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... a posté 411 avis et 86 séries (Note moyenne: 3.5)

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Nom série  Courtes Distances  posté le 13/02/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Voilà un ouvrage comme seuls les éditeurs « indés » peuvent nous en proposer : une histoire sans histoire où il ne se passe pour ainsi dire rien, aucun événement notable, aucun rebondissement, que tchi vous dis-je… L’action (si l’on peut dire) se déroule dans une sorte de banlieue anglaise sans intérêt, faite d’entrepôts hideux et de petits pavillons grisâtres collés les uns aux autres, l’environnement parfait pour susciter la joie de vivre ! Et pour compléter le tableau, Sam, le personnage principal, qui a échoué dans ses trois cursus universitaires et sort de dépression, vient trouver refuge chez sa mère. Affublé d’un physique de grande courge apathique qui semble accablée par ses bras et jambes interminables, Sam n’a qu’un projet : trouver un travail « dont il ignore tout et qui ne lui dit rien », toutes ses tentatives pour obtenir un job passionnant et/ou lucratif s’étant soldées par des échecs retentissants… C’est ainsi qu’il va trouver le « salut » en étant recruté par le lointain cousin d’un père qui a déserté le foyer lorsqu’il n’avait que quinze ans. L’entreprise, on ne sait pas bien ce qu’elle vend au juste, peut-être des tuyaux ou des ventilos pour assainir l’air des boîtes environnantes. D’ailleurs Keith Nutt, le boss, ne semble pas en savoir beaucoup plus, mais là n’est pas l’important… notre quinquagénaire bedonnant passe le plus clair de son temps dans son Audi A4 « left-hand drive »…
Quant à Sam, la partie essentielle de son boulot consiste à écouter Keith lui raconter sa vie, et ses responsabilités accrues le verront successivement prendre le volant de la berline allemande de son boss et s’occuper de son toutou au regard tout doux, un « Cavalier King Charles Spaniel »… c’est ce qu’on appelle du challenge !

Dessin atypique, narration atypique… si ce roman graphique hyper-réaliste peut au premier abord laisser dubitatif, il finit par embarquer le lecteur à son insu dans ses méandres, ceux d’une réalité des plus ordinaires. Car sous l’œil de Joff Winterhart, ces arrêts sur image des vains va-et-vient de Keith Nutt, accompagné de son confident malgré lui, le jeune Sam, prennent une dimension intrigante et subtilement cocasse, parfois incongrue. Le dessin, pas forcément abouti, reste pourtant détaillé et fait ressortir chez son auteur un sens de l’observation pour le moins développé, avec un trait semi-réaliste au crayonné, axé sur les personnages et leurs aspérités physiques, rarement rendus sous un jour avantageux il faut bien le dire. On n’est pas sur du noir et blanc mais plutôt sur un bleu foncé monochrome, et les couleurs existent même si elles sont rares, comme cela semble aller de soi dans une région de l’Angleterre minée par la crise.

Ce qui importe, chez Joff Winterhart, ce sont visiblement les gens et rien d’autre, le scénario et ses enjeux largement relégués au second plan. Toute l’« histoire » tourne in fine autour de ces deux êtres que tout sépare et dont rien ne pouvait laisser présager qu’ils partageraient un jour des moments communs. Et pourtant, de ce malentendu naît une sorte de connivence, tandis que Sam, dans le rôle du narrateur empathique, comprend de mieux en mieux son patron à force d’être à ses côtés, un homme rondouillard et court sur pattes qui s’efforce de garder son masque de virilité, mais se révèle finalement assez faible et n’en devient que plus touchant, égaré dans sa routine insipide et ses « courtes distances », ses blessures et ses petites névroses…

Elu meilleur roman graphique de l’année 2017 par The Guardian, cet album révèle chez son auteur un talent certain de portraitiste. Un moment de lecture sympathique à l’humour discret et inattendu, empreint d’une ironie douce-amère dépourvue de méchanceté, car il ne fait guère de doute que Joff Winterhart est un vrai altruiste possédant cet art de transformer les infimes détails d’un quotidien en tranches de vie singulières…

Nom série  Serum  posté le 29/01/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 3/5 (Pas mal)
Une fois n’est pas coutume, Cyril Pedrosa a posé ses pinceaux pour ne s’occuper que du scénario. Il nous propose ici un récit d’anticipation politique mis en images par Nicolas Gaignard, dont c’est le premier album. L’histoire débute de façon énigmatique, avec un dialogue entre deux êtres dont on ne sait rien, si ce n’est que l’un évoque un événement grave aux conséquences irrémédiables, en décalage total avec des plans fixes se succédant, laissant voir un Paris nocturne et désert, avec seulement quelques indices pour montrer que l’action se situe dans le futur. Peu à peu, le contexte se dessine, mais ce n’est qu’avec parcimonie que les auteurs nous livrent au fil des pages les pièces de ce puzzle narratif. On finira par saisir alors toute l’ignominie odieuse et tragique dont est frappé Kader, le héros de l’histoire, qui, telle une souris piégée dans un labyrinthe, est contraint de dire la vérité grâce à la « zanédrine » qu’on lui a injecté dans l’organisme.

La France qui est dépeinte ici est une extrapolation inquiétante de celle de 2018, où la surenchère médiatique semble avoir conduit les citoyens, craignant les attentats, à accepter la mise en place d’un régime autoritaire. Les attentats contre Charlie et le Bataclan sont passés par là, et ce one-shot est un avatar révélateur du climat actuel, où journalistes et politiciens jouent avec plus ou moins de cynisme la comédie du parler-vrai.

Le dessin de Nicolas Gaignard traduit parfaitement l’atmosphère anxiogène imprégnant le récit, qui rappelle beaucoup le « 1984 » de George Orwell. On pense également à « Bladerunner », notamment pour certains des gadgets high-tech qui parfois semblent faire partie intégrante de l’organisme humain. Les décors nus et les couleurs froides font le reste, de même que l’inexpressivité des visages qui renforce l’absence d’humanité du contexte.

« Sérum » est un thriller d’anticipation lent, parcouru par de rares scènes d’action, qui s’envisage plus comme un outil de réflexion politique, très fin au demeurant, que comme un inoffensif objet adrénalitique. Ce one-shot est in fine assez fascinant et ne manque pas d’intérêt, tans s’en faut, mais il est néanmoins dommage que les tenants et les aboutissants n’apparaissent pas toujours clairement au terme de l’histoire, même si une seconde lecture permet d’éclaircir certains points.

Nom série  La Menuiserie - Chronique d'une fermeture annoncée  posté le 21/01/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 3/5 (Pas mal)
« La menuiserie s’était transmise de père en fils depuis 4 générations. Mon père prendra sa retraite dans quatre ans. Je suis dessinateur de presse. Ma sœur, physicienne. Je serai le fils qui ne reprendra pas… ». Au début du livre, ce constat purement factuel de l’auteur sonne comme un aveu, peut-être difficile à énoncer mais au final totalement assumé.

En concevant « La Menuiserie », Aurel est donc revenu à la source : le village où il a grandi. Adoptant un mode narratif qui rappelle beaucoup certaines productions d’Etienne Davodeau, l’ « enfant du pays parti à la ville » a interrogé ses proches, ainsi que les employés et collaborateurs de l’entreprise, actuels et anciens, et, après avoir consigné leurs propos, a décidé de les mettre en images.

A travers leurs mots, on perçoit la complexité des enjeux liés à la modernisation des produits (en l’occurrence les fenêtres comme cela est évoqué dans l’ouvrage) et à l’évolution des modes de vie. Mais ce sont d’autres thèmes plus vastes qui apparaissent également en filigrane : la mondialisation économique qui fait du tort aux petites fabriques locales, détentrices d’un savoir faire qui ne saurait faire le poids face à des pays où la main d’œuvre est si bon marché que l’on pourrait presque parler d’esclavage. C’est aussi de l’affrontement du monde nouveau et de l’ancien dont il est question, avec pour corollaire la désertification des campagnes au profit des villes. D’une certaine manière, ces gens s’efforçant de vivre au pays tout en y travaillant sont devenus des résistants à leur insu, nous obligeant à une prise de conscience sur nos choix de vie actuels, lesquels auront forcément un impact sur les générations futures.

Aurel a mené son projet avec humilité et sans esbroufe, de façon très humaine et à mille lieues de l’ironie pratiquée quand il aborde la politique en tant que dessinateur de presse. Si ce livre peut apparaître au départ comme une sorte d’excuse vis-à-vis de ses parents, grands-parents et ancêtres, de n’avoir pas repris l’entreprise familiale, il se transforme au fil des pages en un hommage plein de tendresse, ne serait-ce que par les recettes de sa grand-mère qui viennent régulièrement entrecouper les chapitres de l’ouvrage, où les très beaux lavis noir et blanc représentant son Ardèche natale.

Nom série  L'Homme gribouillé  posté le 14/01/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 5/5 (Culte !)
Résultat d’une collaboration entre deux pointures de la bande dessinée, ce beau pavé inaugure à merveille cette année 2018. D’emblée, le lecteur est captivé par cette histoire à l’atmosphère très particulière, quasi apocalyptique, qui voit Paris littéralement noyé sous les eaux, alors que la pluie tombe en permanence. Grâce à son formidable coup de crayon et son sens du cadrage, Frederik Peeters sait parfaitement distiller le mystère dès le début, accentuant l’aspect fantastique du récit par un gros plan sur une gargouille de Notre-Dame, sur un crapaud égaré sur un trottoir, ou sur le chat noir peu amène confié à Betty par ses voisins… Peeters fait preuve ici d’une grande virtuosité tant dans le dessin - magnifique, ces paysages de montagne dans la brume, avec un beau rendu à l’aquarelle - que dans la mise en page, très dynamique, tandis que le choix du noir et blanc est tout à fait adapté au climat menaçant de ce conte moderne.

Le dessinateur genevois fait ainsi honneur au scénario de Serge Lehman, très maîtrisé de bout en bout et ne souffrant d’aucun temps mort. Pour ce faire, Lehman a puisé dans la mythologie juive et la littérature fantastique française du début du XXe siècle, en organisant une rencontre explosive entre le légendaire golem et une sorte de cousin du Fantôme de l’Opéra prénommé Max Corbeau, avec en toile de fond un antique secret lié à la sorcellerie. Comme il le dit lui-même, l’auteur cherche par son travail à redonner au fantastique français la place qu’il a perdue au profit des Américains, en raison notamment de l’état d’esprit trop cartésien qui règne dans l’Hexagone. Et on se rend compte en effet que ce thriller terrifiant, qui ne se contente pas de singer les comics d’outre-Atlantique, n’a absolument rien à leur envier, bien au contraire !

Outre l’aspect fantastique du récit, les personnages ne sont pas négligés pour autant. Qu’ils soient principaux ou secondaires, ils sont tous bien campés, qu’il s’agisse des héroïnes, très attachantes, ou à l’inverse de Max Corbeau, créature vicieuse et cauchemardesque sortie tout droit d’un tableau de Jérôme Bosch. C’est bien ce qui rend cet ouvrage tout à fait unique, comme si le genre fantastique avait fait alliance avec le récit psychologique à la française. Car la quête à laquelle se livre Betty est finalement un peu celle de tout un chacun : remonter à ses origines pour comprendre qui l’on est, chasser ses vieux démons pour, peut-être, enfin trouver l’apaisement…

Entre roman graphique, légende urbaine et conte immémorial, « L’Homme gribouillé » s’impose déjà comme un classique du genre. La synergie entre les deux auteurs semble avoir fonctionné à plein, et laisse véritablement espérer qu’ils n’en resteront pas là.

Nom série  Emma G. Wildford  posté le 11/01/2018 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Zidrou et Edith nous livrent ici un drame romantique traité de façon subtile et poétique, empreint d’un charme suranné, rehaussé par le tirage original et luxueux qui en fait un véritable objet d’art. Avec ses deux collections Métamorphose et Noctambule, l’éditeur Soleil, en mettant l’accent sur la qualité de l’impression, semble avoir compris, face aux enjeux du tout numérique, que l’avenir de la BD passait par une sorte de sacralisation de l’objet : double-couverture aimantée se dépliant pour laisser apparaître l’œuvre dans sa nudité, tel un écrin dévoilant son diamant ; insertion d’une enveloppe, d’une photo et d’un ticket d’embarquement, autant de pièces d’un puzzle contribuant à insuffler une touche de mystère au récit. C’est tout à fait magnifique !

De plus, le trait élégant d’Edith reste un vrai plaisir des yeux, renforcé par ses aquarelles délicates et de jolis effets de lumière. Aucune surcharge inutile dans ce dessin qui recèle un côté intemporel convenant bien à l’atmosphère de début de XXe siècle du récit. Plusieurs fois récompensée (notamment par une Pépite BD à Montreuil avec Le Jardin de Minuit), cette auteure, qui n’en est donc pas à sa première œuvre, mériterait largement une plus large renommée, à l’instar de ses consœurs plus connues, notamment Pénélope Bagieu, Chloé Cruchaudet ou encore Marion Montaigne.

Scénariste BD très prolifique, Benoit Zidrou quant à lui nous propose une histoire en forme de quête passionnelle, celle d’une femme qui veut croire à l’amour avec un grand A, dût-elle se brûler les ailes, ou bien plutôt éteindre le feu qu’elle porte en elle dans la froidure des terres nordiques, pour reprendre la splendide parabole liée à l’expédition de son fiancé disparu. C’est bien vu et plein de justesse. Si dès le début, on devine qu’en partant à la recherche de Roald, Emma s’expose à de terribles désillusions, on comprend aussi que celle-ci, animée d’une passion aveuglante, refuse d’être consumée par une attente illusoire, car si Emma est naïve, elle n’en est pas moins combative – et féministe à sa façon en bravant le mépris et la condescendance des hommes de la société d’archéologie, ceux-ci cherchant à la dissuader de partir sur les traces de son fiancé. Emma n’est pas Pénélope. Elle préfère, plutôt que de tisser mille fois la même toile, écrire des poèmes. Ses écrits ont d’ailleurs bien souffert de l’humidité à la suite d’une chute durant sa quête, ce qui lui fera dire : « C’est comme si tout, toujours, était à réécrire »…

« Emma G. Wildford », qui a été nominé pour le Festival d’Angoulême, a de bonnes chances de décrocher le Fauve d’or, procurant ainsi à ses auteurs une légitime reconnaissance dans le milieu du neuvième art. Le comité de sélection ne s’y est pas trompé en listant cette bande dessinée, qui est d’ores et déjà une des meilleures productions de 2017.

Nom série  Souterrains  posté le 31/12/2017 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 3/5 (Pas mal)
Si vous aimez être surpris, cette bande dessinée ne devrait pas vous décevoir. Bien sûr, si la couverture fait un peu office de « teaser », le « double-genre » qui la caractérise laisse une impression pour le moins marquante. L’histoire commence en effet comme un drame social réaliste bien français, avec en toile de fond la grogne des mineurs qui voient d’un mauvais œil la mécanisation des moyens de production, pour bifurquer au bout de quelques pages vers le récit d'aventure fantastique, comme un clin d’œil aux comic books évoqués un peu plus tôt par un des mineurs.

Le message délivré est assez clair : dans la mine, en surface comme sous la terre, il y a les maîtres et les esclaves. Pourtant, les maîtres ne sont rien sans les esclaves, des « géants » qui s’ignorent, détenteurs non seulement de la force de travail mais aussi de celle de renverser l’autorité quand celle-ci les méprise et les exploite. Romain Baudy, jeune auteur dont c’est le deuxième album après « Pacifique », réalisé à quatre mains avec Martin Trystram, a ainsi signé le scénario et le dessin de « Souterrains ». Cet ouvrage traduit le perfectionnisme de son auteur, qui n’a négligé aucun aspect. L’histoire est travaillée et fluide, et procure un bon moment de lecture pour peu que l’on ait gardé son âme d’enfant. De même, le dessin dénote une certaine assurance de son auteur, qui nous offre des cadrages spectaculaires, comme si l’on était au cinéma, le tout rehaussé par la mise en couleurs flamboyante d’Albertine Ralenti.

Entre BD jeunesse et manifeste politique, une œuvre que l’on peut qualifier d’originale, et un challenge plutôt réussi si l’on considère que le mélange des genres est un exercice très délicat. Malgré quelques légers bémols, Romain Baudry s’impose incontestablement comme un auteur à suivre.

Nom série  Le Livre des livres  posté le 30/12/2017 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
De nouveau, Marc-Antoine Mathieu parvient à surprendre là où on ne l’attendait pas. Avec cet objet, peut-être encore moins identifiable que d’habitude car ce n’est pas une BD, mais plutôt une suite de couvertures - et de quatrièmes de couvertures - de livres imaginaires, dont la narration reste à inventer. Une démarche audacieuse qui va obliger le lecteur à participer activement au projet, si tant est qu’il prenne plaisir à faire fonctionner ses neurones mais aussi son imagination. Une fois l’accord tacite conclu avec ce dernier, car il faut dire que certains risquent d’être rebutés. Toutefois, ceux qui connaissent et apprécient Marc-Antoine Mathieu seront plus enclins à tenter l’expérience. Car ce dernier est joueur, souvent facétieux, et aime à perdre le lecteur dans des dédales métaphysiques vertigineux. Parfois, cela tient du chef d’œuvre (Julius Corentin Acquefacques), parfois de l’exercice de style alambiqué (3 Secondes), mais dans tous les cas, c’est toujours expérimental, Mathieu étant un adepte déclaré de la philosophie oubapéenne. Et comme l’auteur sait qu’il est exigeant dans le fond, il n’oublie jamais d’être ludique sur la forme, tout en faisant également preuve d’un talent narratif et graphique mêlant fantastique, absurde et humour. On peut le dire, Marc-Antoine Mathieu respecte son lectorat et avec lui, c’est donnant-donnant : il exige beaucoup dudit lectorat, quitte à paraître parfois élitiste, mais en contrepartie cherche à l’entraîner dans ses mondes parallèles sans l’importuner avec un pensum intello indigeste pour le commun des mortels. Et après tout, c’est bien à cela que devrait servir la BD, outil pédagogique par excellence.

Alors que nous disent ces couvertures et quelles histoires non encore écrites pourraient-elles renfermer ? « A toi de voir, cher lecteur ! » nous enjoint MAM, non sans une certaine malice. Avec cet « ouvroir de BD potentiel » pour le moins radical, l’auteur confirme son côté poète facétieux, avec comme terrain de jeu une imagination sans bornes, ou alors la borne du 1000ème degré… Il est possible que certaines références assez pointues – beaucoup plus que tout ce qu’il a pu faire auparavant - échappent au lecteur lambda. L’ouvrage en est truffé et il faut parfois les chercher comme on chercherait des œufs de Pâques dans un jardin. En toute logique, on découvrira alors qui sont ses « frères d’âme », parmi lesquels Borges, Philippe K. Dick, Ionesco, Escher, Peeters et Schuiten, des écrivains et artistes dont l’univers est proche de l’auteur… Cela reste parfois plus accessible mais conduit toujours à une sorte de vertige, comme souvent avec Mathieu. Jeu avec les mots ou les images, ce dernier utilise tous les registres à sa disposition, et certains lui reprocheront peut-être d’avoir voulu uniquement se faire plaisir. D’un autre côté, on peut envisager l’objet, certes ultra-hybride, comme une invitation à la curiosité, à la connaissance et à l’imagination. Car comme le résume assez bien une des couvertures (« Le moteur du doute »), MAM n’impose aucune vérité, aucune certitude, et à l’aide d’un humour subtilement caustique, se moque aussi - du moins croit-on le percevoir – du verbiage présomptueux de certaines prétendues têtes pensantes ou de ceux qui veulent faire du neuvième art un domaine d’études académiques.

Restant fidèle au noir et blanc, Marc-Antoine Mathieu confirme également son talent de dessinateur, avec une démarche plus artistique ici, faisant ressembler « Le Livre des livres » à un Beau livre formidablement poétique… qu’on pourra idéalement compulser dans les toilettes (honni soit qui mal y pense), permettant qui plus est de transcender avec élégance la fonction initiale appropriée pour ce lieu. Bande dessinée ou pas, peu importe, ce livre s’inscrit bien dans la lignée des expérimentations de son auteur qui semble ainsi vouloir échapper à tout classement. En tout cas, une œuvre atypique dont chaque page est en toute logique cartonnée, à conseiller pour quiconque serait en panne d’idée cadeau.

Nom série  La Petite Bédéthèque des Savoirs  posté le 09/02/2017 (dernière MAJ le 13/12/2017) Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Il y a des signes comme ça qui laissent à penser que la bande dessinée est en train d’acquérir un peu plus chaque année ses lettres de noblesse. A moins que ce ne soit la connaissance qui ait décidé de quitter les étagères poussiéreuses des universités pour se faire plus sexy, ne considérant plus déshonorant de s’acoquiner avec ce garnement parfois turbulent qu'est le neuvième art. C’est ainsi qu’en 2016, le Lombard inaugurait cette collection au slogan imparable : « Un spécialiste et un dessinateur s’unissent pour vous faire comprendre le monde en bande dessinée ».

Depuis, la collection a fait des petits et compte désormais seize ouvrages. Présentés dans un mini-format (13.9 x 19.6 cm) et comprenant entre 70 et 100 pages, chaque volume est réalisé par des auteurs différents (un expert de la question associé à un dessinateur). Les sujets couvrent des domaines extrêmement variés, de l’univers (avec en co-auteur Hubert Reeves, excusez du peu) au droit d’auteur, en passant par le heavy metal et les requins… Une ligne éditoriale en apparence disparate mais dont la folle ambition, à l’instar des fameux « Que sais-je ? », est d’aborder de façon ludique et sans restriction tous les thèmes de la connaissance humaine : histoire, pensée, science, culture, technique, nature, société…

On ne peut que se réjouir de l’apparition d’une telle collection et souhaiter bonne chance au Lombard. L’éditeur s’est donné les moyens de trouver son public avec non seulement un format peu encombrant mais également un tirage séduisant. Un beau mariage à célébrer entre la connaissance et la bande dessinée.

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12 - Le minimalisme
Une excellente entrée en matière sur un concept qui n’est pas vraiment nouveau et se retrouvait déjà dans l’art dès la Préhistoire. Si comme moi, vous vous êtes déjà retrouvé désorienté voire agacé devant une sculpture ou une peinture abstraite, ce petit ouvrage pourra vous fournir les codes d’accès pour tenter de comprendre, à défaut d’apprécier, ce que l’artiste a voulu exprimer. Pour les adeptes du minimaliste, « moins, c’est plus », car l’art ne sert pas qu’à faire joli mais aussi à faire réfléchir, en recourant parfois à la provocation. Une approche vulgarisatrice et ludique très appréciable.

17 - Internet
C’est une excellente idée que d’avoir créé deux mascottes dans le cadre d’une collection qui se veut à la fois didactique et distrayante. Pour ce faire, les auteurs se sont basés sur un fait réel qui s’est produit en 2011 en Géorgie, lorsqu’une vieille paysanne d’une région reculée priva tout le pays de l’accès à Internet en creusant un trou pour y chercher du cuivre, tranchant ainsi le seul câble optique qui reliait électroniquement la Géorgie au monde… démontrant toute la fragilité de ce moyen de communication. C’est ainsi qu’une discussion s’ensuit entre le bout de câble qui prend vie et la vieille femme, cette dernière étant là pour jouer le rôle de candide face au câble-boa qui va l’emmener en voyage à travers le cyberespace et son histoire.

Cela donne une narration très vivante, et le coup de crayon rond et vif de Mathieu Burniat, qui avait récemment mis en images Le Mystère du Monde Quantique, fait le reste. Le dessinateur s’en sort d’ailleurs beaucoup mieux ici, mais aussi sans doute en partie parce qu’Internet est un domaine qui recèle moins de nébulosités que la physique quantique pour le commun des mortels. Jean-Noël Lafargue développe le thème de façon assez exhaustive, des aspects techniques aux enjeux économiques, de ses bienfaits à ses dérives… Devenu en l’espace de vingt ans aussi vital que l’eau courante, Internet est finalement assez mal connu de par son histoire et son fonctionnement, et cet ouvrage vient judicieusement combler nos lacunes.

18 - Le conflit israélo-palestinien
Les récents événements viennent encore de le prouver, le conflit dans cette région du monde n’a pas fini d’empoisonner l’atmosphère… Tels deux frères ennemis, ces deux peuples semblent irréconciliables et leur querelles ne datent pas d’hier... Autant le sujet peut s’avérer rébarbatif et complexe, autant il fascine et reste le centre d’attention du monde entier de par ses répercussions délétères, inversement proportionnelles à la superficie géographique sur laquelle se déroulent les événements. De manière générale, la politique israélienne choque ceux que révoltent l’injustice et la violence, d’autant plus surprenantes de la part d’un peuple ayant subi lui-même la barbarie nazie.

L’ouvrage, par la voix de l’historien Vladimir Grigorieff, tente d’expliquer le conflit en remontant d’abord aux origines, nous livrant les clés factuelles nécessaires à une compréhension globale et raisonnée. D’une certaine façon, il fait appel à la capacité d’empathie de chacun en tentant lui-même de rester le plus objectif possible, se gardant bien de prendre parti pour l’un ou l’autre camp, tout en soulignant l’importance de parvenir à une cohabitation durable et respectueuse. Car, faut-il le préciser, Vladimir Grigorieff est aussi un pacifiste convaincu. Par son dessin minimaliste, Abdel de Bruxelles apporte un peu de légèreté dans la lourdeur de cette discorde, s’inspirant parfois de photos d’actualités et d’archives. Un outil synthétique et très utile pour appréhender un conflit millénaire aux ramifications multiples, dans un état d’esprit optimiste, si tant est que cela soit possible…

19 - Les zombies

A l’heure où les zombies n’ont jamais été autant à la mode, il était pertinent d’explorer ce phénomène culturel devenu un genre à part entière, en se penchant sur l’origine de ces terrifiantes créatures qui fascinent autant qu’elles hantent nos nuits. Car oui, et on le sait moins, les zombies n’existent pas seulement dans les œuvres de fiction, mais bel et bien dans la réalité contemporaine. S’étant attelés à la tâche, les auteurs nous rappellent qu’en Haïti à l’heure actuelle, sous couvert de traditions et rites vaudous, des êtres humains sont enterrés vivants après avoir été empoisonnés (sans « e »), pour servir ensuite d’esclaves à des sorciers, des esclaves dépourvus d’identité une fois déterrés…

C’est passionnant et instructif, même si de telles pratiques, dussent-elles perdurer au nom de la tradition ou de croyances d’un autre âge, font froid dans le dos. Pour ce qui est des morts-vivants en tant que source d’inspiration dans la pop-culture, Philippe Charlier ne fait qu’effleurer le sujet, ce qui peut dérouter le lecteur qui s’attendait à un digest des œuvres du genre à travers le cinéma, la littérature, la BD… De même, l’aspect sociologique n’est abordé que sur trois pages en fin d’ouvrage. Cela peut sembler dommage, mais clairement, l’auteur a visiblement souhaité se concentrer sur la « genèse ». Peut-être faudra-t-il éditer une seconde partie sur le sujet. Par ailleurs, l’ouvrage est mis en images par Richard Guérineau, l’occasion d’admirer une fois encore le joli coup de crayon du dessinateur du « Chant des Stryges », tout comme son talent de coloriste. Précisons enfin, à l’attention des passionnés d’étymologie, que le terme « zombi » s’écrivait sans « e » à la fin avant d’être popularisé par Hollywood.

20 - Les abeilles

Einstein disait que la mort des abeilles entraînerait la disparition de l’Homme sur Terre. Soixante après sa mort, les abeilles sont menacées d’extinction, en grande partie du fait de l’activité humaine, notamment l’agriculture intensive et les pesticides. Fort heureusement, les opinions publiques commencent à faire pression pour revenir à des modes de production respectant mieux la nature.

Le livre n’oublie pas d’évoquer le sujet, parmi toutes les menaces qui pèsent sur nos amies productrices de miel et pollinisatrices, ce qui en fait un élément fondamental de la biodiversité…Conçu en deux parties, cet ouvrage, rédigé par Yves Le Conte, spécialiste éminent des abeilles et également apiculteur, détaille en premier lieu les caractéristiques de ces précieux insectes, leur mode d’organisation et leur habitat. Le tout, illustré par un vieux routier de la BD, ancien de Pilote ( !) et de Fluide Glacial, j’ai nommé Jean Solé. On retrouve son style mi-réaliste mi-caricatural associant abondance de détails les plus saugrenus et humour potache - preuve en est que la BD aide à conserver son âme d’enfant. Cependant, il n’est pas certain que cela soit ce qu’il y a de plus adapté à ce type de production. En effet, si la mise en page est extrêmement fantaisiste, le dessin reste très chargé et tend à parasiter le propos, donnant à l’ensemble un côté désordonné, de même que l’humour un peu daté semble parfois puiser son inspiration dans l’almanach Vermot

Nom série  La Mille et unième nuit  posté le 03/12/2017 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 3/5 (Pas mal)
« Les Mille et Une Nuits » continuent à être une source d’inspiration dans de nombreux domaines, et cette BD ne fait pas exception, avec notamment la sortie récente de deux publications, Les Cent Nuits de Héro et Le Maître des tapis. Ici, Etienne Le Roux a eu comme parti pris de modifier légèrement le conte original, tout en conservant la trame, pour créer cette fois un récit épique impliquant directement le sultan Shariar. On retrouve donc tous les éléments propres au célèbre conte, les palais luxueux et leurs fontaines, le désert où vivent les créatures surnaturelles, notamment les Djinns et autres goules. Graphiquement c’est très joli, la technique au crayon utilisée par Vincent Froissard se rapproche de la peinture, dans des tonalités dominantes bleutées et sables. Seul bémol, dommage que les personnages apparaissent un peu figés et guère expressifs. Par ailleurs, on peut se demander quel est l’intérêt véritable du projet, outre celui de produire de belles images. Car l’histoire, elle, paraît assez tortueuse, faisant que le lecteur peine à en comprendre les enjeux. Et ce n’est pas la fin, quelque peu incongrue, qui viendra modifier cette impression.

Plutôt que le scénario, finalement peu marquant, on retiendra donc la qualité graphique de l’objet, ainsi que sa publication dans une édition très soignée (collection Métamorphose oblige), avec impression à l’encre dorée. En résumé, un très beau livre d’images et, pourquoi pas, une bonne idée cadeau.

Nom série  Bug  posté le 28/11/2017 Modifier cet avis Achat conseillé ? Non
Note Note: 2/5 (Bof, sans plus)
La cause est entendue : Enki Bilal est une figure incontournable dans le monde du neuvième art et son style tout à fait unique a marqué depuis longtemps de nombreux bédéphiles. Cet auteur n’a cessé au fil de ses productions de faire évoluer son trait pour tendre vers une approche quasi picturale, aux contours de moins en moins marqués, n’hésitant pas à larder son dessin de stries éthérées, à le souiller de griffures charbonneuses, telles des blessures vénéneuses. La ligne claire, ce n’était pas pour lui. Son œuvre culte, La Trilogie Nikopol », témoigne nettement de cette évolution, il suffit de comparer le tome 1 et le tome 3 pour s’en rendre compte. Cette série lui a d’ailleurs donné l’occasion de s’essayer au métier de scénariste, lui qui jusqu’ici avait presque toujours collaboré avec l’illustre Pierre Christin.

Depuis près de quarante ans, Enki Bilal est donc seul aux commandes. Au début des années 80, la reconnaissance critique et publique de la série précitée l’avait alors convaincu que son choix était justifié. Dès lors, Enki Bilal a exercé son métier d’auteur en toute liberté et a pu en vivre, chose assez rare dans le domaine pour le souligner et s’en réjouir. Venons-en au premier volet de cette nouvelle série…

À 66 ans, Enki Bilal peut-il encore nous surprendre ? Une fois de plus, nous avons affaire à un récit d’anticipation, un genre que l’auteur a toujours affectionné et qui ne le quitte plus depuis ses Immortels…Sur le plan du graphisme, l’auteur semble avoir définitivement trouvé son style, toujours à l’aise pour créer des ambiances froides visant à dépeindre un futur anxiogène, dans des nuances allant principalement du bleu au gris. Comme toujours, certaines cases sont saisissantes, provoquant une fascination mêlée d’effroi. Magnifique et effrayant à la fois. Comme toujours, le découpage est plus tourné vers la lenteur que le mouvement, car Bilal est aussi un contemplatif subtil, un intellectuel inquiet marqué par la guerre en Yougoslavie, son pays d’origine. Les mêmes thématiques reviennent au gré de ses productions, en particulier la montée des intégrismes religieux et du terrorisme, la prépondérance du tout-technologique et son corollaire, la déshumanisation du monde.

Une fois qu’on a dit ça, il est une question qu’on est en droit de se poser. Enki Bilal n’aurait-il pas renoncé à se renouveler ? Car l’impression qui prédomine en découvrant cet opus, et ce n’est pas vraiment nouveau il faut bien l’avouer, est celle de déjà vu. Finalement avec Bilal, chaque nouvel album publié depuis La Trilogie Nikopol, encore davantage depuis Le Sommeil du Monstre, ressemble un peu au précédent. Ce qui est embêtant ici, c’est que la thématique de « Bug » n’a jamais été abordée par l’auteur. Comme son titre l’indique, il y est relaté dans un futur proche la grande panne numérique mondiale, une catastrophe sans cesse annoncée par les spécialistes scientifiques depuis les années 90. Une perspective inquiétante pour un sujet ô combien digne d’intérêt. Et pourtant… cette sensation de relire toujours la même BD, avec le même univers gris et morne, des personnages tristes et peu expressifs qui ne se distinguent guère les uns des autres (on croirait même que Nikopol et Jill Bioskop sont devenus « immortels », seuls leurs noms changent d’album en album), s’avère au final un peu sclérosante. Par ailleurs, on peut ressentir de la lassitude à la lecture de ce scénario qui s’étire et s’éparpille dans tous les sens, un des principaux défauts de l’auteur, alors que, traitée de façon moins alambiquée, l’histoire aurait pu se révéler passionnante.

Dire qu’Enki Bilal est un auteur surestimé n’enlève rien à son talent de dessinateur - et désormais de peintre. Dans le neuvième art, les auteurs complets et talentueux se comptent sur les doigts de la main, et lorsque le scénario est excellent, il est rare que le dessin atteigne un niveau artistique élevé. A défaut de voir renaître une collaboration avec Pierre Christin, laquelle fut des plus fructueuses lorsque Bilal démarrait sa carrière dans les « seventies », on pourrait espérer voir ce dernier rencontrer un nouvel alter ego, à supposer qu’il en cherche un… Un premier tome en demi-teinte, donc, et que seuls les admirateurs de l’artiste sauront défendre avec sincérité. Attendons la suite...

Nom série  Murena  posté le 01/10/2013 (dernière MAJ le 26/11/2017) Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 5/5 (Culte !)
Dire que j’ai été bluffé par cette série serait un euphémisme. J’ai bien conscience que je ne fais pas partie des bédéphiles les plus avertis, mais je m’en veux tout de même un peu de ne pas l’avoir découverte plus tôt. Et pourtant, chaque fois qu’il m’arrivait de flâner dans une librairie (où je ne fais que feuilleter, car je n’aime pas lire dans les librairies…), j’avais toujours été frappé par ces couvertures énigmatiques et suggérant une menace implacable, d’une efficacité redoutable jusqu’au titre évoquant cet étrange poisson prédateur à la réputation sulfureuse.

Et puis tout récemment, j’ai franchi le pas en voyant les huit tomes réunis sur une étagère de ma médiathèque… l’occasion était trop belle ! Dès que j’ai attaqué les premières pages, mon intuition s’est vue confirmée : la « murène » a vite pris le dessus pour m’absorber littéralement, moi qui ne demandait que ça.

Ce formidable péplum évoquant le règne de Néron est mené de main de maître sur tous les fronts. Tout d’abord, le maître Dufaux, qui du coup porte bien mal son nom et a réussi à produire un scénario impeccable et captivant, malgré toutes les contraintes imposées par la vérité historique, évitant les contresens grâce à une source abondante de documents et de conseils d’historiens chevronnés sur cette période marquante de l’humanité. De même, textes et dialogues sont d’une grande qualité, émaillés de citations de poètes et philosophes de l’époque. Ensuite, le maître Delaby, dont le dessin précis et élégant réussit à cerner parfaitement ses sujets : luxe de détails et/ou magnificence quand il s’agit de scènes contextuelles (paysages, intérieurs, scènes de rue…), expressivité des visages, des principaux personnages jusqu’au moindre figurant, beauté des corps, masculins comme féminins. Le tout servi par une mise en couleur soignée, en particulier celle, sublime, de Jérémy Petiqueux pour le deuxième cycle.

Le premier cycle (tome 1 à 4) évoque l’accession de Néron au pouvoir jusqu’à l’assassinat d’Agrippine. Lucius Murena, lui, ne jouera un rôle déterminant qu’à partir du second cycle (tome 5 à 8 ), au cours duquel les auteurs nous proposent, en jonglant subtilement entre fiction et Histoire, de découvrir quel aurait pu être le battement d’ailes papillonesque qui conduisit au Grand incendie de Rome en l’an 64 … Pas facile d’être bref devant cette immense saga dont les bouts ne se laissent pas prendre si facilement… l’œuvre est d’une grande richesse et extrêmement bien documentée, mais en même temps jamais ennuyeuse. Normal, avec toute cette tension qui irrigue le récit, cette incandescence sourdant sous la couverture…. Quel souffle épique ! Quelle puissance de feu ! Et de feu il est beaucoup question, c’est d’ailleurs un peu le fil conducteur du récit, l’élément incarnant parfaitement la folie de Néron, obsédé qu’est celui-ci par le quatrième élément. Son règne sera comme on le sait marqué de façon irrémédiable par la quasi-destruction de la cité romaine par les flammes, telle une punition divine envers celui qui osa souiller l’une des gardiennes du feu sacré…

Les plus critiques pourront toujours arguer d’un certain académisme narratif et graphique, mais lorsque l’académisme produit de tels chefs d’œuvre, je n’y vois pour ma part absolument rien à redire. Je suis réellement impressionné par cette BD-monument qui s’est révélée largement à la hauteur de mes attentes. Les auteurs ont parfaitement su nous émerveiller avec cette peinture stupéfiante de la Ville éternelle, qui ne nous aura jamais paru aussi familière, tout comme les protagonistes, esclaves ou puissants, à la fois si humains et si proches de nous, avec des préoccupations qui pourraient être les nôtres - à la différence près que si une catégorie de gens pouvait être vendue, la vie humaine semblait avoir beaucoup moins de valeur à l’époque !... Par ailleurs, Néron n’apparaît pas seulement comme le tyran cruel que l’Histoire se plaît à dépeindre, mais plutôt comme un être complexe, avec ses failles et ses zones d’ombre, doté d’une sensibilité artistique. Ce qui en outre est passionnant, c’est de voir comment celui-ci va perdre progressivement son âme au contact du pouvoir, d’autant que celui-ci est absolu et marqué du sceau du parricide : au départ affable et innocent, notre César glissera peu à peu vers la folie et la cruauté, faute d’avoir su s’entourer de conseillers éclairés, préférant les flatteries de courtisans ambitieux. Parallèlement, son ami Lucius Murena, fils de patricien gâté par la vie, se changera en « bête » avide de vengeance suite à la disgrâce infligée par Néron.

En conclusion, il ne faut pas passer à côté de ce chef d’œuvre. J’en ressors moi-même avec l’envie de me documenter plus sérieusement sur cette Rome antique qui n’en finit pas de nous fasciner et nous interroger, nous, humains de ce début de XXIème, pressentant confusément l’imminence du Grand incendie planétaire.

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Chapitre 10 : Le banquet

Si l’on en croit la préface de Jean Dufaux, il s’en est fallu de peu pour que la série s’arrête après le neuvième volet (premier épisode du troisième cycle), suite à la mort de son dessinateur, le talentueux Philippe Delaby. Quatre ans après, trouver quelqu’un à la hauteur de la tâche ne s’avérait pas une mince affaire, mais l’Italien Theo, très apprécié par Delaby, semble avoir relevé le défi de façon très naturelle. Son trait possède les mêmes attributs, faits à la fois de puissance et de finesse. C’est à peine si l’on peut déceler un moins grand raffinement dans les détails, mais il faut avoir l’œil bien exercé pour cela.

Il faut souligner qu’à la base, l’ambitieux projet prévoyait quatre cycles, et la disparition de Philippe Delaby compromettait gravement sa poursuite. Aujourd’hui, « Murena », comme Rome après le Grand incendie décrit dans le volume précédent, semble ne pas vouloir sombrer dans l’oubli, comme dépassé par sa force intrinsèque qui lui est, sait-on jamais, octroyée par l’aura de la ville éternelle. Theo étant florentin, il n’est pas surprenant qu’il ait accepté d’insuffler son propre talent à l’entreprise, tout en se montrant respectueux vis-à-vis de son prédécesseur.

Si Jean Dufaux semble satisfait de ce nouveau départ, le lecteur ne s’en plaindra pas, tant s’en faut. L’effet de surprise n’est évidemment plus là, mais il n’en reste pas moins que ce dixième chapitre reste aussi captivant que ne l’ont été les épisodes précédents, toujours aussi documenté. Et à en croire la couverture, c’est un fabuleux festin qui s’annonce…

Nom série  Nerval l'inconsolé  posté le 25/11/2017 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Très réussie, la couverture résume assez bien à elle seule le personnage de Gérard de Nerval et la fantaisie de l’album. La BD historique ou biographique recourant plus souvent à un style de dessin académique (généralement très réaliste), il est toujours agréable de découvrir une œuvre sortant des canons habituels, et c’est complètement le cas ici. On pense plus aux Pieds Nickelés voire à certains moments aux caricatures de Daumier (contemporain de Nerval, né également en 1808 !), et d’emblée, on peut être déconcerté par le décalage entre le graphisme « cartoon » et le personnage évoqué : un auteur du mouvement romantique du XIXe, sujet au spleen et qui ne prêtait guère au burlesque. Et contre toute attente, on finit pas adhérer très vite. On découvre que Gérard Labrunie, dit Gérard de Nerval, était un être fantasque, nerveux, toujours « intranquille » et aux abois, ce qui colle assez bien au trait enlevé et imprécis. Et que finalement, son côté lunaire en fait un parfait personnage de BD…

La narration bénéficie d’un rythme enlevé. Les scènes sans paroles, souvent oniriques, constituent des respirations poétiques bienvenues alternant avec les passages textuels plus ordinaires. Chaque scène est introduite par des citations ou extraits épistolaires de Nerval ou de ses proches (son grand ami Théophile Gautier principalement). On suit donc avec intérêt la biographie de cet auteur, certes méconnu, mais qui se révèle attachant dans ses tourments existentiels – accrus par une grosse déception amoureuse avec la chanteuse Jenny Colon - auxquels il ne semblait y avoir aucun remède, aucune consolation… sauf peut-être celle, pour le moins étrange, de se suspendre par le cou aux poignées de porte afin d’atteindre l’ivresse sexuelle.

« Nerval l’inconsolé » dégage un charme certain, avec une restitution historique crédible malgré la fantaisie qui parcourt l’histoire. Le lecteur ne peut qu’être séduit devant la magnifique évocation des voyages en Méditerranée de notre Gérard. Daniel Casanave semble décidément à l’aise dans les biographies de romanciers (Flaubert, Baudelaire, Verlaine…) ou adaptations de leurs œuvres (Shakespeare, Alfred Jarry). Ce n’est pas la première fois qu’il travaille avec le scénariste David Vandermeulen (Shelley, Chamisso (L'Homme qui a perdu son ombre)), et au vu de ce bel ouvrage, on ne peut qu’espérer une longue et fructueuse collaboration. Un des meilleurs albums de l’année sans aucun doute.

Nom série  La Grande Ourse  posté le 18/11/2017 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Une fois encore, voilà une production qui me fournit l’occasion de dire tout le bien que je pense de la collection « Métamorphoses » de l’éditeur Soleil. Barbara Canepa et Clotilde Vu ne dérogent pas à leur ligne éditoriale en nous proposant un écrin graphiquement très soigné pour une histoire enchanteuse qui nous transporte dans un univers fantastique intemporel. Et au regard de la teneur du récit, il semblait plus que logique que « La Grande Ourse » fasse partie de cette collection, car c’est bien de métamorphose dont il est question ici… Louise, la jeune héroïne, reviendra en effet de son périple littéralement transformée.

Entre livre jeunesse et conte philosophique, le récit nous entraîne vers une quête poétique aux accents subtils et littéraires. Rien d’étonnant quand on sait que la scénariste de l’ouvrage, Elsa Bordier, est passionnée d’écriture. En outre, le dessin de Sanoe sert magnifiquement l’histoire en mettant en images un monde féérique foisonnant de détails, indubitablement inspiré des œuvres de Miyazaki. Le travail sur la couleur est également sublime et rehausse encore davantage l’attractivité de l’objet. Les deux auteures semblent véritablement en symbiose parfaite. La narration va crescendo jusqu’à son apothéose, lorsque Louise et Phekda arrivent dans le palais céleste, où l’on assiste à une profusion enivrante de tons merveilleusement nuancés, en particulier dans les bleus.

Au propre comme au figuré, le tout est à la fois sombre et lumineux. Dans cette atmosphère fortement imprégnée d'onirisme, on frissonne en retrouvant ses peurs d’enfants mais on les surmonte en prenant conscience de la beauté parfois terrifiante du monde qui nous entoure. Le passage dans la forêt est à ce titre très emblématique : la nature peut s’avérer aussi cruelle qu’admirable, et n’est pas vraiment l’endroit le plus approprié pour les Bisounours.

« La Grande Ourse » est donc une vraie bonne surprise. Véritable ode philosophique à la vie et à la beauté, l’ouvrage se laisse autant lire que contempler. Et comme pourrait le laisser supposer la couverture, l’album n’est pas uniquement destiné aux jeunes filles en fleurs, car il traite aussi du deuil et de la mort. Bien entendu, il serait presque redondant de préciser que cela constitue une excellente idée-cadeau à l’approche des fêtes de fin d’année.

Nom série  DirtyBiology - La grande aventure du sexe  posté le 11/11/2017 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 3/5 (Pas mal)
Plus connu comme youtubeur via sa chaîne à succès Dirtybiology, Léo Grasset, également écrivain, prof et conférencier, met cette fois un pied dans la bande dessinée en collaboration avec son frère Colas au dessin. Titulaire d’un master en biologie, Léo a fait de la vulgarisation scientifique son cheval de bataille, avec comme marque de fabrique un ton humoristique décalé, que l’on retrouve dans cette « grande aventure du sexe ».

Dans la droite ligne des productions de Marion Montaigne (Tu mourras moins bête), l’ouvrage énumère, de façon quelque peu foutraque mais néanmoins passionnante, les modes de reproduction des petites et grosses bestioles grouillant en ce bas monde. On y apprend que certaines espèces, dotées à la fois des organes mâles et femelles, peuvent se fertiliser elles-mêmes (les escargots notamment), que certains champignons ont la particularité d’avoir 28.000 sexes différents, ou encore que des mollusques pratiquent une sorte de « gang-bang » et peuvent changer de sexe ! Le ton oscille entre le factuel et la grivoiserie bon enfant, et s’il est question de vulgarisation, évite la vulgarité, un exercice toujours délicat quand il est question de sexe… Le dessin du frangin reste très schématique mais convient parfaitement au propos, se contentant modestement de souligner les informations délivrées à l’aide d’une mise en page punchy.

Le domaine est vaste et, l’auteur n’en fait pas mystère, il était difficile de faire quelque chose d’exhaustif en moins de 200 pages. C’est pourquoi une annexe bibliographique figure à la fin du livre. Espérons que DirtyBiology - la BD - marche aussi bien que les supports online, et puisse ainsi faire l’objet d’un deuxième volume.

Nom série  Les Nouvelles Aventures de Lapinot  posté le 30/10/2017 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 3/5 (Pas mal)
Le lapin mélancolique aux grandes oreilles et chaussant du 88 n’avait donc pas disparu. Il faisait juste le mort dans son terrier, convaincu au fond de lui-même que son géniteur, l’hyper-prolifique Lewis Trondheim, ne pouvait pas l’abandonner indéfiniment à son sort et déciderait un jour de le ressusciter. Mais en quinze ans, le monde a changé et n’est pas forcément devenu meilleur… La méfiance s’est installée et on ne parle plus aux inconnus dans la rue. En revanche, on fait confiance à des « applis » pour organiser chaque domaine de sa vie, éliminant tout risque lié au hasard… Quant à Lapinot, il n’a pas (encore) perdu ses amis en cours de route : Richard le boulet et ses blagues piteuses lui collent toujours aux basques, Titi n’a pas renoncé à la fête malgré sa chimio en cours, et Pierrot est revenu temporairement de son exil irlandais. Lapinot est toujours amoureux de Nadia, qui elle n’a plus qu’une obsession : réussir dans le journalisme sur une chaîne d’info en continu (et quand on sait que les journalistes sont la bête noire de Trondheim, on se doute que le portrait ne sera pas des plus tendres).

L’idée maîtresse d’ « Un monde un peu meilleur », épisode introductif des « Nouvelles Aventures de Lapinot », est assez excellente : et si la science parvenait à mettre au point une pilule permettant de visualiser l’aura de chaque être, positive ou négative ? Rêve ou cauchemar ? A travers le personnage de Gaspard, cobaye rémunéré par des laboratoires pour tester des médicaments, on comprend vite que ce don de double-vision est davantage voué à devenir un fardeau encombrant qu’un véritable atout, même si l’ambitieuse Nadia est bien décidée à faire la promotion, via la « télé-poubelle » où elle officie, de cette découverte involontaire. Et puis un scoop pareil, s’il ne sert pas le bien de l’humanité, pourrait au moins propulser sa carrière…

Si le pitch pourrait laisser croire à une histoire de science-fiction, il n’en est évidemment rien. On retrouve ici les nombreux questionnements de l’auteur, un rien désabusé face à la trivialité du quotidien, des questionnements très actuels portant notamment sur l’invasion du virtuel, l’obsession sécuritaire ou encore le déferlement de l’info-poubelle.

On ne peut fondamentalement pas dire du mal de tout ce qu’entreprend Lewis Trondheim, qui a su conquérir un large public avec sa galerie de personnages zoomorphes, son trait enfantin et caoutchouteux, en concevant des histoires alliant vécu, réflexions profondes sur l’existence et humour potache. Avec Trondheim, on peut à la fois conjuguer le plaisir régressif d’une BD en apparence destinée aux plus jeunes et se sentir intelligent en lisant les aventures de ce lapin pas crétin. Les fans de la première heure devraient être comblés à l’idée de retrouver un personnage qui tel un messie, est revenu d’entre les morts pour délivrer son message de révolte soft.

D’ailleurs, le plus heureux n’est-il pas son créateur, pour qui Lapinot semble faire office de bouée sur un océan d’incertitudes, de peluche symbolisant la part d’enfance à laquelle on s’agrippe pour se protéger d’un monde de plus en plus déshumanisé ? Pour cela, l’avenant léporidé méritait sans doute bien d’être réanimé...

Nom série  La Horde du contrevent  posté le 21/10/2017 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 3/5 (Pas mal)
Très attendue par de nombreux bédéphiles, cette adaptation de l’œuvre magistrale d’Alain Damasio, un des plus grands auteurs français de science-fiction, voit enfin le jour grâce à l’ambition acharnée d’Eric Henninot. Le projet fournit à ce dernier l’occasion d’accéder au statut de scénariste, lui qui s’était jusqu’alors contenté de manier les pinceaux. L’enthousiasme y a certainement été pour beaucoup, et après avoir convaincu Damasio de lâcher son bébé, non sans mal, l’auteur s’est lancé dans l’aventure, déterminé, comme les héros de l’histoire, à aller jusqu’au bout de sa mission et faire face aux vents contraires…

Ce premier tome est plutôt réussi si l’on considère l’ampleur de la tâche. En effet, le roman n’est pas forcément facile d’accès dans les premières pages en raison d’une écriture alternant les styles, et il comporte par ailleurs un grand nombre de personnages dont beaucoup sont narrateurs (réduits ici à un seul). Eric Henninot semble avoir mobilisé ici tout son esprit de synthèse pour une prise en main plus aisée vis-à-vis du lecteur de BD, généralement moins patient… à ce titre, il était très judicieux d’afficher au début un bref descriptif des principaux protagonistes, même si chacun d’entre eux possède une personnalité bien marquée.

Très efficace dans son cadrage, le dessin réaliste nous donne à voir un univers aride et déchiqueté, composé de paysages grandioses. Les teintes sombres à dominantes brunâtres sont bien adaptées à l’atmosphère anxiogène de cette quête, monotone dans son âpreté mais non exempte de rebondissements narratifs. Restait également la difficulté liée à la représentation graphique du vent omniprésent, que l’auteur a surmontée de façon équilibrée.

Cette introduction à « La Horde du Contrevent », nouvelle série phare de Delcourt prévue en cinq tomes, laisse donc augurer du meilleur. Avec ce premier volet, Eric Henninot s’est affranchi de la mission la plus ardue, celle de donner envie de connaître la suite, et ce n’est pas rien ! Il ne reste qu’à espérer que le résultat soit à la hauteur des attentes.

Nom série  Le Photographe de Mauthausen  posté le 16/10/2017 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 3/5 (Pas mal)
En rendant hommage à ce photographe espagnol doublé d’un héros qu’était Francisco Boix, les auteurs ont tenté de décrire la réalité sordide d’un des pires camps de concentration de l'Allemagne nazie, où les prisonniers étaient éliminés par le travail… Boix eut une vie courte qui lui fit peu de cadeaux, mais il ne renonça jamais à ses idéaux politiques et put à sa manière se venger de ces fascistes qu’il abhorrait tant. Il agissait souvent comme bon lui semblait et détestait l’autorité. Son appareil photo il le brandissait tel un drapeau, celui de la liberté, et son expérience terrible à Mauthausen le conforta dans la voie qu’il avait choisie : le témoignage par la photo.

Cette bande dessinée vaut davantage pour ce qu’elle représente et sa valeur documentaire, que pour l’objet en lui-même. D’un point de vue narratif, Salva Rubio a opté pour le récit-témoignage dont le narrateur est évidemment Boix lui-même, tout en mettant un point d’honneur à restituer la vérité historique, concédant de rares changements mineurs par souci de cohérence (Dans l’histoire Albert Speer est remplacé par Enrst Kaltenbrunner). Preuve de son souci de ne pas travestir la réalité, un dossier historique d’une cinquantaine de pages, illustré en toute logique par de nombreuses photographies, vient compléter l’histoire.

Quant au dessin semi-réaliste de Pedro Colombo, même si on peut lui reprocher son aspect un rien académique et déjà vu, il reste plutôt expressif. Le choix de couleurs sombres permet de ressentir l’ambiance pesante qui enveloppait le quotidien des prisonniers.

Globalement, « Le Photographe de Mauthausen » s’avère un document édifiant sur un chapitre ignoré du génocide nazi : l’holocauste espagnol. L’ouvrage tente également d’honorer Francisco Boix en mettant en images son terrible témoignage, lui qui à l’époque s’était heurté au froid dédain du tribunal de Nuremberg.

Nom série  Quelques jours à vivre  posté le 08/10/2017 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 3/5 (Pas mal)
De façon inattendue, cette BD-docu s’ouvre sur une tradition rurale indonésienne consistant à déterrer les morts tous les trois ans pour permettre à tout un village de les célébrer. On les lave, on les habille de leurs plus beaux vêtements, on les promène, puis on les remet dans leur cercueils jusqu’à la prochaine fois… Cette anecdote donne le ton de l’ouvrage qui aborde un sujet grave, sans tristesse ni larmoiements inutiles. Dans nos sociétés modernes occidentales où prédomine le culte de la jeunesse et de la vitalité à tout prix, la mort et la déchéance sont des thèmes que l’on préfère souvent éluder, même s'ils fascinent. Et pourtant, chacun y sera confronté tôt ou tard par la perte d’un parent ou d’un proche, et quand il s’agit d’une maladie incurable, les derniers jours sont toujours les plus durs à vivre, que ce soit pour le patient ou l’entourage.

Pour mieux illustrer leur sujet, les auteurs ont enquêté dans l’unité de soins palliatifs de Roubaix, ville ô combien symbolique où la pauvreté qui la touche, plus que partout ailleurs, conduit souvent les malades à négliger leur santé. Ils ont interrogé les médecins et les soignants sur leur quotidien et les raisons qui les ont poussés à s’engager dans cette branche particulière de la médecine. Bien souvent, c’est un choix mûri et motivé par une empathie certaine ou la blessure liée au décès d’un parent dans des conditions pénibles, même dans le cadre d’une hospitalisation traditionnelle. Car en France, l’administration rechigne la plupart du temps à intégrer des unités de soins palliatifs pour des raisons bassement financières. L’accompagnement du patient en fin de vie n’est qu’une option accessoire, et après tout, pourquoi faudrait-il engager des frais pour quelqu’un dont on ne peut attendre un quelconque retour sur investissement pour la société ? Par ailleurs, il faut savoir que la France a été très en retard dans le domaine, de quelque vingt années par rapport au Royaume-Uni, pionnier en la matière. En effet, la première unité de « soins pal » n’existe que depuis 1987 dans l’Hexagone.

Tout cela, on l’apprend grâce à de petits rappels historiques sur divers sujets en rapport, tels l’euthanasie, la douleur (longtemps considérée comme « salvatrice » par la tradition catholique), l’hypnose, et même le spiritisme (des témoignages font état d’événements troublants survenus dans ce service)… Xavier Bétaucourt semble n’avoir négligé aucun aspect de la discipline et nous livre ainsi un documentaire assez complet. Il montre aussi les malades, avec leurs angoisses mais aussi leur lucidité quant à leur fin imminente. C’est souvent touchant, mais jamais plombant. L’humour est bien présent, tant chez les patients que les soignants, un humour essentiel pour mettre à distance la tristesse liée au contexte et la faucheuse omniprésente.

Le trait d’Olivier Perret reste suffisamment schématique pour ne pas tomber dans un voyeurisme malsain, même si parfois on peine un peu à distinguer les personnages les plus récurrents. Sobre également avec le parti pris du noir et blanc qui évite de parasiter le propos.

« Quelques jours à vivre » est donc un ouvrage extrêmement humain et sincère, par ailleurs très bien documenté, où l’on découvre avec intérêt cet univers très méconnu que sont les soins palliatifs. En abordant la question de l’intérieur, Xavier Bétaucourt nous fait partager les états d’âme de ces professionnels dont la démarche se révèle quasi-militante, face à une administration rétive et déshumanisée. On en ressort avec la conviction que toute société civilisée digne de ce nom se devrait d’accompagner ses citoyens vers l’au-delà en lui évitant la souffrance.

Nom série  Epiphania  posté le 30/09/2017 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Ce récit fantastique, dont c'est ici le premier volet, s’ouvre sur la vie ordinaire d’un couple qui cherche à retrouver l’amour au moyen d’une thérapie de groupe sur une île déserte, alors que leur premier enfant doit bientôt venir au monde. Mais un tsunami vient balayer subitement le havre de paix où ils séjournent, et l’homme perd sa femme dans la catastrophe. De retour chez lui, il découvre dans son jardin qu’un fœtus s’apprête à sortir de terre, alors que les chaînes d’information annoncent des cas similaires dans tout le pays. D’abord révulsé par la créature, il va décider de l’adopter et l’élever. Mais comme tous les mixbodies, l’enfant grandit très vite et possède des caractéristiques physiques qui vont l’exposer au rejet de ses camarades humains dès son entrée à l’école.

Si la thématique évoque incontestablement les X-Men (ces mutants aux pouvoirs extraordinaires qui doivent se cacher pour se protéger des hommes), celle-ci est traitée sur un mode beaucoup moins spectaculaire, davantage philosophique. La peur de la différence et le rejet de l’autre constituent un sujet on ne peut plus actuel. Avec « Epiphania », Ludovic Debeurme nous ramène à la crise actuelle des migrants qui fuient des pays ravagés par la guerre et la misère, menaçant l’équilibre de nos contrées « tranquilles et prospères » en faisant ressurgir des vieux démons qu’on croyait disparus. Mais ici, contrairement à la plupart des images diffusées par les grands médias, les parias ont un visage, ils ont des peurs, des doutes, savent aussi aimer et et ne demandent qu’à vivre en paix comme tout le monde… sauf si bien sûr ils se sentent menacés…

Pour ce qui est du dessin, Debeurme recourt à une ligne claire dépouillée, donnant corps à un univers qui rappelle immanquablement le Black Hole de Charles Burns, en plus lisse et dans des tons pastels un rien insipides. Mais la comparaison s’arrête là, car le scénario reste extrêmement fluide et accessible. L’auteur n’est pas vraiment un nouveau venu dans la bande dessinée, avec plusieurs publications à son actif depuis quinze ans, principalement chez Cornélius et Futuropolis. Déjà récompensé pour Lucille à Angoulême, il nous propose ici une fable très intrigante, à la fois fantastique et humaniste, qui réussit à donner au lecteur l’envie de connaître la suite.

Nom série  Artemisia  posté le 29/09/2017 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 3/5 (Pas mal)
On peut parfois se demander si les choses ont vraiment changé depuis l’époque où cette femme dût se battre bec et ongles pour obtenir la reconnaissance de ses pairs mâles, pour qui le talent semblait intimement lié à la testostérone. Il suffit de voir comment aujourd’hui encore, la bande dessinée reste majoritairement un domaine réservé à la gente masculine dont l'attitude vis-à-vis des femmes oscillera le plus souvent entre le simple haussement d’épaules et une certaine condescendance… Pour cet album, le fait qu’il soit réalisé par deux femmes n’est pas tout à fait un hasard. Le scénario est signé par Nathalie Ferlut, également dessinatrice et active depuis une bonne décennie, à l’origine de l’excellente biographie « Andersen, les ombres d'un conteur », parue il y a un an chez Casterman. Aux pinceaux on retrouve une nouvelle venue, Tamia Baudoin, également connaisseuse dans le domaine de la mode, ce qui se ressent dans son dessin où elle porte un soin particulier aux vêtements. On pourra toujours lui reprocher un certain amateurisme sur le plan des visages ou des attitudes, mais globalement, son graphisme passe plutôt bien grâce à un traitement des couleurs harmonieux. Pour ce qui est du récit, on suit avec intérêt l’histoire de cette femme à la personnalité hors du commun, qui, tout en se hissant au niveau du Caravage par son talent, sut défier et surmonter l’arrogance des goujats qu’elle croisa sur son chemin, en particulier Agostino Tassi, peintre lui-même, ami de son père et violeur occasionnel…

Depuis quelques temps, les BD valorisant la place de la femme – on peut dire « féministe », ce n’est pas un gros mot, et les défenseurs de la cause ont quelque peu évolué par rapport à l’époque du MLF - semblent gagner du terrain. Est-ce juste une impression ou le fruit du hasard ? Ces derniers temps on peut noter quelques exemples : la série Culottées de Pénélope Bagieu, les biographies de Catel et Bocquet (Olympe de Gouges, Joséphine Baker…) ou encore Les Cent Nuits de Héro d’Isabel Greenberg. Faut-il y voir une volonté de la part des éditeurs de faire contrepoids à la polémique récente qui a perturbé le doux ronron du « festi-mâle » d’Angoulême ? On aimerait le croire…

Quoiqu’il en soit, « Artemisia », sans être le chef d’œuvre de l’année, demeure un ouvrage recélant un charme certain, d’un intérêt historique et artistique indéniable, ne serait-ce que pour vérifier que le féminisme a finalement toujours existé à travers des électrons libres, telle l’artiste décrite ici, avant de devenir le mouvement fédérateur qui naquit au XIXe siècle, pour ensuite gagner en notoriété dans les années soixante.

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