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Soleil mécanique

Note: 4/5
(4/5 pour 1 avis)

Le portrait d’un architecte tchécoslovaque, Bohumil Balda, personnage imaginaire inspiré notamment d’Albert Speer, qui se vit confier par les nazis un projet spectaculaire à la gloire d'Hitler : le Soleil mécanique


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1937, Tchécoslovaquie. Bohumil Balda est architecte dans la petite ville de Hradec Králové, non loin de la Pologne. Passionné par son métier, il suit les principes de l’architecture moderniste et tente d’insuffler une forme d’avant-garde dans tous ses projets. Balda se méfie comme de la peste des nazis et de leur rhétorique anti-moderniste, d’autant plus que son propre beau-père, qu’il exècre, est affilé au parti National-Socialiste. Mais Balda se voit confier des travaux de plus en plus importants par la direction locale du NSDAP et alors qu’il réalise les premiers projets à son corps défendant, il bascule progressivement, fasciné par les projets délirants et grandioses du régime nazi. Il en vient à concevoir un bâtiment spectaculaire, une salle géante pour les allocutions des dignitaires nazis, le Soleil Mécanique, qui va provoquer sa disgrâce et sa chute finale. Soleil Mécanique est une fiction inspirée par l’histoire chaotique de l’architecture européenne entre les années 1930 et 1940, une satire des délires de grandeur du régime nazi ainsi qu’un rappel des compromissions de certains artistes qui se sont fourvoyés avec le IIIe Reich. Deuxième livre de l’architecte polonais Lukas Wojciechowski remarqué pour Ville Nouvelle en 2019, Soleil Mécanique confirme l’impressionnante créativité de cet auteur dans ce nouvel opus également dessiné sous AutoCAD.

Scénariste
Dessinateur
Editeur
Genre / Public / Type
Date de parution 19 Février 2021
Statut histoire One shot 1 tome paru
Couverture de la série Soleil mécanique

22/03/2021 | Blue boy
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Par Blue boy
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
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Le moins qu’on puisse dire, c’est que graphiquement, l’ouvrage n’est pas très engageant avec son trait géométrique hyper minimaliste. Et pourtant, quand on se donne le peine d’entamer la lecture, on est très vite fasciné par ce qui s’avère un parti pris radical et d’autant plus original quand on sait que le dessin a été entièrement réalisé à l’aide du logiciel Autocad. Seul un architecte aurait pu avoir une telle idée, et celui-ci se prénomme Lukasz Wojciechowski. Prof d’architecture et de design à la fac de Wroclaw, en Pologne, il publie ici sa seconde bande dessinée. Passé le temps de familiarisation avec cette forme narrative singulière qui requiert la participation active du lecteur, force est d’admettre que celle-ci fonctionne très bien, en partie grâce à une écriture fluide. Wojciechowski adopte le format du gaufrier, où les cases, dédiées autant à la partie graphique que textuelle, deviennent ainsi des phylactères à part entière. Pour l’architecte tchèque Bohumil Balda dont la carrière est en pleine ascension, ce soleil, élément récurrent du récit qui était au centre de ses créations, deviendra sa malédiction. La magnifique maison baignée de lumière où il demeure avec son épouse, d’une conception très avant-gardiste pour l’époque, reprend le concept des « toits-terrasse » cher à Le Corbusier. Les nazis, qui viennent d’envahir les Sudètes, vont faire appel à ses compétences, alors que curieusement ils exècrent le modernisme et préfèrent les toits en pente. Balda, par lâcheté ou par égocentrisme, peut-être un peu des deux, va céder bon gré mal gré aux sirènes hitlériennes de la gloire et abandonnera ses toits plats… Il est vrai qu’un refus équivaudrait à un suicide professionnel, réduisant alors sa carrière à néant. Mais bien vite, après une bouffée d’égo passagère, il sera rattrapé par sa mauvaise conscience, car pour être adoubé par ce régime, il y a forcément un prix à payer. Sous le diktat humiliant d’un sbire de Hitler, il sera chargé de concevoir le fameux « soleil mécanique », un projet titanesque et mégalo à la gloire du führer qui le conduira vers la folie puis la chute. Pour revenir sur l’aspect graphique, c’est la forme qui prime ici, bien au-delà d’une quelconque velléité esthétique. Toutes les choses visibles du monde réel sont ramenées à l’état de symbole, de logo, de courbes et de lignes épurées à l’extrême. De façon logique, les constructions sont un assemblage de carrés, de rectangles, parfois de triangles, puisqu’il s’agit du thème central du livre, mais les personnages également, masculins en particulier. Lida, l’épouse de Balda, intègre quant à elle des courbes plus féminines dans sa représentation. En contrepoint des angles et des traits rectilignes, évoquant la stabilité et la conception humaine, le cercle impose son mouvement naturel et son mystère obsédant, parfaitement souligné par l’auteur par un procédé itératif. Le cercle, symbole le plus répandu dans l’histoire de l’humanité, aux significations multiples selon les cultures. Ici, il symbolise avant tout l’astre suprême, et par extension la roue, la course du temps et l’éternité. Au fur et à mesure que l’histoire avance, le soleil si cher à Balda, va progressivement être remplacé par la svastika hitlérienne, terrible juggernaut qui finira par « désagréger » l’architecte, lui dont le travail était façonné par l’astre lumineux. Sa femme, qui le vénérait et voyait en lui un créateur de soleil, sera en quelque sorte une victime collatérale en perdant la vue, peut-être à force d’avoir trop contemplé l’astre depuis sa terrasse… Contre toute attente, « Soleil mécanique » est donc une excellente surprise. Cet ouvrage pseudo-historique nous laisse fascinés, comme si ce soleil avait imprimé durablement notre rétine, et nous trouble au point de se demander si tout cela n’est pas vraiment arrivé, sentiment renforcé par les photos qui jalonnent le récit. Mais surtout, il s’agit d’une double fable, d’une part celle d’un homme qui fut courtisé avant d’être annihilé dans son âme par un pouvoir politique monstrueux, d’autre part celle d’un régime qui fut englouti et périt par sa propre vanité. « Soleil mécanique » est une réécriture absolument percutante du mythe d’Icare.

22/03/2021 (modifier)