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Nom série  Une Soeur  posté le 13/09/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien) Découvrez toutes les séries « coup de coeur du moment » de BDTheque! Coup de coeur
Le thème des premières amours dans le cadre des vacances familiales à Chmolduc-Plage est un sujet rebattu mille fois, le plus souvent au cinéma. Pourtant, à chaque fois, il y a toujours ce je-ne-sais-quoi d’irrésistiblement charmant, même lorsque le scénario ne vole pas bien haut, comme un goût de Madeleine de Proust sans doute. Bastien Vivès s’est-il replongé dans ses souvenirs - le jeune Antoine étant la plupart du temps affairé à griffonner dans son carnet de croquis - pour nous livrer cette histoire ? Dans « Une sœur », non seulement on retrouve tout cela, mais en plus, l’auteur parvient à susciter une belle émotion, évitant de tomber dans le romantisme teenager un peu niais. Vivès y a mis beaucoup de sensibilité et de tendresse, montrant davantage par son dessin épuré les corps, les gestes et les postures, que les regards, les yeux n’étant représentés que lorsqu’ils ont quelque chose à exprimer. Par exemple, l’insondable mélancolie adolescente d’Antoine.

C’est donc dès le moment où il fait connaissance avec Hélène, jolie jeune fille de deux ans son aînée, que l’adolescent va peu à peu s’éveiller à la sensualité et au langage du corps. Entre cette dernière et lui-même va s’instaurer une intimité particulière, du fait d’une certaine ressemblance physique et de la timidité d’Antoine, dont la sensibilité à fleur de peau et l’aspect frêle en font presque un être androgyne. Les rôles vont alors en quelque sorte s’inverser. Hélène, intriguée et touchée par cette singularité, rare chez les garçons du même âge qui souvent préfèrent jouer les coqs, va prendre les commandes et l’accompagner de façon troublante, telle une grande sœur un peu incestueuse, vers les choses de l’amour. A ce « petit frère » lunaire et rêveur, elle fera un double cadeau. L’un marquera Antoine pour la vie, celui qu’elle n’aura jamais fait à tous les petits frimeurs qui lui tournaient autour et dont l’arrogance leur coûtera la vie... L’autre sera de sauver celle du jeune garçon, justement en lui interdisant de les suivre en traversant la baie à la nage…

La façon dont Bastien Vivès amène son sujet est d’une intelligence rare et tout en retenue. Sans verbiage inutile, l’émotion, toujours suggérée, n’en est que plus forte. L’auteur, disposant de cette capacité à ne garder que l’essentiel, fait véritablement figure de dessinateur des sentiments et des émotions. Et nous offre ainsi une histoire que l’on quitte à regret, un peu comme l’amour de vacances à qui l’on dut dire adieu quand on était ado…

Nom série  Guantánamo Kid  posté le 06/09/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 3/5 (Pas mal)
Un témoignage rare qui met en lumière l’absurdité d’un système carcéral inique où le recours à la torture était la règle, celui de Guantánamo, initié par le va-t-en guerre George W. Bush avec la complicité de certains gouvernements en échange de monnaie sonnante et trébuchante. Contrairement à la plupart des récits initiatiques qui peu ou prou finissent par s’approcher du Graal, celui-ci ressemble davantage à un cauchemar qui ne se termine même pas sur une note d’espoir… Mohammed El-Gorani, capturé de la façon la plus arbitraire à son adolescence par l’armée pakistanaise qui le revendit aux Américains, usé physiquement par huit années passées dans le camp loué à Cuba par les faucons US, pourchassé à sa libération par les gouvernements africains complices de la mascarade parce qu’ils redoutaient qu’il ne s’exprime dans la presse, a ainsi passé la plus grande partie de sa vie à combattre pour sa dignité et sa survie. Lui qui abordait la vie avec les plus grands espoirs pour sortir de la misère dans laquelle il était né, le constat s’avère extrêmement triste. Et pourtant, ce type n’a jamais courbé l’échine face à ses tortionnaires, ayant toujours clamé son innocence, et c’est sans doute aussi ce qui l’a aidé à tenir…

L’histoire, si elle peut parfois s’attarder sur des détails pas toujours pertinents, nous laisse néanmoins abasourdis, autant parce qu’elle révèle la cruauté sans limites de l’Homme qu’elle montre le courage incroyable de ce personnage, qui en devient un modèle de résistance pour chacun.

Par son minimalisme, le dessin noir et blanc, loin d’être désagréable, permet de rester centré sur le propos. Alors que Guantánamo n’a toujours pas fermé ses portes, plus de quinze ans après sa création et malgré la promesse de Barack Obama, ce récit reste plus que jamais d’actualité dans un monde toujours sous la menace terroriste, où la démocratie semble constamment reculer face à une certaine montée des intolérances. D’autant qu’on ne peut pas prétendre que les témoignages des anciens détenus de la prison cubaine sont légion. Sans doute pour les raisons mêmes qui sont exposées dans ce livre, d'où l’image des États-Unis n’en sort pas grandie.

Nom série  Jack London  posté le 29/08/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Non
Note Note: 2/5 (Bof, sans plus)
« Le présent ouvrage n’est en rien une biographie, seulement le récit d’un voyage, d’un couple et d’un voilier, d’avril 1907 à mars 1909 ». Koza (qui serait en fait Maximilien Le Roy, avec déjà plusieurs BD à son actif en tant que dessinateur et/ou scénariste) préfère prendre les devants avec sa préface, et on ne saurait le lui reprocher. Car tout lecteur s’attendant à une biographie risque en effet de rester sur sa faim. Rejetant toute linéarité narrative, ce que nous livre l’auteur est plus une évocation poétique aux dialogues épars qu’un récit véritablement construit. Là où le bât blesse, c’est que, le mélange des genres étant toujours délicat, cela ne fonctionne pas très bien ici. Il est possible que certains apprécient cette odyssée erratique, mais si le dessin de Koza est plutôt plaisant avec ses tons chatoyants et ses superbes aquarelles impressionnistes en pleines pages (si l’on excepte les visages que l’on distingue difficilement les uns des autres), au final le lecteur ne retiendra pas grand-chose de cette histoire poussive qui sent l’improvisation et engendre parfois un sentiment de perplexité voire de confusion.

Malgré la performance graphique, ce « Jack London » reste donc décevant. Même si l’on sent une sincère admiration de l’auteur pour l’écrivain américain, on doit constater ici que sincérité n’est pas forcément gage de qualité. Et dans le cas présent, la déception est hélas à la hauteur des attentes.

Nom série  Jean Doux et le Mystère de la Disquette Molle  posté le 19/08/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Présentée dans un format à l’italienne, « Jean Doux et le mystère de la disquette molle » se distingue aussi par d’autres aspects, tant graphiques que scénaristiques. Tout d’abord, l’histoire, qui commence dans la PME la plus ennuyeuse qui soit, avec ses employés tout aussi ennuyeux, si bien que certains boulets se sentent investis d’une mission en faisant des blagues douteuses qu’ils croient drôles pour leurs collègues… mais de façon inattendue, tout va s’emballer et prendre la forme d’une aventure extraordinaire, une fois que notre héros, Jean Doux, aura découvert dans le faux plafond d’un débarras une mallette contenant une disquette souple (ou « molle » comme le veut le titre…), relique d’un passé révolu… Armé d’un humour bien déjanté, Philippe Valette en profite au passage pour se moquer allégrement de la vie en entreprise et de cet esprit « corporate » qui frise souvent le ridicule. Comme pour mieux enfoncer le clou, tout le monde dans la société a un prénom composé commençant par « Jean » (« Jeanne » pour les femmes), jusqu’à un chien prénommé Jean-Iench ! Sans parler des tenues vestimentaires colorées (cravates fluo sur chemises flashy) qui faisaient fureur il y a une vingtaine d’années…

Et c’est cela, l’autre bonne idée, que d’avoir situé l’histoire dans les années 90 en accentuant leur désuétude par un graphisme complètement inspiré des jeux vidéo de l’époque, mais en plus de nous proposer une mise en abyme temporelle via l’apparition de la fameuse disquette (256 kilobits de stockage !) datant de cette préhistoire de l’informatique qu’étaient encore les seventies. On est toujours le ringard de quelqu’un ! Si cet album ravira probablement les geeks de tout poil, et autres pré-nerds qui ont connu ces trente naissantes et non moins glorieuses du « personal computer », avec le premier OS Windows et son démineur intégré, il évite toute nostalgie bas de gamme par son humour grinçant, les dialogues resituant clairement sa conception dans nos années 2010.

C’est une BD originale et surprenante, et c’est d’abord ce qu’on demande à une œuvre, mais en plus elle bénéficie d’un scénario cohérent qui ne nous lâche pas, parsemé de punchlines décapantes qu’un certain Michel Audiard n’aurait pas renié. Si Philippe Valette met en avant les progrès technologiques et surtout informatiques jusqu’en 2000, forme d’hommage pourrait-on penser, cet auteur, nouveau-venu dans la bande dessinée, est également un observateur fin et caustique des évolutions du quotidien (notamment des vêtements, de la déco et du mobilier de bureau !). Le dessin n’est pas vraiment joli, mais paradoxalement, ce qui peut être vu plutôt comme un parti pris sert extrêmement bien le propos. En conclusion, notre « Mario Bros de bureau » mérite amplement son Fauve polar décerné cette année à Angoulême.

Nom série  La Troisième Population  posté le 04/08/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Pendant quelques semaines, le scénariste Aurélien Ducoudray et le dessinateur Jeff Pourquié ont partagé le quotidien des soignants et des malades de la Chesnaie, une clinique psychiatrique révolutionnaire. Dans ce lieu très ouvert, les patients sont davantage considérés comme des personnes à part entière que comme des malades. Cette BD-docu est le récit d’une expérience atypique.

Jadis, la folie faisait peur et on préférait la contenir dans des lieux cachés du monde et cernés de hauts murs. Plutôt que de tenter de les comprendre et de les insérer dans la société, on appliquait à nos « fous » des traitements radicaux qui plutôt que de les soigner, les maintenaient dans leur mal voire l’aggravaient. Les asiles étaient pour eux la destination finale, une sorte de cauchemar terrifiant pour les gens dits normaux. La Chesnaie est une clinique très particulière, qui depuis soixante ans recourt à des méthodes thérapeutiques dont les tenants souhaitait inverser la vapeur. Ainsi, il s’agit d’un lieu ouvert, où patients et « moniteurs » partagent le même quotidien, où les blouses blanches et tous signes distinctifs sont proscrits. Les auteurs ont donc cohabité avec ces personnes pendant quelques semaines, et leur expérience, si l’on en croit la BD, fut pour le moins enrichissante.

De façon étonnante, la première réaction d’Aurélien Ducoudray en arrivant sur le site fut de constater que tout le monde avait l’air normal ! Bien sûr, certains pathologies sont plus aiguës que d’autres, et les cas d’agressivité ou de crise ne sont pas rares, mais dans l’ensemble, la cohabitation semble se dérouler sans trop d’accros. En tout cas, des accros pas suffisamment graves pour empêcher l’établissement de continuer l’expérience. Car à la Chesnaie, il y a aussi beaucoup de vie, avec quantité d’activités sociales est culturelles à disposition des malades. Bien sûr, tout n’est pas rose, la clinique connaît des moments de tension, mais ni plus ni moins que dans la société « normale »,. C’est ainsi qu’au fil des pages, on découvre cette institution hors-normes à travers le regard bienveillant et parfois amusé des auteurs. On réalise que les fous ne sont pas si fous, qu’il y a 36.000 sortes de pathologies, que l’écoute et le respect sont indispensables pour les maintenir dans le monde réel et les amener pourquoi pas sur la voie de la guérison. Des structures d’hébergement hors-clinique ont été mises en place pour redonner leur autonomie aux patients qui le souhaitent. D’ailleurs, une des monitrices témoigne qu’elle a d’abord été patiente à la Chesnaie, l’administration étant beaucoup plus souple à une certaine époque.

On apprécie beaucoup le regard plein d’humanité porté par Aurélien Ducoudray sur cet univers méconnu, et nous, lecteurs peut-être bien trop normaux, lui sommes reconnaissants de nous faire profiter de son expérience. Le dessin au bord de l’esquisse de son compère Jeff Pourquié traduit bien l’ambiance qui règne dans cette institution. Dans un ouvrage dominé par des alternances de monochromes, la folie, elle, est incarnée par des explosions de couleurs, comme si le dessinateur lui-même se laissait gagner par cette folie, dans une démarche, inconsciente ou pas, qui contribue à la faire sienne pour mieux la dédramatiser.

Contrairement à ce que le titre pourrait laisser croire, « La Troisième population » n’est pas celle des fous. Il s’agit des « extérieurs » qui viennent à la Chesnaie « pour donner quelque chose aux première [les patients] et deuxième [les moniteurs et médecins, ndr] populations ». Ce qu’ont donné Ducoudray et Pourquié durant leur séjour en tant qu’extérieurs, ce sont les ateliers BD qu’ils ont proposé aux patients, entraînant des échanges riches, parfois amusants, que cette bande dessinée relate avec bonheur et un certain humour. Non, la maladie mentale n’est pas si glauque, et si l’image qu’on peut en avoir est telle, c’est probablement lié à la façon dont les institutions et les médias la considèrent. Ce livre montre tout le contraire, nous invitant à modifier radicalement notre point de vue.

Nom série  Florida  posté le 28/07/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Avec ses trois galions abordant un rivage boisé, la couverture, dans des tons bleus et verts, constitue une véritable invitation au voyage, à la fois géographique et historique, à une époque où le Nouveau continent, encore peu exploré, recelait une infinité de promesses, où les océans inspiraient une fascination mêlée de terreur. L’histoire débute dans l’Angleterre des Tudor, où Jacques Le Moyne s’est réfugié avec son épouse et ses filles. Le cartographe de l’expédition française en Floride, qui eut lieu dix ans plus tôt, s’était depuis longtemps converti au protestantisme. A son retour, il avait alors décidé de fuir le climat délétère qui s’était emparé de la France, où la rivalité entre Catholiques et Huguenots n’avait de cesse de s’exacerber. Nous sommes en 1572, le massacre de la Saint-Barthélémy vient tout juste d’ensanglanter Paris et menace de s’étendre à tout le royaume. L’événement aura tôt fait de réveiller les fantômes de Le Moyne, qui depuis son aventure dans le Nouveau monde, l’accablaient d’une mélancolie sombre et incurable.

Au fur et à mesure de la narration, on va comprendre l’origine des tourments que dissimule cet homme derrière son masque de mutisme, laissant son épouse désemparée. On apprendra que l’expédition en Floride s’est achevée dans un bain de sang barbare, imprimant en son âme une cicatrice au fer rouge. D’un point de vue plus global, on réalise que les enjeux dans cette Amérique « vierge » étaient autant liés à la conquête de territoires qu’à la conquête des esprits. En cela, les guerres européennes de religion s’étaient déplacées sur le sol américain, et l’Espagne catholique, qui avait pris une certaine avance dans son projet colonisateur, s’en donnait à cœur joie pour extirper, par le fer et le feu, le poison protestant de sa zone d’influence en constante expansion. Et tant pis si ces terres étaient déjà peuplées par les Indiens, qui étaient ramenés sans états d’âme au statut de créatures sauvages ou de sous-hommes, selon les circonstances… Les Huguenots français, menés par Jean Ribault pour y implanter une colonie loin des tensions qui déchiraient leur pays, en tireront une bien amère expérience, tout au moins les rares survivants tels que Jacques Le Moyne.

Si Jean Dytar a choisi ce personnage secondaire pour évoquer un fait historique aussi tragique, ce n’est guère par hasard. Cartographe avant d’être explorateur, Le Moyne était d’abord un artiste, d’une sensibilité à fleur de peau et tout comme Dytar, illustrateur (il aimait également dessiner la faune et la flore). Enrôlé presque contre son gré, il fut entraîné dans un projet qui le dépassa et où il faillit laisser sa peau, traumatisé à jamais. Témoin narrateur de cette épopée, il fait ressortir la bêtise et la cruauté du genre humain dans ce qu’elles peuvent avoir de plus révoltant. Dytar n’a pas son pareil pour explorer les tourments de l’âme humaine, en jouant avec émotion sur l’expressivité des visages et des postures. De plus, l’affinité d’activité permet à l’auteur d’imprimer à son œuvre une tonalité graphique pertinente. Pour chaque changement de contexte, c’est un code couleur différent qui est utilisé, assorti de trouvailles visuelles sobres et délicates. Sa technique se rapproche beaucoup de la peinture, lui qui publia il y a quatre ans « La Vision de Bacchus », un hommage à à la Renaissance vénitienne. Contours estompés par l’aquarelle, clair-obscur, naturalisme, cubisme… il sait adapter son style en fonction du sujet.

« Florida » est donc une bande dessinée fortement recommandée. On prend beaucoup de plaisir à s’y plonger, tant pour la qualité du dessin que pour l’intérêt historique. Une autre bonne idée fut d’insérer vers la fin du récit les gravures de Jacques Le Moyne, dont on pense qu’elles ont été reproduites de mémoire par l’éditeur liégeois Théodore de Bry, la plupart des dessins du Français ayant été détruits par les Espagnols. Auteur complet, Jean Dytar maîtrise également sa narration et à travers son sujet, exprime son humanisme et son goût pour les choses de l’esprit, notamment dans le champ philosophico-religieux. Voilà donc une bien belle BD pour l’été !

Nom série  Carnet de voyage (Un américain en balade)  posté le 21/07/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Quand Craig Thompson a publié Blankets - Manteau de neige en 2004, il était encore un génie qui s’ignorait, du moins c’est ce qui ressort de ce « Carnet de voyage », publié dans une version augmentée de quelques pages par rapport à la version originale de 2005, intitulée « Un Américain en balade ». C’est donc l’occasion de revenir sur cet ouvrage au charme immense.

L’auteur y relate sa tournée européenne pour la sortie de "Blankets", ce qui lui a permis, entre une interview et une séance de dédicaces, de revoir de vieux amis croisés ici et là dans les festivals de bande dessinée, notamment Blutch, Benoit Peeters et Lewis Trondheim. Il raconte aussi comment il traversé le Maroc, un pays qu’il ne connaissait qu’à travers la littérature ou le cinéma, un pays à mille lieues de sa personnalité introvertie d’Américain élevé dans la religion baptiste la plus stricte. Sans aucun doute, ce voyage a inspiré Habibi, son autre œuvre majeure, quelques années plus tard.

Et cet Américain-là, il serait difficile de ne pas le trouver singulièrement attachant. D’une humilité rare pour un citoyen issu de la « Great America », Craig Thompson se met véritablement à nu dans ce récit, se livrant avec sincérité, sans faux semblants. Il ne joue pas, ne triche pas, ne se fait pas de cadeau à lui-même, énonce ce qu’il aime et ce qu’il n’aime pas, de façon factuelle, sans aucune trace de mépris même quand il est au Maroc. Car le petit « péquenaud » de Traverse City reste un homme curieux du monde qui l’entoure, même si parfois certaines expériences s’avéraient pénibles à vivre en Afrique du nord. Se confronter à d’autres cultures, seul qui plus est, relevait pour lui du défi, celui de sortir de sa coquille de préjugés familiaux et castrateurs pour s’ouvrir au monde extérieur, ailleurs qu’aux seuls USA.

La rupture douloureuse avec sa petite amie, juste avant son voyage en Europe, n’arrangeait rien à l’affaire, mais Thompson, a pris son courage et ses pinceaux à deux mains, en allant jusqu’au bout de son « exil ». Cet artiste hypersensible, qui ne semble jamais se sentir vraiment à sa place, n’est d’ailleurs même pas né là où il aurait dû. En contemplant ses dessins si délicats, pourrait-on imaginer qu’il a grandi dans un trou perdu du Michigan, conduisant des tracteurs et nourrissant du bétail ? Craig Thompson est un dessinateur extrêmement doué, doublé d’un conteur hors-pair, mais sa timidité et son « background » ont longtemps obturé la prise de conscience de son talent.

La particularité de ce récit est qu’il révèle davantage l’homme avec ses faiblesses qu’avec ses forces, empreint d’une autodérision freinant toute velléité d’auto-apitoiement. Le dessin l’accompagne à merveille, rendant hommage avec finesse à la beauté du monde, ainsi qu'à la gente féminine avec de jolis portraits. Son pinceau fluide et gracieux est un plaisir des yeux, exprimant toujours le mouvement même dans des représentations figées, avec un sens du détail révélant chez son auteur une curiosité innée.

Ce « Carnet de voyage » reste un must du genre, Thompson réussissant à nous embarquer dans son périple sans forcer, sans promesses de découvertes extraordinaires ou de paysages splendides. A ce titre, le choix du noir et blanc est on ne peut plus adapté. Au final, aucun événement exceptionnel n’y est relaté, seulement le quotidien d’un homme peu enclin au voyage, lunaire et timoré, donc un peu à côté de ses pompes, davantage spectateur qu’acteur (il se plie à contrecœur à la tournée européenne d’interviews et de dédicaces), mais cet auteur attachant reste aussi ouvert aux rencontres et semble avoir le don de s’attirer des amis, ce qui nous le rend d’autant plus proche en tant que lecteur.

Nom série  L'Obsolescence programmée de nos sentiments  posté le 02/07/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Il ne fait jamais bon vieillir quoi qu’on en dise, et personne ne souhaite expérimenter ce « naufrage », plus ou moins long dans la durée selon l’horloge interne de chacun. Pourtant, un jour ou l’autre, vient le moment où l’on vous laisse la place dans le bus, sans que l’on ait vu venir le coup. Et là, s’ensuit le temps des questionnements et peut-être de la déprime… A la soixantaine, peut-on encore être utile à quelqu’un et bâtir des projets ? Peut-on encore être désirable et connaître le grand amour quand on est seul ?

Avec cet album au titre original, mais ne reflétant guère son contenu, Zidrou nous propose quelques éléments de réponse, qui, il faut l’avouer, s’avèrent plutôt réconfortants. L’histoire, qui démarre dans une certaine noirceur liée à la problématique du vieillissement, opère un virage à 180° dès lors que la rencontre entre Ulysse et Méditerranée aura lieu. On assiste alors à une sorte de petit miracle qui, une fois passé le cap de l’acceptation des corps flétris, va rajeunir les visages et injecter du sourire dans les expressions, avant que ne soit posée la cerise rouge vif sur le gâteau de l’amour tardif dont on ne pourra rien dire ici pour éviter de spoiler le récit.

« L'Obsolescence programmée de nos sentiments » est servie par de très beaux textes où l’humour n’est pas absent. L’auteur belge, qui n’en est pas moins lucide pour autant, montre, sans tabous, qu’il n’y a pas nécessairement de fatalité, quand bien même avec l’âge on en vient à se sentir « blanchi comme un cheval fourbu », comme le chantait avec tant de désespérance Léo Ferré. A ce titre, cette fable optimiste sur le temps qui passe trouverait peut-être davantage son inspiration dans la chanson d’un compatriote non moins célèbre, j'ai nommé Jacques Brel, qui déclamait de façon poignante que le feu pouvait rejaillir « d'un ancien volcan qu'on croyait trop vieux ».

Impossible de terminer cette chronique sans évoquer Aimée de Jongh, jeune dessinatrice néerlandaise déjà récompensée pour Le Retour de la Bondrée, qui illustre avec sensibilité le récit de Zidrou. Alliant son trait expressif à un cadrage bien senti, elle fait ressortir aussi bien les tourments intérieurs des personnages que leur besoin criant d’amour, les rend encore plus vivants en y mettant toute sa tendresse et son humanité. La synergie entre les deux auteurs a donc très bien fonctionné pour cette love story séniorisante, trop belle pour être vraie diront les grincheux, mais comme une pause bienfaisante face au tic-tac implacable de l’horloge.

Nom série  Minivip & Supervip  posté le 30/06/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
On peut dire que Soleil a fait fort pour accoucher du petit dernier de la collection Métamorphose, « Minivip et Supervip ». Présenté dans un tirage soigné avec vernis sélectif pour la couverture, l’éditeur a fait appel à un vétéran de l’animation italienne, Bruno Bozzetto, et à Grégory Panaccione, figure montante de la BD européenne. Récompensé par un Ours d’or à Berlin en 1990, le Milanais a ressorti ses propres archives pour ce one-shot dérivé de son long métrage de 1968, méconnu de ce côté-ci des Alpes, « VIP, mon frère Superman », avec ses deux héros improbables, parodies des surhommes marvelliens d’outre-Atlantique.

Quant à Panaccione, jeune quinqua arrivé tardivement dans la BD mais déjà remarqué pour Un océan d'amour et sa série Chronosquad, il a su réactualiser l’univers « sixties » de l’Italien sans en dénaturer l’esprit, un rien provocateur. Son dessin « cartoonesque », graphiquement très abouti, dynamise parfaitement cette histoire aux rebondissements multiples, entre la fable écolo et le pastiche SF. Jouant davantage sur le visuel, ce pavé de 280 pages sans temps morts se lit plutôt vite, et, de façon fort logique, donne parfois l’impression de regarder un dessin animé (il suffit de visionner la bande-annonce pour comprendre). Résultant d’une mise en page serrée, le mouvement est punchy et les trombines des personnages, qu’elles soient flegmatiques ou hallucinées, produisent leur effet comique à plein. Seul bémol, les répliques ne sont pas toujours drôles et la narration tend parfois à s’égarer dans des délires quelque peu tortueux qui diluent la tension censée habiter le récit, même si bien sûr, on est davantage dans le registre de la dérision.

« Supervip et Minivip », ces deux frangins héros plus « anti » que « super » dont on retient surtout la capacité à commettre des gaffes, sauront-ils trouver leur public au-delà de l’Italie ? En tous cas, cet album « jeunesse-mais-aussi-pour-toute-la-famille » ne manque pas d’atouts pour les y aider, avec notamment cette galerie de créatures décalées et hilarantes (l’Impératrice « Fertilité », petite sœur de Jabba the Hutt, Sing-Song, le gorille aux angoisses shakespeariennes, ou encore Sterminator, géant vert très benêt à la syntaxe fantaisiste). Avant de téléporter sur une planète lointaine nos deux zigues en collants, on peut donc les inviter dans son salon de lecture, tout en les priant bien évidemment de ne pas faire de zèle…

Nom série  Turing  posté le 23/06/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Seule une maison d’édition indépendante pouvait nous proposer ce type d’ouvrage. D’une qualité éditoriale très soignée, « Turing » laisse à penser que le comité de rédaction fonctionne au coup de cœur, par amour des auteurs et des beaux livres, sans vraiment rechercher le carton du siècle, et cela demeure précieux en cette époque de sacro-sainte rentabilité.

A l’inverse de la plupart des ouvrages de bande dessinée consacrés à des personnalités célèbres, « Turing » emprunte une voie hors normes. Robert Deustch a en effet opté pour une démarche résolument artistique pour évoquer la vie du mathématicien. Il faut donc l’aborder en tant que tel au risque d’être dérouté. Ce faisant, on comprendra que l’auteur ne cherche pas tant à relater avec moult détails la biographie d’Alan Turing qu’à lui rendre un hommage graphique et poétique. Le lecteur est invité dans cette étrange promenade qui ressemble à un conte de fée un peu maléfique, où d’ailleurs les références à « Blanche Neige » sont récurrentes. Ce génie précoce, qui se suicida en croquant une pomme empoisonnée au cyanure, avait d’abord goûté au fruit défendu des amours homosexuelles. Il connut une destinée sordide, après avoir été banni de la communauté scientifique. Ses travaux immenses dans les maths et sa contribution à la défaite de l’armée allemande ne suffirent même pas à adoucir son sort. Dans l’Angleterre prude de ces années-là, la justice ne plaisantait avec votre orientation sexuelle, quand bien même celle-ci restait cantonnée dans vos murs…

Cette œuvre très personnelle alterne entre une forme de poésie onirique et un minimalisme plus ordinaire pour les scènes plus réalistes avec dialogues. Certaines cases ressemblent à des peintures d’art naïf, rapprochant par moments l’ouvrage d’un livre pour enfants, si ce n’est quelques scènes sexuelles explicites mais que le style graphique rend paradoxalement plutôt inoffensives. C’est assez joli si l’on apprécie l’œuvre du douanier Rousseau et qu’on n’est pas gêné par les perspectives incongrues. Assez relâchée, l’histoire semble jouer le rôle d’appui aux délires graphiques de Robert Deutsch, ne traduisant pas vraiment de velléités scénaristiques de sa part.

« Turing » révèle chez son auteur une sincérité qui, conjuguée au parti pris « naïf », est touchante. Figure montante de l’illustration européenne, Deutsch brosse ici le portrait d’un homme pur, grand enfant brillant blessé à mort par la malveillance de ses congénères, et pour qui la reconnaissance ne vint que de façon posthume et tardive. Globalement, un hommage plaisant qui prouve que mathématiques et poésie peuvent faire bon ménage…

Nom série  Jour J  posté le 16/06/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 3/5 (Pas mal)
Tome 6 : L'Imagination au pouvoir ?

Paris, mai 1968 : la révolte gronde dans le Quartier latin, la police est sur les dents et le gouvernement aux abois. De Gaulle est parti en Allemagne sous prétexte de consulter l’armée, mais son hélicoptère s’est crashé en Lorraine et le Général n’a pas survécu. Pendant ce temps, un énorme transfert de fonds de la Banque de France vers le Fort de Vincennes vient d’être ordonné secrètement par le gouvernement intérimaire. Cinq ans plus tard, la « Commune » est au pouvoir, alors que pays est en pleine reconstruction après une guerre civile de deux ans…

Toute l’histoire va tourner autour de ce « trésor » mystérieusement disparu, dans un contexte de paix fragile et de guerre des factions, de machinations politiques et de fantaisies architecturales psychédéliques. L’idée est pour le moins étonnante, en tout cas amusante, de voir comment la situation aurait évolué si la « chienlit » (expression si chère aux réactionnaires de l’époque) s’était organisée pour prendre les manettes du pays, avec un Paris meurtri par la guerre civile et envahi de constructions douteuses qui lui font ressembler à une fête foraine hippie. Cela n’est toutefois guère réaliste, et on imagine mal Daniel Cohn-Bendit et Serge July occuper les plus hautes fonctions de l’Etat dans un décor de SF d’opérette. Sous certains aspects, c’est assez grinçant, dommage que le scénario semble se disperser au risque d’une certaine confusion. Mr Fab quant à lui fait le job en produisant un dessin conventionnel mais léché, avec une plaisante reconstitution des seventies uchronisées.

Tome 8 - Paris brûle encore

1976. La France est dévastée après huit longues années de guerre civile dans la foulée de mai 68, tandis que les forces alliées tentent de maintenir un semblant d’ordre. Dans un contexte très tendu, un journaliste américain mandaté par un collectionneur d’art va partir en quête d’un célèbre tableau volé : la Joconde.

Une vision bien plus apocalyptique que le tome 6, « L’imagination au pouvoir ? » l’autre uchronie de Jour J sur mai 68. Cela commence comme un récit de guerre, sorte de remake du débarquement en Normandie, pour continuer façon Mad Max dans un contexte hyper violent où les factions rivales s’affrontent sans pitié. Les auteurs ont ici choisi clairement de placer leur récit dans l’action et le bruit des mitrailleuses, l’aspect politique étant remisé au second plan. Il y a un côté assez glaçant de voir la France ressembler à la Bosnie des années 90 ou à la Syrie actuellement, et ceux qui considèrent que tous nos maux viennent de mai 68 pourraient peut-être s’estimer heureux en lisant cet ouvrage d’avoir échappé au pire... Néanmoins, on pourra trouver aussi certaines situations un rien risible et pas du tout crédibles, qu’il s’agisse des milices catholiques extrémistes roulant à tombeau ouvert dans des 404 customisées pour buter du communiste, ou encore d’un punk iroquois maniant avec une parfaite aisance le lance-roquette à deux pas de la Concorde. Bref, si l’histoire se lit facilement et reste distrayante, on ne peut pas dire qu’elle bénéficie d’une profonde analyse intellectuelle.

Tome 11 – La Nuit des Tuileries

1795. Depuis l'évasion spectaculaire de la famille royale, la France est en proie à la guerre civile. Marie-Antoinette, régente du royaume après la mort de Louis XVI, est parvenue à mener au combat une armée redoutable, commandée par un mystérieux général. L'armée royale est à présent aux portes de Paris. Pour éviter un ultime bain de sang, un plan désespéré naît dans l'esprit de Danton...

Cette uchronie se lit sans déplaisir mais il n’y a pas non plus de quoi tomber à la renverse. Le scénario est honnête sans être d’une folle inventivité. Je n’en révélerai évidemment rien, mais j’ai trouvé ça assez prévisible et pas vraiment captivant.

Le dessin vient-il relever tout cela ? A vrai dire, j’ai bien aimé le travail sur les décors, en particulier les bâtiments et les intérieurs, même si d’après un ami historien de l’art, on dénote quelques contre-vérités historiques sur le plan de l’architecture. Le Louvre représenté en 1795 est celui sous Napoléon III, donc environ 60 ans plus tard, et n’avait pas du tout la même configuration que dans les années suivant la révolution. En ce qui concerne les personnages, il ne semble pas que ce soit le point fort de dessinateur. Les visages restent moyens, ne sont pas toujours différentiables les uns des autres, et les attitudes restent parfois maladroites. Une autre erreur concerne le personnage de Louis XVII dit le dauphin, qui est dépeint ici comme un gamin capricieux et tyrannique, alors qu’en réalité, il semblait d’un caractère plutôt aimable.

Une histoire certes digne d’intérêt mais qui ne contribuera pas à forger la réputation de cette série ayant pour fil rouge les uchronies liées à des grands événements historiques.


Tome 15 - La secte de Nazareth

Je n'aurais peut-être pas dû commencer la série Jour J par ce tome, même si je savais que chaque tome est une histoire à part. Mais cela faisait un moment que je voulais découvrir cette série, dont le thème commun est l’uchronie, autrement dit les éventuelles conséquences d’un événement historique s’il s’était produit de façon différente, ce qui est une excellente idée au départ. Il se trouve que les avis sur la série sont assez partagés selon les tomes, et à coup sûr celui-ci ne restera pas comme un des meilleurs…

Ici, on a affaire à un Jésus qui, après avoir été gracié par Ponce-Pilate, a mal tourné pour devenir le Ben Laden de l’Empire romain, un Jésus qui considère que la seule façon d’extirper le mal de Rome est d’y mettre le feu ! Dis comme ça, c’est sûr que ça rappelle des événements de notre Histoire récente et qu’on a envie de voir ce que ça peut donner sous l’Antiquité.

Hélas, le récit s’avère très vite assez décevant et on referme l’ouvrage avec un sentiment de frustration. On ne jugera certes pas la vérité historique puisque c’est surtout une œuvre de fiction, disons de « semi-fiction ». L’impression générale est plutôt celle d’un bâclage évident. Les auteurs usent et abusent des raccourcis, et certaines situations m’ont paru dénuées de clarté et de cohérence. Il est probable que la contrainte du format (56 pages) y soit pour quelque chose, mais cela reste tout de même très superficiel ! Par exemple, Jésus est devenu un vieillard aigri et renfrogné dont on ne sait ce qui l’a conduit à prendre le chemin de l’extrémisme, et en ce qui me concerne, je suis resté sur ma faim. D’ailleurs il fait plutôt figure de personnage secondaire dans l’histoire, les auteurs se concentrant surtout Claudius et son ami légionnaire dans leur détermination à éliminer les « terroristes ».

Quant au trait gras et ombré de Kordey, il n’est pas si désagréable, même si parfois j’ai eu un peu de mal à distinguer les visages. Les couleurs sont décentes sans être exceptionnelles. Idem pour le cadrage et la mise en page.

En résumé, ce récit manque singulièrement de souffle, même si les auteurs ont cru pouvoir y insérer tous les ingrédients d’un peplum. On ne sait pas trop ce qu’ils ont voulu vraiment démontrer ici (si ce n’est que Jésus aurait pu devenir un fanatique s’il avait vécu assez longtemps, et après ?), surtout avec cette fin en queue de poisson. Le contraste n’en ressort que davantage quand on pense à un chef d’œuvre de la qualité de « Murena », qui certes a l’avantage de se dérouler sur plusieurs épisodes mais avec la contrainte scrupuleuse de la vérité historique. Quel ratage et quel dommage !

Nom série  Oblivion song  posté le 09/06/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Non
Note Note: 3/5 (Pas mal)
Bénéficiant d’une publicité impressionnante, avec « lancement exclusif en Europe, avant même les USA ! », la nouvelle série de Robert Kirkman était annoncée comme « incontournable ». Le créateur de Walking Dead pouvait-il donc faire mieux après sa saga culte, d’ailleurs toujours pas arrivée à son terme ? Avec « Oblivion Song », Kirkman semble cultiver sa marque de fabrique, une certaine attirance pour les mondes en déliquescence, dont l’historique permettant d’en connaître la cause n’est jamais révélé.

Ce premier épisode, qui démarre sur des chapeaux de roue, met vite dans l’ambiance, même si on ne comprend pas d’emblée qui sont et ce que font les différents protagonistes. Pourtant, tout va se mettre assez vite en place dès les premières pages, et c’est bien là que réside le talent narratif de l’auteur américain qui par ailleurs ne néglige jamais l’aspect psychologique de ses personnages - même si à ce stade, il est un peu tôt pour s’y attacher. Avec ses créatures difformes et dépourvues d’yeux, Robert Kirkman cherche visiblement à renouer avec le côté horrifique qui caractérise Walking Dead. Mais là où la série à zombies possédait ce côté « crédible », plus terre-à-terre, ce nouveau récit peine à véritablement convaincre, restant tout au plus intrigant. Cette dimension parallèle, sorte d’organisme géant qui a comme absorbé une partie de la ville de Philadelphie, confère au scénario une tonalité SF qui cadre mal avec le contexte contemporain, tout comme l’invention utilisée par le héros Nathan Cole pour conduire sa mission, des balles « téléportantes » destinées à ramener les gens dans le monde « réel ».

De même, ceux qui comme moi appréciaient la « lenteur » de Walking Dead risquent de souffrir de la mise en page nerveuse et peu fluide réservée aux scènes d’action, potentiellement source de confusion. Quant à l’Italien Lorenzo De Felici, il remplit parfaitement le cahier des charges avec son dessin clairement orienté « comics ». Propre et sans bavure, à la limite presque trop lisse, il colle au spectaculaire caractérisant l’histoire, mais ne se distingue guère du style en vigueur pour le genre. Toutefois, un des points positifs, et le plus troublant aussi, qui du coup ancre le récit dans notre début de siècle, est un personnage de femme : la compagne d’Ed (le frère de Nathan), d’apparence masculine, plus baraquée que ce dernier si bien qu’elle lui sert aussi de garde du corps !

« Oblivion Song » bénéficie d’un scénario intéressant sans être renversant, avec un bon gros mystère semi-apocalyptique façon bubble-gum psychédélique qui pourra accrocher certains. Il est vrai qu’on aimerait tout de même bien savoir (ce) qui se cache derrière cette guerre inédite des dimensions. Après une introduction en demi-teinte, le deuxième volet sera à coup sûr décisif quant à la capacité de cette nouvelle œuvre du maître es zombies à provoquer un réel engouement du public.

Nom série  Le Troisième Œil  posté le 02/06/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 3/5 (Pas mal)
Cet album, au titre un brin mystique et le premier d’une suite à venir, n’est en fait que la reprise de la série Violine, dont le premier cycle était paru en 5 tomes chez Dupuis entre 2001 et 2006. Cette fois, c’est Casterman qui reprend le flambeau, avec toujours Didier Tronchet au scénario et un nouveau venu au dessin, Baron Brumaire. Contrairement à Tronchet qu’on ne présente plus, Baron Brumaire est peu connu du grand public mais tout comme son aîné a eu l’occasion de travailler pour Fluide Glacial, ainsi que pour le Journal de Spirou. Il s’est fait également remarquer aussi avec la série historique Les Morin-Lourdel (Glénat) au tournant des années 2000.

L’histoire quant à elle est menée tambour battant, réunissant des ingrédients qui devraient séduire le jeune public qui ne connaissait pas encore Violine. Pour les autres, la jeune héroïne, devenue adolescente, a conservé son caractère bien trempé et ce pouvoir exceptionnel de lire dans les têtes. Celle-ci va se trouver entraînée dans une folle aventure pleine de rebondissements, de mystères et de poursuites, avec une pincée de mystique et d’exotisme. Certes, cela n’a rien de rien de véritablement innovant, et ce type de récit s’inscrit dans la plus pure tradition franco-belge, mais au moins, on ne peut pas se plaindre de s’être ennuyé. De son côté, Baron Brumaire sert bien le propos de son trait à la fois relâché et dynamique, dans cette fameuse veine franco-belge tout à fait adéquate et revendiquée, notamment avec un clin d’œil au célèbre Marsipulami.

Violine donnera-t-elle envie à ses nouveaux lecteurs l’envie de faire plus ample connaissance et aux plus anciens de la retrouver ? Quoiqu’il en soit, la façon dont se referme ce premier tome laisse à penser que les aventures de la jeune ado seront encore plus ébouriffantes dans le second volet…

Nom série  Dans mon Open Space  posté le 29/05/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
L’entreprise qui sert de cadre aux strips hilarants de James apparaîtra familière à beaucoup d’entre nous, de près ou de loin. Dans cette PME du textile à la croissance incertaine, on y trouve une édifiante galerie de personnages bien campés, à commencer par le directeur, Roland, infect avec son personnel mais suffisamment craint pour ne pas avoir à subir les grèves. Une caricature de PDG paternaliste, sachant à la fois jouer la connivence avec ses subalternes mais imperméable à toute demande d’augmentation, « car vous comprenez mon cher Pichon, les charges nous étouffent, et moi, à ce rythme-là, je mets la clé sous la porte dans trois mois », tandis que lui-même se rémunère grassement. Parmi les autres personnages évoluant dans ce microcosme quelque peu routinier, il y a le gratte-papier geignard mais docile, le commercial lymphatique et trop fainéant pour être vraiment vénal, l’autre commercial pur jus, toujours prêt à faire le beau devant son patron, ou encore le DRH désabusé aux ordres du boss.

Certes, ce n’est pas une virulente diatribe du système capitaliste, c’est beaucoup plus subtil que ça. On sourit volontiers et on rit aussi. Avec James, tout le monde en prend pour son grade, pas seulement le patron mais aussi ses employés, notamment certains râleurs dont les velléités de rébellion s’épanouissent devant la machine à café pour s’évanouir aussitôt quand le directeur passe par là par hasard. C’est donc un peu de nous-mêmes, avec nos petites lâchetés voire notre servilité face à la hiérarchie, que l’auteur épingle ici. On n’est pas forcément fiers, mais qu’est-ce qu’on se marre...

Nom série  Seule  posté le 26/05/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 3/5 (Pas mal)
Proposée par le prolifique Denis Lapière au scénario et le talentueux Efa au dessin, cette histoire âpre raconte la perte de l’innocence. A un âge où l’on découvre le monde et l’on n’en voit que ses beautés, la bêtise des adultes fait parfois grandir très vite, trop vite, surtout quand il s’agit de guerre, a fortiori de celle d’Espagne, où la force brutale avait pris inéluctablement le pas sur un grand rêve populaire d’harmonie et de partage. La petite Lola va ainsi assister à l’horreur la plus bestiale mais trouvera en elle-même les moyens de résister et fera preuve d’un courage héroïque en sauvant ses grands-parents d’une mort certaine. Mais comme si l’épreuve de la guerre ne suffisait pas, la fillette connaîtra d’autres sèches désillusions en voulant retrouver sa mère une fois le conflit terminé…

D’une narration épurée, ce récit subtil se lit comme une fable pour enfants oscillant entre paradis rêvé et réalité cauchemardesque. De son très beau graphisme chatoyant, Ricar Efa adoucit la violence du contexte, comme s’il avait dessiné à travers les yeux de la petite Lola, donnant une couleur poétique à l’ensemble avec des cases qui pourraient parfois passer pour des tableaux. La campagne espagnole est ainsi magnifiquement représentée, avec des tons lumineux faisant contraste avec la grisaille guerrière. Actif depuis le début des années 2000, ce dessinateur n’en est pas à son coup d’essai, et a démontré récemment sa proximité avec le monde de la peinture en publiant avec Salva Rubio Monet, nomade de la lumière, une magnifique évocation du maître de l’impressionnisme.

Nom série  Dans la combi de Thomas Pesquet  posté le 19/05/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
En occupant un créneau original, la BD de vulgarisation scientifique à l’humour décalé, Marion Montaigne est parvenue en moins d’une décennie à s’imposer dans le cercle restreint des bédéastes féminines les plus en vue. Aujourd’hui, cette hyperactive curieuse du monde qui l’entoure semble s’être installée pour longtemps sur l’orbite du succès. Il paraissait donc logique qu’elle s’intéresse aux pionniers de la conquête spatiale cantonnés pour l’heure à une autre orbite, celle de notre berceau la Terre… Ainsi, Montaigne a suivi pendant plusieurs mois le spationaute français qui vécut pendant six mois à bord de la Station spatiale internationale, j’ai nommé Thomas Pesquet. Celle qui apprécie, non sans malice, de se faire appeler « Professeur Moustache » a pu l’accompagner durant les phases de préparation et de réadaptation à la vie terrestre, et continuer à lui poser des questions lorsqu’il était dans l’espace.

Le résultat, ce sont 200 pages d’anecdotes et autres digressions hilarantes autour de cette expérience peu commune qui consiste à vivre en apesanteur. Marion Montaigne maîtrise le sujet, armée de son trait trash et de ses punchlines rigolotes. Le livre grouille d’informations scientifiques hyper-documentées qui pourraient laisser de glace la plupart des non-initiés mais que l’auteur sait rendre accessibles et captivantes grâce à son humour décapant qui rebondit au rythme d’une boule de flipper. Aucun sujet n’est laissé de côté, du plus technique au plus « trivial ». On apprend notamment que gestes les plus simples sur le plancher des vaches peuvent se transformer en parcours du combattant (par exemple, comment fait-on ses besoins en apesanteur sans s’en mettre partout ?).

Après lecture de cet ouvrage, qui voit son auteure récompensée pour la deuxième fois à Angoulême, on aura un peu moins envie de se mettre dans cette combinaison spatiale, mais on aura passé un assez bon moment, entre émerveillement, stupéfaction et fous-rires. On est même parfois saisi de pitié pour ces hommes et ces femmes qui sacrifient beaucoup de leur vie privée et intime pour aller au bout de leurs rêves d’espace, et cela commence dès les épreuves de sélection, si complexes qu’elles en deviennent inhumaines. Les « heureux » élus devront maîtriser une quantité incalculable de savoirs et faire preuve d’une santé physique irréprochable. Au final, on en ressort avec un sentiment d’admiration pour ces « pionniers » qui prouvent que « l’étoffe des héros » n’est pas un vain mot.

Nom série  Sous les bouclettes  posté le 29/04/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Les bouclettes du titre, ce sont celles d’Anne Liger-Belair alias Gudule, une femme rebelle et attachante, écrivaine de métier, connue notamment pour sa participation au journal Harakiri dans les années 70. Et sous ces bouclettes, une âme originale et riche d’une vie foisonnante. Mais aussi une saleté de tumeur, infâme parasite cervical qui finira par avoir raison de la joie de vivre et de l’énergie de sa proie. Un gliome sournois, rebaptisé « Guillaume » par Gudule, à la fois par malice mais aussi comme pour mieux le domestiquer et l’affronter.

Mélaka, quant à elle, s’est servi de son art comme un exutoire. C’est peu de temps après la mort de sa mère, avec qui elle entretenait un rapport fusionnel, que lui est venue l’idée, de façon tout à fait naturelle, d’écrire cette bande dessinée. Elle qui dit détester le premier degré, est parvenue à faire d’une expérience tragique et pénible un récit vivant, bourré d’humour et presque joyeux, mais qui n’en reste pas moins poignant. De la part de celle qui chapeaute aujourd’hui le Psykopat avec son fondateur de père, Paul Karali (alias Carali), on ne pouvait s’attendre à quelque chose de plombant. Et pourtant. Car cette femme extraordinaire, qui perd son compagnon Sylvain, emporté également par la maladie en début d’ouvrage, sera à son tour touchée par le cancer seulement trois mois après. On se pince pour croire qu’une telle injustice puisse ne pas sortir tout droit d’un mauvais mélo. C’est ce qui rend la chose unique, et le lecteur peu enclin au pathos ne s’en plaindra pas. L’excellente idée qu’a eue Mélaka, elle qui rêvait de produire un livre avec Gudule, a été de piocher dans les écrits de sa mère et de les insérer dans son récit après les avoir mis en dessin, comme si réellement l’ouvrage avait été écrit à quatre mains. Et pour plus de clarté, un judicieux code couleur permet de distinguer les deux auteures : sépia quand la narratrice est Gudule, bleu quand il s’agit de Mélaka. Il faut dire que les anecdotes de Gudule contribuent pour beaucoup à la légèreté du récit. Souvent cocasses, ces tranches de vie révèlent le côté gaffeuse d’une personnalité qui avait fini par s’en accommoder en riant d’elle-même. On découvre également un esprit libre et combattif qui voulait s’affranchir d’une éducation religieuse stricte et de tous les dogmes d’une manière générale. Et puis il y a aussi le dessin, dont la rondeur burlesque rappelle un certain Matt Groening, apporte une belle fraîcheur au récit.

« Sous les bouclettes » se révèle non seulement un vibrant hommage d’une fille à sa mère (« un cri d’amour, un cri d’adieu » dit Mélaka en préface), mais un témoignage généreux et bouleversant qui touchera tout le monde de près ou de loin. Sa portée est puissante, comparable sur le thème de la maladie à L'Ascension du Haut Mal de David B. Enfin, on ne saura refermer cette chronique sans citer Castor, le dernier grand amour de Gudule, qui aura accompagné cette dernière jusqu’à la fin, avec tendresse et dévouement. Celui qui fut son « ange gardien » - la rencontre se produit peu de temps après la mort de Sylvain -, lui aura évité la double peine de terminer ses jours dans un hôpital. Mélaka lui a d’ailleurs très légitimement dédié cet album, énorme coup de cœur il va sans dire.

Nom série  Je suis un autre  posté le 20/04/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 3/5 (Pas mal)
Le thème des jumeaux demeure une source inépuisable d’inspiration dans l’art et la culture. Le sujet fascine tout un chacun, tant la relation entre deux êtres identiques apparaît privilégiée pour un œil extérieur, comme si les paroles devenaient inutiles, faisant de quiconque une sorte d’intrus. Il existe en outre une part d’irrationnel pour tout être « unique » dans le fait d’imaginer voir et côtoyer sa copie conforme en chair et en os. Pourquoi les jumeaux existent-ils ? Un jumeau se pose-t-il certaines questions du type : L’existence même de mon jumeau rend-t-elle la mienne moins unique sur cette vaste Terre, ou au contraire la rend-elle plus passionnante ? Est-il une partie de moi-même sans laquelle ma vie serait incomplète ?

Rodolphe s’est ainsi emparé du sujet pour en faire, avec le concours de Laurent Gnoni au dessin, une histoire au charme suranné, où la douceur méditerranéenne le dispute à la froidure nordique. Si au départ le théâtre des événements se situe dans une île paradisiaque, le glacial et lointain « Nordland » vient appuyer la thématique du double, ici inversé, jouant symboliquement le rôle de « prison » pour Peppo. Après le meurtre d’Edwige, une artiste peintre dont Peppo est tombé amoureux, tous les indices semblent accuser ce dernier. Ses parents – qu’on ne voit jamais – l’ont envoyé là-bas, dans une maison de redressement, car l’enfant, étant mineur, ne peut être condamné. Ils ont juste oublié que les fantômes, eux, faisaient fi des distances…

« Je suis un autre », qui est très bien construit d’un point de vue narratif, déçoit un peu par sa conclusion quelque peu attendue et finalement peu marquante. Ce que l’on retient ici est davantage le trait élégant bien qu’un peu froid de Laurent Gnoni, ainsi que sa mise en couleurs harmonieuse, avec une bémolisation des tonalités qui renforce la mélancolie intemporelle du récit. On pourra donc sans problème se laisser charmer par cette fable quasi onirique entre rêve et cauchemar.

Nom série  Alors que j'essayais d'être quelqu'un de bien  posté le 14/04/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Après lecture de ce roman graphique, on peut l’affirmer : oui, Ulli Lust est une fille bien ! Il faudra peut-être à certains surmonter leur circonspection vis-à-vis d’un graphisme très scolaire et peu engageant, surtout dans les premières pages, et d’un récit qui prend un certain temps à démarrer. Une fois ce cap franchi, les choses finissent par se mettre en place et, alors que le fond s’impose doucement mais sûrement, la forme passe au second plan. On est peu à peu immergé dans ce pavé de plus de 300 pages et on pourra même reconnaître des qualités à un dessin parfois maladroit mais touchant dans sa sincérité voire poétique, en particulier pour les scènes d’amour. Très certainement à l’image de son auteure (non je n’utiliserai pas l’affreux néologisme « autrice » qui fait saigner mes oreilles), chez qui l’on sent une certaine fragilité, doublée d’une volonté de bien faire (tout est dans le titre) et de ne pas négliger les détails.

J’ignore si « Lust » est un pseudo. Si ce n’est pas le cas, cela tendrait à accréditer l’idée qu’un patronyme pèse sur la destinée de celui qui le porte. Car de plaisir sexuel il est beaucoup question dans cette autobiographie honnête et courageuse. Son dessin explicite ne cherche pas à nous faire rincer l’œil, il présente l’acte sexuel comme une chose belle et naturelle. Ulli Lust est une féministe de son temps, qui ne revendique rien mais vit sa vie juste comme elle l’entend, en explorant son désir sexuel sans hypocrisie, sans peur du qu’en-dira-t-on. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que ça ne plait pas toujours. Non seulement à ses voisins-voisines, que l’hédonisme d’Ulli renvoie à leurs propres frustrations, mais surtout, et là on est au cœur du sujet, à son amant africain Kimata. Au départ dépeint comme un homme gentil, celui-ci va révéler au fur et à mesure sa jalousie maladive jusqu’à son paroxysme de haine et de violence, qui ne laissera pas sa partenaire indemne. Malgré cela, Ulli parvient à éviter l’écueil d’un racisme trop facile, évitant tout jugement de valeur sur la tradition africaine, caractérisée par un paternalisme déroutant pour l’Occidental lambda. L’auteure au contraire se contente d’être factuelle, mettant en lumière les préjugés et la bêtise de Kim (« tu fais partie de ces femmes blanches qui aiment les hommes noirs ? »), malgré ses tentatives pour être tolérant. Cela corrobore d’une certaine façon l’idée que le racisme peut être aussi le fait de ceux qui en sont les premières victimes, a fortiori dans un pays comme l’Autriche - où se déroule l’histoire -, un pays où l’extrême-droite a eu à plusieurs reprises l’accès au pouvoir. D’ailleurs, comme pour éviter la récupération politique, Ulli Lust n’oublie pas de faire allusion à certains comportements machistes et xénophobes dans son pays.

L’auteure autrichienne réussit à traiter de front les thématiques de la violence conjugale et de la différence culturelle en prenant bien soin de faire la part des choses. Parallèlement, « Alors que j’essayais d’être quelqu’un de bien » aborde aussi la problématique de la fidélité… à soi-même, de l’importance de ne pas se renier dans le cadre du couple. C’est ce qui fait toute la richesse de ce roman très personnel, qu’on apprécie pour sa subtilité et son évitement des clichés, quand bien même il laisse un goût amer. A situation compliquée, il ne saurait y avoir de réponse simple, et Ulli Lust se garde bien d’en fournir…

Nom série  MeRDrE - Jarry, le père d'Ubu  posté le 07/04/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
« Merdre ». C’est sur cette épenthèse scatologique que s’ouvre « Ubu Roi », la pièce d’Alfred Jarry qui déclencha les sifflets des spectateurs et l’ire de la critique lors de la première. Jarry, qui avait fini par s’identifier à son personnage d’Ubu, aimait à provoquer les milieux mondains de l’époque. Par son humour grinçant, il n’avait de cesse de bousculer les codes de bienséance en tendant un miroir pas toujours reluisant à ceux dont il croisait le chemin. De façon ostentatoire, cet être hors-norme, grand admirateur de Rabelais, revendiquait sa liberté et son attachement à la doctrine d’Epicure. Rodolphe et Daniel Casanave dressent ici un portrait original et extrêmement vivant de celui qui allait laisser une empreinte indélébile dans le monde des arts et lettres du début du XXe siècle, préfigurant le mouvement surréaliste avec ses néologismes déconcertants et sa fameuse « science » pataphysique…

Etayé par une documentation fouillée, « MeRDrE » nous fait découvrir (ou re-découvrir) cet auteur original et attachant, au final assez méconnu, en nous livrant nombre d’anecdotes sur l’homme et ses contemporains. On y apprend notamment que le douanier Rousseau s’est lancé dans la peinture sous les injonctions de Jarry. Personnage fantasque et haut en couleur, irrévérencieux et imprévisible, Alfred Jarry fascinait tellement qu’il était devenu la coqueluche du Tout-Paris, un rôle qu’il acceptait de bonne grâce sans qu’il n’ait besoin de mentir et lui permettait de satisfaire son goût pour la bonne chère, lui qui était plus cigale que fourmi - et donc chroniquement désargenté. En dehors du Douanier Rousseau, il avait son cercle d’amis fidèles dont faisait partie Guillaume Apollinaire, ses pas avaient même croisé ceux d’Oscar Wilde, qui était alors sur le déclin après des années de harcèlement judiciaire, ce qui donnera lieu à une scène touchante entre les deux hommes accoudés au zinc. Mort à 34 ans, notre « surmâle », doté d’une énergie hors du commun, toujours muni d’un revolver, capable d’enfourcher son « Clément Luxe 96 » après avoir éclusé moult rasades d’absinthe, son « herbe sainte », eut une vie aussi courte que riche. Tel une sorte de punk avant l’heure, clown blanc à la fois aérien et frénétique, il a traversé le monde terrestre de façon fulgurante, trop vite usé par sa roide pesanteur.

Avec cet ouvrage, c’est un bien bel hommage que lui ont rendu Rodolphe et Casanave. Rodolphe, vieux routier prolifique dans le scénario de BD, s’essaie pour la seconde fois au genre biographique après Stevenson, le pirate intérieur (une évocation de la vie de Robert-Louis Stevenson), et c’est une réussite. Très équilibrée, la narration évite une trop grande linéarité, maintenant la chronologie des événements tout en insérant plusieurs digressions fantaisistes sur l’œuvre de Jarry. Quant à Daniel Casanave, il poursuit sa voie dans l’exploration des grands écrivains. Fort logiquement, celui-ci, qui avait déjà adapté en bande dessiné « Ubu Roi », s’attaque cette fois-ci à son auteur, dont la vie avait quasiment fusionné avec l’œuvre. Comme il l’avait fait avec le récent Nerval l'inconsolé, Casanave nous entraîne une fois encore dans une folle sarabande qui nous rend Alfred Jarry très proche, comme si son époque était aussi la nôtre. Et son trait vif et virevoltant y est forcément pour quelque chose. Une biographie passionnante sur un artiste totalement fascinant qui a privilégié sa propre liberté sans compromission au détriment d’un confort anesthésiant, un vrai poète, à coup sûr invivable, mais qui savait dire « merdre » sans crainte des conséquences.

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