Ce roman graphique comporte de nombreuses qualités, celle de parvenir à restituer l’ambiance de l’époque n’étant pas la moindre, grâce à une minutie dans les décors de style art nouveau qui caractérisaient Bruxelles dans ces années-là. La finesse du trait est agréable à l’œil et le noir et blanc convient parfaitement au contexte, car à cette époque, la couleur restait encore l’exception pour les illustrés. Je suis plus mitigé au niveau des personnages qui paraissent assez figés, le dessinateur ne semblant pas toujours à l’aise dans le rendu des mouvements. Mais ces imperfections s’effacent vite devant l’intérêt suscité par cette histoire. Le réalisme des situations et des personnages permet de supposer que l’auteur s’est beaucoup documenté (c’est d’ailleurs précisément à cette époque que Hergé entreprendra un travail de documentation avant chacun de ses projets). Peut-être les dialogues auraient-ils pu être parfois un peu plus aérés, mais cela ne constitue pour moi qu’un léger bémol.
Quant à l’histoire d’amour entre Hergé et Tchang évoquée dans le sous-titre, elle n’est ici que platonique et l’on n’en voit que l’ébauche. Cela a néanmoins suffit à provoquer la colère de l’association catholique Civitas, outrée de voir le père de Tintin « atteint dans sa virilité ». Il faut dire que cette même association mène actuellement une croisade contre le mariage homosexuel en France. Selon ses termes, cette bédé arriverait donc à point nommé pour démontrer les effets du supposé lobbying gay contre les valeurs chrétiennes. Et si pour Civitas, Hergé reste toujours un allié de la cause catholique d’extrême-droite, elle semble oublier que ce dernier, même s’il a fait ses débuts dans un journal ultracatholique et nationaliste (Le Petit Vingtième), s’est au fil du temps éloigné des thèses les plus extrémistes. Très « courageux », les ultras de Civitas ont en outre demandé aux ayants-droit de Moulinsart de faire interdire l’ouvrage, qui selon eux salirait la mémoire du dessinateur. Laurent Colonnier, sachant sans doute qu’il abordait un sujet casse-gueule, avait pourtant pris soin de préciser que cette histoire d’amour relevait de la fiction, n’évoquant pas de passage à l’acte dans son récit, tout au plus quelques vagues papouilles, laissant au lecteur libre cours à son imagination. A ce niveau, je ne vois pas en quoi cela porte atteinte au créateur de Tintin. Colonnier n’élude pas non plus les positions très à droite de Hergé, glissant notamment quelques allusions sur sa xénophobie (ce qui n’est pas tout à fait la même chose que le racisme), et c’est peut-être finalement ce qui a le plus déplu à Civitas, mais il le fait par ailleurs apparaître comme quelqu’un d’humain, avec ses failles, sans s’appesantir sur cet aspect moins glorieux de sa personnalité, qui par ailleurs n’est pas si profond puisqu’il était devenu l’ami d’un étudiant chinois…
Une fois refermée la parenthèse de cette pseudo-polémique déclenchée par ces croisés d’un autre âge, on peut arguer que ce récit ne manque pas d’intérêt, avec quelques très beaux passages, notamment l’initiation d’Hergé à la technique de la calligraphie chinoise par le jeune étudiant, ou la scène où ce dernier décrit l’évolution et la vie d’un arbre. J’ai bien apprécié aussi les petits clins d’œil qui grouillent tout au long du récit, par rapport à des éléments que l’on retrouvera dans les aventures de Tintin, comme par exemple la momie des « Sept boules de cristal » ou bien aux caractéristiques de certains personnages (Tournesol, Haddock…). Bref, un récit assez prenant qui échappera peut-être à ceux qui ne sont pas familiers de Tintin, mais qui fera plaisir à tous les lecteurs « de 7 à 77 ans » (sauf bien sûr aux boy-scouts purs et durs) qui devraient voir en cet ouvrage une reconstitution honnête, sans volonté de nuire ou d’idéaliser un des pères fondateurs de la BD mondiale.
J'ai découvert cet album à cause des différents articles polémiques lus sur le net (Figaro, l'Express, la Dépêche, etc). Si l'album plait plutôt aux journalistes, il déchaîne un torrent de haine de certains intégristes religieux et (ou) homophobes. Un site catho a même déposé une plainte pour faire interdire l'ouvrage. Il divise aussi beaucoup les amateurs du dessinateur Hergé. Je décide donc de me faire ma propre opinion. Surprise, je me rends compte que je connais un peu Laurent Colonnier. Je les ai croisés lui et ses avatars sur différents forums (bdparadisio, bulledair, bdgest) depuis les années que je navigue sur les sites de bandes dessinées. Ses interventions me l'ont souvent rendu assez antipathique. Partant du principe qu'il ne faut pas juger une œuvre sur son auteur mais sur son contenu et trouvant que Colonnier avait trouvé une très bonne idée, j'ai donc acheté hier cet album avec une légère angoisse. Une idée même en or ne fait pas forcément un bon ouvrage, l'auteur aura-t-il réussi à faire une bonne bd ?
Colonnier le fait et encore plus encore. J'ai lu hier soir un livre subtil, fin, émouvant, érudit, recherché, maitrisé et tout cela en rendant l'ouvrage limpide et indéniablement grand public. Certains s'étonnent de l'absence de réaction venant de Moulinsart. Quel mot pourrait-il venir du saint siège à part : MERCI.
Merci d'avoir remis en lumière le créateur souvent trop à l'ombre du mythe commercial Tintin. Je ne suis ni un tintinophile (bien qu'ayant lu tous les albums) ni un exégète d'Hergé. Pour le lecteur lambda que je suis, Hergé c'est souvent un nom qu'on m'a appris à prononcer avec des pincettes. "C'est bien gentil Tintin mais l'auteur était assez nauséeux avec ses pensées religieuses réactionnaires d’extrême droite" nous rabâche-t-on même à l'école.
Alors il est agréable de trouver un auteur qui cherche à faire percevoir l'homme qui était derrière ce pseudo Hergé : Georges Rémi. On retrouve un Rémi dans la galère dans le Bruxelles d'avant-guerre. D'ailleurs tout le décorum des années 30 est parfaitement rendu avec plein de détails assez fins. On va entrer dans sa vie et son processus créatif. On croisera aussi les personnages l'ayant inspiré pour la Castafiore, Tournesol, des références à Haddock. Je me fiche de savoir ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas. L'important est que tout parait plausible, vraisemblable et à vrai dire à la fin de la lecture on espère que cela s'est effectivement passé comme cela.
Qu'en est-il de cette pseudo polémique sur la relation Tchang et Georges ? J'y vois une très belle relation d'amitié. 2 hommes qui se sont trouvés et qui se sont enrichis et influencés l'un l'autre. On évoque à peine une hypothétique liaison amoureuse sur une planche assez subtile qui ne montre rien. Si on est choqué par cela alors on peut brûler La confusion des sentiments de Zweig. D'ailleurs cette bd m'a souvent fait penser à ce roman.
Y a-t-il d'autres choses qui pourraient choquer les ayants droits ? Le fait que Georges et sa femme emploient des expressions xénophobes ? C'est oublier l'état d'esprit des européens de cette époque. On lit bien pire chez ce génial écrivain qu'est Orwell. Peut-être parce que Georges Rémi apparaît très influençable à la fois aux idées catholiques par sa femme ou aux idées anti-japonaises de son ami Tchang ? Il n'en paraît que plus humain et ouvert à l'autre. Peut être car son évolution graphique ne serait pas de son seul fait mais grandement influencé par son ami chinois ? Il me semblait que c'était un fait acquis. Je ne vois que le fait d'apprendre que Rémi ne voulait pas d'enfant car il pensait ne pas être un bon père (entre autre de sa stérilité supposée). Je crois que c'est la peur de tous les hommes. La polémique est ridicule et montre un climat homophobe français. D'ailleurs, la trame générale de l'histoire s'attarde plus sur l'utilisation d'Hergé par les amis de Tchang en instrument de propagande anticapitaliste que sur cette pseudo relation amoureuse entre les deux hommes.
Graphiquement ce n'est pas réellement le style de dessins que j’apprécie habituellement. Je trouve d'ailleurs que pour un hommage au maître du mouvement qu'était Hergé, le dessin est trop figé, trop statique à mon goût. J'y retrouve d'ailleurs plus une influence de Jacobs que d'Hergé. Par contre, toutes les cases sont incroyablement composées et souvent fourmillent de détails. L'abord n'est pas facile mais une fois qu'on est dedans on profite pleinement. De la belle ouvrage en fait.
En conclusion, on tient là pour moi un des musts de cette année. Une bd qu'on sent mûrement réfléchie, pensée durant des années par l'auteur. Une bd hommage à un grand auteur de bande dessinée que je trouve beaucoup plus réussie que le Gringos locos paru aussi cette année. Une autre bd ayant soulevé une polémique. Est-ce un moyen marketing ? Dommage ?
Il raconte en effet une période toute particulière de la vie de Georges Rémi, alias Hergé, l'auteur de "Tintin"... L'époque où celui-ci s'apprête à faire vivre à son héros de nouvelles aventures, dans de nouveaux horizons... Ses recherches de réalisme historique vont l'amener à rencontrer un jeune Chinois apprenti sculpteur, avec lequel une complicité, et bien plus car affinités, va s'installer...
Laurent Colonnier prend bien soin de ne jamais nommer son héros autrement que par son prénom, ni son personnage principal, bien que les clins d'oeil soient légion : et que je t'appelle Milou, et que je te recopie une scène typiquement hergéenne dans la phase d'"action" de l'album... C'est transparent. Tout comme la relation entre les deux hommes, qui finissent dans le plus simple appareil dans le studio de Georges au cours d'une séance de pose.
Le fait qu'Hergé ait eu une relation homosexuelle avec Tchang n'est pas tout à fait le propos de l'album. Il nous permet d'en savoir un peu plus sur les positions politiques des uns et des autres, c'est aussi l'occasion d'évoquer l'occupation de la Chine par le voisin japonais, la montée du nazisme en Europe... Ou du moins c'est ainsi que je vois les choses, même si les relations difficiles entre Hergé et sa femme sont aussi évoquées. Après, où s'arrête la réalité, où commencent les supputations de l'auteur, c'est une autre histoire...
Côté dessin, Colonnier tient bien ses personnages, autant réels que fictifs, et on sent qu'il y a de la recherche, notamment iconographique, sur la Bruxelles des années 1930. Après, son noir et blanc atteint vite ses limites, car il est un peu faiblard, un peu trop "effacé" pour être plaisant tout au long d'un album. a mon avis il eût gagné en étant mis en couleurs.
Pas inintéressant, mais sujet chaud, à prendre avec de multiples pincettes.