Artifices
C’est une histoire vraie : Robert Houdin, le plus grand magicien français, le père de la prestidigitation moderne, a utilisé ses « pouvoirs » pour tenter de ramener la paix en Algérie au moment de la colonisation française.
1816 - 1871 : De la chute du Premier Empire à la Commune Auteurs espagnols Le Colonialisme Les petits éditeurs indépendants Maghreb Magiciens et Prestidigitateurs
Le scénariste Mathieu Mariolle, passionné d’Histoire, et l’aquarelliste Julen Ribas retracent l’histoire de la dernière tournée du « prince de l’illusion ».
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| Date de parution | 10 Septembre 2025 |
| Statut histoire | One shot 1 tome paru |
Les avis
Voilà un récit historique qui m'intéressait d'autant plus que je n'y connaissais à peu près rien : la mission du célèbre prestidigitateur Robert-Houdin en Algérie, au service de la colonisation française. C'est une période que je trouve fascinante et la rencontre entre le monde la magie et le monde militaire ne l'est pas moins. Mathieu Mariolle, l'auteur de la très réussie trilogie Nautilus, poursuit ici sa réflexion sur la conquête et la soif de pouvoir des hommes politiques et militaires. Disons-le tout de suite, c'est l'aspect le plus convenu d'Artifices, celui qui me fait hésiter quant à l'attribution d'un 4/5 pourtant certainement mérité. On a déjà lu tout ça ailleurs, et la vision de la colonisation reste trop marquée par ce cliché du militaire barbare prêt à tout faire brûler contre des innocents civils qui n'ont rien demandé à personne. Cette vision n'est pas fondamentalement fausse, mais elle nécessite d'être maniée avec un doigté et une délicatesse que Mariolle ne maîtrise que partiellement (à l'inverse du génial Alain Ayroles, par exemple). Certes, il nuance par moments son tableau, notamment avec les personnages de Jules Gachet, écartelé entre ses origines françaises et sa culture algérienne, ou celui, encore plus passionnant, de Nélia, une femme inspirée de la bien réelle Lalla Fatma N'Soumer, une femme qui rejette autant la société patriarcale qui est la sienne que la colonisation française. Ce personnage féminin n'est pas si manichéen qu'il en a l'air de prime abord, et tout l'intérêt de la narration repose sur elle. Mais elle ne parvient pas à effacer la dualité trop convenue entre le pacifiste Houdin et le belliqueux De Neveu. Une dizaine de pages en plus aurait sans doute permis de muscler un peu la réflexion pourtant captivante des auteurs. Mais au-delà de cette survivance de clichés coloniaux et/ou post-coloniaux, Artifices passionne pour son récit d'aventures merveilleusement mis en images. Je ne connaissais pas le dessinateur Julen Ribas, mais cela m'étonne tant son trait est celui d'un grand dessinateur. J'ai beaucoup pensé à Alex Alice devant ce trait réaliste, doux et envoûtant, mis en valeur par des couleurs chaleureuses. L'Algérie est parfaitement rendue dans sa splendeur et son pouvoir de fascination extrême. C'est le trait qui convenait le mieux pour mettre en scène l'aspect le plus passionnant de ce récit : le duel entre deux illusions, qui cherchent toutes deux à s'emparer des esprits. Si Robert-Houdin est missionné en Algérie, c'est pour démonter les "miracles" et la "magie" dont usent les marabouts pour séduire les foules et les mettre au service de leur guerre sainte. Or, Robert-Houdin est justement mandaté pour mettre en place une autre forme de "magie" qui servira non plus une idéologie religieuse, mais une idéologie politique. Cette dualité entre deux illusions au service de deux fanatismes différents est parfaitement décrite, et s'appuie judicieusement sur des dialogues certes mal dégrossis mais efficaces. Est-il finalement vraiment légitime de sauver les populations arabes de l'esclavage religieux qui leur est imposé si c'est pour les mettre au service de la République colonisatrice, guère moins inhumaine ? Une réflexion intéressante, qui vient renforcer la réflexion de cette bande dessinée, et atténue légèrement les clichés que j'ai reprochés ci-dessus. Au bilan, malgré une opposition convenue entre deux personnages principaux trop clichés, j'ai vraiment apprécié la lecture de cet album, très fluide et magnifique à contempler. Le récit nous ouvre une page d'histoire qu'on devine très romancée, mais qui brosse malgré tout avec un certain talent les grands enjeux de la période. Avec encore un petit supplément ou en divisant l'intrigue en deux tomes (qui auraient pu jouer sur les points de vue des personnages), on aurait sans doute eu une bande dessinée majeure. En l'état, cela reste une lecture très plaisante et d'un intérêt qui ne se dément jamais.
L'histoire vraie de Robert-Houdin, l'illusionniste français que l'armée de Napoléon III envoya en Algérie en 1856 pour contrer les marabouts soufis de la rébellion. Un petit tour de passe-passe en images dans les coulisses de notre histoire coloniale. Tout le monde connait Robert-Houdin, le célèbre illusionniste. Ah oui, le roi de l'évasion des coffres fermés avec chaînes et cadenas ... Et bien non c'est pas lui. Robert-Houdin était franco-français et a vécu un peu avant le Houdini qui lui a volé la vedette. Ok, mais saviez-vous que notre Robert-Houdin national fut envoyé en Algérie pour 'pacifier' (c'est comme ça qu'on disait à l'époque, encore un tour de passe-passe) pour 'pacifier' les populations rebelles à la civilisation ? Et c'est cette histoire-vraie sur fond d'Histoire tout court, qu'est allé chercher le scénariste Mathieu Mariolle, féru d'histoire et de BD. Il est accompagné de l'aquarelliste basque Julen Ribas pour signer cet album : Artifices. Robert-Houdin c'est l'illusionniste dont l'américain Ehrich Weisz empruntera plus tard le nom pour devenir le fameux Houdini, roi de l'évasion (on confond souvent les deux). Mais revenons un peu plus tôt, aux débuts de ce XIXe, à notre français Jean-Eugène Robert-Houdin qui a donné ses lettres de noblesse à la prestidigitation, à l’illusionnisme, et relégué aux oubliettes les charlatans de foire. Le XIXe est le siècle du progrès, des expositions universelles, de la fée électricité et des sciences capables de miracles rationnels. L'horloger Robert-Houdin était passionné de « mécanique merveilleuse, de physique amusante, de magie scientifique ». Ses tournées émerveilleront l'Europe avec des tours qui reposent pourtant sur une vérité très simple : « ce que nous voyons n'est pas toujours réel ». Il voulait « tromper pour émerveiller, et non pour nuire ». Épuisé par ses tournées, Robert-Houdin est à la retraite, chez lui à Blois, en 1856 lorsque l'État Français de Napoléon III, empêtré dans une guerre coloniale qui dure un peu trop, vient le chercher pour une curieuse mission : « on lui demande de 'pacifier les esprits', d'utiliser ses talents de prestidigitateur pour ébranler les croyances populaires. L'objectif : briser l'autorité symbolique des chefs religieux kabyles », les fameux marabouts. Une surprenante mission qui fera dire à Baudelaire : « il appartenait à une société d'incrédules d'envoyer Robert-Houdin chez les Arabes pour les détourner des miracles ». Robert-Houdin vieillissant et usé, espère peut-être sauver quelques vies en acceptant à contre cœur la mission que l'armée veut lui confier. Dès son arrivée à Alger, les marabouts et la secte des Aïssaoua, menés par l'influent maître soufi Sidi Tahar Bou Tayeb, voient en lui une incarnation de Sheitan. Le personnage féminin de Nélia est librement inspiré de Lalla Fatma N'Soumer, héroïne de la résistance algérienne à la colonisation française : le dossier qui complète l'album met en avant le rôle des femmes dans la résistance. ? Ce sont les aspects historiques et culturels qui font tout l'attrait de cet album : ils sont soigneusement développés dans le dossier très complet qui termine l'album. Le scénario est somme toute assez simple : le personnage de Robert-Houdin est un esprit pacifiste pris entre deux feux, celui de la rébellion algérienne et celui des appétits colonialistes de l'armée française. Mais en filigrane, les auteurs nous laissent deviner le portrait d'une guerre coloniale féroce, sanglante et qui durera plus d'un demi-siècle. Salutaire, est ce rappel historique d'une guerre qui sera éclipsée par la suivante. ? Côté graphismes, les aquarelles de Julen Ribas dessinent une Algérie attachante, baignée de tons ocres. « J'avais découvert la face sombre de la colonisation, celle qui permettait à tous mes compatriotes de vivre de manière aisée » : ce sera l'amère conclusion du voyage de Robert-Houdin.
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