Jeune et fauchée

Note: 3.5/5
(3.5/5 pour 2 avis)

Quand une jeune fille de bonne famille raconte sa plongée dans la galère...


Autobiographie Ecole Emile Cohl La BD au féminin Profession : bédéiste

Née dans une famille bourgeoise, Florence n'a jamais connu le froid ni la faim. Enfant, l'argent lui paraissait une idée lointaine, presque exotique : elle se passionnait pour Rémi sans famille, Oliver Twist ou Princesse Sarah, et méprisait Picsou, ce « gros plein de fric » ridicule. Mais à 18 ans, tout bascule : livrée à elle-même, elle découvre la réalité de la débrouille, d'abord étudiante cigale, puis mère célibataire et autrice précaire de bande dessinée. Années de privations, de trésors d'inventivité, de survie avec deux enfants... Elle en tire aujourd'hui un témoignage à la fois âpre et drôle, sur l'argent, la dignité et le déclassement.

Scénario
Dessin
Couleurs
Editeur / Collection
Genre / Public / Type
Date de parution 09 Janvier 2026
Statut histoire One shot 1 tome paru

Couverture de la série Jeune et fauchée © Dargaud 2026
Les notes
Note: 3.5/5
(3.5/5 pour 2 avis)
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31/01/2026 | Blue boy
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Par Ro
Note: 3/5
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C'est la troisième série autobiographique de Florence Dupré la Tour que je lis après Pucelle et Jumelle. Au-delà de la constance de son graphisme, qui ne me charme pas particulièrement mais qui a le mérite de lui être très personnel, j'y ai retrouvé sa capacité à exposer des sujets très intimes sans filtre, avec un mélange d'humour noir, d'autodérision, de colère et de lucidité. Cette fois, elle s'attaque à son rapport à l'argent et au déclassement social. Issue d'un milieu bourgeois privilégié, elle raconte comment elle s'est retrouvée, à partir de ses 18 ans, dans une précarité parfois très dure : boulots instables ou inexistants, débuts compliqués dans la BD, enfants à charge avec un compagnon qui n'a pas envie de travailler, angoisse permanente du loyer, privations alimentaires et logements insalubres ou non chauffés. J'ai apprécié son honnêteté intellectuelle. Elle ne prétend jamais avoir vécu la même précarité structurelle que quelqu'un né sans aucun capital familial ou social, et elle fait bien comprendre qu'elle avait malgré tout une immense porte de sortie en cas d'effondrement absolu : sa famille existait toujours, ainsi que cette grande demeure familiale. Elle reconnaît aussi que sa situation était en partie aggravée par ses propres blocages : son refus obstiné de demander de l'aide, de solliciter les aides sociales ou même parfois d'accepter certains compromis professionnels, par fierté mal placée et par cette obsession de rester digne, directement héritée de son éducation bourgeoise. Le livre ne cherche donc jamais à effacer cette complexité, et c'est ce qui le rend plus intéressant qu'un simple récit victimaire. Mais cette nuance ne dédouane pas pour autant ses parents, qui apparaissent comme profondément dysfonctionnels dans leur manière de communiquer. C'est probablement ce qui m'a le plus marqué dans l'album : cette impression d'une famille matériellement privilégiée mais émotionnellement sinistrée, incapable d'exprimer l'affection, de verbaliser les problèmes ou simplement de voir la détresse de leurs propres enfants. Son père semble perpétuellement absent, sa mère enfermée dans des principes rigides, et l'ensemble dresse le portrait d'une incommunicabilité familiale assez glaçante qui explique en partie beaucoup de ses blocages adultes. Elle élargit aussi progressivement son récit à la précarité du métier d'auteur de BD, notamment l'absence de protection sociale solide et la discontinuité des revenus. Ce n'est jamais traité comme un manifeste lourdement démonstratif, mais cela apporte une dimension plus large à son expérience personnelle. Et ce livre m'a aussi fait revoir rétrospectivement ma lecture de Capucin, première série de l'autrice dont elle évoque brièvement ici la période de création. À l'époque où je l'avais lue, je lui reprochais son atmosphère malsaine et son héros particulièrement détestable, sans avoir la moindre idée que cette noirceur reflétait l'état psychologique d'une autrice alors fauchée, épuisée et profondément en colère contre la vie. Sans excuser ni réévaluer cette série, ce nouvel éclairage lui donne une résonance différente. Au-delà de la précarité elle-même, c'est un récit fort sur la honte sociale, les héritages familiaux toxiques, le déclassement et les mécanismes mentaux qui empêchent parfois de demander de l'aide même quand on en aurait cruellement besoin. Un album dense, parfois un peu inconfortable et avec quelques passages un peu longs, mais d'une sincérité assez désarmante qui pousse à la réflexion.

27/04/2026 (modifier)
Par Blue boy
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
L'avatar du posteur Blue boy

Quand on nait avec une cuillère d’argent dans la bouche, on croit être préservé à vie des problèmes de fric, et on imagine encore moins être un jour concerné par la pauvreté. C’est pourtant ce qui est arrivé à Florence Dupré la Tour, comme elle le raconte dans ce témoignage rare, à peine croyable. Après Cruelle, Pucelle et Jumelle, l'autrice poursuit son parcours autobiographique avec cette fois pour thématique, comme le suggère le titre, son rapport à l’argent. Comment pourrait-on être désargentée et pauvre quand on vient d’un milieu bourgeois où l’entre-soi est soigneusement préservé, quitte à arranger des mariages consanguins, en ayant passé toute son enfance dans une magnifique demeure entouré d’un vaste jardin ? C’est pourtant bien ce qu’elle a vécu, « Mâââdemoiselle » Dupré la Tour. La dèche, la vraie, comme n’importe quel déclassé social, n’importe quel « gueux », à tirer le diable par la queue chaque fin de mois. Avec son patronyme à rallonge qui en impose à tous les « Dupont-Martin » de base, on pourrait hausser les épaules et juste se dire, elle doit être un peu mytho la meuf… C’est sans compter sur son talent de conteuse, car il faut le dire, on est immédiatement embarqué dans cette histoire où à plusieurs reprises il y a de quoi tomber de sa chaise. Dans un style crobardesque, qui fonctionne très bien par son côté expressif et évocateur — et on sait très bien que depuis Reiser, il faut un certain talent pour faire du « moche », un parti pris parfaitement maîtrisé aujourd'hui par des auteurs comme Lefred-Thouron ou Marion Montaigne — Florence Dupré la Tour va dérouler son récit, avec humour et une sincérité qui l’honore. Ce problème de thune commencera à l’adolescence, où le désir d’indépendance se manifeste très naturellement. Mais si maman refuse d’accorder un minimum d’argent de poche à sa progéniture, cela devient vite problématique. C’est ainsi que Florence, à l’âge de 17 ans, va se retrouver à errer dans les rues comme une pauvrette en compagnie de sa sœur jumelle Bénédicte, contrainte de fouiller dans les fontaines en espérant trouver de quoi de se payer un coca… pour deux ! Le début d’une longue galère où elle connaîtra ensuite, après des débuts laborieux dans la bande dessinée, l’angoisse de se retrouver à la rue, contrainte de vivre dans un appartement aux murs moisis avec ses deux enfants en bas âge, sans aucun soutien financier de parents indifférents à sa souffrance. Il serait pourtant difficile d’y voir un récit à charge, celui-ci ayant davantage une fonction exutoire. L’autrice ne fait jamais montre d’acrimonie (même si on sent une part de colère, y compris contre elle-même), elle s'efforce d’être factuelle, confirmant qu’on peut avoir des oursins dans les poches tout en étant pété de thunes. Bien au contraire, cette dernière explique, un peu honteuse, qu’elle ne pouvait s’empêcher d’avoir de l’admiration pour ses géniteurs, lesquels ne lui ont pourtant pas fait de cadeaux ni soutenu dans ses choix. Elle fait même preuve de compréhension à leur égard. Non, c’est sûr, ses parents n’étaient pas des salauds. Peut-être étaient-ils eux-mêmes victimes de leur éducation bourgeoise, qui leur avait appris à considérer comme vulgaire le fait de s’épancher sur leurs états d’âme. Dans ce milieu, il est mal vu de demander de l’aide, il n’y a que les pauvres qui peuvent faire ça ! Bien élevée, « Mademoiselle Florence » avait appris à la fermer sans réclamer : rester digne à tout prix, c’était tout ce qui comptait, surtout quand on avait cette chance de porter un patronyme de noble ! Cette bande dessinée expose à la lumière un milieu finalement assez méconnu et qui a plutôt tendance à pratiquer le secret et l’entre soi — on ne sait jamais, ça pourrait donner des idées aux crève-la-faim qui végètent à leurs portes et convoitent le magot. Une question revient souvent au cours des pages : comment ses proches ont-ils accueilli le livre ? Le moins qu’on puisse dire, c’est que le portrait n’est pas des plus flatteurs, même si la conclusion du livre vient tempérer cette impression. « Jeune et fauchée », qui aborde en filigrane le statut difficile de bédéaste, s’avère un récit passionnant que l’on dévore littéralement, la rareté du sujet (être "bourgeois" et pauvre à la fois) en renforçant l’intérêt. Par son style aussi bien graphique que narratif, j’y ai trouvé beaucoup de similitudes avec cette autobiographie de Carole Lobel, En territoire ennemi (paru en 2024 chez L’Association), qui aborde avec une même force les traumatismes infligés aux victimes de relations toxiques. Et tout comme ce dernier, l’ouvrage de Florence Dupré la Tour est un vrai coup de cœur qui touche avant tout par son authenticité.

31/01/2026 (modifier)