C'est l'histoire de deux jeunes filles, l'une rêvant de gloire et de pouvoir raconter des histoires qui plaisent à tous-tes et l'autre terriblement associale mais au talent graphique indéniable, qui se rencontrent par hasard en primaire, se jalousent, s'admirent, se rapprochent, deviennent amies et décident de se lancer dans la création de mangas amateurs. Elles se font très vite remarquer, se lancent enfin dans la création officielle... et se séparent. L'une devient une mangaka à succès et l'autre part faire ses études pour se perfectionner davantage.
"Look Back" est une très jolie histoire sur la création artistique, la séparation, le regret, cette envie de revenir en arrière et de pouvoir tout changer, sur le deuil aussi.
C'est une histoire très jolie et avec un énorme potentiel et pourtant j'en ressors mitigée. Le trait de Fujimoto est toujours aussi bon, les personnages ont toujours l'air si humains dans leurs réactions et leurs incohérences, le scénario est touchant, la fin tente même de jolies idées narratives, et pourtant quelque chose cloche. Ce n'est pas très grave et pourtant un détail sur lequel je n'arrive pas à mettre pleinement le doigt me chiffonne à la lecture. Est-ce l'arrivée du fantastique dans la narration qui m'a semblé trop soudaine ? Est-ce le sentiment qu'avec un brin de développement en plus l'histoire aurait pu réaliser tout son potentiel ?
Bah je ne sais pas. Je trouve l'arrivée du fantastique intéressante et le caractère court du récit lui donne aussi une partie de son charme (la vie est trop courte, tout va si vite), alors pourquoi ai-je le sentiment qu'il manque un truc ? Un je ne sais-quoi ?
Mystère et boule de gomme...
En tout cas l'album reste très bon !
(Note réelle 3,5)
L’artiste ne doit pas imiter la nature, mais exprimer sa propre vision de choses.
-
Ce tome constitue une biographie de l’artiste Gabriele Münter. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Mayte Alvarado pour le scénario, les dessins et les couleurs, avec une traduction de l'espagnol par Christilla Vasserot. Il comprend soixante-dix-huit pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction de l’autrice qui a choisi cinq tableaux de la peintre, des moments qui font partie de son œuvre, des instants suspendus dans le temps qui se sont transformés en œuvre d’art, et qui constituent le point de départ de la bande dessinée. Elle indique qu’elle peut imaginer Gabriele Münter à partir de son œuvre, et elle a choisi cinq tableaux à cet effet, cinq fragments de vie. Il se termine avec une brève biographie de l’artiste en deux pages, puis la liste des onze œuvres citées visuellement dans l’ouvrage. Enfin vient une rapide biographie de l’autrice.
Là où les montagnes si bleues émergeant des brumes grises brillent au loin. Là où le soleil rougit, où les nuages se rejoignent, là il voudrait être ! Ceval paisible fera taire la peine et la douleur. Là où sur la roche les primevères méditent au calme et le vent souffle en douceur, il voudrait être ! Vers la forêt pensive la pousse la force de l’amour, intime tourment. Rien ne l’éloignerait d’ici, chère aimée, s’il pouvait être toujours auprès d’elle. Depuis sa fenêtre, Gabriele Münter observe le petit-déjeuner des oiseaux. Elle déguste une tasse de thé tout en écoutant la radio. La voix du présentateur indique qu’ils viennent d’écrouter : Là où les montagnes si bleues, une œuvre de Ludwig van Beethoven issue de son cycle de lieder pour voix et piano, intitulée À la bien-aimée lointaine. Il ajoute qu’ils interrompent à présent leur programmation musicale pour diffuser le discours prononcé par le Führer lors de l’inauguration de la première grande exposition d’art allemand. La voix d’Adolf Hitler se fait entendre : Il tient à proclamer sa décision irrévocable de débarrasser dès à présent la vie artistique allemande des phrases vides de sens. La voix continue : Les œuvres d’art incompréhensibles qui ont besoin d’un mode d’emploi sophistiqué pour justifier leur propre existence et camoufler leur fade et impudente vacuité ne se trouveront plus désormais sur le chemin du peuple allemand !
Le discours du Führer continue : Expérience intérieure, sentiment puissant, volonté robuste, perception pleine d’avenir, authenticité, primitivisme… Toutes ces expressions stupides et trompeuses ne sauraient justifier des produits totalement dépourvus de valeur et tout simplement ineptes. Des estropiés difformes, des femmes qui ne suscitent que de l’horreur, des hommes qui ressemblent plus à des bêtes qu’à des hommes ! Voilà ce que ces effroyables amateurs ont le culot de présenter au monde comme l’art de notre temps. […] Gabriele finit par tourner le bouton du poste pour couper court à ce discours. La sonnerie du téléphone retentit. Elle indique à l’opératrice qu’elle prend l’appel. Elle salue ensuite Johannes. Elle lui raconte qu’elle prenait son café, qu’elle avait fini. Elle continue : elle a eu de la visite ce matin, des oiseaux sont venus la voir, ils voletaient de branche en branche sur les arbres devant sa fenêtre.
La narration visuelle évoque d’entrée de jeu et tout du long l’approche graphique de la peintre. L’artiste en respecte plus l’esprit que la lettre, une certaine façon d’envisager les formes et les couleurs. Dans l’introduction, l’autrice indique qu’à la base elle s’est inspirée de cinq tableaux : Petit déjeuner des oiseaux (1934), Vue de la fenêtre de Griesbarü (1908), Promenade en canot (1910), Arbre au bord de la Seine (1930), La maison de Münter à Murnau (1931). Elle développe son point de vue et sa démarche : approcher d’un tableau comme s’il s’agissait d’une fenêtre. Il suffit de l’ouvrir pour que la scène s’anime et invite les spectateurs à y prendre part. On écoute une conversation entre amies, on sent la brise sur son visage, ou le soleil qui aveugle. On hume la bonne odeur du café. On ne peut peut-être pas avoir connaissance de tous ces détails, mais on peut les imaginer. L’autrice peut imaginer Gabriele Münter à partir de son œuvre, et elle a choisi cinq tableaux à cet effet. Cinq fragments de vie. En effet, elle fait la part belle aux images, réalisant trente pages dépourvues de tout mot. Gabriele en train de peindre un tableau, une promenade à vélo dans la campagne autour de Murnau, une balade en canoë sur le lac, le retour dans la maison de Murnau, une balade dans la neige, le vol d’oiseaux.
Première caractéristique qui marque le lecteur : la palette de couleurs, car elles sont assez claires, induisant une belle luminosité. En particulier : le beau ciel bleu sur lequel se détache le rouge-gorge, la fresque colorée sur la rambarde de l’escalier de la maison de Murnau, les couleurs extraordinaires du village quand Münter sort faire un tour de bicyclette, le vert foncé de la frondaison des arbres ressortant sur le vert plus clair de la prairie avec un vert entre deux tons pour leur ombres dans une magnifique vue du ciel, le rose des fleurs de cette même prairie, le vert incroyable de la prairie pendant le pique-nique, le jeu du vert et du bleu à l’occasion de la balade en canoë sur le lac, le blanc de la neige en hiver se teintant de nuances de rose et de parme pour un effet poétique d’une grande sensibilité. L’artiste s’est inspirée de la palette de la peintre, en la transposant dans des tons un peu plus clairs pour certains éléments picturaux. Elle simplifie également le contour des formes, en particulier celles de l’extérieur des maisons, et elle fait bon usage du glissement expressionniste mesuré à l’occasion des moments silencieux qui prennent alors une intensité émotionnelle à couper le souffle. L’effet produit exhale des saveurs singulières : entre touches d’art naïf, impressions de paysage et compositions sophistiquées dans des prises de vue narratives limpides. Le lecteur voit par lui-même que l’artiste applique le précepte de la peintre à la lettre : L’artiste ne doit pas imiter la nature, mais exprimer sa propre vision des choses.
L’autrice réalise une biographie assez libre, dans le sens où elle a retenu cinq périodes de la vie de l’artiste, qu’elle accroche sur une saison différente à chaque fois, pour faire un cycle complet : hiver, printemps, été, automne, et un deuxième hiver. Lors de la première saison, Gabriele Münter écoute un discours d’Hitler à la radio, annonçant la première grande exposition d’art allemand. Celle-ci se tiendra huit fois de 1937 à 1944 à Munich, avec en parallèle de la première l’exposition d'art dégénéré dans la même ville. Ce premier chapitre trouve la peintre dans sa demeure du village Murnau, et le lecteur peut voir le petit-déjeuner des oiseaux par la fenêtre, puis découvrir l’intérieur du foyer du salon à l’atelier à l’étage. Au cours de la conversation avec Johannes Eichner (1886–1958), elle évoque ladite exposition d’art dégénéré, ainsi que le bûcher à venir pour ces toiles proscrites par le régime. Elle est sous le choc de la possibilité que toutes leurs idées, tout leur travail avec le Cavalier bleu puisse être réduit en cendres. Elle a mis à l’abri dans sa cave des œuvres de Vassily Kandinsky (1866-1944), Franz Marc (1880-1916), Alexej von Jawlensky (1864-1941), Marianne von Werefkin (1860-1938), Paul Klee (1879-1940).
Le deuxième chapitre se déroule donc au printemps : Gabriele Münter séjourne à Murnau en compagnie de Vassily Kandinsky, à qui elle rappelle qu’elle n’est plus son élève, et que ce serait merveilleux qu’elle achète une maison ici. Le lecteur en déduit que ce printemps doit se situer au tout début des années 1910. C’est l’occasion d’une extraordinaire balade à vélo : une expérience esthétique peu commune, huit pages muettes à l’exception d’un unique phylactère, le lecteur se délecte de voir le paysage par les yeux de la peintre. Elle exprime sa propre vision des choses : ou plutôt la bédéaste projette l’interprétation qu’elle fait du processus au fil duquel Gabriele Münter a abouti à ses toiles. Elle a littéralement imaginé le monde que montre le tableau Vue de la fenêtre de Griesbarü (1908), telle une fenêtre ouverte vers l’extérieur, ainsi que retourné le principe pour imaginer les circonstances ayant conduit la peintre à réaliser ce tableau. Le troisième chapitre se déroulant pendant l’été est encore plus enthousiasmant sur le plan esthétique : un pique-nique et une promenade en barque enchanteurs, magnifiques, extraordinaires. En découvrant la conversation entre Gabriele Münter, Vassily Kandinsky, Alexej von Jawlensky et Marianne von Werefkin, le lecteur comprend qu’il assiste à la naissance du groupe d’artistes Le cavalier Bleu, pour créer un art de leur temps qui soit à la fois éternel et universel. Il ne s’agit pas de fonder un mouvement ou une école, mais un lieu de rencontre entre artistes, qui partagent les mêmes inquiétudes.
Le lecteur passe alors à l’automne pour une séquence qui se déroule à Paris pour se conclure par le retour à Murnau, vraisemblablement dans les années1930. Au cours d’une discussion avec une amie, Münter évoque sa facilité à dessiner, et son apprentissage de la peinture, difficile au début. Le lecteur découvre une vision de la capitale française aussi épurée que fantasmée. Le tome se termine par un dernier hiver, celui des quatre-vingts ans de la peintre. C’est l’occasion d’un regard en arrière pour contempler le chemin parcouru et le plaisir que procure la reconnaissance. C’est aussi l’occasion d’une ultime balade autour de Murnau dans un paysage enneigé, splendide. Le lecteur en ressort fort ému, conscient d’une œuvre qui se confond avec la vie, et d’une vie consacrée à la création. Dans une lecture très paisible, il a fait l’expérience de voir par les yeux de la peintre, de pouvoir ressentir le monde avec elle, interprété par la vision qu’elle porte dessus.
Une biographie de Gabriele Münter ? Pas tout à fait. L’autrice choisit cinq moments précis de la vie de la peintre qu’elle répartit sur le cycle des saisons, de l’hiver à l’automne avec un hiver supplémentaire, en s’affranchissant de l’ordre chronologique en imaginant ces scènes à partir d’un tableau différent à chaque fois, et en s’inspirant d’autres. Une esthétique qui respecte l’esprit de la peintre, une narration visuelle douce et belle. Une évocation parcellaire, et aussi éclairante, dans son rapport à la perception personnelle du monde, et l’incidence du contexte historique. Singulier.
Les Chemins de traverse est une BD construite en deux récits distincts illustrés par un style graphique différent, qui abordent le conflit israélo-palestinien à travers des témoignages personnels.
Le premier, porté par le dessin réaliste et expressif de Soulman, suit un Palestinien et sa famille confrontés aux violences et injustices de l'occupation, mais qui choisit malgré tout la voie du dialogue et de la réconciliation. C'est un récit touchant, sobre et ouvert, qui met en avant l'humanité des deux camps et m'a plu par son objectivité et son appel à la compréhension mutuelle.
Le second récit, centré sur un militant israélien opposé à la ségrégation et aux violences envers les Palestiniens, adopte un ton plus militant et politique, soutenu par le dessin plus âpre de Maximilien Le Roy. Bien que riche en informations et porteur d'un message fort, il m'a moins convaincu : la dimension politique y prend le pas sur l'émotion et l'ouverture d'esprit que j'avais appréciées dans la première partie.
Au final, une BD intéressante et engagée, mais dont l'impact sur moi a été inégal : une première partie marquante et universelle, suivie d'un second récit qui m'a davantage laissé sur le bord du chemin.
Une très belle BD sur une thématique écologique, ça ressemble pas à du Matz habituel mais franchement ça passe bien !
Il faut dire que je ne pensais pas avoir une BD de cette taille, au dessin qui fonctionne parfaitement avec le sujet et les grandes planches de jungle. Les représentations font la part belles aux environnements, aux décos de la jungle amazonienne et de cette nature qui parait envahissante et que l'on découvre par l'entomologie.
Ma note de 3* n'est pas une mauvaise note, mais j'ai arrondi à l'inférieur parce que la fin de l'histoire m'a paru trop rapide. J'aurais facilement pris plus de pages, de même que certaines conclusions finales sont un peu trop en suspens pour moi (notamment l'entomologiste). Mais ça reste des détails sur une BD franchement très agréable à lire d'un bout à l'autre. Les questions de la déforestation des espèces qui disparaissent est traité en filigrane d'une histoire qui m'a évoquée une problématique dont Romain Gary parlait déjà dans "Les racines du ciel", lorsque se télescopent les intérêts de puissants avec la simple envie de sauver le vivant.
J'ai lu cette série sans même savoir son sujet. Je l'ai prise tout d'abord pour ce qu'elle me présentait seulement : le récit d'un enfant dans les années 80 qui vit seul avec sa mère, lui étant eurasien et elle purement française, et s'interrogeant sur son père absent. J'ai trouvé cette longue introduction touchante car elle reflétait bien pour moi l'ambiance de ces années 80 quand j'étais moi-même enfant, tout en présentant avec justesse les questions qu'on peut se poser à cet âge là et les réactions faites de tristesse et de colère qu'on peut ressentir face à un sentiment d'injustice touchant à son être intime. En cela, j'ai trouvé intéressant cette relation de haine et de rapprochement avec l'enfant plus âgé qui harcèle un peu le héros avant de révéler qu'ils sont bien plus proches qu'ils ne le pensaient. Puis quand j'ai constaté que la mère du héros parlait khmer au téléphone (merci Google Lens), j'ai compris que la clé du mystère de l'absence du père se trouvait dans le génocide cambodgien mais aussi que cela allait être pour le héros et le lecteur une nouvelle quête de vérité pour savoir si ce père était un héros, un traitre ou un simple homme du commun, et comprendre pourquoi sa mère repousse tant le moment où elle acceptera enfin de parler de lui à son fils. Autant le premier tome reste purement dans un décor français et le flou complet sur ce qu'il a pu se passer, autant le second rentre plus clairement dans le dévoilement du génocide perpétré par les Khmers rouges au Cambodge et ses répercussions jusqu’en France. A travers les non-dits et le racisme ordinaire auquel il est confronté. Loo Hui Phang aborde ce thème à hauteur humaine, mêlant la grande Histoire et l’intime, et parsème son récit de métaphores visuelles fortes, comme l’oiseau messager des morts ou le trou dans le sol qui symbolisent ce qui ronge le personnage.
La narration, à la fois initiatique, historique et introspective, progresse patiemment, alternant poésie et réalisme. Le second tome, plus ancré dans la tragédie cambodgienne, gagne en intensité émotionnelle et en clarté narrative, avec des moments d’une grande puissance, parfois bouleversants. L’écriture est sensible et nuancée, et le ton évite autant la froideur documentaire que l’austérité militante.
Graphiquement, les trouvailles visuelles marquent, mais je note quelques limites : un trait parfois trop simple, des personnages manquant d’expressivité dans le premier tome ou, au contraire, se ressemblant trop dans le second, ce qui peut nuire à la lisibilité. Certaines planches m’ont semblé moins abouties, comme si elles avaient été finalisées dans l’urgence.
Malgré ces réserves, c’est un diptyque fort et touchant, qui mêle mémoire, quête identitaire et drame historique avec intelligence. Une œuvre que je relirai volontiers, une fois le temps passé, pour replonger dans cette histoire à la fois personnelle et universelle.
Se lancer dans la lecture d’une œuvre de Nicolas Presl est à chaque fois une expérience, et « La Ville » ne déroge pas à la règle. Le travail de cet auteur, totalement à part, tient davantage de la démarche artistique, même si l’on reste bien dans la narration séquentielle. En ce qui me concerne, c’est le troisième ouvrage que je lis de lui, et comme à chaque fois, il m’est difficile de dire si j’ai vraiment aimé. Mais de façon inexplicable, ses récits me procurent une sorte de fascination faisant que je suis resté captivé jusqu’à la fin par son univers étrange, très étrange, loin d’être avenant.
De plus, ses bandes dessinées sont totalement muettes, et obligent le lecteur à une participation active pour essayer de deviner les conversations ou trouver du sens à certains passages plus ou moins obscurs, quand bien même on arrive à saisir la teneur globale de l’histoire, du moins peut-on le croire…
Dans « La Ville », ce sont deux univers totalement étrangers l’un à l’autre qui se télescopent. D’un côté, les individus issus d’une classe qu’on suppose aisée, qui viennent faire la bamboche dans une ville qui évoquerait immédiatement Dubaï, Doha, ou tout autre « Mecque » ultramoderne du golfe persique, où les influenceurs, ces nouveaux riches des temps modernes, aiment à exhiber leur réussite sociale. Et à côté d’eux, les invisibles, ceux que l’on ne voit pas sur les brochures touristiques, parce qu’ils sont laids, pauvres et sentent mauvais, morts ou presque, quelle importance ?
Mais tout va basculer le jour où ces « morts-vivants » auront l’idée de venir narguer ces « princes de la maille » représentés par ce couple très mal assorti et superficiel : lui, un parvenu queutard et alcoolo qui drague la bonne de sa résidence de luxe, elle, une midinette un brin écervelée, étrangement attirée par la même bonne, donnant lieu à une histoire dans l’histoire…
Et dès lors, tout ne va faire qu’empirer. Nos pestiférés vont déferler et faire régner la terreur dans ce milieu propre et bien ordonné, dans des scènes dignes de « Walking Dead ». Et on ne sait même pas vraiment si celles-ci sont liées à un mauvais trip dû aux substances plus ou moins licites ingérées par la bande de noceurs en roue libre. Après des scènes extrêmement chaotiques faisant ressembler l’enfer de Dante à l’île aux enfants, un semblant de calme revient et ces riches oisifs rigoler de nouveau autour d’une luxueuse piscine, de façon quelque peu lunaire.
Je ne me lancerai pas dans l’exégèse de ces 312 pages, ce qui prendrait beaucoup trop de temps, mais l’impression qui domine ici est que l’auteur a joué sur les contrastes de deux classes sociales antagonistes pour mieux faire ressortir l’étrangeté absolue de nos sociétés. Il faut l’avouer, tout cela est quelque peu anxiogène, mais « La Ville » est un miroir peu flatteur qui nécessite tout de même une certaine dose de bravoure à la lecture. Le monde décrit par Nicolas Presl est réellement terrifiant, c’est vrai. Mais quand on y réfléchit, est-il si différent du nôtre ? En fin de compte, l’auteur ne fait ici que retranscrire son chaos ambiant, sa violence, ses incohérences et ses injustices, avec en filigrane la désinvolture de ceux qui se croient à l’abri dans leurs bulles de confort. Parabole politique, son récit renoue avec la vision de Georges A. Romero, qui à travers la thématique du mort-vivant, dénonçait une société basée sur le profit et la consommation.
Même si le contexte semble évoquer ces nouveaux paradis persiques, n’allez pas croire que le récit est spécifique à notre époque. De façon plus intemporelle, Presl parle du monde tel qu’il a toujours été, d’ailleurs on ne verra dans « La Ville » aucun smartphone ou autre objet connecté, si ce n'est les drones de surveillance très stylisés...
Nicolas Presl reste fidèle à son style très graphique, où le noir et blanc est totalement justifié, se suffisant à lui-même. Sa ligne claire est loin d’être désagréable avec ces faciès à la Picasso. Par leurs personnages inquiétants, certaines scènes rappellent un peu l’expressionnisme d’un James Ensor ou d’un Otto Dix. C’est en cela que je parlais plus haut de démarche artistique.
Clairement, « La Ville » est à déconseiller aux personnes sensibles… ceux qui privilégient la BD à papa dédaigneront sans doute le livre. Plus curieux peut-être, les autres aviseront... Mais Nicolas Presl, auteur solitaire que tout amateur d’insolite se doit de découvrir, signe une fois de plus une œuvre unique, à l’écart des sentiers battus.
Ce n'est pas moi qui vais dissoner sur ce coup-là : L'épouvanteur est assurément une bonne BD jeunesse que j'ai pris plaisir à lire.
Le dessin m'a beaucoup plu. Il assume sa différence avec sa texture grasse et son trait épais. Le trait de Benjamin Bachelier ne manque clairement pas de personnalité, ni d’expressivité. Il est parfaitement accordé sur cette histoire de sorcières et sait également être effrayant au moment opportun. Car oui, les trognes des « méchants » font réellement peur, et le dessin engoncé dans la matière renforce ce sentiment. Les dialogues fonctionnent bien, les situations sont bien posées, tout avance de concert, sans superflu, même si le scénario n’est pas d’une originalité folle.
Je n’ai jamais lu le roman de Delanay et ne suis pas en mesure de les comparer. Mais bon, il n’y a pas forcément lieu de le faire, même si cela bien entendu peu jouer sur l’avis. Cette BD tient bien toute seule et ça me va bien.
2.5
Une minisérie sur Superman dont le concept me semblait intéressant, mais comme c'est souvent le cas avec Christopher Priest le résultat est un peu décevant.
Lois Lane et Clark Kent vivent une vie de couple idéal jusqu'au jour où Superman revient dans son appartement et annonce à Lois qu'il était parti... pendant 20 ans ! On va donc suivre, entre autre, ce qui est arrivé à Superman pendant tout ce temps et comment il est revenu dans le passé. Comme c'est trop souvent une habitude avec Priest, le scénario est parfois difficile à suivre (j'ai mis, par exemple, plusieurs pages pour me rendre compte qu'une scène se passait dans le présent). Je n'ai rien contre une lecture un peu exigeante, mais parfois je trouvais que c'était inutilement compliqué. Il faut aussi dire que le scénariste crée plusieurs nouveaux personnages (ou du moins des personnages que je n'ai jamais vus) pour ce récit et aucun ne m'a vraiment intéressant. Les moments sympas que j'ai aimés dans cette minisérie venaient de personnages bien connus de l'univers DC (Superman, Lois, Luthor, Batman...).
Le dessin est standard à ce que l'on retrouve aujourd'hui dans les comics et les styles des différents dessinateurs se mélangent bien.
Tout s’annonçait pourtant plutôt bien à la base ; un sujet en phase avec l’actualité, un univers animalier plutôt avenant au premier coup d’œil. Hélas, j’ai dû déchanter assez vite au sortir de ma lecture.
Le (rare) atout de cette BD, qui s’adresse aux plus jeunes, c’est ce joli titre, avec cette couverture qui évoque les inondations qui semblent frapper un nombre croissant de villes et villages, lors d’incidents météorologiques de plus en plus violents et causés selon les experts scientifiques par le réchauffement climatique. Pour éviter de trop angoisser nos chères têtes blondes, brunes, noires ou rousses (j’en oublie ?), Rodophe a opté pour une aventure localisée avec de mignons petits lapinous où tout finit par s’arranger à la fin. Après la pluie diluvienne qui fait monter l’eau pendant tout le livre, le beau temps revient, tout le monde est content et les petits zoiseaux chantent à nouveau, cui cui.
Globalement, c’est positif, c’est généreux – ces deux marmots qui viennent secourir un vieux monsieur coincé dans sa cave inondée, on a envie de leur faire un gros poutou ! Et toute cette solidarité des habitants du village qui s’organisent pour venir en aide aux sinistrés, c’est tout ce qu’on aime, ce sont les valeurs qui contredisent l’individualisme ambiant et expriment le fait qu’on n’est rien sans les autres.
Oui mais voilà. On réalise en refermant le livre que tout cela ne dit finalement pas grand-chose de l’époque. On voit l’institutrice expliquer à ses mômes la légende biblique de l’arche de Noë, sans la mettre en perspective avec les thématiques actuelles, mis à part une brève allusion sur la fragilité de notre Terre lorsqu’un enfant tente de manipuler un globe terrestre dans la classe. Mais soyons rassurés, il n’y aura aucun mort, et même le chat coincé sur sa branche sera sauvé !
Tout cela m’a tout de même paru un peu maigre, et au final, pas grand-chose à se mettre sous la dent quand on attend un peu de pertinence. Il y aura tout de même une cerise sur le gâteau, qui hélas ne comblera pas votre faim, une cerise qui réduit à néant le semblant de charme qu’on aurait pu trouver à cette histoire.
Et cette cerise, elle vient à la fin, [SPOILER ALERT !] quand le ministre se pointe sur les lieux de la catastrophe accompagné du préfet pour réconforter les habitants (c’est un peu la moindre des choses, non ?). Mais en voyant les habitants s’extasier au moment où ils débarquent dans leur hélico tel des envoyés divins, et que la pluie s’arrête juste à ce moment, on doit se pincer pour y croire. Sans parler des louanges adressées par quelques admirateurs en délire — là on se repince une deuxième fois (et ça fait mal) : « Un vrai magicien, notre ministre ! » ou encore : « Quand on dit que les hommes politiques font la pluie et le beau temps ! » (trop gentils, ces petits lapins !). Quant on connaît la bienveillance de nos ministres, surtout en ce moment en France (je ne ne citerai pas de noms, ils n’en valent pas la peine) envers leurs administrés, on ne peut que rester pantois. [FIN DU SPOILER]
Pour ce qui est du dessin, le trait de Patrick Le Sourd est plutôt plaisant, sur ce plan, rien à redire. Mais quitte à produire une BD animalière, qui suppose une certaine fantaisie et autorise l’intemporalité, on s’interroge sur la présence (certes très discrète) de smartphones, de PC ou de véhicules très réalistes (oui j’ai bien vu une Clio, avec le logo Renault !) au milieu de cette communauté d’animaux à grandes oreilles. Etait-ce vraiment pertinent ?
Quant à Rodophe, scénariste prolixe, aux productions inégales certes mais qui nous avait tout de même enchanté avec Mary la Noire et sa saga L'Autre Monde, plébiscitée par la critique et le public, on a envie de se dire qu’il n’a pas trop mouillé la chemise sur ce coup-là, quand bien même il aurait pu se mettre sous une averse pour voir ce que ça faisait.
Moi qui ne suis pas spécialement porté vers les BD jeunesse, ce n’est pas « Le Pays de l’eau qui monte » qui va m’inciter à persévérer. Je vous rassure, je ne suis pas maso au point de m'infliger des trucs plombants, mais à titre de comparaison, je pense à cette BD sortie récemment, Le Meilleur des deux mondes, qui traite d’écologie à l’attention des enfants, mais ne les prend pas pour autant pour des neuneus.
Des sorcières, des démons, Lucifer en personne, un propos sur l'âme et la vie, normalement le plat devrait me paraître appétissant et pourtant j'ai lancé ma lecture en l'appréhendant. Était-ce le titre, qui m'évoquait une sorte de Winx Club troquant les fées pour les sorcières mais gardant la même écriture palpitante ? Était-ce le dessin, qui me semblait intéressant et travaillé mais étrangement figé, manquant parfois de vivant ? Était le fait que dès les premières pages je suis tombée sur une école de sorcellerie avec la jeune fille paria car apparemment sans pouvoir et que j'ai pu sentir mes yeux rouler jusqu'à faire un tour complet ?
Je ne sais pas. Mais en tout cas j'ai appréhendé cette lecture.
Le résultat ? Bon. En tout cas serviable. En tout cas cochant des cases. En tout cas... En tout cas je ne sais pas vraiment quoi en penser.
Il y a une base qui pourrait me plaire là-dedans, je suis extrêmement friande du sujet de l'âme et de ce qui fait le vivant, les histoires de démons avec pactes douteux et complots sont toujours intéressants à lire, et je n'ai jamais caché avoir une faiblesse pour la figure de la sorcière et ses symboliques. Pourtant, le tout m'a paru passable. Pas bon, pas mauvais non plus, tout juste passable. Pourquoi ? L'histoire m'a semblé sauter des étapes bien trop souvent, laissant de côté le développement de ses bonnes idées pour toujours plus ajouter de nouvelles idées. On passe de l'école de magie au destin du monde sur la sellette (classique), en passant par une visite de la hiérarchie infernale, une interlude "les familiers de la bruja sont un peu concons et desséchés", un complot, une évasion, un procès, sans oublier deux/trois flashbacks et plusieurs ouvertures de propos sur l'individu et la conscience, le tout en une centaine de pages à peine. Ce n'est pas inintéressant mais le tout me semble traité bien trop rapidement, ou à minima ne me semble pas pleinement prendre le temps de respirer.
Le dessin n'aide pas non plus. Il n'est pas mauvais, je lui trouve un certain charme, mais les poses des personnages, la composition et le manque de fluidité narratives entre certaines cases (par là j’entends que l'enchaînement d'actions entre deux cases m'a souvent paru avoir sauté une étape) m'ont vraiment semblé parasité la mise en forme du récit.
Encore une fois, ce n'est pas complètement mauvais. L'histoire a une bonne prémisse (même si pas très originale), on laisse rapidement de côté l'histoire de l'école de magie pour se centrer sur une quête des origines et un sauvetage familial bien plus intéressant, mais la mise en forme imparfaite et la narration qui ne m'a pas paru pleinement respirer m'ont tout de même laissé un mauvais goût à la lecture.
J'aurais pu donné 2,5 à cet album car même si l'histoire est trop rapide et manque d'originalité (comment ça je me répète ?!) la lecture n'a pas été désagréable. Pourtant, je vais tout de même descendre ma note à 2 pour la simple et bonne raison que je ressort de cette lecture avec un sincère sentiment de gâchis. Oui, ma lecture n'a pas été douloureuse, mais enchaîner les clichés et les développements hasardeux à la vitesse de l'éclair cela ne donne pas pour autant une bonne lecture.
En France, les livres sont au même prix partout. C'est la loi !
Avec BDfugue, vous payez donc le même prix qu'avec les géants de la vente en ligne mais pour un meilleur service :
des promotions et des goodies en permanence
des réceptions en super état grâce à des cartons super robustes
une équipe joignable en cas de besoin
2. C'est plus avantageux pour nous
Si BDthèque est gratuit, il a un coût.
Pour financer le service et le faire évoluer, nous dépendons notamment des achats que vous effectuez depuis le site. En effet, à chaque fois que vous commencez vos achats depuis BDthèque, nous touchons une commission. Or, BDfugue est plus généreux que les géants de la vente en ligne !
3. C'est plus avantageux pour votre communauté
En choisissant BDfugue plutôt que de grandes plateformes de vente en ligne, vous faites la promotion du commerce local, spécialisé, éthique et indépendant.
Meilleur pour les emplois, meilleur pour les impôts, la librairie indépendante promeut l'émergence des nouvelles séries et donc nos futurs coups de cœur.
Chaque commande effectuée génère aussi un don à l'association Enfance & Partage qui défend et protège les enfants maltraités. Plus d'informations sur bdfugue.com
Pourquoi Cultura ?
Indépendante depuis sa création en 1998, Cultura se donne pour mission de faire vivre et aimer la culture.
La création de Cultura repose sur une vision de la culture, accessible et contributive. Nous avons ainsi considéré depuis toujours notre responsabilité sociétale, et par conviction, développé les pratiques durables et sociales. C’est maintenant au sein de notre stratégie de création de valeur et en accord avec les Objectifs de Développement Durable que nous déployons nos actions. Nous traitons avec lucidité l’impact de nos activités, avec une vision de long terme. Mais agir en responsabilité implique d’aller bien plus loin, en contribuant positivement à trois grands enjeux de développement durable.
Nos enjeux environnementaux
Nous sommes résolument engagés dans la réduction de notre empreinte carbone, pour prendre notre part dans la lutte contre le réchauffement climatique et la préservation de la planète.
Nos enjeux culturels et sociétaux
La mission de Cultura est de faire vivre et aimer la culture. Pour cela, nous souhaitons stimuler la diversité des pratiques culturelles, sources d’éveil et d’émancipation.
Nos enjeux sociaux
Nous accordons une attention particulière au bien-être de nos collaborateurs à la diversité, l’inclusion et l’égalité des chances, mais aussi à leur épanouissement, en encourageant l’expression des talents artistiques.
Votre vote
Look Back
C'est l'histoire de deux jeunes filles, l'une rêvant de gloire et de pouvoir raconter des histoires qui plaisent à tous-tes et l'autre terriblement associale mais au talent graphique indéniable, qui se rencontrent par hasard en primaire, se jalousent, s'admirent, se rapprochent, deviennent amies et décident de se lancer dans la création de mangas amateurs. Elles se font très vite remarquer, se lancent enfin dans la création officielle... et se séparent. L'une devient une mangaka à succès et l'autre part faire ses études pour se perfectionner davantage. "Look Back" est une très jolie histoire sur la création artistique, la séparation, le regret, cette envie de revenir en arrière et de pouvoir tout changer, sur le deuil aussi. C'est une histoire très jolie et avec un énorme potentiel et pourtant j'en ressors mitigée. Le trait de Fujimoto est toujours aussi bon, les personnages ont toujours l'air si humains dans leurs réactions et leurs incohérences, le scénario est touchant, la fin tente même de jolies idées narratives, et pourtant quelque chose cloche. Ce n'est pas très grave et pourtant un détail sur lequel je n'arrive pas à mettre pleinement le doigt me chiffonne à la lecture. Est-ce l'arrivée du fantastique dans la narration qui m'a semblé trop soudaine ? Est-ce le sentiment qu'avec un brin de développement en plus l'histoire aurait pu réaliser tout son potentiel ? Bah je ne sais pas. Je trouve l'arrivée du fantastique intéressante et le caractère court du récit lui donne aussi une partie de son charme (la vie est trop courte, tout va si vite), alors pourquoi ai-je le sentiment qu'il manque un truc ? Un je ne sais-quoi ? Mystère et boule de gomme... En tout cas l'album reste très bon ! (Note réelle 3,5)
Gabriele Münter - Les Terres bleues
L’artiste ne doit pas imiter la nature, mais exprimer sa propre vision de choses. - Ce tome constitue une biographie de l’artiste Gabriele Münter. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Mayte Alvarado pour le scénario, les dessins et les couleurs, avec une traduction de l'espagnol par Christilla Vasserot. Il comprend soixante-dix-huit pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction de l’autrice qui a choisi cinq tableaux de la peintre, des moments qui font partie de son œuvre, des instants suspendus dans le temps qui se sont transformés en œuvre d’art, et qui constituent le point de départ de la bande dessinée. Elle indique qu’elle peut imaginer Gabriele Münter à partir de son œuvre, et elle a choisi cinq tableaux à cet effet, cinq fragments de vie. Il se termine avec une brève biographie de l’artiste en deux pages, puis la liste des onze œuvres citées visuellement dans l’ouvrage. Enfin vient une rapide biographie de l’autrice. Là où les montagnes si bleues émergeant des brumes grises brillent au loin. Là où le soleil rougit, où les nuages se rejoignent, là il voudrait être ! Ceval paisible fera taire la peine et la douleur. Là où sur la roche les primevères méditent au calme et le vent souffle en douceur, il voudrait être ! Vers la forêt pensive la pousse la force de l’amour, intime tourment. Rien ne l’éloignerait d’ici, chère aimée, s’il pouvait être toujours auprès d’elle. Depuis sa fenêtre, Gabriele Münter observe le petit-déjeuner des oiseaux. Elle déguste une tasse de thé tout en écoutant la radio. La voix du présentateur indique qu’ils viennent d’écrouter : Là où les montagnes si bleues, une œuvre de Ludwig van Beethoven issue de son cycle de lieder pour voix et piano, intitulée À la bien-aimée lointaine. Il ajoute qu’ils interrompent à présent leur programmation musicale pour diffuser le discours prononcé par le Führer lors de l’inauguration de la première grande exposition d’art allemand. La voix d’Adolf Hitler se fait entendre : Il tient à proclamer sa décision irrévocable de débarrasser dès à présent la vie artistique allemande des phrases vides de sens. La voix continue : Les œuvres d’art incompréhensibles qui ont besoin d’un mode d’emploi sophistiqué pour justifier leur propre existence et camoufler leur fade et impudente vacuité ne se trouveront plus désormais sur le chemin du peuple allemand ! Le discours du Führer continue : Expérience intérieure, sentiment puissant, volonté robuste, perception pleine d’avenir, authenticité, primitivisme… Toutes ces expressions stupides et trompeuses ne sauraient justifier des produits totalement dépourvus de valeur et tout simplement ineptes. Des estropiés difformes, des femmes qui ne suscitent que de l’horreur, des hommes qui ressemblent plus à des bêtes qu’à des hommes ! Voilà ce que ces effroyables amateurs ont le culot de présenter au monde comme l’art de notre temps. […] Gabriele finit par tourner le bouton du poste pour couper court à ce discours. La sonnerie du téléphone retentit. Elle indique à l’opératrice qu’elle prend l’appel. Elle salue ensuite Johannes. Elle lui raconte qu’elle prenait son café, qu’elle avait fini. Elle continue : elle a eu de la visite ce matin, des oiseaux sont venus la voir, ils voletaient de branche en branche sur les arbres devant sa fenêtre. La narration visuelle évoque d’entrée de jeu et tout du long l’approche graphique de la peintre. L’artiste en respecte plus l’esprit que la lettre, une certaine façon d’envisager les formes et les couleurs. Dans l’introduction, l’autrice indique qu’à la base elle s’est inspirée de cinq tableaux : Petit déjeuner des oiseaux (1934), Vue de la fenêtre de Griesbarü (1908), Promenade en canot (1910), Arbre au bord de la Seine (1930), La maison de Münter à Murnau (1931). Elle développe son point de vue et sa démarche : approcher d’un tableau comme s’il s’agissait d’une fenêtre. Il suffit de l’ouvrir pour que la scène s’anime et invite les spectateurs à y prendre part. On écoute une conversation entre amies, on sent la brise sur son visage, ou le soleil qui aveugle. On hume la bonne odeur du café. On ne peut peut-être pas avoir connaissance de tous ces détails, mais on peut les imaginer. L’autrice peut imaginer Gabriele Münter à partir de son œuvre, et elle a choisi cinq tableaux à cet effet. Cinq fragments de vie. En effet, elle fait la part belle aux images, réalisant trente pages dépourvues de tout mot. Gabriele en train de peindre un tableau, une promenade à vélo dans la campagne autour de Murnau, une balade en canoë sur le lac, le retour dans la maison de Murnau, une balade dans la neige, le vol d’oiseaux. Première caractéristique qui marque le lecteur : la palette de couleurs, car elles sont assez claires, induisant une belle luminosité. En particulier : le beau ciel bleu sur lequel se détache le rouge-gorge, la fresque colorée sur la rambarde de l’escalier de la maison de Murnau, les couleurs extraordinaires du village quand Münter sort faire un tour de bicyclette, le vert foncé de la frondaison des arbres ressortant sur le vert plus clair de la prairie avec un vert entre deux tons pour leur ombres dans une magnifique vue du ciel, le rose des fleurs de cette même prairie, le vert incroyable de la prairie pendant le pique-nique, le jeu du vert et du bleu à l’occasion de la balade en canoë sur le lac, le blanc de la neige en hiver se teintant de nuances de rose et de parme pour un effet poétique d’une grande sensibilité. L’artiste s’est inspirée de la palette de la peintre, en la transposant dans des tons un peu plus clairs pour certains éléments picturaux. Elle simplifie également le contour des formes, en particulier celles de l’extérieur des maisons, et elle fait bon usage du glissement expressionniste mesuré à l’occasion des moments silencieux qui prennent alors une intensité émotionnelle à couper le souffle. L’effet produit exhale des saveurs singulières : entre touches d’art naïf, impressions de paysage et compositions sophistiquées dans des prises de vue narratives limpides. Le lecteur voit par lui-même que l’artiste applique le précepte de la peintre à la lettre : L’artiste ne doit pas imiter la nature, mais exprimer sa propre vision des choses. L’autrice réalise une biographie assez libre, dans le sens où elle a retenu cinq périodes de la vie de l’artiste, qu’elle accroche sur une saison différente à chaque fois, pour faire un cycle complet : hiver, printemps, été, automne, et un deuxième hiver. Lors de la première saison, Gabriele Münter écoute un discours d’Hitler à la radio, annonçant la première grande exposition d’art allemand. Celle-ci se tiendra huit fois de 1937 à 1944 à Munich, avec en parallèle de la première l’exposition d'art dégénéré dans la même ville. Ce premier chapitre trouve la peintre dans sa demeure du village Murnau, et le lecteur peut voir le petit-déjeuner des oiseaux par la fenêtre, puis découvrir l’intérieur du foyer du salon à l’atelier à l’étage. Au cours de la conversation avec Johannes Eichner (1886–1958), elle évoque ladite exposition d’art dégénéré, ainsi que le bûcher à venir pour ces toiles proscrites par le régime. Elle est sous le choc de la possibilité que toutes leurs idées, tout leur travail avec le Cavalier bleu puisse être réduit en cendres. Elle a mis à l’abri dans sa cave des œuvres de Vassily Kandinsky (1866-1944), Franz Marc (1880-1916), Alexej von Jawlensky (1864-1941), Marianne von Werefkin (1860-1938), Paul Klee (1879-1940). Le deuxième chapitre se déroule donc au printemps : Gabriele Münter séjourne à Murnau en compagnie de Vassily Kandinsky, à qui elle rappelle qu’elle n’est plus son élève, et que ce serait merveilleux qu’elle achète une maison ici. Le lecteur en déduit que ce printemps doit se situer au tout début des années 1910. C’est l’occasion d’une extraordinaire balade à vélo : une expérience esthétique peu commune, huit pages muettes à l’exception d’un unique phylactère, le lecteur se délecte de voir le paysage par les yeux de la peintre. Elle exprime sa propre vision des choses : ou plutôt la bédéaste projette l’interprétation qu’elle fait du processus au fil duquel Gabriele Münter a abouti à ses toiles. Elle a littéralement imaginé le monde que montre le tableau Vue de la fenêtre de Griesbarü (1908), telle une fenêtre ouverte vers l’extérieur, ainsi que retourné le principe pour imaginer les circonstances ayant conduit la peintre à réaliser ce tableau. Le troisième chapitre se déroulant pendant l’été est encore plus enthousiasmant sur le plan esthétique : un pique-nique et une promenade en barque enchanteurs, magnifiques, extraordinaires. En découvrant la conversation entre Gabriele Münter, Vassily Kandinsky, Alexej von Jawlensky et Marianne von Werefkin, le lecteur comprend qu’il assiste à la naissance du groupe d’artistes Le cavalier Bleu, pour créer un art de leur temps qui soit à la fois éternel et universel. Il ne s’agit pas de fonder un mouvement ou une école, mais un lieu de rencontre entre artistes, qui partagent les mêmes inquiétudes. Le lecteur passe alors à l’automne pour une séquence qui se déroule à Paris pour se conclure par le retour à Murnau, vraisemblablement dans les années1930. Au cours d’une discussion avec une amie, Münter évoque sa facilité à dessiner, et son apprentissage de la peinture, difficile au début. Le lecteur découvre une vision de la capitale française aussi épurée que fantasmée. Le tome se termine par un dernier hiver, celui des quatre-vingts ans de la peintre. C’est l’occasion d’un regard en arrière pour contempler le chemin parcouru et le plaisir que procure la reconnaissance. C’est aussi l’occasion d’une ultime balade autour de Murnau dans un paysage enneigé, splendide. Le lecteur en ressort fort ému, conscient d’une œuvre qui se confond avec la vie, et d’une vie consacrée à la création. Dans une lecture très paisible, il a fait l’expérience de voir par les yeux de la peintre, de pouvoir ressentir le monde avec elle, interprété par la vision qu’elle porte dessus. Une biographie de Gabriele Münter ? Pas tout à fait. L’autrice choisit cinq moments précis de la vie de la peintre qu’elle répartit sur le cycle des saisons, de l’hiver à l’automne avec un hiver supplémentaire, en s’affranchissant de l’ordre chronologique en imaginant ces scènes à partir d’un tableau différent à chaque fois, et en s’inspirant d’autres. Une esthétique qui respecte l’esprit de la peintre, une narration visuelle douce et belle. Une évocation parcellaire, et aussi éclairante, dans son rapport à la perception personnelle du monde, et l’incidence du contexte historique. Singulier.
Les Chemins de traverse
Les Chemins de traverse est une BD construite en deux récits distincts illustrés par un style graphique différent, qui abordent le conflit israélo-palestinien à travers des témoignages personnels. Le premier, porté par le dessin réaliste et expressif de Soulman, suit un Palestinien et sa famille confrontés aux violences et injustices de l'occupation, mais qui choisit malgré tout la voie du dialogue et de la réconciliation. C'est un récit touchant, sobre et ouvert, qui met en avant l'humanité des deux camps et m'a plu par son objectivité et son appel à la compréhension mutuelle. Le second récit, centré sur un militant israélien opposé à la ségrégation et aux violences envers les Palestiniens, adopte un ton plus militant et politique, soutenu par le dessin plus âpre de Maximilien Le Roy. Bien que riche en informations et porteur d'un message fort, il m'a moins convaincu : la dimension politique y prend le pas sur l'émotion et l'ouverture d'esprit que j'avais appréciées dans la première partie. Au final, une BD intéressante et engagée, mais dont l'impact sur moi a été inégal : une première partie marquante et universelle, suivie d'un second récit qui m'a davantage laissé sur le bord du chemin.
Les Papillons ne meurent pas de vieillesse
Une très belle BD sur une thématique écologique, ça ressemble pas à du Matz habituel mais franchement ça passe bien ! Il faut dire que je ne pensais pas avoir une BD de cette taille, au dessin qui fonctionne parfaitement avec le sujet et les grandes planches de jungle. Les représentations font la part belles aux environnements, aux décos de la jungle amazonienne et de cette nature qui parait envahissante et que l'on découvre par l'entomologie. Ma note de 3* n'est pas une mauvaise note, mais j'ai arrondi à l'inférieur parce que la fin de l'histoire m'a paru trop rapide. J'aurais facilement pris plus de pages, de même que certaines conclusions finales sont un peu trop en suspens pour moi (notamment l'entomologiste). Mais ça reste des détails sur une BD franchement très agréable à lire d'un bout à l'autre. Les questions de la déforestation des espèces qui disparaissent est traité en filigrane d'une histoire qui m'a évoquée une problématique dont Romain Gary parlait déjà dans "Les racines du ciel", lorsque se télescopent les intérêts de puissants avec la simple envie de sauver le vivant.
Cent mille journées de prières
J'ai lu cette série sans même savoir son sujet. Je l'ai prise tout d'abord pour ce qu'elle me présentait seulement : le récit d'un enfant dans les années 80 qui vit seul avec sa mère, lui étant eurasien et elle purement française, et s'interrogeant sur son père absent. J'ai trouvé cette longue introduction touchante car elle reflétait bien pour moi l'ambiance de ces années 80 quand j'étais moi-même enfant, tout en présentant avec justesse les questions qu'on peut se poser à cet âge là et les réactions faites de tristesse et de colère qu'on peut ressentir face à un sentiment d'injustice touchant à son être intime. En cela, j'ai trouvé intéressant cette relation de haine et de rapprochement avec l'enfant plus âgé qui harcèle un peu le héros avant de révéler qu'ils sont bien plus proches qu'ils ne le pensaient. Puis quand j'ai constaté que la mère du héros parlait khmer au téléphone (merci Google Lens), j'ai compris que la clé du mystère de l'absence du père se trouvait dans le génocide cambodgien mais aussi que cela allait être pour le héros et le lecteur une nouvelle quête de vérité pour savoir si ce père était un héros, un traitre ou un simple homme du commun, et comprendre pourquoi sa mère repousse tant le moment où elle acceptera enfin de parler de lui à son fils. Autant le premier tome reste purement dans un décor français et le flou complet sur ce qu'il a pu se passer, autant le second rentre plus clairement dans le dévoilement du génocide perpétré par les Khmers rouges au Cambodge et ses répercussions jusqu’en France. A travers les non-dits et le racisme ordinaire auquel il est confronté. Loo Hui Phang aborde ce thème à hauteur humaine, mêlant la grande Histoire et l’intime, et parsème son récit de métaphores visuelles fortes, comme l’oiseau messager des morts ou le trou dans le sol qui symbolisent ce qui ronge le personnage. La narration, à la fois initiatique, historique et introspective, progresse patiemment, alternant poésie et réalisme. Le second tome, plus ancré dans la tragédie cambodgienne, gagne en intensité émotionnelle et en clarté narrative, avec des moments d’une grande puissance, parfois bouleversants. L’écriture est sensible et nuancée, et le ton évite autant la froideur documentaire que l’austérité militante. Graphiquement, les trouvailles visuelles marquent, mais je note quelques limites : un trait parfois trop simple, des personnages manquant d’expressivité dans le premier tome ou, au contraire, se ressemblant trop dans le second, ce qui peut nuire à la lisibilité. Certaines planches m’ont semblé moins abouties, comme si elles avaient été finalisées dans l’urgence. Malgré ces réserves, c’est un diptyque fort et touchant, qui mêle mémoire, quête identitaire et drame historique avec intelligence. Une œuvre que je relirai volontiers, une fois le temps passé, pour replonger dans cette histoire à la fois personnelle et universelle.
La Ville (Nicolas Presl)
Se lancer dans la lecture d’une œuvre de Nicolas Presl est à chaque fois une expérience, et « La Ville » ne déroge pas à la règle. Le travail de cet auteur, totalement à part, tient davantage de la démarche artistique, même si l’on reste bien dans la narration séquentielle. En ce qui me concerne, c’est le troisième ouvrage que je lis de lui, et comme à chaque fois, il m’est difficile de dire si j’ai vraiment aimé. Mais de façon inexplicable, ses récits me procurent une sorte de fascination faisant que je suis resté captivé jusqu’à la fin par son univers étrange, très étrange, loin d’être avenant. De plus, ses bandes dessinées sont totalement muettes, et obligent le lecteur à une participation active pour essayer de deviner les conversations ou trouver du sens à certains passages plus ou moins obscurs, quand bien même on arrive à saisir la teneur globale de l’histoire, du moins peut-on le croire… Dans « La Ville », ce sont deux univers totalement étrangers l’un à l’autre qui se télescopent. D’un côté, les individus issus d’une classe qu’on suppose aisée, qui viennent faire la bamboche dans une ville qui évoquerait immédiatement Dubaï, Doha, ou tout autre « Mecque » ultramoderne du golfe persique, où les influenceurs, ces nouveaux riches des temps modernes, aiment à exhiber leur réussite sociale. Et à côté d’eux, les invisibles, ceux que l’on ne voit pas sur les brochures touristiques, parce qu’ils sont laids, pauvres et sentent mauvais, morts ou presque, quelle importance ? Mais tout va basculer le jour où ces « morts-vivants » auront l’idée de venir narguer ces « princes de la maille » représentés par ce couple très mal assorti et superficiel : lui, un parvenu queutard et alcoolo qui drague la bonne de sa résidence de luxe, elle, une midinette un brin écervelée, étrangement attirée par la même bonne, donnant lieu à une histoire dans l’histoire… Et dès lors, tout ne va faire qu’empirer. Nos pestiférés vont déferler et faire régner la terreur dans ce milieu propre et bien ordonné, dans des scènes dignes de « Walking Dead ». Et on ne sait même pas vraiment si celles-ci sont liées à un mauvais trip dû aux substances plus ou moins licites ingérées par la bande de noceurs en roue libre. Après des scènes extrêmement chaotiques faisant ressembler l’enfer de Dante à l’île aux enfants, un semblant de calme revient et ces riches oisifs rigoler de nouveau autour d’une luxueuse piscine, de façon quelque peu lunaire. Je ne me lancerai pas dans l’exégèse de ces 312 pages, ce qui prendrait beaucoup trop de temps, mais l’impression qui domine ici est que l’auteur a joué sur les contrastes de deux classes sociales antagonistes pour mieux faire ressortir l’étrangeté absolue de nos sociétés. Il faut l’avouer, tout cela est quelque peu anxiogène, mais « La Ville » est un miroir peu flatteur qui nécessite tout de même une certaine dose de bravoure à la lecture. Le monde décrit par Nicolas Presl est réellement terrifiant, c’est vrai. Mais quand on y réfléchit, est-il si différent du nôtre ? En fin de compte, l’auteur ne fait ici que retranscrire son chaos ambiant, sa violence, ses incohérences et ses injustices, avec en filigrane la désinvolture de ceux qui se croient à l’abri dans leurs bulles de confort. Parabole politique, son récit renoue avec la vision de Georges A. Romero, qui à travers la thématique du mort-vivant, dénonçait une société basée sur le profit et la consommation. Même si le contexte semble évoquer ces nouveaux paradis persiques, n’allez pas croire que le récit est spécifique à notre époque. De façon plus intemporelle, Presl parle du monde tel qu’il a toujours été, d’ailleurs on ne verra dans « La Ville » aucun smartphone ou autre objet connecté, si ce n'est les drones de surveillance très stylisés... Nicolas Presl reste fidèle à son style très graphique, où le noir et blanc est totalement justifié, se suffisant à lui-même. Sa ligne claire est loin d’être désagréable avec ces faciès à la Picasso. Par leurs personnages inquiétants, certaines scènes rappellent un peu l’expressionnisme d’un James Ensor ou d’un Otto Dix. C’est en cela que je parlais plus haut de démarche artistique. Clairement, « La Ville » est à déconseiller aux personnes sensibles… ceux qui privilégient la BD à papa dédaigneront sans doute le livre. Plus curieux peut-être, les autres aviseront... Mais Nicolas Presl, auteur solitaire que tout amateur d’insolite se doit de découvrir, signe une fois de plus une œuvre unique, à l’écart des sentiers battus.
L'Épouvanteur
Ce n'est pas moi qui vais dissoner sur ce coup-là : L'épouvanteur est assurément une bonne BD jeunesse que j'ai pris plaisir à lire. Le dessin m'a beaucoup plu. Il assume sa différence avec sa texture grasse et son trait épais. Le trait de Benjamin Bachelier ne manque clairement pas de personnalité, ni d’expressivité. Il est parfaitement accordé sur cette histoire de sorcières et sait également être effrayant au moment opportun. Car oui, les trognes des « méchants » font réellement peur, et le dessin engoncé dans la matière renforce ce sentiment. Les dialogues fonctionnent bien, les situations sont bien posées, tout avance de concert, sans superflu, même si le scénario n’est pas d’une originalité folle. Je n’ai jamais lu le roman de Delanay et ne suis pas en mesure de les comparer. Mais bon, il n’y a pas forcément lieu de le faire, même si cela bien entendu peu jouer sur l’avis. Cette BD tient bien toute seule et ça me va bien.
Superman Lost
2.5 Une minisérie sur Superman dont le concept me semblait intéressant, mais comme c'est souvent le cas avec Christopher Priest le résultat est un peu décevant. Lois Lane et Clark Kent vivent une vie de couple idéal jusqu'au jour où Superman revient dans son appartement et annonce à Lois qu'il était parti... pendant 20 ans ! On va donc suivre, entre autre, ce qui est arrivé à Superman pendant tout ce temps et comment il est revenu dans le passé. Comme c'est trop souvent une habitude avec Priest, le scénario est parfois difficile à suivre (j'ai mis, par exemple, plusieurs pages pour me rendre compte qu'une scène se passait dans le présent). Je n'ai rien contre une lecture un peu exigeante, mais parfois je trouvais que c'était inutilement compliqué. Il faut aussi dire que le scénariste crée plusieurs nouveaux personnages (ou du moins des personnages que je n'ai jamais vus) pour ce récit et aucun ne m'a vraiment intéressant. Les moments sympas que j'ai aimés dans cette minisérie venaient de personnages bien connus de l'univers DC (Superman, Lois, Luthor, Batman...). Le dessin est standard à ce que l'on retrouve aujourd'hui dans les comics et les styles des différents dessinateurs se mélangent bien.
Le Pays de l'eau qui monte
Tout s’annonçait pourtant plutôt bien à la base ; un sujet en phase avec l’actualité, un univers animalier plutôt avenant au premier coup d’œil. Hélas, j’ai dû déchanter assez vite au sortir de ma lecture. Le (rare) atout de cette BD, qui s’adresse aux plus jeunes, c’est ce joli titre, avec cette couverture qui évoque les inondations qui semblent frapper un nombre croissant de villes et villages, lors d’incidents météorologiques de plus en plus violents et causés selon les experts scientifiques par le réchauffement climatique. Pour éviter de trop angoisser nos chères têtes blondes, brunes, noires ou rousses (j’en oublie ?), Rodophe a opté pour une aventure localisée avec de mignons petits lapinous où tout finit par s’arranger à la fin. Après la pluie diluvienne qui fait monter l’eau pendant tout le livre, le beau temps revient, tout le monde est content et les petits zoiseaux chantent à nouveau, cui cui. Globalement, c’est positif, c’est généreux – ces deux marmots qui viennent secourir un vieux monsieur coincé dans sa cave inondée, on a envie de leur faire un gros poutou ! Et toute cette solidarité des habitants du village qui s’organisent pour venir en aide aux sinistrés, c’est tout ce qu’on aime, ce sont les valeurs qui contredisent l’individualisme ambiant et expriment le fait qu’on n’est rien sans les autres. Oui mais voilà. On réalise en refermant le livre que tout cela ne dit finalement pas grand-chose de l’époque. On voit l’institutrice expliquer à ses mômes la légende biblique de l’arche de Noë, sans la mettre en perspective avec les thématiques actuelles, mis à part une brève allusion sur la fragilité de notre Terre lorsqu’un enfant tente de manipuler un globe terrestre dans la classe. Mais soyons rassurés, il n’y aura aucun mort, et même le chat coincé sur sa branche sera sauvé ! Tout cela m’a tout de même paru un peu maigre, et au final, pas grand-chose à se mettre sous la dent quand on attend un peu de pertinence. Il y aura tout de même une cerise sur le gâteau, qui hélas ne comblera pas votre faim, une cerise qui réduit à néant le semblant de charme qu’on aurait pu trouver à cette histoire. Et cette cerise, elle vient à la fin, [SPOILER ALERT !] quand le ministre se pointe sur les lieux de la catastrophe accompagné du préfet pour réconforter les habitants (c’est un peu la moindre des choses, non ?). Mais en voyant les habitants s’extasier au moment où ils débarquent dans leur hélico tel des envoyés divins, et que la pluie s’arrête juste à ce moment, on doit se pincer pour y croire. Sans parler des louanges adressées par quelques admirateurs en délire — là on se repince une deuxième fois (et ça fait mal) : « Un vrai magicien, notre ministre ! » ou encore : « Quand on dit que les hommes politiques font la pluie et le beau temps ! » (trop gentils, ces petits lapins !). Quant on connaît la bienveillance de nos ministres, surtout en ce moment en France (je ne ne citerai pas de noms, ils n’en valent pas la peine) envers leurs administrés, on ne peut que rester pantois. [FIN DU SPOILER] Pour ce qui est du dessin, le trait de Patrick Le Sourd est plutôt plaisant, sur ce plan, rien à redire. Mais quitte à produire une BD animalière, qui suppose une certaine fantaisie et autorise l’intemporalité, on s’interroge sur la présence (certes très discrète) de smartphones, de PC ou de véhicules très réalistes (oui j’ai bien vu une Clio, avec le logo Renault !) au milieu de cette communauté d’animaux à grandes oreilles. Etait-ce vraiment pertinent ? Quant à Rodophe, scénariste prolixe, aux productions inégales certes mais qui nous avait tout de même enchanté avec Mary la Noire et sa saga L'Autre Monde, plébiscitée par la critique et le public, on a envie de se dire qu’il n’a pas trop mouillé la chemise sur ce coup-là, quand bien même il aurait pu se mettre sous une averse pour voir ce que ça faisait. Moi qui ne suis pas spécialement porté vers les BD jeunesse, ce n’est pas « Le Pays de l’eau qui monte » qui va m’inciter à persévérer. Je vous rassure, je ne suis pas maso au point de m'infliger des trucs plombants, mais à titre de comparaison, je pense à cette BD sortie récemment, Le Meilleur des deux mondes, qui traite d’écologie à l’attention des enfants, mais ne les prend pas pour autant pour des neuneus.
Witch club
Des sorcières, des démons, Lucifer en personne, un propos sur l'âme et la vie, normalement le plat devrait me paraître appétissant et pourtant j'ai lancé ma lecture en l'appréhendant. Était-ce le titre, qui m'évoquait une sorte de Winx Club troquant les fées pour les sorcières mais gardant la même écriture palpitante ? Était-ce le dessin, qui me semblait intéressant et travaillé mais étrangement figé, manquant parfois de vivant ? Était le fait que dès les premières pages je suis tombée sur une école de sorcellerie avec la jeune fille paria car apparemment sans pouvoir et que j'ai pu sentir mes yeux rouler jusqu'à faire un tour complet ? Je ne sais pas. Mais en tout cas j'ai appréhendé cette lecture. Le résultat ? Bon. En tout cas serviable. En tout cas cochant des cases. En tout cas... En tout cas je ne sais pas vraiment quoi en penser. Il y a une base qui pourrait me plaire là-dedans, je suis extrêmement friande du sujet de l'âme et de ce qui fait le vivant, les histoires de démons avec pactes douteux et complots sont toujours intéressants à lire, et je n'ai jamais caché avoir une faiblesse pour la figure de la sorcière et ses symboliques. Pourtant, le tout m'a paru passable. Pas bon, pas mauvais non plus, tout juste passable. Pourquoi ? L'histoire m'a semblé sauter des étapes bien trop souvent, laissant de côté le développement de ses bonnes idées pour toujours plus ajouter de nouvelles idées. On passe de l'école de magie au destin du monde sur la sellette (classique), en passant par une visite de la hiérarchie infernale, une interlude "les familiers de la bruja sont un peu concons et desséchés", un complot, une évasion, un procès, sans oublier deux/trois flashbacks et plusieurs ouvertures de propos sur l'individu et la conscience, le tout en une centaine de pages à peine. Ce n'est pas inintéressant mais le tout me semble traité bien trop rapidement, ou à minima ne me semble pas pleinement prendre le temps de respirer. Le dessin n'aide pas non plus. Il n'est pas mauvais, je lui trouve un certain charme, mais les poses des personnages, la composition et le manque de fluidité narratives entre certaines cases (par là j’entends que l'enchaînement d'actions entre deux cases m'a souvent paru avoir sauté une étape) m'ont vraiment semblé parasité la mise en forme du récit. Encore une fois, ce n'est pas complètement mauvais. L'histoire a une bonne prémisse (même si pas très originale), on laisse rapidement de côté l'histoire de l'école de magie pour se centrer sur une quête des origines et un sauvetage familial bien plus intéressant, mais la mise en forme imparfaite et la narration qui ne m'a pas paru pleinement respirer m'ont tout de même laissé un mauvais goût à la lecture. J'aurais pu donné 2,5 à cet album car même si l'histoire est trop rapide et manque d'originalité (comment ça je me répète ?!) la lecture n'a pas été désagréable. Pourtant, je vais tout de même descendre ma note à 2 pour la simple et bonne raison que je ressort de cette lecture avec un sincère sentiment de gâchis. Oui, ma lecture n'a pas été douloureuse, mais enchaîner les clichés et les développements hasardeux à la vitesse de l'éclair cela ne donne pas pour autant une bonne lecture.