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Les interviews BD / Interview de Jim Woodring

En France, Jim Woodring n’a publié qu’une série, “Frank”, chez L’Association. J’avais envie d’en savoir davantage sur son processus créatif, et de faire connaître cet auteur singulier aux visiteurs du site. (lire la VO ici)

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Photo de Jim Woodring (source : https://seattlebookreview.com/events/jim-woodring-author-of-poochytown-book/)Vous avez, je crois, commencé par bosser dans l’illustration et l’animation : comment en êtes-vous arrivé à la bande dessinée ? J’ai effectivement travaillé dans l’animation dans les années 90 à Los Angeles, mais le cœur n’y était pas ; c’était juste un boulot, un boulot frustrant qui plus est. C’est à ce moment-là que j’ai vraiment débuté ma carrière, en autoéditant le premier volume de Jim, un auto-journal de 16 pages photocopiées. C’était avant que les fanzines ne deviennent un phénomène répandu, et à ma surprise il avait reçu beaucoup d’attention. Un de mes collègues au studio où je bossais était l’auteur Gil Kane. On est devenu bons amis et il a parlé de moi à Gary Groth, l’éditeur de Fantagraphics Books, qui m’a proposé de publier Jim sous forme de magazine. C’était le vrai début de ma vie d’auteur professionnel. Pouvez-vous nous expliquer comment vous travaillez ? Il y a-t-il un scénario précis, ou alors une simple direction, une rêverie à « mettre en images » ? Les histoires de Frank me sont toujours venues comme si elles m’étaient dictées par une voix extérieure indépendante. Ce n’est pas le cas avec mes autres œuvres, qui suivent une méthode plus traditionnelle : difficultés, souffrance, frustration etc. Les histoires de Frank se sont simplement révélées, histoire par histoire, personnage par personnage, sans aucune réelle réflexion de ma part. J’ai d’ailleurs appris à mes dépens que les choses se compliquent horriblement quand j’essaye consciemment de modeler les histoires ! Accéder à la série BD FrankPar exemple quand je travaillais sur le tome « Frank et le Congrès des Bêtes » (L'Association, 2011) j’ai décidé pour la première fois que Frank partirait de « Unifactor » pour trouver une compagne. La voix extérieure a immédiatement disparu et je me suis retrouvé seul. J’ai mis un an pour l’écrire, avec beaucoup de difficultés pendant toute la durée du projet. Une fois l’histoire terminée et publiée j’ai réalisé mon erreur : en donnant à Frank une compagne j’ai détruit l’équilibre ; les histoires avaient toujours été portées par la curiosité insatiable de Frank pour le monde qui l’entoure, et par sa quête de sens. Une fois quasi-marié, il a cessé de se lever aux aurores pour explorer les mystères de la vie. Il est devenu domestiqué, complaisant, satisfait. Je me suis repenti, et la voix est revenue, pour me dire que Fran devait disparaître, et pour me dire comment la faire disparaître sans l’insulter et sans laisser de cicatrice. C’est fou, je sais, mais c’est comme ça. Comment sont nés le personnage de Frank, et son univers très particulier ? Tout m’est venu spontanément. J’ai dessiné Frank pour satisfaire une envie de créer un personnage de BD ; pas un chat ou une souris, mais un personnage unique. Ce n’est que deux ans plus tard que je dessinai la première BD, pour le magazine Buzz de Mark Landman ; il m’a demandé de dessiner une BD « qui semble normale mais qui ne l’est pas ». Ce n’est qu’après avoir dessiné une douzaine d’histoires que j’ai commencé à y voir un certain schéma récurrent. Chaque histoire présentait au moins un nouveau personnage, chaque histoire se terminait avec un retour à l’équilibre de la situation initiale et tendait à en avoir une morale. Je découvre toujours dans mes histoires des choses dont j’ignorais l’existence lorsque je les dessinais. Une planche de la série FrankAvez-vous d’autres projets en dehors de cette série (en bande dessinée surtout, mais aussi dans d’autres domaines) ? Et d’ailleurs, Frank vivra-t-il de nouvelles aventures après Poochytown ? Je travaille sur une centaine de pages de Frank qui vont (je l’espère !) contextualiser et rassembler les albums « Poochytown », « Fran » et « Frank et le Congrès des Bêtes » dans un unique volume de 400 pages, qui présentera ces albums sous un nouvel éclairage. Je travaille aussi sur un gros projet d’illustration pour un roman classique. Quels auteurs sont pour vous des références (en bande dessinée principalement, mais aussi dans d’autres domaines éventuellement) ? Je trouve par exemple que le rendu de certaines planches de Frank est proche de gravures du XIXème siècle, mais surtout de la Renaissance (comme Hieronymus Cock ou Brueghel l’ancien : ai-je fantasmé ces influences ?) C’est une question difficile, lors de sa vie on voit et assimile le travail de tant d’artistes. Mais il y a certains artistes et certaines œuvres qui ont profondément impacté la façon dont je m’exprime. En tête de liste se trouve le dessin animé des années 30s « Bimbo's Initiation » de Fleischer Studio. Je l’ai vu quand j’étais enfant, et il a changé le cours de ma vie. L’illustrateur Boris Artzybasheff a eu un effet profond sur mon approche du symbolisme. Bosch, Heinrich Kley, George Herriman, Harrison Cady, John Tenniel et tant d’autres m’ont tous montré la voie. Peinture Le chant d'amour, par Giorgio de ChiricoEn lisant attentivement Frank, je n’ai pu m’empêcher de faire le rapprochement avec des influences surréalistes. Est-ce le cas, avez-vous des affinités avec ce mouvement ? Et, question en partie liée, connaissiez-vous les revues surréalistes américaines autour de Franklin Rosemont, comme « Arsenal » dans les années 1970 (qui faisaient la part belle à une certaine esthétique, à certains cartoons) ? Quand j’étais jeune et rêveur j’étais tellement renfermé sur moi-même et déconnecté du monde que je ne connaissais rien du Surréalisme jusqu’à l’âge de 17 ans. Des amis m’emmenèrent à une grosse expo de chefs d’œuvre du Dadaïsme et du Surréalisme au Musée d'art du comté de Los Angeles. Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre. La première peinture que j’ai vue était « Le chant d'amour » de De Chirico, et je me suis figé sur place. Elle m’a tout de suite parlé et exalté ; c’était l’expression parfaite de l’envie et de « La Nostalgie de l'Infini » (note : autre peinture de De Chirico) que je m’évertuais à exprimer dans mon propre travail expérimental. J’étais dans un état de stupeur révélateur et enivrant, alors que visions après visions apparaissaient devant mes yeux incrédules. Peinture L'Homme invisible, par Salvador DalíQuand j’arrivai devant « L’homme invisible » de Dali, quelque chose d’important se produit en moi. Cette peinture représente des femmes pendues à un mur par leurs cheveux ; elles semblent avoir été enrobées dans du caoutchouc noir, puis tailladées et démembrées. Ce qui m’a marqué c’est qu’on ne voyait pas leur visage, elles nous tournaient le dos, comme si elles avaient honte. Je réalisais pour la première fois que l’art pouvait exprimer les horreurs taboues de l’âme humaine avec une puissance presque insupportable. Je n’en avais aucune idée. Il m’a fallu plusieurs jours pour me remettre de mon expérience, et j’en suis ressorti transformé, dans le sens où je savais maintenant ce que je voulais faire de ma vie. Je dois avouer que Dali en particulier devint une obsession. Je le voyais comme un modèle qui prenait des idées horribles nées de la fragilité humaine pathétique, et les transformait en or, en renommé et admiration. C’est la seule route réalisable vers le succès qui ne se soit jamais présentée à moi. J’étais tellement séduit que je ne me suis jamais posé de questions quand un peintre minimaliste aux contours marqués représentant « l’intérieur des choses » avec une clarté visionnaire a commencé à produire des énormes peintures aux contours plus adoucis représentant le « dehors des choses ». Il m’a fallu du temps pour reconnaitre qu’il a créé sa dernière œuvre majeure vers 1940, et que je n’aimais plus vraiment son travail après ça. D’ailleurs c’était en examinant « Dali Alice » (prix de mise en vente : $400) à la bibliothèque d’art que j’ai commencé à soupçonner qu’il était devenu un imposteur. Mais oui, le surréalisme a eu un effet fort et libérateur sur moi. Une planche de la série Frank J’ai aussi admiré des artistes surréalistes plus modernes, mais je n’arrivais pas à considérer leur travail comme original ; il prenait racine dans le mouvement original, et ne se renouvelait pas. C’était de l’art à propos de l’art, si vous voyez ce que je veux dire. On m’a déjà catalogué Surréaliste, mais je rejette ce titre. Frank me fait ainsi penser à certains cartoons de Tex Avery, mais le côté déjanté serait ici en grande partie remplacé par un aspect poétique : qu’en est-il en réalité ? J’adore l’idée que mon travail puisse être comparé à Tex Avery. Je remercie chaleureusement l’auteur d’avoir généreusement répondu (et très rapidement) à mes questions, ainsi qu’Ophélie, de L’Association, pour m’avoir gentiment servi d’intermédiaire.
Interview réalisée le 25/09/2020, par Noirdésir (traduction par Alix).