Pour la marine, elle sonne le glas de la construction en bois.
-
Ce tome est le vingt-quatrième de la série, il constitue une histoire complète indépendante de toute autre, ne nécessitant pas de connaissances préalables pour pouvoir l’apprécier. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte pour le scénario, Sandro Masin pour les dessins, et le studio Logicfun pour les couleurs. Il comprend une courte introduction de Denis-Michel Boëll, conservateur général du patrimoine, sur les grandes batailles navales majeures (les historiens en dénombrent plus d’un demi-millier), et sur la présente collection. Il se termine avec un dossier historique de huit pages, réalisé par l’auteur, comprenant six chapitres illustrés par des documents d’archive, intitulés : D’abord un peu d’histoire, Un état des lieux bien triste, Une nouvelle arme dévastatrice, Une guerre de petits pas, Avant le désastre, La conclusion.
Dans un camp militaire de fortune, le lieutenant Dimitri est en train de lire un article de journal à Piotr, un autre lieutenant : La victoire remportée à Sinope en ce merveilleux mois de novembre témoigne de nouveau que notre flotte de la mer Noire a rempli dignement sa mission. C’est avec une joie sincère et cordiale que je remercie mes braves marins pour ce fait d’armes accompli à la gloire de la Russie. C’est grâce à votre belle vaillance que nous avons vaincu. Oui, je l’affirme haut et fort, vous faites ma fierté. Grâce à vous, mes braves marins, l’honneur du pavillon russe flotte haut. Nos ennemis ottomans, qui ont eu le tort et l’arrogance de nous défier, ne peuvent que le regretter. Piotr s’emporte : ce n’est pas un beau texte, c’est un torchon, ce discours remonte à l’année dernière, cette feuille de chou n’est plus qu’un torchon pour se frotter les fesses. Toujours énervé, il continue véhément : la situation est catastrophique, les Français et les Anglais les assiègent et Sébastopol finira par tomber. Alors le beau discours de leur tsar sur une bataille qui remonte à plus d’une année… Il poursuit : C’est parce qu’ils ont écrasé les Ottomans à cette maudite bataille que les Français et les Anglais sont entrés dans la danse.
Quelques temps plus tard, sur le rivage de la mer Noire, près de la forteresse de Saint-Nicolas en octobre 1853, le même régiment avance en colonne, pour rejoindre à pied la ville de Poti. La discussion a repris entre les deux lieutenants. Dimitri tance son collègue en lui rappelant qu’ils sont les seuls officiers qui restent, ils se doivent de faire bonne figure sinon les gars, tout moujiks qu’ils sont, vont finir par se poser des questions. Il met en avant qu’on leur a vanté d’être la plus puissante des armées et la forteresse est tombée en moins d’une journée ! Les deux officiers estiment que la faute en incombe au colonel Poutinich qui commandait la place : à l’entendre, Saint-Nicolas était inexpugnable ! Dimitri le revoit encore vanter les qualités de la forteresse en frisant sa petite moustache d’aristocrate avant qu’elle ne soit arrachée par un boulet. Répondant à Piotr, il lui fait observer qu’ils n’ont aucune noblesse : à la table des rangs leurs père ne sont même pas repris.
Une nouvelle bataille navale dans cette collection, un même dispositif narratif, avec des spécificités propres pour mettre en lumière les enjeux dans la perspective historique, et son importance dans l’évolution des affrontements maritimes. Le scénariste maîtrise totalement son dispositif pour une narration fluide et facile à lire, tout en comprenant de nombreuses informations de nature diverse, véhiculées par de nombreux autres moyens que les textes. Cette fois-ci, le point d’ancrage pour les lecteurs se compose de deux duos, chacun dans un camp différent. Comme d’habitude, le rôle des femmes est réduit à la portion congrue : ici, il est juste question de l’épouse du capitaine français par le biais d’une photographie qu’il a toujours avec lui dans un médaillon, et par les remarques railleuses de l‘officier supérieur de la Royal Navy qui estime que la sienne est une mégère. Ces deux officiers ont été envoyés en mission d’observation par leur gouvernement respectif : ils sont donc amenés à commenter l’organisation de la flotte ottomane, la qualification de leurs marins, et l’omniprésence de l’utilisation du bakchich, c’est-à-dire les pots-de-vin, et les dessous-de-table, ou autres passe-droits et faveurs. Par leurs commentaires acerbes, le lecteur se fait une idée du peu d’estime ou de considération que les nations européennes accordent à l’Empire ottoman, de l’analyse qu’elles font de l’inefficacité de leurs armées, et du caractère inéluctable de leur défaite quelle que soit la réalité des forces en présence.
Toutefois, cette description à charge d’une Marine rendue inefficace par la corruption trouve une forme de contraposée avec une remarque de l’officier français. Il évoque à son interlocuteur britannique ces officiers qui, forts de la réputation de leur marine, ont monnayé leurs services. Il raconte qu’il a un oncle qui se trouvait à la bataille de Navarin… Il commandait une frégate – turque ! Cet oncle n’a pas trouvé la mort à la bataille de Navarin : il y a trouvé la fortune. Non seulement les Turcs ont payé chèrement ses services, mais il a débarqué avant les premiers coups de canon, car il refusait de se battre contre des compatriotes. L’histoire des deux lieutenants russes contraste également avec celle de ces deux conseillers : le récit commence alors qu’ils sont dans un camp de fortune, puis ils s’éloignent de la forteresse de Saint-Nicolas qui vient d’être ravagée. Une fois arrivés à Poti, une ville portuaire de Géorgie, ils sont sèchement reçus par le major commandant la garnison, qui les affecte d’office sur un vraquier, le Ivanoz, car leur présence l’embarrasse. Quand enfin le navire quitte le port, trois semaines plus tard, ils constatent rapidement son piètre état, et il y a cafard dans la soupe. En suivant leur périple et leurs différentes affectations, le lecteur observe une autre forme de désorganisation, différente de l’impéritie des soldats ottomans.
En découvrant la couverture, le lecteur a bien conscience que la narration visuelle est assurée par un autre artiste que Jean-Yves Delitte dont il a pu apprécier la solidité des illustrations dans d’autres tomes de cette série. Ce peintre de la Marine a toutefois réalisé la couverture, montrant un navire ottoman subir le feu des canons russes, devant la ville de Sinope justement. Bien évidemment, le lecteur est venu pour les visuels de la bataille navale, et pour les moments en mer, qui totalisent dix-sept pages. L‘artiste s’applique, comme attendu, sur les gréements (il ne manque pas un seul cordage), sur l’exactitude historique de la forme des différents navires (sans aucun doute supervisé par le scénariste). En page quatorze, il réalise un dessin occupant la largeur de la page et le tiers de la hauteur : l’ensemble des navires ottomans mouillant dans la rade de Sinope, avec la côte en arrière-plan, une belle escadre. En planche dix-sept, c’est le fragile navire ottoman de Piotr et Dimitri pris dans une tempête avec d’immenses vagues. Puis vient le temps de la bataille navale attendue : le lecteur assiste à l’avancée des navires russes fendant les flots en formation, il voit les premiers coups de canon avec la sensation d’entendre le bruit assourdissant et d’humer l’odeur de la poudre. Et enfin, les navires brûlent au-dessus de l’eau, au soir du combat.
L’artiste a également effectué les recherches indispensables et nécessaires pour les uniformes et les armes, ainsi que pour les objets du quotidien et les bâtiments : il s’agit d’une solide reconstitution historique. Le coloriste s’aligne sur les lignes directrices de Douchka Delitte, coloriste régulière de la série : une palette de couleurs un peu ternies et parfois sombres, pour souligner la dimension tragique et brutale de la vie militaire et des affrontements. La narration visuelle s’effectue dans des cases rectangulaires, bien alignées en bande. Régulièrement le lecteur peut relever un détail remarquable : les caractères cyrilliques sur un journal, des bois de construction à proximité d’une cale, les lanternes pendant du plafond pour éclairer une terrasse, la forme d’une fontaine d’ornementation et son bassin dans une luxueuse demeure, le boîtier dans lequel le capitaine français conserve le portrait de son épouse, etc. Il manque la sensation d’âpreté propre aux dessins de Delitte.
Au travers de la bande dessinée, le lecteur découvre le déroulement de la bataille, ainsi que les circonstances y menant. Il prend plaisir à lire le dossier en fin d’ouvrage, pour en apprendre plus sur le mécanisme de détérioration des relations entre Ottomans et Russes, sur l’état réel de la Marine des deux forces en présence, sur la ville de Sinop (pour laquelle l’auteur a préféré l’écriture avec un E final), et sur… le canon-obusier. Le récit passe sous silence l’importance de cette évolution dans l’armement des navires, et le dossier y revient en détail, expliquant sa puissance, et comment cette bataille navale a sonné le glas de la construction en bois. En filigrane, il est également question de diplomatie à l’échelle européenne, et, déjà, de militaires de carrière monnayant leurs services pour d’autres puissances, en tant que consultants extérieurs.
Une autre bataille dans la longue succession de guerres russo-ottomanes. Comme à son habitude, le scénariste excelle dans la conception synthétique de son intrigue, entre faits historiques, narration de la bataille et ancrage humain pour le lecteur avec des personnages de chaque camp. La narration visuelle présente un bon niveau, entre une solide reconstitution historique bien documentée, et une mise en scène classique à la lisibilité immédiate, manquant peut-être un peu de fougue, par rapport à d’autre tomes de la série. Le dossier final vient consolider les éléments historiques, et développer d’autres points, comme l’utilisation du canon-obusier.
A mon tour de donner un avis et je dois avouer que j'étais anxieux à l'idée d'être le premier à ne pas aimer : j'avais en effet feuilleté l'album et la noirceur de ses planches ainsi que le thème abordé de la musique qui en général ne ressort jamais correctement en BD avait retardé longtemps mon envie d'acheter l'album. Finalement, après lecture, je ne peux qu'abonder dans le sens qu'il s'agit d'une très belle BD, à tous points de vue.
Bel objet pour commencer, avec son grand format, son épaisse pagination, sa couverture comme dorée à l'or fin et ses pages cousues. Seul regret, mon exemplaire, le dernier encore en vente chez mon libraire avait le marque-page arraché.
Beau graphisme ensuite. Les premières pages donnent une impression de gravure à l'ancienne. Mais si l'on y regarde de près, il est composé d'une forme de tramage probablement informatique qui donne un très bon rendu des lumières et ombrages. C'est parfois très sombre, un peu étouffant, mais c'est aussi souvent très beau. Le trait n'est pas en reste, d'une grande finesse, avec de belles compositions parfaitement maitrisées. Il y a aussi un subtil jeu sur les couleurs alors que l'ensemble est en noir et blanc, couleurs qui permettent de faire ressortir l'émotion artistique puisqu'on les retrouve dans la représentation de la musique et des chants quand ils atteignent une forme de grâce intense, mais aussi discrètement présent dans les tableaux du personnage peintre qui apparait vers la fin de l'album. Et enfin la représentation de la musique elle-même est sans doute la première qui me convainc dans le média BD. Elle ne représente pas un air ou une chanson en particulier mais plus une forme d'émotion, de ressenti, avec plus ou moins d'intensité, de mordant ou de douceur. Et cette représentation de l'émotion, l'auteur l'utilise aussi pour les sons et les scènes choc, qui marqueront ainsi autant les protagonistes que le lecteur. C'est très bien fait, très bien trouvé. Et c'est ce choix de représentation qui m'a rendu très intense et fort le moment du Ressurectio en fin d'histoire. Remarquable !
Et enfin très bonne histoire, dense et intense. Elle commence dans l'obscurité et l'étouffement, avec une forme de ténèbres qui aurait facilement pu me rebuter mais est heureusement compensée par l'humanité et la bienveillance de la relation entre les deux jumeaux. Et peu à peu les chapitres remontent vers la lumière, vers la civilisation et la finesse artistique, alors que la relation entre les héros s'étiole doucement mais sûrement. Il y aurait beaucoup à en dire, les thématiques se mêlent, les intrigues se croisent et se succèdent. C'est souvent fort, régulièrement cruel, mais aussi intense et beau. Je n'ai pas été fondamentalement emporté par ce récit, et en particulier par cette opposition entre humilité et vanité qui forme la clé de son intrigue à partir de la moitié de l'album, mais certains moments sont marquants de beauté. Et surtout tout le scénario est très intelligemment mené, très subtil en matière de création de personnages et de relations humaines et artistiques. On touche là au chef-d'œuvre, ou au moins à la grande œuvre qui sort des sentiers battus.
Une lecture à ne pas manquer même si elle m'a moins touché que d'autres.
Je viens de lire le dernier Palmer, sur le vin, j'ai souri et ai presque ri, merci ! Autrefois un sur Apostrophe, une autre fois sur la Corse, sur le voile, et toujours cela semblait marcher sur l'eau, décalé et dans la cible, incisif sans être méchant… J'aime aussi que le décor puisse être riche sans étouffer l'humour, et qu'il puisse y avoir pas mal de personnages sans qu'on s'y perde… Aussi qu'on puisse apprendre une chose ou deux, ou bien que ce qu'on sache devienne rieur grâce à la bd. Le rythme est juste ce qu'il faut. Je ne saurais dire ce qu'il manque pour mieux noter, ça doit être comme pour le vin, se trouver à côté d'une appellation sans être l'appellation. Santé !
Je suis très surpris de cette lecture, qui part sur des chapeaux de roues et s'embarque dans une histoire aux tournants imprévisibles. Je suis très fan de la direction prise par l'histoire après ce premier tome !
Ce tome introductif est parfaitement bien exécuté, avec une histoire vite campée et des personnages bien inspirés. Le protagoniste est ce bretteur amateur de bon mots, protecteur des pauvres gens dans une cité ressemblant un peu à Venise, dans un contexte de magie et de questionnements sociaux. En quelques pages l'histoire prend un envol avec cette congrégation de révolutionnaires qui entendent changer les choses dans le monde. Et si l'on a du classique dans le début de l'aventure, très vite le récit semble accélérer jusqu'à une révélation finale surprenante et qui augure du bon pour la suite. J'ai accroché tout de suite à l'histoire et j'ai envie de voir la suite, qui est prometteuse.
Le tout est servi par un dessin qui est appréciable. Je n'ai encore rien lu de sa part mais la dessinatrice a un coup de crayon qui fait ressortir les scènes d'actions et les intérieurs, tout en ayant un trait global qui rappelle tout à fait les films de capes et d'épées, une esthétique vénitienne et les visuels marquants. L'ensemble est clair et lisible, dynamique et coloré, une lecture franchement agréable ! Je ne peux que recommander la lecture de ce premier tome qui promet pour la suite.
Le deuxième tome poursuit l'histoire et l'accélère, allant dans une direction intéressante. J'aime beaucoup l'idée qui est présente du pouvoir avec contrepartie et ce que ça dit sur l'exercice du pouvoir. C'est une vraie question de la façon dont le pouvoir passe par des réseaux de domination, incarné ici par le Commodore qui distribue de la puissance, laquelle est chaque fois compensée par un cout négatif. De l'autre côté, Don Juan est (même si ça n'est pas encore confirmé) une sorte d'électron libre qui trace sa propre voie, presque anarchiste et social, faisant ses propres liens sociaux par son charisme et son bagout. De même, il semble disposer de pouvoirs sans contrepartie, métaphore peut-être d'une conception différente de la société et d'un pouvoir qui n'est pas vertical ?
Cette question du pouvoir et de la politique est au centre du récit de cape et d'épées, et ce deuxième tome confirme que le récit d'aventure est l'enrobage d'une réflexion sur la société. Sur la notre, sans aucun doute, mais avec l'aspect fun et prenant d'une comédie d'aventure aux personnages bien campés. C'est vraiment une lecture intéressante et que je recommande !
Dans ce monde gentiment décalé, le Royaume de Babylone est évolué et dominateur, tandis que, dans la lointaine Europe blanche, la pauvre France est encore à demi sauvage, à peine en voie de développement. Une archéologue est envoyée en mission dans cette contrée exotique et arriérée afin d'y piller des reliques pour son musée.
Le principe est simple mais ingénieux : ici, c'est la France profonde qui devient le terrain d'aventure folklorique.
Je réalise avec cet album que j'ai finalement lu assez peu d'ouvrages de B-gnet, alors que cet album là se révèle excellent et me donne envie d'en découvrir davantage. Outre la parodie évidente mais finalement assez fine d'Indiana Jones et de Tintin, je ressens une forte influence des œuvres de Daniel Goossens, avec leur ton absurde et pince-sans-rire, et même des références directes à ce dernier (ce bébé qui pleure avec des Rrrr sous ses cris). Le concept est limpide et surtout parfaitement tenu sur la durée. Là où ce genre d'idée peut vite s'épuiser, le récit ne tourne jamais en rond, car l'auteur multiplie les variations, les détournements et les clins d'œil. L'inversion des regards fonctionne très bien, aussi bien pour la parodie pure que pour la petite satire du tourisme, de l'exotisme et de nos travers bien franchouillards.
L'humour m'a souvent fait rire, ce qui est déjà beaucoup, mais j'ai aussi été très agréablement surpris par la quantité de bonnes idées que contient cet album. C'est absurde, parfois très bête, parfois plus mordant, avec des gags visuels et des jeux de mots qui s'enchaînent sans temps mort.
Quant au dessin, il est dynamique et lisible, là encore avec un léger esprit Goossens dans la mise en scène, ainsi qu'un bon sens du rythme et de la narration humoristique. Et j'ai beaucoup aimé les fausses couvertures de Tintin qui ponctuent chaque chapitre.
Je n'en attendais rien et j'ai découvert là un album franchement drôle et bien mené, qui exploite son idée jusqu'au bout sans l'étirer artificiellement. Il me donne envie d'explorer davantage l'œuvre de son auteur.
Une série qui mérite vraiment le détour.
Se déroulant dans le Londres du dernier quart du XIXème siècle, elle multiplie les références : Frankenstein, Jack l’Éventreur, Sherlock Holmes (qui est même souvent évoqué, étant voisin des deux gamines qui aide Malcolm, etc., Malcolm Max étant une sorte de mixe entre Sherlock Holmes (pour le flegme et les déductions fines) et James Bond (pour son sex appeal), tandis que son acolyte Charisma – improbable demi vampire – allie charme (elle est vraiment sexy) et force (de caractère comme de frappe !).
Les trois albums sont assez denses, les textes sont très présents (c’est même parfois un peu trop envahissant, mais bon, globalement ça passe), et ils ne se lisent pas si rapidement que ça. Mais c’est quand même une lecture plaisante, divertissante.
Les dialogues justement, sont souvent caustiques, pimentés d’humour, entre Max et Charisma, mais aussi avec le commissaire – qui est bien évidemment à côté de la plaque.
Il y a des facilités, des couleuvres à avaler (par exemple l’évasion de Max de la Tour de Londres – et même le fait qu’il aille ensuite chez lui, sans y être immédiatement recherché…). Mais ici je l’accepte aisément, car c’est au service d’une intrigue à la fois dynamique et farfelue, pleine d’allant. Le dernier tome mise sur de l’action survitaminée, avec apparition d’une reine Victoria ridicule avec sa mini couronne, de Nellie Bly…
Dernier détail, et pas des moindres, le dessin, que j’ai trouvé très agréable. Un trait fin, un peu anguleux pour certains visages, mais un rendu plaisant.
Une série divertissante qui me fait regretter que Mennigen n’ait pour le moment pas récidivé (que ce soit sur un autre cycle ou sur une autre série).
Adaptation directe du roman d’Alain Damasio, la série ne cherche pas à réinventer le fond. Le scénario suit fidèlement l’œuvre d’origine, dont l’intrigue, la densité et la force conceptuelle constituent déjà le cœur du projet. L’intérêt principal de la bande dessinée réside ailleurs : dans la matérialisation d’un univers dont la puissance descriptive pouvait, à la lecture du roman, rester difficile à pleinement visualiser.
Sur ce point, le dessin est particulièrement abouti. La représentation du vent, de l’effort, des corps en tension et des paysages hostiles est maîtrisée et lisible. L’univers prend corps avec cohérence, sans affaiblir la rudesse ni la poésie du texte d’origine. Les personnages sont bien caractérisés graphiquement et la dynamique de groupe fonctionne, laissant apparaître progressivement la complexité des relations et la fatigue psychologique du voyage.
La BD respecte ainsi autant l’esprit que les émotions du roman, en proposant une interprétation graphique solide et immersive. En revanche, sa valeur repose largement sur le matériau initial : l’adaptation sublime, mais ne dépasse pas l’œuvre source. Une lecture très réussie pour qui connaît et apprécie le livre, mais dont l’excellence tient davantage à la transposition qu’à l’originalité intrinsèque du récit.
C’est vraiment un chouette documentaire – mâtiné de roman graphique pour rendre plus vivante cette présentation d’une réalité oubliée. Celle des bidonvilles dans lesquels s’entassaient des populations immigrées dans les années 50-60, puis des « cités de transit » dans lesquelles on t les a envoyées par la suite.
Plus qu’oubliée d’ailleurs on devrait plutôt parler d’occultée, invisibilisée. En effet, il n’y a pas que l’histoire ou la mémoire qui les ait oubliés. Tout était fait à l’époque pour qu’ils n’apparaissent nulle part (logements indécents loin de tout, y compris lorsqu’il s’agit de « reloger » ceux qui sont chassés par les destructions des bidonvilles). Cette réalité n’a laissé que très peu de traces, recouverte par la communication sur les « 30 Glorieuses ».
Au travers de l’histoires de quelques familles, nous découvrons donc cette réalité, le scandale permanent à quelques encâblures de Paris.
La vie, la solidarité, la honte bue des bidonvilles est bien rendue. Comme l’est dans le second tome – qui se déroule une décennie plus tard – l’exploitation éhontée de la main d’oeuvre immigrée par l’industrie et le travail à la chaine.
Quelques textes rappellent régulièrement le contexte, et des interventions (radio, télé, journaux) de politiques (Debré, Pompidou, etc.) ou d’industriels (Bouygues à vomir) montrent le cynisme méprisant à l’œuvre. Au bas de l’échelle, tous les rapaces (gardien de « cité de transit, responsable des listes pour les HLM, etc.) qui exploitent – avec force racisme – ces « bougnoules ».
Si l’humain émerge régulièrement (solidarités de voisinage, fraicheur des jeunes « beurs », luttes sociales et politiques), la lecture s’évère tout de même amère. Les auteurs ne jouent pourtant jamais sur le pathos (y compris pour le massacre du 17 octobre 1961, traité finalement rapidement et presque pudiquement – même si quelques extraits de journaux montrent la désinformation et la racisme ambiant).
Si l’économie – et la société – françaises doivent beaucoup à la main d’œuvre immigrée dans ces Trente Glorieuses qui ne le furent pas pour tous, il est bon de rappeler, alors qu’aujourd’hui certaines idées nauséabondes s’affirment dans les médias, que la France n’a toujours pas soldé ses dettes, en particulier mémorielles. La lecture de ces deux albums est très recommandable.
La narration est fluide et agréable. J’ai bien aimé le dessin, simple, mais efficace (même si certains personnages sont parfois difficiles à différencier).
La Fille dans l’écran est une BD profondément feel-good et romantique, qui aborde les sentiments avec beaucoup de douceur et de justesse. La manière dont l’anxiété sociale est intégrée au récit donne une vraie épaisseur aux personnages et évite toute approche simpliste ou caricaturale. Cette fragilité assumée nourrit la relation et rend le lien entre les deux protagonistes crédible et touchant.
La narration par messages fonctionne très bien et rappelle le roman graphique “adolescent” dans le bon sens du terme, mais avec une réelle maîtrise et une maturité d’écriture. Le dispositif des deux points de vue, traités séparément puis de plus en plus entremêlés, est intelligemment exploité. Il permet de ressentir progressivement le rapprochement émotionnel des personnages, sans lourdeur ni effets forcés.
Graphiquement, l’album est très réussi. La gestion des couleurs — alternance entre une trame colorée et une trame en noir et blanc — est subtile et pertinente, servant à la fois la narration et les états émotionnels. Le dessin, simple mais expressif, accompagne parfaitement le propos. Rien de révolutionnaire sur le fond, mais une histoire d’amour sincère, bien construite et émotionnellement juste, qui marque par sa sensibilité.
Très bonne bande dessinée, portée par une construction narrative particulièrement efficace. La triple trame — le présent avec le débat d’historiens, la fin de vie d’Anne Bonny et le récit de ses aventures — apporte une vraie profondeur au propos. Ce dispositif rend la lecture dynamique tout en instaurant un recul bienvenu, presque introspectif, sur le personnage et sur ce que l’Histoire choisit de retenir ou de transformer. La dimension éducative fonctionne bien, notamment grâce à ce jeu de regards croisés qui met en lumière les subtilités de la réinterprétation historique.
Le parcours d’Anne Bonny est en lui-même passionnant. Le récit est rythmé, aborde de nombreux thèmes et le choix d’un personnage féminin à cette époque donne une résonance très moderne à l’ensemble. La piraterie sert davantage de cadre que de finalité : on n’est pas face à une BD de pirates classique, mais plutôt à un portrait de femme en quête de liberté, dans un monde qui la contraint de toutes parts. La relation avec la mort incarnée, sans être révolutionnaire, est bien intégrée et apporte une touche supplémentaire de sens et de gravité.
Graphiquement, le dessin est expressif et s’inscrit clairement dans les codes de la BD ado contemporaine. Ce n’est pas forcément une esthétique qui me séduit immédiatement, mais elle s’accorde bien au ton du récit et finit par fonctionner sur la durée. Une œuvre que je recommanderais sans hésiter aux adolescents, surtout filles mais aussi garçons, et tout autant à leurs parents.
En France, les livres sont au même prix partout. C'est la loi !
Avec BDfugue, vous payez donc le même prix qu'avec les géants de la vente en ligne mais pour un meilleur service :
des promotions et des goodies en permanence
des réceptions en super état grâce à des cartons super robustes
une équipe joignable en cas de besoin
2. C'est plus avantageux pour nous
Si BDthèque est gratuit, il a un coût.
Pour financer le service et le faire évoluer, nous dépendons notamment des achats que vous effectuez depuis le site. En effet, à chaque fois que vous commencez vos achats depuis BDthèque, nous touchons une commission. Or, BDfugue est plus généreux que les géants de la vente en ligne !
3. C'est plus avantageux pour votre communauté
En choisissant BDfugue plutôt que de grandes plateformes de vente en ligne, vous faites la promotion du commerce local, spécialisé, éthique et indépendant.
Meilleur pour les emplois, meilleur pour les impôts, la librairie indépendante promeut l'émergence des nouvelles séries et donc nos futurs coups de cœur.
Chaque commande effectuée génère aussi un don à l'association Enfance & Partage qui défend et protège les enfants maltraités. Plus d'informations sur bdfugue.com
Pourquoi Cultura ?
Indépendante depuis sa création en 1998, Cultura se donne pour mission de faire vivre et aimer la culture.
La création de Cultura repose sur une vision de la culture, accessible et contributive. Nous avons ainsi considéré depuis toujours notre responsabilité sociétale, et par conviction, développé les pratiques durables et sociales. C’est maintenant au sein de notre stratégie de création de valeur et en accord avec les Objectifs de Développement Durable que nous déployons nos actions. Nous traitons avec lucidité l’impact de nos activités, avec une vision de long terme. Mais agir en responsabilité implique d’aller bien plus loin, en contribuant positivement à trois grands enjeux de développement durable.
Nos enjeux environnementaux
Nous sommes résolument engagés dans la réduction de notre empreinte carbone, pour prendre notre part dans la lutte contre le réchauffement climatique et la préservation de la planète.
Nos enjeux culturels et sociétaux
La mission de Cultura est de faire vivre et aimer la culture. Pour cela, nous souhaitons stimuler la diversité des pratiques culturelles, sources d’éveil et d’émancipation.
Nos enjeux sociaux
Nous accordons une attention particulière au bien-être de nos collaborateurs à la diversité, l’inclusion et l’égalité des chances, mais aussi à leur épanouissement, en encourageant l’expression des talents artistiques.
Votre vote
Sinope
Pour la marine, elle sonne le glas de la construction en bois. - Ce tome est le vingt-quatrième de la série, il constitue une histoire complète indépendante de toute autre, ne nécessitant pas de connaissances préalables pour pouvoir l’apprécier. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte pour le scénario, Sandro Masin pour les dessins, et le studio Logicfun pour les couleurs. Il comprend une courte introduction de Denis-Michel Boëll, conservateur général du patrimoine, sur les grandes batailles navales majeures (les historiens en dénombrent plus d’un demi-millier), et sur la présente collection. Il se termine avec un dossier historique de huit pages, réalisé par l’auteur, comprenant six chapitres illustrés par des documents d’archive, intitulés : D’abord un peu d’histoire, Un état des lieux bien triste, Une nouvelle arme dévastatrice, Une guerre de petits pas, Avant le désastre, La conclusion. Dans un camp militaire de fortune, le lieutenant Dimitri est en train de lire un article de journal à Piotr, un autre lieutenant : La victoire remportée à Sinope en ce merveilleux mois de novembre témoigne de nouveau que notre flotte de la mer Noire a rempli dignement sa mission. C’est avec une joie sincère et cordiale que je remercie mes braves marins pour ce fait d’armes accompli à la gloire de la Russie. C’est grâce à votre belle vaillance que nous avons vaincu. Oui, je l’affirme haut et fort, vous faites ma fierté. Grâce à vous, mes braves marins, l’honneur du pavillon russe flotte haut. Nos ennemis ottomans, qui ont eu le tort et l’arrogance de nous défier, ne peuvent que le regretter. Piotr s’emporte : ce n’est pas un beau texte, c’est un torchon, ce discours remonte à l’année dernière, cette feuille de chou n’est plus qu’un torchon pour se frotter les fesses. Toujours énervé, il continue véhément : la situation est catastrophique, les Français et les Anglais les assiègent et Sébastopol finira par tomber. Alors le beau discours de leur tsar sur une bataille qui remonte à plus d’une année… Il poursuit : C’est parce qu’ils ont écrasé les Ottomans à cette maudite bataille que les Français et les Anglais sont entrés dans la danse. Quelques temps plus tard, sur le rivage de la mer Noire, près de la forteresse de Saint-Nicolas en octobre 1853, le même régiment avance en colonne, pour rejoindre à pied la ville de Poti. La discussion a repris entre les deux lieutenants. Dimitri tance son collègue en lui rappelant qu’ils sont les seuls officiers qui restent, ils se doivent de faire bonne figure sinon les gars, tout moujiks qu’ils sont, vont finir par se poser des questions. Il met en avant qu’on leur a vanté d’être la plus puissante des armées et la forteresse est tombée en moins d’une journée ! Les deux officiers estiment que la faute en incombe au colonel Poutinich qui commandait la place : à l’entendre, Saint-Nicolas était inexpugnable ! Dimitri le revoit encore vanter les qualités de la forteresse en frisant sa petite moustache d’aristocrate avant qu’elle ne soit arrachée par un boulet. Répondant à Piotr, il lui fait observer qu’ils n’ont aucune noblesse : à la table des rangs leurs père ne sont même pas repris. Une nouvelle bataille navale dans cette collection, un même dispositif narratif, avec des spécificités propres pour mettre en lumière les enjeux dans la perspective historique, et son importance dans l’évolution des affrontements maritimes. Le scénariste maîtrise totalement son dispositif pour une narration fluide et facile à lire, tout en comprenant de nombreuses informations de nature diverse, véhiculées par de nombreux autres moyens que les textes. Cette fois-ci, le point d’ancrage pour les lecteurs se compose de deux duos, chacun dans un camp différent. Comme d’habitude, le rôle des femmes est réduit à la portion congrue : ici, il est juste question de l’épouse du capitaine français par le biais d’une photographie qu’il a toujours avec lui dans un médaillon, et par les remarques railleuses de l‘officier supérieur de la Royal Navy qui estime que la sienne est une mégère. Ces deux officiers ont été envoyés en mission d’observation par leur gouvernement respectif : ils sont donc amenés à commenter l’organisation de la flotte ottomane, la qualification de leurs marins, et l’omniprésence de l’utilisation du bakchich, c’est-à-dire les pots-de-vin, et les dessous-de-table, ou autres passe-droits et faveurs. Par leurs commentaires acerbes, le lecteur se fait une idée du peu d’estime ou de considération que les nations européennes accordent à l’Empire ottoman, de l’analyse qu’elles font de l’inefficacité de leurs armées, et du caractère inéluctable de leur défaite quelle que soit la réalité des forces en présence. Toutefois, cette description à charge d’une Marine rendue inefficace par la corruption trouve une forme de contraposée avec une remarque de l’officier français. Il évoque à son interlocuteur britannique ces officiers qui, forts de la réputation de leur marine, ont monnayé leurs services. Il raconte qu’il a un oncle qui se trouvait à la bataille de Navarin… Il commandait une frégate – turque ! Cet oncle n’a pas trouvé la mort à la bataille de Navarin : il y a trouvé la fortune. Non seulement les Turcs ont payé chèrement ses services, mais il a débarqué avant les premiers coups de canon, car il refusait de se battre contre des compatriotes. L’histoire des deux lieutenants russes contraste également avec celle de ces deux conseillers : le récit commence alors qu’ils sont dans un camp de fortune, puis ils s’éloignent de la forteresse de Saint-Nicolas qui vient d’être ravagée. Une fois arrivés à Poti, une ville portuaire de Géorgie, ils sont sèchement reçus par le major commandant la garnison, qui les affecte d’office sur un vraquier, le Ivanoz, car leur présence l’embarrasse. Quand enfin le navire quitte le port, trois semaines plus tard, ils constatent rapidement son piètre état, et il y a cafard dans la soupe. En suivant leur périple et leurs différentes affectations, le lecteur observe une autre forme de désorganisation, différente de l’impéritie des soldats ottomans. En découvrant la couverture, le lecteur a bien conscience que la narration visuelle est assurée par un autre artiste que Jean-Yves Delitte dont il a pu apprécier la solidité des illustrations dans d’autres tomes de cette série. Ce peintre de la Marine a toutefois réalisé la couverture, montrant un navire ottoman subir le feu des canons russes, devant la ville de Sinope justement. Bien évidemment, le lecteur est venu pour les visuels de la bataille navale, et pour les moments en mer, qui totalisent dix-sept pages. L‘artiste s’applique, comme attendu, sur les gréements (il ne manque pas un seul cordage), sur l’exactitude historique de la forme des différents navires (sans aucun doute supervisé par le scénariste). En page quatorze, il réalise un dessin occupant la largeur de la page et le tiers de la hauteur : l’ensemble des navires ottomans mouillant dans la rade de Sinope, avec la côte en arrière-plan, une belle escadre. En planche dix-sept, c’est le fragile navire ottoman de Piotr et Dimitri pris dans une tempête avec d’immenses vagues. Puis vient le temps de la bataille navale attendue : le lecteur assiste à l’avancée des navires russes fendant les flots en formation, il voit les premiers coups de canon avec la sensation d’entendre le bruit assourdissant et d’humer l’odeur de la poudre. Et enfin, les navires brûlent au-dessus de l’eau, au soir du combat. L’artiste a également effectué les recherches indispensables et nécessaires pour les uniformes et les armes, ainsi que pour les objets du quotidien et les bâtiments : il s’agit d’une solide reconstitution historique. Le coloriste s’aligne sur les lignes directrices de Douchka Delitte, coloriste régulière de la série : une palette de couleurs un peu ternies et parfois sombres, pour souligner la dimension tragique et brutale de la vie militaire et des affrontements. La narration visuelle s’effectue dans des cases rectangulaires, bien alignées en bande. Régulièrement le lecteur peut relever un détail remarquable : les caractères cyrilliques sur un journal, des bois de construction à proximité d’une cale, les lanternes pendant du plafond pour éclairer une terrasse, la forme d’une fontaine d’ornementation et son bassin dans une luxueuse demeure, le boîtier dans lequel le capitaine français conserve le portrait de son épouse, etc. Il manque la sensation d’âpreté propre aux dessins de Delitte. Au travers de la bande dessinée, le lecteur découvre le déroulement de la bataille, ainsi que les circonstances y menant. Il prend plaisir à lire le dossier en fin d’ouvrage, pour en apprendre plus sur le mécanisme de détérioration des relations entre Ottomans et Russes, sur l’état réel de la Marine des deux forces en présence, sur la ville de Sinop (pour laquelle l’auteur a préféré l’écriture avec un E final), et sur… le canon-obusier. Le récit passe sous silence l’importance de cette évolution dans l’armement des navires, et le dossier y revient en détail, expliquant sa puissance, et comment cette bataille navale a sonné le glas de la construction en bois. En filigrane, il est également question de diplomatie à l’échelle européenne, et, déjà, de militaires de carrière monnayant leurs services pour d’autres puissances, en tant que consultants extérieurs. Une autre bataille dans la longue succession de guerres russo-ottomanes. Comme à son habitude, le scénariste excelle dans la conception synthétique de son intrigue, entre faits historiques, narration de la bataille et ancrage humain pour le lecteur avec des personnages de chaque camp. La narration visuelle présente un bon niveau, entre une solide reconstitution historique bien documentée, et une mise en scène classique à la lisibilité immédiate, manquant peut-être un peu de fougue, par rapport à d’autre tomes de la série. Le dossier final vient consolider les éléments historiques, et développer d’autres points, comme l’utilisation du canon-obusier.
Soli Deo Gloria
A mon tour de donner un avis et je dois avouer que j'étais anxieux à l'idée d'être le premier à ne pas aimer : j'avais en effet feuilleté l'album et la noirceur de ses planches ainsi que le thème abordé de la musique qui en général ne ressort jamais correctement en BD avait retardé longtemps mon envie d'acheter l'album. Finalement, après lecture, je ne peux qu'abonder dans le sens qu'il s'agit d'une très belle BD, à tous points de vue. Bel objet pour commencer, avec son grand format, son épaisse pagination, sa couverture comme dorée à l'or fin et ses pages cousues. Seul regret, mon exemplaire, le dernier encore en vente chez mon libraire avait le marque-page arraché. Beau graphisme ensuite. Les premières pages donnent une impression de gravure à l'ancienne. Mais si l'on y regarde de près, il est composé d'une forme de tramage probablement informatique qui donne un très bon rendu des lumières et ombrages. C'est parfois très sombre, un peu étouffant, mais c'est aussi souvent très beau. Le trait n'est pas en reste, d'une grande finesse, avec de belles compositions parfaitement maitrisées. Il y a aussi un subtil jeu sur les couleurs alors que l'ensemble est en noir et blanc, couleurs qui permettent de faire ressortir l'émotion artistique puisqu'on les retrouve dans la représentation de la musique et des chants quand ils atteignent une forme de grâce intense, mais aussi discrètement présent dans les tableaux du personnage peintre qui apparait vers la fin de l'album. Et enfin la représentation de la musique elle-même est sans doute la première qui me convainc dans le média BD. Elle ne représente pas un air ou une chanson en particulier mais plus une forme d'émotion, de ressenti, avec plus ou moins d'intensité, de mordant ou de douceur. Et cette représentation de l'émotion, l'auteur l'utilise aussi pour les sons et les scènes choc, qui marqueront ainsi autant les protagonistes que le lecteur. C'est très bien fait, très bien trouvé. Et c'est ce choix de représentation qui m'a rendu très intense et fort le moment du Ressurectio en fin d'histoire. Remarquable ! Et enfin très bonne histoire, dense et intense. Elle commence dans l'obscurité et l'étouffement, avec une forme de ténèbres qui aurait facilement pu me rebuter mais est heureusement compensée par l'humanité et la bienveillance de la relation entre les deux jumeaux. Et peu à peu les chapitres remontent vers la lumière, vers la civilisation et la finesse artistique, alors que la relation entre les héros s'étiole doucement mais sûrement. Il y aurait beaucoup à en dire, les thématiques se mêlent, les intrigues se croisent et se succèdent. C'est souvent fort, régulièrement cruel, mais aussi intense et beau. Je n'ai pas été fondamentalement emporté par ce récit, et en particulier par cette opposition entre humilité et vanité qui forme la clé de son intrigue à partir de la moitié de l'album, mais certains moments sont marquants de beauté. Et surtout tout le scénario est très intelligemment mené, très subtil en matière de création de personnages et de relations humaines et artistiques. On touche là au chef-d'œuvre, ou au moins à la grande œuvre qui sort des sentiers battus. Une lecture à ne pas manquer même si elle m'a moins touché que d'autres.
Les Aventures de Jack Palmer
Je viens de lire le dernier Palmer, sur le vin, j'ai souri et ai presque ri, merci ! Autrefois un sur Apostrophe, une autre fois sur la Corse, sur le voile, et toujours cela semblait marcher sur l'eau, décalé et dans la cible, incisif sans être méchant… J'aime aussi que le décor puisse être riche sans étouffer l'humour, et qu'il puisse y avoir pas mal de personnages sans qu'on s'y perde… Aussi qu'on puisse apprendre une chose ou deux, ou bien que ce qu'on sache devienne rieur grâce à la bd. Le rythme est juste ce qu'il faut. Je ne saurais dire ce qu'il manque pour mieux noter, ça doit être comme pour le vin, se trouver à côté d'une appellation sans être l'appellation. Santé !
Don Juan des Flots
Je suis très surpris de cette lecture, qui part sur des chapeaux de roues et s'embarque dans une histoire aux tournants imprévisibles. Je suis très fan de la direction prise par l'histoire après ce premier tome ! Ce tome introductif est parfaitement bien exécuté, avec une histoire vite campée et des personnages bien inspirés. Le protagoniste est ce bretteur amateur de bon mots, protecteur des pauvres gens dans une cité ressemblant un peu à Venise, dans un contexte de magie et de questionnements sociaux. En quelques pages l'histoire prend un envol avec cette congrégation de révolutionnaires qui entendent changer les choses dans le monde. Et si l'on a du classique dans le début de l'aventure, très vite le récit semble accélérer jusqu'à une révélation finale surprenante et qui augure du bon pour la suite. J'ai accroché tout de suite à l'histoire et j'ai envie de voir la suite, qui est prometteuse. Le tout est servi par un dessin qui est appréciable. Je n'ai encore rien lu de sa part mais la dessinatrice a un coup de crayon qui fait ressortir les scènes d'actions et les intérieurs, tout en ayant un trait global qui rappelle tout à fait les films de capes et d'épées, une esthétique vénitienne et les visuels marquants. L'ensemble est clair et lisible, dynamique et coloré, une lecture franchement agréable ! Je ne peux que recommander la lecture de ce premier tome qui promet pour la suite. Le deuxième tome poursuit l'histoire et l'accélère, allant dans une direction intéressante. J'aime beaucoup l'idée qui est présente du pouvoir avec contrepartie et ce que ça dit sur l'exercice du pouvoir. C'est une vraie question de la façon dont le pouvoir passe par des réseaux de domination, incarné ici par le Commodore qui distribue de la puissance, laquelle est chaque fois compensée par un cout négatif. De l'autre côté, Don Juan est (même si ça n'est pas encore confirmé) une sorte d'électron libre qui trace sa propre voie, presque anarchiste et social, faisant ses propres liens sociaux par son charisme et son bagout. De même, il semble disposer de pouvoirs sans contrepartie, métaphore peut-être d'une conception différente de la société et d'un pouvoir qui n'est pas vertical ? Cette question du pouvoir et de la politique est au centre du récit de cape et d'épées, et ce deuxième tome confirme que le récit d'aventure est l'enrobage d'une réflexion sur la société. Sur la notre, sans aucun doute, mais avec l'aspect fun et prenant d'une comédie d'aventure aux personnages bien campés. C'est vraiment une lecture intéressante et que je recommande !
Inanna Djoun
Dans ce monde gentiment décalé, le Royaume de Babylone est évolué et dominateur, tandis que, dans la lointaine Europe blanche, la pauvre France est encore à demi sauvage, à peine en voie de développement. Une archéologue est envoyée en mission dans cette contrée exotique et arriérée afin d'y piller des reliques pour son musée. Le principe est simple mais ingénieux : ici, c'est la France profonde qui devient le terrain d'aventure folklorique. Je réalise avec cet album que j'ai finalement lu assez peu d'ouvrages de B-gnet, alors que cet album là se révèle excellent et me donne envie d'en découvrir davantage. Outre la parodie évidente mais finalement assez fine d'Indiana Jones et de Tintin, je ressens une forte influence des œuvres de Daniel Goossens, avec leur ton absurde et pince-sans-rire, et même des références directes à ce dernier (ce bébé qui pleure avec des Rrrr sous ses cris). Le concept est limpide et surtout parfaitement tenu sur la durée. Là où ce genre d'idée peut vite s'épuiser, le récit ne tourne jamais en rond, car l'auteur multiplie les variations, les détournements et les clins d'œil. L'inversion des regards fonctionne très bien, aussi bien pour la parodie pure que pour la petite satire du tourisme, de l'exotisme et de nos travers bien franchouillards. L'humour m'a souvent fait rire, ce qui est déjà beaucoup, mais j'ai aussi été très agréablement surpris par la quantité de bonnes idées que contient cet album. C'est absurde, parfois très bête, parfois plus mordant, avec des gags visuels et des jeux de mots qui s'enchaînent sans temps mort. Quant au dessin, il est dynamique et lisible, là encore avec un léger esprit Goossens dans la mise en scène, ainsi qu'un bon sens du rythme et de la narration humoristique. Et j'ai beaucoup aimé les fausses couvertures de Tintin qui ponctuent chaque chapitre. Je n'en attendais rien et j'ai découvert là un album franchement drôle et bien mené, qui exploite son idée jusqu'au bout sans l'étirer artificiellement. Il me donne envie d'explorer davantage l'œuvre de son auteur.
Malcolm Max
Une série qui mérite vraiment le détour. Se déroulant dans le Londres du dernier quart du XIXème siècle, elle multiplie les références : Frankenstein, Jack l’Éventreur, Sherlock Holmes (qui est même souvent évoqué, étant voisin des deux gamines qui aide Malcolm, etc., Malcolm Max étant une sorte de mixe entre Sherlock Holmes (pour le flegme et les déductions fines) et James Bond (pour son sex appeal), tandis que son acolyte Charisma – improbable demi vampire – allie charme (elle est vraiment sexy) et force (de caractère comme de frappe !). Les trois albums sont assez denses, les textes sont très présents (c’est même parfois un peu trop envahissant, mais bon, globalement ça passe), et ils ne se lisent pas si rapidement que ça. Mais c’est quand même une lecture plaisante, divertissante. Les dialogues justement, sont souvent caustiques, pimentés d’humour, entre Max et Charisma, mais aussi avec le commissaire – qui est bien évidemment à côté de la plaque. Il y a des facilités, des couleuvres à avaler (par exemple l’évasion de Max de la Tour de Londres – et même le fait qu’il aille ensuite chez lui, sans y être immédiatement recherché…). Mais ici je l’accepte aisément, car c’est au service d’une intrigue à la fois dynamique et farfelue, pleine d’allant. Le dernier tome mise sur de l’action survitaminée, avec apparition d’une reine Victoria ridicule avec sa mini couronne, de Nellie Bly… Dernier détail, et pas des moindres, le dessin, que j’ai trouvé très agréable. Un trait fin, un peu anguleux pour certains visages, mais un rendu plaisant. Une série divertissante qui me fait regretter que Mennigen n’ait pour le moment pas récidivé (que ce soit sur un autre cycle ou sur une autre série).
La Horde du contrevent
Adaptation directe du roman d’Alain Damasio, la série ne cherche pas à réinventer le fond. Le scénario suit fidèlement l’œuvre d’origine, dont l’intrigue, la densité et la force conceptuelle constituent déjà le cœur du projet. L’intérêt principal de la bande dessinée réside ailleurs : dans la matérialisation d’un univers dont la puissance descriptive pouvait, à la lecture du roman, rester difficile à pleinement visualiser. Sur ce point, le dessin est particulièrement abouti. La représentation du vent, de l’effort, des corps en tension et des paysages hostiles est maîtrisée et lisible. L’univers prend corps avec cohérence, sans affaiblir la rudesse ni la poésie du texte d’origine. Les personnages sont bien caractérisés graphiquement et la dynamique de groupe fonctionne, laissant apparaître progressivement la complexité des relations et la fatigue psychologique du voyage. La BD respecte ainsi autant l’esprit que les émotions du roman, en proposant une interprétation graphique solide et immersive. En revanche, sa valeur repose largement sur le matériau initial : l’adaptation sublime, mais ne dépasse pas l’œuvre source. Une lecture très réussie pour qui connaît et apprécie le livre, mais dont l’excellence tient davantage à la transposition qu’à l’originalité intrinsèque du récit.
Demain, demain
C’est vraiment un chouette documentaire – mâtiné de roman graphique pour rendre plus vivante cette présentation d’une réalité oubliée. Celle des bidonvilles dans lesquels s’entassaient des populations immigrées dans les années 50-60, puis des « cités de transit » dans lesquelles on t les a envoyées par la suite. Plus qu’oubliée d’ailleurs on devrait plutôt parler d’occultée, invisibilisée. En effet, il n’y a pas que l’histoire ou la mémoire qui les ait oubliés. Tout était fait à l’époque pour qu’ils n’apparaissent nulle part (logements indécents loin de tout, y compris lorsqu’il s’agit de « reloger » ceux qui sont chassés par les destructions des bidonvilles). Cette réalité n’a laissé que très peu de traces, recouverte par la communication sur les « 30 Glorieuses ». Au travers de l’histoires de quelques familles, nous découvrons donc cette réalité, le scandale permanent à quelques encâblures de Paris. La vie, la solidarité, la honte bue des bidonvilles est bien rendue. Comme l’est dans le second tome – qui se déroule une décennie plus tard – l’exploitation éhontée de la main d’oeuvre immigrée par l’industrie et le travail à la chaine. Quelques textes rappellent régulièrement le contexte, et des interventions (radio, télé, journaux) de politiques (Debré, Pompidou, etc.) ou d’industriels (Bouygues à vomir) montrent le cynisme méprisant à l’œuvre. Au bas de l’échelle, tous les rapaces (gardien de « cité de transit, responsable des listes pour les HLM, etc.) qui exploitent – avec force racisme – ces « bougnoules ». Si l’humain émerge régulièrement (solidarités de voisinage, fraicheur des jeunes « beurs », luttes sociales et politiques), la lecture s’évère tout de même amère. Les auteurs ne jouent pourtant jamais sur le pathos (y compris pour le massacre du 17 octobre 1961, traité finalement rapidement et presque pudiquement – même si quelques extraits de journaux montrent la désinformation et la racisme ambiant). Si l’économie – et la société – françaises doivent beaucoup à la main d’œuvre immigrée dans ces Trente Glorieuses qui ne le furent pas pour tous, il est bon de rappeler, alors qu’aujourd’hui certaines idées nauséabondes s’affirment dans les médias, que la France n’a toujours pas soldé ses dettes, en particulier mémorielles. La lecture de ces deux albums est très recommandable. La narration est fluide et agréable. J’ai bien aimé le dessin, simple, mais efficace (même si certains personnages sont parfois difficiles à différencier).
La Fille dans l'écran
La Fille dans l’écran est une BD profondément feel-good et romantique, qui aborde les sentiments avec beaucoup de douceur et de justesse. La manière dont l’anxiété sociale est intégrée au récit donne une vraie épaisseur aux personnages et évite toute approche simpliste ou caricaturale. Cette fragilité assumée nourrit la relation et rend le lien entre les deux protagonistes crédible et touchant. La narration par messages fonctionne très bien et rappelle le roman graphique “adolescent” dans le bon sens du terme, mais avec une réelle maîtrise et une maturité d’écriture. Le dispositif des deux points de vue, traités séparément puis de plus en plus entremêlés, est intelligemment exploité. Il permet de ressentir progressivement le rapprochement émotionnel des personnages, sans lourdeur ni effets forcés. Graphiquement, l’album est très réussi. La gestion des couleurs — alternance entre une trame colorée et une trame en noir et blanc — est subtile et pertinente, servant à la fois la narration et les états émotionnels. Le dessin, simple mais expressif, accompagne parfaitement le propos. Rien de révolutionnaire sur le fond, mais une histoire d’amour sincère, bien construite et émotionnellement juste, qui marque par sa sensibilité.
La Dernière Nuit d'Anne Bonny
Très bonne bande dessinée, portée par une construction narrative particulièrement efficace. La triple trame — le présent avec le débat d’historiens, la fin de vie d’Anne Bonny et le récit de ses aventures — apporte une vraie profondeur au propos. Ce dispositif rend la lecture dynamique tout en instaurant un recul bienvenu, presque introspectif, sur le personnage et sur ce que l’Histoire choisit de retenir ou de transformer. La dimension éducative fonctionne bien, notamment grâce à ce jeu de regards croisés qui met en lumière les subtilités de la réinterprétation historique. Le parcours d’Anne Bonny est en lui-même passionnant. Le récit est rythmé, aborde de nombreux thèmes et le choix d’un personnage féminin à cette époque donne une résonance très moderne à l’ensemble. La piraterie sert davantage de cadre que de finalité : on n’est pas face à une BD de pirates classique, mais plutôt à un portrait de femme en quête de liberté, dans un monde qui la contraint de toutes parts. La relation avec la mort incarnée, sans être révolutionnaire, est bien intégrée et apporte une touche supplémentaire de sens et de gravité. Graphiquement, le dessin est expressif et s’inscrit clairement dans les codes de la BD ado contemporaine. Ce n’est pas forcément une esthétique qui me séduit immédiatement, mais elle s’accorde bien au ton du récit et finit par fonctionner sur la durée. Une œuvre que je recommanderais sans hésiter aux adolescents, surtout filles mais aussi garçons, et tout autant à leurs parents.