Auteurs et autrices / Interview de Véro Cazot et Julie Rocheleau

Betty Boob. Derrière ce titre qui pourrait induire en erreur le passant distrait se cache un des albums les plus originaux de l'année 2017. Traiter de thèmes comme la perte de sa féminité, le deuil et l'acceptation au travers d'un récit muet et burlesque était un pari on ne peut plus audacieux. Véro Cazot et Julie Rocheleau l'ont relevé haut la main, emportant le prix FNAC au passage. Une rencontre s'imposait.

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Véro Cazot et Julie Rocheleau Bonjour Véro, bonjour Julie. Avant tout, permettez-moi de vous dire que j'ai vraiment adoré Betty Boob, qui figure dans mon top 3 personnel pour l'année 2017. Véro, pourriez-vous nous parler de la genèse du projet ? Quelle a été la toute première idée qui vous a lancée sur la voie de cet album atypique ?
VC : La toute première idée, c’était vraiment de raconter l’histoire d’une femme qui perd un sein, un symbole de féminité et qui va se reconstruire, renaître, dans le milieu du burlesque. J’avais très envie de raconter une histoire dans le milieu du burlesque et je me disais que raconter l’histoire d’une femme qui doit faire le deuil d’un corps parfait ça collait bien avec ce monde-là, avec cette effusion de joie et de liberté aussi.

Donc dès le début il y a eu cette opposition entre un drame et une explosion de joie?
VC : Totalement, ça c’était l’idée de départ. Par contre le muet c’est venu après. En fait, comme il ne s'agit pas d'une histoire autobiographique, je n’étais pas très à l’aise avec l’idée de mettre des mots sur des douleurs et des drames que je n’ai pas connus personnellement. Dans d'autres circonstances, je peux tout à fait imaginer des histoires autres sans les avoir vécues et mettre des dialogues, mais pour cette histoire-là ça ne me mettait pas à l’aise. Et puis surtout, dès que je pensais à des dialogues je trouvais ça un peu lourdingue. Je ne sais même pas vraiment comment c’est venu mais dès que j’ai décidé de faire du muet tout s’est débloqué et je me suis dit qu’on pouvait faire quelque chose de léger, plus s’intéresser au corporel, aux mouvements des corps, aux expressions des visages, aux émotions… ça a libéré mon imagination.

Accéder à la BD Betty Boob Puis c'est à partir de ce moment-là je suppose que vous avez commencé à chercher une dessinatrice ou un dessinateur ?
VC : Oui. En fait dès que j’ai eu envie de faire du muet j’ai pensé à Julie. Ses personnages très expressifs et ultra dynamiques me semblaient bien coller à la narration sans paroles. Etant donné que c’était l’histoire d’une renaissance physique et un hymne à la vie, il fallait que ce soit super énergique.

Du coup Julie, quand vous avez lu pour la première fois le script, qu’est-ce que vous en avez pensé ?
JR : Je me suis beaucoup attachée au côté humoristique, j’ai trouvé ça très drôle. Par contre je n’ai pas vu de suite à quel point il fallait que ça aille dans l’éclatement de la joie de vivre. J’essayais peut-être de penser un peu trop de façon conservatrice parce qu’évidemment ça parle quand même de cancer. Je m’étais un peu trop accrochée à un côté triste, à la maladie de l’autre alors que ça c’est déjà là dès le début de l’album et on passe tout de suite à la reconstruction, à autre chose, au côté très slapstick, très burlesque. Il m’a fallu quand même un petit moment avant de le saisir et de courir avec, de commencer vraiment à avoir du plaisir.

C’est la première fois que vous travaillez sur un album muet. Ҫa ne vous a pas fait peur ?
JR : Non parce que ça me parle beaucoup. J’aime beaucoup le cinéma muet. C’est vrai que c’est la première fois que je fais de la BD muette mais quand je m’imaginais le jour où je ferais une BD écrite moi-même, je me disais que je ne mettrais peut-être pas de dialogues. Pour moi ça venait tout naturellement en fait. C’est sûr qu’il y a des choses à comprendre et à apprendre. En faisant du muet ce n’est pas pareil qu’avec des dialogues, mais c’était fort. Ce n’est pas nécessairement plus difficile mais c’est différent, une autre façon de raconter.

Est-ce que le fait que vous ayez une formation dans l’animation vous a aidé ?
JR : Sûrement, oui mais ça m’aide dans la BD en général : la composition, le rythme, le cadrage,…

Justement, au niveau de la composition, quelle a été la répartition des tâches ?
VC : J’ai fait un premier scénario avec un découpage linéaire en proposant un certain nombre de pages et une casination qui me paraissait cohérente. Mais finalement c’était très libre pour Julie, le nombre de cases pouvait être rallongé, diminué. Ca donnait une base mais tant que l’intention était la même au final…

Donc c’est un vrai travail à quatre mains, pas une dessinatrice qui a travaillé pour une scénariste.
JR : C’est ça. Il y a eu le scénario puis on passait à l’étape suivante avec beaucoup de communication. C’est mieux comme ça. C’est plus agréable et plus juste à la fin puisque ça nous ressemble à toutes les deux et on est sûres que le propos qui était là au départ a bien été respecté et qu’il a été raconté le mieux qu’on pouvait. Parce que des fois on peut perdre le fil quand on travaille comme ça longtemps sur un album, pendant deux ans. On peut ne plus savoir où on en est et où on voulait aller. Donc qu’il y ait un retour ça nous garde éveillées et on peut avoir des nouvelles idées jusqu’à la fin. Tant que l’album n’est pas imprimé, on peut encore changer des choses.

Le milieu du burlesque, c’était quelque chose que vous connaissiez toutes les deux ?
VC : Oui oui.

JR : C’est une esthétique qui me plaisait déjà beaucoup et j’avais déjà fait des petites affiches, assez confidentielles, pour une troupe de burlesque. J’avais fait du bénévolat pour eux aussi parce que j’aimais l’ambiance des cabarets.

VC : D’ailleurs j’avais vu quelques croquis de Julie qui m’avaient tapé dans l’œil.

Le livre peut plaire à énormément de monde parce qu’il y a plusieurs niveaux de lecture. Ҫa touche bien sûr les femmes puisque ça parle du cancer du sein mais ça peut aussi toucher n’importe quel homme parce qu’on parle du deuil. C’était volontaire ou vous vous êtes rendu compte au fur et à mesure que finalement dans votre découpage ce sont toutes les étapes du deuil qui se suivent ?
VC : C’était assez intentionnel, ça faisait partie d’un des propos, d’une des lectures effectivement. C’était évidemment l’histoire d’une femme qui doit faire le deuil d’un corps parfait, qui doit faire le deuil de son sein disparu et de sa vie d’avant, de sa « normalité » on va dire. Donc effectivement le deuil est très présent en toile de fond. Ҫa donne aussi énormément d’idées graphiques ou de narration qui pouvaient nous aider à structurer l’histoire. C’était une bonne base.

Et le choix des couleurs s’est fait comment ? Parce que c’est explosif à mort, osé, c’est génial.
JR : On pourrait sortir de suite des théories sur la couleur mais je n’y pense pas trop en fait. Je fais des essais, c’est assez instinctif. Souvent j’ai une petite idée au départ pendant que je dessine et puis ça change complètement après. Je peux faire plusieurs essais avant de vraiment choisir quelle palette je veux pour quelle séquence. Mais la couleur n’est pas choisie au hasard, elle n’est pas choisie juste pour faire joli. Ҫa change tout un dessin et ça influence beaucoup le lecteur aussi donc j’essaie de soigner ça le plus possible. Je ne saurais pas dire vraiment comment je fais mes choix : question de goûts, question d’influences.

VC : J’imagine que tu sais instinctivement quelle émotion faire passer avec quelle couleur.

JR : Oui mais en même temps, en tant qu'artiste, tu essaies de te remettre un peu en question pour ne pas toujours rester dans les mêmes palettes et finalement tomber dans des clichés. Par exemple le rouge pour la colère. Je voulais éviter ces pièges et donc, j'ai fait beaucoup d'essais, et des erreurs, avant d'arriver au résultat souhaité.

Il y a une chanson dans l’album qui tout d’un coup surgit : vous l’avez trouvée où ?
VC : Je l’ai écrite, j’ai vraiment créé la chanson. Comme c’était un album sans texte, je devais avoir une petite frustration et j’avais quand même envie d’écrire quelque chose. Et puis surtout pour moi il n’y a pas de spectacle burlesque sans chanson. J’aimais beaucoup les chansons grivoises des spectacles de ce genre. C’est la première chanson que Betty entend quand elle découvre la troupe et même si ce n’est pas elle qui la chante, ça l’interpelle beaucoup parce que ça parle de tous les organes du corps qui sont vivants et pleins de désir, pleins d’émotions. Du coup ça correspondait très bien à son état. Elle a toujours pensé « Ok, j’ai perdu un sein, mais tout le reste est totalement en vie et plein de désir ». Je trouvais que cette chanson correspondait parfaitement à son état à elle. Je me suis bien amusée.

Est-ce que vous avez eu des contacts avec des personnes qui ont perdu leur sein depuis la réalisation de l’album ?
VC : Avant non, mais depuis la sortie on a eu quelques personnes pendant les dédicaces par exemple qui sont venues nous voir en nous disant soit « je suis en plein dedans, je vais me faire opérer» ou « ma femme vient de se faire opérer ». C’est ultra positif, ça fait du bien et nous ça nous fait plaisir.

Vous vous dites que l’album sert à quelque chose, que ce n’est pas seulement une BD mais aussi un peu un livre thérapeutique.
VC : C’est vrai. On ne peut pas savoir comment on ressent les choses quand on est malade. Il y a une dame dont la sœur allait se faire opérer qui se demandait si elle devait lui offrir ou pas. Nous, on n’est pas capable de le dire. A priori c’est quelque chose qui peut faire du bien et remonter le moral mais c’est trop intime pour prendre une décision à sa place.

Julie, en tant que dessinatrice, quelle a été l’émotion la plus difficile à faire passer ?
JR : Ce qui me vient en tête en ce moment c’est le moment où Betty se sépare de son copain. Vraiment sentir le cœur qui se brise, c’était la première fois que j’avais à dessiner ça.

Les parties douloureuses sont peut-être plus difficiles que les parties joyeuses ?
JR : Oui parce qu’il faut que ce soit juste. Les parties joyeuses viennent beaucoup plus naturellement. Puis on a envie de les faire aussi ces parties-là. Il y a plusieurs moments où j’ai hésité et où je ne suis toujours pas sûre d’avoir vraiment bien fait. Mais cette petite séquence là particulièrement, quand son petit copain rentre du travail et qu’elle veut lui faire plaisir en lui faisant un strip-tease et qu’elle veut se faire plaisir à elle-même aussi, essayer de se voir belle sans ses cheveux et sans son sein… et ça foire évidemment. Cette espèce de petite nervosité-là, de vouloir quand même vivre et que ça rate, il y a vraiment quelque chose qui se brise à l’intérieur… j’ai fait du mieux que j’ai pu.

Et vous avez très bien fait, parole de lecteur ! Est-ce que le fait d’avoir réalisé cet album a changé votre vision du deuil en règle générale et de la perte du sein ?
JR : Pour ma part, je dois avouer que je n’ai jamais vraiment eu peur. J’ai bien sûr des inquiétudes mais je me dis que si ça arrive, ça arrive. Je suis assez prudente et je me dis qu'en cas de problème, on va le détecter à temps et sinon, et bien c’est le destin. Il y a tellement de choses qui font peur dans la vie. J’ai déjà eu des craintes dans le passé mais sans plus. Ce n’est pas vraiment quelque chose à laquelle je pensais.

VC : De mon côté, par contre, la réalisation de l'album a totalement changé mon propre regard. En fait c’est une chose que j’aurais pu vraiment dramatiser. Évidemment c’est grave mais je me suis vraiment défaite de cette peur. Ҫa m’a fait prendre du recul sur ça et je me suis dit que ce n’était vraiment pas la fin de la vie, pas la fin du monde et ça m’a permis d’alléger mon appréhension.

A voir l'effervescence dans les files d'attente, on peut dire que le festival s’est passé assez merveilleusement, il me semble. Vous avez eu beaucoup de dédicaces, beaucoup d’albums vendus. Vous vous attendiez à un tel accueil ?
VC : Je pense que le prix FNAC a fait quand même bouger les choses et a fait connaître l’album, ce qui nous a aidées pour le festival.

Vous n’avez pas eu de chance lors de sa parution. Le fait qu’ « Extases » soit sorti en même temps a fait en sorte que Betty Boob est passé un peu au second plan. C’est quelque chose que vous avez ressenti à ce moment –là ?
VC : Déjà il a eu la malchance de sortir un tout petit peu plus tard que prévu, une histoire de 15 jours. Mais 15 jours très importants parce que l'album aurait alors pu sortir avant la rentrée littéraire, alors qu’à partir de mi-septembre les libraires ont énormément de travail et ils ont moins de temps pour s’intéresser à un album. Les libraires indépendants ont vraiment accroché tout de suite mais c’est vrai qu’il n’y a pas eu de communication autour. Pour qu’un livre soit remarqué il faut en parler et ce n’était pas le cas au début, donc le prix, c’est génial pour nous.

Merci beaucoup à vous deux et bravo encore pour l’album qui est vraiment formidable.
VC et JR : Merci à vous.
Interview réalisée le 27/01/2018, par Little Miss Giggles & Mac Arthur.