Les derniers avis (89 avis)

Couverture de la série Henri Désiré Landru
Henri Désiré Landru

Chabouté s'empare du mythe Landru et réinvente l'histoire à sa façon, dans un petit thriller malicieux au dénouement très politique. L'alsacien Christophe Chabouté s'attaque à la terrible histoire de Henri Désiré Landru, avec ce petit album paru chez Glénat dans un format poche qui rappelle un peu celui des mangas (mais ce n'en est pas un), avec un Chabouté qui reste fidèle à ses propres standards : un noir & blanc net et précis, des héros plutôt ordinaires, une mise en page dynamique et des récits de peu de mots. Le personnage tout le monde le connaît : Landru c'est celui qui, vers 1910-1920, découpait ses victimes et les brûlait dans sa cuisinière mais qui n'avoua jamais ses crimes et qui ne fut condamné à la guillotine que sur de "simples" présomptions, sans véritables preuves irréfutables. Un escroc à moitié mythomane qui avait entrepris de dépouiller quelques veuves (et il y en avait beaucoup après guerre). C'est en novembre 1921 que se déroule le procès de celui qui fut surnommé Barbe-Bleue. Chabouté réinvente l'histoire officielle de Landru dans un thriller aux accents quasi politiques. Et si l'histoire n'était pas exactement celle qu'on nous a racontée ? Et si … ? Et si … ? C'est un auteur qui sait manier l'ironie et le second degré : les flics ont parfois des allures de Dupont et Dupond et son Landru croise même la route d'un tout jeune ... Marcel Petiot ! On ne peut guère en dire plus sous peine de trop en dévoiler mais cette histoire de Landru revisitée par un auteur facétieux est une véritable gourmandise ... D'autant que le final cache une leçon qui reste toujours pertinente, encore aujourd'hui : c'était au lendemain d'une guerre terrible qui avait laissé de profondes séquelles dans la société, une période où il valait mieux éviter de se retrouver à la merci du pouvoir, de la presse ou de la justice. « Faites le nécessaire ! Nourrissez la presse ! Jetez donc ce Landru en pâture à la foule ! » Grâce à ce décryptage habile d'une vraie-fausse affaire d'État, le lecteur comprendra enfin les raisons pour lesquelles l'abominable Landru a nié l'ensemble de ses crimes au cours de son procès. On connaît le goût de Christophe Chabouté pour les "gueules" marquées quand il dessine le portrait de ses personnages, et ce récit lui offre quelques belles occasions de croquer les figures de l'époque, depuis les Gueules cassées de la Grande Guerre jusqu'à Georges Clemenceau. Quant à son fameux noir et blanc très contrasté, il convient parfaitement au format de ces petites pages aux allures de roman-feuilleton.

12/06/2026 (modifier)
Par Miguelof
Note: 4/5
Couverture de la série Mickey Mouse - Café Zombo
Mickey Mouse - Café Zombo

Quelle belle surprise ! J'aime beaucoup cette histoire de Loisel. On sent qu'il en avait vraiment envie et qu'il a pris beaucoup de plaisir à la réaliser. On dirait que nous sommes entrés dans une machine à remonter le temps et que nous sommes revenus aux années 30 de Disney. Le dessin est excellent et l'histoire, malgré quelques dérives pas absolument nécessaires, est vraiment drôle ! Conspiration immobilière, aliénation des locataires, sabotages et bagarres, tout y est ! J'admire surtout la manière dont des dessins si parfaits et si détaillés ne nuisent pas au récit. Les différents plans et perspectives, le jour et la nuit, la lumière et les ombres, les couleurs, tout est admirable, tout se conjugue parfaitement. J'adore aussi la présentation finale des personnages et de leurs rôles : même cela est très amusant ! P.S. : Oui, moi aussi je vais réduire la quantité de caféine, je promets que je vais essayer ! Les hamburgers aussi!

12/06/2026 (modifier)
Par Ro
Note: 4/5
Couverture de la série L'Eveil de Tiresias
L'Eveil de Tiresias

Cette bande dessinée raconte l'histoire de Tirésias, celui qui deviendra le plus grand devin de la mythologie grecque, en s'inspirant assez fidèlement de la version rapportée par Les Métamorphoses d'Ovide. Je connaissais déjà bien ce personnage grâce à l'excellent diptyque Tirésias de Le Tendre et Rossi, et il a été particulièrement intéressant de comparer les deux approches. Avec toutes les précautions que demande ce genre de comparaison, j'ai eu l'impression de me retrouver face à deux sensibilités très différentes, presque comme si l'une proposait un récit davantage masculin et l'autre un récit davantage féminin. Dans la version de Le Tendre et Rossi, Tirésias est un jeune soldat bravache et séducteur dont la transformation en femme prend au départ la forme d'une véritable punition. Ici, sous la plume de Camille Bordes, le personnage est un jeune berger innocent qui a simplement le malheur d'apercevoir Athéna se baignant nue. La transformation est bien présente, mais le regard porté sur elle diffère. En effet, grâce au soutien de sa mère Chariclo, Tirésias comprend rapidement que cette nouvelle condition, aussi contrariante soit-elle au départ, n'est pas nécessairement une malédiction. Le récit développe alors une réflexion plus apaisée sur l'identité, l'acceptation de soi et la découverte d'une autre manière de vivre. Tirésias s'approprie progressivement ce nouveau corps, jusqu'à s'y sentir pleinement à l'aise, et tombe même amoureuse du dieu Hermès avec qui ils auront une fille. Certes j'ai apprécié cette ouverture d'esprit moderne, mais j'ai surtout aimé la douceur avec laquelle l'autrice aborde le sujet. Là où d'autres récits insistent sur le drame ou le conflit, celui-ci privilégie l'empathie, la compréhension et l'évolution personnelle du personnage. Cette approche fonctionne d'autant mieux que le thème de la métamorphose est au cœur de la mythologie grecque, et que l'album parvient à le relire avec une sensibilité contemporaine sans pour autant trahir son origine antique. Le graphisme de Camille Bordes, qui se rapproche de l'illustration jeunesse en belles couleurs directes, est lui aussi tout en douceur. Il est très aéré, très épuré tout en faisant régulièrement preuve d'une grande finesse notamment dans les traits des personnages et dans leurs chevelures. Il possède une élégance et une délicatesse qui conviennent parfaitement à ce récit initiatique. L'ensemble dégage une atmosphère presque contemplative qui met en valeur les émotions plutôt que le spectaculaire. C'est beau, c'est doux, c'est empreint d'une sagesse à la fois moderne et antique, tout en respectant soigneusement le mythe avec quelques ajouts qui s'y intègrent parfaitement, comme s'il s'agissait de rien d'autre que la version complète de l'histoire. Il n'y a qu'une ou deux pages où j'ai ressenti une volonté un peu trop appuyée de porter un discours contemporain sur la question du genre. Ce n'est pas un sujet qui me dérange en soi, mais la formulation dans ces dialogues là y est un peu trop directe et m'a rappelé certains débats militants récents dont la dimension prescriptive a fini par susciter autant de rejet que d'adhésion. J'aurais préféré que Tirésias ne dise rien à ce moment là et se contente de laisser voir. Cela ne m'a pas empêché d'apprécier cette lecture, qui propose une interprétation intéressante et sensible d'un mythe que je connaissais déjà bien. Son message est beau et juste pour le féministe que je suis, visant l'égalité des sexes comme une évidence. Sans remplacer dans mon esprit le diptyque de Le Tendre et Rossi, cette version apporte un regard complémentaire, plus moderne et plus bienveillant, sur l'un des personnages les plus intéressants de la mythologie grecque.

12/06/2026 (modifier)
Par Michefra
Note: 5/5
Couverture de la série La Route
La Route

La route s’ouvre sur un nuage de fumée. En parcourant les premières pages de l’ouvrage de Manu Larcenet, j’ai rapidement eu la sensation que les bruits autour de moi s’arrêtaient pour laisser place à un simple bruit de vent et de désolation. Puis j’ai parcouru avec un père et son fils des routes désertes, exploré des lieux abandonnés à la recherche de vivres en espérant survivre quelques jours supplémentaires. J’ai ressenti l’angoisse de croiser d’autres survivants, la nécessité de se cacher constamment et espérer ne jamais être découvert. La Route est une BD qui ne se contente pas de nous raconter une histoire dans un monde post-apocalyptique : elle nous fait vivre les émotions ressenties par ses personnages. Lorsque l’on observe passer un groupe armé, les corps mutilés, les chaînes, les femmes enceintes, nous n’aurons pas plus d’explications sur l’origine et le fonctionnement de ce groupe. Cette absence d’explication force notre cerveau à expliquer ce qui ne l’est pas et alors l’angoisse s’installe en nous. Quelques gros plans sur des conserves, des pâtes, une canette de soda, des médicaments et l’on ressent le soulagement, la sécurité et le réconfort d’un logis inespéré. Le médium bande dessinée est parfaitement utilisé. Les dialogues se font rares et le dessin se suffit souvent à lui-même pour raconter l’histoire et transmettre les émotions. En refeuilletant l’album, je me suis surpris à rester bloqué sur plusieurs planches tant chaque case semblait raconter quelque chose. Si La Route me marque autant c’est parce qu’elle me rappelle pourquoi j’aime autant la bande dessinée, elle me rappelle que le dessin peut raconter une émotion sans utiliser de mot. Le format BD semble ici tellement naturel qu’on en oublie que La Route est avant tout un roman.

12/06/2026 (modifier)
Par Ro
Note: 4/5
Couverture de la série Dehors
Dehors

Une humanité réfugiée dans une cité sous-marine, une société qui maintient sa population dans l'ignorance grâce à la surveillance permanente, une substance mystérieuse nommée la Blanche qui sert autant à nourrir qu'à contrôler les habitants, et un groupe d'adolescents qui rêve d'un monde extérieur dont il est interdit de parler : sur le fond, Dehors reprend des éléments très classiques de la dystopie post-apocalyptique. Pourtant, l'album parvient rapidement à se démarquer grâce à la richesse de son univers et à plusieurs idées originales qui donnent envie d'en découvrir davantage. J'ai adoré la partie graphique. Le dessin de Dan correspond exactement au type de bande dessinée franco-belge que j'aime. J'y retrouve quelque chose de l'école de Marcinelle modernisée, avec des influences qui me rappellent autant Gazzotti que Verron. Les planches sont magnifiques, très détaillées, dynamiques et vivantes. Les personnages débordent d'expressivité, les décors regorgent de petits détails et la colorisation désaturée contribue parfaitement à cette ambiance de science-fiction mélancolique et légèrement délabrée. Visuellement, c'est un vrai régal. L'univers m'a également beaucoup plu. J'ai aimé cette société enfermée dans les profondeurs, où l'autorité repose autant sur le conditionnement des esprits que sur une surveillance omniprésente. L'utilisation du Plasme, cette étrange boule de liquide volant qui traque les contrevenants, les mouches espionnes, les règles absurdes imposées à la population ou encore les nombreux mystères entourant cette cité sous-marine donnent une vraie personnalité à cet univers. Même si les bases rappellent forcément quelques classiques du genre, l'ensemble possède suffisamment d'idées propres pour susciter la curiosité. Les personnages fonctionnent également très bien. Je me suis rapidement attaché à cette famille de substitution composée de Zac, Silo, des jumeaux et de Jed. Zac est parfois un peu pénible avec son enthousiasme permanent et son côté rêveur très appuyé, mais cela reste cohérent avec son âge et son obsession pour ce fameux "dehors" dont tout le monde lui interdit de parler. C'est justement là que se situe ma principale frustration. Si cet album était clairement présenté comme le premier tome d'une série, même courte, je l'aurais probablement trouvé excellent. Toute l'histoire ressemble à une mise en place extrêmement prometteuse. Les auteurs construisent un univers riche, multiplient les mystères, rendent leurs personnages attachants et donnent constamment envie de découvrir ce qui se cache au-delà des limites de leur monde. J'attendais avec impatience le moment où cette petite bande allait enfin découvrir la vérité sur la surface et voir ce qu'il existait réellement dehors. Mais voilà : l'album s'arrête précisément au moment où cette aventure semble réellement commencer. La fin est tellement ouverte qu'elle ressemble davantage au dernier chapitre d'un premier tome qu'à la conclusion d'un récit complet. Or tout indique qu'il s'agit d'un one-shot. Et si c'est effectivement le cas, je trouve cette conclusion frustrante. J'ai refermé l'album avec l'impression d'avoir lu une excellente introduction à une série que je ne lirai peut-être jamais. Note : 3,5/5

11/06/2026 (modifier)
Par Miguelof
Note: 5/5
Couverture de la série Peter Pan
Peter Pan

C'est probablement le chef-d'œuvre de Loisel jusqu'à aujourd'hui. Une adaptation bien plus sombre et sérieuse de l'œuvre originale, comparée à la version Disney. Mais Barrie, pour tout ce que nous savons, n'avait pas l'intention de créer une œuvre naïve et enfantine et n'était pas quelqu'un de particulièrement optimiste concernant l'espèce humaine. Les dessins de Loisel sont très bons : clarté et netteté du trait, parfois obscurité des couleurs, mais une vaste gamme de nuances. Certains paysages urbains (Londres) ou tropicaux sont artistiquement et parfaitement réalisés. Les personnages, sans toujours être visuellement agréables (Hook, par exemple), correspondent finalement et remplissent notre imagination. Beaucoup de sensualité dans les figures féminines, les sirènes, et de l'humour aussi : Clochette est très riche et parfaite dans son rôle.

10/06/2026 (modifier)
Par Miguelof
Note: 4/5
Couverture de la série Jeanne d'Arc (Glénat)
Jeanne d'Arc (Glénat)

Bien que je ne sois pas spécialiste du sujet, la guerre de Cent Ans et ce personnage en particulier m'ont toujours fasciné. Le récit me semble conforme aux données historiques disponibles et les dessins de Noé sont excellents comme d'habitude, les scènes de bataille sont impressionnantes! Le dossier final, les références et la chronologie sont particulièrement instructifs et utiles.

10/06/2026 (modifier)
Couverture de la série TERRE
TERRE

On retrouve dans ce triptyque l’univers découvert dans TER (que j’avais déjà pas mal apprécié), dans une sorte de suite – qui peut toutefois se lire indépendamment je trouve. Il y a un peu du Bourgeon du « Cycle de Cyann », ou de certaines idées de Léo dans ses séries SF, même si les auteurs développent un univers qui leur est propre, relativement original. Et le dessin de Dubois est franchement beau et bon (ce qui est souvent le cas pour les auteurs publiés par le galeriste Daniel Maghen). Le rendu est parfois proche de Schuiten (même si la colorisation est un peu différente), avec un trait classique, un peu rigide, et des décors et paysages étranges, inquiétants et oniriques à la fois. Quant au récit, il prend son temps pour se développer, planter le décor, pour distiller les rebondissements, et les paradoxes temporels. Jamais d’esbroufe, mais une intrigue qu’il est agréable de suivre. Quelques passages un peu artificiels quand même (la grande maison perdue au milieu de nulle-part, et l’attaque des rats qui s’y déroule par exemple), mais globalement, on accepte assez facilement le scénario de Rodolphe, ici plus inspiré qu’ailleurs (en tout cas je trouve son œuvre très inégale). Le dernier tome clôt la série, sans réellement tout expliquer (les sauts temporels, l’apparition de soldats de la guerre de Sécession, le fait de pouvoir croiser des personnages vivant à des moments différents, les « anges » et leur cité aérienne, etc.) – même si certaines « explications » sont données. Mais ça n’est pas frustrant, et le tour un peu onirique et mélancolique donné au récit dans cet album n’est pas désagréable. C’est de la bonne SF en tout cas, une lecture recommandable.

10/06/2026 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Prestige de l'uniforme
Prestige de l'uniforme

Où était la lâcheté ? Où était l’héroïsme ? - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2005, il a bénéficié d’une réédition en 2016. Il a été réalisé par Loo Hui Phang pour le scénario, et par Hughes Micol pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-dix-huit planches de bande dessinée. Dans le réseau sanguin d’un être humain, un organisme de type lichen est en train de se développer et de coloniser les globules. Assis sur un banc, Paul Forvolino contemple la ville. Il avait compté sur une amnésie progressive. Il espérait qu’après son visage, sa famille et sa vie, cette chose lui enlèverait la mémoire. C’était encore miser sur la facilité. Il ne faut pas miser sur la facilité. Il devrait le savoir maintenant. On appelle cela la maturité. Longtemps, il a pensé que le point culminant de la vie d’un homme était le moment où il devient un héros. Mais il n’a jamais su ce que cela signifiait, être un héros. Il croyait qu’il suffisait d’être quelqu’un de bien, un bon mari, un père exemplaire, un employé modèle. Il a passé sa vie à essayer. Il était un minable. Le pire c’est qu’il devait déjà le savoir à l’époque. Comment l’ignorer ? Il suffisait de le regarder pour le deviner. Dans un grand laboratoire en plateau paysager, des hommes en blouse unie manipule des éprouvettes, des tubes à essai et des microscopes. Ceux qui portent une blouse rouge sont les chercheurs de niveau un. Ceux de niveau deux portent une blouse jaune, de niveau trois une verte. Quant à Paul, il porte une blouse grise et il est en train de téléphoner à son épouse Rebecca, qu’il est désolé, qu’il a encore des choses à terminer, de l’excuser auprès de Marc et Delphine, le couple qui les invités. Rebecca Forvolino, poussée vers Paul par un saint esprit de sacrifice, à moins qu’il ne s’agisse d’une prédisposition particulière à la souffrance. À table chez leurs amis, elle leur explique que son mari a encore des choses à terminer, qu’il arrivera plus tard. Elle répond à une question d’Olivier : Paul a beaucoup de chance de travailler chez Metacorp, c’est l’un des meilleurs laboratoires de recherche au monde, d’autant plus qu’il a su s’y rendre indispensable. Il a un poste de recherche médicale, il travaille dans le département des champignons et des culture type moisissures et… Elle est interrompue par Marc qui lui fait observer qu’ils sont à table. Olivier intervient pour dire qu’il a lu un article sur ce laboratoire : c’est un truc colossal, ils fournissent soixante pourcents des médicaments en circulation. Ça ne l’étonne pas que Paul fasse des heures supplémentaires. Finalement ce dernier parvient à se libérer, et il arrive chez ses hôtes juste pour le café, portant encore sa blouse grise. Répondant à une question, il explique que le gris signifie qu’il est chercheur de niveau quatre, sur cinq… et que le niveau un n’est pas le plus bas de l’échelle. Le couple finit par rentrer chez eux ; ils libèrent la baby-sitter, qui les rassure : leur fille Zoé a été sage, mais elle s’est couchée un peu tard. Ils vont se coucher, et Paul explique à sa femme qu’il est trop fatigué pour répondre à ses avances. Dans les premières pages, le personnage principal explique qu’il a longtemps pensé que le point culminant de la vie d’un homme était le moment où il devient un héros. Le texte de la quatrième de couverture présente le récit comme une relecture intimiste du mythe du super-héros, utilisant les codes du genre pour dépeindre le monde contemporain, où la quête du bonheur se heurte à la cruauté sociale. Il continue par : Métamorphose du corps, exploration des sentiments, quête existentielle sont quelques-uns des composants chimiques de cette mythologie moderne. Ça fait déjà beaucoup pour une unique histoire, et le ressenti du lecteur va dépendre de ses inclinations et de ce qui lui parle le plus. Oui, il est possible de considérer cette histoire comme relevant du genre superhéros, avec un individu soumis acquérant des superpouvoirs dans un accident de laboratoire, évoquant de loin la trame du destin de Peter Parker, sans costume moulant ni supercriminel. Oui, il y a une forme de cruauté sociale, entre l’exploitation sans vergogne des salariés par l’employeur Metacorp, qui les utilise comme des fournitures jetables. Oui, Paul Forvolino explicite ses sentiments, son sentiment d’impuissance, son complexe d’infériorité, son inadéquation à la vie en société. On peut même rajouter une mise en scène d’une dynamique de couple, entre complémentarité et toxicité. Dès la prise en main de l’album, le lecteur se trouve intrigué par la couverture, surtout celle de la réédition de 2016. Une image composite qui nécessite du temps pour la lire : ce gros visage bleu sur la gauche dont la nature devient compréhensible à la lecture, cette enfant en train de jouer avec une tortue (Zoé, la fille du couple Forvolino, ces gens étrangement costumés au second plan comme pour une partie fine à tendance sadomaso (c’est bien le cas), et les deux tours de réfrigération d’une centrale nucléaire en arrière-plan. Mais pourquoi y a-t-il un fauteuil vide ? Et pourquoi Rebecca Forvolino porte-t-elle une minerve ? Enfin ce mode de représentation semble mélanger une approche descriptive attentive aux détails, et une forme de caricature apportée par des traits un peu lâches par endroit, et des zones de noir aux formes torturées plutôt que lissées. En effet, tout du long, le lecteur apprécie le soin apporté à la dimension descriptive des dessins : l’évocation du paysage urbain vu depuis le banc d’un parc, l’horreur de ce laboratoire baignant dans une teinte verdâtre avec ces chercheurs alignés dans des box, l’aménagement soigné du salon de Delphine & Olivier avec les tableaux aux murs, les montants du lit du couple, le bureau très classique de la maîtresse de Zoé, quelques scènes de rue d’une ville bétonnée et grisâtre, l’architecture verre et métal des locaux de Metacorp, le confort de l’appartement des parents de Paul, le sombre de la végétation du parc, les costumes cuir et lingerie rendus tristes par l’éclairage trop rouge du club, la masse impénétrable de la centrale nucléaire, etc. Dans un premier temps, le lecteur sent qu’il s’enfonce dans une ambiance cafardeuse : les choix de couleurs assombrissent les peaux, les paysages, tout. À tel point que, parfois, cet effet peut étouffer la lecture de certains dessins. Cela détourne l’attention du lecteur de certains éléments, en focalisant son attention vers le ressenti. De temps à autre, il remarque presque incidemment un détail ou un autre, par exemple une caractéristique architecturale, le bâtiment verre et métal de Metacorp très différent des façades plus haussmanniennes des bâtiments autour de l’école de Zoé. Par ailleurs, ce mode de représentation ne s’avère pas très flatteur pour les personnages : un front trop dégarni, un menton pas assez affirmé, une mâchoire trop carrée, des lèvres trop grossières, etc. Il n’y a quasiment que Rebecca qui soit séduisante, et Zoé qui soit charmante dans sa candeur enfantine. Pour autant, les personnages ne provoquent pas non plus une sensation de dégoût : ils apparaissent très humains, car imparfaits. La narration visuelle prend soin d’être entièrement au service du récit, sans esbroufe, l’usage d’un unique registre graphique mettant tout sur le même plan, sans l’effet Whaouh ! habituel dans les comics de superhéros par exemple. Cela permet de plus facilement faire accepter l’apparence de plus en plus extraordinaire de Paul Forvolino au fur et à mesure de sa transformation. L’histoire est donc racontée par Paul Forvolino qui se dépeint comme un individu soumis, conscient de son inadéquation sociale : soumis à sa hiérarchie professionnelle qui l’exploite, mauvais mari trop fatigué (et trompé par son épouse), père absent et ami toujours absent aux invitations. À la suite d’un accident de laboratoire, un organisme s’infiltre dans son corps, se développant progressivement. Tel Peter Parker, sa vie en est transformée. Il s’agit là de sa vie professionnelle et privée : il ne revêt pas un costume moulant et voyant, son corps devient athlétique, il gagne en intelligence. Il devient ce dont il a rêvé : un employé exceptionnel et reconnu par sa hiérarchie, un père attentionné, un ami disponible, un amant remarquable. Certes, il doit faire avec une vilaine tâche bleuâtre sur la main droite. Ses chefs le respectent (il fait gagner de l’argent à l’entreprise), ses amis le respectent, sa femme l’admire… Enfin cette dernière sent bien que cela remet la fonction qu’elle avait dans le couple. Le lecteur repense à la présentation initiale que l’autrice fait d’elle (Rebecca Forvolino, poussée vers Paul par un saint esprit de sacrifice, à moins qu’il ne s’agisse d’une prédisposition particulière à la souffrance) et il mesure à quel point la scénariste a joué cartes sur table. Lui sent bien qu’il n’est pas à l’aise dans ce rôle de gagnant, d’individu remarquable. Il y a un prix à payer : l’invasion corporelle du lichen peut être prise au premier degré comme un récit d’horreur corporelle, ainsi que comme une métaphore. Cette réussite contamine la personnalité même de Paul Forvolino, ce dont il a conscience et ce qui le mine. Au fond de lui-même, il reste cet individu qui encaisse, qui ravale, qui voit ses propres manquements, qui se dénigre. La caractéristique polymorphe du récit continue : le personnage principal ne sait que faire de ces capacités incroyables ce qui l’amène à se sentir toujours aussi inadapté et inutile, la relation avec son épouse ne retrouve pas une dynamique constructive, celle avec sa fille se trouve dégradée par son apparence. Il a la sensation que ses capacités extraordinaires proviennent uniquement de l’organisme qui est en lui, plutôt que de lui-même. De l’état d’inadapté, il est passé à celui de paria. Certes, il pourrait jouir du prestige de l’uniforme, celui d’employé performant, ou celui de mari attentionné, de père gentil, ou de fils prenant soin de ses parents, mais autant les circonstances que sa personnalité l’en empêche. Derrière une couverture des plus singulières, le lecteur découvre la vie de Paul Forvolino, chercheur dans un laboratoire pharmaceutique, mari et père, exploité par son employeur et absent auprès de sa famille et encore plus de ses amis. La narration visuelle entraîne le lecteur dans des lieux très concrets et banals, bien détaillés, et baignant dans une ambiance à la fois cafardeuse et doucereuse à laquelle il est impossible d’échapper. Le personnage principal obtient ce qu’il veut grâce à un accident professionnel fortuit. Mais il faut faire attention à ce que l’on souhaite car le pire est que cela risque d’arriver. Or même ces circonstances extraordinaires sont impuissantes à changer la nature d’un individu. Comment apprécier ce que l’on a ? Une belle réflexion adulte.

10/06/2026 (modifier)
Par Blue boy
Note: 4/5
Couverture de la série Le Vent dans les Saules
Le Vent dans les Saules

Delcourt vient de ressortir l'intégrale de cette série mythique. Ce qui tombe très bien, car cela faisait un petit moment que je voulais découvrir cette « BD jeunesse » qui me faisait régulièrement de l’œil… D’emblée, je suis tombé sous le charme de cet univers animalier qui ressuscite à merveille l’enfant en nous qui refuse de mourir. Dans une campagne verdoyante, se côtoient toute une ribambelle d’animaux dont les protagonistes principaux sont la taupe Taupe, le rat Rat, le blaireau Blaireau, la loutre Loutre et le crapaud Crapaud. Parfait pour ceux qui ont de problèmes à mémoriser les noms ! Dans sa première partie, l’histoire est simplissime et peu importe s’il ne se passe rien d’exceptionnel, l’authenticité et la bienveillance des personnages remportent l’adhésion. Certains esprits grincheux pourront trouver ça mièvre, et pourtant, par une sorte de magie, la mayonnaise prend très vite. Ces animaux se contentent de se la couler douce en improvisant des pique-niques au bord de la rivière ou des balades dans la mystérieuse forêt avoisinante. Il faut dire que le dessin de Plessix y est pour beaucoup. Celui-ci fourmille de détails que l’on pourrait passer des heures à scruter. Cet univers champêtre animalier évoque immanquablement les illustrations de Beatrix Potter. Même si de ce côté du Channel, nous n’avons pas forcément été bercé dans notre jeunesse par ses histoires mettant en scène ces petits lapins qui font la joie des enfants britanniques depuis le début du XXe siècle. On pense aussi beaucoup à ce petit dessin animé culte accompagnant le « Love is All » de Roger Glover, qui servait d’interlude pour pallier les pannes techniques de la télévision française dans les années 70, et dont seuls peut-être les plus anciens se souviennent… On précisera juste que les personnages semblent davantage inspirés d’un cartoon de « Disney », avec une certaine drôlerie dans les mimiques. Les scènes de campagne en pleine floraison sont particulièrement soignées, avec un joli travail sur l’aquarelle, et l’auteur sait parfaitement nous y immerger par des plans larges. On apprécie également les intérieurs « cosy » des demeures tellement « british », qu’on pourra voir comme hommage respectueux de Michel Plessix à Kenneth Grahame. Le point d’orgue de la série, c’est cette rencontre avec un être mythique lors d’une balade nocturne en forêt, dont je ne dirai rien pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte de ceux qui lisent ces lignes. Je me contenterai d’un seul adjectif : merveilleux. Un moment en suspension et une ode à la nature qui pourrait facilement justifier l’Alph’art décroché à Angoulême en 2000. Après tous ces éloges, vous penserez sans doute que j’ai adhéré de façon inconditionnelle à cette œuvre. Eh bien malheureusement il n’en est rien, ce qui me désole profondément. En effet, je dois avouer que la deuxième partie m’a énormément déçu. Principalement à cause du personnage de Crapaud que j’ai fini par trouver insupportable, agaçant au plus haut point, les meilleurs passages étant invariablement ceux où il n’apparaît pas. Et ce n’est pas juste parce que le crapaud est l’un des animaux les plus laids de la création, car même ici il est présentable et porte un beau costume de notable ou plutôt d’héritier… En fait, le richissime batracien est un vrai « cassos » qui ne sert à rien ! Il est imbu de sa personne et semble ne rien faire de ses journées, hormis provoquer des catastrophes et se distinguer par des frasques qui finiront par le conduire en prison. Chaque fois, ses amis rongés par l’inquiétude tentent de le sortir d’un mauvais pas. Quelle patience admirable de leur part ! Et c’est vraiment dans cette seconde partie que tout se gâte, avec des passages burlesques pas toujours très drôles. C’est répétitif et ça traîne en longueur, on finit par s’ennuyer réellement, alors que cet enchaînement de gags était, j’imagine, censé renforcer l’attention du lecteur. Et comme si cela ne suffisait pas, c’est la scène des belettes qui ont envahi le château de Crapaud qui m’a réellement achevé. Là encore, une lutte interminable de ses amis pour chasser les sales bestioles a provoqué chez moi quelques bâillements. Si le cadrage était adapté dans une grande partie du récit, les plans larges avec moult détails sont véritablement inadéquats pour des séquences où prime le mouvement. J’ignore si tout cela vous donnera envie de vous procurer le livre, mais en toute honnêteté, je ne pouvais pas mettre ces gros bémols sous le tapis. Pour moi, c’est presque un cas d’école, une sorte de montagne russe éditoriale. Alors coup de cœur ou pas coup de cœur ? Ni l’un ni l’autre, mais dans le cas présent plutôt un « coup de cœur fendu »… Et un 4 étoiles alors que j'étais bien parti pour en mettre 5... dommage.

09/06/2026 (modifier)