Auteurs et autrices / Interview de Jolan Thomas et Ludovic Monnier
Mi-janvier, j'ai rendez-vous à la Galerie Achetez de l'Art, à Bordeaux, pour discuter avec Jolan Thomas, auteur d'un premier album très remarqué. Le galeriste, Ludovic Monnier, est également son éditeur ; il participe à l’entretien.
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Bonjour Jolan, ton prénom a une résonance particulière au sein de la BD franco-belge ; est-ce qu’il est réellement lié à la série Thorgal ?
Jolan Thomas : Mes parents aimaient bien la série, ils les avaient tous, et ils aimaient bien la consonance de ce prénom. Dès que j’ai eu l’autorisation, j’ai lu tous les albums d’une traite, en une après-midi, je voulais comprendre d’où ça venait. Ça m’a marqué, et sans doute poussé vers ce monde qu’est la BD.
Tu as donc fait une école spécialisée ?
JT : Je dessine depuis que je suis tout petit, imitant en cela mon frère aîné. Un copain rencontré au collège m’a donné envie de faire des bandes dessinées, que je n’ai jamais finies, évidemment. Arrivé vers 16 ans, j’en ai fait une, d’inspiration manga sur Mangadraft, et j’ai continué. Puis je suis rentré dans une école spécialisée, où j’ai pu identifier et corriger mes problèmes anatomiques, d’architecture, etc. L’école s’appelait l’ESMI, qui a été rachetée et est devenue Brassart. Ce qui m’a le plus aidé dans cette école, ce sont les rencontres, les échanges. J’ai par exemple rencontré les Editions FamiliaR via un camarade dans cette école. J’ai pu revenir à un travail plus académique, plus professionnel. J’ai également continué à lire de la BD, surtout en médiathèque. Je ne m’attache pas aux êtres humains derrière la BD, les réseaux sociaux, ce n’est pas pour moi. Je prends des albums au hasard, sans m’attacher au style, pour avoir des bonnes surprises, ou des trucs que je déteste. Mais tout cela me sert, m’influence, bien sûr.
Venons-en au Procès des affamés. On a trois gars, qui sont entre guillemets des marginaux, presque des laissés-pour-compte dans une société américaine en pleine mutation, avec ce chemin de fer qui modifie le paysage. Les usines montent en régime, les grandes villes s’élancent vers le ciel sur la côte Est… Il y a un arrière-fond social dans ton récit, ce qui donne de la profondeur à cette aventure…
JT : Je voulais m’éloigner des tropes classiques du western. J’ai regardé des documentaires sur le massacre des bisons, la vie quotidienne des cow-boys. Ces derniers, par exemple, ont vu leurs boulots disparaître progressivement. Je voulais aussi me surprendre moi-même en dessinant un western, ce que je n’avais encore jamais fait. Je ne voulais pas non plus trop m’accrocher au réalisme, on ne donne pas vraiment de date, hormis dans une phrase. Je voulais faire une histoire qui me parle.
C’est une fiction ; je suppose que tu as pris des bribes d’histoires à droite à gauche, mais ces trois personnages n’ont jamais existé. En revanche j’ai cru voir des « invités » historiques, comme cet homme dans le train, avec des cheveux longs.
JT : Oui, il ressemble beaucoup à Buffalo Bill. Ce n’est pas lui, bien sûr, mais il m’a été inspiré par des clichés de l’époque. Buffalo Bill est un personnage iconique. Mais lui-même en avait marre de ces cheveux longs, il voulait les couper, ce n’était plus à la mode. Il ne pouvait cependant pas le faire, son show tournait beaucoup autour de lui et de son look ; dans mon histoire, je l’ai tué (rires).
Pendant l’écriture et le découpage, est-ce que tu as eu beaucoup de contraintes de la part de l’éditeur ?
JT : Il y a eu beaucoup d’échanges avec Ludo, mais aussi Jeff, l’autre éditeur, qui lui est scénariste par ailleurs. Il m’a bien aidé au niveau des dialogues, à rendre certaines scènes plus fluides, etc. Mais j’ai eu le sentiment d’avoir beaucoup de liberté, et même le dernier mot quand il y avait des désaccords, c’était assez confortable et rassurant.
L’album commence par une scène qui se situe vers la fin de l’histoire, celle du procès de ces fameux « Affamés ». Ce qui m’a frappé c’est la façon dont le juge s’exprime : non par des bulles, mais par des tableaux avec ses paroles, comme des films muets de la première époque.
JT : Pour moi le magistrat était iconique, il personnalise la Loi, je voulais le rendre marquant, plus fort. Il écrase la scène.
Je vais peut-être sortir une comparaison exagérée, mais cela m’a fait penser à certains films…
Ludo Monnier : J’aime beaucoup la comparaison que tu vas sortir.
(sourire) Oui je pensais en effet aux films de Sergio Leone, ces « westerns spaghetti » où certaines scènes se résument à des échanges de regards, d’expressions faciales. On est dans une mise en scène un peu meta.
JT : oui il y a de ça. Il y a aussi une typo particulière utilisée au fur et à mesure que les jours défilent ; je voulais montrer que l’issue de leur histoire était inéluctable.
LM : Il y a aussi cet aspect de statue de ce magistrat. Tu peux avancer tous les arguments que tu veux, la loi c’est la loi, elle est figée.
Oui ce que dit le juge ne souffre pas de discussion. Cependant les trois accusés, avec des attitudes très différentes, même s’ils connaissent le sort qui les attend, prennent quand même le temps d’expliquer pourquoi ils en sont venus à braquer un train. Cela nous les rend plus sympathiques… petit regret en passant : On ne comprend pas trop ce qu’il se passe pour John dans son passé…
JT : Sa femme tombe malade, mais je n’ai pas eu assez de place pour développer ça. Il y a cependant une mise en parallèle avec la potence, pour montrer que la mort est là. J’aurais pu montrer ça auparavant, développer un peu, c’est vrai.
Autre remarque de mise en forme : Tu es passé au gaufrier dans cette dernière séquence, pourquoi ?
JT : En fait c’est très méta. John se retrouve en prison, que je mets en scène dans le gaufrier. Dans son flash-back, il est dans une réserve indienne, une prison en elle-même, déjà. Il y a une autre séquence en gaufrier, lorsque le mari de la sœur de Sheld rentre de son boulot. Je voulais montrer l’enfermement dû à sa routine par le biais de cette mise en scène.
Je voulais relever une scène très intense, lorsque Sheld provoque Will en révélant un secret de famille, pour le pousser à reprendre du poil de la bête, alors qu’il était sur le point de jeter l’éponge. Pour moi c’est l’un des nœuds de l’histoire. Les trois compères sont un peu enfermés dans leur routine de préparation de leur coup…
JT : Sheld a peur, autant que Will, ça le fait exploser. Ils n’ont pas vraiment le choix. C’est ça ou l’usine, la mine de charbon, une vie dont ils ne veulent pas. Cette scène est suivie par une autre, une fête indienne aux accents oniriques.
LM : Oui, c’est ma scène préférée dans l’album.
Je l’aime bien, elle est bien foutue. J’ai trouvé dommage qu’elle arrive juste derrière la scène de dispute et de rabibochage. Il aurait fallu un passage qui fasse descendre la tension. Une autre scène qui m’a marqué. Lors de l’arrivée des soldats dans le train, la façon dont ils sont agglutinés, l’air apeuré, avec les armes qui pointent dans tous les sens… Ça m’a rappelé quelque chose, mais je n’ai pas su mettre le doigt dessus.
LM : Moi c’est ma planche préférée. Pas sûr que ce soit ça ta référence, mais ça m’a rappelé une scène de Dracula, quand Van Helsing, Jonathan Harker et leurs alliés sont présentés. C’est une scène où les personnages sont pris de terreur et de sidération face à l’horreur qui les attend.
JT : Je voulais montrer un groupe de professionnels aguerris qui sont tout de même recroquevillés car ils ont peur de ce qui les attend. Ils ont peur que quelque chose leur tombe dessus.
Et juste après, une case qui pose question. Ce cadavre en décomposition, alors que l’attaque est toute récente.
JT : Oui, je voulais mettre quelque chose de marquant, voire de choquant, qui relève possiblement de l’onirisme. Est-ce qu’on est dans la vision « réelle » de ce que voient les Tuniques bleues, ou est-ce qu’on est dans le fantasme, dans une vision déformée qui va leur rester ? J’aime cette dissonance.
Cette séquence est intéressante, car on a une série d’instantanés, on est à la place des Tuniques bleues, avec ces membres coupés, ces billets de banque par terre, avant de revenir à une vision globale.
JT : Merci.
Une autre scène qui m'a marqué, c’est à la fin, on voit « ce qui arrive » à John, pas aux autres ; pourquoi ?
LM : On avait pas mal d’infos sur les deux autres, John avait été moins développé. On comprend pourquoi il est devenu alcoolique, c’est un volcan en éruption, quelque part. Il y a cette scène que j’aime beaucoup, avec cette prostituée qui essaie de l’approcher, de le toucher…
JT : C’est un personnage nihiliste, désespéré, dont je ne suis pas totalement satisfait de la conclusion. Il boucle tout de même une boucle avec cette fin, on sait qu’il a participé au massacre des bisons.
LM : Parmi les premiers retours, certains font part d’un goût de trop peu, ils auraient aimé en avoir un peu plus… Il y avait en effet de la matière pour quelques pages en plus.
JT : Oui, maintenant que l’album est terminé, je vois plein de défauts.
C’est un premier album, c’est normal. Mais si ça peut te rassurer, des auteurs avec trente ans de carrière, célèbres, ont aussi ce sentiment après avoir fini un énième album. Mais tu es arrivé au bout de ton premier, félicitations.
Parlons du graphisme à présent. C’est un dessin très vif, proche du croquis parfois. Est-ce que c’est ton style naturel, ou as-tu voulu adapter ton style à une histoire, une ambiance ?
JT : Non c’est mon style naturel ; ce sont des trames, une technique de remplissage.
Remplissage, peut-être. Mais je pense à une scène où Sheld raconte une histoire. On n’entend pas ses paroles, mais par sa gestuelle, on est un peu embarqué. Par ton dynamisme, tu réussis à mettre de la puissance d’évocation, c’est prometteur. J’y pense : à la fin de l’album se trouve un cahier graphique, avec des croquis au style plus épuré que ce qu’il y a dans l’album.
JT : Ce cahier graphique est issu des recherches de personnages que j’ai fait avant d’attaquer le dessin de l’album. C’était donc plus spontané, ç’avait été fait en trois semaines seulement. J’aimerais bien, à l’avenir, aller vers ce style-là. Dans Le Procès des affamés, je trouve mon dessin assez fouillis, assez flou.
Comment définis-tu ta technique ? J’ai lu quelque part que tu utilisais des pinceaux très abîmés ?
JT : J’utilise plein de pinceaux très différents, sur lesquels je mets peu d’encre de Chine, afin de donner un côté « fumé », fusain. Parfois, quand il y a peu d’encre sur le pinceau, je vais gratter la feuille, c’est en se ratant parfois qu’on découvre des nouvelles techniques. Pour les blancs, j’utilise du blanco, ou je gratte la feuille avec des cutters. Pour les couleurs, c’est du numérique. J’ai fait mes planches en noir et blanc, je les ai scannées et j’ai fait les couleurs par ordinateur. Je travaille comme ça principalement pour gagner du temps, mais aussi par commodité. J’abîme trop ma feuille, ça ne me permet pas de faire les couleurs dessus. Je suis très lent pour les croquis au crayon à papier mais très rapide sur l’encrage. Si ça ne me convient pas, je le modifie sur l’ordinateur. Au final je n’ai pas trop retouché mes planches, il fallait aussi que je sois productif, pour pouvoir vivre de mon dessin.
L’album se termine par une très belle illustration de Neyef, qui a entre autres fait Hoka Hey !, très beau western.
JT : Ludo est son galeriste, et il lui a proposé d’illustrer dans les dernières pages, et il a accepté, je trouve ça très chouette. Ça ajoute un petit plus, que je n’avais pas forcément prévu, à l’histoire. Merci encore à lui.
Maintenant que ce premier album est sorti, te voilà à l’aube d’une belle carrière. Quels sont tes projets ?
JT : Je ne me vois pas arrêter la bande dessinée, ça fait partie de ma vie, c’est trop sacré. Je vais essayer de faire des histoires différentes, et je l’espère, meilleures. J’écris des choses, mais rien d’abouti pour l’heure, rien de concret, je réécris… J’aimerais bien me laisser un peu le temps pour faire mieux que ce premier album. Ayant des contraintes financières, je suis obligé de travailler à côté. Je suis vendeur en boulangerie, ici à Bordeaux, près de chez moi. Je me lève tôt, mais ça me laisse les après-midis pour écrire. Quand il n’y a pas de clients, j’écris sur des tickets de caisse. Mais voilà, j’espère trouver une bonne histoire, et continuer, avec FamiliaR Editions.
Ludovic, toi qui es galeriste mais surtout l'éditeur de l'album de Thomas, quel est ton sentiment sur ce premier album ?
LM : De par mon parcours de galeriste, il est évident que j’ai choisi Jolan pour son dessin. En quinze ans d’expérience, des auteurs de moins de trente ans capables de faire des planches d’une telle puissance, je n’en ai pas vu beaucoup. J’étais fasciné par son dessin, il y a quelque chose d’atypique et de mature. Si on gratte un peu, on trouvera des défauts bien sûr. Si je suis plus attiré par le côté graphique, au niveau de l’intrigue c’est plutôt Jeff (Legrand) qui a aidé Jolan. La plus grosse séquence de travail collectif a été la mise en place du storyboard de l’album. L’histoire aurait peut-être pu être plus dense, mais avec le recul, on a réussi à y mettre l’essentiel de l’histoire des trois protagonistes, les évènements, les sentiments. Il n’y a pas de longueurs, on va à l’essentiel, dès le début du récit le ton est donné. Le seul moment de respiration c’est ce passage où les deux cousins sont sous un soleil caniculaire, à juste observer. Tout est toujours plus lent sous la canicule. Lorsque le train arrive, le récit repart sur un rythme plus soutenu.
Ce choix de mettre la scène du procès au début vient de toi, Jolan, ou de tes éditeurs ?
JT : Oui ça venait de moi, mais ils étaient plutôt sceptiques.
LM : C’est un parti-pris. Ça répond au titre de l’album, on y pose la question de qui sont les affamés, on dit que tous sont des affamés. Cela entre en résonance avec notre temps : tous ceux qui ont des enfants se demandent s’il y aura des ressources pour eux dans un avenir plus ou moins proche. C’est un peu la malédiction de l’humanité.
Et qui a trouvé le titre ?
JT : C’est moi. Lorsqu’il a fallu rendre ce dossier de présentation, il fallait écrire un titre. J’en ai trouvé plein, et Le Procès des affamés en faisait partie. Quand on a décidé que ce serait celui-ci, l’histoire s’est légèrement articulée autour du titre.
LM : Moi j’ai pas mal travaillé pour qu’on ait cette couverture. Elle est forte, Jeff trouvait qu’elle faisait un peu comics, mais je me suis battu pour l’imposer, peu importe son influence. Il y a le décor de cette ville moderne, le train en silhouette. J’aime beaucoup.
JT : J’ai appris à faire une maquette pour l’occasion, puisque c’est moi qui l’ai réalisée, et quand je la regarde, je me demande pourquoi j’ai mis la titraille aussi haut (rires).
LM : C’est un premier album, il y a des défauts, mais je trouve que c’est une belle découverte. Jolan est opiniâtre, il défend ses choix, il argumente. Ce qui était intéressant dans notre collaboration, c’est l’échange, la discussion. A un moment donné on se voyait tous les vendredis après-midi, il me ramenait les planches pour que je voie l’avancée de l’histoire. On refera ça pour le prochain.
JT : Je me vois bien faire un album de 150 pages…
Merci à tous les deux.
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