Auteurs et autrices / Interview de Sylvain Ricard et Nicoby

Sylvain Ricard et Nicoby viennent de nous livrer 20 ans ferme, qui se penche sur les conditions de détention en France. Rencontre avec deux auteurs aux multiples facettes.

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Sylvain Ricard Sylvain, tu débutes en BD après avoir rencontré Christophe Gaultier. Comment avez-vous commencé à travailler sur « Banquise » ?
On a commencé comme tout le monde j’imagine. J’ai écrit une base scénaristique avec des dialogues et Christophe en a fait un story board. A partir de cette base, on a revu la mise en scène, les dialogues, parfois même l’intrigue jusqu’à obtenir un résultat satisfaisant. C’était un peu foutraque comme façon de faire mais ça a fonctionné malgré tout.

Le format atypique de la collection Latitudes ne vous a pas posé trop de problèmes ?
Non, au contraire. C’était très confortable d’avoir ce grand format, ça permettait de disposer de beaucoup de place dans chaque case, chaque page. Mis à part le côté « inrangeable » des livres, c’est une maquette qui était très chouette.

La fin inattendue était-elle prévue dès le départ, où l’idée t’est-elle venue en cours de route ?
C’est loin tout ça… Je crois que l’idée de l’intro/fin est venue assez vite, sans doute au stade de l’écriture du scénario. De toute façon, l’idée de mettre en scène une personne qui raconte une histoire et de revenir sur elle à la fin du livre n’est pas très novatrice. C’est juste efficace.

Un certain nombre de lecteurs ont trouvé que cet album manquait un peu d’épaisseur scénaristique ; si c’était à refaire, que changerais-tu ?
Franchement, je n’en sais rien. Sans doute que je reverrais les dialogues, mais en ce qui concerne l’histoire proprement dite, je ne sais pas ce que je ferais. Il ne faut pas trop penser à l’avis des lecteurs, au final. Il y en a toujours qui vont adorer, d’autres détester. Si on commence à trop y penser, on ne fait plus rien.

 Nicoby Hello Nicoby, en ce qui te concerne, la légende dit que tu es un footballeur contrarié qui est devenu dessinateur sans le faire exprès. Qu’en penses-tu ?
C'est vrai. Mais suite à une mauvaise blessure, j'ai dû renoncer aux millions d'une carrière chez les pros. C'est en cherchant à me reconvertir dans un domaine aussi lucratif que le foot que je suis arrivé à la BD.

Tu as débuté en 2001 avec une série de strips d’humour sur le milieu de la politique. C’était bien avant la vague actuelle d’albums sur la politique…
En effet, ça s’appelait Les Zélus. C'était une série d'humour grand public, assez éloignée de ce que j'ai pu faire par la suite, mais j'aimais bien ces histoires. L'idée était moins de faire un produit que de raconter les histoires du petit monde qu'on avait mis en place avec Ferru. Il faut dire aussi que c'était mes premiers albums et que c'était encore en rodage.

Sylvain, très vite après Banquise Christophe et toi enchaînez avec Kuklos, à croire que les deux albums ont été menés presque de front…
Non non, j’ai écrit Kuklos pendant la réalisation graphique de Banquise. Ce dernier était une belle opportunité a laquelle nous avons consacré beaucoup d’énergie, en particulier pour trouver un éditeur. A l’époque je n’écrivais qu’un livre à la fois.

Accéder à la BD Banquise Le sujet est très différent d’avec « Banquise », c’est une volonté de se diversifier d’entrée de jeu ?
Ce sont des envies différentes, à des époques différentes. Banquise est né d’une conversation avec Christophe, Kuklos est quelque chose que j’avais en moi depuis un bon moment. Il n’y avait aucune volonté de me diversifier, pas plus qu’aujourd’hui d’ailleurs, mais des envies que nous voulions assouvir.

Le Cirque Aléatoire est en quelque sorte un croisement entre Les Mystères de l’Ouest et Freaks… Visiblement Gaultier et toi vous êtes bien amusés… Reviendrez-vous un jour à cet univers ?
Oui, on s’est bien amusé. On aurait bien aimé continuer, mais un certain nombre de bâtons se sont glissés dans nos roues. J’ai bien peur qu’il soit trop tard pour y revenir maintenant.

Nico, en 2006 tu scénarises une BD pour Alain Goutal, intitulée « BDZH l’histoire »… J’imagine que c’est en rapport avec ta Bretagne bien-aimée, mais peux-tu nous en dire plus ?
Pour tout vous dire, je n'ai pas scénarisé une BD pour Alain Goutal, mais c'est plutôt l'inverse qui s'est passé. A cette époque nous travaillions à une grosse expo pour la ville de Rennes qui tentait de refléter la diversité de la bande dessinées en Bretagne. Ce petit livret en était une sorte de programme offert à chaque visiteur de l'exposition. En tout cas ça a été un plaisir à faire, Alain et moi nous sommes rencontrés sur le Festival Quai des Bulles dont il a été une des têtes pensantes pendant longtemps.

Accéder à la BD Kuklos A cette même époque tu commences tes récits autobiographiques, avec le sympathique « Chronique Layette ». Comment est née cette œuvre ? Un réel besoin de se raconter ?
J'ai fait des bandes autobiographiques depuis mon adolescence. Elles n'avaient pas vocation à sortir de mes placards, mais elles ont été une bonne école de la narration séquencée, comme on dit. Après, un livre autobio, on le fait aussi un peu pour l'entourage. Chronique Layette, pour moi, ne prendra toute sa valeur que quand le principal intéressé sera en âge de le lire.

Sylvain, Clichés Beyrouth 1990 propose un étrange panachage entre la lourdeur du propos –le Liban est alors plus ou moins en guerre- et l’humour de certains passages. Comment, selon toi, cette alchimie est-elle réalisable ?
L’alchimie est réalisable parce que c’est ce qui a été vécu. Le voyage était à la fois très tendu, - la guerre, les explosions, le stress permanent des gens – mais tout autant réjouissant pour deux gars en mal d’aventures. On a bien rigolé mais on a aussi compris pas mal de choses, réfléchi sur ce drame. C’est ce qui est rendu dans le livre et qui permet ce mélange…

Quelle a été la part de fiction dans cet album ? Très mince j’imagine…
Aucune, en vérité.

Accéder à la BD Chronique Layette En 2005 tu fais une première infidélité à Christophe Gaultier pour réaliser « Les Rêves de Milton » avec Féjard et Maël. Comment ce projet s’est-il construit ?
Je connaissais Maël depuis quelques temps et l’envie de travailler ensemble s’est imposée d’elle-même. J’avais ce scénario, refusé par Christophe d’ailleurs, qui était là. Maël l’a lu, aimé et m’a demandé de faire quelques modifications, en particulier sur l’époque de l’action. A partir de là, j’ai retravaillé ce script avec Fred Féjard, Maël à fait quelques pages et nous avons proposé notre projet à droite à gauche…

Nico, tu sors en 2006 Excursion coréenne, qui raconte un voyage auprès de ton frère. Le choc culturel est largement présent, avec une bonne dose d’humour. As-tu fait d’autres voyages exotiques depuis, et aurais-tu envie d’en parler en BD ?
Oui, c'est sûr que raconter son voyage c'est se forcer à être un peu plus concentré sur ce qui se passe. Avec quand même la distance qu'oblige mon positionnement. C'est à dire que, vu que je pars toujours en voyage sans m'être renseigné sur la destination, j'arrive avec des questionnements parfois très naïfs. Je ne suis pas du tout aventurier, en plus, mais plutôt un mec hyper prudent et pétochard en voyage

Accéder à la BD Excursion coréenne Comment as-tu rencontré Kris ?
La BD n'est pas un gros milieu, c'est encore plus vrai en Bretagne où il y a pas mal de monde et pas mal d'occasions de se croiser. Du coup, on se connaissait de loin en loin avec Kris. Mais celui qui a joué le trait d'union c'est Etienne Davodeau. Je l'avais sollicité pour bosser avec lui, pour qu'il me fasse un scénario, mais débordé, il m'a renvoyé vers Kris, avec qui il bossait déjà sur Un homme est mort. L'occasion de mieux connaître Kris, un sacré bavard et un raconteur d'histoires hors pair.

Les Ensembles contraires est une œuvre très forte, longue de plusieurs centaines de pages. Tu as dû enchaîner les planches à un rythme d’enfer…
Je travaille assez vite et le découpage, en grande partie dû à Kris, m'y a beaucoup aidé. J'aime bien avoir cette énergie dans la réalisation, ça crée un rythme et une dynamique qui, me semble-t-il, se ressentent encore à la lecture.

Plutôt « cantonné » dans le récit d’humour depuis tes débuts, tu étoffes ton répertoire en mettant parfaitement en scène des moments parfois assez graves… C’est une facette que tu aimerais continuer à exploiter ?
J'aime bien lire des histoires très différentes, c'est ce qui m'amène à vouloir aussi dessiner des histoires qui peuvent paraître opposées. Pour moi elles ne le sont pas tant que ça. Ça me pose quelques difficultés quand j'explique le type de BD que je fais, mais ça me semble pourtant assez cohérent. Du coup, ces différentes directions ont tendance à s'organiser en éditeur. Les albums autobio assez légers sont chez 6 pieds sous terre, et les autres, les plus durs, chez Futuropolis. Le reste se répartit ailleurs.

Accéder à la BD Guerres civiles Sylvain, bravo pour le principe un peu novateur de Guerres civiles, dans lequel vous trois, les auteurs, vous mettez en scène dans un récit d’anticipation…
C’est Jean-David Morvan qu’il faut féliciter. C’est lui qui nous a contactés avec ce concept.

Hélas la série a été stoppée en plein vol, et il semblerait qu’on ne connaîtra jamais la fin de ce qui devait être un triptyque… A moins d’une sortie en intégrale ?
Je n’y crois pas beaucoup. J’ai le sentiment qu’une série qui explose en vol n’a plus aucune chance de revoir le jour. Il y a une telle production en ce moment, une telle offre qu’il n’y a pas de place pour des projets avortés.

Pour Chess tu retrouves ton frère Bruno en tant que co-scénariste. Comment vous répartissez-vous le travail dan ce cas ?
Heu, avec Bruno c’est toujours un peu le bordel. En gros, il faisait une première ébauche que je corrigeais et on validait ensemble. Mais bon, c’est compliqué à expliquer, parce qu’on a souvent changé de fonctionnement. On n’a jamais réussi vraiment à trouver une façon cohérente de bosser ensemble.

Accéder à la BD Chess Dans Fille de rien, tu interroges le lecteur par rapport à ce qu’il ferait dans une situation extrême, comme celui de l’Occupation, un procédé un peu proche de celui de Kuklos et Guerres civiles. S’agit-il en quelque sorte d’un leitmotiv dans ton écriture ?
Je ne sais pas si c’est récurrent dans mes propos, mais mes histoires sont le fruit de mes réflexions (le plus souvent). Je n’ai pas le sentiment d’interroger le lecteur mais de lui proposer une vision des choses, de lui exposer une situation qui m’interpelle. Libre à lui d’y réfléchir. Ceci dit, Kuklos est beaucoup plus « fermé » comme histoire. J’y raconte la vie d’un homme, mais je ne propose pas vraiment de sujet de réflexion…

Nico, « Vacances... » est un album aussi inattendu que léger et réussi, de par son dénouement entre autre… Quelle part de vécu y’a-t-il dedans ?
Pas grand chose. J'ai fait du camping, c'est à peu près tout. Mon objéctif était vraiment de faire un scénario sur une histoire longue, pour moi, c'était une première. Après, essayer de tenir mon lecteur en haleine jusqu'au bout, le surprendre et qu'à la relecture il se dise, « tiens c'est vrai, il y avait ça et ça qui annonçait un peu le truc... »

Accéder à la BD Vacances... Comment as-tu rencontré Daniel Fuchs, ancien d’Hara-Kiri dont tu illustres les souvenirs avec ton compère d’atelier Joub dans « les Années bêtes et méchantes » ?
Daniel Fuchs, comme Joub et moi, est un membre important du festival Quai des Bulles. Un jour au détour d'une conversation, j'entends, ou je devine qu'il a cotoyé Choron et bossé au Square. Hara Kiri et les éditions du Square, pour moi, c'était carrément mythique ! On l'a un peu travaillé, j'ai montré à Joub quelques numéros de la revue et on a fini par avoir très envie de faire un bouquin sur Daniel, sur son parcours, prétexte à raconter cette aventure complètement folle qu'il a vécue aux premières loges.

Comment vous êtes-vous réparti les tâches ?
Notre manière de bosser tient beaucoup au fait qu'on se connaisse maintenant pas mal et qu'on est en atelier ensemble. On avait d'abord rendu visite à Daniel pour enregistrer ses souvenirs. Là Joub menait les entretiens, c'est aussi lui qui a bâti la trame globale du bouquin. Ensuite scène après scène, on réalise ensemble une sorte de scénario découpé, c'est à dire qu'on se raconte l'histoire, on dit les dialogues, quand ça grippe, on le voit tout de suite. En même temps qu'on en discute, je fais une mise en place sommaire de tout ça. C'est absolument illisible. Ensuite, je reprends tout ça au propre et on revalide chaque séquence ensemble, s'il le faut on les recommence pour arriver à l'effet souhaité. Notre objectif est de raconter ce qu'on veut raconter, mais aussi de faire vivre nos personnages, que le lecteur soit bien avec eux, qu'il ait l'impression de les connaître.

Accéder à la BD Les Boules Vitales Sylvain, Les Boules Vitales t’emmène sur un terrain où on ne t’attendait pas, celui du récit léger racontant une liaison basée sur le sexe à notre époque. J’imagine que le choix de Charles Masson, au graphisme plus léger que tes dessinateurs précédents, n’est pas innocent…
Je n’ai pas proposé à Charles de travailler avec lui pour son graphisme mais parce que j’avais beaucoup aimé ses travaux précédents, et que nous nous entendons très bien, nous rejoignant sur pas mal de points. C’est l’envie de bosser ensemble qui nous a réunis. Ayant tous les deux à notre compte des histoires assez sombres, il nous a paru opportun de faire quelque chose de plus léger, quelque chose qui rejoigne nos sujets de conversation, notre histoire, ce que nous sommes.

Ernest et Peggy existent-ils dans ton entourage ? Ils sont un peu bizarres, on dirait des caricatures par moments, mais chacun des lecteurs doit pouvoir des positionner par rapport à l’un ou l’autre…
Ernest est un peu Charles, un peu moi, un peu tous les hommes. Peggy, elle, a été inspirée par quelqu’un de mon entourage, en effet, mais aussi par « l’air du temps » et le phénomène new age qui est assez perturbant, de par son obscurantisme galopant. Après, la fiction a pris le dessus et les personnages se sont construits en fonction de nos envies.

Accéder à la BD A Ouessant dans les choux Autre incursion dans l’humour, avec Frères de la côte. Malheureusement la série a été stoppée au bout d’un seul tome… Pourquoi ?
Encore une fois, comme pour « Le Cirque Aléatoire » et « Guerres civiles », les projets s’arrêtent par la volonté d’un éditeur, par le manque de résultat, à cause de choses et d’autres qu’il est difficile d’expliquer vraiment. C’est la vie des séries…

Aimerais-tu travailler avec CV7 et Yuio sur un autre projet ?
Ce sont deux personnes que j’aime bien donc pourquoi pas ?

Nico, tu as fait deux nouvelles incursions dans l’autobiographie, entre « "A Ouessant, dans les choux" », et « Nu », qui laissent entrevoir quelques questionnements sur ta condition d’auteur, mais aussi quelques éléments de ta vie privée. Tu prépares d’autres récits de ce genre ?
Oui, j'en ai plusieurs sous le coude, mais il faut qu'il y ait quand même une base assez solide pour transformer ces bandes en album.

Accéder à la BD Nu Sylvain, Dans la colonie pénitentiaire est une nouvelle de Kafka… Ca n’a pas été trop compliqué de la « rallonger » pour la faire tenir sur un album de longueur classique ?
Je ne l’ai pas rallongée. La nouvelle est dans la bande dessinée comme elle est dans le livre original de Kafka. J’ai collé pile poil à celle-ci, en modifiant un poil la fin, mais rien de scandaleux. Les volumes sont équivalents.

Son talent évident mis à part, le choix de James pour raconter une histoire comme celle de « "... à la folie" » n’est pas évident et crée un décalage. Comment l’éditeur est-il arrivé à accepter cette collaboration improbable (mais réussie) ?
L’éditeur a accepté la collaboration parce que le choix de James, avec la distanciation qu’impose son dessin animalier était ce qu’il fallait pour traiter le sujet. James a une vision très juste de l’histoire racontée, et la violence du propos est telle qu’il fallait cette distance entre le dessin et le propos. L’éditeur à fait comme nous, il a constaté que l’alchimie marchait parfaitement.

Accéder à la BD A la folie Là encore le lecteur doit se positionner par rapport aux deux protagonistes principaux : subir la violence verbale et physique, montrer sa domination… Une fois encore, on en vient à détester les personnages…
Je ne les déteste pas. Ils ont leurs raisons, et si l’homme à une position « facile » pour le lecteur, celle du bourreau, la femme n’est pas en reste, en acceptant de subir au lieu d’affronter sa vie. Mais cet homme aime sa femme, cette femme aime son mari. Les raisons pour lesquelles les couples de ce type restent ensemble nous paraissent curieuses, nous qui ne sommes pas dans ces schémas de violence, mais tous les témoignages abondent dans ce sens. L’amour, aussi passionnel qu’il soit, est au centre des relations violentes. L’idée était de montrer que ça peut arriver à tout le monde, que la glissade est facile, pour l’un comme pour l’autre.

Pourquoi avoir « modernisé » l’intrigue du Dom Juan de Molière ? Pour montrer que son propos est toujours d’actualité ?
Oui, c’est un classique, et comme tel il convient de montrer que le propos est universel et intemporel. On aurait pu faire un Don Juan à n’importe quelle époque, le personnage n’étant pas emblématique d’une époque, mais de notre société. Il est un provocateur, un libertin, un jouisseur, un élément subversif, quelles que soient les époques.

Apple et Lemon Penses-tu faire d’autres adaptations de classiques à l’avenir ?
J’aimerais bien adapter « Montserrat » d’Emmanuel Roblès, oui. Je pense le faire avec Maël un de ces jours…

Nico, avec « Apple et Lemon », tu as aussi fait de l’érotique, ou plutôt de l’humour érotique, puisqu’on y suit les aventures burlesques de deux adolescents obsédés par le sexe. Tu dis t’être inspiré des vieilles séries de Crumb pour réaliser cet album, mais ton éditeur parle aussi de Titeuf…
Oui, c'est vrai qu'on parle d'humour érotique, mais je pense que c'est surtout dû au reste du catalogue de Tabou. Finalement, les histoires de Apple et Lemon ne sont pas érotiques du tout.

Sylvain, dans Stalingrad Khronika, on suit le quotidien –en temps de guerre- d’hommes pris au piège d’un système aliénant. Mais le conflit qui en découle entre les deux protagonistes principaux occulte presque complètement l’arrière-plan historique. C’est un peu dommage…
Pour l’aspect historique, il y a des documentaires très bien faits sur les « grandes batailles », et nous n’aurions rien apporté de neuf. A la limite, ça aurait été pénible de raconter par le menu une bataille aussi importante que celle-ci. Et notre propos n’était pas de raconter la bataille mais bien la vie d’hommes plongés dans un événement qui les dépasse.

Accéder à la BD Stalingrad Khronika La Mort dans l'âme s’attaque à un fait de société, une question encore taboue, celle de l’euthanasie… Je trouve que tu réussis à traiter le sujet dignement, sans verser dans le pathos ou le clinique froid. Comment Isaac Wens s’est-il emparé du sujet, douloureux et délicat ?
Isaac a vécu une histoire similaire, ce qui l’a sans doute aidé à cerner mes motivations. Je ne sais pas vraiment expliquer comment il a fait, mais ce qui est sûr c’est qu’il m’a épaté. Il a su restituer en dessin tout ce que j’avais d’envies et d’images au moment de l’écriture du script. Je crois qu’il a beaucoup aimé raconter cette histoire, même si ça n’a pas toujours été facile, le contexte étant un peu « verrouillé » autour d’une chambre d’hôpital.

Nico, tu as sorti plusieurs albums à tirages confidentiels ; peux-tu nous dire quelques mots sur « Jules Braco dans une sale affaire » ou « Hubert face à son destin ? »
C'est quelque chose que j'aime bien faire. J'en ai tiré 75 exemplaires de chaque qui sont maintenant vendus. Un héritage des fanzines, je ne connais rien de plus grisant que d'aller chez l'imprimeur contempler le bouquin qui sort tout juste de la machine. C'est confidentiel, je ne crois pas que ces récits aient vocation à profiter d'une large diffusion, pour autant, ce serait dommage de ne pas les faire. Et puis, j'aime bien les petits objets comme ça, à petite diffusion. Si je les ressors un jour, je changerai la couverture, ou quelque chose pour que le deuxième tirage ne soit pas une copie du premier.

Accéder à la BD 20 ans ferme Le fait de travailler pour Les petits chats carrés pour un auteur ayant ton style me semblait évident. Pourtant « La Chasse au papillon » n’a pas connu de petit frère…
Oui et non, en fait il y a eu un autre petit livre jeunesse dans la même veine, Charlotte et l'armoire magique, sorti en 2011 chez Gargantua. Il pourrait y en avoir encore d'autres, ici ou là. C'est souvent des histoires de rencontres.

Sylvain, parlons de 20 ans ferme. Comment en es-tu venu à travailler sur ce sujet ? Avoir adapté « Dans la colonie pénitentiaire » de Kafka t’a peut-être inspiré ?
Aucun rapport entre l’envie de faire « Dans la colonie pénitentiaire » et celle de faire « 20 ans ferme », même si la thématique de l’enfermement est un point central de mon écriture. J’ai travaillé sur ce sujet parce que je souhaitais travailler sur les prisons françaises, entre autres, et que j’ai eu l’occasion de rencontrer Milko Paris, ancien prisonnier, avec qui nous avons beaucoup discuté de son passé carcéral. C’est sa vie qui m’a inspiré ce livre. Le sujet de la prison française est important parce qu’il raconte notre société, son aspect répressif, intolérant, oppresseur et, si on y regarde bien, absurde. C’est la pire école qui soit, le système le plus dangereux pour la société, celui qui fabrique la violence. Le système des prisons françaises est l’absolu mauvais choix sociétal.

Une planche de 20 ans ferme Tu as bénéficié du témoignage d’un détenu, si j’ai bien compris ?
Oui, Milko Paris, donc. Mais d’autres prisonniers, ou anciens prisonniers, ainsi que d’un médecin de centrale. De tous ces témoignages j’ai fait l’histoire de Milan.

Pourquoi avoir choisi Nicoby pour travailler sur cet album ?
Un peu par hasard au début. C’est Kris qui, sachant que je cherchais un dessinateur pour cette histoire, m’a suggéré d’en parler à Nicoby. Ce que j’ai fait, et heureusement. Un heureux hasard, de bonnes relations et le tour était joué.

Nico, qu’est-ce qui t’a attiré dans ce récit ?
Il y a deux aspects, d'abord le thème qui ne laisse pas indifférent. On se pose tous pas mal de questions sur la prison, c'est un monde aussi inquiétant que clos. J'avais aussi vu quelques reportages qui énuméraient les défaillances du système carcéral, ça m'a donné envie d'en savoir plus. Ce qui m'a aussi séduit, c'est que Sylvain ne se pose pas comme partisan, la culpabilité de Milan n'étant pas remise en cause. Le deuxième aspect qui m'a attiré, c'est que graphiquement, j'ai tout de suite senti que cet univers de huis-clos serait bien servi par mon dessin. Je savais que j'y retrouverais des ambiances abordées avec plaisir dans Les Ensembles contraires.

Accéder à la BD Les Ensembles contraires Sylvain, j’imagine que les petites anecdotes, comme le gardien qui vient faire passer sa matraque sur les barreaux de la cellule, les règlements de comptes sous les yeux des matons, les transferts immédiats, les paquets autorisés pour les fêtes juives, sont vraies … ?
Oui, tout est vrai, je n’ai rien inventé. J’ai juste « organisé » le témoignage de manière à lui donner une cohérence narrative et inventé tous les dialogues bien entendu, mais c’est tout. Le gros de l’histoire et les anecdotes sont authentiques.

La révolte de Milan part d’un constat simple : ils sont traités pire que des animaux en prison. Il a juste envie d’avoir plus de confort. Penses-tu que c’est à cette époque que des associations ont pu se monter pour défendre leurs droits ?
Le plus gros qui ait été fait dans l’histoire récente des prisons françaises est le GIP de Foucault et ses compagnons. Dans les début des années 70, suite à des incarcérations de type politique (des Maos en grosse majorité), Michel Foucault a monté, avec d’autres, ce groupe d’informations sur les prisons, a beaucoup guerroyé contre les différentes administrations, a dénoncé, à publié sur le sujet. Depuis, beaucoup d’associations se sont montées, plus ou moins actives, plus ou moins opportunistes, plus ou moins gouvernementales aussi. Ban Public est l’une d’elle, très militante et sans aucune attache politique que ce soit.

Accéder  à la BD Clichés Beyrouth 1990 Quelle est la part de Ban Public dans la réalisation de l’album ?
Ban Public, en tant qu’association, n’est pas intervenu autrement que dans le dossier de fin de livre, par le truchement de Michel Serceau Filippeddu et de Benoit David. Milko, quant à lui, est intervenu pour rectifier quelques erreurs que j’avais pu commettre. Pour ce qui est la commercialisation, Ban Public vend via son site une version brochée de l’album.

Simple, mais efficace le choix du gaufrier pour mettre en scène cette histoire. Le parallèle avec des barreaux est tout trouvé… Est-il le fait de Nico ou de Sylvain ?
Sylvain : C’est une volonté narrative intervenue dès le départ, à l’écriture du script, que d’imposer de bout en bout le gaufrier. Cela semblait évident…

Nico : C'est d'autant plus efficace que quasiment toutes les critiques du livre en font mention. Le procédé a vraiment rempli son rôle, il renvoie immédiatement à l'enfermement et à la monotonie. Au niveau de la réalisation, c'est assez agréable, on se retrouve un peu comme quand on prend des photos et qu'on ne peut pas changer les dimensions du cadre, c'est contraignant au début et rapidement on se sent chez soi, c'est rassurant.

Accéder à la BD La Voix Nico, tu as également réalisé deux albums avec Pascal Bertho, sous le pseudo de Korkydü… D’où vient ce patronyme étrange ?
J'ai même fait 3 albums avec Pascal Bertho. Il y a les 2 tomes de La Voix et Pattes de velours (sorti chez Delcourt). Je signais Korkydü, à l'époque, pour essayer de différencier les travaux humoristiques des travaux plus romanesques. A l'époque, je n'avais publié que Les Zélus, une série de gags hyper classiques, et je ne voulais pas que les lecteurs de La Voix puissent avoir un a priori de ce fait-là et réciproquement. Après, je me suis rendu compte qu’en fait tout le monde s'en fiche un peu et j'ai laissé tomber. Ce serait d'autant plus inutile qu'entre temps, les albums qui sont parus ont plus ou moins comblé les vides qu'il y avait entre Les Zélus et La Voix.

Pourquoi avoir pris un pseudo, alors qu’au niveau du graphisme c’est dans la même veine que ce que fait Nicoby ?
Au moment du pseudo, ce n'était pas vraiment la même veine. C'est avec Les Ensembles contraires que j'ai abandonné cette double signature.

Accéder à la BD Pattes de velours La Voix est un diptyque qui ne laisse pas indifférent… As-tu travaillé d’après documentation pour bien représenter Harpovitch et les différentes situations dans lesquelles il se trouve ?
Je ne suis pas un foudre de guerre de la documentation. C'est vrai que c'est sans doute l'album pour lequel j'en ai le plus utilisé, mais en le rouvrant aujourd'hui, je me dis que j'aurais été bien inspiré d'en utiliser un peu plus... Contrairement aux albums de type roman-graphique, il s'agissait d'un grand format, ce qui implique des pages plus garmies et donc plus de décors.

Pourquoi l’album a-t-il mis autant de temps à voir le jour ? (vous y avez travaillé à partir de 1995, pour une sortie en 2003)
On s'est connu longtemps avant d'être professionnels avec Pascal (surtout moi), à l'époque je traînais beaucoup à Tentacules, un fanzine local (Rennais) où Pascal officiait. C'est là qu'on a posé les bases de La Voix. Si ça a pris du temps, c'est simplement que ce que je faisais à l'époque n'était absolument pas publiable !

Du coup, Korkydü fera-t-il d’autres albums ? Avec ou sans Pascal Bertho ?
Ce n'est pas prévu.

Festival Quai des bulles Tu fais partie du comité d’organisation du festival Quai des Bulles, à Saint-Malo. Comment concilie-t-on les deux casquettes ?
Très simplement. Quai des Bulles, c'est une équipe d'une vingtaine de personnes, je suis l'une d'elles. Après chacun s'investit à auteur de ses disponibilités. On fréquente pas mal de festivals tout au long de l'année, c'est l'occasion de mettre en pratique les bonnes choses aperçues à gauche à droite et d’éviter les moins bonnes. C'est aussi un beau jouet, le terrain pour expérimenter des trucs. J'ai pu y participer, par exemple, à des expos, à la mise en place de résidences, d'animations, de projets éditoriaux. C'est très enrichissant.

Quels sont vos projets, à tous les deux ?
Sylvain : Pas mal de choses, mais en particulier MOTHERFUCKER qui paraîtra en juin (Futuropolis), et BIRIBI en mai chez Delcourt…

Nico : Je bosse sur un roman graphique pour Vents d'Ouest avec Patrick Weber qui s'appellera Ouessantines, et sur un album avec Joub pour les 75 ans de Spirou qui retracera le parcours de Jean-Claude Fournier, l'auteur des aventures de Spirou les plus poétiques. Les deux devant sortir en 2013. On parle d'une suite à Apple et Lemon aussi et de récits autobiographiques.

Merci à vous deux.



A voir aussi :
La page Facebook du Festival Quai des Bulles
Le blog de l'Atelier de Joub, Nicoby et Pépito
Le blog de Sylvain Ricard
Interview réalisée le 12/04/2012, par Spooky.