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Les coups de coeur de Blue boy

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Nom série  Mon ami Dahmer  posté le 22/03/2015 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien) Découvrez toutes les séries « coup de coeur du moment » de BDTheque! Coup de coeur
Un jeune homme, vu de dos, marche au bord d’une route de campagne, environnée ça et là de rares maisons. La route semble monter vers un paradis serein aux cieux rayonnants. Zoom aérien sur le personnage, un peu raide, bras serrés le long du corps à la manière d’un automate désœuvré, puis sur ses baskets. Crissements des semelles sur le sol, crunch… crunch… crunch… tel le tic-tac d’une horloge maléfique, compte-à-rebours inéluctable vers une destination aléatoire mais que l’on devine tragique. Pause. Le jeune homme tombe en arrêt devant le cadavre d’un chat sous une nuée de mouches noires. Il le prend dans ses bras, imperturbable. Regard fixe. Fascination de la putréfaction, des chairs mortes… Puis il reprend sa marche funèbre en emportant son trophée, avec visiblement un plan bien précis en tête. Tout compte fait, on dirait que ce n’est pas la route du paradis, mais bien plutôt celle de l’enfer. L’enfer de celui pour qui la vie pris très vite la forme d’une cellule aux cloisons infranchissables… Ainsi débute ce récit peu commun. D’emblée, ce prologue mystérieux soutenu par un graphisme unique très attrayant nous plonge immédiatement dans l’histoire.

Chez Derf Backderf, tout est dans la verticalité. Lui-même fait ses dédicaces debout (comme j’ai pu le voir à Angoulême cette année), en posant le support sur un carton vide. Une verticalité amplifiée par la rectangularité des formes, des objets et des personnages, comme une tentative de relier le ciel et la terre, et dans le cas de Dahmer, un paradis inaccessible et un enfer omniprésent. Backderf est un rejeton de la BD US alternative, une sorte de Charles Burns au trait géométrique révélant des personnages désincarnés, comme engoncés dans leur carcasse, ectoplasmes d’une Amérique sans gloire. Ce style aux contours précis se dispense parfaitement de la couleur au regard de la profondeur de l’histoire, et son aspect juvénile permet de distancier la noirceur sous-jacente.

De bout en bout le lecteur reste happé par l’histoire dérangeante (et authentique) de cet étrange garçon dont chaque fait et geste entre en résonance avec son terrible destin de tueur en série qu’aucun de ses proches, professeurs et camarades, n’avaient su deviner en le côtoyant. A l’époque, Jeff Dahmer avait juste l’air d’un enfant un peu spécial et secret, et pourtant quiconque s’y serait intéressé de plus près aurait pu constater que tous les éléments étaient réunis pour un massacre annoncé : son attirance pour les animaux morts, ses errances de zombie solitaire, son alcoolisme chronique, sa mère dépressive, les relations très conflictuelles entre ses parents avant leur divorce, ses cris d’épileptiques soudains, ses pantomimes déments qui firent de lui une mascotte dans son lycée ! Mais bien sûr, personne n’imagine jamais qu’une connaissance ou un proche puisse renfermer un tueur potentiel. D’ailleurs, la scène des retrouvailles de l’auteur avec deux de ses anciens camarades plusieurs années après est très révélatrice. Lorsque celui-ci évoque Dahmer en suggérant sa probable conversion en tueur en série, leur seule réaction est d’éclater de rire comme un seul homme (confession très courageuse il faut bien le dire).

Derf Backderf porte un regard juste, ne cherche à accuser personne ni à tomber dans l’auto-culpabilisation. Sans dédouaner son « ami » Dahmer de ses actes ignobles, il s’efforce simplement de comprendre comment ce camarade de classe atypique a pu devenir « le monstre du Milwaukee ». Se basant sur ses propres souvenirs, mais également sur des témoignages, des articles de presse et documents du FBI, il brosse un portrait éloquent du futur tueur depuis ses années au collège jusqu’à son premier crime. Aucun voyeurisme ici, la démarche de Backderf se veut à la fois factuelle et introspective. Mais elle est aussi remarquable dans le sens où ce dernier aide le lecteur, davantage en suggérant qu’en pointant du doigt les causes, à vérifier qu’on ne devient pas un tel monstre tout à fait par hasard. Tout cela fait de « Mon ami Dahmer » un one-shot passionnant et incontournable selon moi. Pour cette raison, je ne manquerai pas de remercier mon webmaster préféré de me l’avoir conseillé lors de notre virée à Angoulême !

Nom série  La Fille maudite du capitaine pirate  posté le 21/02/2015 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Jeremy Bastian, tant par son énorme boucle nasale que pour son style graphique, tient du pirate. Un pirate gentil au regard extrêmement doux, mais visiblement décidé à n’en faire qu’à sa tête en renversant la table des conventions. Cet auteur mène sa barque à contre courant de tout ce qui peut se situer, de près ou de loin, dans la tendance. Non, c’est sûr, Jeremy Bastian n’est pas de ce siècle, avec son dessin évoquant les gravures de Gustave Doré, à mille lieux d’un manga industriel et formaté. Et il fallait que ce soit un petit éditeur passionné (et auteur lui-même) qui repère cet artiste atypique et tout aussi passionné. La collaboration entre Guillaume Trouillard, des Editions de la Cerise, et l’auteur américain s’apparente véritablement à une idylle artistique. Le premier est allé jusqu’à refaire tout le lettrage après traduction en respectant scrupuleusement le style de police original. De la belle ouvrage à l’ancienne, assorti d’un tirage luxueux au format plus grand que la version US !

Le dessin, tout à fait remarquable et d’une finesse hors du commun, permet de représenter un fourmillement de détails hallucinant. Et quand je dis « fourmillement », le terme n’est pas galvaudé. On peut pendant des heures y explorer du regard qui la cuisine cradingue d’un navire où mille ustensiles côtoient poulets, souris, poissons morts et autres créatures visqueuses, qui la chambre d’Apollonia regorgeant de jouets divers et de mobilier rococo, qui le fond de l’océan peuplé d’êtres mystérieux et de coquillages enchevêtrés. Pourtant malgré toute cette finesse, il y a quelque chose de pas vraiment net voire d’un peu tordu au royaume de Jeremy « Pirate » Bastian : sa représentation des corps, têtes et membres, difformes et disproportionnés, totalement assumée et pour notre plus grand plaisir, accentue le côté carrollien de l’objet, à la fois monstrueux et merveilleux.

On l’aura compris, le minimalisme, c’est pas son truc à Bastian, et si les fins exégètes auront tôt fait de moquer, avec un brin de condescendance, ce dessin « chargé » et toutes ces fioritures « very old school », on ne doute pas que l’auteur, en réaction, dégaine son drapeau noir à tête de mort et à majeur dressé.

« La Fille maudite du Capitaine pirate » est à ce point hors du temps, de par son aspect contemplatif et « ancien », que l’on en perd la notion même. Et au fond, c’est peut-être bien ce qu’il cherche à faire, ce flibustier de Bastian : nous arracher au présent pour nous trimbaler avec ses pirates dans une autre dimension au goût d’éternité. On l’imagine parfaitement, étant gamin, s’extasier à la lecture de « Peter Pan » ou passer son temps à dessiner des cartes au trésor.

Certes, ce tome 1 pêche un tantinet par son scénario, lequel, à l’image du dessin, est envahi de circonvolutions délirantes (et par moments quelque peu balourdes), mais on en termine la lecture avec ce vague sentiment d’être passé de l’autre côté du miroir, dans un monde aussi mystérieux qu’addictif. Un peu comme la jeune Apollonia, chez qui la rencontre avec la fille du pirate semble avoir déclenché un processus irréversible de métamorphose psychique, sorte d’entrée en rébellion contre l’éducation bourgeoise sous cloche que veut lui imposer son gouverneur de père. Quoiqu’il en soit, une lecture ne suffira pas pour capter l’infinité de détails de ce premier volet, et c’est avec plaisir qu’on s’y replongera avant de découvrir la suite, qui permettra de vérifier si Bastian ne fait qui naviguer à vue ou détient véritablement une idée précise de l’issue de sa course au trésor. De toute façon une très belle découverte qui aura enchanté mon festival. Et qui aura probablement engendré ma critique la plus longue sur BDT, sorry ;-)

Nom série  Notes  posté le 02/01/2015 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Il m’aura donc fallu attendre le numéro 9 de ces « Notes » pour qu’enfin j’ai le bonheur de découvrir cet auteur. Ce mec a un talent fou, on a l’impression qu’il dessine comme il respire, que chez lui le dessin est plus qu’un art, tout simplement un langage à part entière comme l’écriture peut l’être pour les écrivains. Le bougre confie d’ailleurs ne pas recourir aux croquis. A croire qu’il pourrait tout dessiner, aussi à l’aise dans le dessin humoristique que dans l’aquarelle, se payant même le luxe de réaliser des estampes japonaises. Il suffit pour s’en rendre compte de consulter son blog bouletcorp.com. La plupart du temps en noir et blanc avec ponctuellement quelques touches de couleurs, ces « beaux dessins plein de petits traits », qui pourraient évoquer Crumb ou Moebius, impressionnent aussi par leur fluidité, leur sens du mouvement et du cadrage, mais surtout par leur folle expressivité dans la caricature, engendrant chez le lecteur une irrépressible envie de rire. Boulet étant le personnage principal de ses histoires courtes tirées de son blog, il fait preuve de beaucoup d’autodérision, peut-être un moyen de ne pas se choper le cigare, ce qui serait tentant lorsque comme lui on possède un tel talent.

Sa façon est telle de ne pas se prendre au sérieux qu’il parvient à nouer une complicité immédiate avec le lecteur. Déjà suffisamment torturé, Boulet s’accroche à son âme de gosse, on ne saurait le blâmer, mais ne lui dites pas que « les dessinateurs sont de grands enfants ». Ça a le don de le mettre hors de lui, du coup il a les arguments pour assassiner une fois pour toutes ce cliché idiot, comme il le fait dans le tome 9. Boulet est un auteur aussi talentueux qu’attachant, et ce seul tome m’aura suffit pour être définitivement conquis. Je vais de ce pas me mettre en quête des huit précédents…

Nom série  La Petite Mort  posté le 20/12/2014 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Très bonne surprise que cette BD, aussi inattendue que décalée, joyeusement macabre. Tout d’abord, un bon point pour cette couverture d’un noir funèbre mais délicieusement veloutée, plaisir du toucher…

Avoir eu l’idée de faire une BD humoristique sur une famille de squelettes faucheurs vivant comme n’importe quelle famille humaine, du moins cherchant à y ressembler, avec ses préoccupations terrestres quotidiennes, je trouve que c’est carrément mortel !

Le dessin à la fois stylisé et cartoonesque (je ne savais pas que des orbites vides pouvaient être aussi expressives) et la mise en page en font un objet très graphique, avec des cases (évidemment) cernées de noir et un petit os pour séparer chaque strip, des digressions dans un style totalement différents, notamment des fausses pubs « saignantes » (Killer surprise) ou des parodies macabres de Hello Kitty (« Hello Kittu »). Ça ressemble à une espèce de collage improvisé mais ça donne quelque chose de paradoxalement très vivant, presque joyeux, souvent déconcertant mais souvent drôle aussi. Glacial à souhait, cet humour noir pour vieux enfants conscients de l’horloge qui tourne grince comme des articulations de nonagénaire, on entendrait presque tinter les chaînes de la faucheuse ricanant, mais avec un côté candide incarné par le personnage de la Petite Mort, double funéraire d’un Caliméro sous prozac, assez touchant, car oui, il y a un cœur sous cette cape. On n’oubliera pas certains autres personnages, celui de Pépé Mort, « squelette sorti du placard », moitié gouailleur moitié philosophe, et celui de Ludovic, le seul ami de la Petite Mort, cancre acnéique d’une bêtise confondante mais bidonnant à s’en faire péter les côtes.

Gothique, insolite, décalé, déconcertant, surprenant, hilarant, philosophique… Les adjectifs ne manquent pas pour définir l’ouvrage. A sentir le souffle de cette Mort-là, mes tibias et mes fémurs ont entrepris une danse macabre drolatique et mon âme s’est subitement réchauffée à l’intérieur de mon crâne. Croyez-le, Davy Mourier tient plus de l’oiseau de paradis que de mauvais augure. Avec lui, si la mort fait trembler, c’est seulement de rire. Elle est rendue inoffensive, devient même attachante, et se paie même le luxe d’apparaître en réalité augmentée sur certaines pages pour les plus geeks d’entre nous ! N’ayez donc pas peur d’adopter cette faucheuse, et soyez enfin le weirdo que vous avez toujours rêvé d’être !

Nom série  Axolot  posté le 03/11/2014 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Avant toute chose, il convient de saluer, outre la couverture attirante, la présentation de ce recueil de très belle facture, une invitation réussie à pénétrer le monde étrange d’Axolot. L’axolot (ou « axolotl » en langue nahuatl), c’est une petite bestiole amphibienne vivant principalement au Mexique et qui a donc donné son nom au site puis à la BD de Patrick Baud. « A mi-chemin entre la salamandre et le Pokémon », cette créature a pour particularité de régénérer ses organes endommagés et peut rester à l’état larvaire toute sa vie. Et si là vous me dites « bizarre », je sens bien que ça vous tente de vous y risquer davantage… Cet album est donc bel et bien fait pour vous.

Notre Big Circus s’ouvre en fanfare avec un poulet sans tête, petit numéro fort clownesque et enchaîne sur une séance hitchcockienne de thanatopraxie par un vieux toubib amoureux transi, auxquels succèdent de drôles de créations, de chimères ou d’illusions, allez savoir… Au programme figurent le « vrai Frankenstein », un automate turc champion d’échecs, des monstres issus des ténèbres, le Blob (vu au microscope hilarant de Marion Montaigne), trois Christs pas très sains d’esprit, des zombies danseurs et des poupées macabres.

A l’entracte de cette foire baroque délicieusement lugubre, vous pourrez vous promener parmi des arbres extraordinaires, visiter le cabinet des curiosités incluant un bestiaire fabuleux, ou encore consulter un mage-psychologue qui vous collera les miquettes en vous démontrant comment votre cerveau vous joue des tours… et là, ne vous étonnez pas si au moment où vous refermez le livre, une escouade d’infirmiers force votre porte pour vous passer la camisole, surtout si vous leur racontez que tout est véridique !

En attendant, vous pourrez toujours profiter d’un graphisme varié par des auteurs triés sur le volet (en plus de Marion Montaigne, on notera la participation de Libon, Tony Sandoval, Boulet, Camille Moog, Ewann Surcouf, Geoffroy Monde, Sybilline et Capucine, Adrien Ménielle, Guillaume Long, Yannick Lejeune), le tout formant un ensemble cohérent et passionnant sous la baguette du brillant chef d'orchestre Patrick Baud. L’axolotl est paraît-il une espèce menacée. Espérons qu’il en ira tout autrement pour l'Axolot version BD, œuvre collective et originale à laquelle une suite serait plus que bienvenue.

Nom série  Mauvais genre  posté le 25/06/2014 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 5/5 (Culte !)
Une sacrée histoire que celle de Paul Grappe ! Curieusement, ce n’est qu’en refermant la dernière page que j’ai réalisé qu’il s’agissait d’une histoire vraie. Et pourtant je ne doute pas qu’un scénariste brillant ait pu concevoir un récit aussi incroyable, aussi dérangeant, aussi fascinant. Un gros pavé dans la mare fétide des opposants au mariage gay et autres paranoïaques redoutant un enseignement du plus « mauvais genre »… Et quand je dis « gros pavé », surtout ne pas se méprendre ! Car si pavé il y a, celui-ci est tout en finesse, servi par un joli dessin au pastel à dominante gris sépia parsemé de touches de rouge, pour évoquer d’une part le sang de la boucherie 14-18 et d’autre part la relation passionnelle et tumultueuse entre Louise et Paul ou encore la séduction un brin provocante. Au niveau du trait, on est presque plus dans l’esquisse, le but étant de faire ressortir les ambiances, les attitudes et les expressions des personnages, ce que Chloé Cruchaudet réussit avec énormément de talent. C’est vraiment très très beau à regarder et on se dit que les contours des cases auraient été superflus dans une histoire sur la relativité du genre…

Par ailleurs inspirée d’un roman, cette BD nous fait vivre la transformation physique et morale d’un homme qui au départ se travestissait uniquement pour sortir de la clandestinité. Un rien macho au départ, Paul va peu à peu découvrir sa part de féminité qu’il finira par assumer totalement et mettre en valeur en devenant la star des soirées olé-olé du Bois de Boulogne. Du coup, on se dit que ce n’est peut-être pas tout à fait par hasard si on disait de ces années qu’elles étaient « folles »… L’humour n’est pas absent et vient judicieusement contrebalancer la dureté de certaines scènes évoquant la Grande guerre au début de l’album, une guerre où par chance Paul n’aura (délibérément) laissé qu’un doigt pour éviter d’y laisser le reste.

Il va sans dire que « Mauvais genre » est un énorme coup de cœur pour moi, et incontestablement une des meilleures productions de l’année 2013.

Nom série  Les Idées fixes  posté le 24/05/2014 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
De prime abord, j’avoue avoir eu quelque appréhension à la vue du graphisme et de la mise en page. Appréhension assez vite contredite par une lecture plutôt fluide malgré l’absence de cases et une disposition en apparence anarchique, mais il est vrai qu’un quelconque semblant d’ordre aurait paru déplacé pour un ouvrage faisant en quelque sorte l’éloge de la folie et de la liberté. Un tel parti pris était pour le moins risqué et Gabrielle Piquet relève le défi avec brio. Comme guidé par les muses de Cocteau, son trait épuré et fragile serpente entre chaque page avec une telle grâce, une telle légèreté, que j’ai à peine réalisé être arrivé à la fin de cet OPNI (Objet poétique non identifié), envoûté que j’étais par la musicalité des textes.

Oui assurément, cette histoire se lit comme une chanson, quasiment d’une seule traite, comme un conte pour enfants pas sages croyant à l’impossible. Sa petite musique pleine de douceur finit, l’air de rien, par nous prendre au piège de ses sortilèges dont on se révélera la victime consentante, selon notre capacité à rêver, notre curiosité à voir au-delà du visible. A ce titre, la confrontation entre l’adulte et l’enfant est intéressante dans le sens où les rôles sont comme inversés : le premier, transformé par une guerre traumatisante, sauvé peut-être grâce à son imagination exaltée et sa folie « infréquentable », apparaît beaucoup plus vif et joyeux que le second, « petit enfant fripé » à l’âme déjà « flétrie » et gouvernée par une frileuse raison, démonstration éclatante qu’il n’y a pas d’âge pour être jeune, pas davantage que pour être vieux. Cet album sans prétention, tout en humilité, devrait dévoiler ses multiples petits joyaux étincelants à qui sera réceptif (encore qu’une seule lecture n’y suffira sans doute pas), invitant chacun à laisser s’exprimer sa folie au lieu d’en avoir peur, à briser ses chaînes et à déchirer son voile de cécité.

Nom série  Abélard  posté le 09/03/2014 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 5/5 (Culte !)
En attaquant les premières pages de cette BD « animalière », on ne sait pas trop à quoi s’attendre. Un décor idyllique avec des personnages à tête d’animaux dans une mignonne petite cabane au bord de l’eau, le tout dans un style « cartoon », ça donne un côté enfantin, à la limite presque mièvre. Mais en même temps, ça tape la belote, ça sirote des « binouzes » et ça cause argot. Et puis il y a ces petits papiers contenant des citations qui mystérieusement sortent chaque jour du chapeau d’Abélard, une jolie trouvaille. Du coup, on est un peu titillé, ce décalage entre le dessin et le propos est pour le moins paradoxal, et on est pressé de voir de quoi il retourne… Abélard veut donc parcourir le monde pour retrouver sa belle, c’est ainsi qu’on va le suivre dans son périple où rien ne se passera comme prévu, mais je ne peux décidément pas en dire plus…

L’histoire est à ranger dans la catégorie « quête initiatique », mais une quête étonnamment sombre avec une toute petite lueur au bout d’un tunnel peu rassurant, avec à la clé une réflexion grave et désabusée sur le voyage, la solitude, le racisme, l’intolérance, bref, le monde comme il va en somme... C’est aussi et surtout une magnifique - et je pèse mes mots - histoire d’amitié entre deux êtres (Abélard le moineau candide et Gaston l’ours grognon) qui n’ont a priori rien à faire ensemble… Quant au trait stylisé et empreint d’une belle poésie de Dillies, il confère idéalement un peu de légèreté à l’ensemble.

« Abélard » s’est avéré être pour moi une énorme claque mais une claque d’une infinie tendresse qui m’a laissé chancelant, brisé par l’émotion, laissant chaque pore de ma peau, chaque fibre de mon âme, en totale empathie avec ce tout petit personnage de rien du tout qu’est Abélard. Mais attention, aucune sensiblerie de pacotille ici ! C’est juste incroyable à quel point l’alchimie d’un dessin « naïf » allié à des textes graves voire pessimistes fonctionne bien ici et peut produire quelque chose d’extrêmement bouleversant.

Ceci n’est donc pas une BD pour enfants, vous l’aurez compris. Il s’agit plus exactement d’une BD qui parvient à nous rappeler, avec intelligence, qu’on a été un jour un enfant… Je ne peux ainsi qu’exprimer mon infinie reconnaissance à Régis Hautière et Renaud Dillies de nous avoir offert ce petit bijou à côté duquel il serait vraiment dommage de passer.

Nom série  Le Désespoir du Singe  posté le 21/01/2014 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
J’ai été très séduit par cette bande dessinée envoûtante qui m’avait déjà interpelé par ses couvertures très réussies, reflétant parfaitement l’atmosphère générale : à l’image de ce train illustrant le troisième tome, cette saga à la fois fiévreuse et ténébreuse nous embarque à tombeau ouvert vers des horizons rougeoyants d’aventures périlleuses et de romanesque débridé.

L’ambiance est souvent très sombre et pourtant jamais glauque. Le dessinateur Alfred a un sacré coup de patte qu’il gère sans coup férir. Toujours intéressantes à détailler, les cases comportent de nombreuses références à la peinture moderne du début du XXème siècle, deux des protagonistes étant d’ailleurs peintres eux-mêmes. Son trait, anguleux et tendu comme un arc, s’inspire d’un néo-expressionnisme à la fois nerveux et menaçant, se voyant renforcé par une composition audacieuse. A souligner une certaine évolution au fil des tomes, inconsciente ou non : perdant en précision, le crayon semble s’adapter, plus naïf, plus abstrait, plus onirique alors que l’histoire s’accélère et que l’abattement semble gagner du terrain. Les couleurs sont superbes, passant avec bonheur des tons chauds bouillants à des nuances obscures et glaciales. Il n’y a quasiment rien à reprocher du point de vue visuel, c’est très original, efficace et stylé, et reflète bien l’atmosphère lourde de menaces de l’entre-deux-guerres sur le vieux continent, ici en l'occurrence dans un pays (imaginaire) qui pourrait être l'URSS.

Le scénario est très bien construit, à la façon d’une sarabande dont le rythme ne cesse de s’accélérer jusqu’à l’apothéose du troisième tome. On suit ce récit tour à tour fasciné, émerveillé et inquiet pour ces héros romantiques (au vrai sens du terme), car on sait que d’une manière ou d’une autre, tout ça finira mal… Cette bande dessinée très riche allie avec grand talent l’aventure, la politique, le monde des arts et le romanesque : l’histoire d’un amour passionné entre une pasionaria et un peintre raté, amour menacé par la folie d’un régime tyrannique. Une ode à la vie et à la liberté, tout simplement. Je regretterais seulement le manque d’émotion (sauf à la fin du dernier tome), peut-être due au caractère un peu simpliste des personnages. Mais que l’on ne s’y trompe pas : cette BD demeure un petit bijou à découvrir absolument.

Nom série  Les Derniers Jours de Stefan Zweig  posté le 30/11/2013 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 5/5 (Culte !)
Il est toujours délicat de juger une bédé inspirée d’un roman qu’on n’a pas lu. Mais si l’on s’en tient ici à l’aspect visuel, c’est tout bonnement époustouflant. Le trait dentelé de Sorel s’allie parfaitement à ses aquarelles sublimes que l’on admire tels des petits tableaux, avec des effets de lumière sidérants. Et ce quel qu’en soit l’échelle. Si les paysages brésiliens sont grandioses, on est tout autant ému par les délicats reflets d’une coupe de champagne ou de l’eau dans une piscine. Les souvenirs du « monde d’hier », en l’occurrence l’Europe de la culture et des arts avant la barbarie nazie, sont évoqués avec sensibilité, dans une ambiance à la fois crépusculaire et flamboyante.

Je dois dire que je me suis tellement laissé emporter par la magnificence du travail de Sorel que pour moi le scénario passe presque au second plan. D’autant que celui-ci n’est pas vraiment à créer puisqu’il est basé sur des faits réels : la retraite de l’écrivain au Brésil avec sa jeune épouse Lotte, quelques jours avant leur suicide en 1942. Bref, j’ai trouvé que Sorel rend ici un magnifique hommage à Stefan Zweig et qu’il a parfaitement compris l’état d’esprit dans lequel il pouvait se trouver à ce moment-là. C’est vrai, le récit est lent et contemplatif, et risquera de laisser en dehors ceux qui ne connaissent pas cet auteur dont les œuvres furent traversées par un humanisme inquiet et qui ressentit d’autant plus durement la folie destructrice qui s’était emparée de son pays et de l’Europe toute entière.

Certes, le personnage n’est pas très drôle non plus, mais comment pouvait-il l’être dans un tel contexte ? Comment le pouvait-il, lui l’amoureux des arts qui déprimait de voir le monde prêt à succomber au fascisme (et qui ne croyait pas à la victoire des Américains), et souffrait d’entraîner vers un abîme inéluctable sa chère Lotte qui aspirait à la vie malgré son asthme sévère, lui qui disait ne plus pouvoir vivre avec sa « bile noire » que rien ne pouvait chasser ?

Ce que l’on peut dire aussi de cette œuvre, c’est que les auteurs jouent beaucoup sur les contrastes. Tout d’abord celui entre deux mondes opposés, l’Europe en proie au chaos et le Brésil baigné d’une douceur de vivre réconfortante et hors du temps. Puis celui entre Stefan Zweig lui-même, en proie à un abattement inconsolable, lassé d’être devenu un exilé permanent considéré comme juif par les uns et ennemi allemand par les autres, et sa jeune épouse Lotte, portée par un fort désir de vivre et aspirant à l’insouciance, alors même que sa maladie lui rappelle que cela est impossible. Sorel parvient à rendre avec délicatesse tout l’amour et la tendresse qui unirent ces deux êtres jusqu’à leur fin romanesque, et cela aussi est vraiment très émouvant.

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