Cette BD met en scène les Fatals Picards dans une série de gags et d'aventures absurdes mêlant rock, parodie, fantastique et satire sociale, dans un esprit proche de l'humour du groupe.
Même si j'écoute régulièrement certaines chansons des Fatals Picards, je ne connais quasiment pas le groupe en lui-même. Honnêtement, avant cette lecture, j'aurais été incapable de dire à quoi ressemblaient ses membres, donc impossible pour moi de juger si leur représentation graphique est fidèle ou non. En revanche, ce que je peux dire, c'est que j'aime beaucoup le dessin de Juan. Son style me fait toujours penser à un juste milieu entre celui de Stuf (Passe-moi l'ciel) et celui de Tome (Le Petit Spirou). C'est un dessin très souple, vivant, détaillé et immédiatement sympathique à mes yeux, qui me donne tout de suite envie de lire.
L'album commence par une poignée de gags en une page que je n'ai pas trouvés particulièrement drôles, mais qui permettent au moins de découvrir les quatre personnages et de poser leur dynamique. On retrouve déjà ce mélange très particulier entre esprit rock un peu rebelle et humour dérisoire rempli d'autodérision.
L'album bascule ensuite vers de véritables histoires courtes mêlant aventure et parodie. Elles se moquent autant des phénomènes de société que d'eux-mêmes, avec un ton souvent tendre malgré le cynisme apparent. On y retrouve toujours cette réaction très rock face à une société jugée absurde, qu'il s'agisse des reprises commerciales des tubes des années 80, de la télé-réalité ou plus globalement de l'idée un peu ridicule de se prétendre nouveaux défenseurs de l'esprit du rock. Le tout est rempli de références et de clins d'œil à la pop culture, avec un esprit qui rappelle aussi bien Scooby-Doo que Kaamelott. Après, je ne sais pas exactement quelle a été l'implication directe des Fatals Picards dans l'écriture de l'album, donc difficile de savoir ce qui vient réellement d'eux ou seulement des auteurs.
J'ai largement préféré ces histoires courtes aux gags du début d'album, avec une appréciation croissante au fur et à mesure que je m'attachais aux personnages. Ce n'est pas constamment hilarant, mais cela m'a régulièrement amusé et certains gags m'ont fait rire. L'ensemble réussit surtout à rendre les Fatals Picards assez attachants.
À noter aussi que j'ai reconnu assez peu de références directes à leurs chansons, ou alors beaucoup m'ont échappé vu ma connaissance limitée du groupe. Du coup, il n'est probablement pas nécessaire de bien connaître leur discographie pour apprécier l'album. En revanche, quelqu'un qui ne connaît absolument pas les Fatals Picards ne sera peut-être pas forcément attiré par le concept au départ.
Emprunté le premier tome pour voir et c'était une lecture agréable. On suit une jeune fille pauvre à la cour dans un Japon médiéval. Mais il s'avère qu'elle a tout de même des connaissances avancées ce qui n'est pas commun pour sa classe sociale. Elle se fait donc remarquer et devient dame de compagnie. Qui dit cour dit intrigues en tout genre où les personnages essaient de se faire valoir.
Le dessin est très correct et lisible. Le problème de ce genre de série est que ça va s'étaler en une série fleuve où la jeune fille va utiliser ses connaissances d'apothicaire pour résoudre différents événements.
Nilsen revisite plusieurs figures de la mythologie grecque (Poséidon qui donne son titre au recueil, ou encore Léda) mais aussi de l'ancien testament comme Abraham et son fils ou bien sûr Jésus. Tout cela en le mêlant étrangement avec la société contemporaine. Dans la première histoire Poséidon a été oublié des hommes qui maintenant naviguent au GPS, les autres dieux se sont reconvertis dans d'autres activités à l'instar de Bacchus qui crée de nouveaux alcools et d'un autre patron de night-club à Las Vegas. Isaac quant à lui après avoir échappé au sacrifice paternel se replonge dans ses jeux vidéos.
Je pense que ça en déconcerta plus d'un, d'autant plus que le dessin est plutôt limité avec de grandes cases en noir et blanc façon ombres chinoises si on peut dire et le texte en-dessous.
Cette BD adapte et illustre plusieurs chansons des Fatals Picards à travers une succession de petites histoires ou de simples mises en images des paroles du groupe.
Je connais assez mal les Fatals Picards en tant que groupe, mais je connaissais et appréciais la plupart des chansons reprises ici. Le problème, c'est que l'album se contente très souvent de les illustrer assez littéralement, sans apporter de relecture, de véritable scénario ou de valeur ajoutée.
L'humour absurde, satirique et très second degré du groupe reste évidemment présent, et certaines chansons fonctionnent toujours bien grâce à leurs idées de départ ou à leur ton volontairement idiot et décalé. Mais en dehors du plaisir de retrouver ces morceaux, l'album lui-même reste très limité. Les différentes histoires sont inégales, le rythme manque d'énergie, et graphiquement c'est d'un niveau amateur. Ce n'est pas catastrophique, mais c'est souvent trop simple et maladroit, avec une mise en scène sans impact ni personnalité.
Ça ressemble surtout à un petit produit dérivé fait par des fans amateurs pour des fans. Honnêtement, c'est parce que j'aime bien l'esprit du groupe et de leurs chansons que je n'ai pas trouvé l'ensemble nul, mais cela reste un album largement dispensable.
En refermant Exterminateur 17, j’ai surtout ressenti du soulagement. Pas ce mélange de fascination et de réflexion que peut provoquer une grande œuvre de science-fiction. Non. Juste la satisfaction d’être enfin arrivé au bout d’une lecture qui m’a paru interminable.
Et pourtant, le point de départ avait tout pour me plaire. Cette armée d’androïdes créée uniquement pour faire la guerre, envoyée combattre contre le Planétoïde Novack avant qu’une paix soudaine ne rende leur existence absurde… il y avait quelque chose de profondément tragique là-dedans. L’idée qu’Exterminateur 17 survive à cette extinction programmée et hérite du rêve du Maître — libérer les androïdes — promettait une vraie fresque de science-fiction mélancolique et existentielle.
Mais dans les faits, je n’ai jamais réussi à entrer dans le récit.
Le problème principal, c’est que tout m’a semblé incroyablement froid et désincarné. Exterminateur 17 traverse l’histoire davantage comme un concept philosophique que comme un personnage vivant. Les réflexions sur la liberté, la conscience ou l’humanité s’enchaînent, mais sans émotion, sans tension, sans véritable incarnation.
J’avais constamment l’impression de lire des idées plutôt qu’une histoire.
Et surtout… quel ennui.
Le récit avance lentement, sans vraie quête claire ni progression dramatique forte. Beaucoup de scènes m’ont paru interminables. Je tournais les pages davantage pour finir l’album que par envie de découvrir la suite. Pourtant j’aime les récits contemplatifs ou philosophiques quand ils me happent émotionnellement. Là, je suis resté totalement extérieur du début à la fin.
Même la relation entre le Maître et Exterminateur 17, qui aurait pu apporter une vraie dimension tragique ou humaine, m’a semblé trop distante pour réellement me toucher.
Le seul élément que je sauve vraiment, ce sont les dessins. Là oui, il y a quelque chose. Certaines planches possèdent une vraie puissance visuelle avec cette science-fiction organique, étrange et presque mystique. L’univers a une identité graphique forte et quelques images restent en tête après la lecture.
Clairement, le dessin récupère à lui seul le demi-point de ma note.
Parce que pour le reste, cette lecture a surtout été un long tunnel froid et creux que j’ai eu beaucoup de mal à terminer.
1,5/5 pour moi.
1 point pour l’effort d’ambition.
0,5 pour les dessins.
Et malheureusement, rien de plus.
Le regard est un magicien ?
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 1987. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comporte quarante-quatre pages de bande dessinée en noir & blanc. Il comprend un long prologue sous forme d’une nouvelle rédigée par Philippe Chartron. Sa présentation sort également de l’ordinaire, car ledit prologue court tout le long des planches de bande dessinée, sous la forme d’un court paragraphe de texte placé en bas de chaque page. Cet ouvrage a été intégré dans l’anthologie Les sentiers cimentés (2005), publiés par L’Association, regroupant six bandes dessinées de ce bédéaste.
De la maison de la grand-mère de Mathieu, là où tout a commencé, où Mathieu en quelque sorte est né, on a toujours vu la mer, entre deux vallons, entre deux collines. La mer était à portée de regard. Mathieu sortait de la maison le matin, et il commençait sa contemplation tout de suite. On lui disait d’aller jouer, d’aller plus loin, mais pas du côté de la citerne tout de même, mais il n’y courait pas. Il regardait là-bas le morceau de mer entre les crêtes, et l’horizon au-dessus des caps. Mathieu bougeait peu, il s’asseyait sous la tonnelle. De temps en temps, grand-mère lui proposait de boire, on lui préparait son petit casse-croûte. Le temps se dilatait et brisait la limite des heures du jour, des mois et aussi des années. La mémoire de ce temps ne fut pas les fêtes du village, l’accident de moto de l’oncle Henri, l’orage de grêle qui détruisit la treille, et autres événements remarquables qui rythmaient les années. La mémoire, ce fut la mer, au loin derrière les vallées, que Mathieu regardait avec grand-mère à son côté.
Dans le ciel, les mouettes volètent. Dans la rue, un chien se tient immobile, le regard vide. Dans un pavillon, à l’étage, l’intérieur est tranquille, installé comme si tout était définitif : cuisine pour les cafés qui réparent les blessures, nounours pour les caresses et chat qui absorbe les maléfices, lits pour des morts provisoires et la porte. Le seuil d’une sorte de passion et de rédemption. Un matin comme une promesse, transparent comme le sourire d’une jeune fille inconnue… Un matin à ne pas prendre la voiture.au mois de mai, les hommes suspendaient des lampions à des tresses de buis, liant de guirlandes les balcons des rues de son enfance. La nuit les femmes chantaient. Mathieu accroché à sa mère regardait sa sœur danser. C’était les mai’s. Les voitures ont interdit les mai’s. Peut-être un jour, les machines interdiront les hommes. Mathieu marche tranquillement dans les rues de la ville, saluant une voisine, passant devant des voitures garées, parvenant au port. Un clochard aviné le salue du nom de commandant, et lui demande s’il appareille aujourd’hui. Puis il demande cinq sous, en lui expliquant que lui voyage avec du rouge, en pointant du doigt la bouteille qu’il tient de l’autre main. Mathieu aime regarder les bateaux… Ils ont des mâts, des voiles, une étrave pour fendre l’eau. Comme les autres, il pourrait traverser la mer aller de l’autre côté… Ils ne sont peut-être là que pour réveiller d’anciens rêves…
Pour (déjà) sa neuvième bande dessinée, ce créateur si singulier raconte l’histoire d’un homme d’une trentaine d’années qui un matin décide de ne pas se rendre au bureau et de déambuler dans les rues de différents quartiers de Nice. Une banale promenade, et en même temps un regard unique et totalement idiosyncratique et en même temps universel. Ce premier voyage commence avec un dessin en pleine page de quatre mouettes en vol, sur un fond de page totalement vierge… avec un paragraphe de texte en bas de page, assez dense, et en petit caractères. Le lecteur présume qu’il s’agit de l’introduction rédigée par Philippe Chartron. Le lecteur tourne la page et découvre le dessin d’un chien ordinaire, et le texte qui continue en pied de page. En fait, il ne s’agit pas à proprement parler d’une introduction : le texte ressemble plus à une nouvelle racontant la jeunesse du personnage appelé Mathieu, ses vacances chez sa grand-mère, le jeu des trésors cachés dans une boîte d’allumettes, d’abord réels puis imaginaires, l’adaptation facile et tranquille au collège et au lycée, l’entrée dans la vie adulte normale, travailleur et citoyen, amoureux, époux et père, une vie normale, celle que tous attendaient de lui. S’il est familier du bédéaste, le lecteur finit par entretenir le soupçon que le texte est également de sa plume, car il y retrouve la même sensibilité, le même humanisme, la même approche artistique. Mais non, il s’agit bien d’un écrivain réel et distinct.
Prêt pour une petite promenade avec Mathieu, trentenaire sans histoire et sans éclat ? Le lecteur commence par remarquer que l’artiste a encore gagné en aisance dans la souplesse de ses traits, sa capacité à montrer, à décrire ou à évoquer avec des simples traits noirs sur une page blanche, en fonction du moment, de la sensation. Dans la troisième planche, avec des six cases disposées par deux en bande, le dessinateur est en mode descriptif : les draps défaits sur le lit, la lampe de chevet, le tableau au mur. Puis une chambre d’enfants avec un bazar sur le lit et une sorte de couverture chauve-souris accrochée au mur. Une vision de la salle de bain avec des noirs plus massifs pour un effet soutenu de contraste sur le blanc de la page. Le passage par le couloir avec de grands rectangles noirs délimitant bien la largeur du couloir, et la forme arrondie du chat qui ressort par sa souplesse. La table du petit-déjeuner encombrée dans la cuisine. Enfin la volée d’escalier avec une vue en plongée inclinée depuis le haut de la cage. Au fil de la balade, le lecteur prend régulièrement son temps pour regarder autour de lui : les petits voiliers amarrés au port, un couple de jeunes gens sur une plage de galets, une forteresse sur les hauteurs devinée dans la perspective d’une rue bordée d’immeubles, des arbres et leur tronc magnifique (cela deviendra une spécialité de Baudoin), des voitures à la carrosserie rutilante dans un parking, la locomotive massive d’un train, la vue de la vie urbaine en étant installé à une terrasse, etc.
Le lecteur se rend compte que son regard se trouve séduit par une case par ci, une case par là. Pris dans le flot de la narration visuelle, il se rend compte que certains dessins semblent sortir de l’ordinaire, sans pour autant détonner. Cela commence dès la planche deux avec la cravate de Mathieu représentée comme une succession de traits noir allant en s’évasant et en s’épaississant du haut vers le bas. En planche cinq, la façon de rendre l’apparence globale d’une plage de galets s’avère originale : un effet très réussi reposant sur des points irréguliers. En planche sept, une case se concentre sur le flot de véhicules sur la chaussée, avec une prise de vue à trente centimètres de hauteur par rapport au niveau du trottoir. En planche seize, une case de la largeur de la page : la vue d’un banc sur lequel Mathieu a abandonné sa veste, et sur la partie droite un magnifique tronc d’arbre en premier plan. En planche vingt-trois, une jeune femme retire son teeshirt sur la plage, une représentation évoquant une intensité lumineuse telle qu’elle gomme une partie du contour du corps. Vers la fin pendant trois pages, une prise de vue subjective, à partir du point de vue de Mathieu : il regarde son ami Antoine qui vient de l’accoster dans la rue, et qui l’invite à prendre un verre en terrasse où ils s’assoient. Et puis… Dès la planche deux, il se produit un étrange phénomène : il manque le trait de gauche dans le contour du visage de Mathieu, comme si le bord droit de son visage s’était dissous et que sa tête avait perdu son caractère étanche et fermé. Ce phénomène se reproduit régulièrement avec des altérations variées de la tête : comme une énergie semblant en irradier vers l’extérieur, comme si les galets semblaient y entrer par le haut du crâne, comme si sa tête devenait transparente et pas le reste de son corps, comme si elle se fondait dans les banchages, comme si un chien était assis dessus, comme si une grue mécanique s’y était posée, etc.
En fait cette balade s’avère très riche en situations variées : un accident de moto, un appel passé à l’épouse, une rencontre avec clochard, une balade dans les hauteurs, faire connaissance avec une enfant qui pleure suite à une dispute avec ses copines, avec une jeune touriste avenante ne parlant que l’allemand, un trajet en train, observer les passants en étant attablé à une terrasse, se faire rattraper par un garçon qui donne un petit papier (le même garçon présent sur la couverture de l’album Passe le temps (1982), rencontrer sa tante et échanger quelques mots, etc. Or Mathieu a fait un pas de côté : lui un homme sans histoire, il décide de faire le travail buissonnier, sans signe avant-coureur, sans idée particulière. Lui qui pouvait rester silencieux, vacant, mais toujours poli. Il se produit un phénomène singulier, ou plutôt un état d’esprit sortant du train-train quotidien : Une autre texture de l’air, d’autres couleurs… Il a l’impression physique de pénétrer dans un espace exceptionnel… Non ! Pas exceptionnel ! Au contraire ! Mais les yeux des gens, leurs oreilles, leurs sens ne sont plus capables de percevoir l’essentiel. Mais aujourd’hui, il traverse des paysages méconnaissables, qui n’ont rien de commun avec les rues qu’il arpente. Il foule des terres qu’ignorent les passants des rues de la ville. Leur plan de Nice et celui de Mathieu ne sont pas superposables. Un message codé existe dans tout ce qu’il voit, entend, vit depuis qu’il est sorti de chez lui. Parfois il a eu l’impression de toucher au but pour aussitôt s’en éloigner. Maintenant il ne cherche plus, il marche. La lumière ocre a tout envahi, vient-elle du ciel, des façades, de la mer ou de l’intérieur de Mathieu ? Un grand calme est en lui.
En accompagnant Mathieu, le lecteur fait également l’expérience de ce décalage, de cette autre façon de voir ce qui l’entoure, d’un réel qui n’est pas superposable à celui des individus de la normalité, de la société de consommation. S’il a accès aux quelques pages réunies sous le titre de Derrière les fagots, le lecteur découvre que ce phénomène représenté visuellement par la tête du personnage qui n’est plus fermée, a produit un effet étrange sur le bédéaste. Cette représentation de la tête ouverte, il l’associe à la schizophrénie, et d’ailleurs un grand médecin des hôpitaux lui écrira après avoir lu cette BD, qu’il s’en sert pour parler de cette maladie. De son côté, le lecteur perçoit ce dispositif visuel comme la métaphore de la vision d’artiste, de la sensibilité propre d’Edmond Baudoin. Cette ouverture de la tête agit comme une capacité à ressentir le monde différemment, à y être plus sensible, une forme d’attention différente relevant d’une harmonie avec la réalité des choses, débarrassée du filtre des habitudes et de la normalisation sociale ambiante. Avec cette perception, Mathieu s’émancipe d’une vision du monde artificielle relevant d’automatismes sociaux, réussissant à accéder à une perception non filtrée, ce qui dissipe les dissonances cognitives afférentes. Raboutant la fin du récit en bande dessinée et celle du texte de la nouvelle, le lecteur découvre que les deux se raccorde parfaitement.
Ce premier voyage raconte une histoire fort ordinaire d’un homme sortant de chez lui, et faisant le travail buissonnier, flânant au gré de sa fantaisie, sensible à des choses auxquelles il était sourd dans son quotidien normal. La narration visuelle enchante du début à la fin, oscillant entre une capacité descriptive remarquable, et un art de la sensation tout aussi extraordinaire, les deux s’entremêlant et se complétant sans solution de continuité, du grand art. Le lecteur découvre littéralement le monde par les yeux d’un autre être humain, celui de Mathieu, ceux du bédéaste bien sûr… et ceux du romancier qui a écrit la nouvelle faisant office de préface, parfaitement en phase avec l’auteur. Magique.
Rien d'autres à ajouter de plus par rapport à l'avis précédent qui a déjà tout bien expliqué les problèmes de cet album.
J'ai rien contre les comics de super-héros qui ne sont que du pur divertissement, mais ici le scénario est un peu trop orientés sur les scènes d'actions. Alors il y a pleins de bastons au point où on a un peu oublié de vraiment développé le scénario. Il faut dire aussi qu'il y a trop de personnages et pas assez d'espaces pour tous bien les développés. J'aime bien la version dinosaure de Batman et sa relation avec les humains...et puis c'est à peu près tout.
Quant au dessin, j'ai bien aimé le premier dessinateur et beaucoup moins le second (le chapitre 3 au complet est vraiment moche à regarder). Un comics avec un gimmick à oublier rapidement.
Tome 1 : Trois-Fois-Morte
Avec cet album paru il y a deux ans déjà, Fabien Vehlmann et Jean-Baptiste Andreae ont réussi un véritable tour de force. Dans leur cuisine très spéciale, ils nous ont mitonné un récit succulent au dressage splendide, en privilégiant les meilleurs ingrédients du conte noir initiatique, avec pour héroïne cette gamine attachante, Blanchette alias « Trois-Fois-Morte ». Après avoir fui le foyer familial après le décès de sa mère, peu désireuse de subir l’emprise d’un père abusif et violent, la petite fille en apparence fragile va révéler sa grandeur d’âme, sa force de caractère et son courage dans un endroit aux milles dangers : la cuisine des ogres. Kidnappée par le croquemitaine Grince-Matin avec ses camarades orphelins, qui au départ avaient peu de considération pour elle, elle franchira tous les obstacles grâce en partie à ses talents culinaires, mais aussi avec l’aide du jeune korrigan Brèche-Dent.
Connu pour son talent de scénariste — avec notamment « Les Cinq conteurs de Bagdad », « Jolies ténèbres » ou encore « Le Dernier Atlas » —, Fabien Vehlmann a conçu ici encore une histoire très élaborée qui plaira autant aux jeunes lecteurs qu’aux plus âgés, soucieux de conserver leur âme d’enfant. Car en effet, Vehlmann est parvenu à réactualiser de fort belle manière la thématique des ogres et autres croquemitaines, ceux qui nous ont tant fait trembler dans les contes de Perrault, à commencer par « Le Petit Poucet » mais aussi « Barbe bleue » ou « Le Chat botté ».
Au-delà du scénario, l’univers particulièrement riche développé ici est magnifié par le dessin de Jean-Baptiste Andrea, au sommet de son art. Les cases fourmillent de détails que l’on pourrait passer des heures à contempler. Le trait très enlevé bénéficie d’un sens accompli de la mise en page et du cadrage, tant pour les vues « panoramiques » que rapprochées. Quant à la couleur, elle vient régaler nos rétines de mille nuances, avec des tonalités jaunes et rougeoyantes (oui, il y a un peu d’hémoglobine, c’est logique…) pour les scènes se déroulant dans les fameuses cuisines, bleutées pour celles des lacs souterrains de la Dent du chat, la cité des ogres. L’ensemble est juste incroyable et devrait déclencher chez tout lecteur normalement constitué une sensation de pur enchantement.
Mais dans « La Cuisine des ogres », il y a aussi du fond, avec un propos très stimulant porté par le personnage de Trois-Fois-Morte et son parcours initiatique. Sous les bandages masquant ses blessures, tant physiques que psychologiques, la fillette au surnom bien trouvé, consciente qu’elle a survécu miraculeusement à tous les dangers, n’a plus peur ni de la mort ni des monstres qu’elle choisit d’affronter. En adoptant une grille de lecture plus métaphorique, tous ces monstres sont peut-être un peu les nôtres, intérieurs comme extérieurs, incarnant d’une certaine manière les figures patriarcales dominantes de notre monde auxquels nous nous soumettons trop souvent et qui entravent notre quête de liberté. Bien que cette série soit classée « tout public » sur le site de l’éditeur, on conseillera tout de même aux parents de vérifier que ce premier tome, un brin « gore » et morbide par moments, convient à leurs jeunes enfants, malgré son apparence de conte merveilleux…
Tome 2 : Une vie de vaurien
Ce second tome de « La Cuisine des ogres » peut être considéré comme le contrepied radical du premier tome. Alors que ce dernier était centré autour du personnage de Trois-Fois-Morte, nous allons ici suivre les pérégrinations de Brèche-Dent, dans le même registre du parcours initiatique. Mais cette fois, l’action se déroulera hors des murs de la cité de la Dent du Chat, à l’inverse du tome précédent qui pouvait être vu comme un huis clos. De même, la personnalité de nos deux héros est très différente. Si le courage et le désir de sortir de sa condition caractérisait Trois-Fois-Morte, le jeune korrigan souffre en revanche d’un manque de confiance en lui et de la peur de quitter l’environnement, quand bien même son poste de plongeur ne lui ouvre guère de perspectives. Leur seul point commun est la bienveillance et la générosité d’âme. Mais le problème pour Brèche-Dent, « rejeton d’une korrigane délurée et d’un père aux origines pas très bien déterminée », c’est qu’il semble résigné à accepter son statut de figurant, peu importe les marques de mépris à son encontre. De plus, il ne possède aucun talent particulier, se sent nul vis-à-vis des autres, sans parler de son défaut de prononciation qui n’arrange pas les choses.
Brèche-Dent, qui malgré sa timidité insurmontable, se montre peu enclin à céder aux menaces de La Grignotte qui l’a enjoint à trahir sa meilleure amie Trois-Fois-Morte, car ce qui est certain, c’est que le jeune korrigan est d’une loyauté exemplaire. C’est ainsi qu’il va décider de s’éloigner de la Dent du Chat et tailler la route pour vivre une aventure riche en rebondissements, parsemée de rencontres avec une galerie des personnages hauts en couleurs, notamment un cafard prénommé Chrysostome, « cloporteur » multilingue, qui va l’accompagner tout au long de son périple.
Une fois encore, Fabien Vehlmann n’a pas ménagé sa peine pour concevoir un scénario rempli de circonvolutions fort originales, même si l’on n’en saisit par forcément la pertinence au premier abord (notamment la séquence du dahu). Mais ici, la fantaisie est reine, le but étant de susciter l’émerveillement, et en cela on peut dire que le but est atteint.
On appréciera les références ou simples clins d’œil, conscients ou pas, à des œuvres du cinéma ou de la littérature enfantine. Lorsque Brèche-Dent se fait avaler par le Léviathan, on ne pourra s’empêcher de penser à « Pinocchio », de même avec le cafard Chrysostome qui peut rappeler également Gemini Cricket. La scène des cuisines de la Brigade du sucre évoquera immédiatement « Charlie et la chocolaterie », tout comme la séquence explosive du gâteau géant. Comme pour l’opus précédent, tout cela est parfaitement relayé par le talent graphique de JB Andreae et la palette de couleurs très soignée. Ici encore, le duo a fonctionné à merveille.
En se centrant sur le personnage de Brèche-Dent, qui servait un peu de faire-valoir à Trois-Fois-Morte, héroïne « sans peur et sans reproche », ce second volet de « La Cuisine des ogres » rend en quelque sorte hommage à tous les invisibles, poissards, losers et autres « moins que rien » à qui rien ne réussit, mais dont l’abnégation et la volonté d’aider leur prochain ne rendent pas moins valeureux. Tout être de la création a une histoire et un vécu digne d’intérêt, ce récit le prouve avec brio, alors pourquoi les lumières ne seraient-elles pas pour une fois braquées sur ceux qui préfèrent l’éviter, que ce soit par timidité ou par conviction ?
Dans la lignée de son prédécesseur, « Une vie de vaurien » est une réussite, faisant d’ores et déjà de « La Cuisine des ogres » une série qui s’inscrira parmi les meilleures de la décennie, grâce à son propos et à son inventivité susceptibles de toucher un public diversifié.
Comme annoncé en page de garde, la série Gérard Crann, publiée en 1982, est une fiction politique sur la Belgique.
Elle constitue la première partie de la saga Santi/Bucquoy en 5 tomes qui est un beau bordel au niveau éditorial. Jugez plutôt :
1982 Camp de réforme B. Série les aventures de Gérard Craan. Éditeur Deligne.
1982 Au Dolle Mol. Série les aventures de Gérard Craan. Éditeur Deligne.
1985 Autonomes. Série les Chroniques de fin de siècle. Le nom du personnage principal devient Gérard Mordant (mais c'est bien le même). Éditeur Ansaldi.
1986 Mourir à Creys Malville. Série les Chroniques de fin de siècle. Éditeur Ansaldi.
1988 Chooz. Série les Chroniques de fin de siècle. Le personnage reprend son nom initial Gérard Craan. Éditeur Alpen.
Pour revenir aux deux premières aventures de Gérard, on se rend vite compte que Bucquoy projette avant tout ses fantasmes liés à ses opinions politiques (l'auteur était anarchiste).
En effet le récit dystopique d'une dictature en Belgique ne s'appuie sur aucune réalité de l'époque.
Ça ne m'a pas empêché d'apprécier son ambiance, qui combine une distance presque sociologique avec un certain réalisme social.
J'ai beaucoup aimé le trait charbonneux, l'utilisation de tons pastels pour décrire une Bruxelles grise et totalitaire. La technique de dessin change au deuxième tome mais reste agréable à l'oeil.
La qualité éditoriale est assez aléatoire comme déjà indiqué et on retrouve les mêmes problèmes à l'impression : plusieurs pages floues par volume, sans parler de la différence de format entre le premier et le second tome.
Au final, ces deux premiers tomes sont sûrement mes préférés, car on a pas encore les éléments problématiques qui viendront ternir le propos plus tard (bien-fondé de l'attentat, image de la femme).
À l'époque, après avoir lu et tant aimé Les Passagers du vent, j'ai continué à suivre tout ce que Bourgeon faisait. J'ai aimé le dessin plus réaliste et détaillé des Compagnons, mais j'ai été surpris par l'apparition du fantastique dans une série que j'attendais purement historique. Et ce fut une bonne découverte ! Parmi les trois albums, que j'ai lus a l'édition originale de Casterman, c'est surtout le dernier qui m'a impressionné : la fin tragique de l'écuyer et du chevalier, l'apocalypse de tout un monde. Maudits soient-ils ! Maudits!
P.S. : Coïncidence troublante : la fin me fait beaucoup penser au Nom de la Rose de U. Eco (publié en 1980) et au film de J.-J. Annaud (1986).
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Fatals Picards
Cette BD met en scène les Fatals Picards dans une série de gags et d'aventures absurdes mêlant rock, parodie, fantastique et satire sociale, dans un esprit proche de l'humour du groupe. Même si j'écoute régulièrement certaines chansons des Fatals Picards, je ne connais quasiment pas le groupe en lui-même. Honnêtement, avant cette lecture, j'aurais été incapable de dire à quoi ressemblaient ses membres, donc impossible pour moi de juger si leur représentation graphique est fidèle ou non. En revanche, ce que je peux dire, c'est que j'aime beaucoup le dessin de Juan. Son style me fait toujours penser à un juste milieu entre celui de Stuf (Passe-moi l'ciel) et celui de Tome (Le Petit Spirou). C'est un dessin très souple, vivant, détaillé et immédiatement sympathique à mes yeux, qui me donne tout de suite envie de lire. L'album commence par une poignée de gags en une page que je n'ai pas trouvés particulièrement drôles, mais qui permettent au moins de découvrir les quatre personnages et de poser leur dynamique. On retrouve déjà ce mélange très particulier entre esprit rock un peu rebelle et humour dérisoire rempli d'autodérision. L'album bascule ensuite vers de véritables histoires courtes mêlant aventure et parodie. Elles se moquent autant des phénomènes de société que d'eux-mêmes, avec un ton souvent tendre malgré le cynisme apparent. On y retrouve toujours cette réaction très rock face à une société jugée absurde, qu'il s'agisse des reprises commerciales des tubes des années 80, de la télé-réalité ou plus globalement de l'idée un peu ridicule de se prétendre nouveaux défenseurs de l'esprit du rock. Le tout est rempli de références et de clins d'œil à la pop culture, avec un esprit qui rappelle aussi bien Scooby-Doo que Kaamelott. Après, je ne sais pas exactement quelle a été l'implication directe des Fatals Picards dans l'écriture de l'album, donc difficile de savoir ce qui vient réellement d'eux ou seulement des auteurs. J'ai largement préféré ces histoires courtes aux gags du début d'album, avec une appréciation croissante au fur et à mesure que je m'attachais aux personnages. Ce n'est pas constamment hilarant, mais cela m'a régulièrement amusé et certains gags m'ont fait rire. L'ensemble réussit surtout à rendre les Fatals Picards assez attachants. À noter aussi que j'ai reconnu assez peu de références directes à leurs chansons, ou alors beaucoup m'ont échappé vu ma connaissance limitée du groupe. Du coup, il n'est probablement pas nécessaire de bien connaître leur discographie pour apprécier l'album. En revanche, quelqu'un qui ne connaît absolument pas les Fatals Picards ne sera peut-être pas forcément attiré par le concept au départ.
Les Carnets de l'apothicaire
Emprunté le premier tome pour voir et c'était une lecture agréable. On suit une jeune fille pauvre à la cour dans un Japon médiéval. Mais il s'avère qu'elle a tout de même des connaissances avancées ce qui n'est pas commun pour sa classe sociale. Elle se fait donc remarquer et devient dame de compagnie. Qui dit cour dit intrigues en tout genre où les personnages essaient de se faire valoir. Le dessin est très correct et lisible. Le problème de ce genre de série est que ça va s'étaler en une série fleuve où la jeune fille va utiliser ses connaissances d'apothicaire pour résoudre différents événements.
La Colère de Poséidon
Nilsen revisite plusieurs figures de la mythologie grecque (Poséidon qui donne son titre au recueil, ou encore Léda) mais aussi de l'ancien testament comme Abraham et son fils ou bien sûr Jésus. Tout cela en le mêlant étrangement avec la société contemporaine. Dans la première histoire Poséidon a été oublié des hommes qui maintenant naviguent au GPS, les autres dieux se sont reconvertis dans d'autres activités à l'instar de Bacchus qui crée de nouveaux alcools et d'un autre patron de night-club à Las Vegas. Isaac quant à lui après avoir échappé au sacrifice paternel se replonge dans ses jeux vidéos. Je pense que ça en déconcerta plus d'un, d'autant plus que le dessin est plutôt limité avec de grandes cases en noir et blanc façon ombres chinoises si on peut dire et le texte en-dessous.
Les Chansons des Fatals Picards en Bandes Dessinées
Cette BD adapte et illustre plusieurs chansons des Fatals Picards à travers une succession de petites histoires ou de simples mises en images des paroles du groupe. Je connais assez mal les Fatals Picards en tant que groupe, mais je connaissais et appréciais la plupart des chansons reprises ici. Le problème, c'est que l'album se contente très souvent de les illustrer assez littéralement, sans apporter de relecture, de véritable scénario ou de valeur ajoutée. L'humour absurde, satirique et très second degré du groupe reste évidemment présent, et certaines chansons fonctionnent toujours bien grâce à leurs idées de départ ou à leur ton volontairement idiot et décalé. Mais en dehors du plaisir de retrouver ces morceaux, l'album lui-même reste très limité. Les différentes histoires sont inégales, le rythme manque d'énergie, et graphiquement c'est d'un niveau amateur. Ce n'est pas catastrophique, mais c'est souvent trop simple et maladroit, avec une mise en scène sans impact ni personnalité. Ça ressemble surtout à un petit produit dérivé fait par des fans amateurs pour des fans. Honnêtement, c'est parce que j'aime bien l'esprit du groupe et de leurs chansons que je n'ai pas trouvé l'ensemble nul, mais cela reste un album largement dispensable.
Exterminateur 17
En refermant Exterminateur 17, j’ai surtout ressenti du soulagement. Pas ce mélange de fascination et de réflexion que peut provoquer une grande œuvre de science-fiction. Non. Juste la satisfaction d’être enfin arrivé au bout d’une lecture qui m’a paru interminable. Et pourtant, le point de départ avait tout pour me plaire. Cette armée d’androïdes créée uniquement pour faire la guerre, envoyée combattre contre le Planétoïde Novack avant qu’une paix soudaine ne rende leur existence absurde… il y avait quelque chose de profondément tragique là-dedans. L’idée qu’Exterminateur 17 survive à cette extinction programmée et hérite du rêve du Maître — libérer les androïdes — promettait une vraie fresque de science-fiction mélancolique et existentielle. Mais dans les faits, je n’ai jamais réussi à entrer dans le récit. Le problème principal, c’est que tout m’a semblé incroyablement froid et désincarné. Exterminateur 17 traverse l’histoire davantage comme un concept philosophique que comme un personnage vivant. Les réflexions sur la liberté, la conscience ou l’humanité s’enchaînent, mais sans émotion, sans tension, sans véritable incarnation. J’avais constamment l’impression de lire des idées plutôt qu’une histoire. Et surtout… quel ennui. Le récit avance lentement, sans vraie quête claire ni progression dramatique forte. Beaucoup de scènes m’ont paru interminables. Je tournais les pages davantage pour finir l’album que par envie de découvrir la suite. Pourtant j’aime les récits contemplatifs ou philosophiques quand ils me happent émotionnellement. Là, je suis resté totalement extérieur du début à la fin. Même la relation entre le Maître et Exterminateur 17, qui aurait pu apporter une vraie dimension tragique ou humaine, m’a semblé trop distante pour réellement me toucher. Le seul élément que je sauve vraiment, ce sont les dessins. Là oui, il y a quelque chose. Certaines planches possèdent une vraie puissance visuelle avec cette science-fiction organique, étrange et presque mystique. L’univers a une identité graphique forte et quelques images restent en tête après la lecture. Clairement, le dessin récupère à lui seul le demi-point de ma note. Parce que pour le reste, cette lecture a surtout été un long tunnel froid et creux que j’ai eu beaucoup de mal à terminer. 1,5/5 pour moi. 1 point pour l’effort d’ambition. 0,5 pour les dessins. Et malheureusement, rien de plus.
Le Premier Voyage
Le regard est un magicien ? - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 1987. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comporte quarante-quatre pages de bande dessinée en noir & blanc. Il comprend un long prologue sous forme d’une nouvelle rédigée par Philippe Chartron. Sa présentation sort également de l’ordinaire, car ledit prologue court tout le long des planches de bande dessinée, sous la forme d’un court paragraphe de texte placé en bas de chaque page. Cet ouvrage a été intégré dans l’anthologie Les sentiers cimentés (2005), publiés par L’Association, regroupant six bandes dessinées de ce bédéaste. De la maison de la grand-mère de Mathieu, là où tout a commencé, où Mathieu en quelque sorte est né, on a toujours vu la mer, entre deux vallons, entre deux collines. La mer était à portée de regard. Mathieu sortait de la maison le matin, et il commençait sa contemplation tout de suite. On lui disait d’aller jouer, d’aller plus loin, mais pas du côté de la citerne tout de même, mais il n’y courait pas. Il regardait là-bas le morceau de mer entre les crêtes, et l’horizon au-dessus des caps. Mathieu bougeait peu, il s’asseyait sous la tonnelle. De temps en temps, grand-mère lui proposait de boire, on lui préparait son petit casse-croûte. Le temps se dilatait et brisait la limite des heures du jour, des mois et aussi des années. La mémoire de ce temps ne fut pas les fêtes du village, l’accident de moto de l’oncle Henri, l’orage de grêle qui détruisit la treille, et autres événements remarquables qui rythmaient les années. La mémoire, ce fut la mer, au loin derrière les vallées, que Mathieu regardait avec grand-mère à son côté. Dans le ciel, les mouettes volètent. Dans la rue, un chien se tient immobile, le regard vide. Dans un pavillon, à l’étage, l’intérieur est tranquille, installé comme si tout était définitif : cuisine pour les cafés qui réparent les blessures, nounours pour les caresses et chat qui absorbe les maléfices, lits pour des morts provisoires et la porte. Le seuil d’une sorte de passion et de rédemption. Un matin comme une promesse, transparent comme le sourire d’une jeune fille inconnue… Un matin à ne pas prendre la voiture.au mois de mai, les hommes suspendaient des lampions à des tresses de buis, liant de guirlandes les balcons des rues de son enfance. La nuit les femmes chantaient. Mathieu accroché à sa mère regardait sa sœur danser. C’était les mai’s. Les voitures ont interdit les mai’s. Peut-être un jour, les machines interdiront les hommes. Mathieu marche tranquillement dans les rues de la ville, saluant une voisine, passant devant des voitures garées, parvenant au port. Un clochard aviné le salue du nom de commandant, et lui demande s’il appareille aujourd’hui. Puis il demande cinq sous, en lui expliquant que lui voyage avec du rouge, en pointant du doigt la bouteille qu’il tient de l’autre main. Mathieu aime regarder les bateaux… Ils ont des mâts, des voiles, une étrave pour fendre l’eau. Comme les autres, il pourrait traverser la mer aller de l’autre côté… Ils ne sont peut-être là que pour réveiller d’anciens rêves… Pour (déjà) sa neuvième bande dessinée, ce créateur si singulier raconte l’histoire d’un homme d’une trentaine d’années qui un matin décide de ne pas se rendre au bureau et de déambuler dans les rues de différents quartiers de Nice. Une banale promenade, et en même temps un regard unique et totalement idiosyncratique et en même temps universel. Ce premier voyage commence avec un dessin en pleine page de quatre mouettes en vol, sur un fond de page totalement vierge… avec un paragraphe de texte en bas de page, assez dense, et en petit caractères. Le lecteur présume qu’il s’agit de l’introduction rédigée par Philippe Chartron. Le lecteur tourne la page et découvre le dessin d’un chien ordinaire, et le texte qui continue en pied de page. En fait, il ne s’agit pas à proprement parler d’une introduction : le texte ressemble plus à une nouvelle racontant la jeunesse du personnage appelé Mathieu, ses vacances chez sa grand-mère, le jeu des trésors cachés dans une boîte d’allumettes, d’abord réels puis imaginaires, l’adaptation facile et tranquille au collège et au lycée, l’entrée dans la vie adulte normale, travailleur et citoyen, amoureux, époux et père, une vie normale, celle que tous attendaient de lui. S’il est familier du bédéaste, le lecteur finit par entretenir le soupçon que le texte est également de sa plume, car il y retrouve la même sensibilité, le même humanisme, la même approche artistique. Mais non, il s’agit bien d’un écrivain réel et distinct. Prêt pour une petite promenade avec Mathieu, trentenaire sans histoire et sans éclat ? Le lecteur commence par remarquer que l’artiste a encore gagné en aisance dans la souplesse de ses traits, sa capacité à montrer, à décrire ou à évoquer avec des simples traits noirs sur une page blanche, en fonction du moment, de la sensation. Dans la troisième planche, avec des six cases disposées par deux en bande, le dessinateur est en mode descriptif : les draps défaits sur le lit, la lampe de chevet, le tableau au mur. Puis une chambre d’enfants avec un bazar sur le lit et une sorte de couverture chauve-souris accrochée au mur. Une vision de la salle de bain avec des noirs plus massifs pour un effet soutenu de contraste sur le blanc de la page. Le passage par le couloir avec de grands rectangles noirs délimitant bien la largeur du couloir, et la forme arrondie du chat qui ressort par sa souplesse. La table du petit-déjeuner encombrée dans la cuisine. Enfin la volée d’escalier avec une vue en plongée inclinée depuis le haut de la cage. Au fil de la balade, le lecteur prend régulièrement son temps pour regarder autour de lui : les petits voiliers amarrés au port, un couple de jeunes gens sur une plage de galets, une forteresse sur les hauteurs devinée dans la perspective d’une rue bordée d’immeubles, des arbres et leur tronc magnifique (cela deviendra une spécialité de Baudoin), des voitures à la carrosserie rutilante dans un parking, la locomotive massive d’un train, la vue de la vie urbaine en étant installé à une terrasse, etc. Le lecteur se rend compte que son regard se trouve séduit par une case par ci, une case par là. Pris dans le flot de la narration visuelle, il se rend compte que certains dessins semblent sortir de l’ordinaire, sans pour autant détonner. Cela commence dès la planche deux avec la cravate de Mathieu représentée comme une succession de traits noir allant en s’évasant et en s’épaississant du haut vers le bas. En planche cinq, la façon de rendre l’apparence globale d’une plage de galets s’avère originale : un effet très réussi reposant sur des points irréguliers. En planche sept, une case se concentre sur le flot de véhicules sur la chaussée, avec une prise de vue à trente centimètres de hauteur par rapport au niveau du trottoir. En planche seize, une case de la largeur de la page : la vue d’un banc sur lequel Mathieu a abandonné sa veste, et sur la partie droite un magnifique tronc d’arbre en premier plan. En planche vingt-trois, une jeune femme retire son teeshirt sur la plage, une représentation évoquant une intensité lumineuse telle qu’elle gomme une partie du contour du corps. Vers la fin pendant trois pages, une prise de vue subjective, à partir du point de vue de Mathieu : il regarde son ami Antoine qui vient de l’accoster dans la rue, et qui l’invite à prendre un verre en terrasse où ils s’assoient. Et puis… Dès la planche deux, il se produit un étrange phénomène : il manque le trait de gauche dans le contour du visage de Mathieu, comme si le bord droit de son visage s’était dissous et que sa tête avait perdu son caractère étanche et fermé. Ce phénomène se reproduit régulièrement avec des altérations variées de la tête : comme une énergie semblant en irradier vers l’extérieur, comme si les galets semblaient y entrer par le haut du crâne, comme si sa tête devenait transparente et pas le reste de son corps, comme si elle se fondait dans les banchages, comme si un chien était assis dessus, comme si une grue mécanique s’y était posée, etc. En fait cette balade s’avère très riche en situations variées : un accident de moto, un appel passé à l’épouse, une rencontre avec clochard, une balade dans les hauteurs, faire connaissance avec une enfant qui pleure suite à une dispute avec ses copines, avec une jeune touriste avenante ne parlant que l’allemand, un trajet en train, observer les passants en étant attablé à une terrasse, se faire rattraper par un garçon qui donne un petit papier (le même garçon présent sur la couverture de l’album Passe le temps (1982), rencontrer sa tante et échanger quelques mots, etc. Or Mathieu a fait un pas de côté : lui un homme sans histoire, il décide de faire le travail buissonnier, sans signe avant-coureur, sans idée particulière. Lui qui pouvait rester silencieux, vacant, mais toujours poli. Il se produit un phénomène singulier, ou plutôt un état d’esprit sortant du train-train quotidien : Une autre texture de l’air, d’autres couleurs… Il a l’impression physique de pénétrer dans un espace exceptionnel… Non ! Pas exceptionnel ! Au contraire ! Mais les yeux des gens, leurs oreilles, leurs sens ne sont plus capables de percevoir l’essentiel. Mais aujourd’hui, il traverse des paysages méconnaissables, qui n’ont rien de commun avec les rues qu’il arpente. Il foule des terres qu’ignorent les passants des rues de la ville. Leur plan de Nice et celui de Mathieu ne sont pas superposables. Un message codé existe dans tout ce qu’il voit, entend, vit depuis qu’il est sorti de chez lui. Parfois il a eu l’impression de toucher au but pour aussitôt s’en éloigner. Maintenant il ne cherche plus, il marche. La lumière ocre a tout envahi, vient-elle du ciel, des façades, de la mer ou de l’intérieur de Mathieu ? Un grand calme est en lui. En accompagnant Mathieu, le lecteur fait également l’expérience de ce décalage, de cette autre façon de voir ce qui l’entoure, d’un réel qui n’est pas superposable à celui des individus de la normalité, de la société de consommation. S’il a accès aux quelques pages réunies sous le titre de Derrière les fagots, le lecteur découvre que ce phénomène représenté visuellement par la tête du personnage qui n’est plus fermée, a produit un effet étrange sur le bédéaste. Cette représentation de la tête ouverte, il l’associe à la schizophrénie, et d’ailleurs un grand médecin des hôpitaux lui écrira après avoir lu cette BD, qu’il s’en sert pour parler de cette maladie. De son côté, le lecteur perçoit ce dispositif visuel comme la métaphore de la vision d’artiste, de la sensibilité propre d’Edmond Baudoin. Cette ouverture de la tête agit comme une capacité à ressentir le monde différemment, à y être plus sensible, une forme d’attention différente relevant d’une harmonie avec la réalité des choses, débarrassée du filtre des habitudes et de la normalisation sociale ambiante. Avec cette perception, Mathieu s’émancipe d’une vision du monde artificielle relevant d’automatismes sociaux, réussissant à accéder à une perception non filtrée, ce qui dissipe les dissonances cognitives afférentes. Raboutant la fin du récit en bande dessinée et celle du texte de la nouvelle, le lecteur découvre que les deux se raccorde parfaitement. Ce premier voyage raconte une histoire fort ordinaire d’un homme sortant de chez lui, et faisant le travail buissonnier, flânant au gré de sa fantaisie, sensible à des choses auxquelles il était sourd dans son quotidien normal. La narration visuelle enchante du début à la fin, oscillant entre une capacité descriptive remarquable, et un art de la sensation tout aussi extraordinaire, les deux s’entremêlant et se complétant sans solution de continuité, du grand art. Le lecteur découvre littéralement le monde par les yeux d’un autre être humain, celui de Mathieu, ceux du bédéaste bien sûr… et ceux du romancier qui a écrit la nouvelle faisant office de préface, parfaitement en phase avec l’auteur. Magique.
Jurassic league
Rien d'autres à ajouter de plus par rapport à l'avis précédent qui a déjà tout bien expliqué les problèmes de cet album. J'ai rien contre les comics de super-héros qui ne sont que du pur divertissement, mais ici le scénario est un peu trop orientés sur les scènes d'actions. Alors il y a pleins de bastons au point où on a un peu oublié de vraiment développé le scénario. Il faut dire aussi qu'il y a trop de personnages et pas assez d'espaces pour tous bien les développés. J'aime bien la version dinosaure de Batman et sa relation avec les humains...et puis c'est à peu près tout. Quant au dessin, j'ai bien aimé le premier dessinateur et beaucoup moins le second (le chapitre 3 au complet est vraiment moche à regarder). Un comics avec un gimmick à oublier rapidement.
La Cuisine des ogres
Tome 1 : Trois-Fois-Morte Avec cet album paru il y a deux ans déjà, Fabien Vehlmann et Jean-Baptiste Andreae ont réussi un véritable tour de force. Dans leur cuisine très spéciale, ils nous ont mitonné un récit succulent au dressage splendide, en privilégiant les meilleurs ingrédients du conte noir initiatique, avec pour héroïne cette gamine attachante, Blanchette alias « Trois-Fois-Morte ». Après avoir fui le foyer familial après le décès de sa mère, peu désireuse de subir l’emprise d’un père abusif et violent, la petite fille en apparence fragile va révéler sa grandeur d’âme, sa force de caractère et son courage dans un endroit aux milles dangers : la cuisine des ogres. Kidnappée par le croquemitaine Grince-Matin avec ses camarades orphelins, qui au départ avaient peu de considération pour elle, elle franchira tous les obstacles grâce en partie à ses talents culinaires, mais aussi avec l’aide du jeune korrigan Brèche-Dent. Connu pour son talent de scénariste — avec notamment « Les Cinq conteurs de Bagdad », « Jolies ténèbres » ou encore « Le Dernier Atlas » —, Fabien Vehlmann a conçu ici encore une histoire très élaborée qui plaira autant aux jeunes lecteurs qu’aux plus âgés, soucieux de conserver leur âme d’enfant. Car en effet, Vehlmann est parvenu à réactualiser de fort belle manière la thématique des ogres et autres croquemitaines, ceux qui nous ont tant fait trembler dans les contes de Perrault, à commencer par « Le Petit Poucet » mais aussi « Barbe bleue » ou « Le Chat botté ». Au-delà du scénario, l’univers particulièrement riche développé ici est magnifié par le dessin de Jean-Baptiste Andrea, au sommet de son art. Les cases fourmillent de détails que l’on pourrait passer des heures à contempler. Le trait très enlevé bénéficie d’un sens accompli de la mise en page et du cadrage, tant pour les vues « panoramiques » que rapprochées. Quant à la couleur, elle vient régaler nos rétines de mille nuances, avec des tonalités jaunes et rougeoyantes (oui, il y a un peu d’hémoglobine, c’est logique…) pour les scènes se déroulant dans les fameuses cuisines, bleutées pour celles des lacs souterrains de la Dent du chat, la cité des ogres. L’ensemble est juste incroyable et devrait déclencher chez tout lecteur normalement constitué une sensation de pur enchantement. Mais dans « La Cuisine des ogres », il y a aussi du fond, avec un propos très stimulant porté par le personnage de Trois-Fois-Morte et son parcours initiatique. Sous les bandages masquant ses blessures, tant physiques que psychologiques, la fillette au surnom bien trouvé, consciente qu’elle a survécu miraculeusement à tous les dangers, n’a plus peur ni de la mort ni des monstres qu’elle choisit d’affronter. En adoptant une grille de lecture plus métaphorique, tous ces monstres sont peut-être un peu les nôtres, intérieurs comme extérieurs, incarnant d’une certaine manière les figures patriarcales dominantes de notre monde auxquels nous nous soumettons trop souvent et qui entravent notre quête de liberté. Bien que cette série soit classée « tout public » sur le site de l’éditeur, on conseillera tout de même aux parents de vérifier que ce premier tome, un brin « gore » et morbide par moments, convient à leurs jeunes enfants, malgré son apparence de conte merveilleux… Tome 2 : Une vie de vaurien Ce second tome de « La Cuisine des ogres » peut être considéré comme le contrepied radical du premier tome. Alors que ce dernier était centré autour du personnage de Trois-Fois-Morte, nous allons ici suivre les pérégrinations de Brèche-Dent, dans le même registre du parcours initiatique. Mais cette fois, l’action se déroulera hors des murs de la cité de la Dent du Chat, à l’inverse du tome précédent qui pouvait être vu comme un huis clos. De même, la personnalité de nos deux héros est très différente. Si le courage et le désir de sortir de sa condition caractérisait Trois-Fois-Morte, le jeune korrigan souffre en revanche d’un manque de confiance en lui et de la peur de quitter l’environnement, quand bien même son poste de plongeur ne lui ouvre guère de perspectives. Leur seul point commun est la bienveillance et la générosité d’âme. Mais le problème pour Brèche-Dent, « rejeton d’une korrigane délurée et d’un père aux origines pas très bien déterminée », c’est qu’il semble résigné à accepter son statut de figurant, peu importe les marques de mépris à son encontre. De plus, il ne possède aucun talent particulier, se sent nul vis-à-vis des autres, sans parler de son défaut de prononciation qui n’arrange pas les choses. Brèche-Dent, qui malgré sa timidité insurmontable, se montre peu enclin à céder aux menaces de La Grignotte qui l’a enjoint à trahir sa meilleure amie Trois-Fois-Morte, car ce qui est certain, c’est que le jeune korrigan est d’une loyauté exemplaire. C’est ainsi qu’il va décider de s’éloigner de la Dent du Chat et tailler la route pour vivre une aventure riche en rebondissements, parsemée de rencontres avec une galerie des personnages hauts en couleurs, notamment un cafard prénommé Chrysostome, « cloporteur » multilingue, qui va l’accompagner tout au long de son périple. Une fois encore, Fabien Vehlmann n’a pas ménagé sa peine pour concevoir un scénario rempli de circonvolutions fort originales, même si l’on n’en saisit par forcément la pertinence au premier abord (notamment la séquence du dahu). Mais ici, la fantaisie est reine, le but étant de susciter l’émerveillement, et en cela on peut dire que le but est atteint. On appréciera les références ou simples clins d’œil, conscients ou pas, à des œuvres du cinéma ou de la littérature enfantine. Lorsque Brèche-Dent se fait avaler par le Léviathan, on ne pourra s’empêcher de penser à « Pinocchio », de même avec le cafard Chrysostome qui peut rappeler également Gemini Cricket. La scène des cuisines de la Brigade du sucre évoquera immédiatement « Charlie et la chocolaterie », tout comme la séquence explosive du gâteau géant. Comme pour l’opus précédent, tout cela est parfaitement relayé par le talent graphique de JB Andreae et la palette de couleurs très soignée. Ici encore, le duo a fonctionné à merveille. En se centrant sur le personnage de Brèche-Dent, qui servait un peu de faire-valoir à Trois-Fois-Morte, héroïne « sans peur et sans reproche », ce second volet de « La Cuisine des ogres » rend en quelque sorte hommage à tous les invisibles, poissards, losers et autres « moins que rien » à qui rien ne réussit, mais dont l’abnégation et la volonté d’aider leur prochain ne rendent pas moins valeureux. Tout être de la création a une histoire et un vécu digne d’intérêt, ce récit le prouve avec brio, alors pourquoi les lumières ne seraient-elles pas pour une fois braquées sur ceux qui préfèrent l’éviter, que ce soit par timidité ou par conviction ? Dans la lignée de son prédécesseur, « Une vie de vaurien » est une réussite, faisant d’ores et déjà de « La Cuisine des ogres » une série qui s’inscrira parmi les meilleures de la décennie, grâce à son propos et à son inventivité susceptibles de toucher un public diversifié.
Une aventure de Gérard Craan
Comme annoncé en page de garde, la série Gérard Crann, publiée en 1982, est une fiction politique sur la Belgique. Elle constitue la première partie de la saga Santi/Bucquoy en 5 tomes qui est un beau bordel au niveau éditorial. Jugez plutôt : 1982 Camp de réforme B. Série les aventures de Gérard Craan. Éditeur Deligne. 1982 Au Dolle Mol. Série les aventures de Gérard Craan. Éditeur Deligne. 1985 Autonomes. Série les Chroniques de fin de siècle. Le nom du personnage principal devient Gérard Mordant (mais c'est bien le même). Éditeur Ansaldi. 1986 Mourir à Creys Malville. Série les Chroniques de fin de siècle. Éditeur Ansaldi. 1988 Chooz. Série les Chroniques de fin de siècle. Le personnage reprend son nom initial Gérard Craan. Éditeur Alpen. Pour revenir aux deux premières aventures de Gérard, on se rend vite compte que Bucquoy projette avant tout ses fantasmes liés à ses opinions politiques (l'auteur était anarchiste). En effet le récit dystopique d'une dictature en Belgique ne s'appuie sur aucune réalité de l'époque. Ça ne m'a pas empêché d'apprécier son ambiance, qui combine une distance presque sociologique avec un certain réalisme social. J'ai beaucoup aimé le trait charbonneux, l'utilisation de tons pastels pour décrire une Bruxelles grise et totalitaire. La technique de dessin change au deuxième tome mais reste agréable à l'oeil. La qualité éditoriale est assez aléatoire comme déjà indiqué et on retrouve les mêmes problèmes à l'impression : plusieurs pages floues par volume, sans parler de la différence de format entre le premier et le second tome. Au final, ces deux premiers tomes sont sûrement mes préférés, car on a pas encore les éléments problématiques qui viendront ternir le propos plus tard (bien-fondé de l'attentat, image de la femme).
Les Compagnons du Crépuscule
À l'époque, après avoir lu et tant aimé Les Passagers du vent, j'ai continué à suivre tout ce que Bourgeon faisait. J'ai aimé le dessin plus réaliste et détaillé des Compagnons, mais j'ai été surpris par l'apparition du fantastique dans une série que j'attendais purement historique. Et ce fut une bonne découverte ! Parmi les trois albums, que j'ai lus a l'édition originale de Casterman, c'est surtout le dernier qui m'a impressionné : la fin tragique de l'écuyer et du chevalier, l'apocalypse de tout un monde. Maudits soient-ils ! Maudits! P.S. : Coïncidence troublante : la fin me fait beaucoup penser au Nom de la Rose de U. Eco (publié en 1980) et au film de J.-J. Annaud (1986).