Auteurs et autrices / Interview de Christophe Girard

Il se définit lui-même comme un artiste enragé. Rencontre avec Christophe Girard, auteur complet aux thématiques sociales très actuelles.

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Christophe Girard Bonjour Christophe, traditionnelle question d’introduction : peux-tu te présenter en quelques mots ?
Bonjour. Agé de 44 ans, marié, je suis professeur dans une école d'art à Nice. Je suis diplômé de l'école nationale supérieure des beaux-arts de Lyon, une formation très conceptuelle axée sur la gravure, la vidéo et l'installation. J'ai publié mon premier album BD en 2006 après plusieurs essais d'édition artisanale en fanzine. Il faut être patient. D'allure juvénile et sportive (de vieux restes), je mesure 1m63, 62kgs, brun, les yeux noisette. Pas beau, même pas mignon mais, paraît-il, charmant.

Si le public te connaît, c’est grâce à Ismahane. Peux-tu un peu nous parler de cet album ?
Ismahane est une jeune femme libanaise. 16 ans de sa vie s'étalent sur les deux albums de 1975 à 1991. Ismahane, dont la mère est morte, vit dans un village dont son père, aisé et respecté, est le chef traditionnel. Musulman mais pas pratiquant, le clan est ouvert à la modernité : garçons comme filles font des études. Mais traditions et conventions sont parfois pesantes pour Ismahane. Depuis toujours, elle sait qu'elle sera mariée à son cousin Malek, étudiant en médecine à Paris. Elle en est même amoureuse mais gare au geste déplacé ! La guerre apparait en filigrane. D'abord discrète dans les yeux d'une enfant, cette guerre civile se fait plus pressante et angoissante pour une adolescente puis une jeune adulte. Son père l'envoie à Paris pour la mettre à l'abri des bombes. Elle y retrouve Malek qui découvre que la petite fille a bien changé... Leur union hors mariage déshonore la famille. Mais le père meurt avant que Malek puisse demander la main d’Ismahane. Ali, le frère aîné prend la tête du clan. Durant la période de deuil, Malek confie son secret à son cousin et ami de toujours. Dans sa fureur, Ali tue Malek. Ismahane doit fuir pour sauver sa vie mais, elle vivante, sa famille est pour toujours déshonorée. Désespérée, Ismahane est recueillie par une partisane du Hezbollah...

Accéder à la BD Ismahane Ma scénariste Sasha est journaliste et libanaise. Le sujet lui tenait à cœur ! Ça commence comme une autobiographie et beaucoup d'elle et de souvenirs se retrouvent dans Ismahane. Mon travail a été de découper, mettre en scène et illustrer l'histoire. Ma connaissance du Liban était à cette époque de l'ordre de la culture générale mais ce qui me plaît le plus dans la BD, c'est la recherche de documentation ! J'ai pu aussi travailler à partir des photos de sa famille. La mère de Sasha, par des lectures attentives, a corrigé les imperfections graphiques ou narratives des albums. Qu'elle en soit remerciée !

Ismahane est certes une bd romancée, une très belle histoire d'amour mais aussi un témoignage sociologique et ethnologique.

Sasha et moi nous sommes rencontrés grâce à notre éditrice Nathalie Meulemans qui avait lu mon album Pays kaki 92/08 (première édition). Sasha et moi avons le même âge et des expériences de la guerre qui nous donné un socle commun de souvenirs pour travailler. Notre complicité a été immédiate. Le plus dur a été pour moi de me "féminiser". Ismahane m'a beaucoup fait évoluer sur un point de vue personnel. Elle m'a donné de la densité.

La récompense a été une mention spéciale au Prix œcuménique 2012 du festival d'Angoulême.

Cliquer pour voir une planche de Ismahane Le thème de l’album est très délicat. Quelle a été la réaction du public ?
L'album a été particulièrement bien reçu. Le nœud du récit est un drame humain universel. Coincée entre l'amour, le désir de liberté et les traditions, Ismahane est une jeune femme de toutes les époques et de tous les pays. Quand j'ai eu le synopsis en main, j'ai pensé immédiatement aux tragédies antiques grecques avec en tête l'extraordinaire Antigone de Sophocle. Mon lectorat est traditionnellement un public adulte et adolescent. Cette fois-ci, un peu plus féminin. Le suspense "haletant" de la fin de première partie m'a valu toute une année de questions sur l'avenir d'Ismahane dans le deuxième tome. C'était jubilatoire. Les femmes se sont particulièrement identifiées à Ismahane qui les interrogeait sur leur propre statut et bien sûr la place de la femme au Moyen-Orient. N'oublions pas que le premier tome est sorti au tout début des printemps arabes au moment où l'espoir de liberté dominait. Les résultats électoraux en Tunisie ou en Egypte n'ont fait qu'affirmer la pertinence du propos d'Ismahane. L'absurdité de la guerre et de l'honneur a plus touché les lecteurs masculins. Nombreux sont ceux qui m'ont avoué avoir pleuré pendant la lecture. Pour finir la diaspora libanaise a été séduite par notre démarche. Pour la première fois, les libanais sont au premier plan. On a plus l'habitude de parler des Israéliens ou des Palestiniens. Toutes les parties m'ont remercié : chrétiens, musulmans, laïcs... Pourtant du camp adverse, un phalangiste m'a même embrassé à Angoulême ! Malgré les difficultés de distribution, le livre se vend au Liban, c'est bien. L'actualité nous le révèle tous les jours : la paix est encore loin. Si Ismahane peut participer à faire évoluer les mentalités, ce serait une récompense inespérée.

Cliquer pour voir une planche de Ismahane Techniquement, on sent une grande progression entre le dessin du début du premier tome et celui de la fin du deuxième. Partages-tu cette impression d’avoir fort évolué au fil de ce récit ?
Je prends ta question comme un compliment. Je suis et je resterai un éternel débutant. De ma naïveté vient aussi mon enthousiasme. J'évolue en permanence et m'interdis toute "fixation" de style. Au début de l'aventure, j'ai souffert sur Ismahane. Les 9 premières planches du premier tome ont été refaites 10 fois ! Je ne trouvais pas mon Ismahane. J'ai donc dessiné un album entier avant de trouver la bonne voie ! Pour chacun de mes livres, je cherche une ligne graphique particulière, celle qui collera le mieux à mon histoire. Je ne change pas complètement et mes lecteurs les plus fidèles reconnaîtront ma ligne, mes tics graphiques. Mais je ne suis pas à la recherche d'une recette, d'un héros qui assurera mes vieux jours. Beaucoup d'histoires et d'images différentes m'attendent encore.

Je suis quelqu'un qui travaille vite et sur plusieurs projets en même temps. Il m'est difficile d'estimer mon temps de travail, surtout que je suis professeur à côté. Pour Ismahane, 188 planches éditées plus une centaine d'essais et de planches recalées ont été réalisées sur à peu près 20 mois de travail. Il est donc assez logique que tu constates une évolution graphique.

Ceci dit, lorsque j'ai trouvé mon angle d'attaque pour Ismahane, la ligne graphique est devenue naturellement rapide et tendue. Le trait, l'encrage sont sans repentir comme pour une prise de notes dans l'instant. Les couleurs à l'aquarelle sont posées à la volée pour toujours donner ces sentiments d'urgence et de précarité. Sans fioritures. Alors oui, au fur et à mesure que je devenais Ismahane et Malek, mon dessin est devenu plus fort comme un souffle de vie. Prends-moi pour un fou mais moi aussi j'ai pleuré sur mes planches ou eu le cœur serré, le souffle coupé. J'étais en phase.

Accéder à la BD Le linceul du Vieux Monde Tu reviens en ce début d’année avec deux "nouveaux" albums : Le linceul du Vieux Monde et "Pays kaki 98/02". Parlons un peu du premier. Comment es-tu arrivé sur ce projet ?
Ma famille est lyonnaise depuis plusieurs siècles. Pas de soyeux dans mes ancêtres à ma connaissance mais les canuts ont baigné mon enfance. Etudiant, quand je traînais sur les pentes de la Croix-Rousse, dans les cafés et les bouchons, j'écoutais les vieux, les ouvriers, les communistes et les anarchistes raconter leurs anecdotes, les histoires de leurs grands-parents, entre un blanc limé, un œuf dur et une gitane... Les murs de Lyon sont imbibés de cette histoire. Son classement au patrimoine de L'UNESCO, elle le doit en grande partie à la révolte des canuts. L'architecture même de cette ville a été imposée par l'industrie de la soie car les ouvriers vivaient chez eux avec leurs métiers à tisser. Je vis en ce moment même à 100 m de la première fusillade commise par les fabricants de la première légion. Il y 20 ans avec un ami, j'avais réfléchi à la possibilité de transcrire cette révolte dans un jeu de société et déjà commencé à me documenter. Le projet n'a pas abouti mais l'idée de relater cette aventure m'habite depuis des années. J'ai attendu d'avoir assez de courage et de bouteille pour m'atteler à cette tâche. C'est une aventure personnelle. J'ai lu trois thèses, des mémoires, des rapports de l'armée et de la police, j'ai traîné des journées aux Archives de Lyon dont je remercie encore le personnel. De plus l'adjoint au patrimoine de Lyon, Mr Truc ainsi que le maire de la Croix-Rousse, Mr Kimelfeld m'ont écrit conjointement une très belle préface. Le plus dur a finalement été de choisir dans l'accumulation des documents l’histoire qui m'a permis de construire les trois livres.

Cliquer pour voir une planche de Le linceul du Vieux Monde La série se composera de trois tomes. N’est-ce pas ambitieux pour un jeune auteur encore méconnu édité dans une petite maison ?
Méconnu oui mais pas si jeune finalement. Si je ne compte pas la réédition de Pays kaki 92/08, Le linceul du Vieux Monde tome 1 sera mon huitième album personnel en 7 ans. Comme je l'ai déjà dit, je porte cette série en moi depuis 20 ans. Puis ce n'est qu'un album de plus qu'Ismahane qui comportait 2 tomes. La véritable prise de risque et la preuve d'ambition viennent de Nathalie Meulemans qui, avec sa maison d'édition "Les Enfants rouges", me donne toute sa confiance. Mes thématiques ne sont pas faciles et peuvent même être considérées comme "casse-gueule" pour les grosses maisons d'édition très frileuses. La liberté créatrice se trouve dans les petites maisons où il faut du courage et une grande exigence professionnelle. Nathalie possède les deux. Je te cite l'exemple de la série "Les indociles" de Rebetez et Comment, éditée aussi par les Enfants rouges, une saga suisse (litote?) de 6 albums ! Une histoire formidable qui a un gros succès chez les Helvètes et qui mériterait plus de lumière en France. L'accueil encourageant, souvent enthousiaste, du public qui nous découvre et nous suit, ne fait que nous confirmer d'aller plus avant dans nos aventures graphiques et narratives. Chez Nathalie, les auteurs s'appellent entre eux les Red Kids ; ça part, ça vient, mais c'est une équipe et presque une famille. De plus, le temps passant, notre audience ne fait que s'accroître, alors il y a plutôt lieu d'être confiant. Personnellement, je crois sincèrement répondre à une attente. A cette heure, j'ai dessiné plus d'un quart du deuxième tome qui doit paraître courant septembre 2013, le troisième tome, lui, sortira en juin ou plus sûrement en septembre 2014. Tout va bien.

Cliquer pour voir une planche de Le linceul du Vieux Monde A la lecture, on ne peut que constater de multiples similitudes entre la situation de l’époque et celle d’aujourd’hui. Avais-tu conscience de la modernité du sujet avant d’entamer ce récit ?
Bien sûr ! C'est le principe même de tout mon travail : aller chercher dans l'histoire un écho à notre vie contemporaine pour mieux comprendre et mieux réagir à ce que l'avenir nous réserve. Rappelle-toi l'adage : celui qui oublie l'histoire est condamné à la revivre ! Et comme par hasard, la révolte des canuts ne fait plus partie des programmes scolaires, à peine quelques lignes à l'université. Pour la modernité de cet événement, l'exemple de la concurrence commerciale avec la Chine frise la caricature ! La révolte des canuts a plusieurs causes : la première est une réduction des rétributions des ouvriers à cause de la concurrence déloyale des travailleurs chinois moins chers ! Ce qu'oublient de dire les patrons, "les fabricants", c'est que la France et surtout Lyon en 1831 produit près de 85% du marché mondial de la soie ! La Chine à peine 10 avec une soie de très mauvaise qualité. Une raison suffisante pour les fabricants de hurler au loup ! A l'époque, le préfet de Lyon estime qu'il faut augmenter la journée de 15h de travail à 18 pour que les ouvriers lyonnais gagnent de quoi manger... L'augmentation des impôts et les cadeaux fiscaux sont une autre provocation pour les canuts. Les gros propriétaires terriens et surtout les marchands de vin ont soutenu la prise du pouvoir par Louis-Philippe en 1830. Pour les remercier, on allège leurs charges et les taxes sur les vins et pour de nouveau remplir les caisses on demande un effort financier aux plus faibles. C'est la crise ! Un peu de solidarité que diable ! Les canuts voient leurs impôts doubler en 6 mois. Gnafron, compagnon de Guignol, la célèbre marionnette lyonnaise, en a tiré une jolie maxime : "un riche ça a beaucoup de sous mais c'est rare un riche ! Un pauvre ça n'a qu'un sou mais y'en a plein des pauvres !" C'est clair, non ? La crise de l'Euro, la Grèce, la mondialisation, ArcelorMittal et autres plans sociaux, les subprimes, Bettencourt, les parachutes dorés, les dividendes boursiers, la TVA sociale... et puis les canuts, il y a 180 ans... Difficile d'être plus moderne, plus d'actualité. La révolte des canuts est à l'origine des syndicats, des mutualités, du socialisme, du communisme et de l'anarchisme !!! Digne d'intérêt, non ?

Cliquer pour voir une planche de Le linceul du Vieux Monde Tout à fait ! Au niveau de sa construction, ton récit se centre sur les faits mais n’offre pas de personnage central. C’est un choix assumé ?
Oh oui ! C'est l'histoire de tout un peuple. Dans le troisième tome, j'irai même plus loin : je raconterai l'odyssée de l'armée royale de Paris à Lyon à travers les campagnes et devant pacifier toutes les régions traversées. Ces émeutes du ras le bol et de la faim ne se sont pas transformées en révolution car il n'y a jamais eu émergence de leaders. J'ai bien sûr au début cherché à travailler à partir d'un héros qui évoluerait au milieu des événements mais je me suis vite aperçu que cela réduisait mon champ narratif à un périmètre géographique trop restreint pour mes ambitions. Il m'aurait fallu un super-héros capable d'aller d'un bout à l'autre de la ville en quelques secondes. Car la particularité de cette révolte est l'extraordinaire simultanéité des événements. De plus tout ce que je raconte est vrai, chaque anecdote est tirée d'une histoire que j'ai dégotée au fur et à mesure de mes recherches. Par honnêteté, je ne pouvais pas déshabiller l'un pour habiller l'autre. A chaque coin de rue, il y a eu un héros avec un nom, une vie et je me devais de le respecter. Je voulais aussi donner un point de vue côté autorités militaires et même du simple soldat... En plus, j'aime les romans mosaïques américains où de multiples histoires se développent en parallèle, se croisent pour donner une sorte de symphonie narrative. Plusieurs personnages apparaissent régulièrement et vous les verrez prendre de l'ampleur au fur et à mesure du développement de l'histoire, certains vont aussi disparaître car je n'ai pas trouvé dans les archives ce qu'ils sont devenus, d'autres mourront... Certains lecteurs peuvent se sentir perdus, peuvent ne pas trouver à s'identifier. Je leur demande juste de me faire confiance et de se laisser emporter par la musique et par l'histoire.

Au niveau du dessin, ton trait m’est apparu plus caricatural sur les personnages. C’était intentionnel ?
Plus caricatural ? Oui, si on compare à Ismahane, à "Matisse manga", ou "La contre histoire de l'art". Non si on regarde Métropolis, "Pays kaki" et même "Le Dossier secret". Bien sûr que l'intention est là. Comme je l'ai déjà dit, j'aime à changer mon trait pour le bénéfice de l'histoire. On peut discuter la pertinence de mes choix mais le plus important pour moi est l'histoire. Mon dessin est à son service. Dans Le linceul du Vieux Monde, tout comme dans Métropolis, j'ai travaillé mes personnages de manière outrancière, vulgaire, violente. Les dialogues comme les gestes sont exaltés, exagérés. Tu es à l'opéra, version Sex Pistols et Stooges ! C'est ainsi qu'en 2013 je peux témoigner le mieux de l'année 1831. N'oublie pas que nous sommes en plein romantisme ! La bataille d'Hernani a lieu en 1830. Excuse l'expression, mais à l'époque, on se foutait sur la gueule pour 3 alexandrins!

Accéder à la BD Pays kaki 92/08 Pays kaki 92/08, lui, est un récit plus ancien...
Oui, c'est une réédition améliorée : Nathalie a beaucoup travaillé sur la lisibilité et la fluidité de l'histoire. Une belle besogne. La première version est parue en 2008 aux éditions « Point d'exclamation » sous la direction de Bruno Letort qui m'a découvert et lancé dans la BD. C'était mon troisième album avec lui mais les investissements "foireux" de son associé (que je ne cite et ne salue pas) ont coulé la maison un peu plus d'un mois après la sortie de l'album. Pourtant Pays kaki 92/08 a eu une belle carrière. Beaucoup le considèrent comme ma pièce maîtresse, "une claque" dixit Sasha ! Dans les salons de BD, on me présente encore comme l'auteur de Pays kaki même quand il n'était plus disponible. Les prêts des bibliothèques et le bouche à oreille ont énormément travaillé à la notoriété de cet album.

C'est l'histoire de trois jeunes hommes dont moi-même, tous diplômés, qui, à la fin de leur sursis en 1992, vont sans motivation faire leur service national puis s'engager sur une période courte. C'est une initiation, un passage d'un monde à l'autre. Comment un petit mec tendance gauchiste pacifiste sorti des beaux-arts comme moi peut se transformer en tueur. Je n'en raconte pas plus, je laisse le suspense.

Cliquer pour voir une planche de Pays kaki 92/08 En parlant de claque, je dois t’avouer que la lecture m’a éberlué ! A croire que tu es mythomane. Tout ce que tu y décris est-il bien véridique ou est-ce romancé ?
Je ne suis pas mythomane, je suis juste un salaud comme tout le monde. L'armée me l'a appris et je vis avec. Penses-tu sincèrement que l'on naît soldat ou héros ? Nait-on gentil ou méchant ? Quand je pense aux mobilisations générales des 2 guerres mondiales, à ces millions d'hommes qui ont avancé sous la mitraille... Ils ne sont pas nés avec le désir de mourir pour la patrie. Qui étaient-ils avant ? Des professeurs, des artisans, des ouvriers, des fils à papa, des feignants, des puceaux, des pères, des rigolos ou des tristes ? Ce qui m'intéresse dans "Pays kaki", c'est l'étude du passage, du basculement de chacun vers une folie à l'inverse du désir de vie. Un passage important du livre pour moi, c'est une discussion avec un ami où je lui avoue que j'ai failli tuer un homme à mains nues par colère parce qu'il était trop "con" pour me blesser et m'empêcher "d'y retourner". Où se trouvent la morale, le bien et le mal quand on t’apprend à tuer ton frère blessé, s'il crie trop et peut te faire repérer par l'ennemi ? La guerre c'est la loi du talion enrobée d'un joli nœud aux couleurs de la convention de Genève. On enlève le nœud et il reste la merde. A la fin de l’album, un des personnages dit que personne ne le croirait s’il racontait ce qu’il a vu et vécu. C'est vrai. Crois-moi, j'ai déjà enlevé l'incroyable. Sinon, c'était trop et le lecteur n'entrait plus dans l'histoire. J'y ai beaucoup réfléchi. J'ai dessiné l'album 15 ans après. Précision : pendant les dédicaces, je croise d'anciens soldats et d'anciens combattants. Ils m'embrassent en silence et me remercient pour ce témoignage.

Cliquer pour voir une planche de Pays kaki 92/08 Ton découpage, pourtant d’apparence très classique, est plus subtil et moins anodin qu’il n’y paraît !
C'est bien sûr ce qu'on appelle un gaufrier dans le monde de la BD. Toutes les planches reprennent un même dispositif de 12 cases : 3 sur la largeur sur 4 de haut. Seules exceptions, les planches que j'appelle les têtes de chapitres qui servent à rythmer les histoires et font changer de lieu. J'ai repris les grands classiques du respect des unités de temps et de lieu. L'épilogue est différent : un grand dessin puis un texte. C'est normal, c'est la vraie vie, ce n'est pas pareil. Pour revenir aux 12 cases, elles créent un rythme lancinant, "métronomique", qui malgré l'action qui peut s'y dérouler, impose un tempo où sourdent l'ennui et la monotonie. Pas de panoramiques, de gros plans ou de contre-plongées : des vues toujours centrales comme des mauvaises photos. Ainsi, il n'y a plus de joli dessin à admirer, il y a juste une histoire qui commence comme une mauvaise blague et petit à petit te prend à la gorge et t'arrache l'âme. Tu n'en sors pas indemne. Puis, pour finir les 12 cases sont carrées car à l'armée, tout est carré. Tout doit être CARRÉ !

Ce livre t’a-t-il servi de thérapie ?
Je gonfle tout le monde avec mes histoires dans les soirées. Je pleurais la nuit, devant la télé, pour rien. Je me réveillais en cherchant mon arme. Je marchais dans la rue en cherchant l'endroit où me planquer au cas où on me tire dessus. Je réfléchissais à comment monter une embuscade ici ou là. C'est ma femme qui en a eu ras-le bol et qui m'a poussé à faire cette bande dessinée. "Et après on n'en parle plus !" Oui, une thérapie... ça a été un échec. En fait, ça a été tout le contraire. J'avais enfoui beaucoup tout au fond de moi à un tel point que j'avais oublié des pans entiers de ma vie. Quand j'ai décidé de parler de ça plus de 15 ans après, l'écriture a été longue et difficile : cela m'a pris plus de deux ans. Tout est revenu dans le désordre, j'étais comme un archéologue dans les strates de mon inconscient et plus je creusais mes souvenirs et plus de nouvelles histoires remontaient, toujours plus effroyables. Souvent, je me regardais et pensais : " mais comment ai-je pu faire ça ? ". As-tu déjà vu ton ombre (pas celle du soleil) ? C'est une expérience très dure, peut-être encore plus pour ma femme qui me voyait au fur et à mesure littéralement "noircir". Maintenant, plus rien n'est enfoui et je vis avec. On va dire que je fais un travail de deuil mais c'est de la foutaise ! Comment voulez-vous oublier avec un livre pareil et toutes les questions qu'on vous pose ? J'ai quand même trouvé une solution : petit à petit, je me désolidarise. Ce n'est plus moi et mes potes. Ce sont juste des personnages, c'est juste une histoire. Peut-être qu'un jour, pour te reprendre, je me dirai : "putain, t'es un sacré mythomane !" et là, ce sera chouette.

Cliquer pour voir une planche de Pays kaki 92/08 Bon, je t'avoue aussi que j'ai du "matériel" inexploité pour au moins 10 histoires et que je travaille déjà à un pendant de Pays kaki 92/08. Une version courte (56 p.) avec Nicolas Sure comme dessinateur a capoté à cause d'éditeurs un peu bas de la casquette. Je vais donc retravailler l'histoire pour moi, la rallonger en nombre de pages pour donner plus d'ampleur à la psychologie du personnage. Oui, il y aura un héros !

S’il y a une constante dans tes choix de thème, c’est leur caractère social. Estimes-tu être un auteur ‘’engagé’’ ?
Je crois que j'ai déjà pas mal répondu à cette question durant cet entretien. Plus qu'engagé, je suis enragé. La bande dessinée est une formidable tribune efficace et pertinente mais je n'ai pas choisi ce médium pour cracher ma colère, c'est lui qui m'a choisi et appelé. Quand je sévissais dans l'art contemporain, je travaillais déjà dans ces voies mais c'était confidentiel. Une exposition, un article par-ci par-là... Aux beaux-arts, on m'a appris à ne jamais faire de geste gratuit, tout doit être pensé, pesé et construit. Faire de la BD est un vieux rêve d'enfance comme pour beaucoup d'entre nous, j'avais changé de voie en me centrant sur le dessin artistique. Le jour où Bruno m'a donné ma chance, j'ai tout de suite compris que la BD deviendrait une manière très efficace de m'exprimer et de faire voyager ma pensée. Un album de BD a sa propre vie, il voyage plus que moi ! Des villes, des pays, des librairies, des bibliothèques, des mains inconnues. Je ne me rappelle plus de la statistique mais un seul album peut être lu par au moins 5 personnes différentes. La différence est énorme. J'ai même la fierté de retrouver mes albums dans les boutiques des musées même au centre Pompidou ! Ça ne me serait jamais arrivé en restant un artiste conceptuel, c'est sûr !

Accéder à la BD Metropolis (Les Enfants rouges) Enfin, je te propose de réagir à ces quelques mots :


Metropolis :
- Ma folie ! J'ai adapté en BD le film de Fritz Lang qui est aussi un chef d'œuvre de l'humanité classé à l'UNESCO. Les critiques ont été nuancées allant des félicitations aux crachats. Je me suis bien amusé et j'ai fait du bon travail à mes yeux, même si je vois quelques défauts maintenant. Génial souvenir : ma séance de dédicace à la cinémathèque française pendant l'exposition sur Métropolis.

Culture :
- C'est un mot vague mais je le comprends comme "curiosité du savoir" et je paraphrase Pablo Picasso : "la culture est une grenade à lancer dans le salon des bourgeois !". Je pense aussi à Charles Péguy qui disait à Jean Jaurès : "Quand je vais au Louvre, je fais une ascension vers l'humanité". Donc moi, je dis :" la culture est la seule arme qui fait peur à tous les tyrans".

Tolérance :
- Il y a longtemps en Roumanie, dans un orphelinat-prison, une gamine sans âge est morte d'épuisement alors que je lui tenais la main. Je ne suis plus tolérant.

Devoir moral :
- Crois-tu vraiment que les deux mots vont ensemble? Quand j'ai fait mon devoir, comme on dit, c'était à l'encontre de toute morale. Maintenant j'essaie de faire le moins de mal possible, je suis devenu professeur et bédégraphe pour passer un relais et un message et j'essaie de me regarder dans un miroir.

Christophe, un grand merci pour le temps que tu viens de nous consacrer et bonne continuation dans ta carrière. Un petit mot en guise de conclusion ?
J'ai été déjà long, non ? Alors, merci pour tout et bonnes lectures.



A voir aussi : le blog de l'auteur
Interview réalisée le 24/12/2012, par Mac Arthur.