La Ville

Note: 4/5
(4/5 pour 1 avis)

Il était une fois une ville, une ville sans nom, une ville sans histoires, une ville sans Histoire. Son peuple y vivait heureux sous le regard bienveillant du Bon Gouverneur. Même la Mort y était prohibée ; mais un jour, un signe apparût dans le ciel… Première BD du tout grand José Roosevelt.


« Mes salutations les plus distinguées, Mesdames et Messieurs. Mon nom est… euh… disons... Je suis le Docteur N ; comme vous pourrez le remarquer, je porte trois fois la lettre N. Finalement, je préfère cela ; un nom signifie une histoire et il se déroule déjà assez d’histoires, aussi bien dans le monde que dans ce livre. Eh bien ! Je suis ici justement pour vous rendre l’humble service de vous raconter une histoire !... Mais, attention, c’est une chose à laquelle je ne suis pas habitué et il y a très longtemps que je l’ai fait pour la dernière fois. (…) Comme le titre de cette œuvre le suggère, il s’agit de l’histoire d’une ville… Une ville sans Histoire, sans nom, sans monument, sans héros. Une ville qui ne peut être trouvée sur les cartes géographiques, un morceau perdu de bonne terre, ceint par la mer et les montagnes… » Le Bon Gouverneur était aimé par son peuple. Cette ville ne subissait – ni ne connaissait – les lois et principes régissant le monde extérieur. Ni travail, ni argent, ni calendrier, ni obligation… ni mort. Ces choses-là étaient prohibées, le Bon Gouverneur craignant qu’elles n’entachent l’harmonie régnant au sein de cette communauté. Chaque Homme y était heureux, poète comme marchand, mendiant comme musicien. Pourtant le Docteur N. n’était pas dupe. Il savait que cette ville subsistait grâce au mensonge et à la négation de l’Histoire. Un jour arriva dans la ville l’Inspecteur et son associée – jeune et belle femme aux attraits inquiétants. L’Inspecteur et son associée prirent la place du Bon Gouverneur et s’appliquèrent à rendre l’Ordre que jamais cette ville n’aurait dû quitter. Ainsi moururent peu à peu tous ceux que la faucheuse aurait déjà dû faire tomber, ainsi fut condamné chaque homme à payer, à travailler pour l’administration, à se plier, à se taire, à vivre selon l’Ordre, à vivre pour l’Ordre. Mais un homme ne l’entend pas de cette oreille et ira jusqu’à défier la Mort elle-même pour retrouver cet Idéal que l’Inspecteur leur enleva.

Scénariste
Dessinateur
Editeur
Genre / Public / Type
Date de parution 1986
Statut histoire One shot 1 tome paru
Couverture de la série La Ville
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06/09/2008 | Zarathoustra
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Je suis assez étonné de lire les avis – plutôt mitigés – donnés aux autres œuvres de José Roosevelt sur ce site. Je trouve, pour ma part, que l’auteur brésilien fait partie des plus intéressants et des plus perfectionnistes de la BD francophone. Le meilleur portail pour découvrir cet artiste étonnant est sans doute son site (très bien fourni), www.juanalberto.ch. Grand admirateur de Bosch et de Dali, il s’intéressa aussi à de grands illustrateurs comme Carl Barks, Druillet, Hergé ou Moebius. Il s’imposa d’abord dans le monde pictural par le biais de ses toiles - principalement exécutées à l’acrylique dans le plus pur style surréaliste (jetez un œil au site !) ; puis il choisit de rallier un domaine qu’il affectionnait tout particulièrement, celui de la BD. La Ville est son premier ouvrage de bande dessinée (notons au passage une très légère inspiration de Camus pour l’intrigue (« L’Etat de siège », pièce de théâtre)). Une ville utopique, idéale, où toutes les nuisances sont prohibées, y compris la pire de toute, la Mort. Pourtant un jour, un cri retentit. Un corps est retrouvé, allongé, inerte. Un autre cri ! Un autre corps… Encore un cri !... Que se passe-t-il ?! La Mort aurait-elle finalement réussi à passer les remparts de cette cité féerique ? Quel est ce signe lugubre dans le ciel ?... Et cet homme, qui est-il ?! Et cette femme qui l’accompagne ?... Cet homme est l’inspecteur, et cette femme... son… associée. L’inspecteur est là pour que changent les choses dans cet endroit insoumis aux codes universels. Ce désordre n’a pas lieu d’être, cette ville doit se plier aux lois et valeurs de l’Ordre – le vrai, celui qui dicte et qui apporte progrès et biens matériels. Et chacun de pleurer, de geindre et – enfin – d’accepter ce nouvel Ordre, cette nouvelle ville. Mais il est un homme qui ne l’entend pas ainsi. Pourquoi devrait-on mourir ? C’est absurde ! Non, Daniel ne se laissera pas manipuler par ces nouveaux arrivants. Il se soulèvera contre cette sombre autorité et ira jusqu’au bout pour que cesse cette ignoble machination. Comme toujours dans ses œuvres, Roosevelt joue avec le lecteur et le laisse seul face à une intrigue étrange et farcie de symboles et d’images extraordinaires. Il ne lui offre aucune piste d’interprétation et l’oblige ainsi à vivre et à comprendre son œuvre selon ses convictions, selon sa vie et sa sensibilité. Chaque relecture d’un album de Roosevelt est une aventure nouvelle. Apprécier Roosevelt implique que l’on accepte de prendre autant de temps et d’énergie à comprendre et à interpréter son œuvre qu’à la lire. Il ne se moque jamais du lecteur, il lui offre un sac de nœuds extraordinairement emmêlé et l’invite à en tirer ce qu’il y trouvera, ce qu’il en sortira. Et comme souvent chez ce fascinant auteur, les références bibliques ainsi que les clins d’œil aux cultures antiques abondent. Le personnage de Daniel, par exemple, est une espèce d’Apollon christique et les poses qu’il emprunte pour déclamer ses vérités (ainsi que le vocabulaire utilisé) sont tels que l’on se sent parfois propulsé dans un univers caduc rappelant en plusieurs points celui des grandes cités de légendes. Les allégories inondent les pages et la démesure de certaines planches nous projette en pleine fresque mythologique. Roosevelt va jusqu’au bout de son « aventure » sans ne faire aucune concession et sans ne jamais s’adapter au lecteur passif lambda. Il sait pertinemment que son œuvre est terriblement éprouvante et imposante, il sait la profondeur vertigineuse dans laquelle il nous invite, il sait que nombre d’entre nous ne finiront jamais ce livre – et il s’en fout. Il va jusqu’au bout, il reste intègre et « puriste » de la première à la dernière page ; et celui qui fera l’effort de le suivre dans son envol l’en remerciera sincèrement. Roosevelt interpelle le lecteur. Il soulève des questions terriblement sensibles et – encore une fois – d’une profondeur rare. « Faut-il préféré l’affreuse vérité à la douceur du mensonge ? », « La vérité est-elle forcément liée à la mort et à la soumission ? », « Si la mort n’existait pas, comment pourrait-on choisir la vie ? »… La thèse de l’inspecteur peut être partiellement résumée en une citation dudit personnage : « Et les plus sots sont ceux qui pensent pouvoir échapper à l’autorité par la voie de la négation et de l’oubli, cette petite révolte muette qui s’établit dans le cœur des naïfs et dans l’estomac des prudents, et qui est, à la fin, une fuite vers le silence mortel du mensonge. » Quant à celle de Daniel : « Mes frères et mes sœurs, vous avez le silence et la soumission pour compagnons. Quel rêve peut s’offrir un cœur qui a effacé les passions du tableau de son existence ? Vous êtes les engrenages muets d’une machine aux orbites vides qui méconnaît la nature intime de vos pensées et de vos désirs ! Appelez-vous « vivre » cette servitude ignare ? Vous êtes le blé germé et cueilli qui nourrit ce démon à la tête brune, vampire immatériel, dévoreur d’âmes et d’horizons au nom de la force ! L’homme n’est plus l’échelle de l’univers. Il est étouffé au-dessous de cordillères obscures de chiffres incompréhensibles qui mesurent des distances et des quantités figées dans des dimensions fictives ! » Vous l’aurez compris, le ton n’est pas des plus légers et la lecture de cet impressionnant ouvrage nécessite réellement une attention soutenue de la part du lecteur (en gros, c’est comme ça pendant 154 pages… Il faut aimer – moi j’aime !) Donc, dialogues géniaux, scénario ambigu et follement intelligent, personnages charismatiques à souhait… Reste le dessin et là, la claque est au rendez-vous. Le perfectionnisme dont fait preuve Roosevelt est tout bonnement inouï. Il maîtrise le noir et blanc comme peu savent le faire et offre une démonstration de son énorme talent dans le dernier chapitre ou les double pages se succèdent, créant ainsi de véritables tableau de maître ou les détails infimes le disputent à la démesure pharaonique des planches. Les personnages s’envolent, ils se transforment en géant, leur corps se déforme, leur faciès se déconstruit, le décors changent (un orchestre philharmonique, un chœur de squelette, un cimetière de voitures, des femmes nues à tête de chien…) Bref, le surréalisme engloutit soudain l’œuvre et la puissance des propos s’en voit renforcée par ces nouveaux figurants qui heurtent tous les repères et cassent tous les codes scénaristiques usuels. « Où suis-je ? » se demande le lecteur peu coutumier à ce genre de procédé… « Où ? » Mais dans l’une des plus impressionnantes BD que l’on puisse trouver ; non pas forcément l’une des meilleures (certains vont à coup sûr détester) mais dans l’une des plus impressionnantes, oui… L’une des plus démentes, des plus audacieuses, des plus vertigineuses, des plus démesurées, des plus culottées. La Ville nous entraîne donc dans un tourbillon inédit où les éléments se bousculent et duquel l’on n’est pas sûr de sortir indemne. On appréhende un peu la fin, l’explicitation du message, la « moralité » de l’œuvre et… Non, Roosevelt – s’il est un grand moraliste – refuse toute « moralisation ». Voilà une histoire, voici sa fin, démerdez-vous ! Et vraiment, la fin est absolument dantesque et l’absence totale de manichéisme et de philosophie simpliste et redondante parfait cet ouvrage au plus haut point (le narrateur (Docteur N.) prend soudain une dimension terriblement humaine et la symbolique du bandeau qu’il porte sur l’œil percute le lecteur en une simple case… Poésie superbe !) Roosevelt est un artiste à part, ses œuvres sont extraordinaires mais… Le lecteur réfractaire au mysticisme et aux préoccupations métaphysiques peinera sans doute à se faire engloutir par ces univers si originaux. Notons que ce passionnant auteur est aussi le papa d’ouvrages (un peu) plus légers comme La table de Vénus (excellent pour le découvrir), l’Horloge (fantastique et… en couleur !) ou encore Derfal le magnifique (plus abordable, plus léger, plus court). A découvrir, vraiment.

06/09/2008 (modifier)