Auteurs et autrices / Interview de Jérémie Moreau

A l’âge de huit ans, Jérémie Moreau est tombé dans la marmite de la bande dessinée, en particulier du manga. C’est d’ailleurs par le biais du concours de la BD scolaire d’Angoulême qu’il a fait ses premières armes, pour ensuite étudier l’animation à l’école des Gobelins. L’auteur nous parle ici de « La Saga de Grimr » et de ce qui l’a inspirée, notamment l’Islande et ses volcans. Au lendemain de cette interview, il recevait pour cet album le Fauve d’Or au Festival d’Angoulême !

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Jérémie Moreau, lauréat du Fauve d'or d'Angoulême pour son album «La Saga de Grimr». YOHAN BONNET/AFP La Saga de Grimr fait partie des œuvres les plus originales et les plus réussies de l’an dernier. Comment est né le projet ?
Souvent je marche, je réfléchis à plein d’histoires, et parmi celles-ci il y en avait une sur le rapport entre un personnage et un volcan que je me trainais depuis plusieurs années. L’idée s’est cristallisée autour de la lecture du roman de Halldór Laxness, « La Cloche d’Islande », et donc j’avais à la base cette idée de raconter un acte héroïque auprès d’un volcan. Ensuite il fallait que je trouve une énorme éruption volcanique par rapport à cet acte héroïque qui se produit dans la bande dessinée. L’Islande est venue dans un second temps avec la lecture de ce roman, qui m’a convaincu de le faire à cette époque, et qui me donnait un peu tout le contexte historique, l’époque, le rapport aux Danois, la famine, la misère, le culte des anciennes sagas islandaises.

Tout est venu comme ça dans un gros brouhaha que j’ai remis en forme. Il y a eu ensuite un gros travail d’écriture, et beaucoup de lectures pour me documenter et donner plus de consistance à mon récit.

Accéder à la BD La Saga de Grimr Tes dessins ressemblent presque à des tableaux. Es-tu allé en Islande pour reproduire les paysages dans la BD ?
En fait j’avais fait le voyage avant d’avoir l’idée, mais je ne me disais pas que ça se passerait forcément en Islande. C’est vraiment le roman qui m’a convaincu de situer l’action là-bas. Mais effectivement j’avais un peu peint sur place, c’était quelque chose d’un peu nouveau, et souvent je faisais des croquis au stylo. Je ne sais pas comment ça m’a pris mais je me suis mis un peu à l’aquarelle. Alors en fait il y a eu ce voyage en Islande en 2013, et ensuite en 2015 j’ai marché sur le chemin de Compostelle. Rien à voir avec l’Islande mais je me suis vraiment mis à peindre beaucoup plus. Chaque jour je marchais et je peignais en même temps. C’est vraiment à ce moment-là que j’ai développé une technique de peinture et que je me suis décomplexé.

Parle-nous du changement radical de ton style de dessin pour La Saga de Grimr
Pour mes bandes dessinées précédentes (« Le Singe de Hartlepool », « Max Winson »), c’était plus du dessin à la ligne, des couleurs à l’ordinateur, et donc il y a eu un retour progressif au dessin à la main. En ce qui me concerne, j’ai fait des études de dessin animé, et il est vrai que dans ce domaine, c’est beaucoup plus pratique de dessiner par ordinateur : ça évite de perdre beaucoup de temps à scanner tous les dessins. En fait, de BD en BD, je me rapproche à chaque fois d’une marche vers le traditionnel. Et là ça a été un peu la concrétisation de tout ça : il s’agissait de revenir vers de la couleur directe, et donc là c’est vraiment les planches, les paysages qu’on peut voir dans la BD.

Une double planche de La Saga de Grimr Tu disais avoir été inspiré par Giono ?
C’est vraiment l’écrivain de la nature : de quelle manière les collines peuvent-elles prendre vie, de quelle manière il existe une sorte de dieu Pan de la nature qui fait vivre et se rebeller cette dernière contre les hommes. Ce sont des thèmes qui me parlaient beaucoup, avec cette mystique de la nature. J’ai vraiment voulu en faire quelque chose de fort dans cette BD.

Tu parlais aussi de la difficulté à représenter les volcans ?
C’est super difficile d’inventer des images de volcans. L’imagination a ses limites, surtout en termes de peinture et de couleur. Avec les personnages, je peux beaucoup plus travailler l’imagination, mais pour trouver les couleurs d’un pays ou une atmosphère précise, il faut selon moi une matière brute de départ qui serait soit de la photo soit de la vidéo. J’ai visionné des documentaires sur Arte qui m’ont permis de voir à quoi ressemblaient des coulées de lave.

Pour La Saga de Grimr, tu as travaillé sur le dessin et le scénario. Préfères-tu travailler seul ou en duo ?
Mon but est vraiment de raconter des histoires, seul ou pas, et de leur donner la forme la plus intéressante possible, en utilisant toutes les possibilités offertes par la bande dessinée. Mais pour moi, l’aboutissement suprême est d’avoir ma propre histoire et de la mettre en images. Du coup, quant à la possibilité de travailler avec un scénariste, il y a une petite soustraction à l’épanouissement personnel. Mais peut-être qu’à l’avenir je ferai quelques pauses pour travailler avec des scénaristes qui m’inspirent.

Accéder à la BD Le Singe de Hartlepool Dans Le Singe de Hartlepool comme dans La Saga de Grimr, les deux personnages principaux sont des parias face à la meute. Est-ce un thème qui te tient à cœur ?
Les parias sont des personnages forcément plus inspirants auxquels le lecteur va plus vite s’identifier. On est toujours plus pour les perdants que pour les gagnants. Après, ce n’est pas un thème obsédant pour moi : je pourrais tout à fait parler d’un roi ou d’un homme de pouvoir. Mais il y a des chances pour qu’il lui arrive des choses qui entraînent sa dégringolade… parce qu’il faut bien créer du conflit à un moment donné…

Tes œuvres donnent une vision peu reluisante de l’humanité. Doit-on en déduire que tu es pessimiste ?
Non, je suis plutôt confiant. L’humanité est passée par plein de phases plus obscures que celle dans laquelle on vit. Il y a plein de choses qui me donnent espoir aujourd’hui. Quand je vois les fils d’actualité Facebook, il y a plein de victoires qui se créent chaque jour sur l’éducation, sur la place des femmes, etc. Ce qui me donne espoir, c’est qu’on remet beaucoup de choses en question, au niveau de la religion, des extrémismes…

Une planche de La Saga de Grimr Les réseaux sociaux et les fameuses « fake news » qu’ils véhiculent sont-ils vraiment de nature à redonner espoir en l’avenir ?
Oui d’accord, il y a des « fakes news », mais en même temps on n’arrête pas de dire : « Eh ! Il y a les fakes news, attention ! ». Donc pour moi, c’est porteur d’une positivité. Etre conscient que ce monde est dangereux est selon moi une bonne chose. Là où ça devient plus dangereux, c’est dans des périodes comme au Moyen-âge où personne ne remettait en cause le pouvoir ou la religion, et que la croyance donnait lieu à des formes d’abus phénoménales où l’esprit critique n’était pas là. Je pense que c’est ça qui me console à notre époque, c’est que l’esprit critique est très présent. C’est peut-être une vision privilégiée de Français, et que dans d’autres pays, cela est moins évident…

Quelles sont tes références en matière de BD ?
« Les Idées noires » de Franquin… ce qui d’ailleurs est très curieux quand j’y repense, parce lorsque j’avais 9-10 ans, je préférais « Les Idées noires » à « Spirou » ou « Gaston ». C’était vraiment ce qui me parlait le plus, le côté absurde, le côté noir. Et après, c’est les shonen et les mangas. Je suis vraiment d’une génération qui a vu arriver le manga avec les premiers tomes chez Glénat, et je me suis complètement identifié à Son Goku ou Luffy dans « One Piece » : le côté « conquérir le monde, partir de rien, de son petit village et devenir le plus fort à force d’entraînement et former ses groupes d’amis pour se construire ». Il y a eu une espèce de raz-de-marée très puissant qui est arrivé avec le manga, que je n’ai pas forcément ressenti avec la BD franco-belge. Et aujourd’hui j’essaye de faire le lien entre les deux, entre une culture plus franco-belge, plus française, et un mode de narration qui m’a vraiment emporté quand j’étais plus jeune, et qui là vient plus du manga. En cinéma, j’adore Kurosawa, et de manière générale je suis assez fasciné par les artistes qui arrivent au cours de leur œuvre à aborder des genres très différents mais qui réussissent à faire des grands films dans chaque genre. L’exemple suprême, c’est Kubrick, qui parvient à faire un film de SF référence et ensuite un film d’horreur, tout en magnifiant le genre en produisant quelque chose de complètement différent des autres films d’horreur. Et ça, c’est pour moi une des plus grosses influences. J’aimerais arriver à traiter des sujets très différents et petit à petit à y mettre ma marque. Il y a un scénariste qui dit : « toutes les histoires ont été écrites, mais pas par vous ! ».

Une planche de La Saga de Grimr Quels sont tes projets en cours et à venir ?
Là je travaille sur un récit plus autobiographique dans un style graphique très différent, avec des influences là encore radicalement différentes, dans la veine de « Calvin et Hobbes », Franquin ou Tezuka (j’ai beaucoup relu Tezuka), un dessin peut-être plus enfantin mais plus vivant aussi… j’ai envie de revenir à un dessin plus « frais », plus grand public. Je devrai lâcher la ligne claire et quitter le côté noir qu’il pouvait y avoir dans « La Saga de Grimr ». Cette BD reprendra plus les codes de la BD.

Visiblement tu ne recherches pas un style bien défini. Comme l’expliques-tu ?
Je pense qu’à un moment je vais me stabiliser un peu… c’est sûrement une forme d’immaturité… je ne sais pas si je me cherche, mais pour le moment je n’ai pas l’envie de me stabiliser sur un truc, en tout cas je n’ai pas l’impression d’avoir trouvé une patte très précise. Je pense que ça va se stabiliser à un moment donné… on verra, ça va être un peu le vecteur commun à tout ce que j’aurai essayé il me semble…

On va suivre tout ça ! Jérémie, merci !
Merci à vous !
Interview réalisée le 27/01/2018, par Blue Boy.