Mon seul bémol concernant cet album – encore n’est-il qu’affaire de goûts – concerne le dessin. Je lui reconnais plein de qualités, il est souvent très lumineux, mais j’ai parfois eu du mal avec les passages virant un peu à l’abstrait.
Mais, pour le reste, c’est un récit prenant et intéressant. Claire Fauvel réussit très bien le mélange de roman graphique classique – autour d’une héroïne irradiante – et engagement féministe. Fauvel avait déjà produit une œuvre très engagée (mais sur un personnage existant) avec son Phoolan Devi, reine des bandits.
On ne tombe jamais dans le prêchi-prêcha, et l’enthousiasme de l’héroïne est communicatif, autour du débat entre « regard féminin » et « regard masculin », ce qui est mis en avant dans le monde de la photographie ou celui du porno (l’héroïne est photographe et postule pour une expo à Arles, et tourne aussi un porno – voire dans la société dans son ensemble.
Les questionnements autour de la notion de beauté dans l’art, et de sa version sexuée, est doublé par le malaise ressenti constamment par l’héroïne, dont la peau se couvre d’eczéma pour un oui ou pour un non. Elle est « mal dans sa peau », un peu dans sa tête, et le récit est presque cathartique pour cette héroïne, dont on peut se demander dans quelle mesure elle n’est pas en partie un double de l’auteure.
Une lecture très recommandable en tout cas.
Hélas ! Personne n’est éternel en ce bas monde.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il est l’œuvre de Tristan Roulot pour le scénario et Mikaël pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-deux planches de bande dessinée, et un cahier graphique de quatre pages avec des études de personnages.
La mer secouée de nuit par une tempête au large du petit village de Peggy’s Cove, dans la Nouvelle-Écosse, en octobre 1914. Un navire vient de se fracasser sur les récifs, et sa cargaison est emmenée pour partie par les vagues, pour partie coule vers le fond. Miraculeusement, un homme tatoué est amené jusqu’au rivage. Il lève la tête et il constate la présence de quatre femmes chaudement emmitouflées, avec des hottes sur le dos. Le lendemain, le ciel est encore occupé par de larges nuages, un étrange duo de messieurs parcourt la petite route en terre qui mène jusqu’au village de Peggy’s Cove. Le plus âgé au visage émacié raconte une anecdote : il gisait sur le plancher d’un bar, en train de se vider de son sang, et c’est à ce moment précis qu’il a trouvé Dieu. Il précise qu’il ne parle pas d’aller à l’office se farcir les sermons du pasteur. Il avait trois balles dans le buffet, il aurait dû calancher. Mais il a survécu, pourquoi ? Il est intimement persuadé que c’est parce qu’il est destiné à de grandes choses, le Seigneur a un plan pour lui, sinon Il ne l’aurait pas sauvé. Son compagnon se gausse : sûr que son collègue doit être le nouveau messie, d’ailleurs il change déjà les patates en gnôle. C’est quoi son prochain miracle. En tout cas il devrait dire au bon Dieu de se presser parce que le conducteur n’est plus tout jeune. Ce dernier sent que la voiture a fait une embardée, une roue ayant buté dans un nid de poule, et il redresse rapidement car le véhicule manque de basculer du haut de la falaise.
Dans le phare maritime du village, la jeune Maria, une métisse, est en train de nettoyer l’optique, tout en exprimant son énervement. Elle en a marre, son père installé à l’étage du dessous, la dégoute. Elle ajoute qu’il la déprime. Maurice, surnommé Balane, conserve tout son calme et lui demande si elle avait bien rempli la lampe. Il faudrait vérifier qu’il n’y a pas une fissure dans le réservoir, même si la demoiselle s’en fiche, il ne faudrait pas que ça arrive en pleine nuit, ils auraient alors un naufrage sur le dos et ce serait de sa faute à lui. Elle rétorque qu’il n’a qu’à monter y voir s’il veut… mais pour ça il faudrait encore qu’il puisse passer son gros postérieur par l’escalier.il lui demande de le respecter en tant que père, mais sa fille est intraitable. Elle continue : il faudrait déjà qu’il se respecte lui-même, personne ne le respecte. Elle exige de savoir quand il arrêtera avec l’autre cruche, elle a beau taper au mur, toute la nuit que ça dure. Des fois, elle n’en peut tellement plus d’entendre les cris de Tache-de-vin qu’elle monte sur le toit. Alors Maria regarde les étoiles ou la pluie tomber. Il serait étonné de savoir ce qu’on y voit. Mais pour ça il faudrait qu’il sorte le nez de son phare, qu’il vive pour de vrai.
Une communauté de femmes livrées à elles-mêmes, les hommes étant partis pour une sortie de pêche, mis à part le gardien de phare. Des mystères et présences inquiétantes : un naufrage, un naufragé semblant avoir perdu la mémoire et ne se souvenant que de son prénom William, des individus dépêchés par le crime organisé, certainement des tueurs. Une communauté assez soudée, autour d’Ekilda Mauser assurant le rôle de cheffe, une institutrice Lilly Cope arrivée d’une autre ville et différemment appréciée, un gardien de phare obèse, une fille métisse rêvant d’ailleurs, etc. C’est sûr que ça va mal se passer, que la violence va s’exprimer aux dépens de l’une ou l’autre, entre jalousies et recherche d’une cargaison perdue, avec en prime un accouchement imminent, des marins vraisemblablement perdus en mer. Avec tout ça, la question de la réalité de l’amnésie de ce William Clark en devient quasiment secondaire. Les auteurs savent faire percevoir l’isolement du village, qui pourrait presque se trouver sur une île, donnant la sensation d’un huis-clos dont les personnages ne peuvent pas s’échapper, ou à la rigueur par la mer, celle-ci étant très dangereuse du fait des tempêtes et des récifs. En cela, le récit revêt certains aspects du polar : une intrigue qui met en lumière des caractéristiques de la société où elle se déroule, que ce soient des jalousies entre certaines femmes, des aspirations à une vie meilleure, à un développement économique, ou encore la mémoire quasi fantomatique des hommes.
Le récit s’ouvre par une séquence muette de trois pages, qui permet de prendre conscience des qualités narratives des images. L’artiste donne vie aux vagues, à leur puissance, à leurs mouvements, au fracas contre les rochers, à l’écume des vagues qui se brisent dessus, aux débris emportés par ces masses d’eau tourbillonnant. Le lecteur en ressort tout secoué, se demandant comment William a pu survivre à une telle force. La vue est bien différente le lendemain quand Romulus & Bambi contemplent le paysage depuis leur coupé Ford T, depuis une le sommet de la route, avec une vue sur un océan calme et étal. Ou encore cet océan sans une ride de surface de nuit, avec le faisceau du phare qui passe au-dessus. En page quarante-neuf, une illustration en pleine page : une vague qui saute sur un rocher, rappelant que les courants marins sont toujours à l’œuvre. Dans la dernière partie du récit, avant l’épilogue, des personnages reprennent la mer : à nouveau le mauvais temps se déchaîne les vagues sont fluides et puissantes, elles gagnent en ampleur, l’embarcation devient ridiculement petite au milieu de ces montagnes d’eau, les rochers ne pardonnent pas, et la séquence se termine par un dessin en pleine page avec une vague au premier plan, en écho à la précédente. Les teintes de l’eau et ciel semblent se confondre entre vert émeraude et vert Prasin, le lecteur en ressortant avec la sensation d’être détrempé et d’avoir été violemment brinquebalé et secoué en tous sens.
Tout du long, le lecteur peut se projeter dans chaque lieu grâce à des éléments concrets et des prises de vue qui le baladent : le petit bout de route de terre en Ford T, l’accueil des enfants qui exigent de percevoir un péage pour lever la barrière, les cabanes de maris au-dessus d’un petit bras de mer pour décharger et pour emmener le matériel, les paniers à poissons, la salle de classe avec le poêle au milieu de la pièce et les crochets au mur pour les manteaux, la chambre très simple de l’unique auberge, la grande salle à vivre de la maison des Mauser avec la mère, la grand-mère, les enfants qui courent, la grande table à manger, l’église dont le toit a été détruit par une tempête, les voies en terre pour aller d’une maison à l’autre, le hangar à bateau qui abrite le CGS Esmeralda, et bien sûr le phare et sa lanterne. Le dessinateur joue discrètement sur les morphologies des personnages pour les rendre plus mémorables. L’obésité du gardien de phare à l’évidence, la vivacité courroucée de sa fille Maria, les gestes posés de l’institutrice enceinte, les mouvements plus lents de la matriarche Ekida Mauser, le langage corporel plus vif de la postière Bessie chargée d’émotions, les jeunes enfants pleins d’entrain, le comportement menaçant des deux hommes de main, etc. La narration visuelle rend tout plausible et évident, dans des environnements concrets avec des personnages incarnés sans être caricaturaux. Le lecteur garde en mémoire aussi bien la séance de torture infligée à Bessie pour découvrir où est cachée la marchandise, que la bataille de varech entre enfants sur la plage.
En fonction de sa perspicacité, le lecteur peut se douter de ce qui se trame dans ce village, et de qui peut en être responsable, ou bien simplement se laisser porter par l’intrigue sans envie particulière de la devancer. Elle s’avère bien ficelée, à la fois pour la situation de cette communauté, à la fois pour l’entremêlement des agissements des uns et des autres, et leurs répercussions. Le dénouement s’avère totalement satisfaisant : que ce soit pour l’enquête des deux tueurs de la pègre, pour le futur de la communauté, et même pour William Clark qui conserve sa part de mystère. Les auteurs peuvent même se permettre de jouer à inclure de très célèbres naufrages, pour évoquer comme une forme de lien mythologique entre ceux-ci, et ceux évoqués dans le récit. Le lecteur se rend compte qu’au cours de cette centaine de planches, il s’est attaché à de nombreux personnages, éprouvant une réelle sympathie pour eux. Il comprend parfaitement l’agacement de la jeune Maria, sa colère vis-à-vis de son père obèse en même temps que l’amour qu’elle lui porte. Il ne peut que compatir avec la colère de Bessie qui a vu l’homme qui allait vraisemblablement devenir son mari, tomber amoureux de la nouvelle femme arrivée dans le village. Il sourit en voyant comment la matriarche gère le fait que cette même personne découvre le secret de la communauté. Il est de tout cœur avec le marin qui fait disparaître les traces d’un double meurtre pour éviter que la police n’enquête de trop près.
Une étrange couverture aux teintes rouge évoquant la violence, un phare éteint et cinq silhouettes féminines semblant guetter on ne sait quoi. Le lecteur découvre rapidement qu’il s’immerge dans un polar en bonne et due forme : une enquête menée par deux hommes de main du crime organisé, une petite communauté de femmes, un marin amnésique, et un gardien de phare résigné. La narration visuelle s’avère d’une très belle facture, que ce soit pour la mise en place des environnements, la reconstitution historique, la vie des personnages et les moments spectaculaires ou tendus. Qu’il se doute du dénouement ou non, le lecteur se retrouve immergé dans ce lieu et à cette époque, espérant de tout cœur que le prix à payer ne soit pas trop élevé pour ces femmes.
Pour tout dire, en ouvrant le premier tome de cette série, je m'attendais à une lecture décevante : les auteurs de bande dessinée ne comprennent généralement rien aux jeux vidéo.
Or, c'est précisément le sujet central choisi par Juan Giménez pour cette œuvre, éditée initialement en 2002 mais publiée en France dix ans plus tard.
Contre toute attente, j'ai passé un excellent moment, avec deux personnages principaux attachants. Il y a un petit côté Alice au pays du jeu vidéo, avec un héros adolescent qui doit accomplir des missions pour mieux affronter ses angoisses.
L'absence de scénariste distinct — une autre de mes craintes — ne se fait donc pas sentir ; le récit est même mieux maîtrisé que dans Moi, Dragon.
J'apprécie beaucoup la manière dont les personnages réagissent aux événements : c'est souvent teinté d'un humour au second degré très plaisant. On retrouve ça dans Segments aussi.
Quant au visuel, il me suffit de dire que Giménez comptait parmi les plus grands dessinateurs de son temps.
Une lecture bien fun, à la hauteur de l'immense talent de l'artiste.
J'ai commencé à lire et à admirer cette série, ainsi que le Sgt Rock, dans de petits formats venant du Brésil. Ce n'est que plus tard que j'ai acquis des éditions dignes du travail et du talent de Joe Kubert, notamment celle-ci, en grand format et en noir et blanc.
L'adaptation du Baron Rouge (Enemy Ace, 1965) réalisée par Bob Kanigher et Joe Kubert ne cherche pas à restituer fidèlement la biographie de Manfred von Richthofen, mais à construire une figure mythique qui dépasse les faits historiques. Nommé ici Hans von Hammer, il devient une figure intemporelle, dont l'identité repose davantage sur le symbole que sur la réalité historique. Son avion écarlate, son attitude solitaire et son affrontement permanent avec ses adversaires construisent l'image d'un chevalier du ciel, détaché des réalités politiques et humaines du conflit: la (première) Grande Guerre.
Les dessins de Kubert sont très forts! Son trait expressif, le dynamisme des combats et les cadrages spectaculaires privilégient l'intensité émotionnelle au détriment du réalisme. Les scènes aériennes sont des espaces de confrontation psychologique où le Baron Rouge apparaît comme une figure tragique, prisonnière de son destin.
Les conditions de vie des pilotes et les stratégies militaires sont reléguées à l'arrière-plan au profit d'un récit centré sur le courage, la rivalité et le sacrífice. C’est une oruvre qui dépasse le genre habituel de guerre pour proposer une réflexion sur l'héroïsme, la violence et la condition humaine. Les auteurs évitent ainsi une vision manichéenne du conflit et les personnages sont présentés avec leurs doutes, leurs peurs et leurs aspirations. Cette approche permet de dépasser les oppositions entre vainqueurs et vaincus pour s'interroger sur le coût humain de la guerre.
Contrairement au vrai Manfred, ce Baron Rouge a survécu, a combattu pendant la Seconde Guerre mondiale et a eu des descendants. J'adore une histoire de Batman, dessinée par Neal Adams, où il affronte un nouveau Baron Rouge, dans des avions de la Première Guerre mondiale. C’est un hommage assumé à J. Kubert.
Adapter à la bande dessinée des histoires aussi complexes et pleines de couches que celles de Mariana Enriquez est une mission très difficile. Surtout si l'on considère que le comic est basé sur le visuel alors qu'une partie très importante de la littérature d'Enriquez se concentre sur ce qu'on ne voit pas, sur ce qu'on intuit, sur ce qui semble mais n'est pas, sur ce qu'il est même s'il ne veut pas être. Mais Lucas Nine y parvient.
Le succès de cette adaptation a beaucoup à voir avec le style pictural de Nine. Ses caricatures expressionnistes, presque floues, recueillent davantage les sentiments, les perceptions que les faits racontés. Ces photographies enduites de peinture, ces visages fantasmagoriques à mi-chemin entre le réel et l'imaginaire, cette ambiance ténébreuse qui ignore parfois qu'il fait jour... c'est la traduction plastique parfaite du style littéraire de Mariana.
Ce livre adapte quatre des récits de l'archicélèbre livre d'Enriquez (il est curieux que celui qui lui donne un titre ne soit pas l'un d'eux). En tant que lecteur, je pense qu'il est préférable de lire d'abord les histoires et ensuite la bande dessinée, car l'une vous donne toutes les informations et l'autre vous aide à revisiter l'histoire et à revivre les sensations. C'est un excellent livre pour les fans d'Enríquez et pour les curieux de la bande dessinée qui veulent découvrir un langage pictural personnel et original.
Je dois reconnaître que j’ai eu un peu de mal à entrer dans Au-dedans de Will McPhail. En premier lieu, Nick m’a plutôt donné l’impression d’incarner le cliché du trentenaire citadin dépressif alors qu’il aurait toutes les raisons d’être heureux.
Puis, peu à peu, j’ai pris conscience que le malaise traversé par Nick me parlait bien plus que je ne le pensais. Je me suis retrouvé plusieurs fois dans ce que pouvait ressentir Nick.
Derrière son côté autobiographique / tranche de vie, la BD aborde un thème assez universel : la difficulté à créer de vrais liens avec les personnes qui nous entourent. Les conversations que nous avons avec nos proches, nos collègues, nos voisins dépassent rarement les banalités du quotidien.
Nick prend conscience de la superficialité de ses interactions sociales et va tenter de mener des conversations plus profondes avec les gens qui l’entourent. C’est cette idée qui m’a surtout marqué même si j’aurais aimé qu’elle soit un peu plus développée.
La BD est mise en scène par un dessin en noir et blanc très épuré et toujours juste dans ce qu’il essaie de faire ressentir. Il alterne parfois avec des passages en couleurs plus contemplatifs qui ont réussi à me marquer à chaque fois.
Je trouve que le dessin est approprié au propos, il parvient à montrer les non-dits, les silences.
J’ai particulièrement apprécié la façon de représenter les blancs ou les malaises dans les conversations par des cases sans texte qui s’enchainent ou bien les gros plans sur les visages où l’on tente de deviner ce que ressentent les personnages à travers leurs expressions.
Très bonne BD de western. On est dans un registre qui m’a beaucoup fait penser à "Jusqu’au dernier", avec peut-être une légère touche de "L’Étoile du Désert". Le scénario reste assez classique mais il est parfaitement maîtrisé. L’intrigue est fluide, le rythme est bon et l’ensemble ne cherche jamais à en faire trop. Ce qui fonctionne le mieux, à mon sens, ce n’est pas tant la relation entre Jim et Sykes que celle de Sykes avec tous ceux qu’il croise. Son personnage impose naturellement sa présence et structure tout le récit.
Le dessin est lui aussi une vraie réussite. Il est réaliste, soigné et d’une qualité très constante du début à la fin. Les personnages sont expressifs, les décors convaincants et l’ensemble restitue parfaitement l’ambiance du Far West.
Ce n’est sans doute pas un western qui révolutionnera le genre, mais c’est une BD de grande qualité, très solide dans tous ses aspects.
Malgré la non-lecture de Granville, je ne regrette aucunement de m'être longuement plongé dans ce beau comics.
Le début est merveilleusement accrocheur : un texte littéraire parvenant via un hommage à Sunset Boulevard à instaurer un suspense diaboliquement efficace (étonnante coïncidence des migrations, puisque Detroit Roma parue à la même période fit de même).
Tout s'articule autour d'une enquête policière, dont les ramifications infinies ne cesseront d'enrichir une intrigue riche prenant le temps d'investir de beaux personnages secondaires. Il s'agit également d'une uchronie, peut-être vite oubliée par le lecteur, imaginant une Angleterre victorienne colonisée, en proie à une insurrection populaire sanglante au moment où l'indépendance guette.
Si cette BD retient si habilement l'attention et ravit à ce point, c'est parce qu'elle parvient à s'inscrire dans un faux rythme incroyablement élégant, venant en écho à ses belles illustrations sépia finement figées, à l'emploi d'une langue charmante et désuète, à l'univers associé au contexte historique victorien. Également parce qu'elle ne cesse de s'enrichir d'événements et de personnages faisant bifurquer l'enquête ou nourrissant le portrait de cet inspecteur au charme discret et à l'intrigante personnalité.
Qu'importe alors que tout ne s'achève pas aussi finement qu'espéré (un peu trop rocambolesque, trop agité, trop précipité). D'autant qu'il est possible qu'une lecture préalable de Granville transforme cet écueil en une élégante reconstruction d'un puzzle finement constitué.
Un très beau récit, d'une élégance rare et tout à fait à contre-courant des productions contemporaines.
Detroit Roma est une BD plutôt intimidante. Elle fascine dès ses premières pages, notamment via son intégration de l'univers sonore dans les décors de ses illustrations aux touches rondes en hommage à Van Gogh, alors que le récit marche dans les pas de Kipling. Cet incipit mystérieux et faussement silencieux offre peu de prise au lecteur, conscient qu'il entre dans une œuvre non balisée, où l'esthétique primera, dans laquelle le récit se construira par touches subreptices, possiblement déliées.
De multiples films sont cités, en premier lieu le merveilleux Sunset Boulevard de Billy Wilder auquel il rend un hommage appuyé et très révérencieux avec le personnage de la mère Gloria. Le récit volontairement parcellaire, les changements abrupts de style visuel, les mises en page assez formalistes, ces fréquentes références cinéphiliques... tout cela combiné donne au récit un aspect décousu, invitant le lecteur à rapprocher lui-même les différents éléments. Ce contrat de lecture ludique permet au récit de gagner en ampleur, certes peut-être assez artificiellement, mais trouve un écho bien réel dans l'intrigue intimiste autour de la recherche par nos deux héroïnes de leurs racines familiales, leur souhait de faire leur deuil d'illusions ou espoirs, pour se confronter à la réalité ambivalente de leurs parents.
Une BD habile, fort référencée, parfois d'une grande beauté, parvenant par ses qualités à nous faire considérer sa construction dramatique lacunaire comme une belle invitation à assembler un puzzle occasionnellement bien mystérieux.
Dans les États-Unis de 1970, un ancien mafieux devenu l'un des premiers témoins protégés du FBI est poursuivi par son passé autant que par ceux qui voudraient l'empêcher de témoigner. L'intrigue mêle habilement fiction et contexte historique autour de la naissance du programme de protection des témoins, ce qui apporte une vraie crédibilité à l'ensemble.
Graphiquement, Philippe Xavier signe un très bel album. Son encrage, le soin apporté aux décors et certains cadrages m'ont souvent fait penser au travail de Vance sur XIII, avec des visages heureusement bien plus vivants et réussis, que je préfère largement. Les paysages américains sont magnifiques et le voyage d'un bout à l'autre du pays est très dépaysant. J'ai aussi beaucoup aimé le détail des yeux jaunes de Joe, en référence au serpent qu'il est censé incarner dans le récit. En revanche, j'ai trouvé les couleurs un peu ternes. Elles installent une ambiance légèrement morose qui m'a empêché d'être totalement emporté par la beauté des planches.
Le scénario est lui aussi très solide. Même si je ne me suis jamais réellement attaché à Joe, j'ai suivi son parcours avec plaisir. C'est un personnage qui refuse de subir la fatalité et qui parvient régulièrement à reprendre l'initiative. Voir un ancien truand réussir à déjouer les pièges qui se dressent devant lui, sans que le récit cherche absolument à le punir au nom d'une morale stéréotypée, est finalement assez rafraîchissant. Cette réussite procure une vraie satisfaction de lecture.
J'ai également beaucoup apprécié le rythme du récit. Les dangers s'enchaînent à grande vitesse et plusieurs péripéties auraient facilement pu remplir un album entier. Pourtant, Matz choisit souvent d'éluder les détails de leur résolution pour retrouver directement Joe une fois qu'il a trouvé une issue. Ce procédé donne un récit très dense, où il se passe énormément de choses sans jamais devenir pesant. On avance constamment, comme devant un long film de polar et d'action qui irait droit à l'essentiel sans perdre le spectateur en route.
Sans révolutionner le genre, Le Serpent et le Coyote est une bande dessinée remarquablement maîtrisée, portée par un scénario efficace, un excellent sens du rythme et un dessin de grande qualité. Un très bon polar historique, aussi dépaysant que satisfaisant.
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Les Yeux d'Alex
Mon seul bémol concernant cet album – encore n’est-il qu’affaire de goûts – concerne le dessin. Je lui reconnais plein de qualités, il est souvent très lumineux, mais j’ai parfois eu du mal avec les passages virant un peu à l’abstrait. Mais, pour le reste, c’est un récit prenant et intéressant. Claire Fauvel réussit très bien le mélange de roman graphique classique – autour d’une héroïne irradiante – et engagement féministe. Fauvel avait déjà produit une œuvre très engagée (mais sur un personnage existant) avec son Phoolan Devi, reine des bandits. On ne tombe jamais dans le prêchi-prêcha, et l’enthousiasme de l’héroïne est communicatif, autour du débat entre « regard féminin » et « regard masculin », ce qui est mis en avant dans le monde de la photographie ou celui du porno (l’héroïne est photographe et postule pour une expo à Arles, et tourne aussi un porno – voire dans la société dans son ensemble. Les questionnements autour de la notion de beauté dans l’art, et de sa version sexuée, est doublé par le malaise ressenti constamment par l’héroïne, dont la peau se couvre d’eczéma pour un oui ou pour un non. Elle est « mal dans sa peau », un peu dans sa tête, et le récit est presque cathartique pour cette héroïne, dont on peut se demander dans quelle mesure elle n’est pas en partie un double de l’auteure. Une lecture très recommandable en tout cas.
Sœurs des vagues
Hélas ! Personne n’est éternel en ce bas monde. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il est l’œuvre de Tristan Roulot pour le scénario et Mikaël pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-deux planches de bande dessinée, et un cahier graphique de quatre pages avec des études de personnages. La mer secouée de nuit par une tempête au large du petit village de Peggy’s Cove, dans la Nouvelle-Écosse, en octobre 1914. Un navire vient de se fracasser sur les récifs, et sa cargaison est emmenée pour partie par les vagues, pour partie coule vers le fond. Miraculeusement, un homme tatoué est amené jusqu’au rivage. Il lève la tête et il constate la présence de quatre femmes chaudement emmitouflées, avec des hottes sur le dos. Le lendemain, le ciel est encore occupé par de larges nuages, un étrange duo de messieurs parcourt la petite route en terre qui mène jusqu’au village de Peggy’s Cove. Le plus âgé au visage émacié raconte une anecdote : il gisait sur le plancher d’un bar, en train de se vider de son sang, et c’est à ce moment précis qu’il a trouvé Dieu. Il précise qu’il ne parle pas d’aller à l’office se farcir les sermons du pasteur. Il avait trois balles dans le buffet, il aurait dû calancher. Mais il a survécu, pourquoi ? Il est intimement persuadé que c’est parce qu’il est destiné à de grandes choses, le Seigneur a un plan pour lui, sinon Il ne l’aurait pas sauvé. Son compagnon se gausse : sûr que son collègue doit être le nouveau messie, d’ailleurs il change déjà les patates en gnôle. C’est quoi son prochain miracle. En tout cas il devrait dire au bon Dieu de se presser parce que le conducteur n’est plus tout jeune. Ce dernier sent que la voiture a fait une embardée, une roue ayant buté dans un nid de poule, et il redresse rapidement car le véhicule manque de basculer du haut de la falaise. Dans le phare maritime du village, la jeune Maria, une métisse, est en train de nettoyer l’optique, tout en exprimant son énervement. Elle en a marre, son père installé à l’étage du dessous, la dégoute. Elle ajoute qu’il la déprime. Maurice, surnommé Balane, conserve tout son calme et lui demande si elle avait bien rempli la lampe. Il faudrait vérifier qu’il n’y a pas une fissure dans le réservoir, même si la demoiselle s’en fiche, il ne faudrait pas que ça arrive en pleine nuit, ils auraient alors un naufrage sur le dos et ce serait de sa faute à lui. Elle rétorque qu’il n’a qu’à monter y voir s’il veut… mais pour ça il faudrait encore qu’il puisse passer son gros postérieur par l’escalier.il lui demande de le respecter en tant que père, mais sa fille est intraitable. Elle continue : il faudrait déjà qu’il se respecte lui-même, personne ne le respecte. Elle exige de savoir quand il arrêtera avec l’autre cruche, elle a beau taper au mur, toute la nuit que ça dure. Des fois, elle n’en peut tellement plus d’entendre les cris de Tache-de-vin qu’elle monte sur le toit. Alors Maria regarde les étoiles ou la pluie tomber. Il serait étonné de savoir ce qu’on y voit. Mais pour ça il faudrait qu’il sorte le nez de son phare, qu’il vive pour de vrai. Une communauté de femmes livrées à elles-mêmes, les hommes étant partis pour une sortie de pêche, mis à part le gardien de phare. Des mystères et présences inquiétantes : un naufrage, un naufragé semblant avoir perdu la mémoire et ne se souvenant que de son prénom William, des individus dépêchés par le crime organisé, certainement des tueurs. Une communauté assez soudée, autour d’Ekilda Mauser assurant le rôle de cheffe, une institutrice Lilly Cope arrivée d’une autre ville et différemment appréciée, un gardien de phare obèse, une fille métisse rêvant d’ailleurs, etc. C’est sûr que ça va mal se passer, que la violence va s’exprimer aux dépens de l’une ou l’autre, entre jalousies et recherche d’une cargaison perdue, avec en prime un accouchement imminent, des marins vraisemblablement perdus en mer. Avec tout ça, la question de la réalité de l’amnésie de ce William Clark en devient quasiment secondaire. Les auteurs savent faire percevoir l’isolement du village, qui pourrait presque se trouver sur une île, donnant la sensation d’un huis-clos dont les personnages ne peuvent pas s’échapper, ou à la rigueur par la mer, celle-ci étant très dangereuse du fait des tempêtes et des récifs. En cela, le récit revêt certains aspects du polar : une intrigue qui met en lumière des caractéristiques de la société où elle se déroule, que ce soient des jalousies entre certaines femmes, des aspirations à une vie meilleure, à un développement économique, ou encore la mémoire quasi fantomatique des hommes. Le récit s’ouvre par une séquence muette de trois pages, qui permet de prendre conscience des qualités narratives des images. L’artiste donne vie aux vagues, à leur puissance, à leurs mouvements, au fracas contre les rochers, à l’écume des vagues qui se brisent dessus, aux débris emportés par ces masses d’eau tourbillonnant. Le lecteur en ressort tout secoué, se demandant comment William a pu survivre à une telle force. La vue est bien différente le lendemain quand Romulus & Bambi contemplent le paysage depuis leur coupé Ford T, depuis une le sommet de la route, avec une vue sur un océan calme et étal. Ou encore cet océan sans une ride de surface de nuit, avec le faisceau du phare qui passe au-dessus. En page quarante-neuf, une illustration en pleine page : une vague qui saute sur un rocher, rappelant que les courants marins sont toujours à l’œuvre. Dans la dernière partie du récit, avant l’épilogue, des personnages reprennent la mer : à nouveau le mauvais temps se déchaîne les vagues sont fluides et puissantes, elles gagnent en ampleur, l’embarcation devient ridiculement petite au milieu de ces montagnes d’eau, les rochers ne pardonnent pas, et la séquence se termine par un dessin en pleine page avec une vague au premier plan, en écho à la précédente. Les teintes de l’eau et ciel semblent se confondre entre vert émeraude et vert Prasin, le lecteur en ressortant avec la sensation d’être détrempé et d’avoir été violemment brinquebalé et secoué en tous sens. Tout du long, le lecteur peut se projeter dans chaque lieu grâce à des éléments concrets et des prises de vue qui le baladent : le petit bout de route de terre en Ford T, l’accueil des enfants qui exigent de percevoir un péage pour lever la barrière, les cabanes de maris au-dessus d’un petit bras de mer pour décharger et pour emmener le matériel, les paniers à poissons, la salle de classe avec le poêle au milieu de la pièce et les crochets au mur pour les manteaux, la chambre très simple de l’unique auberge, la grande salle à vivre de la maison des Mauser avec la mère, la grand-mère, les enfants qui courent, la grande table à manger, l’église dont le toit a été détruit par une tempête, les voies en terre pour aller d’une maison à l’autre, le hangar à bateau qui abrite le CGS Esmeralda, et bien sûr le phare et sa lanterne. Le dessinateur joue discrètement sur les morphologies des personnages pour les rendre plus mémorables. L’obésité du gardien de phare à l’évidence, la vivacité courroucée de sa fille Maria, les gestes posés de l’institutrice enceinte, les mouvements plus lents de la matriarche Ekida Mauser, le langage corporel plus vif de la postière Bessie chargée d’émotions, les jeunes enfants pleins d’entrain, le comportement menaçant des deux hommes de main, etc. La narration visuelle rend tout plausible et évident, dans des environnements concrets avec des personnages incarnés sans être caricaturaux. Le lecteur garde en mémoire aussi bien la séance de torture infligée à Bessie pour découvrir où est cachée la marchandise, que la bataille de varech entre enfants sur la plage. En fonction de sa perspicacité, le lecteur peut se douter de ce qui se trame dans ce village, et de qui peut en être responsable, ou bien simplement se laisser porter par l’intrigue sans envie particulière de la devancer. Elle s’avère bien ficelée, à la fois pour la situation de cette communauté, à la fois pour l’entremêlement des agissements des uns et des autres, et leurs répercussions. Le dénouement s’avère totalement satisfaisant : que ce soit pour l’enquête des deux tueurs de la pègre, pour le futur de la communauté, et même pour William Clark qui conserve sa part de mystère. Les auteurs peuvent même se permettre de jouer à inclure de très célèbres naufrages, pour évoquer comme une forme de lien mythologique entre ceux-ci, et ceux évoqués dans le récit. Le lecteur se rend compte qu’au cours de cette centaine de planches, il s’est attaché à de nombreux personnages, éprouvant une réelle sympathie pour eux. Il comprend parfaitement l’agacement de la jeune Maria, sa colère vis-à-vis de son père obèse en même temps que l’amour qu’elle lui porte. Il ne peut que compatir avec la colère de Bessie qui a vu l’homme qui allait vraisemblablement devenir son mari, tomber amoureux de la nouvelle femme arrivée dans le village. Il sourit en voyant comment la matriarche gère le fait que cette même personne découvre le secret de la communauté. Il est de tout cœur avec le marin qui fait disparaître les traces d’un double meurtre pour éviter que la police n’enquête de trop près. Une étrange couverture aux teintes rouge évoquant la violence, un phare éteint et cinq silhouettes féminines semblant guetter on ne sait quoi. Le lecteur découvre rapidement qu’il s’immerge dans un polar en bonne et due forme : une enquête menée par deux hommes de main du crime organisé, une petite communauté de femmes, un marin amnésique, et un gardien de phare résigné. La narration visuelle s’avère d’une très belle facture, que ce soit pour la mise en place des environnements, la reconstitution historique, la vie des personnages et les moments spectaculaires ou tendus. Qu’il se doute du dénouement ou non, le lecteur se retrouve immergé dans ce lieu et à cette époque, espérant de tout cœur que le prix à payer ne soit pas trop élevé pour ces femmes.
La Dernière Vie
Pour tout dire, en ouvrant le premier tome de cette série, je m'attendais à une lecture décevante : les auteurs de bande dessinée ne comprennent généralement rien aux jeux vidéo. Or, c'est précisément le sujet central choisi par Juan Giménez pour cette œuvre, éditée initialement en 2002 mais publiée en France dix ans plus tard. Contre toute attente, j'ai passé un excellent moment, avec deux personnages principaux attachants. Il y a un petit côté Alice au pays du jeu vidéo, avec un héros adolescent qui doit accomplir des missions pour mieux affronter ses angoisses. L'absence de scénariste distinct — une autre de mes craintes — ne se fait donc pas sentir ; le récit est même mieux maîtrisé que dans Moi, Dragon. J'apprécie beaucoup la manière dont les personnages réagissent aux événements : c'est souvent teinté d'un humour au second degré très plaisant. On retrouve ça dans Segments aussi. Quant au visuel, il me suffit de dire que Giménez comptait parmi les plus grands dessinateurs de son temps. Une lecture bien fun, à la hauteur de l'immense talent de l'artiste.
Le Baron Rouge
J'ai commencé à lire et à admirer cette série, ainsi que le Sgt Rock, dans de petits formats venant du Brésil. Ce n'est que plus tard que j'ai acquis des éditions dignes du travail et du talent de Joe Kubert, notamment celle-ci, en grand format et en noir et blanc. L'adaptation du Baron Rouge (Enemy Ace, 1965) réalisée par Bob Kanigher et Joe Kubert ne cherche pas à restituer fidèlement la biographie de Manfred von Richthofen, mais à construire une figure mythique qui dépasse les faits historiques. Nommé ici Hans von Hammer, il devient une figure intemporelle, dont l'identité repose davantage sur le symbole que sur la réalité historique. Son avion écarlate, son attitude solitaire et son affrontement permanent avec ses adversaires construisent l'image d'un chevalier du ciel, détaché des réalités politiques et humaines du conflit: la (première) Grande Guerre. Les dessins de Kubert sont très forts! Son trait expressif, le dynamisme des combats et les cadrages spectaculaires privilégient l'intensité émotionnelle au détriment du réalisme. Les scènes aériennes sont des espaces de confrontation psychologique où le Baron Rouge apparaît comme une figure tragique, prisonnière de son destin. Les conditions de vie des pilotes et les stratégies militaires sont reléguées à l'arrière-plan au profit d'un récit centré sur le courage, la rivalité et le sacrífice. C’est une oruvre qui dépasse le genre habituel de guerre pour proposer une réflexion sur l'héroïsme, la violence et la condition humaine. Les auteurs évitent ainsi une vision manichéenne du conflit et les personnages sont présentés avec leurs doutes, leurs peurs et leurs aspirations. Cette approche permet de dépasser les oppositions entre vainqueurs et vaincus pour s'interroger sur le coût humain de la guerre. Contrairement au vrai Manfred, ce Baron Rouge a survécu, a combattu pendant la Seconde Guerre mondiale et a eu des descendants. J'adore une histoire de Batman, dessinée par Neal Adams, où il affronte un nouveau Baron Rouge, dans des avions de la Première Guerre mondiale. C’est un hommage assumé à J. Kubert.
Ce que nous avons perdu dans le feu
Adapter à la bande dessinée des histoires aussi complexes et pleines de couches que celles de Mariana Enriquez est une mission très difficile. Surtout si l'on considère que le comic est basé sur le visuel alors qu'une partie très importante de la littérature d'Enriquez se concentre sur ce qu'on ne voit pas, sur ce qu'on intuit, sur ce qui semble mais n'est pas, sur ce qu'il est même s'il ne veut pas être. Mais Lucas Nine y parvient. Le succès de cette adaptation a beaucoup à voir avec le style pictural de Nine. Ses caricatures expressionnistes, presque floues, recueillent davantage les sentiments, les perceptions que les faits racontés. Ces photographies enduites de peinture, ces visages fantasmagoriques à mi-chemin entre le réel et l'imaginaire, cette ambiance ténébreuse qui ignore parfois qu'il fait jour... c'est la traduction plastique parfaite du style littéraire de Mariana. Ce livre adapte quatre des récits de l'archicélèbre livre d'Enriquez (il est curieux que celui qui lui donne un titre ne soit pas l'un d'eux). En tant que lecteur, je pense qu'il est préférable de lire d'abord les histoires et ensuite la bande dessinée, car l'une vous donne toutes les informations et l'autre vous aide à revisiter l'histoire et à revivre les sensations. C'est un excellent livre pour les fans d'Enríquez et pour les curieux de la bande dessinée qui veulent découvrir un langage pictural personnel et original.
Au-Dedans.
Je dois reconnaître que j’ai eu un peu de mal à entrer dans Au-dedans de Will McPhail. En premier lieu, Nick m’a plutôt donné l’impression d’incarner le cliché du trentenaire citadin dépressif alors qu’il aurait toutes les raisons d’être heureux. Puis, peu à peu, j’ai pris conscience que le malaise traversé par Nick me parlait bien plus que je ne le pensais. Je me suis retrouvé plusieurs fois dans ce que pouvait ressentir Nick. Derrière son côté autobiographique / tranche de vie, la BD aborde un thème assez universel : la difficulté à créer de vrais liens avec les personnes qui nous entourent. Les conversations que nous avons avec nos proches, nos collègues, nos voisins dépassent rarement les banalités du quotidien. Nick prend conscience de la superficialité de ses interactions sociales et va tenter de mener des conversations plus profondes avec les gens qui l’entourent. C’est cette idée qui m’a surtout marqué même si j’aurais aimé qu’elle soit un peu plus développée. La BD est mise en scène par un dessin en noir et blanc très épuré et toujours juste dans ce qu’il essaie de faire ressentir. Il alterne parfois avec des passages en couleurs plus contemplatifs qui ont réussi à me marquer à chaque fois. Je trouve que le dessin est approprié au propos, il parvient à montrer les non-dits, les silences. J’ai particulièrement apprécié la façon de représenter les blancs ou les malaises dans les conversations par des cases sans texte qui s’enchainent ou bien les gros plans sur les visages où l’on tente de deviner ce que ressentent les personnages à travers leurs expressions.
Sykes
Très bonne BD de western. On est dans un registre qui m’a beaucoup fait penser à "Jusqu’au dernier", avec peut-être une légère touche de "L’Étoile du Désert". Le scénario reste assez classique mais il est parfaitement maîtrisé. L’intrigue est fluide, le rythme est bon et l’ensemble ne cherche jamais à en faire trop. Ce qui fonctionne le mieux, à mon sens, ce n’est pas tant la relation entre Jim et Sykes que celle de Sykes avec tous ceux qu’il croise. Son personnage impose naturellement sa présence et structure tout le récit. Le dessin est lui aussi une vraie réussite. Il est réaliste, soigné et d’une qualité très constante du début à la fin. Les personnages sont expressifs, les décors convaincants et l’ensemble restitue parfaitement l’ambiance du Far West. Ce n’est sans doute pas un western qui révolutionnera le genre, mais c’est une BD de grande qualité, très solide dans tous ses aspects.
Les Carnets de Stamford Hawksmoor
Malgré la non-lecture de Granville, je ne regrette aucunement de m'être longuement plongé dans ce beau comics. Le début est merveilleusement accrocheur : un texte littéraire parvenant via un hommage à Sunset Boulevard à instaurer un suspense diaboliquement efficace (étonnante coïncidence des migrations, puisque Detroit Roma parue à la même période fit de même). Tout s'articule autour d'une enquête policière, dont les ramifications infinies ne cesseront d'enrichir une intrigue riche prenant le temps d'investir de beaux personnages secondaires. Il s'agit également d'une uchronie, peut-être vite oubliée par le lecteur, imaginant une Angleterre victorienne colonisée, en proie à une insurrection populaire sanglante au moment où l'indépendance guette. Si cette BD retient si habilement l'attention et ravit à ce point, c'est parce qu'elle parvient à s'inscrire dans un faux rythme incroyablement élégant, venant en écho à ses belles illustrations sépia finement figées, à l'emploi d'une langue charmante et désuète, à l'univers associé au contexte historique victorien. Également parce qu'elle ne cesse de s'enrichir d'événements et de personnages faisant bifurquer l'enquête ou nourrissant le portrait de cet inspecteur au charme discret et à l'intrigante personnalité. Qu'importe alors que tout ne s'achève pas aussi finement qu'espéré (un peu trop rocambolesque, trop agité, trop précipité). D'autant qu'il est possible qu'une lecture préalable de Granville transforme cet écueil en une élégante reconstruction d'un puzzle finement constitué. Un très beau récit, d'une élégance rare et tout à fait à contre-courant des productions contemporaines.
Detroit Roma
Detroit Roma est une BD plutôt intimidante. Elle fascine dès ses premières pages, notamment via son intégration de l'univers sonore dans les décors de ses illustrations aux touches rondes en hommage à Van Gogh, alors que le récit marche dans les pas de Kipling. Cet incipit mystérieux et faussement silencieux offre peu de prise au lecteur, conscient qu'il entre dans une œuvre non balisée, où l'esthétique primera, dans laquelle le récit se construira par touches subreptices, possiblement déliées. De multiples films sont cités, en premier lieu le merveilleux Sunset Boulevard de Billy Wilder auquel il rend un hommage appuyé et très révérencieux avec le personnage de la mère Gloria. Le récit volontairement parcellaire, les changements abrupts de style visuel, les mises en page assez formalistes, ces fréquentes références cinéphiliques... tout cela combiné donne au récit un aspect décousu, invitant le lecteur à rapprocher lui-même les différents éléments. Ce contrat de lecture ludique permet au récit de gagner en ampleur, certes peut-être assez artificiellement, mais trouve un écho bien réel dans l'intrigue intimiste autour de la recherche par nos deux héroïnes de leurs racines familiales, leur souhait de faire leur deuil d'illusions ou espoirs, pour se confronter à la réalité ambivalente de leurs parents. Une BD habile, fort référencée, parfois d'une grande beauté, parvenant par ses qualités à nous faire considérer sa construction dramatique lacunaire comme une belle invitation à assembler un puzzle occasionnellement bien mystérieux.
Le Serpent et le Coyote
Dans les États-Unis de 1970, un ancien mafieux devenu l'un des premiers témoins protégés du FBI est poursuivi par son passé autant que par ceux qui voudraient l'empêcher de témoigner. L'intrigue mêle habilement fiction et contexte historique autour de la naissance du programme de protection des témoins, ce qui apporte une vraie crédibilité à l'ensemble. Graphiquement, Philippe Xavier signe un très bel album. Son encrage, le soin apporté aux décors et certains cadrages m'ont souvent fait penser au travail de Vance sur XIII, avec des visages heureusement bien plus vivants et réussis, que je préfère largement. Les paysages américains sont magnifiques et le voyage d'un bout à l'autre du pays est très dépaysant. J'ai aussi beaucoup aimé le détail des yeux jaunes de Joe, en référence au serpent qu'il est censé incarner dans le récit. En revanche, j'ai trouvé les couleurs un peu ternes. Elles installent une ambiance légèrement morose qui m'a empêché d'être totalement emporté par la beauté des planches. Le scénario est lui aussi très solide. Même si je ne me suis jamais réellement attaché à Joe, j'ai suivi son parcours avec plaisir. C'est un personnage qui refuse de subir la fatalité et qui parvient régulièrement à reprendre l'initiative. Voir un ancien truand réussir à déjouer les pièges qui se dressent devant lui, sans que le récit cherche absolument à le punir au nom d'une morale stéréotypée, est finalement assez rafraîchissant. Cette réussite procure une vraie satisfaction de lecture. J'ai également beaucoup apprécié le rythme du récit. Les dangers s'enchaînent à grande vitesse et plusieurs péripéties auraient facilement pu remplir un album entier. Pourtant, Matz choisit souvent d'éluder les détails de leur résolution pour retrouver directement Joe une fois qu'il a trouvé une issue. Ce procédé donne un récit très dense, où il se passe énormément de choses sans jamais devenir pesant. On avance constamment, comme devant un long film de polar et d'action qui irait droit à l'essentiel sans perdre le spectateur en route. Sans révolutionner le genre, Le Serpent et le Coyote est une bande dessinée remarquablement maîtrisée, portée par un scénario efficace, un excellent sens du rythme et un dessin de grande qualité. Un très bon polar historique, aussi dépaysant que satisfaisant.