir par retrouver un poste en reprenant la chaire des religions et cultes disparus. Si la chance lui sourit pour ce poste, ce n'est que le début de nouveaux ennuis...
Les amateurs de Lovecraft devraient facilement trouver leur compte dans cette série qui a bien intégré les codes et les ficelles qui ont fait le succès de l'auteur. Les ambiances noires et angoissantes des lieux sont omniprésentes, et on sent le danger tapis dans l'ombre de chaque case. Le dessin de Manuel Garcia est d'une grande efficacité et nous emporte volontiers dans cet univers étrange, dommage que la colorisation de Dijjo Lima n'emporte pas complètement mon engouement ; je trouve qu’elle manque de cohérence au fil des pages et certains effets informatiques ne sont pas des plus judicieux.
Malgré ce petit bémol, j'ai passé un bon moment de lecture, et j'avoue attendre la suite de cette série pour peaufiner ma note en espérant la monter à 4.
(3.5/5)
*** Tome 2 ***
Voici une suite qui aura mis un peu de temps à arriver, mais mieux vaut tard que jamais :)
Nous retrouvons donc le professeur Seth Armitage, accompagné de Lovecraft (himself !) et d'une jeune journaliste, qui cherchent à comprendre ce qui se trame entre Arkham et Providence. Car à chaque événement étrange majeur, le professeur manque défaillir de douleur à cause de son tatouage dans le dos qu'il a "ramené" de son périple en Mongolie. Notre trio a malheureusement toujours un coup de retard, et de terribles événements se profilent sous les coups de boutoir retors de nos monstrueuses divinités : elles préparent leur retour insidieusement mais efficacement...
J'aime replonger dans ces ambiances lovecraftiennes, et nos auteurs y parviennent de belle façon, s'amusant à introduire Lovecraft lui-même dans leur récit de façon originale et réussie. On reste sur le même graphisme efficace de Manuel Garcia, rien à redire de ce côté là.
Vivement le troisième et dernier tome ! J'affinerai ma note en fonction.
Un documentaire ? Oui et non. Un manifeste féministe ? Oui et non.
En revanche c’est un véritable cours de self défense à l’usage des filles. Sans violence mais non sans humour !
Les deux auteures s’adressent directement aux lectrices. Que faire dans des situations où celles-ci peuvent subir des atteintes variées.
Stéréotype de genre, remarques déplacées sur la tenue des jeunes filles, ou sur leur sexualité. Et bien entendu les situations de harcèlement de rue, ou celles en classe ou sur les réseaux sociaux, les relations amoureuses et la notion du consentement...
Que dire ? Que faire ? Comment réagir ?
Cette bd aide à trouver des arguments pour exprimer que la situation doit s’arrêter. Plein de conseils et surtout un panel de solutions pour désamorcer des tensions, pour se sentir plus forte et pour le faire comprendre.
Évidemment aucune violence mais un travail sur l’observation, la posture, l’attitude, la voix, les voies de justice… extrêmement bien expliqués. Et l’accent est mis également sur la sororité. Aider les filles en difficulté et surtout ne pas crier avec les loups. Quelques affaires sordides nous rappellent que c’est et que ça reste nécessaire.
La forme n’est pas en reste sur le discours. Rien de rébarbatif, les situations sont illustrées par des exemples qui parleront aux jeunes filles (et pas que !). Certaines scènes (de harcèlement de rue par exemple) sont commentées… et rejouées après les conseils.
C’est bien foutu. L’humour est habilement distillé. Le dessin est clair et agréable et on remarque une diversité bienvenue dans le profil des filles concernées.
À conseiller dans tous les établissements scolaires, bibliothèques... à diffuser !
Je l’ai emprunté à ma bibliothèque de village. Et je compte bien l’offrir dans la famille.
« Notre affaire ». Voilà un titre bien choisi. Polysémique. Une affaire judiciaire hors norme, qui s’est invitée dans les conversations bien au-delà de ce qu’on aurait pu imaginer au départ, devant l’affaire dont tout le monde parlait. Notre affaire aussi, puisque ce documentaire, qui brasse pas mal de thématiques – par-delà le procès de Mazan – démontre in fine que nous sommes tous concernés par le sujet au cœur de cette affaire de viols collectifs sur Gisèle Pelicot : la place de la femme dans la société, par rapport à l’homme, etc.
Les auteurs ont découpé leur documentaire en plusieurs courts chapitres. Qui reprennent les principaux moments du procès, mais aussi, surtout dans la seconde moitié de l’album, des choses plus thématiques et plus « générales ». Chaque chapitre est illustré par un dessinateur ou une dessinatrice différents. Je ne suis pas fan de ce type de changements au sein d’un même album, mais bon, l’essentiel est ici ailleurs.
Le récit est intéressant et éclairant, montre bien ce que cette affaire a pu révéler de notre société (et là on retrouve le titre éclairant). Mais aussi – du moins on peut le souhaiter, tout ce que ce procès pourra faire bouger, évoluer dans le bon sens. Et il y a du boulot, si l’on en croit les déclarations de certains accusés ou de certains de leurs avocats (lunaires) !
L’album se finit par un éclairage sur la nécessité de l’éducation, dès le plus jeune âge, pour les filles et les garçons, à propos de la sexualité, et surtout de la notion de consentement. Autour d’une intervention EVARS dans un collège. J’ai été formé il y a pas mal de temps et j’intervient depuis plus de dix ans devant des collégiens en EVARS, je ne peux donc que plussoir. Mais hélas, alors qu’une certaine droite et l’extrême droite bataillent pour la vider de sa substance, et que quelques discours médiatiques l’ont mis en avant, la réalité est bien moins reluisante : aucun moyen n’est affecté, à l’heure du sabrage des moyens dans les établissements scolaires , et l’établissement où j’interviens dans ce cadre – établissement pilote en la matière – en est à se demander s’il ne va pas, faute de moyens, supprimer ces interventions (obligatoires depuis longtemps, mais que peu d’établissements proposaient dans les faits). Hypocrisie et calculs politiques vont ainsi à l’encontre des discours, de la loi, mais surtout des constations établies à la suite du procès des viols de Gisèle Pelicot.
On ne peut que conclure sur Gisèle Pelicot justement, et son courage, qui permet de tenter de retourner la charge de la honte et d’encourager d’autres victimes à se signaler à la justice.
Note réelle 3,5/5.
A 17 ans je voulais soit être auteur de BD ou anthropologue/philosophe. Mes parents n’ont pas étè d'accord... J'ai acheté les premiers numéros d'(A Suivre) et je les garde encore avec beaucoup d'amour, comme la première édition de Casterman... Tardi et Forest a la couverture dès le premier numéro. J'ai adoré les dessins, l'histoire aussi ; le personnage, sa vie, mais surtout l'absurde et le questionnement du normal quotidien. Ce sont des auteurs complets (tant au dessin qu'au scénario) et cette collaboration a été merveilleuse. Aujourd'hui je ne suis pas encore dessinateur ou philosophe, j'essaye toujours...
D’emblée, il faut le dire, Submersion n’est pas une BD qui vous prend aux tripes dès les premières cases. Le rythme est lent, presque contemplatif, et c’est diablement bon. Ywan Lepingle prend son temps pour installer une atmosphère, pour faire monter en nous une tension sourde, une mélancolie qui colle à la peau. On pourrait croire que ça traîne, mais chaque page, chaque silence entre les dialogues, est nécessaire. C’est une œuvre qui respire, qui s’impose par sa lenteur même.
Et puis, il y a ce graphisme. Très épuré, très sobre, sans fioriture. On pourrait s’attendre à plus de détails, à plus de spectaculaire, mais non ! Iwan mise sur l’essentiel, sur la force des lignes et des ombres. Le trait est sec, précis, presque minimaliste. Et c’est là que réside la magie : cette simplicité apparente cache une maîtrise totale du récit visuel. On est surpris, puis conquis.
Les couleurs, ensuite, ces couleurs chaudes, presque anachroniques dans les paysages nord-écossais qu’il dépeint. On s’attend à des gris, à des bleus froids, à une palette qui colle au climat rude et aux falaises battues par les vents. Mais non, Iwan ose des ocres, des rouges, des jaunes qui semblent sortir d’un autre monde. Et pourtant, ça marche. Terriblement bien. Ces couleurs, loin d’affaiblir le récit, lui donnent une dimension presque onirique, comme si chaque case était un tableau à part entière.
J’ai acheté cet album parce que la couverture m’a immédiatement rappelé l’hôtel Sainte-Barbe au Conquet, cette masse de béton abandonnée sur la falaise, face à Ouessant. Ce bâtiment fantôme, ce géant de pierre et de souvenirs, qui résiste encore et toujours aux assauts de l’océan. Submersion m’a fait revivre cette sensation de solitude face à l’immensité, cette mélancolie des lieux qui ont vu passer des vies et qui, aujourd’hui, ne sont plus que des coquilles vides.
Je me suis régalé. Vraiment. Chaque page tournée était un plaisir, chaque planche une invitation à m’immerger un peu plus dans cette histoire. C’est une BD qui ne vous lâche pas. Je la recommande vivement, à ceux qui aiment les récits qui prennent leur temps, qui osent la sobriété et la poésie, et qui savent que la beauté se niche souvent là où on ne l’attend pas.
Un coup de cœur, sans hésitation pour ce polar surprenant.
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Gilles Hamesh
Toutes les mouches ont une ombre. – Proverbe espagnol - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, plusieurs enquêtes différentes menées par un détective privé. L’édition originale date de 1998. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Durandur (Michel Durand, également auteur de Les Travailleurs de la mer, 2024) pour les dessins. Il comporte quatre-vingt-six pages de bande dessinée en noir & blanc. Il commence par une introduction, un texte d’une page, rédigé par le scénariste en septembre 2002. Il évoque un proverbe espagnol : Toutes les mouches ont une ombre. Puis il explique son intention : une série dont l’antihéros concentrerait la bassesse morale du monde. Il indique qu’il a vu en Durandur un dessinateur féroce, le seul qui ait bien voulu se prêter à cette aventure, politiquement incorrecte jusqu’à la moelle, et qui partageait son sens de l’humour. Il termine avec la réaction des libraires remplis d’appréhension devant un tel ouvrage, les faibles ventes, le statut culte auprès des jeunes lecteurs, et l’espoir que cette réédition permettra à cette monstruosité d’être comprise. Dans le quartier le plus mal famé de New York, les prostituées attendent le client sur le trottoir. L’indic surnommé Face de rat vient solliciter les services de l’une d’elle, en lui proposant cinq dollars alors qu’elle en demande quinze. Il se prend une grande mandale en pleine poire, généreusement assénée par Gilles Hamesh qui rentre dans l’hôtel avec la dame, pour une relation tarifée et agitée. Une fois son affaire faite, il évoque sa vie : il a reçu sur la tronche tout ce qu’on peut recevoir, il a dû tremper ses boules dans pas mal de groupes sanguins, sans faire attention au sexe et à l’âge de la carcasse avec laquelle il avait un rapport. Il a sniffé la puanteur de tas d’hommes et de femmes, et il n’a jamais bronché, parce que son job était d’avoir le pif collé sur toutes ces horreurs qui n’étaient pas belles à voir. Il s’est battu à poing nu. Puis il raconte à la dame une chaude journée au cours de laquelle il a assisté à un meurtre depuis sa fenêtre. Le dimanche soir, au milieu des immondices, d’énormes poubelles vomissent leurs ordures : morceaux d’hamburgers, vieux journaux, seringues, et toutes sortes de vomis, les travelos sud-américains, ramassent les derniers sous du week-end. Ces petits derrières affamés n’ont même pas un mac pour les soutenir. Il suffit de leur montrer ses fafs de privé, de leur mettre les menottes, et on se fait tailler une pipe royale. Et après avoir fait le travail gratis, ils font encore la bise pour te dire merci. Que c’est bon de se sentir généreux ! C’est ainsi que comblé, Gilles Hamesh quitte la professionnelle au coin de la rue, et qu’il assiste à son accident mortel : un chauffard tournant le coin de la rue à toute berzingue et la faisant littéralement voler à plusieurs mètres, renversant au passage une poubelle. Celle-ci déversant son contenu sur le trottoir : des déchets et le cadavre d’une femme nue. Le privé se précipite et constate qu’il manque au cadavre, un bon morceau de hanche et le mont de Vénus. À l’occasion de la réédition de 2002, le scénariste le dit fort bien lui-même dans son avant-propos : une œuvre jouissant d’une mauvaise réputation, un exercice dans la bassesse morale du monde, un personnage sale, amoral, dépravé, qui, immergé dans la pourriture sociale, l’aspire goulument, à plein poumon. Le scénariste ajoute : Hamesh est si profondément plongé dans la réalité négative qu’il mène le lecteur au-delà du cauchemar et, en pissant sur les anges, à un rire salutaire. Il apparaît que l’auteur, déjà connu pour ses exagérations de mauvais goût, a choisi de se rouler dans la fange, d’embrasser ses pires tendances pour contrebalancer ses œuvres tournées vers l’élévation spirituelle : la recherche de la Conscience cosmique dans L’Incal (avec Mœbius), la vérité dans Alef-Thau (avec Arno), l’illumination dans Le Lama Blanc (avec Georges Bess), la rédemption dans Juan Solo (également avec Bess). Il loue le courage du dessinateur d’avoir accepté de collaborer avec lui sur un tel projet. Le lecteur découvre des pages chargées en noir, que ce soit les aplats, ou le lavis de gris, et des traits de contours à l’épaisseur variable. Tout cela concourt à une sensation d’environnement sale, marqué par l’usure, des sensations tactiles désagréables, des zones indistinctes parce que trop crasseuses ou mal éclairées, et lorsque le blanc reprend de l’espace, c’est encore pire parce ce qu’il suggère ou ce qu’il représente. Comme il a pu le faire pour d’autres de ses créations, le scénariste a conçu celui-ci comme une suite de plusieurs histoires indépendantes, la dernière pouvant se voir comme une forme de conclusion. Ainsi le lecteur découvre cinq récits de pagination différente : douze pages pour la première, puis quinze pour la seconde, puis quatorze pages, vingt-et-une et encore vingt-et-une pour la dernière. Il fait connaissance avec le personnage principal alors qu’il requiert les services d’une prostituée. Gilles Hamesh apparaît comme un individu massivement charpenté, une force de la nature, musculeux, avec une gueule burinée et son galurin quasiment vissé sur la tête, y compris pendant l’acte. Le lecteur le retrouve de temps à autre dans son bureau professionnel, qui semble également lui servir d’appartement : assis sur un fauteuil pivotant, les pieds sur le bureau et le regard mauvais, tous les clichés du genre sont respectés, avec même la clope au bec, et un regard accompagnant une posture très premier degré, très intense. Ce détective privé (de tout) fait preuve d’un solide cynisme sans illusion sur la condition humaine et ses pires travers, dans un décor évoquant les années 1950. Les autres personnages exhalent tous une forme de bassesse, de vilenie, d’infâmie, de compromission, une allure et des expressions transpirant d’indignité, de lâcheté, de mesquinerie, de pleutrerie, etc. Des êtres humains dans tout ce qu’ils peuvent avoir de méprisables et de fourbe. La première prostituée (oui, il y en a plusieurs) présente un physique bien en chair, et se comporte avec un professionnalisme débarrassé de toute forme de dégoût, ce qui implique un abandon de tout respect de soi, des sentiments négatifs vis-à-vis de soi-même. Le lecteur se met alors à regarder les autres personnages, rôles secondaires ou figurants anonymes à travers ce prisme d’une appréciation de soi dépréciative, la pleine conscience de ses propres défauts, de ses manquements, de ses vices, et du fait de s’y adonner, de l’acceptation de son incapacité à s’améliorer, à s’en émanciper. Une fois ce point de vue ancré dans son esprit, le lecteur ne voit plus que des individus méprisables, faillibles… comme lui-même l’est aussi. Le scénariste embrasse donc les actions immorales de son personnage principal et des autres, et le dessinateur fait preuve d’une implication remarquable pour transcrire ce positionnement et le dégout qu’il peut susciter. Il représente des lieux sales et déliquescents, des corps gras et répugnants : les rues de New York jonchées de détritus et mal éclairées (où parfois l’influence de Will Eisner, 1917-2005, peut se faire sentir), les fluides corporels visqueux et malodorants, les déjections tartinées à même le corps (atteignant des proportions insoutenables dans la quatrième histoire), les corps mutilés de façon atroce, la chair triste, les manifestations concrètes de la pestilence, l’insalubrité, etc. Le lecteur se sent souillé en regardant les planches, sans aucun répit. Il relève bien de ci de là des éléments comiques ou absurdes, incongrus et peinant à lutter contre l’insalubrité généralisée : Hamesh écrasant sa clope dans sa paume pour l’éteindre, un dentier abandonné sur le trottoir, des odeurs assaillant Hamesh sous forme d’onomatopées passant par sa fenêtre, Hamesh shootant dans une prothèse de jambe en marchant dans la rue, des chaussettes trouées, un rabbin avec une coiffe de type oreilles de Mickey, etc. Cependant la démarche du scénariste, son intention, s’avère fort ambitieuse et difficile à réaliser. Il souhaite embrasser la bassesse du monde au travers d’un personnage qu’il décrit dans ces termes : un personnage sale, amoral, dépravé, qui, immergé dans la pourriture sociale, l’aspire goulument à plein poumon. Cela renvoie forcément à un système de valeurs morales, à des qualités morales comme l'amitié, l'amour, la confiance, le courage, l'empathie, l'entraide, l'équité, la famille, la fidélité, l'honnêteté, l'intégrité, la justice, la loyauté, la paix, le partage, la persévérance, le respect, la solidarité, la tolérance, le travail, etc. D’une certaine manière, les travers de Gilles Hamesh se définissent de manière négative par tout ce qu’il ne respecte pas. Or dans chacun de ces cinq récits, il participe au dénouement en châtiant un assassin, en mettant un terme aux agissements d’un cannibale (même s’il lui rend un hommage de la pire des façons), en neutralisant un autre assassin, en stoppant les pratiques toxiques d’un rebouteux exerçant une forme mortelle de chirurgie esthétique, et pour finir en rétablissant l’ordre établi ! Certes son comportement est souvent abject, entre usage de la violence pour imposer sa volonté ou cannibalisme (Ah, oui, quand même !). En outre, les auteurs, surtout le scénariste, mettent en scène des moments scatologiques et l‘onanisme comme récurrents d’un récit à l’autre. Il est possible d’y voir aussi bien des provocations et des transgressions, que du simple mauvais goût faute de réussir à élever le débat, ou à l’entraîner dans les tréfonds de l’immoralité, et de ce que cela veut dire. Certes, mais aussi de vraies transgressions comme la sexualité à voile et à vapeur de ce véritable mâle virile, et son acceptation, voire sa délectation, de se montrer aussi compromis que tous les individus qu’il fréquente ou qu’il traque. Les auteurs vont jusqu’au bout, posant la question : Mais ne reste-t-il rien de sacré ? Et ils y répondent… en restant dans un domaine circonscrit aux valeurs morales judéo-chrétiennes. Œuvre culte ? Transgression réelle ? Difficile de répondre, car cela dépend beaucoup de la sensibilité de chaque lecteur. En tout cas, le dessinateur ne triche pas : il représente tout, y compris le plus crade et le plus avilissant, le plus abject et le plus répugnant. Le scénariste tient sa promesse d’inverser le dosage habituel de ses histoires, entre les épreuves sur le chemin de l’élévation spirituelle et la compromission morale, faisant la part belle à cette dernière. Les transgressions se heurte toutefois à la conception d’une morale circonscrite à des valeurs judéo-chrétienne un peu étriquées. Provocateur et dérangeant, mais pas trop.
Des Filles Formidables
Je me doutais en l’empruntant que je n’aimerais pas. Alors pourquoi me direz-vous ? Parce que j’aime plutôt bien ce dessin un peu désuet, que l’album est court et vite lu, et que au moins, je saurai ce qu’il y a dedans. Donc, je n’ai pas aimé. L’auteur a visiblement le fantasme du harem. Toutes les femmes de son entourage, sa copine, son ex, la femme de son pote… ont visiblement le « culte du phallus », de son phallus bien entendu. Et tout ça se passe dans le milieu de ces « intellectuels » parisiens qui n’ont d’autres soucis que d’évoluer dans les milieux artistiques et littéraires, n’est-ce pas. C’est très fort : ça parle de cul à toutes les pages et c’est anti érotique au possible. C’est presque drôle. J’ai bien dit presque, hein. J’aurais bien mis une deuxième étoile pour le dessin, mais là non.
Les Poissons, eux, ne pleurent pas
Le projet est très intéressant : un quasi-documentaire sur les ravages de l'économie de marché mondialisée autour de la problématique de la pêche. Comment l'incursion des multinationales déstabilise des filières locales artisanales, impacte durablement les écosystèmes, déstabilise des équilibres sociaux, dans des territoires non suffisamment structurés pour gérer les conséquences du libéralisme et de l'interdépendance. L'idée était de travailler ce sujet sans manichéisme, de proposer le portrait de pêcheurs pragmatiques, capables de tout, dont pactiser avec le diable pour pouvoir subvenir aux besoins de leur famille. La fiction propose le portrait de différents acteurs : le père de famille pêcheur pauvre, la militante écolo, l'opportuniste commercial nouveau riche s'alliant à la multinationale, etc. S'ajoutent des enjeux familiaux (l'un est le frère de l'autre, quelles conséquences pour femme et enfants), un propos sur la concupiscence du pouvoir en place, des moments de respiration et espoir via le conte ou les rêves de football, etc. L'ensemble est apparemment riche, mais maladroitement structuré. L'on adopte principalement le point de vue du pauvre pêcheur, puis celui de son fils, ce qui permet modérément de comprendre l'interdépendance, la violence économique, sociale et écologique de la multinationale, ni même les choix individuels (le militantisme soudain du fils). Les choix et positionnements du gouvernement ne sont pas détaillés, si bien que la répression policière, l'éventuelle corruption, les mesures d'accompagnement, les accords financiers... échappent aux lecteurs. Tout apparaît un peu soudain, exagéré dans ses développements, militant malgré le refus du manichéisme. Une brève fiction n'était sans doute pas adaptée au sujet, tout comme le sensationnalisme nuit à l'implacable réquisitoire. Bref, une BD qui laisse un goût d'inachevé : je n'imagine pas qu'elle convainque des personnes réfractaires à ce discours "de gauche", mais elle ne me satisfait pas vraiment non plus par excès de fiction et d'éléments surdramatiques.
Rhino
Seconde Guerre mondiale. Deux frères issus de la noblesse allemande sont pilotes dans la Luftwaffe. Autant l'un, basé à Guernesey alors occupée par les nazis, connaît le succès auprès des femmes et bénéficie surtout de l'admiration de leur père, autant l'autre est perçu comme un faible par ce dernier et survit à coups d'amphétamines sur l'éprouvant front russe. Pourtant, c'est bien ce plus jeune frère qui s'attire les honneurs après avoir détruit plus de cinquante chars soviétiques à bord de son lourd avion de combat. A l'inverse, l'aîné finit par faire la honte de sa famille en épousant une Britannique… juive. Rhino s'ouvre comme une série d'aviation et d'aventure historique très académique. Quelques flashbacks viennent préciser le contexte familial des protagonistes, les scènes de combat aérien sont propres et lisibles, et l'on découvre le portrait d'une famille noble en pleine déliquescence (un père handicapé et autoritaire, une mère qui se perd dans l'opium, un fils cadet qui lutte pour obtenir la reconnaissance paternelle, et un autre qui trahit l'honneur familial par amour pour une juive). Julien Camp a déjà fait ses preuves au dessin avec Eagle - L'Aigle à deux têtes. Son trait est impeccable, notamment dans la représentation des avions, parfaitement maîtrisée. La mise en couleur est plus inégale : parfois trop froide et informatique, notamment dans le flashback d'introduction, elle se révèle à d'autres moments lumineuse et convaincante, en particulier dans les scènes diurnes. L'intrigue est correcte et suscite l'intérêt, notamment par la question de l'évolution de cette relation familiale complexe au cœur de la Seconde Guerre mondiale. Mais elle manque encore d'envergure et d'originalité. La mise en scène souffre aussi d'un certain manque de clarté, avec des changements de lieux et de personnages peu balisés temporellement, ce qui rend la lecture parfois confuse tant que l'on n'a pas bien assimilé les différents éléments. Par ailleurs, tout n'est pas expliqué, en particulier la nature et la signification de ces "marques d'infamie" que les deux frères peignent successivement sur leurs avions (leur sens ne peut être que déduit a posteriori). N'ayant trouvé aucune trace historique de ce type de marquage, je ne vois pas non plus ce qui justifierait la réaction immédiate de Göring, ni pourquoi leur simple vue provoquerait sa fuite. Ce premier tome ne suffit pas à faire réellement décoller l'intrigue, mais il introduit des éléments qui pourraient devenir intéressants par la suite. Je demande donc encore à voir.
Alyte
Jérémie Moreau développe une œuvre originale, qui le plus souvent sort des sentiers battus, au niveau du fond et de la forme. Ici, je suis globalement resté sur ma faim. Le dessin déjà m’a laissé froid. Formellement réaliste, son trait s’accommode de décors et « fonds » le plus souvent escamotés. Mais c’est surtout la colorisation qui se remarque. Il poursuit ici dans la lignée de ce qu’il avait fait dans Les Pizzlys, avec des couleurs semble-t-il informatiques, s’écartant du réalisme, avec de fortes tendances flashy, voire fluos. Je n’en suis pas vraiment fan. Pour ce qui l’en est de l’intrigue, je l’ai suivie sans problème, mais aussi hélas sans passion. Certes, il y a sous-jacentes des questions intéressantes : préservation de la faune et de la flore, menacée par les hommes, artificialisation et parcellisation des espaces – ici avec la menace que fait peser la route sur tous ceux qui doivent et veulent la traverser, etc. Et la différence entre tuer pour vivre/survivre – la plupart des animaux croisés par notre crapaud de héros finissent croquer par d’autres bestioles – et tuer par plaisir ou indifférence comme le font les hommes. Mais bon, la narration est finalement trop linéaire, monotone (et la colorisation ôte la poésie qui aurait pu s’installer et faire passer cette monotonie). Par exemple j’aurais bien aimé voir un peu d’humour s’inviter, comme dans Nage libre (album auquel le début m’a fait penser, lorsque notre têtard accompagne un saumon). Je ne suis sans doute pas le cœur de cible de cet album, par ailleurs – mais c’est leur habitude ! – très bien mis en avant par le travail éditorial des éditions 2024. Note réelle 2,5/5.
Arkham Mysteries
Ayant été nourri à la littérature fantastique avec bien sûr du Lovecraft en veux-tu en voilà, c'est avec appétit et curiosité que je me suis lancé dans la lecture de cette nouvelle série. S'étant spécialisé dans la littérature populaire, fantastique et paranormale, c'est sans surprise que nous retrouvons Richard D. Nolane au scénario avec au dessin Manuel Garcia. Nos deux auteurs vont donc jongler avec tous les ingrédients qui font le bonheur des amateurs de Lovecraft. Aventure, mystères, monstres, folie, ésotérisme et superstitions sont donc au rendez-vous en suivant les pas mouvementés de Seth Armitage, professeur à l'université de Harvard. Ce dernier va perdre toute sa notoriété et sa crédibilité en voulant aider un de ses meilleurs amis disparu en Mongolie. Il va rentrer de ce voyage traumatisé, au bord de la folie, le dos tatoué d'un étrange énorme tatouage... C'est à Arkham qu'Armitage va finir par retrouver un poste en reprenant la chaire des religions et cultes disparus. Si la chance lui sourit pour ce poste, ce n'est que le début de nouveaux ennuis... Les amateurs de Lovecraft devraient facilement trouver leur compte dans cette série qui a bien intégré les codes et les ficelles qui ont fait le succès de l'auteur. Les ambiances noires et angoissantes des lieux sont omniprésentes, et on sent le danger tapis dans l'ombre de chaque case. Le dessin de Manuel Garcia est d'une grande efficacité et nous emporte volontiers dans cet univers étrange, dommage que la colorisation de Dijjo Lima n'emporte pas complètement mon engouement ; je trouve qu’elle manque de cohérence au fil des pages et certains effets informatiques ne sont pas des plus judicieux. Malgré ce petit bémol, j'ai passé un bon moment de lecture, et j'avoue attendre la suite de cette série pour peaufiner ma note en espérant la monter à 4. (3.5/5) *** Tome 2 *** Voici une suite qui aura mis un peu de temps à arriver, mais mieux vaut tard que jamais :) Nous retrouvons donc le professeur Seth Armitage, accompagné de Lovecraft (himself !) et d'une jeune journaliste, qui cherchent à comprendre ce qui se trame entre Arkham et Providence. Car à chaque événement étrange majeur, le professeur manque défaillir de douleur à cause de son tatouage dans le dos qu'il a "ramené" de son périple en Mongolie. Notre trio a malheureusement toujours un coup de retard, et de terribles événements se profilent sous les coups de boutoir retors de nos monstrueuses divinités : elles préparent leur retour insidieusement mais efficacement... J'aime replonger dans ces ambiances lovecraftiennes, et nos auteurs y parviennent de belle façon, s'amusant à introduire Lovecraft lui-même dans leur récit de façon originale et réussie. On reste sur le même graphisme efficace de Manuel Garcia, rien à redire de ce côté là. Vivement le troisième et dernier tome ! J'affinerai ma note en fonction.
Basta ! - Guide d'autodéfense féministe pour ados (et pas que...)
Un documentaire ? Oui et non. Un manifeste féministe ? Oui et non. En revanche c’est un véritable cours de self défense à l’usage des filles. Sans violence mais non sans humour ! Les deux auteures s’adressent directement aux lectrices. Que faire dans des situations où celles-ci peuvent subir des atteintes variées. Stéréotype de genre, remarques déplacées sur la tenue des jeunes filles, ou sur leur sexualité. Et bien entendu les situations de harcèlement de rue, ou celles en classe ou sur les réseaux sociaux, les relations amoureuses et la notion du consentement... Que dire ? Que faire ? Comment réagir ? Cette bd aide à trouver des arguments pour exprimer que la situation doit s’arrêter. Plein de conseils et surtout un panel de solutions pour désamorcer des tensions, pour se sentir plus forte et pour le faire comprendre. Évidemment aucune violence mais un travail sur l’observation, la posture, l’attitude, la voix, les voies de justice… extrêmement bien expliqués. Et l’accent est mis également sur la sororité. Aider les filles en difficulté et surtout ne pas crier avec les loups. Quelques affaires sordides nous rappellent que c’est et que ça reste nécessaire. La forme n’est pas en reste sur le discours. Rien de rébarbatif, les situations sont illustrées par des exemples qui parleront aux jeunes filles (et pas que !). Certaines scènes (de harcèlement de rue par exemple) sont commentées… et rejouées après les conseils. C’est bien foutu. L’humour est habilement distillé. Le dessin est clair et agréable et on remarque une diversité bienvenue dans le profil des filles concernées. À conseiller dans tous les établissements scolaires, bibliothèques... à diffuser ! Je l’ai emprunté à ma bibliothèque de village. Et je compte bien l’offrir dans la famille.
Notre affaire - Une BD de combat et d'espoir
« Notre affaire ». Voilà un titre bien choisi. Polysémique. Une affaire judiciaire hors norme, qui s’est invitée dans les conversations bien au-delà de ce qu’on aurait pu imaginer au départ, devant l’affaire dont tout le monde parlait. Notre affaire aussi, puisque ce documentaire, qui brasse pas mal de thématiques – par-delà le procès de Mazan – démontre in fine que nous sommes tous concernés par le sujet au cœur de cette affaire de viols collectifs sur Gisèle Pelicot : la place de la femme dans la société, par rapport à l’homme, etc. Les auteurs ont découpé leur documentaire en plusieurs courts chapitres. Qui reprennent les principaux moments du procès, mais aussi, surtout dans la seconde moitié de l’album, des choses plus thématiques et plus « générales ». Chaque chapitre est illustré par un dessinateur ou une dessinatrice différents. Je ne suis pas fan de ce type de changements au sein d’un même album, mais bon, l’essentiel est ici ailleurs. Le récit est intéressant et éclairant, montre bien ce que cette affaire a pu révéler de notre société (et là on retrouve le titre éclairant). Mais aussi – du moins on peut le souhaiter, tout ce que ce procès pourra faire bouger, évoluer dans le bon sens. Et il y a du boulot, si l’on en croit les déclarations de certains accusés ou de certains de leurs avocats (lunaires) ! L’album se finit par un éclairage sur la nécessité de l’éducation, dès le plus jeune âge, pour les filles et les garçons, à propos de la sexualité, et surtout de la notion de consentement. Autour d’une intervention EVARS dans un collège. J’ai été formé il y a pas mal de temps et j’intervient depuis plus de dix ans devant des collégiens en EVARS, je ne peux donc que plussoir. Mais hélas, alors qu’une certaine droite et l’extrême droite bataillent pour la vider de sa substance, et que quelques discours médiatiques l’ont mis en avant, la réalité est bien moins reluisante : aucun moyen n’est affecté, à l’heure du sabrage des moyens dans les établissements scolaires , et l’établissement où j’interviens dans ce cadre – établissement pilote en la matière – en est à se demander s’il ne va pas, faute de moyens, supprimer ces interventions (obligatoires depuis longtemps, mais que peu d’établissements proposaient dans les faits). Hypocrisie et calculs politiques vont ainsi à l’encontre des discours, de la loi, mais surtout des constations établies à la suite du procès des viols de Gisèle Pelicot. On ne peut que conclure sur Gisèle Pelicot justement, et son courage, qui permet de tenter de retourner la charge de la honte et d’encourager d’autres victimes à se signaler à la justice. Note réelle 3,5/5.
Ici même
A 17 ans je voulais soit être auteur de BD ou anthropologue/philosophe. Mes parents n’ont pas étè d'accord... J'ai acheté les premiers numéros d'(A Suivre) et je les garde encore avec beaucoup d'amour, comme la première édition de Casterman... Tardi et Forest a la couverture dès le premier numéro. J'ai adoré les dessins, l'histoire aussi ; le personnage, sa vie, mais surtout l'absurde et le questionnement du normal quotidien. Ce sont des auteurs complets (tant au dessin qu'au scénario) et cette collaboration a été merveilleuse. Aujourd'hui je ne suis pas encore dessinateur ou philosophe, j'essaye toujours...
Submersion
D’emblée, il faut le dire, Submersion n’est pas une BD qui vous prend aux tripes dès les premières cases. Le rythme est lent, presque contemplatif, et c’est diablement bon. Ywan Lepingle prend son temps pour installer une atmosphère, pour faire monter en nous une tension sourde, une mélancolie qui colle à la peau. On pourrait croire que ça traîne, mais chaque page, chaque silence entre les dialogues, est nécessaire. C’est une œuvre qui respire, qui s’impose par sa lenteur même. Et puis, il y a ce graphisme. Très épuré, très sobre, sans fioriture. On pourrait s’attendre à plus de détails, à plus de spectaculaire, mais non ! Iwan mise sur l’essentiel, sur la force des lignes et des ombres. Le trait est sec, précis, presque minimaliste. Et c’est là que réside la magie : cette simplicité apparente cache une maîtrise totale du récit visuel. On est surpris, puis conquis. Les couleurs, ensuite, ces couleurs chaudes, presque anachroniques dans les paysages nord-écossais qu’il dépeint. On s’attend à des gris, à des bleus froids, à une palette qui colle au climat rude et aux falaises battues par les vents. Mais non, Iwan ose des ocres, des rouges, des jaunes qui semblent sortir d’un autre monde. Et pourtant, ça marche. Terriblement bien. Ces couleurs, loin d’affaiblir le récit, lui donnent une dimension presque onirique, comme si chaque case était un tableau à part entière. J’ai acheté cet album parce que la couverture m’a immédiatement rappelé l’hôtel Sainte-Barbe au Conquet, cette masse de béton abandonnée sur la falaise, face à Ouessant. Ce bâtiment fantôme, ce géant de pierre et de souvenirs, qui résiste encore et toujours aux assauts de l’océan. Submersion m’a fait revivre cette sensation de solitude face à l’immensité, cette mélancolie des lieux qui ont vu passer des vies et qui, aujourd’hui, ne sont plus que des coquilles vides. Je me suis régalé. Vraiment. Chaque page tournée était un plaisir, chaque planche une invitation à m’immerger un peu plus dans cette histoire. C’est une BD qui ne vous lâche pas. Je la recommande vivement, à ceux qui aiment les récits qui prennent leur temps, qui osent la sobriété et la poésie, et qui savent que la beauté se niche souvent là où on ne l’attend pas. Un coup de cœur, sans hésitation pour ce polar surprenant.