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Nom série  Les Ogres-Dieux  posté le 13/01/2015 (dernière MAJ le 16/02/2019) Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Tome 1 : Petit

Un lourd et bel écrin pour une œuvre atypique, en noir et blanc, dont le thème vient puiser dans les terreurs enfantines suscitées par les contes populaires, « Le Petit Poucet » étant le plus emblématique. Sauf qu’ici, « Petit » n’est pas un humain mais un ogre. Comme Poucet, il est de taille réduite par rapport à la norme. Comme Poucet, le père cherche à s’en débarrasser mais pour d’autres raisons, juste parce qu’il porte les signes de la consanguinité. Celui-ci devra se débattre entre les pulsions violentes propres à ses origines et l’humanisme enseigné par sa tante Desdée, mise à l’écart de la Cour pour avoir refusé de manger des humains. Le récit est structuré selon deux axes narratifs entrelacés, d’une part la BD, d’autre part des textes illustrés racontant la vie des différents souverains depuis le fondateur.

Graphiquement, on est séduit d’emblée par ces à-plats noirs conférant une atmosphère gothique à l’histoire. Cadrage et dessin révèlent chez son auteur un sens incontestable du rythme et du mouvement. Par sa capacité à représenter la démesure de ces ogres gargantuesques, Bertrand Gatignol parvient à insuffler du souffle à la hauteur de ce récit dantesque où l’on assiste aux derniers soubresauts d’une dynastie fin de race dans une ambiance fin de règne.

Un bémol très personnel toutefois. J’ai peu apprécié l’expression de certains personnages notamment la physionomie « manga » du jeune ogre (une tête d’enfant posée sur un corps d’athlète), moi qui ne suis pas spécialement client du genre à l’exception d’œuvres plus matures dans la lignée de Taniguchi ou plus poétiques comme les films d’animation de Miyazaki. Par ailleurs, l’histoire d’amour entre Petit et la jeune fille a des allures de bluette mais reste adaptée à ce conte. Cela étant dit, ce n’est pas un livre destiné aux enfants de par la violence et la crudité de certaines scènes.

L’ensemble reste tout de même très correct, même si en deçà de mes attentes. Mais indéniablement les auteurs ont fait preuve d’originalité et d’audace avec cet album qui contient une grille de lecture philosophique : la question du déterminisme familial. Une œuvre qui sort du lot parmi les productions de 2014. Il s’agit apparemment du premier tome d’une série mais qui se lit néanmoins comme un one-shot.



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Tome 2 : Demi-Sang

Lire une bande dessinée comme celle-ci sur tablette est un grand tort. Je l’ai compris en lisant ce tome en version imprimée, alors que j’avais lu le premier en version digitale. Le plaisir de lecture s’en trouve littéralement augmenté, non seulement par le format de l’album (et son magnifique tirage) mais aussi par le rendu des superbes à-plats noirs, bien meilleur sur papier, caractéristique notable de cet ouvrage aux accents gothiques. Par moments, on a l’impression que Bertrand Gatignol s’est fait graveur, et l’on reste tout bonnement admiratif.

De plus, le scénario du second volet de cette fantasy médiévale paraît mieux construit, avec un personnage central plus complexe. L’histoire reste toujours aussi cruelle et sombre, mais l’intrigue est bien plus prenante et la conclusion beaucoup plus âpre, pour ainsi dire débarrassée des mièvreries fleur bleue et tics mangaesques que l’on pouvait déplorer dans « Petit ». Ici, on assiste éberlué à la transformation de Yori, jeune Rastignac prêt à tout pour devenir le nouveau chambellan du royaume des Ogres-Dieux, montrant ainsi à ses demi-frères et autres ennemis de quoi est capable le bâtard dont on a voulu se débarrasser. Adulé lorsque, pour survivre, il tombe dans la prostitution, il va prendre conscience de ses charmes et s’en servir pour gravir les marches du pouvoir, non sans y laisser quelques plumes, quelques os brisés, voire son âme. Car en agissant de la sorte, n’a-t-il pas pris le risque de devenir pire que ceux qui le méprisaient ?

Avec « Demi-Sang », fable implacable sur l’ambition et le pouvoir, Bertrand Gatignol et Hubert confèrent à leur œuvre une dimension shakespearienne qui la place dans le best-of des séries de ces dernières années. De même, chacun des tomes est une histoire à part entière, ce qui n’est pas la moindre de ses qualités ! Un bémol toutefois : on peut se demander si les courts récits illustrés consacrés aux chambellans du royaume et clôturant chaque chapitre apportent vraiment quelque chose, si ce n’est de renforcer l’aspect mythique de l’objet. On n’y voit pas forcément de lien direct avec la bande dessinée, et la profusion de personnages serait plutôt source de confusion. Cela étant dit, on pourra aisément en faire l’impasse si l’on craint de perdre en fluidité narrative.



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Tome 3 : Le Grand Homme

Fer de lance de la belle collection Métamorphose des Editions Soleil, la série des Ogres-Dieux trace depuis quatre ans son sillon, et ce de façon peu linéaire puisque ce troisième opus commence là où se terminait le premier, tandis que chaque volet est centré sur un personnage de la saga. Après Petit, Demi-Sang (Yori le chambellan), les auteurs nous proposent le portrait de Lours, le bien nommé, combattant nomade et clandestin pour la liberté et la justice : entré dans la rébellion après avoir été chassé des troupes du royaume, Lours était apprécié pour ses qualités de fin stratège mais fut une victime collatérale des luttes de pouvoir. En résistant à la tyrannie du chambellan, l’homme se livre parallèlement à une quête personnelle: obtenir la reconnaissance d’un père qui l’avait autrefois renié. Pour cela, il lui faudra traverser une immense forêt sombre et pleine de dangers, avant de rejoindre la tribu barbare où il a grandi.

Si dans la forme on est plutôt dans le registre de l’aventure gothique teintée d’heroic fantasy, la trame de fond demeure l’étude psychologique de la nature humaine, les fameux ogres ne sont là que pour illustrer la cruauté et l’arbitraire d’un pouvoir tyrannique. Dans « Le grand homme », c’est une fois de plus, avec le besoin irrépressible de Lours d’être reconnu par son père, la question de la descendance présidant à la destinée d’un individu qui est abordée. Une question vieille comme le monde : pouvons-nous décider entièrement de notre destin ou sommes-nous immanquablement lesté par le contexte social et éducatif où nous avons grandi ?

Cette fable œdipienne épique signée d’Hubert est comme toujours rehaussée par le graphisme unique de son compère Gatignol, lequel frappe par l’omniprésence de ce noir intense, parfaitement adapté au côté gothique de l’histoire. La séquence de la forêt est d’ailleurs emblématique de ce tome, faisant remonter avec délice nos peurs enfantines. Les troncs gigantesques et le feuillage inextricable y apparaissent extrêmement menaçants, semblant recouvrir mille dangers, telle une prophétie sinistre de ce qui attend Lours. Et en effet, le récit se terminera de manière saisissante, dans un tourbillon psychédélique de sang et de fureur, auquel succédera, contre toute attente, l’apaisement…

Avec leurs Ogres-Dieux, Hubert et Gatignol, duo à la synergie rêvée, sont l’air de rien en train de construire une œuvre qui restera symbolique de cette décennie, une œuvre où la vigueur du manga vient flirter avec l’imagerie gothique européenne, où terreur et flamboyance côtoient l’épaisseur psychologique des protagonistes, où les contes d’antan rejoignent la puissance shakespearienne, le tout par une alchimie qui, on doit le reconnaître, se bonifie avec chaque album, monumentalisant toujours davantage cette épopée au souffle indéniable.


Nom série  Essence  posté le 31/01/2019 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Sept ans après son chef d’œuvre « Kililana Song », Benjamin Flao nous revient avec une « vraie » BD. Autant dire qu’il était attendu au tournant…

Et on peut l’affirmer sans faux-semblants, c’est un retour réussi, malgré une fin un peu décevante ! D’emblée, nous sommes plongés dans un univers très singulier, qui sous le pinceau de Flao, atteint une dimension grandiose. Le décor : un mélange perturbant de réalisme burlesque et d’onirisme exubérant, juste fascinant à regarder.

On le comprend assez vite même si cela n’est pas dévoilé d’emblée, c’est le purgatoire d’un homme qui est raconté ici. Cet homme, Achille, se retrouve dans un paysage post-apocalyptique quasiment inhabité où il doit trouver de l’essence, de plus en plus rare, pour pouvoir continuer à piloter sa voiture de sport à travers des étendues désertiques, parsemées de bâtiments crasseux, ruines en devenir. A ses côtés, un ange gardien au féminin qui va l’aider à chercher en lui-même les raisons de son arrivée dans ce monde intermédiaire, qui au fil du récit s’avérera n’être qu’une vaste prison à ciel ouvert. Mais si ce statut de fantôme semble lui convenir, dans la mesure où il peut assouvir sa passion des belles cylindrées (même s’il faut constamment se mettre en quête de carburant), ce road trip qui n’est en réalité qu’une fuite ne finira- t-il pas par atteindre son point de lassitude ? Pour en sortir, Achille sera condamné à faire son examen de conscience, à admettre ses failles et ses lâchetés, mais pas seulement, car il découvrira aussi le courage dont il fut capable pour l’amour d’une femme.

De par l’originalité de sa narration et de sa thématique, trop rarement abordée en fiction, ce tourbillonnant huis-clos en extérieur est franchement captivant. Une expérience comparable à un jeu vidéo où notre héros doit surmonter une foule d’obstacles, traverser des lieux labyrinthiques, aborder des personnages baroques et énigmatiques, dans un décor toujours changeant. Et c’est ainsi qu’on réalise ainsi la richesse du trait de Benjamin Flao, capable de produire de magnifiques planches, plus proches graphiquement de « Kililana Song », tout en lorgnant vers le style franco-belge, plus naïf mais parfait pour représenter les belles voitures d’une époque révolue et symboliser le côté immature d’Achille. On songe alternativement à Hergé, Franquin, Moebius… On appréciera les divers clins d’œil (notamment l’apparition de Gilles Villeneuve, le coureur canadien devenu ici artiste reclus et alcoolique).

Dans les dernières pages, le récit va si l’on peut dire revenir sur Terre, bifurquant de façon plus conventionnelle vers le thriller - un poil sanglant et assorti évidemment d’une course-poursuite. La fin laissera au lecteur une vague impression de bâclage, comme si le scénario avait dû être comprimé soudainement pour rentrer dans un format « one-shot ». C’est un peu dommage, même si cela ne remet pas en question la prouesse accomplie ici par Benjamin Flao et Fred Bernard. Nous, lecteurs humains masochistes, avions peut-être tout simplement le désir inconscient de voir cet extravagant purgatoire extra-terrestre se prolonger…

Nom série  La Délicatesse  posté le 19/01/2019 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Cette adaptation du roman de David Foenkinos est une belle réussite. Il faut dire que nombre d’éléments étaient réunis. Des personnages touchants, denses et atypiques, des situations inattendues et parfois cocasses…Le joli trait de Cyril Bonin – pour le coup très délicat – vient encore ajouter au charme de l’histoire. Certes, d’aucuns argueront qu’il ne s’agit que d’une gentillette bluette à l’eau de rose et que le fond est un peu léger. Mais « La Délicatesse » s’inscrit aussi dans un style littéraire qui n’a pas prétention à faire dans l’esbroufe ou ne cherche pas à évoquer des sujets de société brûlants. On est ici dans la comédie romantique et pourtant, on doit bien le reconnaître, il est difficile de résister au charme de celle-ci. Jusqu’à la fin, le lecteur reste captivé par la relation très particulière qui se noue entre Nathalie, la jolie « executive woman » admirée et respectée dans son milieu professionnel, et Markus, l’employé subalterne, gauche et insignifiant.

Ce qui fait aussi partie des points forts de cette BD, c’est aussi la qualité de l’écriture même quand on sait qu’à la base c’est un roman, mais cela n’est pas si courant dans le neuvième art pour ne pas le souligner. De même, on jubile avec ce récit qui joue sur les différences culturelles entre la France et la Suède, source de malentendus amusants (Nathalie la française travaille dans une boîte suédoise implantée à Paris où elle rencontre Markus, créature lunaire qui a quitté volontairement sa Suède natale). Mais l’intérêt réside surtout dans l’évolution des personnages au fil de l’histoire, notamment Markus dont on va assister à la transformation physique dès lors que l’amour qu’il porte à Nathalie deviendra réciproque… L’Amour majuscule, pas le factice, celui qui donne des ailes et transforme les grenouilles en princes, encore plus beau, encore plus émouvant, lorsqu’il est comme ici décrit avec subtilité.

Nom série  Polaris ou la nuit de Circé  posté le 14/01/2019 Modifier cet avis Achat conseillé ? Non
Note Note: 3/5 (Pas mal)
« Polaris ou la nuit de Circé ». Un titre élégant et mystérieux associé à une couverture un peu fade, reflétant assez bien la teneur de cet ouvrage au pitch intrigant : une enquête policière dans les milieux libertins, conduite par une jeune lieutenant, Jeanne Condorcet, elle-même adepte des jeux sexuels déviants. Et le lecteur de se dire : « Tiens donc ? Une œuvre érotique qu’on n’aurait plus à dissimuler dans les recoins obscurs de sa bibliothèque et dont on pourrait clamer haut et fort tout le bien qu’on pense ? ».

C’est donc armé des meilleures dispositions que l’on attaque ce one-shot signé Fabien Vehlmann, auteur prolixe qui a notamment participé à la série jeunesse à succès Seuls et a également écrit pour Kerascoët (Jolies ténèbres et "Satanie"). Au dessin, son frère d’armes Gwen de Bonneval, par ailleurs scénariste à ses heures, est loin d’être un amateur, avec à son actif nombre d’ouvrages qui lui ont permis d’utiliser alternativement le pinceau et la plume.

Après une intro lymphatique, le récit embraye sur un crime sexuel commis dans des circonstances mystérieuses, peut-être un acte sexuel qui aurait mal tourné… En menant son enquête, Jeanne va se retrouver happée au cœur d’une organisation secrète créée dans les années 50 par une prostituée libertine amie des artistes, Polaris, dans le but d’expérimenter d’autres façons de pratiquer la sexualité. Au terme de l’album, force de constater que non seulement l’intrigue est peu palpitante, souffrant d’un manque de rythme, mais qu’en plus le dénouement est prévisible, ce qui pour un polar constitue un double handicap. Reste le fond, qui est peut-être la seule chose permettant de maintenir l’attention du lecteur, avec des questions passionnantes autour de la sexualité : l’érotisme positif et créatif, sa part cérébrale et sa mesure (avec le fameux érosismogramme), à mille lieues des pulsions sexuelles primaires, la transgression et bien sûr le consentement des partenaires dans les pratiques SM. Malheureusement, telles des traces de pas dans le sable, toutes ces réflexions se trouvent bien vite noyées sous une vague de monotonie narrative. Quant au dessin, il est en total décalage avec l’esprit du récit, en particulier pour ce qui est des personnages, dont on finit par se contrefoutre littéralement. Evoluant dans un décor lugubre, ceux-ci apparaissent figés et fantomatiques dans leurs attitudes, et, qu’ils soient hommes ou femmes, leurs visages sont laids et peu expressifs, ce qui fait qu’on les distingue mal les uns des autres. Bref, rien qui puisse évoquer une sexualité épanouie. Un comble !

A l’évidence, les auteurs semblent ne pas avoir maîtrisé leur sujet en s’éparpillant dans tous les sens, peinant à trouver un équilibre entre la forme et le fond. Si au départ il était question d’un polar érotique, on se retrouve avec un polar pas très sexy qui n’est pas vraiment un polar. A la fin de l’histoire, l’un des protagonistes, dont on aura oublié qui il était exactement, évoque une nuit d’orgie en hommage à Circé : « Et la nuit s’est terminée – beaucoup trop vite – sans que je sache si j’y avais compris quoi que ce soit ». Un peu comme le lecteur quand il referme le livre en fait…

Nom série  La Croisade des Innocents  posté le 12/01/2019 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Qu’on se le dise, si cette réinterprétation fictionnelle des Croisades est beaucoup moins sanglante que ne l’étaient celles de l’Eglise au Moyen-âge, elle n’en est pas moins très sombre, et bien que ses soldats ne soient que des enfants en loques et sans armes, cela n’a rien à voir avec un conte pour enfants. D’ailleurs, la scène d’ouverture, très cruelle bien que suggérée, où l’on assiste à la mutilation accidentelle de la petite sœur de Colas par les cochons, donne le ton à l’ensemble.

Très bien construite, la narration peut parfois s’étirer mais reste prenante par ce mélange très particulier de candeur et de noirceur. Le découpage en cycles saisonniers, d’un hiver à l’autre, avec un petit poème de l’époque médiévale en guise d’introduction pour chaque cycle, rappelle qu’on est bien dans un conte. Le dessin à l’aquarelle de Chloé Cruchaudet aux tonalités sépia est toujours un bonheur pour les yeux et vient par sa douceur équilibrer l’âpreté du propos. Les planches pleine page font un peu penser aux grands maîtres flamands comme Brueghel l’ancien.

Avec ce récit médiéval narré dans un langage actuel, l’auteure de Mauvais Genre ne néglige pas le fond, nous interrogeant avec subtilité sur la nature humaine et la religion. En fine observatrice, elle ne fournit pas de réponses, évitant tout manichéisme. Son constat peut apparaître quelque peu désabusé, mais en calquant son histoire sur le cycle des saisons, Chloé Cruchaudet suggère que si les notions du bien et du mal existent, elles demeurent indissociables l’une de l’autre, comme peuvent l’être le yin et le yang. Si dans la grande et tragique histoire de l’humanité l’espoir apparaît un jour, poindra ensuite le désenchantement, qui à son tour s’éclipsera derrière des jours meilleurs, et ainsi de suite… A l’évidence, cette « Croisade des innocents » s’est révélée comme l’une des très belles lectures de 2018.

Nom série  3 Rêveries  posté le 20/12/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Non
Note Note: 3/5 (Pas mal)
Dans la veine qu’on lui connaît, Marc-Antoine Mathieu repousse une nouvelle fois les limites de la bande dessinée, jouant à fond sur le mystère. D’ailleurs, peut-on encore parler de bande dessinée ? Si d’art séquentiel il est question ici, c’est bien le seul critère qui relie l’objet au neuvième art. Cases et textes se sont effacés au profit du visuel, et il n’y a pas de pages à tourner. Alanguis dans leur écrin noir, les trois supports intriguent d’abord puis se dévoilent doucement à la contemplation (ce qui requiert évidemment une main délicate). Avec MAM, cela devient une habitude, le support s’impose un peu plus à chaque parution comme un élément-clé du récit, faisant du lecteur un personnage pleinement actif.

C’est ainsi que, comme poussé par le désir d’appréhender une vérité immémoriale, ce dernier va commencer à dérouler le cylindre aux allures vaguement bibliques. Il y contemplera ébahi une allégorie muette de l’humanité, ou plutôt de la pensée qui lui est inhérente (logos), jaillie de nulle part au milieu d’un espace aux profondeurs insondables, tel un songe transcendant la réalité. La pensée se fait particule, se dissolvant en mille fragments pour se reconstituer puis se dissoudre de nouveau. Une abstraction décrite comme un voyage vertigineux entre philosophie et rêve éveillé. Il y a aussi le leporello, un accordéon tout aussi silencieux, disséminant ses ondes et décochant ses flèches pour illustrer le concept du temps (temporis). Et enfin les cartes, postales ou à jouer, il appartiendra au « lecteur » d’en déterminer la fonction, qu’il ait été transporté ou amusé par cette évocation du parfait ouvrier de l’intellect que sont les mains (faber), outils de création et donc de pouvoir, à l’origine de toute les réalisations, fonctionnelles ou un peu mégalos, débouchant parfois sur les pires folies humaines.

On est toutefois obligé d’admettre que, comme tout concept purement poétique, l’objet semble peu adapté au monde concret. Et l’on hésite à procéder à d’ultérieures consultations, en particulier pour ce qui est de la pseudo-torah, pour éviter la tâche fastidieuse d’avoir à la ré-enrouler, de peur qu’elle ne rentre plus pas sa mini-gangue de papier. Et de constater qu’une fois de plus, MAM nous a embobinés avec ses interrogations métaphysiques vertigineuses, où science et poésie établissent un dialogue, débordant toujours un peu plus du cadre de la BD pour se rapprocher d’un mode artistique oubapien. Et pour son prochain projet, que nous réserve-t-il ? On le croit tout à fait capable de nous proposer des estampes, des tablettes en pierre polie, des sculptures, ou encore pourquoi pas - allez soyons fous - des aquariums ou des cages à oiseaux… Ces « trois rêveries » ne sont pas le premier projet de l’auteur à faire s’arracher les cheveux des imprimeurs… Car c’est sûr, on en a désormais quasiment la preuve, Marc-Antoine Mathieu n’est pas de ce monde et parle la langue d’E.T. Ce qui explique sans doute pourquoi on lui passe tout…

Pas indispensable à l'achat, sauf bien sûr pour les collectionneurs, et peut constituer un cadeau original.

Nom série  L'Enfance d'Alan  posté le 13/12/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 3/5 (Pas mal)
Après La Guerre d'Alan, consacrée au périple du soldat Alan Cope en Europe durant la Seconde guerre mondiale, Emmanuel Guibert s’attache cette fois à retranscrire les souvenirs d’enfance en Californie du sud de l’homme qui l’a captivé par son talent de conteur.

A travers cette évocation empreinte d’une douce nostalgie et évitant tout larmoiement, on sent bien la tendresse de l’auteur pour cet homme humble et profondément humain qu’était Alan Cope. Dans une mise en page très libre, Guibert met une fois encore son trait minimaliste et poétique au service d’une histoire simple faites d’anecdotes, l’histoire d’un homme parmi tant d’autres au XXème siècle. Alan Cope raconte la Californie de son enfance, celle d’avant le smog, où la vie n’était pas si facile (ses parents n’étaient pas très riches) mais paradoxalement semblait plus simple, plus insouciante.

Ceux qui ont apprécié La Guerre d'Alan se plongeront sans problème dans cette suite chronologiquement inversée qui fleure bon l’odeur du Pacifique et des citronniers californiens.

Nom série  La Bande à Renaud (Renaud - BD d'enfer)  posté le 06/12/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Non
Note Note: 3/5 (Pas mal)
Le moins qu’on puisse dire, c’est que Renaud semble être une source d’inspiration pour le neuvième art. Si les textes du chanteur passent si bien l’épreuve de la mise en images, ce n’est peut-être pas par hasard quand on sait que ce dernier est un grand collectionneur de bandes dessinées. A l’évidence, les plus humoristiques comme « Laisse béton », « le Retour de la Pépette » (qui de mieux que Margerin pour l’illustrer ?) ou encore « Les aventures de Gérard Lambert » (accord parfait avec l’esprit déjanté de Boucq) sont une aubaine pour une adaptation BD. Mais comme Renaud a plusieurs facettes et sait se montrer aussi tendre que révolté (quoique moins vers la fin…), cela se retrouve dans l’aspect graphique très diversifié de l’objet. Entre d’un côté un Yslaire aux influences picturales et de l’autre Dodo & Ben Radis et leur bestiaire punkoïde, il y a autant de différence qu’entre le baroque et le pop-art en peinture.

Pour le reste, si ce côté hétérogène peut correspondre à l’univers du « chanteur engagé », il comporte les défauts de ses qualités, avec un niveau inégal dans la narration. Selon moi, la BD d’une manière générale supporte mal le format court (à l’exception des gags) qui tend à laisser le lecteur sur sa faim. Par ailleurs, malgré leur talent et leur sincérité vis-à-vis de Renaud, certains auteurs semblent avoir manqué d’inspiration, et les histoires censées être drôles ne le sont pas forcément. Certes, la lecture n’est pas déplaisante du tout, néanmoins cet album est loin d’être incontournable. Mais pour quiconque est en panne d’idée pour les fêtes, il constituera le cadeau idéal à faire à un proche et fan du chanteur.

Nom série  Des idées dans la garde-robe - Grosse philosophie de la mode  posté le 03/12/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Non
Note Note: 3/5 (Pas mal)
C’était une bonne idée d’aborder le thème de la mode dans un cadre autre que celui de la presse "fashion", car il est vrai que ce sujet est rarement abordé d’un point de vue sociologique. Souvent considéré comme trop frivole, trop féminin, trop anecdotique….Et pourtant, les auteurs prouvent que cela peut être passionnant pour peu qu’on se donne la peine de s’interroger.

La mode, nous apprend Juliette Ihler, n’a pris son essor qu’au milieu du XIVe siècle. De nos jours, la plupart d’entre nous y est sensible d’une façon ou d’une autre, à l’excès ou avec modération… Car la mode, ce ne sont pas seulement les défilés haute couture ou un simple signe extérieur de richesse. La mode, c’est aussi « être à la mode », et ce pour un coût minimal, par un piercing, un tatouage ou quelques déchirures dans un jean… Juliette Ihler nous propose ainsi cette « grosse philosophie de la mode » en évitant de se prendre au sérieux, aidée en cela par les « crobards » de Cécile Dormeau. Dans cet essai fort ludique et sans prétention, qui réussit à nous intéresser à un sujet finalement très peu débattu, on trouve matière à réflexion avec diverses thématiques, telles que les paradoxes de la mini-jupe (symbole de libération ou de soumission ?), le potentiel comique du vêtement, le pouvoir singulier des bijoux que l’on porte ou la symbolique du piercing…

Il faut bien le dire, cette production, toute aguichante soit-elle, donne tout de même une vague impression de vaste foutoir. Cécile Dormeau fait certes preuve d’un humour très actuel dans les phylactères entourant ses dessins, mais ce n’est pas toujours très drôle, et bien souvent la multiplication des bulles et commentaires divers aurait même tendance à parasiter le propos. Le trait rond et simpliste relève du passe-partout déjà vu mille fois, typique de ce qui se fait chez les blogueurs-dessinateurs, et qui, pour dire les choses clairement, commence sérieusement à lasser. Ce n’est pas que ce soit mauvais, et on n’est évidemment pas dans l’amateurisme, mais ce n’est pas ce qu’on peut appeler du « dessin de BD » ni même de la caricature, et cela ne pourra guère avoir d’autre usage que celui ici présent, à savoir étayer de façon récréative une théorie quelconque. N’est pas Marion Montaigne qui veut… Dommage pour une production qui recelait pourtant un certain potentiel. On peut toujours offrir aux amateurs, sinon l'emprunt suffira...

Nom série  Les Grands Espaces  posté le 01/12/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Avec cet album aux accents bucoliques, Catherine Meurisse revisite son enfance à la campagne et nous offre une ode charmante à la nature. Si cette évocation entre autobiographie et documentaire grouille de références culturelles et littéraires, les questions environnementales qui affectent également le monde rural n’en sont pas pour autant oubliées.

Après « La Légèreté », l’album dans lequel elle évoquait l’après-attentat contre le journal satirique, la caricaturiste de Charlie Hebdo poursuit avec « Les Grands Espaces » son chemin vers la reconstruction, opérant une sorte de retour aux sources. Ces grands espaces, ce sont d’abord ceux de la campagne où son enfance a pu s’épanouir. Alors qu’elle-même et sa sœur étaient encore très jeunes, leurs parents décidèrent de restaurer une ferme endormie au milieu des cailloux pour en faire un bijou de verdure…

Bien plus qu’un récit linéaire doté d’une logique narrative, ce livre est davantage une promenade champêtre où l’auteure fait jaillir par ci par là des anecdotes amusantes avec l’humour qu’on lui connaît. Amoureuse de littérature, elle y cite ses écrivains favoris, Proust, Loti, Zola, Rabelais… Le virus lui fut transmis par sa mère, qui elle-même avait pris pour habitude de prélever une bouture de rosier ou de plantes diverses en souvenir de chaque maison d’écrivains qu’elle visitait. A coté de ces plaisantes digressions intemporelles, Catherine Meurisse, n’étant évidemment pas du genre à se cacher la tête dans le sable, laisse parfois s’exprimer sa rage de voir cette belle nature abîmée par Monsanto et tous les chantres de l’agriculture industrielle. « Avant, la bouse sentait bon, constate avec colère la mère de l’auteure. Aujourd’hui, elle pue la merde ! Parce que les vaches bouffent de la merde ! »

Côté dessin, si les personnages restent très schématiques, la façon qu’a Meurisse de les mettre en scène est très agréable. L’auteure aime la nature, et ça se voit. Pour représenter les paysages, elle a conçu dirait-on une technique particulière au pastel, qui produit un effet organique très étonnant. « Tout ce qui pousse, tout ce qui vit envers et contre tout » donne lieu à un foisonnement végétal magnifique faisant contraste avec les champs arides et monotones résultant d’un remembrement odieux, arrosés par des flots de pesticides et de sang (oui !) des abattoirs environnants. Heureusement, Catherine Meurisse ne s’appesantit pas non plus sur cet holocauste de la biodiversité dont on mesure plus que jamais les effets actuellement, plaidant ainsi pour les initiatives individuelles. Du reste, ce livre a le bon goût de l’enfance et ravira au moins toutes celles et ceux qui ont eu la chance de grandir à la campagne.

Nom série  Das Feuer  posté le 25/11/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 3/5 (Pas mal)
Publié à l’occasion des commémorations de l’armistice de 1918, qui mit fin à la guerre la plus meurtrière que le monde ait connue, « Das Feuer » est l’adaptation en bande dessinée d’un roman d’Henri Barbusse, « Le Feu », dans lequel l’écrivain évoque son expérience des tranchées. Un livre qui lui avait valu le Prix Goncourt en 1916. La bonne idée des auteurs, c’est d’avoir transposé l’action et le point de vue dans le camp « ennemi », d’où le titre en allemand.

« Ce serait un crime de montrer les beaux cotés de la guerre, même s'il y en avait. » disait Henri Barbusse. Pour le coup, on peut dire que les auteurs ont appliqué cette formule à la lettre. Et si le témoignage du romancier est terrible, le dessin de Joe Pinelli est d’une âpreté parfaitement concordante. Pratiquement à l’état d’esquisse, le trait sale et poisseux peut facilement révulser. Le ciel, la terre, les corps et les rares éléments du paysage (tronc d’arbres, barbelés…) ne se distinguent quasiment plus les uns des autres, le tout étant noyé sous une boue graphique grisâtre que la pluie incessante vient strier implacablement de ses dards glaçants. Même le sang est devenu incolore.

Au milieu de cette boue, deux camps qui s’affrontent : les Français et les Allemands. Alors que le roman original est vu sous l’angle du camp français, Patrick Pécherot a choisi d’inverser la perspective. Un parti pris pertinent - et qui fait tout l’intérêt du projet - pour montrer que cette guerre était vécue exactement de la même façon des deux côtés des tranchées. Ici, les soldats ont les mêmes visages émaciés et affolés que ne pouvaient l’avoir leurs adversaires. Comme leurs voisins « Franzosen », ils étaient des « grains de poussière roulés dans la grande plaine de la guerre. ». Comme eux, ils venaient de partout, de toutes les classes laborieuses et n’avaient d’autres choix que de participer à cette guerre, dont ils pensaient pareillement qu’elle serait de courte durée, loin de se douter que cette « promenade de santé » se transformerait en boucherie dévastatrice. Car il est vrai que l’on connaît peu de récits du point de vue allemand de ce côté-ci du Rhin. Longtemps après la guerre, l’Allemand était resté le Boche, le Fritz, le fridolin fauteur de troubles qui devait payer…

Si l’on exclut les textes de Henri Barbusse, ce pacifiste de la première heure, l’ouvrage n’est pas forcément engageant dans la forme, mais évoque bien le cauchemar que pouvait constituer cet horrible conflit pour ceux qui l’ont vécu. La référence en la matière demeurant à ce jour le chef d’œuvre de Jacques Tardi, C'était la guerre des tranchées.

A acheter et offrir pour les amateurs.

Nom série  Prendre refuge  posté le 22/11/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 3/5 (Pas mal)
Pas tout à fait une bande dessinée, « Prendre refuge » se définirait davantage comme un long poème dessiné. D’abord en référence au bouddhisme, c’est ensuite la thématique très actuelle des « migrants » qui y est évoquée, une thématique que l’on préfère souvent éluder d’un haussement d’épaule impuissant. Mais outre ces deux aspects, le refuge a aussi à voir avec le réconfort amoureux, ce besoin de se blottir dans les épaules de l’être aimé pour mieux affronter le monde.

Le personnage de Neyla, une enseignante ayant fui la guerre en Syrie, a donc « pris refuge » dans un Berlin où elle peine à se reconstruire, traumatisée par la destruction de sa ville, Alep. Elle y fait la connaissance de Karsten, dont la bienveillance semble impuissante à effacer les souvenirs douloureux du terrible conflit. De même, le sentiment amoureux qui naît entre les deux êtres semble également se heurter à un mur de souffrances. L’allusion au bouddhisme est incarnée par les fameux bouddhas de Bâmiyân, que Neyla avait découvert quelques années plus tôt, alors qu’ils n’avaient pas encore été détruits par les Talibans. De ce site grandiose, il ne reste que les cavités où les Bouddhas avaient pris « refuge ». Des cavités conservant le souvenir des statues, comme par un phénomène de persistance rétinienne.

De façon extrêmement graphique, les auteurs ne montrent pas d’images de guerre mais préfèrent regarder vers le ciel, tissant des fils dans les constellations, conférant ainsi une dimension mystico-poétique à l’histoire. La douleur de l’absence et de l’exil n’est que suggérée, et cet album atypique dégage beaucoup de douceur et de légèreté, non seulement par le plaisant dessin tout en à-plats noirs et blancs, mais aussi par l’économie de textes. Fruit d’une rencontre entre l’écrivain Mathias Enard, Prix Goncourt en 2015, et la bédéaste-illustratrice libanaise Zeina Abirached, « Prendre refuge » ne joue pas tant sur la narration que sur le visuel. Il s’agit d’une œuvre immobile, telle un « refuge » au milieu du bruit et de la fureur de la guerre. Une œuvre qui méritera plusieurs lectures pour en saisir toutes les subtiles métaphores.

Nom série  La Tête dans les nuages  posté le 19/11/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
« La tête dans les nuages » parle de l’âge où tous les espoirs sont permis, mais aussi où l’insouciance cède la place aux préoccupations plus matérielles et parfois anxiogènes. Ces chroniques mettent en scène un groupe de jeunes gens d’une école d’art qui viennent de décrocher leur diplôme et se trouvent désormais confrontés à des choix décisifs pour leurs vies futures.

Entre badinage amoureux et discussions existentielles autour de l’art, on suit les pérégrinations de Seth Fallon et sa bande de potes. Contrairement à sa petite amie Allison qui cherche à étoffer son réseau pour pouvoir vivre de son art, Seth refuse toute compromission et attend l’inspiration dans son armure de cynisme. Problème : l’inspiration ne vient pas, il est dans la galère et va devoir trouver un petit boulot pour assurer le quotidien. Jusqu’à cette rencontre inopinée avec son peintre favori, John Pollard, qui va tout bousculer…

Dans un style semi-réaliste proche de la BD U.S alternative, Joseph Remnant nous livre une histoire sans prétention qui semble inspirée de sa propre expérience. Il est vrai que cela sonne tout à fait juste et que les protagonistes donnent l’impression d’exister réellement. Par son dessin élégant, Remnant sait très bien restituer l’expressivité des visages et fait preuve d’un certain sens du détail. Pas en reste, la narration est fluide et l’auteur n’oublie pas au passage de distribuer quelques petits coups de canifs réjouissants à un certain snobisme caractéristique du milieu de l’art dans ce qu’il a de plus vain. Un auteur sincère et attachant qu’on a envie de suivre.

Nom série  Avec Édouard Luntz - Le Cinéaste des âmes inquiètes  posté le 18/11/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 3/5 (Pas mal)
Qui se souvient d’Edouard Luntz, cinéaste de la Nouvelle vague, mort dans l’anonymat en 2009 ? Plus grand monde sans doute, et pourtant l’homme tourna dans les années soixante « Le Grabuge » avec pour producteur le célèbre et richissime Darryl Zanuck. Le projet avait atteint un budget faramineux, et Zanuck, furieux, se réserva le droit d’en concevoir le montage. Luntz, trop indépendant, trop bohème aussi, n’était sans doute pas fait pour obéir aux diktats hollywoodiens. La brouille qui surgit entre les deux hommes compromit la carrière du cinéaste français et précipita ses films dans l’oubli. Dans cette BD au thème original, Julien Frey, diplômé de cinéma et scénariste de séries d’animation, raconte sa quête insensée pour retrouver les œuvres de l’artiste, désormais remisées dans les oubliettes du 7e art.

C’est peu dire que le pitch d’ « Avec Edouard Luntz » suscite la curiosité. Comment un cinéaste ayant eu la chance d’être repéré et produit par un nabad d’Hollywood, par ailleurs mis en avant par les plus grands festivals européens, ait pu à ce point disparaître sous l’implacable poussière du temps ? Comment est-il possible que ses œuvres soient si difficiles à visionner aujourd’hui, quelques cinquante années après la carrière courte mais prometteuse de ce rebelle du cinéma ? En menant ses recherches à la manière d’un détective, Julien Frey parvient ainsi à captiver le lecteur, qui sans rien connaître du personnage, aura envie d’en savoir plus sur cette mystérieuse déchéance annoncée. Une enquête qui le mènera outre-Atlantique et lui donnera l’occasion d’un échange (assez émouvant) avec l’acteur Michel Bouquet, grand admirateur de ce « cinéaste des âmes inquiètes », qui lui avait offert ses « plus beaux rôles au cinéma ».

Pour ce qui est du dessin, Pep Domingo alias Nadar, auteur espagnol dont c’est ici le quatrième album, accompagne humblement de sa ligne claire, et non sans humour, les pérégrinations de son partenaire. En somme, une réhabilitation empreinte de respect, qui pourrait déboucher - en accord avec les ayants droit ? On peut rêver… - sur une redécouverte de l’œuvre de cet artiste « trop frontal pour le monde du cinéma », selon les termes utilisés par Michel Bouquet en préface.

Nom série  Dans l'ombre de la peur - Le Big Data et nous  posté le 17/11/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Bienvenue dans l’univers impitoyable du Big Data, le « pétrole du XXIe siècle » ! Grâce aux auteurs, qui sont allés interroger des spécialistes et chercheurs dans le domaine, on comprend que, bien plus que nos opinions politiques, ce sont nos actions quotidiennes les plus banales qui intéressent les géants du web, les GAFAM. De plus en plus, l’internaute est suivi à la trace, que ce soit en naviguant innocemment sur son smartphone ou par l’utilisation de ses objets connectés qui tendent à proliférer. Ces multinationales, qui prennent de plus en plus l’ascendant sur les Etats, vous connaitront bientôt mieux que vous ne vous connaissez vous-même, grâce à leurs algorithmes puissants qui leur permettent d’accumuler quantité de données, un phénomène dont on commence à peine à percevoir les enjeux et les risques. Un jour peut-être, vous pourriez être privé d’assurance ou on vous refusera un crédit immobilier parce qu'on jugera votre santé défaillante ou votre comportement à risque…

Le dessinateur Josh Neufeld, co-auteur de La Machine à influencer donne à cette enquête dense et touffue un tour ludique par son style très proche de Scott McCloud. Le tout est passionnant et terrifiant à la fois. Une des solutions pour protéger sa vie privée selon un des experts interrogés : désactiver la géolocalisation sur son téléphone, ne pas être sur Facebook ! Que l’on soit disposé à le faire ou non, cette petite BD donne à réfléchir et fournit quelques pistes pour naviguer sur Internet avec plus de circonspection.

Nom série  Malaterre  posté le 10/11/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 5/5 (Culte !)
A quarante ans, Pierre-Henry Gomont est devenu, en l’espace de six albums publiés en moins d’une décennie, une figure incontournable du 9ème art, et ce dernier opus ne fait que confirmer ce statut. Si Pereira prétend, qui avait rencontré un certain succès, était une adaptation de roman, « Malaterre » relève plutôt de l’autobiographie. En effet, pour concevoir ce one-shot, l’auteur s’est inspiré de sa propre famille tout en resituant les événements et les lieux par rapport à la réalité, les personnages de l’album eux-mêmes « des agrégats de plein de personnages réels », comme il le dit dans une interview.

Avec un scénario extrêmement bien charpenté, des personnages également très bien campés, P.-H. Gomont réussit à nous embarquer totalement dans cette « aventure » au parfum d’exotisme, en majeure partie grâce à ce personnage haut en couleurs qu’est Gabriel Lesaffre et qui constitue la force gravitationnelle du récit, omniprésent même dans les scènes où il est absent. Tout détestable soit-il, l’homme exerce une fascination puissante sur son entourage, sans que l’on puisse vraiment l’expliquer. En premier lieu, ses deux aînés, arrachés à leur mère suite à une action en justice du père pour obtenir leur garde, alors que ce dernier, aimant l’argent et la vie facile, a rarement été présent dans le passé. La mère restera seule à Paris avec le plus jeune enfant, les aînés Mathilde et Simon suivant leur père sans broncher vers cette destination exotique, l’Afrique équatoriale, dont ils ne connaissent rien. Une fois sur place, ils découvriront en pleine jungle le vaste domaine que Gabriel a racheté suite à la faillite des illustres aïeux dans les années 1920 : une imposante demeure coloniale, une serre monumentale ainsi qu’une scierie. Gabriel s’est mis en tête de restaurer et entretenir le patrimoine familial pour le léguer plus tard à ses enfants, dont il exige en retour qu’ils en soient les dignes héritiers. Dans les premiers temps, ceux-ci seront vite envoûtés par la beauté des lieux et l’environnement luxuriant. Une nouvelle liberté va s’offrir à eux dans cet endroit paradisiaque, contrastant fortement avec la grisaille parisienne. Très vite, ils seront contraints par leur père de suivre leurs études dans le lycée français d’une ville côtière. Plus ou moins livrés à eux-mêmes, ces adolescents s’endurciront au contact de leurs nouveaux amis, et feront malgré eux l’apprentissage de la vie, sans parents, préférant leur nouvelle vie à un retour à Paris, même s’ils finissent par honnir ce père caractériel. Absent comme à son habitude, Gabriel ne les verra plus qu’occasionnellement. En effet, obsédé par son projet, il dirige de façon chaotique le domaine, en jouant plus sur l’esbroufe qui lui a d’ailleurs permis de s’enrichir que grâce à ses compétences de gestionnaire, plus que limitées. Et d’avance, on pressent que tout cela est voué à l’échec…

Côté dessin, on est servis ! P.-H. Gomont maîtrise parfaitement son coup de crayon. Par les poses ou les expressions du visage, il sait faire ressortir les traits de caractère et les humeurs des protagonistes. À l’image du tumultueux Gabriel, le mouvement est permanent dans cette épopée virevoltante. De façon pertinente et audacieuse, l’auteur exploite pleinement les codes de la BD. C’est surtout la représentation du père qui frappe le lecteur. Les yeux exorbités de Gabriel et son visage émacié trahissent son désordre intérieur, renforcés par cette cigarette crachant des flammes plutôt que de la fumée, telle une extension organique de lui-même.

L’ambiance graphique est bien différente du placide Pereira prétend. Tour à tour lumineux et sombre, l’environnement exotique, très bien représenté dans son foisonnement, accompagne parfaitement cette histoire de passion humaine où les gouffres psychiques ne sont jamais loin. Inévitablement, on pense à l’œuvre de James Conrad, « Au cœur des ténèbres », où là encore la jungle africaine semblait agir comme révélateur des pulsions enfouies de l’Homme blanc. Une jungle réfractaire et incompatible avec l’esprit de conquête, qui finit toujours par engloutir ceux qui cherchent à la dompter, telle une malédiction lancée par les dieux de la forêt. Et Gabriel n’y échappera pas davantage, malgré toute l’énergie qu’il aura déployée pour maintenir à flot son frêle esquif « mal sur terre », perdu dans l’immensité forestière.

Il faut ajouter à tout cela la plaisante tournure littéraire des textes, qui contribue à ériger « Malaterre » comme une référence parmi tout ce que le roman graphique a produit de meilleur. D’ailleurs, le talent narratif dont fait preuve Gomont n’est pas sans rappeler le maître dans sa catégorie, j’ai nommé Will Eisner… L’émotion n’est pas absente, en particulier vers la fin, et celle-ci est d’autant plus puissante qu’elle reste sobre, sans pathos. Car au final, le personnage de Gabriel révèle un côté attachant avec sa folie et ses paradoxes, une fragilité qu’il masque bien souvent derrière sa colère. Ses enfants, dans leur détestation commune, réalisent qu’au fond ils l’aimaient ce père que l’on voit mourir au début de ce récit en forme de flashback. Un père hors du commun qui suivait ses instincts envers et contre tout, en lutte contre tout le monde mais aussi contre lui-même.

Que l’on aimerait avoir à lire plus souvent de tels ouvrages ! Symbiose parfaite entre bande dessinée et littérature, ce récit flamboyant place la barre très haut, ne négligeant aucun aspect tant dans le fond que dans la forme. Pour faire simple, P.-H. Gomont nous offre avec « Malaterre » un véritable chef d’œuvre à qui l’on peut souhaiter tout le succès qu’il mérite.

Nom série  Chroniques de l'île perdue  posté le 01/11/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Non
Note Note: 3/5 (Pas mal)
Avec ces « Chroniques de l’île perdue », Loïc Clément & Anne Montel traitent des relations complexes qui peuvent exister entre un petit frère et son aîné. Et incontestablement il y a ici comme un petit air de vécu doublé d’une sincérité dans le propos. Pour raconter l’histoire de ces deux frères séparés par une tempête, les auteurs sont allés prospecter dans les recoins les plus enfouis de leur imaginaire poétique débridé, en jouant sur le contraste et les effets de miroir. D’un côté, il y a Sacha, le grand frère, qui se retrouve sur une île tropical accueillante (du moins au début), et de l’autre, Charlie, le petit frère, propulsé dans un univers sombre et hivernal, sous la menace constante de « loups-cauchemars », terrifiantes émanations noires et belliqueuses. Charlie va tenter de survivre dans ce monde hostile sous la protection d’une jeune fille, Rose, la confidente que son frère ainé n’a pas su être... Quant à Sacha, les souvenirs de son jeune frère vont lui revenir à l’esprit, non sans une certaine culpabilité, car en effet, il n’a pas été toujours tendre avec Charlie… Sa culpabilité croissante sera alimentée par les étranges entités peuplant l’île (notamment les trois Moaïs et les Doudous). Au fil de l’histoire, celles-ci se montreront de plus en plus malveillantes et agressives, renforçant chez Sacha le désir croissant de retrouver son frère, qu'il a l'impression d'avoir abandonné…

A l’image du récit, l’univers graphique d’Anne Montel est foisonnant, compensant d’une certaine manière un trait en « pattes-de-mouches » enfantin et schématique, mais on sent chez celle-ci la volonté de bien faire, notamment par une colorisation à l’aquarelle très soignée.

Cette production, qui s’adresse donc au jeune public sans les prendre pour des crétins, est loin d’être inintéressante et pourtant, on ne ressort pas réellement conquis…Cette dernière aurait-elle les défauts de ses qualités ? Si les auteurs ont laissé libre court à leur fantaisie, tant dans la narration que dans le dessin, le lecteur pourrait toutefois ressentir une certaine lassitude vis-à-vis de ce trop-plein visuel et ces circonvolutions scénaristiques qui empèsent le récit, au final trop complexe pour être réellement marquant. L’objet, qui reste tout de même une œuvre très personnelle, aurait mérité un élagage à la fois sur la forme et sur le fond.

Nom série  Pereira prétend  posté le 27/10/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Il est toujours difficile de juger l’adaptation d’une œuvre que l’on n’a pas lue, mais à en juger par la qualité de cette bande dessinée, le materiau "Sostiene Pereira" a quelques atouts pour y contribuer. L’écrivain italien Antonio Tabucchi, dont le Portugal était la seconde patrie, évoque à travers ce roman l’engagement politique et la responsabilité de chacun face à un contexte politique particulier, en l’occurrence ici la dictature qui a sévi près de quarante années dans la péninsule ibérique. Le livre et son principal protagoniste, le Pereira du titre, sont d’ailleurs devenus une référence pour les opposants à Berlusconi dans l’Italie des années 90. Tabucchi y cite une théorie à la fois séduisante et troublante, celle des « médecins-philosophes » selon laquelle il y a plusieurs âmes cohabitant en l’Homme. Celles-ci délibèrent pour imposer un moi hégémonique qui définira le contour de sa personnalité, jusqu’à ce qu’un autre moi prenne sa place...

Pierre-Henri Gomont, dessinateur et accessoirement scénariste, a non seulement donné corps au personnage de Pereira avec un certain brio, mais s’est complètement approprié ce livre d’un auteur engagé, démontrant indubitablement son admiration pour ce dernier. Gomont reprend les codes du neuvième art avec originalité et humour en se gardant de tout académisme. Il possède un trait semi réaliste flamboyant et dynamique, restituant avec bonheur, grâce à une colorisation très bien sentie, l’ambiance chaude et lumineuse de la « ville aux sept collines » avec son tram sillonnant le quartier pittoresque de l’Alfama. De façon nuancée, il a su rendre le personnage pataud de Pereira attachant dans ses questionnements existentiels et son obsession pour la mort.

Avec « Pereira prétend », ce bédéaste au style très affirmé n’en est pas à son coup d’essai (il s’agit de son sixième album depuis 2011) et n’est pas très loin du coup de maître… Cette adaptation réussie n’est d’ailleurs pas passée inaperçue lors de sa sortie en 2016, récompensée notamment par le Grand prix RTL de la bande dessinée. Un auteur que l’on va donc forcément suivre avec intérêt…

Nom série  Les Filles de Salem  posté le 21/10/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
De l’histoire des sorcières de Salem, Arthur Miller en avait tiré une pièce de théâtre pour dénoncer le maccarthysme dans les années 50, pièce qu’il porta ensuite au cinéma (en 1996), quarante ans après une première adaptation française par Raymond Rouleau et Jean-Paul Sartre. Mais c’est la première fois que le neuvième art s’y est intéressé. Son auteur, Thomas Gilbert, à la fois à la plume et aux pinceaux, n’a pas retenu l’allégorie de Miller, se contentant d’en modifier la perspective. Bien plus que le maccarthysme, qui désormais appartient au passé, c’est le patriarcat tenace de nos sociétés qu’il dénonce, lequel continue à peser lourdement sur la condition féminine, malgré une évolution certaine depuis que les femmes ont commencé, au début du XXe siècle, à réclamer l’égalité de statut par rapport aux hommes.

Pour mieux étayer ses propos, l’auteur a conçu un scénario bien structuré avec des personnages marquants. Dans ce paisible petit village du Massachusetts fondé par des colons protestants, tout a l’air presque idyllique, jusqu’au jour où Abigail, fille de paysans, va croiser le chemin d’un Indien rôdant autour du village, « L’homme en noir ». Cette dernière tombera vite sous le charme de ce personnage furtif, presque irréel, qui semble vivre en totale communion avec les éléments. Si les villageois l’ont surnommé ainsi, c’est en raison de son visage grimé en noir. Aucun doute pour eux, il ne peut s’agir que d’une incarnation du malin ! Avec sa seule flûte et son pas aérien, l’homme va entraîner Abigail et son amie Betty, fille du révérend, dans une folle sarabande champêtre de danse, de musique et de légendes tribales millénaires, à mille lieues de tout ce qu’elles ont connu jusqu’alors. Hélas, cette liberté nouvelle, que les jeunes filles tentent de garder secrète, sera de courte durée. Car les récoltes ont été mauvaises et l’impatience se fait sentir dans la communauté de Salem. En tant que « notable protecteur » grassement rémunéré par cette dernière, le révérend va devoir désigner des boucs-émissaires afin de détourner de sa personne la colère croissante des habitants. Ainsi, le village tout entier se verra submergé par un déferlement de haine et de violence hystérique d’une ampleur inédite. Abigail, ainsi que celles et ceux qui l’ont côtoyée, connaîtront une terrible descente aux enfers jusqu’au tragique dénouement que l’on connaît…

Thomas Gilbert a mis en images son histoire de façon saisissante. Au fil des pages, la tension se fait de plus en plus palpable, contrastant avec les scènes du début tout en poésie légère où l’on voit danser Abigail avec son nouvel ami indien au beau milieu d’une nature luxuriante, lumineuse et protectrice. Mais à partir du moment où les choses se gâtent, le trait laisse progressivement ressortir ses aspérités et c’est alors qu’apparaissent des images « subliminales » tirées d’enluminures religieuses représentant des créatures sataniques. Alors que les couleurs s’assombrissent peu à peu, il ne reste que le rouge des flammes pour éclairer l’obscurité, car à Salem, l’enfer est arrivé sur Terre…. Les visages, eux, se font plus grimaçants et haineux. Quant au révérend, son personnage apparaît comme le plus terrifiant, bien davantage que « L’homme en noir » et tous ceux qu’il accuse d’accointances avec le démon. Comme si d’une certaine manière, il était gêné par son propre reflet au cœur trop pur, lui-même étant vêtu de noir des pieds à la tête et non exempt de tout soupçon…

À quelques jours d’Halloween, une célébration qui continue à « diaboliser joyeusement » les sorcières, « Les filles de Salem » délivre non seulement un propos sociologique fort sur le traitement indigne du patriarcat à l’égard des femmes, mais constitue parallèlement une ode à la liberté et à la fête. De même, l’auteur nous met en garde sur les dangers de l’effet de meute en rappelant comment la haine peut être contagieuse. Transposé à notre époque où la tendance politique consiste de plus en plus à emprunter les chemins de l’intolérance sous les provocations d’un leader un peu trop charismatique (un peu comme dans les années 30...), où les réseaux sociaux jouent parfois le rôle de défouloir cruel, son livre équivaut à un acte de salubrité publique. Cette très belle relecture du « mythe » s’impose ainsi comme une des meilleures productions de l’année.

Nom série  Homicide - Une année dans les rues de Baltimore  posté le 12/04/2017 (dernière MAJ le 13/10/2018) Modifier cet avis Achat conseillé ? Non
Note Note: 3/5 (Pas mal)
Lecture des tomes 1 et 2 :

Après une échappée peu concluante vers la fantasy (Mongo est un troll), Philippe Squarzoni revient à un genre qu’il affectionne et pratique avec talent : le documentaire. De son trait sobre et réaliste, il met en images les textes de l’auteur américain David Simon, toujours avec ce même sens du découpage et de la précision affutés, nous faisant pénétrer un univers urbain à la violence sous-jacente, loin des clichés hollywoodiens et autres flics à Miami… Le quotidien de ces flics est plus dominé par la routine que par les poursuites en voitures (ou même à pied), inexistantes ici. D’ailleurs, reflétant bien tout cela, la colorisation a été réduite à un niveau quasi-monochromatique dans une palette désaturée, à l’exception du rouge pour les tâches de sang, ce qui permet de mieux se concentrer sur le propos. Ici, nous sommes à Baltimore, grande cité portuaire du nord-est des États-Unis qui n’invite pas spécialement au rêve. Et comme on est dans un documentaire, c’est une voix off qui accompagne la narration la plupart du temps, les dialogues restant assez rares. On y apprend qu’une enquête est souvent un travail de longue haleine (quand le meurtre est un « whodunit », à l’inverse d’un « dunker »), avec des indices souvent peu nombreux et durs à déchiffrer, et qu’il faut toute l’intuition et la persévérance de ces hommes pour identifier les assassins, face à la pression de la hiérarchie.

« Homicide » saura passionner tous les adeptes de séries et de romans policiers, plus particulièrement ceux privilégiant l’intellect à l’action pure. Et malgré cette impression d’inertie visuelle, l’auteur sait insuffler ce qu’il faut de tension pour retenir le lecteur, fasciné par un univers où la mort semble s’amuser d’une partie de cache-cache interminable. Projet à la fois ambitieux et minutieux de Squarzoni, cette série est prévue en cinq tomes.

Pour l'achat ? Pour l'instant oui, mais à confirmer quand la série sera terminée...

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Après lecture du tome 3 :

Si les deux premiers tomes pouvaient susciter l’intérêt de ce reportage dans le milieu policier de Baltimore, ce troisième volet n’apporte pas grand-chose à l’ensemble malgré une documentation toujours aussi fouillée. Bien sûr, on comprend que le travail des flics, face à une prolifération des meurtres pour lesquels les indices se révèlent trop souvent clairsemés, dans un contexte de pression des résultats avec des moyens humains insuffisants, peut s’avérer un véritable chemin de croix.

On ne saura reprocher à Philippe Squarzoni la qualité de cette adaptation sur de nombreux points : d’une intelligence et d’une précision remarquables, avec un souci d’authenticité et de fidélité à l’œuvre originale, le tout renforcé par un cadrage vivant et pertinent. De même, Squarzoni se donne le temps pour coucher sur ses planches le propos de David Simon, en évitant soigneusement le piège du spectaculaire, ne montrant que la routine des inspecteurs, entre interrogatoires et lieux du crime où reposent les cadavres encore tièdes. . Le problème, c’est qu’à force de vouloir trop bien faire, on risque parfois de prendre une direction qui ne se révèle pas forcément la bonne. Dans le cas présent, « Homicide » a les défauts de ses qualités. L’abondance d'explications et de textes finit par diluer le tout dans une sorte de brume narrative un peu fastidieuse, et même si l’on sait qu’on est à des années-lumière des clichés hollywoodiens, on aurait pu espérer au moins un vrai moment fort dans ce troisième chapitre. Peut-être l’auteur aurait-il dû tout simplement faire plus court.

Cela étant, il n’est pas dit que l’œuvre ne trouvera pas son public (si ce n'est déjà fait), au premier rang duquel les passionnés d’enquêtes policières ou les personnes attirées par les métiers dans la police. Au risque pour ces dernières de ne pas y trouver la motivation nécessaire, même si cela ne concerne qu’une ville américaine…

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